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Full text of "Journal des économistes"

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JOURNAL 


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ÉCONOMISTES. 


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Imprimerie  de  nENHcroa  et  C%  rue  Lemcrcier,  24.  BtUgiiollcs. 


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JOURNAL 


DES 


ÉCONOMISTES 

REVUE  MENSUELLE 

D'ÉCONOMIE  POLITIQUE, 


ET   DES 


QUESTIONS  AGRICOLES,  MANUFACTURIÈRES 
ET  COMMERCIALES. 


TOME  TRELZIEME. 

(5«  année.  —  Décembre  1845  à  Mars  1846.) 


PARIS. 

CHEZ  GUÎLLAUMIN,   LIBIIAIRE-ÉDITEUR, 
U7e  KitflfLrct,  1  i. 


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JOURNAL 


DES 


ÉCONOMISTES. 

INTRODUCTION 

A    LA    CINQUIÈME    ANNÉE, 


Nous  ne  venons  plus  cette  fois,  comme  les  années  précédentes,  faire 
à  nos  lecteurs  des  promesses,  leur  dénoncer  un  programme,  leur  ex- 
pliquer à  Tavance  le  but  que  nous  voulons  atteindre,  ou  développer 
les  moyens  que  nous  nous  proposons  de  suivre. 

Nous  venons  avec  confiance  parler  des  promesses  tenues,  parler  de 
nos  efforts  constants,  et  remercier  le  public  qui  nous  en  a  tenu  compte. 

Après  quatre  années  d'existence,  nous  avons  la  satisfaction  de  voir 
l'avenir  du  journal  reposer  enfin  sur  une  base  solide,  et  sa  position 
dans  le  monde  sérieux  de  mieux  en  mieux  assise. 

Qu'on  nous  permette  de  le  croire  et  de  le  dire,  il  y  a  quelque  gloire 
attachée  à  Taccomplissement  de  la  tâche  que  nous  nous  sommes  im- 
posée. Au  milieu  du  tumulte  du  monde,  au  sein  de  l'agitation  du  mo- 
ment, il  fallait  parler  haut  pour  se  faire  entendre;  et  cependant,  grftce 
à  la  plume  de  nos  savants  collaborateurs,  notre  voix  a  été  entendue. 
Nous  vivons  en  un  tempsavec  lequellestempspassésn'ontpoint  d'analo- 
gie. Poussées  par  l'accroissement  de  la  population,  autrefois  les  nations 
émigraient.  Elles  ravageaient  les  pays  traversés  par  leur  tourbe  im- 
mense, comme  les  sauterelles  ravagent  les  champs  où  elles  s'abattent. 
Aujourd'hui,  les  nations  s'émeuvent  et  s'agitent  encore;  mais  elles  tra- 
vaillent, et  c'est  désormais  dans  la  production  qu'elles  cherchent  le 
bien-être  auquel  leur  intelligence  leur  permet  d'aspirer. 

Ce  mouvement,  nous  ne  le  voyons  que  trop,  est  encore  désordonné  ; 
c'est  sans  en  avoir  conscience  que  les  nations  progressent;  elles  mé- 
prisent les  lois  qui  les  guident,  et  ce  n'est  que  dans  la  mauvaise  for- 
tune qu'elles  se  rappellent,  pour  la  maudire,  la  science  de  l'économie 
politique,  qui,  inutile  Cassandre,  les  a  dès  longtemps  averties. 

Et  cependant,  si  l'on  arrête  un  moment  sa  pensée  sur  la  marche  du 
genre  humain,  n'est-il  pas  consolant,  pour  les  hommes  de  méditation 
et  de  science,  de  voir  s'accomplir  en  leur  temps  les  décrets  de  la  Pro- 

T.  Xm.  —  Décembre  I8«tt.  1 


2  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

vidence,  et  n'est-ce  pas  avec  raison  qu'on  peut  dire,  en  économie  sociale 
comme  on  Ta  dit  en  morale,  Thomme  s'agite  et  Dieu  le  mène? 

La  science  marche;  la  science,  c'est  la  connaissance  du  pouvoir  de 
l'homme  sur  la  nature ,  et  ce  pouvoir,  c'est  le  mouvement.  Or,  le  mou- 
vement croît  en  progression  géométrique.  —  Un  jour  vint  que  les 
hommes,  mieux  à  l'aise,  eurent  du  loisir  pour  écouter.  Alors  le  temps 
des  livres  était  venu  aussi ,  Timprimerie  put  aider  à  la  diffusion  de  la 
pensée  de  tous.  Aujourd'hui  la  pensée  a  germé,  il  s'agit  deTappliquer, 
de  la  maiérialiser y  de  pratiquer  la  science,  d'étendre  le  mouvement,  en 
un  mot.  Voici  que  la  vapeur,  les  chemins  de  fer  viennent  donner 
une  impulsion  toute  nouvelle  aux  prodigieux  efforts  de  Thumanité 
vers  le  bien-être. 

N'est-ce  pas  assez  pour  l'orgueil  de  l'homme?  Le  pouvoir  de 
se  réunir  les  uns  aux  autres,  de  se  transporter  à  une  distance  pro- 
digieuse en  quelques  heures,  n'est-il  pas  encore  suf6sant  à  leur 
gloire?  Veulent-ils  que  la  pensée,  plus  rapide  que  la  lumière,  ra- 
pide comme  elle-même,  soit,  au  moment  où  elle  se  produit,  connue 
k  l'extrémité  du  globe?  qu'ils  dressent  un  faible  fil  de  fer,  et  cette 
pensée  fera  dix  fois  dans  un  inslanl  le  tour  du  monde.  N'est-ce  pas  le 
comble  du  prodige;  et  Thomme,  en  découvrant  les  secrets  de  la  nature, 
ne  se  rapproche-t-il  pas  de  la  Divinité  devant  laquelle  il  incline  sa 
faible  raison? 

Et  quand  toutes  les  découvertes  du  génie  tendent  à  rapprocher  ainsi 
les  hommes,  à  créer  entre  eux  une  entière  solidarité,  combien  ne  doivent 
pas  sembler  mesquines  les  combinaisons  appelées  politiques,  qui  cher- 
chent encore  à  séparer  les  intérêts,  à  parquer  chaque  nation  dans  son  coin 
de  terre ,  à  faire  enfin  de  ces  grandes  questions  du  bien-être  de  l'huma- 
nité de  basses  et  viles  questions  de  rapine,  de  cupidité  et  d'exploitation  ! 

Au  milieu  de  cette  tendance  encore  générale  où  les  gouvernements 
sont  poussés  par  les  intérêts  les  plus  puissants,  du  jour  où  vient  la  dis- 
cussion, ce  n'est  pas  sans  une  grande  joie  que  nous  voyons  se 
gff^uper  autour  de  nous  un  cercle  de  lecteurs  de  plus  en  plus  nom- 
breux. Ce  n'est  pas  sans  quelque  orgueil  que  nous  entendons  citer 
ro|jinion  du  Journal  des  Économistes  comme  une  autorité,  et  que 
souvent  les  solutions  données  par  lui  finissent  par  prévaloir.  Au  reste, 
tn  raison  de  ce  fait  intéressant  est  facile  à  saisir;  les  rédacteurs  du  jour- 
ïi?il  sont  en  même  temps  les  hommes  qui  occupent  le  premier  rang 
jiarmi  nos  corps  savants  et  politiques  ;dans  toutes  les  réunions  d'hommes 
4|ui  concourent  à  l'administration,  les  rédacteurs  du  Journal  des  Éco- 
nomistes ont  une  place  distinguée  ;  dans  les  Chambres,  dans  les  Con- 
Hîils  généraux,  dans  la  magistrature,  au  Conseil  d'Etat,  aux  Conseils 
municipaux,  dans  les  Facultés,  dans  les  Académies,  leur  voix  est  pré- 
pondérante. On  ne  saurait  donc  s'étonner  de  la  voir  un  jour  écoutée 
(Hir  le  public,  ni  que  leur  force  individuelle,  réunie  en  faisceau,  pesât 
d'un  poids  considérable  dans  la  balance  de  l'opinion. 


INTRODUCTION  A  LA  CINQUIÈME  ANNÉE.  S 

Unis  daos  un  but  commun,  ces  hommes  ont  pu  suivre  une  ligne 
politique  difTérente,  mais  ils  se  sont  groupés  pour  la  science,  grou- 
pe dans  le  noble  but  d'aider  leurs  concitoyens  à  dépouiller  leurs  vieilles 
erreors,  leurs  antiques  préjugés,  à  vaincre  leur  apathie,  à  respecter  la 
voix  de  leur  conscience,  quoique  sollicités  par  leur  intérêt  privé. 

Tout  ardue  qu'elle  est,  cette  tâche  a  des  charmes  bien  grands. 
Elle  ne  se  borne  pas  en  effet  à  consigner  des  vérités  faciles.  Le  Jour- 
nal des  Economistes  est  en  même  temps  à  la  tête  de  la  science  théo- 
rique et  pratique.  Assez  longtemps  le  monopole  de  l'administration 
publique  a  été  laissé  aux  hommes  à  courte  vue  :  le  journal  a  sollicité 
de  ses  rédacteurs  l'élaboration  de  toutes  les  parties  de  l'art  admi- 
nistratif. Désormais,  grâce  à  MM.  Horace  Sa  y,  Vée,  Vivien,  Vin- 
cens,  etc.,  ce  sont  des  économistes  qui  commentent  les  faits  admi- 
nistratifs; ce  sont  des  administrateurs  qui  appellent  la  science  à  l'aide 
de  la  direction  des  affaires. 

Nous  ne  pouvons  pas  analyser  ici  les  travaux  dont  le  Journal 
des  Économistes  s'est  occupé  dans  l'année  qui  vient  de  s'écouler.  Peu 
de  questions  actuelles  sont  restées  sans  solution.  Elles  ont  été  traitées 
en  leur  temps,  et  selon  que  l'opinion  publique  en  était  saisie  ;  mais 
en  même  temps  des  Mémoires  importants  sur  des  questions  d'avenir  ou 
sur  des  points  de  science  encore  obscurs,  ont  trouvé  place  dans  nos 
colonnes. 

La  condition  des  classes  ouvrières,  les  réformes  financières  de 
la  Grande-Bretagne,  l'agitation  de  la  Ligue,  les  coalitions  d'ouvriers, 
les  complications  survenues  au  sujet  des  céréales,  la  discussion  de  la 
loi  des  douanes,  l'influence  des  cultures  sur  l'économie  sociale,  le 
principe  de  population,  ont  été  traités  par  les  économistes  de  l'Acadé- 
mie des  sciences  morales  ou  par  des  savants  du  premier  ordre, 
MM.  Passy,  Dunoyer,  Rossi ,  Théodore  Fix ,  Léon  Faucher ,  Louis 
Reybaud,  Frédéric  Bastiat,  etc.  La  statistique  a  eu  pour  interprètes 
MM.  Villermé  et  Ch.  deBrouckère,  etc. 

Nous  avons  tenu  nos  lecteurs  au  courant  des  leçons  de  MM.  Blanqui, 
Michel  Chevalier  et  Wolowski.  Nos  abonnés  ont  vu  reparaître,  dans 
l'appréciation  des  ouvrages  et  la  discussion  de  plusieurs  questions, 
les  noms  de  MM.  Renouard,  Hippolyte  Dussard ,  Wolowski,  De  La 
Farelle,  L.  Leclerc,  Massé,  Monjean,  Joseph  Garnier,  Eugène  Daire, 
Ad.  Biaise,  H.  Richelot,  P.  Clément,  etc.  Enfin,  plusieurs  correspon- 
dants ont  bien  voulu  nous  communiquer  des  travaux  remarquables  : 
tels  sont  ceux  deMM.  Cieszkowski,  David  (d'Auch),  Fayet,  Coudroy, 
Rapet,  etc. 

Ainsi,  nous  pouvons  le  répéter,  le  Journal  des  Économistes  a 
donné  à  ses  abonnés  plus  qu'il  n'avait  promis;  cependant  il  ne  bor- 
nera pas  là  ses  efforts,  et  il  se  propose  cette  année  de  donner  plus 
de  place  aui  questions  agricoles  considérées  sous  le  point  de  vue  de  la 
production. 


4  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

SUR  LES  QUESTIONS 

SOUMISES    AUX    CONSEILS    GÉNÉRAUX 

DE  l'agriculture,  DES  MANUFACTURES  ET  DU  COMMERCE^ 


M.  le  ministre  de  l'agriculture  et  du  commerce,  dans  la  circulaire 
qu*il  a  adressée  aux  membres  des  Conseils  généraux  extraordinairement 
convoqués  cette  année,  a  fait  la  part  de  chacune  des  trois  grandes  in- 
dustries qui  se  divisent  le  domaine  du  travail.  Il  a  posé  dans  cette 
circulaire-programme  ^  des  questions  agricoles,  des  questions  manu- 
facturières et  des  questions  commerciales. 

En  ce  qui  concerne  l'agriculture,  il  demande  aux  trois  Conseils  :  des 
avis  sur  les  moyens  de  compléter  la  loi  des  irrigations,  d'améliorer 
les  races  de  bestiaux,  d'encourager  la  production  des  fourrages,  de 
régler  le  droit  de  parcours  et  de  vaine  p&ture,et  d'organiser  desînsti- 
tutions  de  crédit  agricole. 

En  ce  qui  touche  plus  particulièrement  l'industrie  manufacturière, 
M.  le  ministre  pose  la  question  toute  récente  des  caisses  de  retraite  ; 
il  demande  quelles  sont  les  modifications  que  comporte  la  loi  qui  règle 
le  travail  des  enfants  dans  les  manufactures,  et  quels  sont  les  moyens 
de  l'appliquer;  il  demande  l'avis  des  trois  Conseils  sur  deux  nouveaux 
projets  de  lois  dont  il  annonce  la  présentation  prochaine,  l'un  relatif 
aux  contrats  d'apprentissage,  l'autre  relatif  à  l'extension  et  à  la  géné- 
ralisation de  la  juridiction  des  prud'hommes. 

Enfin,  la  circulaire  de  M.  le  ministre  demande,  dans  le  cercle  des 
questions  que  l'on  rattache  plus  ordinairement  à  l'industrie  commer- 
ciale, des  avis  pour  la  rédaction  d'une  grande  loi  organique  qui  régi- 
rait désormais  les  sociétés  par  actions  et  la  négociation  des  valeurs 
dites  industrielles;  et  une  réponse  catégorique  sur  trois  questions  de 
douanes  :  la  suppression  des  droits  sur  les  tôles  propres  à  la  construc- 
i'mn  des  navires,  la  réduction  du  tarif  des  fers  qui  servent  à  fabriquer 
Tacier,  etia  conversion  du  droit  fixe  sur  les  filés  de  coton  au  n**  143  et 
nu-ilessus  en  un  droit  gradué  et  mobile  variant  avec  l'élévation  des 
liitméros. 

Lt!  programme  de  M.  le  ministre  n'est  pas  bien  précis  dans  l'énoncé 
de  toutes  ces  questions.   Nous   ne  croyons  pas   non  plus  que  les 

1  Voir  pour  la  session  de  18il,  I"  volume,  page  199,  cl  un  arlicle  de  M.  Horace  Say, 
jjage  255. 
*  Voir  le  dernier  numéro,  page  371. 


CONSEILS  GENERAUX  DE  L'AGKICULTUUE.  S 

trois  Conseils  les  examinent  toutes.  Mais  nous  allons  néanmoins,  en 
supposant  que  la  session  sera  suffisamment  longue,  répondre  aux 
questions  susceptibles  d'une  solution  immédiate,  et  indiquer  quel  est, 
selon  nous,  le  sens  dans  lequel  doit  être  dirigé  l'examen  de  celles 
qui  n*ont  pas  encore  passé  au  crible  de  l'étude  et  de  la  discussion. 
Hais,  faut-il  le  dire?  nous  pensons  que  les  questions  de  cette  nature  ne 
devraient  point  être  posées  à  une  assemblée  d'hommes  essentiellement 
pratiques  qui  doivent  émettre  des  vœux  sur  des  dispositions  immédia- 
tement applicables.  C'est  à  l'administration  à  faire  élucider  par  des  com- 
missions pour  ainsi  dire  scientifiques  les  questions  que  soulève  le  progrès 
dans  sa  marche,  à  les  soumettre  ensuite  aux  conseils  toutà  fait  nettes  et 
parfaitement  formulées ,  comme  pour  leur  faire  subir  une  première 
épreuve  législative  équivalant  à  la  première  lecture  des  bîlls  en  An- 
gleterre. 

M.  le  ministre,  dans  l'énoncé  de  la  plupart  des  questions,  se  borne  à 
appeler  soit  les  méditations,  soit  l'attention,  soit  l'étude  des  trois 
Conseils.  Mais  les  assemblées  n'étudient  pas,  elles  ne  méditent  pas. 
D'abord  elles  n'ont  pas  le  temps,  élément  indispensable  de  toute  mé- 
ditation et  de  toute  étude;  mais,  eussent-elles  le  temps  à  discrétion, 
il  n'est  pas  dans  leur  nature  de  dégager  les  vérités  par  trop  confuses.  Les 
assemblées  et  les  conseils  réunissent,  concentrent,  formulent  des 
idées,  des  besoins,  des  vœux.  Les  diverses  opinions  s'y  manifestent  en 
se  groupant  pour  ou  contre  une  thèse  posée  ;  mais  c'est  une  très- 
triste  chose  que  de  les  voir  parler  sur  la  question.  Encore  une  fois,  il 
faut  pouvoir  leur  dire  :  Voici  un  projet;  î'approuvez-vous  ou  le  désap- 
prouvez-vous  ;  et  comment  peut-on  le  compléter?  C'est  la  seule  ma- 
nière de  provoquer  utilement  leur  attention.  Voilà,  quant  à  présent, 
les  seules  réflexions  générales  que  nous  avons  cru  devoir  nous  per- 
mettre. Abordons  maintenant  en  détail  chacune  des  nombreuses  ques- 
tions mentionnées  dans  la  circulaire  de  M.  le  ministre. 

V  Irrigations.  — La  loi  que  les  Chambres  ont  récemment  votée 
veut  que  les  propriétaires  de  terrains  irrigables  puissent  y  conduire  les 
eaux  dont  ils  ont  la  possession,  à  la  charge  par  eux  d'indemniser  préa- 
lablement les  détenteurs  du  sol  sur  lequel  ces  eaux  doivent  passer. 
Elle  accorde  ensuite  la  même  faculté  aux  propriétaires  de  terrains  sub- 
mergés pour  l'écoulement  de  leurs  eaux  '.  Cette  loi  n'a  donc  pourvu 
qu'en  partie  aux  besoins  de  l'agriculture.  Quoique  fort  bonne  en  elle- 
même,  il  faut  maintenant,  pour  en  obtenir  un  effet  utile,  la  faire 
suivre  de  dispositions  réglementaires  capables  de  donner  satisfaction 
aux  demandes  réitérées  des  diverses  branches  de  Tinduslrie  agricole. 
Mais  on  fera  bien,  ce  nous  semble,  de  procéder  autant  que  possible, 
dans  la  réalisation  de  nouvelles  dispositions,  par  voie  d'ordonnances 

1  Voyez  pour  rapprédalioD  de  réconomie  de  celte  loi,  le  rcinarr|iiablc  rapport  de 
PI.  Passy  à  la  Cbambce  des  pairs,  IV*  année,  tome  H,  |)age  101. 


6  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

royales,  ou  bien  d'attendre  un  second  projet  de  loi  qui  pourrait  ne 
pas  aboutir,  et  qui,  dans  tous  les  cas,  serait  l'objet  d'une  longue  éla- 
boration devant  les  Chambres.  En  essayant,  au  moyen  d'ordonnances 
successives,  l'application  des  mesures  les  plus  urgentes  et  les  plus  gé- 
néralement réclamées,  on  peut,  en  quelques  années,  recueillir  des 
observations  et  des  faits  capables  d'éclairer  le  pouvoir  législatif  quand 
le  temps  sera  venu  de  compléter  le  Code  de  l'agriculture. 

Mais  il  aurait  fallu  formuler  ces  mesures  pour  les  soumettre  aux 
Conseils.  Comme  la  circulaire  du  ministre  se  borne  à  provoquer  leurs 
«méditations»  sur  les  moyens  d'étendre  les  effets  de  la  loi,  il  est  à 
craindre  qu'ils  ne  se  bornent  à  méditer.  Cependant  l'administration  a 
pu  étudier  la  matière  à  fond,  dans  les  lois  qui  régissent  les  irrigations, 
surtout  en  Lombardie  et  en  Piémont,  où  les  eaux  de  l'Adda  et  du  Tes- 
sin,  répandues  avec  intelligence  sur  la  surface  du  sol,  ont,  depuis  des 
siècles,  transformé  en  prairies  plantureuses  plus  de  cent  mille  hectares 
de  grèves  stériles.  Au  nombre  des  documents  qui  peuvent  jeter  un 
grand  jour  sur  cette  importante  matière,  le  Journal  des  Éconoiniste$  * 
a  déjà  signalé  à  ses  lecteurs  l'ouvrage  d'un  jurisconsulte  de  Novare, 
dont  le  nom  est  devenu  une  autorité,  ouvrage  que  l'administration, 
sur  l'avis  de  M.  Mauny  de  Mornay,  a  eu  l'heureuse  idée  de  faire  tra- 
duire l'année  dernière.  C'est  dans  ce  livre  sur  le  régime  des  eaux  en 
général,  et  particulièrement  sur  celles  qui  servent  aux  irrigations^  que 
l'Allemagne  et  la  Russie  ont  puisé  les  améliorations  législatives  qu'elles 
viennent  d'introduire  dans  leurs  Codes  des  eaux.  C'est  encore  dans  ce 
livre  que  se  trouvent  fort  bien  expliqués  les  motifs  des  dispositions  du 
Code  sarde,  auquel  l'auteur,  le  savant  jurisconsulte,  M.  Giovanetti,  a 
pris  une  grande  part,  et  qui  est  aujourd'hui,  il  faut  le  reconnaître,  le 
plus  avancé  de  tous  les  Codes  en  cette  matière. 

Les  trois  Conseils  pourront  faire  dans  ce  livre  un  choix  des  disposi- 
tions qu'ils  jugeront  directementapplicables.  Laloi  du  29  avril  s'est  bor- 
née à  consacrer  le  droit  de  passage  forcé  pour  la  conduite  de  l'eau.  Mais 
si  Ton  ne  se  hâte  d'entourer  ce  privilège  des  garanties  accessoires ,  si  on 
ne  les  complète  pas,  on  se  trouvera  bientôt  en  face  d'abus  et  de  difficultés 
qui  empêcheront  la  France  de  jouirdes  merveilleux  effets  de  la  libre  cir- 
culation des  eaux.  Or,  les  intérêts  que  remue  ce  droit  de  passage  forcé  de 
l'eau  sur  le  fonds  d'aulrui,  sont  nombreux  et  complexes  ;  l'écoulement 
ii**H  marais,  les  droits  des  fermiers  et  des  usufruitiers,  ceux  qui  peuvent 
être  établis  en  faveur  des  usines,  le  passage  à  travers  les  canaux,  les 
inrit'mnités,  les  ouvrages  d'art  qui  deviennent  indispensables,  les  ex- 
ccjïirons  pour  les  maisons  et  autres  propriétés  privilégiées,  sont  autant 
dr  branches  qui  viennent  se  rattacher  au  tronc  central  et  sur  les- 
quelles la  propriété  attend  des  dispositions  franches  et  nettes.  Le  droit 


>  Voyez  l'analyse  de  Touvrage  de  M.  GiovaneUi,  inlilulé  :  Du  régime  des  «aiu? ,  elc, 
n<>  iii,  page  399  (  lonie  X  ). 


^ 


CONSEILS  GENERAUX  DE  L'AGRICULTURE.  7 

de  passage  étant  régularisé,  tout  n'est  pas  dit  :  il  faut  encore  s'occuper 
des  eaux  oiseuses  et  inutiles  à  ceux  qui  les  possèdent.  L'intérêt  public 
esl-îl  assez  puissant  pour  qu'on  fasse  fléchir  devant  la  loi  l'entête- 
ment du  détenteur  qui  voudrait  perdre  la  richesseque  Dieu  a  accumulée, 
en  la  laissant  croupir  à  côté  de  champs  inféconds?  Y  a-t-il  lieu  à  re- 
Tenir  à  la  législation  romaine  et  à  ranger  tous  les  cours  d'eau  non  na- 
vigables et  non  flottables  au  nombre  des  choses  qui  appartiennent  au 
domaine  public?  En  outre  de  ces  questions,  la  servitude  des  fonds  in- 
férieurs, quand  le  propriétaire  irrigue  lui-même,  la  défense  des 
sources,  des  rivières  et  des  canaux  ;  enGn  le  droit  d'appui  pour  les 
barrages  et  autres  travaux,  donnent,  quand  on  les  analyse  dans  leurs 
détails,  presque  autantde  problèmes  accessoires  que  le  droit  de  passage. 

Celte  énumération,  probablement  incomplète,  suffit  pour  montrer 
la  grandeur  de  l'œuvre  commencée  par  la  loi  du  29  avril  1844,  pour 
faire  comprendre  l'impossibilité  ou  sont  les  trois  Conseils  d'aborder 
une  pareille  tâche,  et  pour  légitimer  notre  désir  de  voir  formuler  pour 
une  autre  session  une  ou  deux  questions  capables  de  provoquer  un 
vœu  susceptible  d'application,  à  moins  que  les  trois  Conseils  ne  pren- 
nent pour  thème  de  leurs  délibérations  le  projet  de  loi  tout  rédigé  par 
M.  Giovanetti,  etqu'ilsn'engagentM.  le  ministre,  soit  à  l'appliquer  en 
détail  par  voie  d'ordonnance,  soit  à  le  soumettre  directement  aux  dé- 
libérations des  Chambres. 

2**  Amiliorations  des  bestiaux;  développement  des  cultures  fourra- 
gères. —  Quand  nous  aurons  en  France  un  meilleur  régime  des  eaux, 
les  prairies  seront  d'un  établissement  plus  facile  et  plus  profitable. 
Ainsi  se  trouvera  résolue  en  grande  partie  la  seconde  question  adressée 
aux  trois  Conseils  touchant  l'amélioration  des  races  d'animaux.  En 
général,  les  agriculteurs  et  les  écrivains  qui  s'occupent  de  questions 
agricoles  répètent  à  l'envi  :  il  faut  encourager  l'agriculture.  Ce- 
pendant, quand  on  les  presse  pour  obtenir  d'eux  une  formule  un  peu 
moins  vague  et  plus  significative  quant  aux  moyens  à  employer  pour 
encourager  l'agriculture ,  il  est  rare  de  les  entendre  donner  une  ré- 
ponse précise.  «  Vous  n'encouragez  pas  l'agriculture,  disait-on  naguère 
à  la  tribune,  en  s'adressant  à  Thonorable  M.  Cunin-Gridaine  :  vous 
ne  demandez  que  900,000  fr.au  budget,  quand  vous  devriez  réclamer 
9  millions!  »  —  Le  Congrès  agricole  reprenait  sur  un  autre  ton  :  «Nous 
n'avons  pas  de  ministre  de  l'agriculture,  car  notre  administration 
n'encourage  pas  assez  l'agriculture. — AquoiM.  le  ministre  répondait  : 
«Haiscommentvoulez-vous  quej*encourage  l'agriculture?  que  ferai-je 
des  9  millions  que  vous  voulez  me  donner?  »  Alors  un  orateur  disait: 
Il  faut  planter  de  la  luzerne;  en  transformant  de  mauvaises  terres  en 
prairies  artificielles,  j'ai  doublé,  triplé  mon  avoir;  que  toute  la  France 
en  fasse  autant,  et  que  M.  le  ministre  encourage  les  essais  de  prairies 
artificielles.  »  Un  autre  trouvait  ce  moyen  détestable  ;  pour  lui,  l'agri- 
cttltnre  c'était  la  culture  du  colza,  et  le  droit  sur  le  sésame  lui  parais- 


«  JOURNAL  DES  ECONOMISTES. 

sait  un  bien  meilleur  encouragement.  Un  troisième  préférait  écarter 
les  bestiaux  étrangers  et  accusait  M.  le  ministre  d'avoir  sacri6é  notre 
agriculture  en  donnant  son  adhésion  au  traité  sarde  ;  et  puis  HM.  les 
agriculteurs  de  la  Chambre  de  parler  pour  et  contre  la  race  un  peu 
lymphatique  deJ[>urham,  pour  et  contre  les  races  nationales.  Il  y  a  en 
général  doute  et  confusion  sur  l'efficacité  des  haras,  des  concours. 
Voilà  pour  les  bétes  à  viande.  Même  hésitation  pour  les  bétes  à  laine  ; 
désarroi  bien  plus  universel  au  sujet  de  la  race  chevaline,  de  sorte  que 
lorsque  la  circulaire  de  M.  le  ministre  dit  :  «  L'amélioration  des  races 
des  bestiaux,  qui  se  lie  à  l'extension  des  cultures  fourragères,  n*est 
pas  moins  digne  de  l'intérêt  des  Conseils,  0  il  faut  traduire  :  a  Nous 
nous  perdons  dans  toutes  ces  propositions  d'encouragement  et  de  re- 
proches que  l'on  nous  adresse  sans  cesse  ;  expliquez-vous  plus  claire- 
ment. » 

Quant  à  nous,  cette  question  ne  nous  à  jamais  paru  susceptible  d'une 
solution  directe;  tout  en  reconnaissant  Theureuse  influencedes  Comices, 
des  Sociétés  d'agriculture,  nous  contestons  celle  des  haras,  des  primes, 
des  concours  officiels.  La  meilleure  prime,  le  meilleur  encouragement, 
c'est  l'acheteur  qui  les  donne.  C'est  avec  de  l'herbe  qu'on  obtient  de  la 
viande,  de  la  laine  et  les  animaux  de  travail  ;  c'est  avec  de  l'eau  qu'on 
obtient  de  l'herbe.  Or,  comme  Dieu  n'a  pas  privé  la  France  de  ce  li- 
quide fécondant,  une  seule  chose  lui  manque  encore  :  un  régime 
complet  qui  en  permette  la  distribution  et  qui  en  règle  l'usage. 

3*  Parcours  et  vaine  pàlure.  —  «  Les  questions  ,  dit  la  circulaire 
de  H.  le  ministre ,  de  droit  de  parcours  et  de  vaine  pAtnre,  malgré  les 
travaux  dont  elles  ont  été  l'objet,  n'ont  pu  jusqu'à  ce  jour  recevoir 
de  solution  ;  elles  peuvent  donc  être  considérées  comme  étant  encore 
à  l'étude.  »  Nous  ne  sommes  pas  de  cet  avis.  Les  travaux  dont  on 
parle  sont  suffisants,  l'étude  est  achevée  ;  les  Conseils  ne  peuvent  que 
se  borner  à  émettre  le  vœu  de  voir  reprendre  par  la  Chambre  la  pro- 
position à  laquelle  un  honorable  député  a  attaché  son  nom.  C'est  là 
une  de  ces  questions  convenablement  discutées  et  auxquelles  il  ne 
manque  plus  que  l'épreuve  du  vote  du  Parlement.  Espérons  que  la 
louable  persistance  de  M.  Hagnoncourt  sera  enfin  couronnée  par  un 
plein  succès  ;  car  tout  le  monde  sait  qu'après  avoir  été  rapportée  plu- 
sieurs fois,  cette  proposition  n'a  été  laissée  de  cêté  dans  la  dernière 
session  qu'à  cause  de  l'absence  regrettable  de  son  auteur,  à  qui  une  élec- 
tion plus  heureuse  a  donné  de  nouveau  un  siège  au  Parlement.  L'éco- 
nomie de  la  proposition  de  M.  de  Hagnoncourt  est  fort  simple.  Elle  con- 
siste dans  la  suppression  de  toutes  les  dispositions  réglementaires  de 
la  loi  du  28  septembre  1791,  ainsi  que  de  toutes  les  anciennes  coutu- 
mes ;  elle  ne  reconnaît  à  personne  le  droit  de  faire  paître  ses  bes- 
tiaux sur  le  terrain  d'autrui,  sans  une  permission  expresse  des  pro- 
priétaires, laquelle,  donnée  même  par  acte  authentique,  ne  pourrait 
excéder  une  durée  de  cinq  années;  elle  rend  enfin  contestable  tout 


CONSEILS  GENËKAUX  DE  L'AGKICULTIJKE.  9 

droit  basé  sur  on  titre,  moyennant  une  indemnité  réglée  par  experts. 

D'une  enquête  faite  parles  Cours  royales  duroyaume,  il  résulte  *  que 
vingt-quatre  départements  n*ont  aucun  intérêt  à  la  suppression  des 
droits  de  parcours  et  de  vaine  pâture  ;  que  dans  quarante-sept  dé- 
partements, la  suppression  avec  des  ménagements  a  été  jugée  utile  ; 
que  dans  quatre  on  a  désiré  que  cette  suppression  fût  laissée  à  la  vo- 
lonté de  l'autorité  locale,  et  que  dans  onze  seulement,  la  suppression 
paraîtrait  contraire  aux  intérêts  agricoles.  Indépendamment  de  cette 
enquête  des  Cours  royales,  les  Conseils  généraux  des  départements 
ont  émis  leurs  vœux  contradictoires  et  motivés  ;  de  nombreuses  notes 
ont  été  publiées  par  des  agriculteurs  et  différentes  Sociétés  d'agri- 
cnltore,  de  sorte  que  la  commission  de  la  Chambre  des  députés  a  tra- 
vaillé, comme  elle  le  disait  déjà  il  y  a  dix  ans,  «  au  miiieudes  lumières.» 

La  réforme  de  ces  deux  abus,  vestiges  du  régime  féodal,  est  depuis 
longtemps  faite  en  Angleterre,  en  Allemagne,  en  Suisse,  en  Hollande, 
en  Belgique.  La  France  sera-t-elle  devancée  parTEspagne,  oùfusage 
de  la  Mesta  soumet  d'immenses  territoires  à  la  tyrannie  et  à  la  vio- 
lence des  bergers? 

4®  Crédit  agricole.  — ^Voilà  bien  certainement  une  de  ces  questions 
encore  trop  vagues  qui  n'auraient  pas  dd  être  comprises  dans  le  pro- 
gramme des  trois  Conseils.  On  ne  pourra  raisonnablement  songer  à 
l'organisation  d'institutions  propres  à  fonder  le  crédit  agricole,  que 
lorsqu'on  aura  modi6é  le  système  des  hypothèques,  la  transmission  du 
sol,  et  que  l'on  sera  parvenu  à  trouver  les  combinaisons  qui  doivent 
donner  à  cette  base  du  crédit  la  mobilité  convenable.  Or,  ce  n'est  que 
tout  récemment  que  M.  le  ministre  de  la  justice  a  nommé  une 
grande  commission  de  jurisconsultes,  de  savants  et  d'hommes  d'expé- 
rience, qui  doit,  en  s'aidant  de  l'enquête  faite  auprès  des  Cours  du 
royaume,  des  lumières  de  ses  membres,  de  tous  les  travaux  qu'elle 
pourra  employer,  et  de  l'expérience  des  pays  voisins,  de  l'Allemagne 
et  de  la  Pologne  ,  par  exemple,  fournir  à  l'administration  un  projet 
de  loi  sur  cette  question  fondamentale.  Si  quelques  membres  des  trois 
Conseils  ont,  comme  cela  est  probable,  des  idées  déjà  élaborées  sur 
les  hypothèques  et  la  constitution  du  crédit  agricole,  le  temps  leur 
manquera  bien  certainement  pour  les  formuler.  Et  puis,  le  Conseil 
de  l'agriculture,  celui  des  manufactures  et  du  commerce ,  ne  peuvent 
point  voter  sur  des  considérations  générales,  illimitées,  de  la  nature 
de  celles  que  peut  provoquer  le  programme  si  peu  arrêté  qui  leur  a 
été  communiqué  ;  à  moins  cependant  qu'on  ne  redemande  la  réponse 
iodîviduelle  de  chaque  membre  aux  questions  spéciales  et  de  dé- 
tail sur  le  taux,  les  conditions  et  la  facilité  d'emprunter  dans  les 
campagnes,  et  récemment  adressées  aux  Conseils  généraux  desdépar- 
Innents  par  H.  le  ministre  de  l'agriculture  et  du  commerce.  C'est 

•  Voir  le  Rapport  de  M.  Gillon,  17  juin  1836. 


i 


10  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

encore  là  peut-être  ce  qu'il  y  a  de  mieux  à  faire;  on  aura  au  moins 
une  centaine  d'opinions  de  plus  à  ajouter  à  cette  dernière  enquête. 
Nous  donnerons  place  ici  à  une  observation  générale  en  dehors  de 
toute  espèce  de  système  hypothécaire  ou  de  banque  foncière.  Il  nous 
semble  qu'on  se  fait  en  France  de  singulières  illusions  sur  le  crédit 
agricole;  ces  deux  mots  expriment,  aux  yeux  de  trop  de  gens,  comme 
qui  dirait  un  secret  social,  une  panacée  puissante,  qu'il  suffirait  de  dé- 
gager de  son  entourage  mystérieux,  pour  arriver  à  la  découverte 
d'une  des  branches  de  cette  perfectibilité  plus  complète,  désignée  sous 
le  nom  d'organisation  du  travail.  Beaucoup  se  figurent  qu'avec  un 
peu  de  peine  nos  savants  en  cette  matière  trouveront  un  système  d'hy- 
pothèques et  de  banques  tel  que  tout  propriétaire  pourra  toujours  non- 
seulement  trouver  des  capitaux  avec  facilité,  mais  marcher  plus  avant 
dans  son  système  actuel  d'imprévoyance  et  de  dissipation  qui  con- 
siste à  emprunter,  non  pour  améliorer  le  fonds  et  produire,  mais 
pour  consommer.  On  n'a  pas  des  notions  bien  nettes ,  dans  nos  cam- 
pagnes, sur  le  respect  que  doit  inspirer  un  capital ,  et  sur  les  dé- 
penses utiles.  Les  trois  quarts  des  propriétaires  n'ont  jamais  bien 
analysé  ce  qu'ils  faisaient  et  ne  s'aperçoivent  pas  qu'ils  se  ruinent.  La 
masse  de  la  nation  ne  sait  d'abord  pas  calculer;  ensuite  elle  ignore 
les  plus  simples  notions  d'économie  politique  et  de  prévoyance. 
Cela  tient ,  on  l'a  déjà  tant  dit  que  personne  n'y  fait  plus  at- 
tention ;  cela  tient  à  notre  vicieux  système  d'instruction.  A  tout 
prendre,  la  meilleure  manière  de  résoudre  beaucoup  de  questions  pen- 
dantes, c'est  la  réorganisation  de  tout  notre  enseignement  sur  des 
bases  rationnelles  et  positives,  portant  sur  des  choses  vraies.  Avant  de 
songer  à  l'organisation  du  crédit  agricole,  ne  faut-il  pas  apprendre  à 
tous  ceux  qui  doivent  aider  au  développement  du  crédit,  d'abord  ce 
qu'est  le  crédit,  sur  quoi  il  repose,  et  dans  quel  rang  marche  le  pro- 
grès en  cette  matière?  Où  donc  en  France  enseigne-t-on  ces  notions? 
Nulle  part.  Etonnez-vous  maintenant  qu'il  y  ait  parmi  les  hommes 
qui  sont  appelés  à  formuler  des  lois  ou  à  en  comprendre  l'économie, 
si  peu  d'esprits  capables  d'apprécier  la  portée  des  vérités  que  d'au- 
tres leur  expliquent.  Ce  que  Napoléon  disait  au  sein  du  Conseil  d'E- 
tat, à  propos  de  l'organisation  du  crédit  commercial  et  de  la  fon- 
dation de  la  Banque  de  France,  est  encore  vrai,  aujourd'hui  surtout 
qu'il  s'agit  de  l'organisation  du  crédit  foncier  et  des  institutions 
relatives  à  cette  variété  de  crédit,  qui  est  vraiment  m  generis , 
comme  diraient  les  naturalistes.  Napoléon  disait  :  ail  n'y  a  pas  en  ce 
moment  de  Banque  de  France  ;  il  n'y  en  aura  pas  de  quelques  années, 
parce  que  la  France  manque  d'hommes  qui  sachent  ce  que  c'est  qu'une 
banque.  C'est  une  race  d'hommes  à  créer*  «>  Or,  comment  se  créent 
les  races  d'hommes?  par  un  enseignement  adapté  aux  besoins  de 
l'époque.  En  dernière  analyse,  M.  le  ministre  de  l'instruction  pu- 
blique, est  peut-être  celui  qui  peut  faire  le  plus  pour  encourager 


œNSEILS  GÉNÉRAUX  DE  L'AGRICULTURE.  n 

notre  agriculture,  aider  au  développement  du  crédit  agricole,  et 
Blême  à  Taroélioration  des  bestiaux.   Cela  soit  dit  sans  Toflenser. 

Si  donc  les  trois  Conseils  émettent  un  vœu  relatif  au  crédit  agri- 
cole, ce  vœu  pourrait  bien  porter,  Dieu  et  la  logique  aidant,  sur  les 
modifications  à  apporter  à  Tinstruction  publique. 

5*  C(Mie$  de  retraite.  — Il  y  a  dans  le  langage  usuel  une  phrase 
que  l'on  peut  appliquer  souvent.  On  dit  de  quelqu'un  qui  fait  des 
promesses  pompeuses  et  au-dessus  de  la  réalité  :  a  Qu'il  promet  plus 
de  beurre  que  de  pain.  »  Cette  critique  s'applique  à  beaucoup  de 
formules  en  vogue  ;  elle  s'applique  certainement  à  un  projet  de  caisses 
dites  à  tort  de  retraite,  et  qui  ne  sont,  en  définitive,  qu'un  des  modes 
d'assurance  sur  la  vie,  fort  utile  sans  doute  et  qu'il  faut  encourager, 
mais  qui  sont  loin  de  pouvoir  tenir  tout  ce  que  ce  titre  de  caisses  de  re- 
traite promet.  Beaucoup  de  gens  se  figurent  que  si  le  gouvernement 
voulait,  il  serait  très-facile  d'avoir  un  Hôtel  des  Invalides  pour  tous 
les  ouvriers  âgés;  et  ils  font  entrer  dans  leur  programme  politique  l'é- 
tablissement de  caisses  qui  assureront  une  retraite  à  chacun.  C'est  de 
l'illusion  :  ces  gens-là  ne  touchent  plus  le  sol  ;  ils  commencent  à 
perdre  pied  dans  l'océan  des  idées. 

Que  peut  être  une  caisse  soi-disant  de  retraite  ?  un  mode  d'assu- 
rance, avons-nousdit.  Le  gouvernement,  pour  inspirer  confiance,  pour 
vulgariser  un  procédé  d'épargne  peu  connu,  se  fait  assureur  ;  il  reçoit 
des  dépAts  annuels,  il  calcule  d'après  une  table  de  mortalité  la  proba- 
bilité de  survivance  à  une  époque  déterminée,  et  il  promet  une  rente 
viagère  définie.  Si  c'est  là  ce  qu'on  veut,  cela  nous  parait  assez  raison- 
nable, et  nous  ferons  chorus  avec  les  trois  Conseils  qui  répondront 
sans  doute  par  la  formule  commode  de  M.  Teste  :  «  Il  y  a  quelque  chose 
à  (aire.  »  Mais  remarquons  en  passant  que  cette  manière  de  voir  toute 
prosaïque  est  bien  loin  de  celle  qui,  tenant  pour  admises  la  puissance 
de  l'intérêt  composé,  la  fécondité  féerique  du  Trésor  public  et  la  magie 
des  formules,  croyaient  avoir  mis  la  main  sur  un  de  ces  mécanismes 
avec  lesquels  il  ne  serait  tôt  ou  tard  pas  impossible  d'escalader  le  ciel. 

C'est  à  H.  Macquet,  ancien  employé  de  la  caisse  des  Invalides  de  la 
marine,  que  l'on  doit  la  première  idée  d'application  aux  classes  ou- 
vrières de  ces  systèmes  d'assurances  pratiqués  en  Angleterre  depuis  la 
fin  du  dernier  siècle,  et  improprement  appelés  caisses  de  retraite. 
H.  Macquet  a  eu  la  persévérance  de  réunir  des  personnes  capables  d'a- 
dopter son  idée.  Un  plan  a  été  remis  l'année  dernière  à  H.  le  mi- 
nistre des  finances  ;  et  enfin  cette  année  M.  le  ministre  du  commerce 
en  saisit,  un  peu  prématurément,  selon  nous,  les  trois  Conseils  de  l'a- 
griculture,  des  manufactures  et  du  commerce,  qui  n'ont  vraiment  au- 
cune délibération  à  prendre  à  cet  égard  '. 

*  Dans  ane  première  réunion  convoquée  par  M.  Macquet,  il  fut  nommé  une  Commis- 
son  qui  eut  la  modestie  de  conclure  à  ce  qu'on  renommât  une  autre  Commission  com- 
posée dlK>mmes  bien  placés  pour  appuyer  le  projet  de  M.  Macquet.  (  Voy.  V*  volume  du 


12  JOURNAL  DES  ECONOMISTES. 

G""  Application  de  la  loi  sur  le  travail  des  enfants  dans  les  manufac-^ 
tares.  —  Projet  de  loi  sur  le  contrat  d'apprentissage  et  la  juridiction 
des  prud'hommes.  — C'est  la  loi  du  22  mai  1841  qui  a  réglé  pour  la 
première  fois  en  France  la  durée  du  travail  des  enfants.  Le  rapport 
récent  publié  par  M.  le  ministre  du  commerce  indique  que,  jusqu'à 
présent,  on  n'est  point  encore  parvenu  à  l'appliquer  sérieusement. 
D'autre  part,  une  discussion  récente  au  sein  de  l'Académie  des  sciences 
morales  et  politiques \  est  venue  démontrer  que  tous  les  économistes 
ne  sont  pas  unanimes  sur  la  légitimité  d'une  pareille  loi.  Ce  qui  se  passe 
en  Angleterre  tend  en  outre  à  prouver  que  ce  genre[de  réglementation 
chasse  les  enfants  nécessiteux,  à  qui  il  faut  un  salaire  pour  vivre,  des 
industries  surveillées  par  la  loi  dans  celles  qui  ne  le  sont  pas,  de  ma- 
nière à  y  opérer,  comme  le  disait  M.  Graham,  ministre  de  la  Grande- 
Bretagne,  une  véritable  congestion.  Dans  cette  incercitude  sur  l'utilité 
même  delà  loi,  en  présence  des  difficultésde  l'application,  M.  le  ministre 
du  commerce  s'adresse  aux  trois  Conseils  et  leur  demande  quelles  sont 
les  modiGcations  que  la  loi  du  12  mai  1841  comporte,  et  comment  il 
doit  s'y  prendre  pour  éviter  dans  l'application  les  froissements  qui  se 
sont  déjà  produits.  Le  Conseil  des  manufactures  sera  évidemment  con- 
sulté avec  fruit  dans  cette  circonstance.  Nous  attendons  son  avis  avec 
une  certaine  curiosité,  car  pour  cette  question  nous  sommes  jusqu'ici 
restés  dans  une  pénible  indécision.  M.  Léon  Faucher,  qui  en  a  fait  l'ob- 
jet d'une  étude  consciencieuse^,  pense  que  la  réforme  poursuivie  par 
la  loi  du  12  mai  1841  ne  prendra  un  aspect  sérieux  que  du  jour  où 
l'on  aura  substitué  à  l'inspection  gratuite  l'inspection  salariée,  et  la 
juridiction  des  conseils  de  prud'hommes  à  celle  des  juges  de  paix. 
M.  Charles  Dupin,  en  répondant  à  M.  Léon  Faucher,  attribuait  plus 
d'efBcacité  à  une  commission  de  notables  qui  sauraient  se  tenir  au-des- 
sus de  toutes  les  considérations  particulières,  et  publierait  tous  les  ans 
un  rapport  général.  L'opinion  de  ces  deux  savants  nous  inspire  deux 
observations  :  la  première,  c'est  que  les  inspecteurs  salariés,  selon 
M.  Faucher,    devraient  l'être  assez  pour  qu'une  position  confortable 

Jmrnaly  page  107,  et  une  brochure  de  M.  Biaise,  des  Vosges,  membre  de  la  Commission  ; 
v\\t9\\.  de  la  Kewœ  indépendante^  85  juin  1843.)  Une  seconde  réunion  nomma  celte  se- 
i-nnfie  Commission,  qui  fut  alors  composée  de  MM.  le  comte  Mole,  de  Gasparin,  Passy, 
rJt'uière,  Bignon,  Cliégaray.  Mathieu,  Vivien,  Barthélémy,  d'Eichtal,  Calla,  Ed.  Hal- 
(iliiifl,  Legenlil,  Locquet,  Vernes,  Michel  Chevalier,  de  Cheppe,  Duverger,  Maoquet,  Wo- 
lawski  et  dinde  Rodrigues,  auteur  du  Mémoire  présenté  à  M.  le  ministre  des  finan- 
r;iï5«  le  12  mars  18i4. 

Eo  même  temps  que  M.  le  ministre  du  commerce  se  préoccupait  de  celte  affaire, 
M.  Macquet  et  quel(|nes-uns  de  ses  premiers  souscripteurs,  craignant  que  le  projet  des 
c^iijises  de  retraite  ne  fût  enseveli  pour  toujours  dans  les  profondeurs  des  cartons,  con- 
^itituaient  une  Société  pour  essayer  une  première  application.  Les  statuts  de  cette  Société, 
nuligés  |)ar  M.  H.  Dieu,  avocat  à  la  Cour  royale,  seraient  un  dcicumeut  utile  à  publier. 

»  Journal  des  Économistes,  IV  année,  n»  10,  page  159. 

^  Voyez,  un  Mémoire  lu  à  rAcadémie  des  sciences  morales,  publié  dans  la  Revue  des 
Deux-Mondes,  et  analysé  dans  le  Journal  des  ÉœnanUstes,  IV«  année,  n.  i,  page  73. 


CONSEILS  GENERAUX  DE  I;AGRICULTUUE.  n 

les  mit  à  même  de  tenir  leur  rang  vis-à-vis  des  manufarluriers  sur 
lesquels  ils  devraient  avoir  une  certaine  autorité  morale  ;  la  seconde^ 
c'est  que  les  inspecteurs  notables  de  M.  Dupin  n'auraient  que  par  ex- 
ception le  zèle  et  la  sévérité  nécessaires  à  de  pareilles  fonctions. 

Maintenant,  si  nous  osions  formulertoute  notre  pensée,  nous  dirions 
que  la  loi  du  12  mars  1841  témoigne  des  bonnes  intentions  de  ceux 
qui  l'ont  provoquée,  des  Chambres  qui  Font  votée,  des  personnes  esti- 
mables qui  la  défendent  et  voudraient  la  voir  appliquer;  mais  qu'elle 
est  entachée  du  péché  originel  de  toute  loi  réglementaire,  qu'elle  a 
plus  d'inconvénients  qu'elle  ne  prévient  de  maux,  et  qu'elle  finira  pro- 
bablement par  tomber  en  désuétude.  Ce  n'est  pas  sur  ce  chemin  que 
l'on  trouvera  le  moyen  de  soulager  la  misère.  L'enfant  de  l'ouvrier 
qui  a  une  famille  raisonnable  et  qui  gagne  une  journée  passable,  ne 
s'atrophie  pas  à  la  peine  ;  et  croyez  que  quand  un  père  et  une  mère 
soumettent  ce  qu'ils  ont  de  plus  sacré,  leur  enfant,  à  un  travail  péni- 
ble, c'est  la  faim  qui  les  commande,  la  faim  ou  le  vice,  dont  la  loi  ne 
fait  qu'aggraver  les  résultats  en  diminuant  le  salaire  de  la  famille. 

Leprojet  relatif  au  contrat  d'apprentissage,  sur  la  législation  du- 
quel les  Conseils  avaient  déjà  été  consultés  en  1841,  ne  nous  inspirera 
aucune  réflexion,  par  la  raison  toute  simple  que  M.  le  ministre  ne  l'a 
pas  encore  fait  connaître.  Une  bonne  législation  sur  le  contrat  d'ap- 
prentissage sera  non-seulement  le  complément  de  la  loi  du  travail 
des  enfants  dans  les  manufactures,  qui  ne  peut  pas  s'appliquer  au  plus 
grand  nombre  des  industries  ;  mais  elle  finira  par  absorber  plus  tard 
cette  loi,  selon  nous  toute  de  circonstance. 

Mais  outre  le  projet  de  loi  sur  le  contrat  d'apprentissage,  M.  le  mi- 
nistre en  promet  un  second  sur  la  juridiction  des  prud'hommes.  C'est 
beaucoup  pour  une  session,  sans  compter  le  projet  également  prêt, 
dit-on,  sur  les  sociétés  par  actions  et  la  négociation  des  valeurs  indus- 
trielles. Pour  cette  année  on  se  serait  peut-être  contenté  d'un  projet 
bien  mûri  sur  le  contrat  d'apprentissage. 

L'application  de  la  juridiction  des  prud'hommesàParis,  comme  dans 
toutes  les  villes  manufacturières  où  on  les  a  établis,  a  eu  un  plein 
succès.  Mais  le  moment  est-il  venu  de  réaliser  enfin  les  projets,  les  in- 
tentions, les  promesses  du  législateur  de  1806?  C'est  là  une  question 
sur  laquelle  le  doute  est  permis,  même  à  quarante  ans  de  distance, 
quand  on  réfléchit  à  l'état  réel  des  choses.  L'expérience  est  concluante 
à  Paris;  mais  elle  n'est  concluante  que  pour  les  métaux,  puisqu'on  n'a 
créé  des  prud'hommes  que  dans  cette  industrie.  Avant  de  songer  à  une 
loi  organique  et  qui  doit  viser  à  être  immuable  au  moins  un  quart  de 
siècle,  ne  vaut-il  pas  mieux  poursuivre  d'abord  l'expérience  qui  a  réussi 
avec  les  métaux,  dans  l'industrie  des  tissus,  des  produits  chimiques, 
les  arts,  bâtiments  et  autres  qui  réclament  la  juridiction  des  prud'- 
hommes?Si  les  prud'hommes  sont  surtout  des  juges,  comme  c'est  in- 
contestable, avant  de  formuler  leur  compétence  par  une  loi  qui  leur 


H  JOURNAL  DES  ECONOMISTES. 

servira  de  constitution,  il  faudrait  s*étre  parfaitement  entendu  sur  les 
lois  qui  doivent  régir  le  contrat  d'apprentissage,  le  louage  du  travail, 
les  livrets  des  ouvriers,  la  propriété  des  marques  de  fabrique,  des  des- 
sins, des  modèles,  etc.,  toutes  choses  qui  tombent  en  partie  sous  la 
juridiction  des  prud'hommes.  Agir  autrement,  c'est  s'engager  dans  les 
aberrations  de  synthèse  sociale,  dans  des  conceptions  a  priori.  Une 
grande  t&che  a  été  dévolue  à  notre  époque  :  c'est  la  législation  du 
travaillibre.  Hais  n'oublions  pas  le  précepte  qu'adresse  le  poëte  à  celui 
qui  veut  faire  de  grandes  choses  :  HAtez-vous  lentement. 

D'ailleurs  toutes  nos  réQexions  tomberontdevant  l'excellence  des  pro- 
jets. 

T"  Projet  de  loi  sur  leê  sociétés  par  actions  et  la  négociation  des 
valeurs  itidustrielles. — L'esprit  d'association  s'était  un  peu  trop  éman- 
cipé à  propos  de  bitumes,  de  houilles  et  d'autres  merveilles  de  l'indus- 
trie. M.  Barthe,  ministre  de  la  justice,  éprouva  le  besoin  de  tempérer 
les  Qots  de  l'agiotage,  il  fit  un  projet  de  loi  qui  fut  soumis  à  l'examen 
d'une  commission  dont  l'honorable  M.  Legentil  fut  nommé  rappor- 
teur ' .  Cettecommission  refit  un  autre  projet,  et  la  Chambre,  après  une 
discussion  confuse,  comprit  que  la  question  n'était  pas  éclaircie  et 
qu'il  fallait  attendre.  Malheureusement  les  promesses  d'action  de  che- 
mins de  fer  sont  venues  réveiller  sur  une  grande  échelle  l'émotion  des 
primes  anticipées,  et  l'on  fait  de  nouveau,  depuis  un  an,  des  plans 
pour  encaissera  jamais  te  torrent  de  la  spéculation,  on  court  à  la  re- 
cherche d'une  autre  quinine  capable  de  couper  la  fièvre  de  l'agiotage. 
Il  y  a  eu  de  la  réaction  dans  toutes  ces  tentatives  ;  et  si  M.  le  ministre  n'a 
pas  su  écarter  ce  dangereux  auxiliaire,  il  est  sur  que  son  projet  n'abou- 
tira pas. 

En  1841,  M.  Horace  Say,  délégué  de  la  Chambre  des  communes  de 
Paris,  avait  proposé  de  modifier  l'art.  38  du  Code  de  commerce  de 
manière  à  maintenir  le  principe  de  la  commandite,  qui  est  spécial  à 
notre  législation  et  qui  a  déjà  fécondé  plus  d'une  entreprise  ;  de  per- 
mettre le  partage  de  la  commandite  en  actions;  mais  de  ne  permettre 
que  l'action  nominative  et  transmissible  par  transfert,  afin  de  laisser 
au  gérant  de  l'entreprise  et  à  chacun  des  actionnaires  cette  responsa- 
bilité qui  fait  Tftme  du  commerce.  En  second  lieu,  H.  H.  Say  avait 
proposé  de  compléter  les  articles  du  Code  de  commerce  relatifs  à  l'ar- 
bitrage, et  de  constituer  les  arbitres,  dont  Tintervention  est  aujour- 
d'hui si  pleine  d'abus,  en  un  véritable  tribunal  de  première  instance. 

La  simplicité  de  ces  propositions  les  rendait  immédiatement  discu- 
tables. Peut-être  les  retrouverons-nous  dans  le  projet  de  l'adminis- 
tration. Ce  que  nous  voudrions  retrouver  aussi  dans  ce  projet,  c'est  une 
disposition  qui  dégagerait  un  peu  la  société  anonyme  des  entraves  ad- 
ministratives qui  alourdissent  sa  marche  sans  être  de  la  moindre  utilité. 

>  Voir  son  nppori  du  tt  avril  isas. 


CONSEILS  GÉNÉRAUX  DE  I^AGRICULTURE.  i6 

S""  Tarif  des  filés  de  coton  des  numéros  143  et  au^'dessus.  — Les  trois 
demandes  soumises  aux  Conseils  sur  les  tôles,  les  fers  et  les  cotons,  ont 
pour  but  de  répondre  à  des  propositions  d'amendement  faites  dans  la 
dernière  discussion  de  la  loi  des  douanes. 

Les  questions  du  tarif  sont  nettement  posées  dans  la  circulaire  de 
M.  le  ministre.  Toutefois,  celle  qui  a  rapport  aux  cotons  nécessite 
quelques  détails  techniques  pour  être  bien  comprise. 

Depuis  1834  ',  les  filés  de  coton  du  n^  143  métrique  *,  et  au- 
dessus  ne  sont  plus  prohibés  comme  tous  les  autres  filés  de  coton  ;  ils 
sont  admissibles  avec  un  droit  de  7  et  8  fr.  le  kilogramme,  suivant 
qu  ils  sont  simples  ou  retors.  On  conçoit  qu'au-dessus  du  n®  143,  en 
augmentant  de  finesse,  ils  augmentent  de  valeur,  de  sorte  que  la  pro- 
tection devient  inégale,  au  point  d'être  de  22  pour  100  sur  le  n^  200 
et  de  6  à  7  pour  100  seulement  sur  le  n**  300.  On  sait  que  pour  les 
fils  de  lin  et  de  chanvre,  la  loi  a  adopté  une  échelle  mobile,  variable 
et  proportionnelle  ;  et  c'est  un  système  analogue  pour  les  cotons  que 
H.  Doublet  a  demandé  dans  la  dernière  session,  en  prenant  pour  base 
un  droit  de  30  pour  100. 

La  légitimité  de  la  protection  admise,  il  semble  qu'il  n'y  ait  pas 
d'objection  à  faire  au  système  proportionnel  ;  mais  si  l'on  s'informe 
des  motifs  qui  font  demander  une  modification,  c'est-à-dire  une  hausse 
de  droits  pour  les  numéros  très-fins,  on  apprend  que  plus  les  tarifs 
sont  élevés,  plus  la  contrebande  est  lucrative  sur  ces  filés  si  faciles  à 
transporter.  Or,  il  y  a  des  gens  qui  désirent,  non  pas  acheter  des  filés 
français  par  pur  patriotisme,  mais  profiterdes  avantages  d'un  commerce 
illicite.  Le  stratagème,  on  le  sait,  n'est  pas  neuf  :  il  a  longtemps  été 
pratiqué  par  des  fabricants  de  Tarare,  qui  tiraientde  Suisse  des  mousse- 
lines prohibées,  y  mettaient  une  marque  de  leur  façon,  et  les  vendaient 
comme  produits  nationaux,  d'autant  mieux  que  la  douane  était  plus 
attentive.  Au  reste,  pourquoi  remanier  le  tarif  et  provoquer  des  re- 
présailles à  l'extérieur?  Y  a-t-il  donc  de  grands  intérêts  engagés  dans 
cette  affaire?  Pas  le  moins  du  monde.  Seulement  il  y  a  probablement 
quelqu'un,  quelque  tulliste  peut-être,  qui  ne  sait  pas  filer  fin,  et  qui, 
avant  de  se  livrera  cette  opération,  trouve  bon  d'écarter  toute  con- 
currence par  le  procédé  élémentaire  de  la  protection.  Si  on  l'écoute, 
il  ne  tardera  pas  à  dire  qu'il  a  des  droits  acquis,  et  à  réciter  la  litanie 
prohibitive. 

JL  Cunin-Gridaine  a  pourtant  quelque  chose  à  faire  pour  les  cotons. 
Il  peut  imiter  sir  Robert  Peel,  ni  plus  ni  moins,  et  supprimer  par  or- 
donnance les  droits  sur  les  cotons  en  laine.  Cette  mesure  ne  nuirait  à 
aucune  espèce  de  coton  national  (dans  quelques  années  le  coton  d'Al- 
ger pourrait  pousser  des  plaintes)  ;  et  elle  donnerait  un  grand  élan  à 

1  OrdonnaDce  du  S  juin  confirmée  par  la  loi  du  i  Juillet  1836. 
>  143,000  mètres  ou  kilogramme. 


JC  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

toute  notre  industrie  cotonnière.  Le  Trésor  y  perdrait,  il  est  vrai,  12 
millions  ;  mais  la  prospérité  de  nos  manufactures  et  les  progrès  de  nos 
relations  avec  l'Amérique  du  Nord  payeraient,  et  au  delà,  cette  somme. 
Voilà  encore  une  manière  licite  d'encourager  la  navigation,  sans  comp- 
ter que  les  34  millions  de  Français  payeraient  10  pour  100  de  moins 
le  coton  qui  entre  dans  leurs  vêtements  et  leurs  meubles. 

Nous  en  étions  là  de  notre  examen  des  nombreuses  questions  sou- 
mises aux  Conseils  généraux  de  l'agriculture,  des  mamdîaictures  et  du 
commerce,  lorsque  nous  avons  eu  connaissance  de  l'article  suivant 
envoyé  au  Journal  des  Economistes.  H.  Frédéric  Bastiat,  membre  du 
Conseil  général  des  Landes,  répond  avec  sa  verve  accoutumée  à  M.  le 
ministre  sur  la  question  des  tôles  et  des  fers.  Nous  allons  lui  donner 
la  parole,  en  regrettant  qu'il  ne  l'ait  pas  prise  sur  toutes  les  questions 
qui  font  l'objet  de  cet  article. 

JPH.   G. 

9*^  Tarif  des  tôles  et  des  fers  propres  à  la  fabrication  de  V acier  ^  .— 
c(  Faut-il,  dans  l'intérêt  de  notre  marine,  admettre  en  franchise  de 
droits  les  fers  destinés  à  la  construction  des  navires  engagés  dans  la 
navigation  internationale*?» 

Cette  question  n'aurait-elle  pas  été  convenablement  suivie  de  cette 
autre? 

Faut-il,  dans  l'intérêt  de  nos  voies  de  communication,  admettre  en 
franchise  de  droits  les  fers  destinés  à  la  construction  des  raiiways? 

Et  de  cette  autre  encore  : 

Faut-il,  dans  l'intérêt  de  nos  estomacs,  admettre  en  franchise  de 


*  M.  Bastiat  s'occupe  spécialement  du  fer  ;  mais  tout  ce  qu'il  dit  s'applique  parfaite- 
ment aux  aciers.  Ajoutons  que  nos  fers,  pas  plus  que  les  fers  belges  et  les  fers  anglais, 
ne  sont  propres  à  la  fabrication  de  Tader.  Les  minerais  de  Suède  ont  seuls  jusqu'ici 
donné  des  fers  susceptibles  d'une  bonne  cémentaiion,et  Ton  n'a  point  encore  trouvé  le  moyen 
d'aciérerrégulièrementceux  que  l'on  obtient  dans  l'Ariège  avec  les  forgesdites  catalanesy 
dans  lesquelles  le  minerai  est  directement  transformé  en  fer  sans  passer  par  l'état  intermé- 
diaire de  fonte.  Une  autre  considération,  que  M.  Horace  Say  pourra  reproduire  pour  donnera 
cette  question  toute  l'importance  qu'elle  mérite ,  c'est  qu'on  a  évalué  à  un  cinquième  de 
la  journée,  le  temps  perdu  par  les  ouvriers  français  à  préparer,  repasser,  affûter  leurs  ou- 
tils; or,  un  cinquième  sur  quatre  millions  d'hommes  équivaut  à  une  perte  de  travail 
immense.  Encore  une  observation  :  M.  le  ministre  ne  parle  que  des  fers  propres  à  fabri- 
quer l'acier;  pourquoi  n'agiterait-on  pas  la  quession  du  tarif  de  l'acier  lui-même?  car 
enfin,  les  fabricants  d'acier  allemands,  anglais  et  belges,  achètent  aussi  leurs  fers  en 
Suède  ;  et  nos  fabricants,  s'ils  pouvaient  se  procurer  la  matière  première  sans  tarif,  n'au- 
raient plus  de  motif  pour  réclamer  la  protection.  (  Note  de  la  rédaction.  ) 

>  Un  amendement  de  M.  Berryer  à  la  loi  de  douanes  était  ainsi  conçu  :  «  I>es  tôles  et 
fers  français  employés  à  la  construction  des  navires  en  fer  destinés  exclusivement  à  la 
navigation  internationale,  donneront  droit  à  une  prime  de  15  francs  les  100  kilogrammes.» 
—  «Les  tôles  et  fere  pris  à  Tentrepôl  et  employés  à  la  construction  des  navires  en  fer 
destinés  exclusivement  à  la  navigation  internationale,  seront  exempts  de  tous  droits  de 
douanes.  »  La  prime  demandée  par  M.  Berryer  ne  tarderait  pas  k  dépasser  un  million. 
(  Note  de  la  rédaction.) 


CONSEILS  GÉNÉRAUX  DR  l/AGRICULTURE.  17 

droits  les  fers  destinés  au  labourage  des  terres,  et  par  là  à  la  produc- 
tion des  subsistances? 

Quoi  qu'il  en  soit,  restreignons-nous  dans  la  proposition  du  mi- 
nistre. 

Remarquons  d'abord  comment  elle  est  posée. 

Il  ne  s'agit  pas  de  recevoir  du  fer  étranger  pour  construire  toutes 
sortes  de  navires,  mais  seulement  les  navires  destinés  à  la  navigation 
internationale.  Pourquoi  cela? La  raison  en  est  simple.  Il  y  a  deux 
sortes  de  navigation,  celle  qui  se  fait  de  France  à  France,  ou  de  mé^ 
tropole  à  colonie  et  réciproquement.  Cela  s'appelle  :  la  navigation 
réservée.  Ici  on  tient  le  consommateur  à  la  gorge,  et  il  faut  qu'il 
paye.  Que  le  navire  soit  lourd,  mauvais  marcheur,  qu'il  revienne  a 
un  prix  exorbitant,  et  grève  inutilement  les  objets  transportés  d'un 
fret  onéreux,  c'est  ce  dont  notre  législation  ne  se  met  pas  en  peine , 
ou  plutôt,  c'est  ce  qu'elle  cherche.  Le  consommateur  est  là,  tout  dis- 
posé à  se  laisser  exploiter,  et  Ton  n'y  fait  faute. 

Hais  la  navigation  internationale  est  soumise,  dans  une  certaine 
mesure,  à  la  concurrence  extérieure.  Il  arrive  généralement  que  les 
armateurs  et  marins  étrangers  se  contentent  d*un  moindre  fret  que 
les  nôtres,  et  ils  ont  l'audace  de  rendre  les  marchandises  dans  nos 
magasins  avec  une  grande  économie  à  notre  profit. 

Comme  il  est  de  principe  chez  nous  que  le  public,  en  tant  que  con- 
sommateur, ne  doit  jamais  être  compté  pour  rien,  si  ce  n'est  pour  être 
rançonné,  et  que  ce  n'est  qu'en  qualité  de  producteur  que  chaque 
travailleur  doit  être  protégé,  c'èst-à-dire  mis  à  même  de  tirer  sa  part 
de  la  curée,  on  conçoit  aisément  que  le  législateur  a  dû  se  préoccu- 
per des  moyens  de  soutenir  notre  marine  nationale,  en  faisant  retom- 
ber sur  les  masses  les  pertes  que  lui  occasionne  son  impuissance  ou 
son  incapacité. 

C'est  ce  qui  a  été  fait.  On  s*est  dit  :  L'étranger  porte  en  France  telle 
marchandise  pour  vingt  francs;  nos  armateurs  ne  peuvent  la  porter 
que  pour  vingt*cinq  francs.  Mettons  une  taxe  de  cinq  francs  sur  cette 
marchandise  quand  c*est  l'étranger  qui  la  porte,  et  il  sera  exclu  de 
nos  ports.  Dès  lors,  nos  armateurs  feront  la  loi  et  hausseront  leur 
fret  à  25  francs.  —  C'est  là  l'origine  de  la  surtaxe  consignée  dans 
nos  tarifs  à  la  colonne  qui  a  pour  titre  :  Par  navires  étrangers. 

En  thèse  générale,  le  calcul  était  mauvais.  En  effet,  il  est  incon- 
testable qu'à  ce  système  Facheteur  perd  cinq  francs^  tandis  que  l'ar- 
mateur ne  les  gagne  pas,  puisque,  d'après  l'hypothèse,  il  ne  peut 
opérer  le  transport  même  à  24  francs.  Mais  eniiu  on  était  autorisé  à 
penser  qu'au  moyen  de  cette  surtaxe  au  préjudice  du  public,  le  but 
immédiat  de  la  mesure  serait  atteint,  et  que  notre  marine  serait  en 
mesure  de  lutter  contre  la  concurrence  étrangère. 

Il  n'en  a  pas  été  ainsi.  Malgré  le  doux  oreiller  de  la  surtaxe,  on  a 
pu  voir  dans  un  article  de  la  Presse^  et  d'après  des  chiffres  soigneuse- 

T,  xm,  —  Mrtmbrf^  mx        .  2 


18  JOURNAL  DES  ECONOMISTES. 

ment  relevés  de  documents  officiels,  qu'il  n'est  pas  une  peuplade  sut* 
la  surface  du  globe  qui  n'envahisse  et  ne  restreigne  d'année  en  année 
notre  modeste  part  de  Viniercourse. 

J'ai  dit  ailleurs  :  Protection^  c'est  spoliation.  C'est  là  son  cdtë 
odieux. 

J'aurais  pu  dite  aussi  :  Protection^  c'est  déception:  C'est  son  cdté 
ridicule. 

Car  si  la  protection  pèse  sur  le  public,  au  moins  devrait-elle  soute- 
nir l'industrie  qu'elle  prétend  favoriser.  Comment  donc  se  fait-il  que 
notre  marine  ne  puisse  opérer  les  transports  quand  la  France  lui  paye 
pour  cela,  outre  le  prii  naturel  du  fret,  une  prime  énorme  cachée 
sous  la  surtaxe? 

On  ne  prend  pas  garde  à  une  chose,  c'est  que  la  protection  a  deux 
tranchants.  Chacun  de  nous  regarde  avec  cupidité  la  part  qu'elle  lui 
permet  de  puiser  dans  le  fonds  commun  de  la  spoliation  ;  mais  nous 
fermons  les  yeux  sur  la  part  qu'elle  nous  force  d'y  verser.  Le  marin 
français  a  pour  lui  les  droits  différentiels,  sa  liste  civile,  cela  est 
vrai.  Mais  il  n'y  a  pas  une  planche,  un  clou,  un  bout  de  corde,  un 
lambeau  de  toile,  une  tache  de  goudron  qu'il  n'ait  Surpayé  en  vertu 
du  régime  protecteur.  Le  biscuit  qui  le  nourrit,  le  paletot  qui  le 
couvre,  le  soulier  qui  le  châuâse  ont  payé  la  taxe  au  monopole  ;  eh 
sorte  que  ce  que  la  protection  lui  ainjustenient  conféré  en  gros,  elle  le 
reprend  injustement  et  amplement  en  détail.  Voilà  pourquoi  notre 
marine  est  aux  abois. 

Maintenant  il  se  présente  plusieurs  moyens  de  la  relever. 

Le  plus  efficace,  le  seul  efficace  selon  nos  principes,  serait  de  dé- 
truire ce  régime  sous  lequel  elle  succombe.  Nous  savons  qu'il  n'y  faut 
pas  songer  de  longtemps.  Aussi  nous  nous  proposons  de  n'examiner 
que  les  moyens  qui  sont  en  harmonie  avec  les  principes  qui  dominent 
notre  législation  commerciale,  principes  d'après  lesquels  le  sacrifice 
des  intérêts  généraux  est  toujours  de  droit. 

Dans  le  sens  de  cette  théorie,  le  moyen  le  plus  sûr,  le  plus  décisif, 
le  plus  logique,  serait  de  faire  entrer  tous  les  transports  par  mer  dans 
la  navigation  réservée;  de  remplacer  la  surtaxe  par  la  prohibition,  et 
de  déclarer  qu'à  l'avenir  la  France  ne  recevra  plus  rien  dans  ses  ports 
qui  n'y  arrive  par  navire  français.  Je  m'étonne  que  M.  le  ministre  n'y 
ait  pas  songé,  et  j  espère  qu'il  me  saura  gré  de  lui  avoir  suggéré 
cette  idée,  quoique,  à  vrai  dire,  je  n'aie  pas  le  mérite  de  l'invention. 
Les  journaux  ne  se  font  faute  de  le  pousser  dans  cette  voie.  Avons- 
nous  besoin  de  charbons  anglais?  Accordez,  disent-ils,  le  privilège  du 
transport  aux  navires  nationaux.  —  Mais  ce  sera  plus  cher!  —  Qu'im- 
porte? c'est  l'affaire  du  public,  qui  ne  s'en  soucie  guère. 

Après  ce  moyen  héroïque,  celui  qui  se  présente  le  plus  naturelle- 
ment, c'est,  sinon  de  convertir  la  surtaxe  en  prohibition,  du  moins 
de  la  renforcer.  Si  la  surtaxe  est  bonne  en  principe,  elle  n'a  pu  faillir 


CONSEILS  GÉNÉRAUX  DE  L'AGRICULTURE.  19 

que  parce  qu'elle  est  trop  modérée.  Ne  pas  la  relever,  c'est  nier  im- 
plicitement sa  justice  ou  son  efficacité;  c*est  rejeter  le  principe  même 
delà  protection.  Pourquoi  donc  M.  le  ministre  n*a-t-il  pas  recours  à 
ce  moyen  qui  n'est  pas  nouveau,  qui  n*est  que  le  développement  et  le 
complément  d'une  mesure  universellement  adoptée?  Pourquoi  ?  Parce 
que,  sans  doute,  il  entrevoit  plus  ou  moins  confusément  la  déception 
qui  est  au  bout  de  ces  expédients,  comme  je  le  disais  tout  à  l'heure. 
Voyez  en  effet  dans  quel  cercle  vicieux  on  s'engagerait  1  —  Elever  la 
surtaxe,  c'est  renchérir  le  fret;  renchérir  le  fret,  c'est  grever  la  mar- 
chandise; grever  la  marchandise,  c'est  rompre  l'équilibre  que  la  pro- 
tection a  voulu  fonder  entre  notre  industrie  et  l'industrie  étrangère. 
Rompre  cet  équilibre,  c'est  se  condamner  à  le  rétablir  par  l'exhausse- 
ment du  tarif  général;  exhausser  le  tarif,  c'est  renchérir  les  arme- 
ments; c'est  provoquer  de  nouvelles  surtaxes,  lesquelles  auront  les 
mêmes  effets,  deviendront  causes  à  leur  tour,  et  ainsi  de  suite  à 
rinfini. 

Ce  second  moyen  ayant  été  jugé  inexécutable,  il  parait  que  M.  le 
ministre  s'est  enfin  avisé  que  l'on  devrait  demander  à  la  liberté  ce 

3u'on  n'a  pu  obtenir  de  l'arbitraire.  Il  s'est  dit  :  La  France,  sans 
oute,  naviguerait  au  môme  prix  que  les  autres  nations,  si  les  maté- 
riaux qui  entrent  dans  la  construction  de  ses  vaisseaux  n'étaient  pas 
grevés  de  droits  qui  en  élèvent  démesurément  le  prix. 

En  conséquence,  il  consulte  les  Conseils  pour  savoir  s'il  ne  convien- 
drait pas  d'admettre  en  franchise  les  fers  qui  entrent  dans  la  construc- 
tion de  nos  navires. 

Évidemment,  cette  mesure  serait  par  elle-même  inefficace,  et  il 
faut  la  considérer  comme  un  premier  et  timide  essai  dans  la  voie  de  la 
liberté  commerciale.  Le  raisonnement  de  M.  le  ministre  doit  le  con- 
duire à  adopter  la  même  politique  pour  le  bois,  le  cuivre,  le  chanvre, 
la  toile,  etc.,  etc. 

Le  fer,  en  effet,  est  de  si  peu  d'importance  dans  un  bâtiment  en 
bois,  doublé,  cloué  et  chevillé  en  cuivre,  que  la  mesure  que  médite 
M.  le  ministre  ne  peut  pas  affecter  sensiblement  le  cours  du  fret.  Cela 
est  si  évident  qu'on  est  porté  à  croire,  quoique  M.  le  ministre  ne  le 
dise  pas,  qu'il  a  eu  en  vue  les  navires  et  surtout  les  bateaux  à  vapeur 
entièrement  construits  en  fer. 

Mais  alors  pourquoi  ne  pas  admettre  en  franchise  de  droits  les  na- 
vires en  fer  eux-mêmes  de  construction  étrangère? 

Oh!  dit-on,  c'est  que  nos  constructeurs  veulent  être  protégés.  — 
Mais  si  vous  voulez  écouter  tous  les  quêteurs  de  monopole,  vous  ne  pourrez 
pas  admettre  le  fer,  car  nos  propriétaires  de  forêts,  nos  maîtres  de 
forges,  nos  actionnaires  de  mines  ne  sont  pas  très-disposés  à  aban- 
donner leur  part  de  protection. — Vous  ne  pouvez  servir  deux  maîtres, 
il  faut  opter.  Est-ce  pour  le  public  ou  pour  les  constructeurs  que  vous 
êtes  ministre? 


20  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

Ë\aminoDS  donc  la  qoestion  en  elle-même.  Elle  est  bien  restreinte^ 
comme  on  le  voit.  Les  navires  en  bois,  c'est-à-dire  la  marine  actuelle 
tout  entière  est  hors  de  cause.  Il  s'agit  de  navires  en  fer,  d'une  ma- 
rine future  et  éventuelle.  La  question  que  nous  avons  à  résoudre  est 
celle-ci  : 

«  Vaut-il  mieux  admettre  en  franchise  de  droits  le  fer  étranger 
destiné  à  la  construction  des  navires,  ou  les  navires  en  fer  eux-mêmes 
de  construction  étrangère?  » 

Il  serait  assez  curieux  de  voir  d'abord  comment  elle  a  été  traitée, 
au  point  de  vue  du  principe  prohibitif,  par  un  journal  spécial  fort 
accrédité  en  ces  matières,  le  Moniteur  industriel,  La  libre  admission  du 
fer  pour  la  destination  dont  il  s'agit  a  été  insinuée  pour  la  pre- 
mière fois,  à  ma  connaissance,  dans  un  article  récent  de  ce  journal. 

Il  n'est  pas  possible  de  faire  du  régime  prohibitif  une  satire  plus 
naïve  à  la  fois  et  plus  sanglante,  et  il  semble  que  le  but  secret  de  l'au- 
teur de  cet  article  est  de  confondre  et  de  ridiculiser  ce  système  en  le 
montrant  sous  un  aspect  vraiment  burlesque.  Quoi  !  vous  convenez 
que  notre  marine  marchande  est  chassée  de  tous  les  ports  de  l'Océan 
par  la  marine  étrangère  !  Vous  en  cherchez  la  cause  ;  vous  trouvez  que 
les  matériaux  qui  entrent  dans  la  construction  de  nos  navires  nous 
coûtent,  dans  la  proportion  de  300  pour  100,  plus  cher  qu'aux  An- 
glais ;  vous  établissez  vous-même  qu'à  cette  cause  d'infériorité  viennent 
s'ajouter  le  haut  prix  du  combustible,  Tinsuffisance  de  l'outillage, 
l'inexpérience  des  constructeurs  et  des  ouvriers;  vous  ne  disconvenez 
pas  que  c'est  le  régime  de  la  prohibition  qui  a  placé  notre  marine  dans 
cette  situation  humiliante  et  ridicule,  et  après  tout  cela,  vous  concluez. . . 
au  maintien  de  ce  régime! 

Et  remarquez  comme  la  rapacité  du  monopole  est  habile  à  faire  ar- 
gument de  tout,  même  des  données  les  plus  contradictoires!  Lorsque, 
délivré  de  toute  concurrence,  il  est  parvenu  à  créer  dans  le  pays  une 
industrie  factice,  à  détourner  vers  un  emploi  onéreux  les  capitaux  et 
les  bras,  et  à  couvrir  ses  pertes  par  des  taxes  déguisées  mais  réelles, 
quelle  est  ja  raison  sur  laquelle  il  s'appuie  pour  prolonger  et  perpétuer 
son  existence?  Il  montre  ces  capitaux  que  la  liberté  va  détruire,  ces 
bras  qu'elle  va  paralyser;  et  cet  argument  a  tant  de  puissance  qu'il 
n'est  pas  encore  de  ministère  ou  de  législature  qui  ait  osé  Taffronter. 
a  C'est  un  malheur,  disent  humblement  les  intérêts  privilégiés,  que 
la  protection  nous  ait  jamais  été  accordée.  Nous  comprenons  qu'elle 
pèse  lourdement  sur  le  public.  Nous  avons  cru  que,  grâce  à  cette  pro- 
tection dont  la  loi  a  entouré  notre  enfance,  nous  parviendrions  bientôt 
à  voler  de  nos  propres  ailes,  à  marcher  dans  notre  force  et  notre 
liberté.  Nous  nous  sommes  trompés.  La  société  a  partagé  notre  erreur. 
C'est  elle,  pour  ainsi  dire,  qui  nous  a  appelés  à  l'existence.  Elle  ne  peut 
plus  maintenant  nous  laisser  mourir.  Nous  avons  des  droits  acquis.  » 

Aujourd'hui  ce  terrible  argument  est  pris  à  rebours.  «  Nous  n'a« 


CONSEILS  GENERAUX  DE  L» AGRICULTURE.  21 

vons  pas  encore  employé  le  fer  à  la  construction  des  navires.  Il  n*y  a 
oi  bras  ni  capitaux  engagésdans  cette  voie.  D'ailleurs,  les  matériaux, 
le  combustible,  les  outils,  les  entrepreneurs,  les  ouvriers  nous  man- 
quent. En  outre,  cette  branche  d'industrie  exige  des  connaissances 
spéciales  dans  les  procédés  de  fabrication  que  nul  ne  possède,  et  bien 
peu  de  personnes  sont  en  état  de  la  naturaliser  chez  nous.  Donc,  pour 
Timplanter  dans  le  pays,  pour  lui  donner  l'être,  la  protection  est  loin 
de  suffire,  c'est  la  prohibition  absolue  qu'il  nous  faut.  » 

Dites  donc  que  ce  n'est  pas  notre  marine  qui  vous  préoccupe,  mais 
vos  privilèges.  Si  sérieusement  vous  vouliez  une  marine  marchande, 
vous  laisseriez  la  France  échanger  avec  l'Angleterre  des  vins  contre  des 
navires  en  fer.  Ils  ne  reviendraient  pas  plus  cher  aux  armateurs  de 
Bordeaux  qu'à  ceux  de  Liverpool,  et  la  concurrence  serait  possible. 

Il  est  vrai  que  l'auteur  de  l'article  insinue  ici  le  moyen  proposé  par 
M.  le  ministre,  la  libre  introduction  du  fer  destiné  à  la  construction. 

Mais  n'a-t-il  pas  lui-même  prouvé  d'avance  l'inefficacité  de  ce 
moyen  quand  il  a  dit,  avec  raison,  que  ce  n'est  pas  seulement  le  prix  de 
la  matière  qui  renchérit  nos  navires,  mais  encore  et  surtout  l'infério- 
rité de  notre  mise  en  œuvre?  quand  il  a  fait  observer  que  notre  pays 
n'était  pas  disposé  pour  ce  genre  d'industrie,  qu'il  ne  le  serait  pas  de 
longtemps,  que  les  établissements,  les  machines,  le  charbon,  tout  lui 
manque  à  la  fois? 

Au  mois  de  juillet  dernier  j'étais  à  Liverpool.  Un  honnête  quaker, 
M.  Baines,  de  la  maison  Hogson  et  compagnie,  me  fit  visiter  ses  ateliers 
de  construction.  Je  vis  sur  le  chantier  un  immense  navire  tout  en  fer, 
quille,  membrures,  bordages,  etc.  Après  avoir  examiné  d'innombra- 
bles machines  que  je  ne  décrirai  pas  (et  pour  cause,  car  je  n'en  sais 
guère  plus  là-dessus  que  ce  pauvre  Tristan  qui  ne  put  jamais  compren- 
dre le  mécanisme  d'un  tourne-broche)  ;  après  avoir  vu  d'énormes  poin- 
çons, de  gigantesques  ciseaux  trouer,  tailler,  festonner  des  planches  de 
fer  de  deux  centimètres  d'épaisseur,  comme  si  c'eût  été  de  la  p^te  de 
jujube ,  j'eus  avec  M.  Baines  la  conversation  suivante  : 

«Ces  navires  en  fer  reviennent-ils  plus  cher  quelesnavires  en  bois? 
—  A  peu  près.  La  matière  est,  il  est  vrai,  plus  chère,  mais  on  la 
travaille  avec  une  telle  facilité,  une  telle  précision,  le  système  de 
l'étalonnage  présente  tant  d'avantages,  que  cela  compense  bien  et 
au  delà  le  prix  du  fer.  —  En  quoi  donc  consiste  la  supériorité  de  ce 
nouveau  mode  de  construction?  —  Le  navire  dure  plus;  les  pièces 
qui  le  composent  se  changent  plus  facilement;  il  a  moins  de  tirant 
d'eau,  il  est  plus  léger,  et  comme  le  tonnage  se  calcule  par  les  trois 
dimensions,  il  porte  plus  à  tonnage  égal,  et  économise  les  taxes  à  la 
marchandise. — En  sorte,  lui  dis-je,  que,  la  concurrence  s'en  mê- 
lant, c'est  le  consommateur  qui  profitera  de  ces  avantages;  vos  arma- 
teurs baisseront  le  prix  du  fret;  et  nous.  Français,  qui  avons  déjà 
tant  de  mal  à  lutter  contre  vos  navires  en  bois,  nous  serons  tout  à 


»  JOUKNAl.  DES  ECONOMISTES. 

fait  évincés  par  vos  navires  en  fer.  —  Cela  est  probable,  me  dit-il, 
à  moins  que  vous  ne  fassiez  comme  nous,  ou,  si  vous  ne  pouvez,  que 
vous  n'achetiez  nos  bâtiments.  —  Pourriez-vous  me  démontrer  par 
des  chiffres  ces  deux  points  décisifs,  1°  les  navires  en  fer  ne  revien- 
nent pas  plus  cher  que  les  navires  en  bois;  2°  ils  portent  plus  à  ton- 
nage égal?  —  Venez  chez  moi  ;  tous  ipes  livres  sont  à  votre  disposi- 
tion.—  Est-ce  que  vous  ne  craignez  pas  de  divulguer  des  secretsqui 
fontvotre  fortune? —  Ce  n'est  pas  le  secret,  mais  la  publicité  qui  fera 
ma  fortune.  Plus  on  sera  convaincu  de  la  supériorité  des  navires  en 
fer,  plus  je  recevrai  des  ordres  de  construction.  D'ailleurs,  si  mes 
procédés  sont  bons,  comme  je  le  crois,  je  ne  demande  pas  mieux 
que  l'humanité  en  profite,  et,  quant  à  moi,  quel  que  soit  le  sort  de 
cette  industrie,  j'ai  la  confiance  d'utiliser  toujours  l'amour  du  tra- 
vail et  le  peu  de  connaissances  qu'il  a  plq  à  la  Providence  de  me 
donner.  » 

Je  regrettai,  on  le  croira  sans  peine,  que  le  temps  ne  me  permit 
pas  de  compulser  les  livres  que  Thonnète  quaker  mettait  si  loyale- 
ment à  ma  dispositition.  Si  j'avais  pu  prolonger  mon  séjour  à  Liver- 
pool,  je  serais  sans  doute  en  mesure  de  soumettre  aujourd'hui  aux 
Conseils  des  documents  précieux  sur  la  question  dont  ils  sont  saisis. 

Quoi  qu'il  en  soit,  le  premier  moyen  de  relever  notre  marine,  l'ad- 
mission des  bâtiments  en  fer  de  construction  étrangère,  est  d'une  ef- 
ficacité incontestable,  puisqu'il  donnerait  aux  arniateurs  de  Bordeaux, 
de  Nantes  et  du  Havre  des  navires  qui  leur  reviendraient  au  même 
prix  qu'aux  armateurs  de  Liverpool,  de  Londres,  et  de  Bristol. 

Il  est  d'une  exécution  facile.  Il  ne  complique  en  rien  les  opérations 
de  la  douane  ;  il  ne  blesse  pas  ce  qu*on  nomme  les  droits  acquis,  ni 
ceux  des  constructeurs,  puisque  ce  genre  d'industrie  n'a  pour  ainsi 
dire  pas  encore  chez  notis  d'existence  sérieuse  ;  ni  ceux  des  maîtres 
de  forges,  puisque  le  fer  ainsi  introduit  ne  ferme  aucun  débouché  è 
notre  production  métallurgique,  n'en  diminue  pas  Temploi  actuel  et 
ne  peut  par  conséquent  en  affecter  le  prix. 

Le  second  moyen,  l'admission  en  franchise  de  droits  du  fer  destiné 
à  la  construction,  a-t-il  les  mêmes  avantages?  ne  présente-t-il  pas 
de  graves  inconvénients  ? 

On  a  déjà  vu  que,  tout  en  le  proposant,  le  Moniteur  s'était  chargé 
de  démontrer  sa  disproportion  avec  le  but  qu'on  a  en  vue. 

Non-seulement  il  est  illusoire,  mais  il  ouvre  à  l'industrie  un  ave- 
nir si  effrayant,  que  je  me  vois  forcé,  afin  que  le  public  ne  soit  pas 
pris  au  dépourvu,  d'invoquer  encore  un  moment  son  attention. 

Je  suis  surpris  qu'on  ne  soit  pas  frappé ,  comme  je  le  suis  moi- 
même,  des  tendances  vraiment  exorbitantes  et  dangereuses  dans  les- 
quelles la  France  laisse  s'engager  l'administration  des  douanes. 

Ortes,  c'était  bien  nss(^i£  qui*  ltIIo  institution,  d'nbunJ  [luremenl 
iisudie,  se  fi^t  convertifî  ei»  w  instrument  sawlisant  du  protecticin,  ef\ 


CONSEILS  GENERAUX  DE  L'AGRICULTURE.  23 

réalité  de  privilèges  et  de  monopoles  :  dès  lors  les  travailleurs  se  sont 
aussi  transformés  en  solliciteurs;  ils  ont  assailli  le  gouvernement  pour 
lui  arracher  la  faculté  de  rançonner  la  nation,  comme  les  quêteurs  de 
place  l'assiègent  pour  acquérir  le  droit  d'exploiter  le  budget  ;  et  le 
pouvoir,  détourné  de  sa  véritable  et  simple  mission,  qui  est  de  garan- 
tir à  chacun  sa  liberté,  sa  sûreté  et  sa  propriété,  s'est  yn  chargé 
encore  de  l'effroyable  tâche  de  satisfaire  à  toutes  les  prétentions  des 
classes  laborieuses,  d'assurer  à  chaque  industrie  les  moyens  de  se  sou- 
tenir et  de  se  développer,  et  cela  par  le  jeu  des  tarifs,  par  des  com* 
binaisons  de  taxes ,  par  l'octroi  à  quelques-uns  de  ce  qu'il  parvient 
i  arracher  à  tous. 

Cependant  la  douane,  obéissant  à  de  fausses  notions  dont  elle  n'est 
pas  responsable,  puisqu'elle  les  reçoit  du  public,  procédait  au  moins 
k  son  œuvre  nouvelle  par  mesures  générales  et  uniformes,  lorsqu'il  y  a 
trois  ans,  elle  déposa  dans  le  traité  belge  le  funeste  germe  des  droits  diffé- 
rmliels.  A  partir  de  cette  époque,  il  fut  établi  en  principe  que  les  taxes 
d'importation  pourraient  varier  selon  les  pays  de  provenance,  selon 
le  cours  des  denrées  dans  chacun  de  ces  pays,  selon  leur  distance,  ou 
même,  qu'on  me  passe  Texpression,  selon  la  température  des  passions, 
des  animosités  et  des  jalousies  nationales.  Ainsi  la  douane  n'a  plus 
borné  ses  prétentions  à  être  un  instrument  de  protection,  elle  est  de- 
venue une  arme  offensive,  un  moyen  politique  d'agression.  Elle  a  dit 
è  un  peuple  :  «  Tu  es  ami,  nous  admettrons  tes  produits  à  des  con- 
ditions modérées.  »  A  un  autre  :  «  Nous  te  haïsspps,  notre  marché  te 
sera  fermé.  »  Qui  ne  voit  combien  ce  caractère  hostile  imprimé  à  la 
douane  augmente  les  chances  de  guerre  déjà  si  nombreuses  cjue  les 
tarifs  recèlent  dans  leur  sein?  Qui  ne  comprend  que  ce  sont  les  fac- 
tions désormais  qui  se  combattront  sur  le  terrain  de§  questions  doua- 
nières? Qui  ne  s'aperçoit  avec  effroi  qu'un  nouvel  horizon  a  été  ouvert 
à  de  diaboliques  alliances  entre  les  cupidités  industrielles  et  les  intri- 
gues politiques? 

Voici  maintenant  que  les  di*oitsde  douane  varieront,  non  plus  seu- 
lement selon  les  pays  de  provenance,  mais  encore  suivant  la  destina- 
tion de  la  marchandise. 

Voyez  comme  s'élargit  insensiblement  le  rôle  du  douanier! 

D'abord,  il  n'avait  qu'une  question  à  adresser  à  la  marchandise. 
«  ûu'es-tu?  î>  Sur  |a  réponse  il  prélevait  la  taxe,  et  tout  était  dit. 

Plus  tard,  le  dialogue  s'est  étendu  à  deux  questions  :  «  Qu'es-tu? 
—  Du  fil.  —  D'où  viens-tu  î  —  Que  t'importe?  —  Il  m'importe  que 
si  tu  viens  de  Bruxelles,  tu  payeras  dix;  et  si  tu  arrives  de  Man- 
chester, tu  payeras  trente.  »  C'était  bien  le  moins  qu'on  pût  accorder 
è  la  ligue  du  monopole  avec  l'anglophobie. 

Maintenant,  voici  que  le  douanier  aura  droit  à  trois  interrogations. 
«  Qu'es-lu?  —  Du  fer.  —  D'où  viens-tu?  car  le  droit  varie  selon  que 
U  nature  t'avait  déposé  dans  les  minesdu  Westergothland  ou  dans  cellea 


24  JOURNAL  DES  ECONOMISTES. 

de  la  Cornouailles.  —  Je  viens  de  la  Cornouailles.  — A  quoi  es-tu 
destiné?  car  le  droit  varie  encore  suivant  que  tu  vas  devenir  navire  ou 
charrue.  » 

Ainsi  la  douane  gagne  tous  les  jours  du  terrain.  De  fiscale  qu'elle 
était,  elle  s*est  faite  protectrice,  puis  diplomate,  ensuite  industrielle. 
La  voilà  qui  va  s'immiscer  dans  tous  nos  travaux,  se  faire  juge  de  leur 
importance  relative  ;  non  plus  par  des  mesures  générales,  mais  par 
une  inquisition  de  détails  qui  ira  jusqu'à  nous  demander  compte  de 
l'emploi  de  tous  les  matériaux  que  nous  aurons  à  mettre  en  œuvre. 

Mais  laissons  de  côté  ce  principe  exorbitant  et  nouveau  qu'on  veut 
introduire  dans  nos  tarifs  ;  fermons  les  yeux  au  vaste  horizon  qu'il 
ouvre  à  la  douane.  A-t-on  du  moins  songé  aux  difBcultés  de  l'exécu- 
tion?Si  lesdroits  d'entrée  varient  pour  chaque  marchandise  en  raison  de 
l'infinie  variété  de  ses  usages,  il  faudra  donc  que  la  douane  ait  l'œil 
sur  elle  dans  toutes  ses  transformations.  Il  faudra  donc  qu'elle  pé- 
nètre dans  le  chantier  du  constructeur,  qu'elle  s'y  installe  jour  et  nuit, 
qu'elle  y  dresse  sa  tente,  qu'elle  constate  les  déchets  et  les  manquants, 
en  un  mot,  il  faudra  qu'elle  soit  armée  de  Vexercice  avec  son  cortège 
d'entraves,  de  mesures  préventives,  d'acquits  a  caution,  de  laissez- 
passer,  de  passavants,  de  passe-debout,  que  sais-je?  Pour  peu  que  le 
principe  s'étende  à  d'autres  matériaux,  nos  ateliers,  nos  magasins, 
nos  bureaux,  nos  livres  même  ne  devront  plus  avoir  de  secrets  pour 
HH.  les  employés;  nos  maisons,  nos  armoi]:es7  nos  chambres  n'auront 
plus  pour  eux  de  verroux  ni  de  serrures  ;jthe  autre  institution  méritant 
bien  le  titre  énergique  de  droitS'-réunis  pèsera  sur  la  France  ;  la  lé- 
gislation qui  régit  les  débitants  de  boissons,  de  spéciale  qu'elle  est,  de- 
viendra générale,  et  nous  serons  tous  ainsi  ramenés  à  cette  égalité  de- 
vant la  toi  si  chère  au  prédécesseur  du  ministre  actuel  des  finances, 
laquelle  aura  pour  niveau  commun  la  condition  du  caharetier\ 

Qu'on  ne  dise  pas  que  ces  craintes  sont  exagérées.  Je  défie  qu'on  me 
prouve  que  Ton  peut  faire  pénétrer  dans  les  tarifs  le  principe  des 
droits  variables  selon  la  destination  de  la  marchandise,  sans  investir 
aussitôt  la  douane  de  Vexercice,  ou  de  quelque  chose  de  semblable  sous 
un  autre  nom. 

Messieurs  les  conseillers  génératuo  des  manufactures  et  du  commerce, 
messieurs  les  simples  conseillers  de  l'agriculture,  vous  êtes  presque 
tous  des  hommes  du  Nord  ;  vous  n'avez  guère  à  vous  débattre  sous  l'in- 
fjuisition  des  droits-réunis;  vous  savez  à  peine  ce  que  c'est.  Prenez 
f^rirde  que  la  douane  ne  se  charge  un  jour  de  vous  l'apprendre,  et  ne  mé- 
prisez pas  ce  cri  d'alarme  qui  s'élève  dans  un  pays  parfaitement  in- 
struit par  l'expérience. 

^  Lorsque  M.  Uuinaon  empirait  d'année  en  année  le  sort  des  propriétaires  de  vignes, 
)l  Uiiait  :  «De  quoi  se  plaignent  ces  messieurs?  relativement  à  celle  des  cabaretiers.  leur 
I  niiiHiion  &i privilégiée,  ol  la  Charte  me  fait  un  devoir  défaire  triomplier  le  principe  de 


I 


œNSEILS  GÉNÉRAUX  DE  L'AGRICULTURE.  2& 

Je  conclas,  l'^'que  ce  qa'il  y  aurait  de  mieux  à  faire,  sans  se  préoc- 
cuper des  intérêts  de  la  marine  plus  que  de  ceux  de  Tagriculture  et 
des  fabriques,  ce  serait  d'abaisser  les  droits  sur  le  fer  étranger  quelle 
que  fût  sa  destination.  Ce  n*est  pas  à  la  douane,  c'est  à  Tindustrie  à 
demander,  comme  le  statuaire  de  la  fable  : 

Sera-t-il  dieu,  table,  ou  cuvette? 

2''  Que  si  Ton  veut  favoriser  notre  marine  marchande,  le  moyen  le 
plus  simple  est  de  permettre  à  nos  armateurs  d'acheter  des  navires  en 
fer  et  même  en  bois  au  meilleur  marché  possible  dans  tous  les  chan- 
tiers du  monde; 

3"*  Que  la  libre  admission  du  fer  destiné  à  la  construction  est  une 
mesure  qui  n'a  qu'un  bon  côté,  qui  est  d'être  la  plus  sanglante  satire 
que  l'on  puisse  faire  du  régime  prohibitif;  car  elle  implique  l'aveu  que 
ce  régime  a  paralysé  notre  marine,  et  il  n'y  a  aucune  raison  pour  ne 
pas  reconnattre  qu'il  a  exercé  la  même  influence  sur  l'ensemble  de 
toutes  nos  industries.  Mais  relativement  au  but  cherché,  celte  mesure 
est  complètement  inefGcace;  elle  a  en  outre  l'immense  inconvénient 
de  compliquer  nos  tarifs,  et  de  déposer  dans  le  terrain  de  la  douane  le 
germe  dangereux  de  l'exercice ,  germe  que  l'atmosphère  bureaucrati- 
que ne  manquera  pas  de  développer  rapidement. 

F.  BASTIAT, 

Membre  du  Ck>Dseil  général  des  Landes. 


26  JOURNAL  DES  ^CONOMf^T^. 

OBSERVATIONS 

SUR 

L'ÉTAT  DES  CLASSES  OUVRIÈRES*. 

(Suite  et  fin.  ) 


L'ouvrier,  nous  ne  cesserons  de  le  répéter,  ne  peut  espérer  une 
augmentation  de  sa  part  dans  les  produits  du  travail,  par  un  chan- 
gement arbitraire  ou  violent  des  lois  de  la  production.  Il  ne  participera 
dans  une  plus  forte  mesure  à  la  distribution  générale  de  la  richesse 
que  par  un  excédant  dans  la  production  ,  à  condition  que  cet  excédant 
n'amènera  pas  une  augmentation  dans  la  dépense.  Pour  bien  com- 
prendre cette  vérité  et  pour  arriver  à  de  semblables  résultats,  il  faut 
analyser  soigneusement  les  faits  qui  intéressent  la  production  ;  il  faut 
rechercher  ^'apr^s  quelles  lois ,  dans  quelles  proportions  se  divisent 
les  profits  et  les  salaires  sous  l'enipirede  la  libre  concurrence  ;  il  faut 
étudier  les  divers  phénomènes  de  l'association  ,  et  ne  pas  confondre 
avec  celle-ci  des  faits  particuliers  qui  n'en  ont  ni  le  caractère  ni  la 
portée. 

Un  de  ces  faits,  utile  dans  ses  conséquences  et  d'une  généralisation 
facile  dans  une  foule  d'industries,  a  donné  lieu  à  l'erreur,  trop  répan- 
due, que  l'association  entre  le  maître  et  l'ouvrier  était  facilement  pra- 
ticable, et  que  l'ouvrier  pouvait  avoir,  outre  son  salaire,  un  bénéfice 
dans  l'entreprise  sans  y  apporter  un  capital,  sans  y  exercer  une  direc- 
tion qui  nécessite  des  connaissances  et  un  talent  spécial.  Ce  fait ,  le 
voici  :  on  a  dit  aux  ouvriers  de  quelques  grandes  exploitations  : 
«  Nous  obtenons,  dans  l'état  actuel  des  choses,  avec  une  quantité  de 
matières  brutes  déterminée,  à  laquelle  on  applique  un  nombre  fixe  de 
journées  de  travail  de  toute  nature,  une  telle  quantité  de  produits  ma- 
nufacturés. Si,  sans  augmentation  du  prix  de  la  main-d'œuvre  et  avec 
la  même  masse  de  matières  brutes,  vous  pouvez  obtenir,  avec  plus  de 
$ùm  et  d'intelligence,  une  quantité  supérieure  de  marchandises  manu- 
facturées, les  bénéfices  que  donnera  cet  excédant  seront  divisés,  dans 
une  proportion  déterminée,  entre  le  maître  et  les  ouvriers»  »  Ou  en- 
core :  c(  Il  nous  faut  pour  notre  fabrication  annuelle  10,000  quintaux 
métriques  de  combustible  minéral.  Si,  sans  réduire  notre  fabrication, 

*  Voir  la  première  |»ariie  intitulée  :  SUuaiiifn  du  cUusei  oeivrtér^f,  tome  X,  page  7. 


OBSERVATIONS  SUR  L'ETAT  DES  CLASSES  OUVRIERES.       %1 

les  ouvriers  chargés  (Ju  feu  peuvent  économiser,  par  une  conduite  in* 
telligente  des  moteurs  de  l'usine,  un  dixième  de  ce  combustible  ,  le 
bénéfice  de  l'économie  sera  partagé  par  égales  portions  entre  l'entre- 
preneur et  les  ouvriers.  »  Ailleurs  op  a  dit  :  «  Le  déchet  des  matières 
premières,  transformées  en  produits  manufacturés,  est  de  15  pour 
JOO.  Si  les  ouvriers  peuvent  réduire,  par  une  plus  grande  attention, 
œ  déchet  à  10  pour  100,  ils  pafticiperoqt  aux  avantages  de  cette 
économie.  » 

C'est  ainsi  que  les  OMvriers  des  mines  de  Cornouailles  ont  depuis 
longtemps,  outre  leur  salaire,  une  part  dans  les  produits  de  l'extrac- 
tion houillère,  ba^ée  sur  les  principes  que  nous  venons  d'énoncer. 
C'est  ainsi  que  les  entrepreneurs  de  quelques  cristalleries  de  France 
sont  parvenus  à  introduire  de  notables  économies  dans  leur  fabrica- 
tion, en  stimi^lant  l'ouvrier  par  l'appât  d'une  prime;  car,  il  faut 
trancher  le  mot,  ce  procédé  ne  constitue  pas  une  association  ,  mais 
uniquement  une  prime  décernée  à  Tordre,  à  l'intelligence  et  à  l'esprit 
d'économie  de  l'ouvrier.  C'est  ainsi  qu'on  est  parvenu  à  économiser  le 
combustible  sur  les  chemins  de  fer  dans  des  proportions  considérables, 
en  faisant  participer  le  personnel  des  locomotives  au  produit  de  cette 
économie.  Les  mêmes  combinaisons  ont  été  appliquées  aux  ateliers  de 
construction  et  à  une  foule  d'usines  de  tovite  nature.  Dans  les  exploi- 
tations agricoles  mêmes,  l'application  partielle  de  ce  procédé  a  donné 
4'excellents  résultats.  Mais,  encore  une  fois,  ceci  n'est  point  une  asso- 
ciation, c'est  une  prime  d* encouragement  qui,  loin  de  dimipuer  les 
bénéfices  du  maître,  les  augmente  ;  c'est  un  progrès  intelligent  dans 
la  fabrication,  et  la  concurrence  ne  peut  pas  réduire  des  bénéfices  de 
cette  nature.  En  augmentant  la  masse  des  produits  san§  accroître  les 
frais  de  production,  l'ouvrier  et  ïe  maître  reçoivent  une  part  relati- 
vement plus  forte,  et  |a  situation  du  premier  est  naturellement  amé- 
liorée. 

Il  y  a  certains  travaux  pour  lesquels  un  choix  d'ouvriers,  et  plus 
particulièrement  les  contre-maîtres,  reçoivent,  outre  leur  salaire,  une 
rétribution  proportionnelle  aux  produits  qui  sortent  spécialement  de 
la  partie  de  Tusine  qui  est  confiée  à  leur  direction.  Dans  un  atelier  de 
construction,  par  exemple,  le  maître  fondeur  louche,  outre  son  sa- 
laire, tant  par  chaque  100  kilogrammes  de  pièces  de  fonte.  Quand  la 
pièce  ne  réussit  point,  il  perd  cette  portion  de  sa  rémunération.  Il  est 
donc  intéressé  à  obtenir  la  meilleure  fabrication  possible,  à  surveiller 
exactement  tous  les  ouvriers  et  à  perfectionner  sans  cesse  les  procédés. 
Ici  encore  ce  n'est  point  l'association,  mais  un  salaire  seulement  qui  se 
divise  en  salaire  fixe  et  en  salaire  à  la  tâche. 

Quand  l'ouvrier,  dans  les  manufactures  et  dans  l'industrie  parcel- 
laire ,  est  à  la  tâche ,  ou ,  pour  nous  servir  d'une  expression  plus 
usitée,  quand  il  travaille  à  ses  pièces,  et  qu'il  partage  avec  l'entrepre- 
neor  la  rétribution  qui  est  allouée  pour  un  travail  convenu,  il  n'est 


28  JOURNAL  DES  ÉCONOMIST£S. 

pas  poar  cela  Tassocié  de  l'entrepreneur.  Il  touche  simplement  un 
salaire,  c'est-à-dire  la  rétribution  afférente  à  son  travail,  d'après 
d'autres  conditions  ;  mais  il  n'y  a  point  d'association  dans  la  signiB- 
cation  réelle  du  mot.  L'entrepreneur  fournit  toujours,  soit  directement, 
soit  indirectement,  le  capital  6xe  et  le  capital  circulant  :  il  prélève  son 
propre  salaire,  et  la  part  de  l'ouvrier  n'est ,  en  déBnitive,  autre  chose 
qu'un  prix  qui  varie  selon  son  application ,   son  intelligence  et  son 
habileté.  En  supposant  que  les  conditions  du  marché  restassent  tou- 
jours les  mêmes,  que  le  prix  des  matières  premières  et  de  la  main- 
d'œuvre  n'éprouv&t  aucun  changement,  et  que  le  maître  pût  compter 
sur  l'assiduité  soutenue  de  l'ouvrier,  il  pourrait  alors  sans  difficulté 
donner  à  celui-ci  un  prix  de  la  journée  qui  équivaudrait  à  la  part  pro- 
portionnelle du  salaire  qu'il  reçoit  pour  son  travail  à  la  tâche.  Le 
contrat  entre  le  maître  et  l'ouvrier  est  encore  aléatoire  ;  l'ouvrier 
est  toujours  certain  d'être  payé  pour  le  travail  qu'il  fait  et  de  toucher 
le  prix  convenu  :  il  n'y  a  donc  pas  association.  L'engagement  réci- 
proque est  simple  de  sa  nature,  et  la  rétribution  de  l'ouvrier  n'a  rien 
d'éventuel.  Ce  mode  est  souvent  préféré  par  f'entrepreneur  et  l'ou- 
vrier. Le  premier  n'est  point  exposé  à  payer  un  temps  qui  ne  serait 
pas  consciencieusement  employé  ou  un  travail  qui  serait  mal  exécuté  ; 
l'ouvrier,  de  son  côté,  lorsqu'il  est  laborieux,  y  trouve  un  stimulant; 
il  travaille  davantage,  avec  plus  d'ardeur,  et  il  augmente  ainsi  son 
revenu.  Le  travail  à  la  tâche  est  du  reste  fort  usité  dans  l'industrie 
parcellaire,  c'est-à-dire  dans  la  plupart  des  professions  manuelles.  Les 
tailleurs,  les  cordonniers,  les  ébénistes,  les  imprimeurs,  etc.,  payent 
leurs  ouvriers  à  la  tâche  ;  mais  il  ne  s'ensuit  pas  qu'il  y  ait  réelle- 
ment association  entre  les  uns  et  les  autres.  Dans  les  manufactures 
aussi,  les  fileurs  à  la  main,  les  tisserands  et  plusieurs  autres  catégo- 
ries d'ouvriers,  travaillent  à  la  tâche  dans  des  conditions  diverses,  et 
obtiennent  une  part  proportionnelle  du  prix  alloué  à  l'entrepreneur 
pour  ce  travail.   Ils  éprouvent  naturellement  les  fluctuations  de  ce 
prix,  et,  selon  qu'il  s'élève  ou  qu'il  baisse,  leur  part  est  plus  forte  ou 
plus  faible;  en  un  mot,  les  variations  sont  les  mêmes  que  pour  les 
salaires,  dont  le  taux  est  principalement  déterminé  par  l'oflre  et  par 
la  demande  \ 

*  Dans  une  des  séances  de  TAcadémie  des  sciences  morales  el  politiques,  du  mois  de 
seplembre  1845,  M.  H.  Passy  a  signalé  le  fait  suivant  :  En  Normandie,  il  y  a  des  filatu- 
res de  laine,  où  les  manufacturiers  ne  spéculent  pas.  La  laine  est  apportée  à  la  fabri- 
que ;  l'ouvrier  est  à  la  tùche;il  a  une  portion  fixe  dans  la  rétribution  payée  au  maître 
pour  le  cardage  et  lé  filage  de  la  laine.  Le  cours  des  prix  auxquels  le  maître  a  consenti 
est  affiché  dans  les  ateliers.  L'ouvrier,  qui  a  une  portion  fixe  dans  ces  prix,  en  connaît 
par  conséquent  toutes  les  fluctuations,  et  il  les  accepte.  Dans  ces  manufactures,  ajoute 
M.  Passy,  la  situation  des  ouvriers  est  bonne,  et  il  est  facile  de  calculer  le  gain  de  cha- 
que famille.  D'après  le  relevé  fait  sur  les  registres  d'une  filature,  les  bénéfices  de  plu- 
sieurs familles,  pendant  dix  années,  sont,  en  moyenne,  de  12  à  1,400  francs.  Cette  rétri- 
bution est  à  peu  près  la  même  que  celle  des  ouvriers  des  filatures  qui  sont  simple- 
ment salariés.  Ainsi  la  concurrence  se  charge  de  mainlenir  le  niveau  entre  les  pre- 
mier» el  les  >econds. 


ïi 


OBSERVATIONS  SUR  L'ETAT  DES  CLASSES  OUVRIERES.       29 

Quel  que  soit,  au  reste,  le  nom  qu'on  donne  aui  procédés,  qui  sti- 
mulent Tficfiyité  de  l'ouvrier,  il  faut  les  encourager  s'ils  ont  une  in- 
fluence salutaire  et  s'ils  réagissent  d'une  manière  favorable  sur  l'en- 
semble de  la  production.  Il  faut  naturellement,  pour  les  mettre  en 
pratique,  le  concours  simultané  des  maîtres  et  des  ouvriers  ;  mais  les 
premiers  seuls  peuvent  prendre  l'initiative.  Comme  le  système  est  éga- 
lement favorable  aux  deux  parties  contractantes,  il  ne  peut  que  se  gé- 
néraliser par  la  suite.  Mais  il  ne  faut  pas  perdre  de  vue  que  ,  sauf 
quelques  exceptions  très-rares ,  il  ne  peut  s'appliquer  qu'à  un  objet 
spécial  et  déterminé.  Il  faut  que  la  prime  soit  la  conséquence  d'un 
acte  nettement  caractérisé,  qui  laisse  une  pleine  et  entière  liberté  à 
l'entrepreneur  et  à  Touvrier,  et  qui  n'oblige  point  celui-là  à  initier 
les  travailleurs  salariés  dans  les  détails  intimes  de  sa  fabrication.  La 
prime  ainsi  accordée,  car  nous  lui  conserverons  désormais  ce  nom,  ne 
change  rien  aux  rapports  établis  entre  les  profits  du  capital  et  les  sa- 
laires; elle  ne  contrarie  point  les  lois  naturelles  de  la  production,  pas 
plus  que  les  principes  rigoureux  de  Toffre  et  de  la  demande,  qui  ont 
une  si  puissante  influence  sur  le  taux  des  salaires.  Le  principe,  quoi- 
que simple  dans  son  essence,  peut  néanmoins  recevoir  les  applications 
les  plus  variées  ;  il  peut  s'étendre  à  la  plupart  des  catégories  d'ou- 
vriers dont  nous  avons  parlé  plus  haut,  et  les  travailleurs  mêmes  qui 
n'en  auraient  pas  directement  le  bénéfice  en  éprouveraient  encore  la 
salutaire  influence,  parce  que  la  production  s'exécuterait  dans  des 
proportions  plus  larges,  d'une  manière  plus  intelligente,  et  que , 
par  cela  même,  la  part  de  chacun  serait  plus  forte  dans  la  distribu- 
tion générale  des  richesses.  Car,  nous  ne  saurions  trop  le  répéter,  ce 
n'est  pas  en  prenant  violemment  aux  uns  pour  donner  aux  autres  qu'on 
parviendra  à  améliorer  la  condition  des  classes  inférieures ,  mais  bien 
en  rendant  la  production  plus  abondante  et  plus  économique,  en  per- 
fectionnant les  procédés  et  en  donnant  à  chaque  travailleur  une  habi- 
leté technique  plus  grande. 

Maintenant  que  nous  avons  nettement  établi  le  genre  de  participa- 
tion des  ouvriers  aux  bénéfices  d'une  entreprise;  que  nous  avons  dé- 
terminé le  caractère  de  la  rétribution  qui  leur  est  allouée  en  dehors  de 
leur  salaire,  il  nous  reste  à  examiner  si  l'association  proprement  dite, 
et  abstraction  faite  de  l'existence  industrielle  des  maîtres,  peut  égale* 
ment  fournir  des  ressources  aux  classes  ouvrières  et  leur  ofl*rir  les  bien- 
faits qu'y  trouvent  les  capitalistes  et  les  entrepreneurs. 

Chez  les  ouvriers  agricoles,  les  associations,  qu'elles  aient  un  but 
moral  et  intellectuel,  ou  un  but  simplement  économique,  sont  plus  dif- 
ficiles à  réaliser  que  chez  les  ouvriers  des  manufactures  et  de  l'industrie 
parcellaire.  En  général,  disséminés  sur  de  grandes  surfaces,  les  pre- 
miers ont  peu  de  moyens  et  d'occasions  pour  se  réunir.  L'état  de  domes- 
ticité d*un  grand  nombre  d'entre  eux  est  d'ailleurs  un  obstacle  aux  as- 
semblées régulières  ;  ensuite  ils  n'ont  pas  à  se  concerter  autant  que  les 


30  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

ouvriers  des  manufactures  sur  des  intérêts  communs,  sur  des  questions 
qui  touchent  à  la  fluctuation  et  à  la  Gxation  des  salaires,  à  ia  durée  du 
travail  journalier,  à  la  défense  mutuelle,  etc.  L'amélioration  du  sort 
de  l'ouvrier  des  campagnes  dépend  plus  de  l'autorité,  du  propriétaire, 
du  fermier,  et  des  conditions  générales  6ù  se  trouvera  placée  l'agri- 
culture, que  de  lui-même.  Il  ne  s'ensuit  pas  qu'il  n'ait  rien  à  faire  de 
sa  personne  pour  rendre  sa  situation  plus  supportable  ;  qu'il  doive 
rester  étranger  aux  établissements  de  prévoyance  et  de  secours  mu- 
tuels ;  qu'il  ne  doive  pas  s'appliquer  à  la  sobriété,  à  l'ordre  et  à  l'éco- 
nomie. Sa  tâche,  sous  ce  rapport,  restera,  au  contraire,  encore  très- 
importante;  et  quand  il  aura  reçu,  par  les  soins  de  l'autorité,  une 
instruction  sufGsante,  des  principes  de  morale  et  de  religion,  il  pourra 
d'autant  plus  facilement  combattre  ses  penchants  vicieux  ,  suivre  les 
règles  de  la  prudence  et  perfectionner  les  procédés  de  son  travail. 

Les  associations  entre  les  ouvriers  peuvent  avoir  un  triple  but  :  un 
but  moral  et  intellectuel ,  un  but  économique  et  un  but  de  pré- 
voyance. 

Quand  l'ouvrier  a  reçu  une  éducation  appropriée  à  sa  situation  ; 
lorsqu'il  a  des  habitudes  d'ordre  et  de  moralité,  il  doit  nécessairement 
chercher  à  accroître  se$  connaissances  et  à  se  maintenir  dans  les  voies 
d'amélioration  et  de  perfectionnement.  Lorsqu'il  a  accompli  l'œuvre 
de  la  journée  ou  l'œuvre  de  la  semaine,  il  doit  chercher  à  employer 
ses  loisirs  d'une  manière  intelligente,  afin  d'accroître  sa  force  et  sa 
dignité.  L'association  lui  ofl're  pour  cela  d'incontestables  ressources. 
L'Angleterre  et  l'Amérique  ont  donné,  sur  ce  point,  un  salutaire 
exemple.  C'est  dans  le  premier  de  ces  deux  pays  surtout  que  les  asso- 
ciations entre  ouvriers,  pour  là  récréation  et  Tétude ,  ont  pris  une 
grande    extension.    Nous    trouvons  là  les   Méchantes  instilutions  ^ 

<  Nous  reproduisons  ici,sous  forme  de  nule,  quelques-uns  des  délails  que  nous  avons  déjà 
publiés  ailleurs  sur  les  Méchantes  instilutions.  On  s'occupe  dans  ces  établissements  de 
l'instruction  technique  des  adultes.  Cependant  elles  concourent  quelquefois  au  développe- 
ment intellectuel  des  enfants.  Les  cours  qu'on  y  fait  sont  du  reste  assez  variés.  Ainsi  on  en- 
seigne, sous  le  titre  de  Scientific  subjects,  Thistoire  naturelle,  les  mathématiques,  la 
physique,  la  chimie,  la  technologie.  Dans  quelques-unes  de  ces  iusUtutions  on  fait  des 
cours  d'économie  politique  et  de  droit  public.  Souvent  les  leçons  sont  appropriées  aux 
industries  locales:  ainsi  Ton  fait  à  I^eds  un  cours  sur  la  teinture  des  toiles;  à  Shefûeld^oo 
en  fait  un  sur  la  métallurgie;  à  Manchester,  les  leçons  ont  pour  objet  la  tilature  du  coton. 
Pour  avoir  une  idée  plus  exacte  de  renseignement  des  Mechanics  institutions ,  nous 
citerons  ici  des  fragments  de  quelques  programmes.  Dans  l'institution  de  Bradford,  on 
a  fait  quatorze  leçons:  six  sur  la  chimie,  trois  sur  l'éducation,  une  sur  les  passions,  une 
sur  Tinfluence  de  la  lumière  et  du  calorique  sur  le  règne  organique,  etc.  ASheffield, 
on  a  exposé,  dans  trois  discours,  les  résultats  d'un  voyage  dans  les  lies  et  sur  les  eûtes 
de  la  Méditerranée.  A  Leeds,  on  a  fait  trois  leçons  sur  la  géographie,  l'histoire,  la  géolo- 
gie et  la  mécanique.  Le  programme  de  l'institution  de  tendres  d'un  des  derniers  tri- 
mestres renfermait  quatre  leçons  sur  la  théorie  de  la  machine  à  vapeur,  deux  sur  le 
polythéisme  des  anciens,  quatre  sur  Tanalomie  comparée  et  la  zoologie,  deux  sur  Tbis- 
loire  et  la  religion  chinoise  ,  quatre  sur  la  musique  instrumentale  et  vocale,  quatre  sur 
les  alcalis,  et  deux  sur  la  liuérature  burlesque  anglaise. 

En  1839,  la  Société  pour  la  diffusion  des  connaissances  uUles,  célèbre  par  la  part  ac- 
Uve  qu'elle  prend  à  réducaiion  du  peuple  en  Angleterre,  s'est  mise  en  relatioo  avec  les 


OBSERVATIONS  SUR  VÊTAf  DÈS  CLASSES  OUVRIERES.      31 

destinée  à  perfectiotitier  riristruction  technique  des  ouvriers.  Elles 
sont  ensuite  utî  point  de  réunion  pout  la  lecture  et  la  conversa- 
tion ,  et  un  centré  pour  la  formation  de  bibliothèques  et  de  collections 
de  tout  gerii^:  On  Voit  au  preihier  abord  combien  de  semblables  réu- 
nions sont  utiles,  et  quel  puissant  préservatif  elles  peuvent  offrir 
contré  les  désordres  et  les  entraîneiilehts  auxquels  les  ouvriers  sont 
elposés.  Cesiréunions  bù  Ton  trouve,  outre  là  lecture,  divers  ndojens 
d'instruction,  adoucissent  les  mœurs,  développent  l'iiltélligence ,  et 
accroissent  par  cela  même  les  capacités  des  travailleurs.  Les  ouvriers 
anglais  qui  appartiennent  aux  Méchantes  institutions  ont ,  en  gé- 
néral, renoncé  au  compàgnonilage,  source  de  troubles,  de  désordt'es  et 
de  violences. 


Meehanic^  institutions.  Ce  lien  nouveau  a  facilité  à  celles-ci  racquisition  dMnstni- 
ments,  de  livres,  et  la  Société  potir  là  diffusion  des  connaissances  utiles  a  prêté  depuis 
cette  époque  le  plus  solide  appui  à  tous  les  établissements  de  cegenre,  soit  en  leur  don- 
nanl  d^itiles  directions,  soit  en  leur  procurant  des  professeurs.  Les  résultats  de  ces  rap- 
ports mutuels  ont  été  publiés  dès  tHiO,  parle  secrétaire  de  la  Société  pour  la  diffusion 
des  connaissances  miles.  Déj.^  précédemment.  Frédéric  Hill,  le  frère  de  Rowland  Hill ,  si 
connu  par  U  réforme  postale,  avait  adressé  à  un  certain  nombre  de  AJecfianics  institu- 
tions une  série  de  questions,  atin  d'obtenir  des  répons<îs  qui  promissent  d'établir  de  l'u- 
niformité dans  l'enseignement  technique  desiiué  aux  classes  ouvrières.  L'Association  cen- 
trale de  Londres  pour  l'éducation  s'est  également  mise  en  relation  avec  les  associations 
des  comtés.  Enfin,  un  acte  du  Parlement,  du  28  juillet  18i3,  affranchit  de  toute  contribu- 
tion locale  les  Mechanics  institutions^  ainsi  que  les  associations  qui  ont  pour  objet 
llnstriictJon  du  peuple.  Ce  bill  avait  été  proposé  par  G.  W.  Wood  et  lord  Sandon,  et  son 
adoption  par  la  Chambre  est  due  à  l'appui  que  lui  a  donne  sir  Robert  Peel. 

D'après  un  rapport  fait  en  ISil  par  Id  secrétaire  de  la  Société  pour  la  diffusion  des 
œnoaissanees  utiles,  il  j  avait  en  Angleterre  et  en  Ecosse  221  Mechanics  institutions , 
c'est-à-dire  Ma  f^ndres,  179  dans  les  comtés  d'Angleterre  et  dans  le  pays  de  Galles, 
et  7  en  Ecosse.  L'Irlande  n'était  pas,  à  beaucoup  près,  aussi  bien  partagée.  En  1839, 
Dablio  n'avait  qu'une  seule  association  composée  de  700  membres,  et  ayant  une  bi- 
bliothèque de  six  cents  volumes.  A  CiOrk,  l'institution  avait  230  souscripteurs  et  une 
bibliothèque  de  1,500  volumes.  Les  associations  de  Limerick,  de  Belfast,  et  de  plusieurs 
autn^  villes  de  l'Irlande,  sont  dans  un  état  si  déplorable,  qu'on  ne  peut  pas  en  teuir 
compte.  La  Revus  de  H^estminster  Hblhne  qnW  y  avait,  en  18ii,  400  Mechanics  ins- 
titutions dans  la  Grande-Bretagne,  ayant  ensemble  80,000  afliliés.  Plusieurs  de  ces  ins- 
titutions, comme  celle  de  Liverpool,  par  exemple,  sont  devenues  de  véritables  écoles  in- 
dustrielles ;  d'autres  se  sont  transformées  en  musées,  on  cercles  littéraires,  et  ont  pris  le 
titre  de  Literary^  ou  Scienlific,  ou  Philosophicat  institutions.  Les  établissements  ainsi 
transformés  devinrent  donc  à  peu  près  sans  objet  pour  les  ouvriers;  mais  ils  furent  bien- 
tôt remplacés  par  d'autres  établissements,  tels  que  le  Brougham  instilute  de  Liverpool, 
el  les  lycées  de  Manchester. 

La  plupart,  ou  pour  mieux  dire,  toutes  les  Mechanics  institutions^  ont  des  biblio- 
thèques. On  évalue  à  400,000  le  nombre  des  volumes  qu'elles  possèdent.  Ce  sont  des  ou- 
Tnges  qui  appartiennent  à  toutes  les  branches  des  connaissances  humaines.  La  bi- 
bliothèque de  Manchester,  forte  de  t$,000  volumes,  se  compose  d'ouvrages  de  philologie, 
de  rhétorique,  de  logique,  de  métapliysique,  de  morale,  d'histoire  naturelle,  d'économie 
politique,  d'histoire,  de  belles- lettres  ;  on  y  trouve  aussi  un  grand  nombre  de  romans  et 
de  documents  parlementaires.  Les  ouvrages  les  plus  demandes  sont:  les  romans  de  Wal- 
1er  Scott,  de  Cooper,  de  Dickens  et  d'Edgeworth.  Les  cabinets  de  lecture  sont,  dans  les 
Mfeh€inies  institutions,  une  dépendance  immédiate  des  bibliothèques.  En  général  ,  ils 
ne  M>ot  ouverts  que  le  noir.  On  y  reçoit  les  Revues,  les  Magazines,  et  très-fréquemment 
les  feuilles  quotidien  es  politiques.  Cependant  celles-ci  sont  bannies  de  quelques  insti- 
tuiiotts,  de  celles  de  Londres,  de  Birmingham,  de  Leeds  et  de  Dublin  entre  autres. 

L'organisation  des  Mechanies  institHtions  ressemble  en  général  à  celle  de  toutes  les 


32  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

Nous  ne  citoos  ici  qa'an  exemple,  et  sans  vouloir  prétendre  que 
des  institutions  identiques  conviendraient  aux  ouvriers  français.  Nous 
avons  à  consulter,  chez  nous,  dans  de  pareilles  entreprises^  les  mœurs 
et  le  caractère  national  ;  nous  avons  à  former  des  habitudes  qui 
n'existent  pas  encore.  Mais  il  est  certain  qu'une  fois  que  l'on  serait 
d'accord  sur  l'établissement  même  de  ces  associations^  il  serait 
facile  d'approprier  les  détails  organiques  aux  besoins  des  classes  ou- 
vrières,  et  Ton  trouverait,  par  l'étude  des  analogies  et  des  dissem- 
blances qui  peuvent  exister  entre  les  ouvriers  français  et  anglais,  les 
moyens  de  former  des  associations  favorables  à  l'instruction  et  aux 
mœurs  des  travailleurs.  Il  (  'agit  principalement  de  soustraire  ceux-ci 
aux  plaisirs  bruyants ,  à  l'intempérance  et  à  la  débauche.  Cette  ré- 
forme une  fois  obtenue,  les  améliorations  se  succéderont  ensuite  rapi- 
dement. Au  reste,  il  y  a  déjà  des  traces  de  ces  sortes  de  réunions 
en  France,  et  un  grand  nombre  d'ouvriers  montrent  des  goûts  et  des 
inclinations  pour  Tétude  et  les  discussions  utiles.  Ils  suivent,  par 
exemple,  à  Paris,  certains  cours  du  Conservatoire  des  arts  et  mé- 
tiers, ainsi  que  d'autres  leçons  qui  ont  été  organisées  par  quelques 
professeurs  de  l'Ecole  centrale  des  arts  et  manufactures.  Il  s'agirait, 

associations  anglaises.  Les  détails  qui  leur  sont  particuliers  peuvent  se  résumer  de  la  ma- 
nière suivante;  ils  sont  empruntés  aux  statuts  de  Tinstitution  de  Londres  :  le  personnel 
de  Tassitciation  se  compose  de  membres  et  d'écoliers,  de  fils  et  d^apprentis  démembres. 
Les  membres  doivent  avoir  au  moins  dix-huit  ans.  Ils  sont  présentés  par  un  associé  au 
secrétaire,  qui  les  reçoit.  Lorsqu'un  individu  a  moins  de  dix -huit  ans,  il  peut  entrer 
comme  écolier  ;  mais  alor>  il  paye  la  même  coUsalion  qu'un  membre,  c'est-à-dire  30 
francs  par  an,  et  3  francs  15  cent,  de  droit  d'entrée.  Les  écoliers  et  les  apprentis  payent 
pour  la  fréquentation  des  cours  et  des  leçons,  7  francs  50  cent,  par  trimestre.  Ils  doivent 
être  présentés  par  leurs  pères,  leurs  maîtres,  leurs  parents  ou  leurs  amis.  Les  membres, 
seuls  sont  électeurs  et  ont  voix  dans  les  assemblées  périodiques.  L'administration  de 
chaque  association  est  composée  d'un  président,  de  quatre  vice-présidents,  d'un  cat<;sier 
et  de  trente  administrateurs;  il  y  a  de  plus  trois  contrôleurs  des  comptes  qui  sont  enten- 
dus par  le  comité.  Les  deux  tiers  des  administrateurs  doivent  être  choisis  parmi  les  clas- 
ses ouvrières.  Tous  les  membres  de  l'administration  sont  élus  pour  un  an.  Le  comité 
expédie  les  affaires  en  votant  par  assis  et  levé.  Aucun  membre  du  comité  ne  peut  être 
fournisseur  de  l'association  pendant  la  durée  de  ses  fonctions;  les  assemblées  générales 
se  tiennent  à  l'expiration  de  chaque  trimestre.  Cependant  des  assemblées  extraordinaires 
ont  lieu  lorsqu'elles  sont  demandées  par  quarante  membres.  Les  statuts  ne  peuvent  être 
changés  qu'après  deux  délibérations  successives  à  trois  mois  d'intervalle.  Il  en  est  de  même 
pour  l'aliénation  des  propriétés  et  la  dissolution  de  l'institution,  et  dans  ce  cas,  la  majo- 
rité doit  être  formée  par  les  neuf  dixièmes  des  membres  présents.  On  voit  que,  théori- 
quement, l'élément  populaire  domiue  dans  la  composition  des  statuts;  mais  il  n'en  est 
pas  toujours  de  même  dans  la  pratique.  A  Londres  par  exemple,  en  1839,  le  président, 
quatre  vice-présidents  et  le  caissier  étaient  des  gentlemen,  parmi  lesquels  il  y  avait  un 
baronnet  et  deux  membres  du  Parlement.  Des  circonstances  à  peu  près  semblables  se  re- 
trouvent à  Dublin,  à  SbeJBeld,  à  Bradford,  à  Birmingham,  à  Glasgow,  à  Belfast  et  dans 
beaucoup  d'autres  cités.  En  un  mot,  la  gentry ,  quoiqu'elle  évite  le  contact  avec  les  clas- 
ses laborieuses,  cherche  néanmoins  à  exercer  une  influence  sur  la  marche  des  AftfcAa- 
nia  inêlitutions.  A  Manchester,  le  directeur  sir  Benjamin  Hywood  a  fait,  par  une 
exception  fort  honorable  sans  doute,  plusieurs  tentatives  pour  remettre  radministration 
de  l'institution  entre  les  mains  des  ouvriers;  mais,  dans  l'année  même  où  il  croyait  arri- 
ver à  ce  but.  ii  a  été  de  nouveau  élu  directeur  de  l'institution,  en  même  temps  qu'on  lui 
donnait  pour  collègues  un  assez  grand  nombre  d'autres  gentlemen. 


OBSERVATIONS  SIR  L'ETAT  DES  CLASSES  OliVRIERES.        32 

pour  donner  plus  de  développement  à  ces  dispositions,  de  constituer  des 
centres  et  d'obtenir  l'appui  de  fautorité.  L'initiativedansune  œuvre  pa- 
reille appartient  sans  doute  aux  ouvriers  ;  mais  elle  doit  être  appuyée 
par  le  gouvernement,  et  surtout  par  les  entrepreneurs  et  les  manu-- 
bcturiers.  En  Alsace,  ceux-ci  ont  favorisé  ces  tendances,  et  là,  plus 
que  dans  toute  autre  contrée  de  la  France,  le  fabricant  porte  sa  sollici- 
tude sur  les  combinaisons  qui  peuvent  améliorer  la  condition  du  tra- 
vailleur. 

Quand  l'ouvrier  aura  compris  la  nécessité  d'acquérir  sans  cesse  de 
nouvelles  connaissances  utiles  à  sa  profession  ,  qu'il  aura  le  désir  d'é- 
lever son  intelligence  ,  de  conserver  sa  moralité,  les  occasions  et  les 
moyens  de  raffermir  sa  situation  économique  se  présenteront  aussi 
avec  plus  de  clarté  è  son  esprit.  En  renonçant  à  des  habitudes  dis- 
pendieuses et  irrégulières,  il  aura  plus  de  ressources  pour  satisfaire 
ses  besoins  réels;  il  aura  aussi  plus  de  loisir  et  plus  de  lumières  pour 
diriger  ses  facultés  vers  les  choses  matérielles;  il  saura  mieux  les 
affaires^  et  il  jugera  surtout  mieux  les  différents  projets  qui  lui  sont 
chaque  jour  présentés  à  l'effet  d'accroître  son  salaire  et  d'améliorer 
sa  position.  Alors  l'association  recevra  de  nouvelles  applications;  elle 
viendra  favoriser  le  travail,  et  protégera  les  efforts  individuels  des 
ouvriers. 

Il  y  a  à  Paris  une  imprimerie  établie  sur  des  dimensions  assez  vastes, 
etexploitée  par  des  ouvriers  associés.  Tous  les  ouvriers  qui  y  sont 
employés  ne  participent  cependant  pas  aux  bénéfices  de  l'entreprise. 
Un  certain  nombre  d'entre  eux  forment  une  société  en  nom  collectif. 
Outre  qu'ils  se  sont  partagé  la  direction  des  ateliers,  ils  exécutent 
encore,  dans  la  mesure  du  temps  que  leur  laisse  cette  direction,  les 
travaux  de  simples  ouvriers.  C'est  là  une  combinaison  économique  et 
ingénieuse.  Hais  il  a  fallu  à  ces  ouvriers  un  capital,  et  en  prenant  la 
direction  de  l'affaire,  ils  se  sont  élevés  au  rang  d'entrepreneurs.  L'éta- 
blissement, au  lieu  d'avoir  un  chef  unique,  en  a  douze  ou  quinze,  et 
les  bénéfices  se  divisent  par  conséquent  en  autant  de  portions.  Le  sort 
de  ces  ouvriers  s'est  évidemment  amélioré  ;  mais  il  ne  faut  pas  oublier 
que  c'est  en  passant  d'une  condition  à  une  autre,  et  dans  le  cas  spé- 
cial que  nous  citons,  il  n'y  a  pas  d'association  entre  le  maître  et 
l'ouvrier.  Il  n'en  est  pas  moins  vrai  que  cette  forme  peut  recevoir 
des  applications  très-étendues  au  profit  des  travailleurs  ,  et  dès  qu'un 
certain  nombre  de  ceux-ci  ont  acquis  un  capital,  l'association  devient 
possible  et  fructueuse,  d'autant  plus  fructueuse  que  les  ouvriers,  ainsi 
associés,  comprendront  mi^ux  la  valeur  de  l'ordre,  de  l'économie  et 
de  la  sobriété.  L'association ,  nous  l'avons  déjà  dit,  peut  recevoir  les  ap- 
plications les  plus  variées  ;  mais  il  faut,  autant  que  possible,  réunir 
des  éléments  homogènes,  et  se  conformer  aux  lois  de  la  production  en 
faisant  la  part  du  capital.  Ce  qui  a  eu  lieu  dans  l'imprimerie  que  nous 
citons,  peut  se  faire  dans  une  foule  de  professions  de  l'industrie  par- 

T.  Xni.   —  Décembre  \ïïw.  5 


34  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

cellaire,  et  moins  il  faudra  de  capitaux  dans  les  exploitations  ainsi 
entreprises,  et  plus  l'association  sera  facile.  Lorsqu'il  faut  une  mise 
de  fonds  très-considérable ,  soit  comme  capital  fixe  engagé  dans  les 
b&timents  et  les  machines,  soit  comme  capital  circulant,  destiné  à 
Tachât  des  matières  premières  et  aux  frais  journaliers  de  l'entreprise, 
l'intervention  du  capitaliste,  qui  devient  en  général  entrepreneur,  est 
presque  toujours  indispensable,  car  le  simple  ouvrier  n'a  ordinaire- 
ment que  de  modiques  épargnes,  et  dès  lors,  quand  il  vise  à  l'asso- 
ciation avec  ses  camarades,  il  faut  qu'il  s'adonne  à  une  industrie  dont 
l'importance  des  salaires  l'emporte  sur  celle  du  capital.  En  choisissant 
le  moyen  que  nous  venons  d'indiquer,  le  passage  de  la  condition 
d'ouvrier  à  celle  de  maître  devient  singulièrement  facile,  et  le  nom- 
bre des  entrepreneurs  pourra  ainsi  se  multiplier  rapidement.  Sans 
doute,  quand  dix  ou  quinze  personnes  se  trouveront  à  la  tète  d'un  éta- 
blissementy  les  bénéfices  se  diviseront  en  autant  de  parts;  mais  ils 
viendront  s'ajouter  aux  salaires  des  ouvriers  directeurs,  et  procure- 
ront à  la  fois  plus  d'indépendance  et  de  bien-être  à  ces  nouveaux 
élus. 

Dans  les  manufactures,  ce  genre  d'association  est  beaucoup  plus 
difficile,  sinon  impossible.  Il  faut,  pour  l'établissement  de  grandes 
usines,  d'immenses  capitaux;  puis,  quand  il  s'agit  de  les  mettre  en 
activité,  il  faut  un  pouvoir  concentré,  ferme  et  unique.  Il  faut^  pour 
maintenir  l'harmonie  et  la  confiance  entre  douze  ou  quinze  associés- 
directeurs,  des  circonstances  presque  exceptionnelles,  et  qu'on  ren- 
contrerait difficilement  dans  une  fabrique  établie  sur  de  vastes  dimen- 
sions, où  le  capital  absorbe  une  large  portion  des  profits,  et  où  la 
promptitude  des  décisions  et  la  rapidité  de  l'action  sont  nécessaires 
au  succès  de  l'entreprise.  Dans  les  établissements  de  cette  nature ,  il 
faut  donc,  autant  que  possible,  généraliser  le  système  des  primes  dont 
nous  avons  parlé  plus  haut. 

Dans  les  exploitations  agricoles,  l'association  entre  plusieurs  entre- 
preneurs est  plus  praticable,  car  là  le  capital  fixe ,  c'est-à-dire  la 
terre,  est  naturellement  séparé  du  capital  circulant  et  du  travail.  Il 
n'est  pas  nécessaire  que  le  fermier  soit  en  même  temps  possesseur  du 
sol.  Plusieurs  exploitants  peuvent  dès  lors  s'associer  ensemble,  en  ap- 
portant chacun  un  capital  modique  dans  l'entreprise.  Les  anabaptistes 
nous  offrent  quelquefois  l'exemple  de  semblables  réunions  ,  et  elles 
présentent  invariablement  des  résultats  prospères.  Nous  ne  parlons 
point  ici  de  quelques  établissements  spéciaux,  tels  que  la  commu- 
nauté des  Jault  ou  de  certaines  colonies  agricoles,  où  le  travailleur  se 
soumet  à  une  règle  qui  enchaîne  sa  liberté,  et  lui  ravit  la  disposi- 
tion du  fruit  de  son  travail. 

On  a  quelquefois  invoqué,  à  l'appui  de  certaines  formules  d'associa- 
tion, l'exemple  des  Frères  moraves.  La  citation  manquait  de  justesse; 
les  familles  moraves  ne  sont  pas  associées  entre  elles;  elles  conservent 


OBSERVATIONS  SUR  L'ÉTAT  DES  CLASSES  OUVRIÈRES.       35 

une  entière  liberté,  et  exercent  des  professions  de  leur  choix,  sans 
solidarité  aucune  avec  les  autres  familles.  Dans  les  communautés 
composées  de  célibataires,  la  production  et  le  travail  se  font  en 
commun ,  cela  est  vrai  ;  mais  ce  sont  alors  des  couvents  industriels  où 
les  travailleurs  ont  aliéné  jusqu'à  un  certain  point  leur  liberté  en 
obéissant  à  une  règle  et  en  se  soumettant  à  une  discipline  assez  sévère  *. 
Ce  régime  est  exceptionnel ,  et  s'éloigne  trop  de  notre  organisation 
industrielle  pour  qu'il  soit  possible  de  l'introduire  chez  nous;  il  exige 
d'ailleurs  un  état  social  à  part  qu'il  est  absolument  impossible  d'éta- 
blir sur  une  vaste  échelle.  Mais  ce  qui  est  digne  de  remarque  chez  les 
familles  moraves,  qui  naturellement  sont  en  dehors  des  communau- 
tés, c'est  qu'elles  vivent  dans  une  parfaite  aisance,  qu'elles  résistent  à 
la  concurrence  des  plus  habiles  producteurs ,  avec  des  instruments 
souvent  très-imparfaits,  et  cela  uniquement  par  la  puissance  de 
l'ordre,  de  l'économie,  et  par  l'effet  aussi  de  leurs  habitudes  morales 
et  de  leur  piété,  qui  exercent  une  si  salutaire  influence  sur  toutes  les 
actions  de  l'homme.  D'autres  sectes  religieuses,  telles  que  celles  des 
quakers  et  des  anabaptistes ,  ont  du  reste  également  accompli  des 
choses  merveilleuses  en  matière  d'industrie  sous  les  latitudes  les  plus 
diverses.  L'association  y  a  contribué  sans  doute  autant  qu'une  espèce 
de  solidarité  qui  règne  entre  tous  les  membres  de  chaque  secte,  et  qui 
reçoit,  par  suite  de  l'existence  d'un  pouvoir  hiérarchique,  des  appli- 
cations fréquentes  et  réelles.  Mais  à  côté  de  cela,  nous  le  répétons,  ce 
sont  surtout  la  moralité,  l'esprit  d'ordre,  l'amour  du  travail  et  les  sen- 
timents d'équité,  de  justice  et  de  charité,  qui  font  prospérer  les  mem- 
bres de  ces  diverses  sectes,  et  les  mettent  à  même  de  soutenir  la 
concurrence  avec  les  manufactures  les  mieux  organisées.  L'existence 
de  ces  hommes  laborieux  et  paisibles  nous  présente  un  enseignement 
qui  vaut  mieux  que  toutes  les  combinaisons  des  socialistes.  Nous  fai- 
sons ici  abstraction  des  opinions  religieuses  de  ces  sectaires,  et  nous 
nous   attachons  uniquement  à    constater    les  conditions  favorables 

^  Dans  les  communautés,  les  membres  sont  divisés  en  chœurs  d'après  le  sexe,  P&ge 
et  la  position  sociale  ;  de  sorte  qu'on  trouve  dans  chaque  communauté  des  chœurs  d'en- 
fants, d*adolescenis,  de  filles  nubile>,  de  célibataires,  de  filles,  d'époux,  de  veufs  et  de 
veuves.  Le  chœur  a  son  ministre,  ayant  la  direction  suprême  des  affaires  religieuses  el 
morales,  et  son  servant,  chargé  des  intérêts  matériels  el  extérieurs  du  chœur.  Dans  les 
chœurs  féminins,  ces  fonctions  sont  remplies  par  des  femmes  qui  ont  droit  d'assister  aux 
as^mblées  générales  de  la  communauté.  I^s  frères  célibataires  demeurent  ensemble 
dans  un  grand  édifice,  où  ils  exercent  en  commun  une  foule  d'industries  avec  le  plus 
grand  succès.  Les  femmes  non  mariées  forment  également  de  semblables  réunions.  Cesl 
de  ces  maisons  chorales  que  sortent  des  toiles  d'une  merveilleuse  finesse,  d^admlm- 
blés  rubans,  de  la  tabletterie,  de  la  ganterie,  de  la  parfumerie,  de  la  bijouterie,  el  nne 
infinité  de  produits  recherchés  dans  le  monde  entier  à  cause  de  leur  remarquable  con- 
fection. De  vastes  magasins,  formant  de  séduisants  bazars,  renferment  toujours  des  ap- 
proTisionnements  complets  et  des  prix  inflexibles  avertissent  l'acheteur  que  les  Frères 
ne  connaissent  pas  les  ruses  commerciales.  Jamais  on  ne  vit  dans  des  magasins  pins  d'é- 
légance réanie  à  plus  de  simplicité,  et  chez  le  vendeur  plus  de  bonhomie  alliée  à  pliu 
de  gravité. 


lUi  JOURNAL  DES  ECONOMISTES. 

de  leur  existence  matérielle,  conditions  qu'il  serait  facile  de  faire  pas- 
ser dans  les  classes  ouvrières,  et  qui  ne  changeraient  rien  à  leurs 
croyances  et  à  leur  situation  politique.  Pour  cela  il  ne  faudrait  que 
de  l'instruction,  une  volonté  ferme  et  des  habitudes  morales. 

Nous  venons  de  présenter  quelques-unes  des  combinaisons  qui 
peuvent  accroître  le  salaire  de  l'ouvrier^  augmenter  son  revenu,  et 
partant  améliorer  sa  situation.  Ces  moyens  sont  plus  spécialement, 
comme  on  Ta  vu,  la  création  de  primes  qui  sont  un  stimulant  pour 
l'ouvrier  et  une  économie  pour  le  fabricant,  et  l'association  directe 
des  ouvriers  d'une  même  profession  qui  parviennent  à  former  un  ca- 
pital. Nous  sommes  loin  d'avoir  épuisé  par  ces  deux  indications  toutes 
les  combinaisons  du  même  ordre;  mais  comme  ce  sont  deUi^  formes 
essentielles  pour  arriver  à  l'accroissement  des  salaires  et  au  passage  de 
l'état  d'ouvrier  à  celui  d'entrepreneur ,  nous  avons  du  les  exposer 
avec  certains  détails. 

Mais  dans  l'état  actuel  de  la  question ,  il  y  a  un  autre  but  encore 
à  poursuivre  :  à  cdté  de  l'augmentation  de  salaire,  il  faut  placer  l'é- 
conomie dans  les  dépenses.  C'est  ici  surtout  que  l'association  peut 
fournir  des  ressources  neuves  et  inattendues.  L'isolement  et  la  dissé- 
mination des  travailleurs,  leur  existence  mobile,  sont  autant  de  causes 
d'augment.  tion  de  dépenses.  Dans  la  situation  présente  des  choses,  les 
dépenses  et  les  consommations  collectives  n'existent  pour  ainsi  dire 
pas  chez  eux.  Le  principe  de  l'association  n'a  trouvé  d'application 
ni  pour  la  demeure,  ni  pour  la  nourriture,  ni  pour  le  vêtement  de 
l'ouvrier,  et,  à  quelques  rares  exceptions  près,  le  travailleur  est, 
pour  ses  achats  et  ses  approvisionnements,  dans  des  conditions 
in6niment  moins  bonnes  que  les  classes  moyennes  et  supérieures.  Cela 
tient  principalement  à  l'absence  du  capital  qui  est  une  condition  fon- 
damentale de  toute  association ,  et  sans  lequel  l'économie  est  impos- 
sible. Que  dix  ouvriers  célibataires  se  réunissent  dans  la  même  de- 
meure, qu'ils  soient  propriétaires  de  leur  mobilier,  et  ils  dépenseront 
sensiblement  moins  que  dix  ouvriers  vivant  dans  des  logis  éparpillés. 
Même  observation  pour  la  nourriture.  Dans  certaines  villes  manufac- 
turières, des  ouvriers  se  sont  associés,  et  au  moyen  de  quelques  avances 
ils  se  sont  réunis  à  la  même  table  organisée  par  les  soins  d'une  per- 
sonne choisie  par  eux.  On  voit  sans  beaucoup  de  peine  que  ce  principe 
peut  recevoir  des  applications  nombreuses  et  variées,  et  qu'il  suffit 
d'une  conduite  intelligente  pour  réaliser  de  notables  économies  dans 
les  consommations  de  tout  genre.  Mais,  en  entrant  dans  un  semblable 
système,  le  travailleurdoitavant  toutconserver  sa  liberté,  être  son  propre 
fournisseur,  si  nous  pouvons  nous  exprimer  ainsi,  et  ne  pas  se  mettre 
dans  la  dépendance  des  maîtres  qui,  dans  beaucoup  de  localités,  four- 
nissent des  objets  en  nature  aux  ouvriers.  L'expérience  a  prouvé  que 
ce  mode  donnait  lieu  aux  abus  les  plus  graves,  et  que  la  facilité  d'a- 
voir des  avances  en  nature  exposait  les  ouvriers  aux  mêmes  inconvé- 


OBSERVATIONS  SUR  L'ETAT  DES  CLASSES  OUVRIERES.       3î 

nients  que  les  avances  en  argent.  Nous  ne  saurions  trop  le  répéter,  ce 
qui  donne  de  la  force  à  l'association,  ce  qui  réalise  des  économies  dans 
les  consommations  collectives,  c'est  surtout  la  présence  du  capital.  Ce 
capital  permet  de  supprimer  les  intermédiaires  parasites  et  de  débattre 
rigoureusement  les  conditions  des  transactions,  quelque  importantes 
ou  quelque  minces  qu'elles  soient.  Ce  qui  aggrave  la  situation  de  l'ou- 
vrier, c'est  qu'il  acquiert  les  objets  dont  il  a  besoin  en  quantités  tel- 
lement fractionnées,  qu'il  perd  tous  les  avantages  qui  découlent  tou- 
jours d'un  approvisionnement  de  quelque  importance.  Il  paye  ces  quan- 
tités infinitésimales  quelquefois  le  double  et  le  triple  de  ce  qu'elles 
valent  réellement,  et  comme  il  y  a  des  dépenses  qui  se  renouvellent 
chaque  jour,  il  se  trouve  qu'à  la  fin  de  l'année  il  a  fourni  un  bénéfice 
considérable  à  la  dernière  classe  des  détaillants.  Dans  l'établissement 
de  Wesserling,  en  Alsace ,  les  ouvriers,  au  moyen  d'une  retenue, 
achètent  en  commun  du  blé,  et  la  boulangerie  qu'ils  ont  élevée  leur 
fournit,  ainsi  qu'à  leurs  familles,  d'excellent  pain  à  meilleur  marché 
que  celui  qu'ils  prendraient  chez  le  boulanger.  Voilà  un  genre  d'as- 
sociation qu'il  est  facile  de  propager  et  d'étendre  à  d'autres  consom- 
mations. De  pareils  arrangements  ont  l'avantage  de  présenter  une 
économie  et  de  soumettre  l'ouvrier  à  une  règle  et  à  des  habitudes 
d'ordre  qui  exercent  une  salutaire  influence  sur  toutes  ses  actions.  Ils 
aiguisent  ensuite  son  esprit,  et  le  portent  à  rechercher  de  nouveaux 
moyens  pour  améliorer  sa  concTition  et  pour  ne  pas  payer  les  profits 
souvent  exorbitants  des  fournisseurs  détaillants.    Ces  associations, 
qui,  nous  le  répétons,    peuvent  s'appliquer  à   la  fabrication  d'au- 
tres objets,  établissent  ensuite  entre  les  ouvriers  une  confraternité 
fort  utile  aux  mœurs.  Une  gestion  de  cette  nature  les  familiarise  éga- 
lement avec  le  régime  administratif  et  leur  procure  des  connaissances 
pratiques  qu'ils  appliquent  ensuite  à  d'autres  transactions.  L'associa- 
tion donnera  enfin  plus  de  fixité  à  l'existence  de  l'ouvrier.  Il  changera 
moins  souvent  de  condition  et  de  lieu,  et  dans  l'industrie  parcellaire, 
il  lui  sera  alors  plus  facile  de  passer  de  l'état  d'ouvrier  à  celui  d'en- 
trepreneur, parce  qu'il  se  sera  fait  connaître,  et  que  les  personnes 
qui  l'entourent  auront  pu  apprécier  sa  capacité  et  sa  moralité. 

Le  combustible  et  le  vin  sont  deux  objets  entre  autres  pour  lesquels 
les  ouvriers  se  sont  placés,  dans  les  grandes  cités  surtout ,  dans  de 
fâcheuses  conditions  économiques.  Ils  se  procurent  l'un  et  l'autre  par 
des  achats  tellement  fractionnés  que  le  prix  s'en  trouve  accru  dans 
des  proportions  énormes.  Rien  ne  serait  cependant  plus  facile  que 
d'éviter  cet  inconvénient,  en  se  conformant  simplement  aux  habitudes 
des  familles  prévoyantes.  A  cette  proposition  nous  entendons  dire  que 
l'ouvrier  manque  d'argent  pour  faire  ses  achats  dans  les  moments  op- 
portuns et  dans  de  bonnes  conditions.  Nous  prions  le  lecteur  de  ne 
pas  oublier  nos  prémisses.  Les  réformes  ne  s'improvisent  pas  :  elles 
sont  le  résultat  d'une  succession  d'efforts  et  d'une  règle  de  conduite 


38  JOURNAL  DES  ECONOMISTES. 

invariable.  L'ouvrier  ne  peut  pas  avoir  la  prétention  de  boire  à  la  fois 
du  vin  dans  sa  famille  et  au  cabaret.  Qu'il  transporte  à  l'intérieur  les 
consommations  qu'il  fait  h  l'auberge,  et  alors  il  lui  sera  bientôt  facile 
4e  se  procurer  Ip  vin  à  (|e  meilleures  conditions  et  de  faire  participer 
les  siens  à  un  régime  où  l'intempérance  sera  remplacée  par  des  jouis- 
sances fortifiantes.  Nous  pourrions  d'ailleurs  nous  appuyer  encore  en 
ce  point  sur  de  nombreux  exemples  choisis  dans  toutes  les  industries 
sans  exception.  Nous  trouvons  parmi  les  ouvriers  des  manufactures 
autant  que  parmi  ceux  de  l'industrie  parcellaire,  des  familles  qui  sui- 
vent le  régime  que  nous  conseillons,  sans  avoir  pour  cela  un  salaire 
plus  élevé  que  d'autres  familles  qui  croupissent  dans  la  misère  et 
l'objection.  Nous  avons  cité,  dans  la  première  partie  de  notre  Mémoire, 
des  faits  à  l'appui  de  cette  assertion,  et  nous  avons  donné  Sedan  et  Lilfé 
comme  les  termes  extrêmes  du  régime  de  famille  et  de  la  vie  de  caba- 
ret chez  les  classes  ouvrières.  Il  résulte  de  cette  comparaison  que  la 
réforme  que  nous  conseillons  est  parfaitement  compatible  avec  la  si- 
tuation économique  de  l'ouvrier,  et  qu'elle  est  devenue  à  Sedan  et 
dans  plusieurs  autres  villes  manufacturières  une  source  de  bien-être 
et  de  moralité.  ÂLille,  au  contraire,  comme  dans  la  plupart  des  cités 
industrieuses,  l'ivrognerie  et  la  débauche  sont  une  source  de  misère  et 
de  dégradation. 

'  En  Angleterre,  les  associations  appelées  Trades  unions  et  qui  se  sont 
du  reste  souvent  distinguées  par  leur  violence  dans  les  moments  de 
coalition,  ont  au  nombre  des  moyens  de  coercition  contre  les  maîtres, 
le  Tramp,  c'est-à-dire  le  déplacement  des  ouvriers.  Le  Tramper  reçoit 
de  la  caisse  de  l'association  les  secours  nécessaires  pour  quitter  la  lo- 
calité et  se  rendre  dans  des  lieux  oii  il  espère  trouver  de  l'ou- 
vrage. Il  est  clair  que,  pour  ne  pas  faire  vpyager  les  ouvriers  au  ha- 
sard, le  Comité  qui  dirige  le  TfQtnp  possède  certaines  informations 
sur  la  demande  du  travail  dans  les  foyers  manufacturiers  ;  il  connaît 
les  besoins,  et  règle  la  marche  des  travailleurs  en  conséquence.  Ce 
principe  et  ces  informations,  qui  conduisent  en  Angleterre  à  des  prati- 
ques nuisibles  au  fabricant,  et  au  fond  très-peu  profitables  à  l'ouvrier, 
renferment  cependant  le  germe  d'utiles  applications.  On  conçoit  que 
si  Ton  était  toujours  au  fait  des  besoins  sur  les  différents  points  d'un 
territoire,  les  ouvriers  sans  travail  dans  une  localité  pourraient  en 
trouver  ailleurs,  et  ils  ne  se  déplaceraient  qu'à  bon  escient.  Des  infor- 
mations de  cette  nature  font  partie  de  la  science  des  débouchés,  et 
au  Ijeu  de  s'appliquer  aux  marchandises  et  aux  denrées,  c'est-à-dire  au 
marché,  elles  sont  relatives  au  travail,  dont  le  prix  plus  ou  moinsélevé  dé- 
pend aussi  de  l'offre  et  de  la  demande.  Or,  il  s'agit  de  bien  connaître  cette 
offre  et  cette  demande  afin  d'utiliser  une  partie  des  forces  oisives,  et 
d'obtenir  la  répartition  la  plusrationnelledestravailleurs.il  neseraitpas 
difficile  d'organiser  des  centres  pour  chaque  corps  de  métier,  pour  cha- 
que fabrication  01)  rpn  recueillerait  les  renseignements  qui  pourraient 


OBSERVATIONS  SUR  L'ÉTAT  DES  CLASSES  OUVRIÈRES.       a9 

goider  l'ouvrier  cherchant  du  travail.  Puisque  le  fait  existe  en  An- 
gleterre dans  une  pensée  hostile  au  fabricant,  on  pourrait  bien  le 
réaliser  chez  nous  dans  une  vue  d'utilité  pour  l'ouvrier  et  l'entrepre- 
near.  Cela  ne  peut  être,  du  reste,  que  la  tâche  d'associations ,  et  |e 
gouvernement  ne  saurait  prendre  aucune  part  à  ce  mouvement  des 
ouvriers.  On  sent  que  dès  qu'il  fournirait  des  indications ,  on  lui  en 
attribuerait  la  responsabilité,  et  on  le  rendrait  en  quelqiie  sorte  soli- 
daire de  ces  indications.  Hais  l'intervention  du  pouvoir  est  tout  à  fait 
inutile  dans  cette  circonstance  ;  les  associations  aidées  des  manu- 
facturiers, et  en  correspondant  entre  elles,  arriveraient  au  but  pro- 
posé. 

Nous  ne  présenterons  point  ici  tous  les  cas  où  l'association  entre  les 
ouvriers  est  possible  et  profitable.  Les  exemples  que  nous  avons  don-< 
nés  suffisent  pour  établir  qu'elle  peut  s'appliquer  à  la  nourriture  ,  au 
vêtement,  au  blanchissage,  et  nous  verrons  plus  tard  qu'avec  l'aide 
des  maîtres  on  en  peut  tirer  parti  pour  réaliser  des  économies  sur 
les  frais  des  logements. 

Le  concours  du  pouvoir  et  des  entrepreneurs  est  sans  doute  néces- 
saire, comme  nous  l'avons  déjà  fait  remarquer  plusieurs  fois,  pour  ar- 
river à  la  régénération  des  classes  inférieures  et  améliorer  leur 
situation  matérielle.  Mais  il  serait  absurde  de  prétendre  que  l'ouvrier 
ne  doit  faire  aucun  eflbrt  pour  accomplir  cette  œuvre  ;  qu'il  doit  se 
comporter  comme  une  masse  inerte,  et  attendre  que  des  forces  exté- 
rieures viennent  le  soulever  et  le  sortir  du  milieu  où  il  persiste  à 
croupir.  C'est  là  cependant  ce  qu'exigent  pne  foule  de  réformateurs 
qui  accusent  sans  cesse  le  gouvernement  et  les  classes  supérieures  de 
perpétuer  la  misère  des  ouvriers.  Selon  eux,  le  pouvoir  doit  trouver 
remède  à  tout,  et  si  quelqu'un  soulTre,  si  des  besoins  sont  mal  satis- 
faits, c'est  inévitablement  la  faute  de  l'autorité.  C'est  ainsi  qu'on  g&te 
les  meilleures  causes,  et  en  dénaturant  les  faits,  en  exagérant  le 
mal,  on  s'égare  de  plus  en  plus  dans  la  recherche  des  moyens  qui 
pourraient  conduire  à  des  solutions  rationnelles  et  praticables. 

La  mission  du  gouvernement  et  son  intervention  obligatoire  en  ce 
qui  concerne  les  soins  et  la  protection  dus  aux  classes  ouvrières  sont 
déjà  assez  importantes,  sans  qu'il  soit  nécessaire  de  les  étendre  au  delà 
des  limites  tracées  par  la  liberté  de  l'industrie  ,  et  en  arrivant  aux  as- 
sociations qui  ont  un  but  de  prévoyance  et  de  secours  mutuels,  nous 
trouvons  encore  l'autorité  qui  protège  et  qui  favorise  les  établisse- 
ments de  ce  genre. 

Indépendamment  des  caisses  d'épargne  dont  personne  ne  conteste 
plus  aujourd'hui  la  salutaire  influence  et  la  puissante  action  pour  la 
formation  des  capitaux,  il  y  a  d'autres  combinaisons  qui  peuvent  ser- 
vir utilement  le  travailleur  dans  des  moments  de  détresse  et  dans  des 
cas  e^eptionnels.  Les  ouvriers  ont  souvent  fait  en  Angleterre  et  môme 
en  France  des  fonds  considérables  pour  ^^  coaliser  contre  les  fabfh 


40  JOURNAL  DES  ECONOMISTES. 

cants  ;  ces  fonds  ont  presque  invariablement  été  dévorés  d'une  ma- 
nière stérile,  et  il  suffit  de  lire  l'histoire  des  coalitions  d'ouvriers  pour 
se  convaincre  que  le  résultat  le  plus  ordinaire,  nous  dirons  la  fin 
unique,  de  ces  sortes  de  conspirations  industrielles  a  été  la  destruction 
de  capitaux  considérables.  Si  les  sommes  ainsi  dépensées  iroproducti- 
vement  eussent  été  employées  à  la  fondation  d'établissements  de  pré- 
voyance et  de  secours  mutuels,  combien  les  résultats  eussent  été  plus 
favorables  aux  travailleurs  !  C'est  alors  qu'ils  eussent  trouvé  des  res- 
sources réelles  dans  les  moments  de  crise  et  de  détresse,  et  les  produits 
de  l'épargne,  dissipés  au  milieu  des  troubles,  leur  auraient  aidé  à 
supporter  les  mauvais  jours.  Dans  les  deux  cas,  le  point  de  départ  est 
le  même.  Mais  quelle  diiïérencedans  les  résultats  !  Les  coalitions  vio- 
lentes, qui  d'ordinaire  se  font  dans  les  périodes  prospères,  détruisent 
la  prospérité.  Mais  les  fonds  soigneusement  accumulés  dans  un  but 
pacifique  fructifient,  conjurent  la  misère  dans  les  circonstances  diffici- 
les, ou  contribuent  à  soutenir  par  des  voies  permises  une  cause  légi- 
time. C'est  là  ce  qu'il  faut  considérer  quand  on  est  de  bonne  foi,  et 
qu'on  a  plus  à  cœur  de  résoudre  un  problème  difficile  que  de  flatter 
les  passions  des  masses  populaires. 

Les  sociétés  de  secours  mutuels  sont  assez  nombreuses  en  France.  Ce 
sont  des  associations  d'ouvriers  dont  les  membres  mettent  en  commun 
chaque  mois  ou  chaque  semaine  une  faible  fraction  de  leur  salaire 
pour  ceux  d'entre  eux  qui  deviennent  malades  ou  infirmes.  Ce  sont 
des  établissements  d'assurance  qui  fonctionnent  dans  les  cas  de  mala- 
die ou  dans  l'intérêt  de  la  vieillesse.  Ces  associations  sont  surtout  très- 
multipliées  en  Angleterre  *.  Cependant  la  constitution  de  ces  sociétés 
est  en  général  assez  incomplète.  Dans  presque  toutes  les  associations 

*  Elles  sont  connues  sous  le  nom  de  Friendly  $oeieUe$,  Pour  appréderleur  conslitnUon 
et  leur  action,  on  peut  consulter  :  Report  on  friendly  and  benefU  socieHes,  etc.  Rapport  sur 
les  Sociétés  amicales  et  de  bienfaisance  montrant  la  loi  de  la  fréquence  ou  de  la  durée  des 
maladies,  déduite  des  secours  que  ces  Sociétés  ont  distribués  à  leurs  membres  dansdî- 
verses  parties  de  rEcosse.-— Z>e/a  bienfaisance  publique,  par  M.  de  Gérando.— M.  Vil- 
lermé  uous  dit,  en  parlant  des  sociétés  de  secours  mutuels  :  «  La  ville  de  Paris  en 
compte  un  peu  plus  de  deux  cents,  et  il  y  en  a  dans  presque  toutes  les  villes  manufactu- 
rières que  j'ai  visitées.  Eu  général  leurs  règlements  sont  calqués  les  uns  sur  les  autres 
et  sont  très-bons,  excepté  à  Lille,  où  Ton  y  a  introduit  des  articles  qui  semblent  plutôt 
propres  à  propager  l'ivrognerie  qu*é  la  détruire.  »  M.  Villermé  fait  remarquer  que  deux 
causes  nuisent  au  succès  de  ces  établissements.  D'abord,  les  associations  fondées  par  un 
certain  nombre  de  |)cn>onncs  ne  cherchent  point,  dans  les  premiers  temps  de  leur  exi- 
stence, à  s'adjoindre  de  nouveaux  membres.  Il  en  résulte  qu'après  un  certain  nombre  d'an- 
nées, les  fondateurs  vieillissant  ensemble  et  étant  plus  souvent  malades,  hi  Société,  pros- 
père d'abord,  décline  ensuite.  On  avait  calculé  sur  des  recettes  et  des  dépenses  toujours 
égales;  mais  celles-là  diminuent  et  celles-ci  augmentent,  en  sorte  que  la  décadence  ar- 
rive. Pour  prévenir  celte  décadence,  il  faudrait  Tadmission  continuelle  de  nouveaux 
membres  encore  jeunes.  Une  autre  cause  de  ruine  est  l'entrée  dans  les  Sociétés  de  secours 
mutuels  d'ouvriers  d'âges  très-différents  à  des  conditions  à  peu  près  semblables.  On  re- 
çoit en  effet,  dans  la  plupart  d'entre  elles,  absolument  aux  mêmes  conditions,  l'individu 
qui  n*a  pas  vingt  ans,  comme  celui  qui  en  a  quarante  ;  en  sorte  qu'on  fait  avec  le  plus 
jeune,  cela  se  conçoit,  un  marcbé  bien  meilleur  qu'avec  le  plus  ftgé. 


OBSERVATIONS  SUR  L'ETAT  DES  CLASSES  OUVRIERES.       41 

de  ce  genre,  la  loi  de  mortalité  est  un  élément  très-important,  et 
devrait  servir,  en  partie  du  moins,  de  base  aux  calculs  financiers 
qui  régissent  l'institution.  Malheureusement,  et  nous  l'avons  déjà  dit 
dans  d'autres  écrits,  on  ne  possède  de  bonnes  tables  de  mortalité  ni 
en  France,  ni  en  Angleterre.  C'est  un  travail  à  faire,  et  comme  il  est 
au-dessus  des  forces  d'un  seul  individu,  l'autorité  devrait  inviter  les 
corps  savants  à  s'en  occuper. 

Les  associations  de  prévoyance  peuvent  avoirdes  formes  très- variées, 
et  les  classes  supérieures,  dans  l'intérêt  des  ouvriers,  sont  appelées  à 
y  prendre  une  part  active.  Cela  se  voit  en  Angleterre,  et  dans  les  der- 
niers temps  la  Prusse  a  donné  un  pareil  exemple.  On  a  fondé  à  Berlin 
une  association  centrale  dont  lebut  est  de  favoriser  l'établissement  de 
caisses  d'épargne  et  de  caisses  de  pensions.  L'association  s'occupera 
également  de  l'éducation  et  du  placement  des  enfants  pauvres,  de  la 
propagation  des  connaissances  utiles  soit  par  des  leçons  orales,  soit 
par  des  publications  appropriées  aux  besoins  des  classes  inférieures. 
Les  hommes  les  plus  considérables  de  la  capitale  sont  placés  à  la  tête 
de  cette  association,  à  laquelle  le  roi  lui-même  a  fait  un  premier  don  de 
60,000  francs.  L'institution  s'est  propagée  dans  les  provinces,  et  par- 
tout on  a  organisé  des  associations  locales  pour  le  soulagement  des 
classes  ouvrières.  C'est  principalement  la  détresse  des  fileurs  et  des 
tisserands  de  la  Silésie  qui  a  provoqué  ce  mouvement  * .  Les  associa- 
tions dont  il  s'agit  ont  une  double  tâche  :  d'abord  celle  de  concourir 
à  l'éducation,  et  de  faire  nattre  des  habitudes  morales  chez  les  classes 
ouvrières,  et  puis  de  venir  à  leur  aide  dans  des  moments  de  détresse 
et  de  crise.  Cette  dernière  intervention  n'est  qu'accidentelle  et  tem- 
poraire, et  il  est  évident  qu'il  ne  s'agit  point  de  distribuer  aux  ou- 
vriers des  secours  réguliers  et  permanents,  mais  uniquement  de  faire 
une  oeuvre  de  réparation  et  de  paralyser  les  funestes  effets  de  circon- 
stances extraordinaires. 

Nous  arrivons  maintenant  aux  obligations  et  aux  devoirs  des  maîtres 
envers  les  ouvriers,  car  le  concours  des  premiers  est  indispensable 
pour  accomplir  Tœuvre  de  la  réforme.  Nous  avons  déjà  dit  quels 
étaient  les  cas  dans  lesquels  le  gouvernement  devait  user  de  son  auto- 
rité pour  protéger  les  travailleurs  contre  les  exigences  et  les  duretés 
des  entrepreneurs.  Cependant  cette  intervention  a  ses  limites,  et  il  y 
aune  foule  d'améliorations  qui  dépendent  uniquement  du  bon  vouloir 
des  maîtres. 

'  M.  Schneer,  qui  déjà  avait  publié  un  écrit  plein  d'intérêt  sur  la  situation  des  ouvriers 
en  Silésie,  vient  de  faire  une  brochure  sur  la  situation  des  ouvriers  de  Breslau.  C*est  une 
monographie  très-curieuse,  à,  la  suite  de  laquelle  il  propose  une  série  de  mesures , 
b  plupart  empruntées  à  Texpérience,  pour  améliorer  Pélat  des  ouvriers.  Nous  re- 
commandons ce  travail  à  tous  les  hommes  qui  s'occupent  de  cette  grave  question.  Il  con- 
tient d^ezcellentes  vues  pratiques,  et  une  appréciation  très-exacte  de  certains  Taits  es- 
sentiels à  la  solution  du  problème.  —  Ueber  die  Zustaende  der  arbeitenden  Kloiêen 
m  Breslauy  von  Alexander  Scbneer.  In^.  Berlin,  1S45. 


42  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

Les  chefs  d'entreprise  peuvent  exercer  une  sali^taire  infloeoce  suf 
l'instruction  et  l'éducation  des  enfants  par  rorganisalion  d'écoles  dans 
le  voisinage  des  ateliers.  En  Alsace,  plusieurs  grands  industriels  en- 
tretiennent à  leurs  frais  des  écoles  pour  les  enfants  employés  dans  l^urs 
fabriques.  En  Suisse,  cet  usage  est  assez  répandu.  Depuis  la  promul- 
gation de  la  loi  sur  le  travail  des  enfants  dans  les  manufactures,  la 
fréquentation  des  écoles  est  obligatoire.  Mais  spuvent  cette  disposition 
devient  inutile ,  faute  d'écoles ,  et  il  p'y  a  que  les  chefs  d'indus- 
trie qui  puissent  y  suppléer  *.  Il  serait  essentiel  que  les  prppriétairesdes 
grandes  manufactures  où  les  ouvriers  ont  peu  d'exercice,  et  où  ils  gar- 
dent presque  invariablement  la  même  position ,  voulussent  aussi  favoriser 
les  exercices  gymnastiques.  Outre  que  ces  exercices  rétablissent  l'équi- 
libre dans  l'économie  physique,  ils  ont  encore  l'inappréciable  avan- 
tage de  devenir  une  récréation  pour  les  ouvriers  de  tout  âge,  et  de  les 
détourner  des  plaisirs  funestes  du  cabaret.  Nous  ne  pensons  pas  que 
les  chefs  d'entreprise  français  aient  fait  jusqu'à  présent  des  essais  de 
ce  genre,  et  cependant  ce  serait  une  légère  dépense  ;  un  emplace- 
ment et  quelques  appareils  simples  se  trouvent  toujours,  même  dans 
les  plus  grands  centres  manufacturiers,  et  le  développement  des  forces 
qu'on  obtiendrait  par  ces  exercices  deviendrait  toujours  un  avantage 
pour  le  manufacturier  qui  trouverait  ainsi  des  travailleurs  moins  éner- 
vés. Si  le  gouvernement  introduisait  la  gymnastique  dans  |qs  écoles 
élémentaires,  cet  exemple  serait  probablement  imité  par  les  fabri- 
cants, et  ce  serait  un  moyen  d'améliorer  l'état  physique  ^es  classes 
ouvrières  et  de  paralyser  jusqu'à  un  certain  point  les  fâcheux  effets  du 
travail  des  fabriques. 

Nous  avons  dit  plus  haut  que  l'isolemept  et  les  goûts  incons^nts 
des  ouvriers  étaient  des  caqsesgrayes  de  malaise  et  de  désordre,  et 
que  partout  où  il  avait  été  possible  d'écarter  ces  causes,  le  sort  des  tra- 
vailleurs s'était  amélioré.  Il  est  vrai  que  le  concours  du  chef  d'éta- 
blissement est  pour  ainsi  dire  in(|ispensable  pour  arriver  ^  ce  résul- 
tat, (ci  encore  nous  nous  appuierons  sur  des  exemples  pour  rester 
fidèle  à  la  méthode  que  nous  avons  suivie  jusqu'à  présent.  L'isole- 
ment des  ouvriers  existe  plus  particulièrement  dans  les  villes  et  dans 
les  grands  centres  manufacturiers,  et  il  est  beaucoup  moins  fréquept 
chez  les  ouvriers  attachés  aux  exploitations  manufacturières  situées 
dans  les  campagnes.  Nous  trouvons  dans  le  département  du  Haut- 
Rhin  des  établissements  exploités  depuis  cinquante  ans  par  une  pnai- 


■  A  GuebwiUcr,  c)iez  M.  Nicolas  Scblumberger,  )a  journée  de  travail  est  moins  lon- 
gue qu'ailleurs  d'une  heure  et  demie.  On  y  a  soin,  en  outre,  pour  faire  passer  chaque 
jour  tous  les  enfants  à  Pécole  sans  nuire  à  la  fabrication,  d*en  avoir,  proportion  gardée, 
un  plus  grand  nombre  que  dans  les  autres  filatures.  Pe  cette  manière,  on  varie  les  atti- 
tudes de  ces  petits  ouvriers,  leurs  exercices,  les  objets  de  leur  attention  ;  on  les  repose 
du  travail  de  râtelier,  et  par  conséqueul,  on  sert  à  la  fois  leur  santé  et  leur  instruction .-* 


OBSERVATIONS  SUR  L'ÉTAT  DES  CLASSES  OUVRIÈRES.       43 

son  respectable,  et  qui  occupent  environ  cinq  cents  ouvriers  '.  Ces  ou- 
vriers, de  génération  en  génération,  s'y  sont  attachés  d'une  manière 
invariable.  Ils  sont  presque  tous  devenus  propriétaires  d'un  petit  ira- 
inenble,  ou  tout  ai|  moins  ils  se  trpuvent  à  Tabri  de  la  misère.  Ces 
faits  se  présentent  dans  beaucoup  d'établissements  isolés  de  l'Alsace. 
Daps  cette  province  la  vie  de  famille  subsiste  encore  à  côté  de  la  vie 
des  ateliers.  L'ouvrier  élevé  ai|  milieu  d'une  population  agricole  n'a 
d'autre  ambition  que  de  devenir  à  son  tour  petit  propriétaire.  Ce  désir 
est  si  vif,  que  l'ouvrier  manufacturier  de  la  campagne  achète  à  longs 
termes  une  pièce  de  terre  ou  une  petite  habitation,  et  dès  lors  tous 
ses  efforts  tendent  à  réaliser  les  économies  nécessaires  pour  se  libérer. 
Il  est  clair  que,  si  les  grands  ateliers  s'écartaient  peu  à  peu  des 
cités  populeuses,  les  conditions  dont  nous  venons  de  parler  se  géné- 
raliseraient. Cette  espèce  de  révolution  n  est  pas  sur  le  point  de  s'ac- 
complir; cependant  il  existe  une  tendance  marquée  pour  l'établisse- 
ment des  grandes  manufactures  au  milieu  des  populations  agricoles, 
et  ce  fait  se  remarque  plus  particulièrement  en  Alsace.  C'est  ainsi 
qu'il  sera  possible  de  faire  cesser  l'isolement  de  l'ouvrier,  de  reconsti- 
tuer la  vie  de  famille  et  de  fixer  l'existence  mobile  des  travailleurs  ^. 
L'industrie  manufacturière,  nous  l'avons  dit  plus  haut,  n'est  point  en- 
core arrivée  à  son  expression  définitive  ;  elle  vient  de  naître  et  subira 
par  conséquent  encorjs  de  nombreuses  transformations.  Combien  de 
raisops  ne  militent  pas  en  faveur  de  l'établissement  des  grandes  manu- 
factures ap  milieu  des  populations  agricoles  !  Les  denrées  sont  là  à 
plus  bas  prjx  que  dans  les  villes,  et  la  main-d'œuvre  par  conséquent 
moins  dispendieuse  ;  les  mœurs  se  conservent  mieux,  les  occasions  de 
désor()re  sont  plus  rares,  et  les  conditions  hygiéniques  spnt  infiniment 
meilleures  que  dans  les  cités  populeuses.  L'intérêt  même  du  manufac- 
turief  le  conduira  insensiblement  vers  des  voies  nouvelles,  et  déjà  plu- 
sieurs industries  comprennent  la  nécessité  d'échapper  à  la  pression  des 
populations  urbaines.  Il  y  aura  donc  certainement  sous  ce  rappprt  de 

■  Voyez  la  brochure  de  J.  Zuber  tils  :  Parquets  moyens,  soit  législatifs,  soit  autres, 
peut-on  faire  cesser  fisolement  dans  lequel  se  trouvent  aujourd'hui  les  ouvriers,  les 
attacher  aux  grands  établissements  industriels,  comme  le  propriétaire  est  attaché  au 
sol,  et  contribuer  à  leur  amélioration  sociale  ? 

*  Nous  empruntons  à  la  petite  brochure  de  M .  Zuber  un  passage  qui  nous  paraît  ca- 
ractéristique. «  Dans  le  pays  d'Appenzell,  dit  M.  Zuber.  où  se  fabriquent  ces  belles  mous- 
selines bro<Jées,  répandues  dans  tout  Punivers,  chaque  famille  est  à  la  fois  agricole  et  ma- 
nufacturière; et  puis  elle  possède  des  trésors  que  chacun  peut  se  donner,  et  qui  sont 
la  base  de  son  bonheur  :  elle  est  instruite,  religieuse  et  d'une  sobriété  incroyable.  L'ou- 
Trîer  du  canton  d'Appenzell,  qui  est  cependant  d'une  vigueur  proverbiale,  ne  dé|)ense 
que  33  centimes  par  jour  pour  sa  nourriture.  Cette  nourriture  cou>isleen  trois  repas  de 
lait  assaisonné  de  café  à  la  chicorée,  et  de  pommes  de  terre.  Le  pain  n*apparalt  que  le 
dimanche,  la  viande  aux  grandes  fêtes.  Ce  même  ouvrier  qui  réduit  ainsi  son  salaire 
quand  les  C4rcon«iaDces  TeiEtgentt  et  qui  lutte  pour  ses  produits  industriels  avec  le  monde 
cntitT,  gi^i^ne  cnvir^jn  i  fr.  îj  ti-rit.  par  jouf *  i'*est-à-4lîi'4S  qtpnij  Ir^  ;jil;jîn.'^  vi>î»i  jïion^ 
dit  foît  ^Q;&  ffti*U  ûtf  lui  faut  |>uui-  viviHv  Ams^ï  esKt^  il^u!»  v^ys  mouu^ni^iik  4iril|tilt4>  h 
teM  4e  la  moéem  foniineipi  k  met  u  Tabri  de  la  ml^m.  » 


44  JOURNAL  DES  ECONOMISTES. 

remarquables  transformations  qui  modiGeront ,  nous  n'en  doutons 
pas,  les  préventions  qu'inspire  la  grande  manufacture  à  certains  phi- 
lanthropes. 

Nous  signalerons  ici  un  fait  qui  exerce  une  notable  influence  sur  le 
sort  des  classes  ouvrières:  nous  voulons  parler  des  jours  de  paye.  Dans 
les  manufactures  situées  au  milieu  des  campagnes,  le  choix  de  ce  jour 
est  en  général  assez  indifférent,  parce  que  les  occasions  de  dissipation 
et  de  désordre  sont  moins  fréquentes  que  dans  les  villes.  Mais  dans 
les  foyers  industriels  ce  choix  est  très-important.  Le  samedi  est,  comme 
jour  de  recette,  le  plus  mauvais  de  toute  la  semaine,  en  ce  qu'il  pré- 
cède un  jour  de  repos  qui  est  pour  les  ouvriers  une  occasion  de  dé- 
penses et  un  prétexte  d'oisiveté  qui  se  prolonge  souvent  jusqu'au 
lundi,  quand  la  dissipation  ne  va  pas  au  delà.  Des  manufacturiers  ont 
donc  pensé  qu'il  serait  utile  de  déplacer  le  jour  de  payement  et  de  le 
prendre  au  commencement  ou  vers  le  milieu  de  la  semaine,  en  s'ar- 
rangeant  toutefois  de  façon  que  l'ouvrier  pût  faire  immédiatement 
son  dépôt  à  la  Caisse  d'épargne.  Il  échappe  ainsi  jusqu'à  un  certain 
point  à  la  tentation  du  dimanche.  Ces  mêmes  manufacturiers  ont 
aussi  rapproché,  autant  que  possible,  les  jours  de  payement,  aGn  de  ne 
jamais  laisser  que  de  faibles  sommes  entre  les  mains  des  ouvriers. 
EnGn,  ils  ont  proscrit  tout  payement  dans  les  cabarets,  où  malheureu- 
sement les  entrepreneurs  ne  donnent  que  trop  souvent  rendez-vous  aux 
ouvriers  pour  régler  leurs  comptes.  C'est  un  des  usages  les  plus  perni- 
cieux qui  existent  dans  l'industrie,  à  la  fois  ennemi  de  l'épargne  et 
de  l'ordre,  un  stimulant  actif  pour  l'ivrognerie  et  la  débauche.  On 
comprend  que,  en  présence  d'un  pareil  usage,  tous  les  efforts  des  fa- 
bricants pour  isoler  les  manufactures  aGn  de  détruire  l'agglomération 
des  ouvriers  et  d'arriver  à  leur  moralisation,  demeurent  stériles.  C'est 
donc  une  des  réformes  les  plus  urgentes  à  introduire  dans  l'adminis- 
tration industrielle.  Car  cet  usage,  nous  le  répétons,  est  l'antipode  de 
toute  amélioration,  il  perpétue  tous  les  autres  abus,  et  est  également 
funeste  au  mattre  et  à  l'ouvrier. 

L'agglomération  des  ouvriers  dans  certains  quartiers,  on  le  comprend, 
est  une  cause  de  démoralisation,  et  l'on  trouve  là,  en  général,  beau- 
coup plus  de  désordre  qu'ailleurs.  Le  contact  intime  avec  les  mauvais 
sujets  est  plus  difGcile  à  éviter.  La  malpropreté,  la  grossièreté  des  ma- 
nières et  du  langage,  les  habitudes  d'intempérance  et  d'ivrognerie,  se 
rencontrent  là  le  plus  habituellement.  La  misère  et  le  dénumentsont 
toujours  la  conséquence  inévitable  des  vices  qui  prennent  leur  source 
en  partie  dans  l'agglomération  trop  forte  des  ouvriers.  C'est  une  des 
circonstances  qui  ont  le  plus  frappé  les  manufacturiers  qui  désirent  sé- 
rieusement l'amélioration  du  sort  des  travailleurs.  En  Angleterre,  les 
habitations  de  ceux-ci  ont  même  été  l'objet  d'une  enquête  *  curieuse 

*  Report  of  the  commis tionnen  for  inquiring  into  ihe  state  of  larges  townSf 
andpopvious  districts.  —  Ainsi  on  trouve  dan»  la  paroisse  de  Sainl*Geon;e  (Hanover 


OBSEKVATJONS  SliR  L'ETAT  DES  CLASSES  01  VRIERES.      /,:, 

et  afnigeante,  à  la  suite  de  laquelle  le  Parlement  a  voté  une  loi 
{Building  act)  pour  régler  dans  une  certaine  mesure  la  construction 
des  maisons  destinées  à  loger  les  classes  inrérieures  dans  les  grandes 
cités. 

De  consolantes  expériences  ont  déjà  été  faites  en  France  et  dans 
les  pays  étrangers  pour  procurer  aux  ouvriers,  et  spécialement  aux 
travailleurs  des  manufactures,  des  habitations  plus  saines,  plus  com- 
modes et  plus  spacieuses.  C'est  une  amélioration  qui  dépend  pour  ainsi 
dire  uniquement  de  Tentrepreneur,  car  elle  exige  de  grands  capitaux 
et  des  sacrifices  temporaires  qui  sont  au-dessus  des  facultés  de  l'ou- 
vrier. Dans  plusieurs  localités  de  TAlsace,  les  manufacturiers  ont  fait 
bâtir  des  logements  pour  les  familles  d'ouvriers.  Dans  les  essais  qui 
ont  été  faits  à  Mulhouse,  chacun  de  ces  logements  a  deux  chambres, 
une  petite  cuisine,  un  grenier,  une  cave  et  un  petit  jardin.  Le  prix 
des  loyers  est  fixé  de  12  à  13  francs  par  mois,  prix  bien  inférieur  k 
celui  que  payent  les  ouvriers  pour  des  habitations  beaucoup  moins 
commodes  situées  en  ville  ou  dans  les  environs.  Mais  pour  obtenir  un 
de  ces  logements,  l'ouvrier  s'engage  à  cultiver  le  jardin  de  ses  propres 

square),  à  I^ondres,  1,465  familles,  qui  n*ont  pour  se  loger  que  2,175  pièces,  pourvues  de 
2,510  lits.  Voici  les  détails  de  ceUe  distribution  :  929  familles  n'ont  qu'une  seule  pièce  ; 
408,  deux  chambres;  94,  trois;  17,  quatre  ;  8,  cinq  ;  4,  six  ;  1,  sept,  et  4  huit.  Quantaux 
lits,  ils  sont  repartis  dans  les  proportions  suivantes  :  623  familles  n'ont  qu'un  seul  lit  ; 
638, deux  lits;  154  trois;  21,  quatre;  et  le  reste  un  plus  grand  nombre.  Cet  état  de 
choses  engendre  une  déplorable  immoralité,  et  de  cruelles  maladies  |)arnii  lesquelles  on 
remarque  surtout  des  affections  scrofuleuses  et  des  maladies  de  consomption.  La  di- 
mension des  pièces  habitées  par  les  pauvres  dans  les  environs  de  FielU-Lane  est  de 
2  mètres  50  centimètres  sur  environ  3  mètres,  avec  une  hauteur  de  2  mètres  a  2  mètres 
50  centimètres.  Des  familles  entières  s'y  trouvent  eniass4  es.  Le  loyer  en  est  de  1  franc 
jusqu*à  2  francs  par  semaine,  et  lorsque  ces  pièces  sont  un  peu  plus  spacieuses,  ce  prix 
s'élève  jusqu'à  4  et  5  francs. 

Pour  avoir  une  idée  de  l'influence  qu'exerce  l'exiguité  des  habitations  sur  la  morta- 
lité, on  a  fait  les  rapprochements  dont  voici  les  résultats.  On  a  pris  un  certain  nombre  de 
rues  et  de- places,  habitées  par  des  négociants  et  par  des  professions  savantes.  Dans  l'es- 
pace de  cinq  ans,  il  y  a  eu  dans  ce  quartier  sur  1,432  habitants.  95  décès.  Dans  un  autre 
quartier  où  la  population  est  plus  dense,  sans  cependant  être  exe 'ssive,  et  qui  est  habité 
par  des  marchands  (Respectabie  Tradesmen)^  il  y  a  eu  sur  1,465  habitants  119  décès. 
Dans  Cromer  street,  où  il  y  a  déjà  une  forte  agglomération  d'ouvrieii»,  il  y  a  eu  155 
décès  sur  1,448  habitants.  Eniin,  dans  une  quatrième  circonscription,  exclusivement  peu- 
plée de  pauvres  ouvriers,  la  mortalité  dans  la  même  période  a  été  excessive,  c'est-à-dire 
qu'il  y  a  eu  189  décès  sur  1,386  individus.  Les  enfants  au-dessous  d'un  an  figurent  seuls 
pour  55  dans  le  chiffre  des  morts.  Ainsi  la  mortalité  dans  la  dernière  circonscription  est 
une  fois  pins  forte  que  dans  la  première  Les  maisons  habitées  par  les  classes  inférieures 
manquent  en  général  d'air  et  de  lumière  ;  les  immondices  s'y  entassent,  et  les  cours  elles 
allées  sont  de  véritables  foyers  d'infection.  Le  Building  act  a  priuci|ialement  pour  objet  de 
prévenir  l'enlassemenl  des  populations  dans  les  habitations  malsaines,  de  régler  uniformé- 
ment la  conslruciion  deségouts,  et  certains  détails  des  maisons  paiticulières  de«itinées  anx 
classes  pauvres.  On  trouve  dans  le  rapport  une  série  de  dessins  relatifs  à  la  distribution 
des  eaux,  à  la  Tentilation  des  maisons  et  des  fabriques  à  la  construction  des  égouts,  et 
à  l'établissement  d'édifices  où  on  logerait  collectivement  des  familles  d'ouvriers.  C'est  un 
document  qui  peut  être  consulté  avec  fruit  pour  éclairer  hi  question  qui  s'agite.  Il  est 
cependant  a  regretter  qu'il  n'y  ait  pas  plus  de  clarté  dans  cette  enquête.  Les  résultats  des 
iiUÊiTogatoir^  ne  sont  pas  da&àés,  et  ce  n'est  pas  sans  i^dne  qu'on  parvient  à  retrouver 

llbîl>  girmîtauv  ii*i*4  ctlte  immense  s^érie  iît;  qin^Lïuns  et  cU_"  rii-jujnsi-s  qui  se  rajfjïor- 
tiiii^  wui»  ordre  €l  tiia>uite,aux  sujets  Les  plusdiveiN. 


1 


46  JOURNAL  DES  ËGONOMÎSTES. 

mains,  et  à  envoyer  ses  enrants  à  Técole.  Cette  heureuse  innovation  â 
été  imitée  dans  plusieurs  autres  villes  manufacturières,  et  dans  quel- 
ques grandes  fabriques  situées  dans  les  campagnes.  On  comprend  que 
si  ce  système  pouvait  se  généraliser,  l'ouvrier  non-seulement  serait 
mieux  et  plus  économiquement  logé,  mais  il  serait  ericore  soustrait  à 
une  foule  de  causes  de  misère  et  de  désordre. 

Le  directeur  des  usines  de  la  Yieillé-Montagne.  en  Belgique  ,  a  fait 
construire  un  certain  nombre  de  maisons  destinées  au  logement  des 
ouvriers  :  elles  sont  louées  à  raison  de  60  francs  par  an,  payables  par 
douzièmes,  que  le  locataire  acquitte  dans  les  bureaux  de  l'usine  ' .  Un 
autre  grand  manufacturier  de  la  Belgique  a  également  fait  construire 
des  habitations  pour  ses  ouvriers  :  c'est  H.  Baimond  Biolley.  Baimond- 
Yille  est  une  rue  située  au  pied  d'une  riante  colline  et  au  bord  d'une 
eau  limpide  :  elle  est  composée  de  petites  maisons  bâties  uniformé- 
ment, ayant  cuisine,  grenier,  chambre  à  coucher,  tout  ce  qu'il  faut 
pour  un  ménage,  mais  rien  déplus.  Derrière  chaque  maison  il  y  a  un 
jardin  rempli  de  fleurs  et  de  légumes,  cultivé  par  les  habitants  de  ces 
modestes  demeures  *. 

Puisque  nous  avons  parlé  de  la  Vieille-Montagne  et  des  usines  de 
M.  Biolley,  présentons  quelques  autres  détails  sur  ces  établissements 
qui  sont  dans  une  remarquable  prospérité,  et  dont  les  travailleurs  se 
trouvent  dans  d'excellentes  conditions.  Tous  les  ouvriers  ne  sont  pas  re- 
çus indistinctement  dans  les  ateliers  de  M.  Biolley.  Pour  y  être  admis,  il 
faut  avoir  de  bonnes  mœurs  et  une  réputation  irréprochable.  Mais  aussi 
une  fois  que  l'ouvrier  appartient  à  l'établissement,  son  existence  est 
presque  assurée.  Il  est  soigné  dans  ses  maladies,  et  après  un  certain 
nombre  d'années  de  service  ou  en  cas  d'infirmités,  on  lui  donne  une 
pension  qui  lui  permet  de  finir  tranquillement  ses  jours.  Tout  cela  se 
fait  sans  aucun  prélèvement  sur  les  salaires,  sans  aucune  cotisation,  et 
uniquement  aux  dépens  et  par  les  soins  du  chef  de  l'établissement  ^. 
Dans  les  usines  de  zinc  de  la  Vieille-Montagne,  qui  emploient  environ 
huit  cents  ouvriers,  il  existe  également  plusieurs  combinaisons  émi- 
nemment favorables  aux  travailleurs.  Voici,  entre  autres,  ce  que  dit 
H.  de  Brouckère,  en  parlant  des  salaires,  dans  sa  lettre  adressée  à 
M.  Arrivabene  :  «L'ouvrier  reçoit  d'abord  un  salaire  fixe  et  régu- 
lier ;  en  second  lieu,  il  touche  un  bénéfice  calculé  sur  le  résultat  de 
son  travail;  enfin,  une  fois  par  an,  il  participe  à  un  fonds  de  gratifica- 
tions. Le  bénéfice  est  réel,  parce  que  son  principeest  immuable.  Ainsi 
on  a  pris  pour  point  de  dépurtdu  bénéfice  alloué  au  brigadier  ou  chef 
de  four,  la  production  de  250  kilogrammes  de  zinc,  dans  un  temps  où 


*  Lettre  à  Af.  le  comte  Jean  j^rrivaberuf,  sur  la  condition  det  travaillettrs,  par 
Charles  de  Brouckère,  page  15. 

«  Càup  d'miltur  la  situation  delà  classé  ouvrière  de  Ferviers,  par  A.-J.  Lepas, 
page  55. 

»/Wd.,  p.&3. 


OBSERVATIONS  SUR  L'ÉTAT  DES  CLASSES  OUVRIERES.       41 

le  rendement  général  ne  dépassait  pas  cette  quantité.  Quand  je  suis 
arriiéâ  la  fin  de  1841,  la  production  moyenne  atteignait  288  kilo- 
grammes^ et  le  brigadier  se  faisait  un  bénéKce  de  22  à  23  francs  par 
mois;  en  1844,  le  rendement  était  de  325  kilogrammes,  et  le  briga- 
dier n'eïiiportaH  pas  nloins  de  45  francs  pour  sa  portion  mensuelle  de 
bénéfice  V» 

Voîift  ùh  exetrinle  frappant  de  l'efficacité  des  primes  d^encourage^ 
ment  qu'il  ne  faut  pas  confondre  cependant  avec  l'association.  Les  ou- 
rriers  dont  nous  venons  de  pàtler  ont  reçu  leur  salaire  sous  deux  for- 
mes différentes  :  d'abord  un  prix  fixe,  et  puis  un  prix  éventuel  basé 
sur  un  excédant  de  la  |)roduction.  On  distribue  encore,  à  la  Vieille- 
Montagne,  des  gratifications,  et  le  fonds  de  celles-ci  n'a  pas  été  infé- 
rieur è  67,000  ftancs,  en  1844,  ré|)artis  entre  350  ouvriers.  Cette 
somme  a  été  employée  à  vêtir  les  familles,  à  acheter  des  meubles,  à 
acquérir  de  petites  propriétés,  et  une  portion  a  été  déposée  à  la 
caisse  d'épargne  fondée  par  les  soins  du  directeur  des  usines  de  la 
Vieille-Montagne. 

On  voit  que  le  bien-être  des  travailleurs  peut  très-bien  se  concilier 
avec  la  prospérité  des  établissements  industriels,  et  qu'il  suffit  d'une 
direction  bienveillante  et  éclairée  pour  écarter  les  causes  de  misère 
qu'on  trouve  dans  un  grand  nombre  de  districts  manufacturiers.  Il 
faut  sans  doute  aussi  le  concours  de  l'ouvrier  pour  obtenir  les  effets 
complets  des  bonnes  intentions  de  l'entrepreneur  ;  mais  l'action  est 
bientôt  simultanée,  et  une  fois  les  difficultés  réglementaires  vaincues, 
une  fois  que  les  avantages  des  combinaisons  introduites  par  le  maître 
sont  reconnus,  l'ouvrier  suit  facilement  la  marche  qui  lui  est  tracée, 
et  alors  son  seul  intérêt  détermine  sa  conduite  et  assure  sa  moralité. 

Nous  revenons,  après  cette  digression  sur  les  usines  de  M.  Biolley 
et  de  la  Vieille-Montagne,  aux  habitations  construites  par  les  maîtres 
et  louées  aux  ouvriers.  On  a  prétendu  que  ces  derniers,  en  acceptant 
ce  domicile,  se  mettaient  dans  la  dépendance  du  maître.  C'est  une 
crainte  qui  n'est  aucunement  fondée,  car  dès  que  l'entrepreneur  impo- 
serait des  conditions  onéreuses  à  l'ouvrier,  ce  dernier  le  quitterait,  et 
en  établissant  une  trop  grande  mobilité  parmi  les  travailleurs,  le  fabri- 
cant perdrait  immédiatement  les  avantages  qu'il  retire  des  habitations 
communes.  Car  il  ne  faut  pas  oublier  qu'ici  l'intérêt  est  réciproque. 
Si  le  prix  des  loyers  est  peu  élevé,  il  faut  néanmoins  que  la  location 
se  fasse,  autrement  l'entrepreneuréprouverait  des  pertes  considérables. 
D'ailleurs,  les  fabricants  qui  ont  pris  l'initiative  de  cette  heureuse 
innovation  n'ont  eu  aucune  pensée  directe  de  lucre.  Us  n'ont  pas  non 
plus  voulu  attenter  à  l'indépendance  de  l'ouvrier.  S'ils  avaient  été 
dominés  par  de  pareils  sentiments,  ils  auraient  trouvé  des  moyens  plus 
efficaces  et  moins  dispendieux.  D'un  autre  côté,  il  est  certain  qu'ils 

1  Lâitre  sur  la  condition  des  travailleurs,  par  Charles  de  Brouckère,  p.  35. 


48  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

ont  aussi  consulté  leurs  intérêts  en  établissant  des  habitations  com- 
munes. Ils  ont  compris  qu'en  détruisant  l'agglomération  des  ouvriers, 
ils  éloignaient  de  nombreuses  causes  de  désordre,  et  que,  partant, 
ils  donnaient  une  valeur  plus  grande  aux  travailleurs.  Ils  ont  compris 
aussi  qu'en  louant  ces  habitations  à  un  prix  peu  élevé,  ils  auraient  le 
droit  d'imposer  aux  locataires  des  conditions  de  moralité  et  d'ordre, 
qui  tourneraient  en  déGnitiveau  proGt  de  la  fabrication,  tout  en  étant 
favorables  à  l'ouvrier.  La  disposition  des  habitations  dontnous  parlons, 
outre  qu'elle  présente  de  notables  économies,  favorise  les  exercices 
religieux,  l'instruction  et  l'éducation  des  enfants,  et  permet  des  plai- 
sirs qui  ne  sont  pas  de  nature  à  compromettre  la  moralité  de  l'ouvrier. 
Si  l'on  trouve  que  c'est  là  une  dépendance,  nous  n'y  voyons  pour  notre 
compte  aucun  inconvénient,  et  ih  faudrait  se  faire  une  singulière  opi- 
nion des  rapports  qui  peuvent  exister  entre  les  entrepreneurs  et  les 
ouvriers,  pour  être  alarmé  d'un  pareil  état  de  choses.  Quand  ceux- 
ci  vivaient  autrefois  dans  la  famille  du  mattre,  leur  dépendance  était 
bien  plus  grande  encore  ;  mais  aussi  leur  conduite  était  meilleure  et 
leur  existence  plus  assurée.  Au  surplus,  il  ne  faut  pas  que  le  danger 
soit  bien  grand,  puisque  les  manufacturiers  qui  ont  pris  le  parti  de 
faire  construire  ces  habitations  possèdent  l'élite  des  ouvriers,  et  que 
la  condition  dont  nous  parlons  est  très-recherchée. 

Ce  système  ne  saurait  recevoir  une  application  générale  ;  il  convient 
plus  particulièrement  à  rindustrie  manufacturière  et  aux  populations 
industrieuses  qui  sont  trop  fortement  agglomérées.  Il  pourrait  cepen- 
dant présenter  des  avantages  dans  les  exploitations  agricoles,  et  l'on  a 
déjà  fait  quelques  essais  de  ce  genre,  qui  ont  très-bien  réussi.  Dans 
l'industrie  parcellaire,  les  applications  seraient  plus  difficiles;  il  y  a 
toutefois  certains  cas  où  l'entrepreneur  pourrait  se  charger  de  loger 
l'ouvrier  et  de  lui  fournir  ainsi  l'air  et  l'espace  qui  lui  manquent  ordi- 
naireme.it. 

Nous  savons  que  ce  mode,  connu  en  Angleterre  sous  le  nom  de  Coi-^ 
tage  System^  a  donné  lieu,  de  l'autre  côté  du  détroit,  à  d'assez  graves 
abus,  et  qu'on  lui  attribue,  avec  le  Jrucfc  system\desma\xx  nombreux. 
Mais  il  ne  faut  pas  oublier  qu'en  conseillant  l'établissement  de  ces 


*  Le  Truck  «ytfem était aulrerots  généralement  usité  en  Angleterre;  mais  comme  U 
a  donné  lieu  aux  plus  graves  abus,  il  a  été  supprimé  législativemenl  en  1831,  par  le 
Trtick  act.  Voici  en  quoi  il  consistait  :  le  manuraclurier  ou  le  fabricant  avait  dans  le 
voismage  de  son  usine  un  magasin  pourvu  de  tous  les  objets  nécessaires  aux  ouvriers. 
L*ouvner  prenait  ces  objets  à  crédit,  et  ou  lui  payait  ainsi  son  salaire  en  tout  ou  partie 
en  nature.  JusquMci  il  n*y  avait  pas  eu  d*incouvènient.  Mais  les  fabricants  vendaient  en 
général  les  marchandises  du  Tommyshop,  20ou  25  p.  100  plus  cher  qu*on  ne  lesdébitait 
ailleurs,  et  Touvrier,  constamment  en  avance  sur  son  salaire,  sans  argent  comptant,  était 
par  conséquent  forcé  de  subir  ces  conditions  exorbitantes.  L^  abus  du  7'ruck  System 
étaient  devenus  si  criants,  qu'il  a  succombé  devant  les  réclamations  universelles.  Le 
Truck  act  déclare  nuls  les  payements  faits  en  nature,  et  les  réprime  encore  par  une  pé- 
nalité. Mais  la  loi  est  souvent  éludée,  surtout  dans  les  campagnes.  Le  manufacturier 
paye  le  salaire  de  Touvrier  eu  espèces,  mais  il  trouve  encore  moyen  d*en  faire  un  client 


OBSERVATIONS  SUtt  l/ÉTAT  DES  CLASSES  OUVRIÈRES.       49 

sortes  d'habitations,  nous  admettons,  comme  cela  s'est  fait  jusqu'à  pré* 
sent  en  France  et  en  Belgique,  que  le  fabricant  cherche  de  bonne  foi 
lamélioration  du  sort  de  Touvrier,  et  que  ces  constructions  ne  sont 
point  élevées  dans  une  pensée  blâmable  de  lucre  ou  d'oppression.  On 
n'opère  aucune  retenue  sur  le  salaire  de  l'ouvrier,  et  celui-ci  conserve 
dès  lors  toute  sa  liberté.  D'un  autre  côté,  les  prix  des  loyers,  comme 
nous  l'avons  déjà  dit,  sont  beaucoup  moins  élevés  dans  ces  habita- 
tions qui  ont  une  destination  spéciale,  que  dans  les  maisons  ordinaire- 
ment occupées  par  les  ouvriers.  Aussi  les  craintes  qui  ont  accueilli  cette 
innovation  nous  paraissent-elles  mal  fondées,  et  nous  croyons  que, 
lors  même  qu'elle  donnerait  lieu  à  quelques  abus  partiels,  inévitables 
en  pareille  matière,  elle  rendrait,  par  une  application  générale,  d'im- 
portants services  aux  ouvriers  des  manufactures. 

Nous  n'avons  pas  la  prétention  d'indiquer  toutes  les  améliorations 
qu'on  pourrait  introduire  dans  la  condition  des  classes  ouvrières,  et 
nous  n'avons  pas  non  plus  épuisé  la  série  des  combinaisons  pratiques 
qui  peuvent  concourir  à  ce  but.  Mais  il  nous  semble  que  nous  avons 
indiqué  les  principaux  moyensqui  peuvent  amener  le  progrès,  en  nous 
fondant  constamment  sur  l'expérience  et  en  respectant  surtout  la  li- 
berté du  travail  et  les  lois  naturelles  de  la  production.  Dans  une  ma- 
tière comme  celle  que  nous  venons  de  traiter,  les  théories  ne  sont  pas 
exclues  de  la  discussion  ;  mais  il  serait  téméraire  de  vouloir  leur  donner 
la  priorité  sur  les  faits  et  de  les  substituer  par  une  application  brusque 
au  système  actuel  de  la  production.  Ce  système  n'est  pas  le  fruit  d'un 
moment,  ou  le  résultat  de  combinaisons  purement  spéculatives;  il  em- 
brasse la  tradition  et  les  principes,  la  règle  et  la  liberté,  et  l'expérience 
enfin  qui  nous  présente  une  succession  de  faits,  c'est-à-dire  le  point 
d'appui  le  plus  solide  pour  les  transformations  ultérieures.  Les  révo- 
lutions dans  le  travail  sont  aussi  funestes  que  les  révolutions  dans 
l'ordre  politique.  Le  progrès  exige  des  réformes  et  des  innovations 
sagement  calculées.  En  France,  les  unes  et  les  autres  doivent  être  pui- 
sées dans  nos  institutions  et  dans  l'organisation  actuelle  de  l'industrie. 
Ces  réformes,  comme  nous  l'avons  dit  plus  haut,  "sont  d'une  nature 
complexe,  et  leur  réalisation  appartient  à  la  fois  au  gouvernement, 
au  travailleur  et  au  chef  d'entreprise.  Ces  trois  forces  sont  solidaires 
l'une  de  l'autre,  quoique  chacune  doive  avoir  une  action  particulière. 


du  Tommy  skop,  ei  par  conséquent  ane  viclimo  da  Truek  iystem.  De  celle  fiiçoii,  le 
délit  devient  presque  insaisissable. 

Les  mêmes  combinaisons  ont  souvent  les  cflfets  les  plus  contraires.  Qu*nn  manufacln- 
rier,  et  les  faits  de  œ  genre  existent  en  France,  établisse  des  magasins  pour  Tapprori* 
iionnemenl  des  outriers;  que  ceus-d  ne  puissent  avoir  les  marchandises  qu*au  comp- 
tant, mais  à  des  pris  inférieurs  au  taux  du  commerce  ordinaire,  et  aussitôt  Texistence 
de  ces  magasins  devient  pour  les  travailleurs  un  bienfait  au  lien  d*une  calamité,  ei  Pou* 
trier  trouve  une  ecooooiie  qui  équivaut  au  bénéfice  que  prélève  le  détaillant  oriJinairc. 
Mais  pour  obtenir  ce  résultat,  il  fout  que  le  fabricant  soit  honnête,  éclairé,  et  bien- 
veillant. 


60  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

Cette  action  a  ud  double  caractère  :  elle  est,  d'une  part,  morale  et 
intellectuelle,  et,  de  l'autre,  purement  matérielle  et  économique.  Le 
concours  des  trois  forces  que  nous  invoquons  doit  se  manifester  sous 
ce  double  aspect,  et  alors  on  entrera  d'un  pa$  ferme  dans  le  champ 
des  réformes,  on  rapprochera  le  maître  de  l'ouvrier  et  l'ensemble  des 
producteurs  du  pouvoir,  c'est-à-dire  de  l'autorité.  Ce  pèsera  pas  une 
harmonie  complète  ou  une  fusion  absolue  de  tous  les  intérêts ,  mais 
on  aura  réduit  les  luttes  à  leur  expression  nécessaire  ;  elles  subsiste- 
ront encore  comme  stimulant  et  comme  moyen  d'émulation  et  de  per- 
fectionnement, elles  n'auront  rien  de  destructeur,  rien  d'inique,  et 
la  concurrence  deviendra  ainsi  la  cause  de  toutes  les  améliorations  dans 
la  production,  et  par  conséquent  une  des  sources  du  bien-être  des  po- 
pulations. 

Nous  sentons  très-bien  que  nous  ne  résolvons  pas  le  problème  à  la 
façon  des  socialistes  et  des  philanthropes.  Nous  respectons  les  institu- 
tions et  la  liberté,  et  nous  ne  rançonnons  pas  une  portion  de  la  société 
au  proGtde  l'autre.  Nous  maintenons  ensuite  l'ouvrier  dans  sa  condi- 
tion; nous  lui  conservons  sa  tâche  pénible  et  laborieuse,  et  nous  ne 
visons  pas  aux  moyens  qui  le  dispenseraient  de  la  fatigue  et  du  travail 
pour  le  placer  dans  l'oisiveté  et  l'abondance.  La  nature  humaine  est 
organisée  de  manière  à  rendre  le  travail  indispensable.  Nous  dépendons 
du  monde  extérieur  ;  nous  avons  à  lutter  avec  la  faim  et  la  soif,  avec 
le  froid  et  les  éléments,  et  aucun  de  nos  besoins  ne  peut  être  satisfait 
sans  un  pénible  labeur.  Et  que  serait  le  monde,  que  seraient  les  so- 
ciétés, que  deviendrait  la  dignité  de  l'homme,  quelle  serait  notre  des- 
tinée enGn,  si  le  travail  n'était  pas  une  nécessité  impérieuse  et  si  notre 
existence  n'était  dans  la  création  qu'un  épisode  inerte,  un  phénomène 
passif,  où  le  corps  et  l'esprit  resteraient  dans  un  perpétuel  engourdis- 
sement? Telle  ne  saurait  être  notre  condition  :  nous  sommes  nés  pour 
l'action  et  le  travail,  et  condamnés  à  subir  les  fatigues  et  même  les 
privations.  Mais  Dieu  nous  a  aussi  donné  l'intelligence,  la  raison  et  les 
forces  pour  soutenir  la  lutte,  et  c'est  dans  ces  facultés,  appuyées  par  le 
sentiment  religieux  et  moral,  que  nous  trouverons  les  moyens  les  plus 
sûrs  pour  accomplir  notre  existence  terrestre, 

Théodore  FIX. 


DE  LA  SUPPRESSION  DES  TOUltS.  6| 


"n""-*i"""-T*"'*****^"""'*~*— '~^''*""  *'*-■'' ■'*i"*  "*■'■'-'■■' 1*  11- m — >'ntin'i->->->Tiir»i»%i)V^ji.^;%;i, 


DE  L'INFLUENCE 


DE 


LA  SUPPRESSION  DES  TOURS 

DANS  LES  HOSPICES  D'ENFANTS  TROUVÉS 

SUR  LE  NOMBRE  DES  INFANTICIDES. 

Kaiire  la  à  rAeadéniedes  Sciences  morales  el  poliliijues,  dans  la  s^iinee  du  H  oelobre  1845. 


Dans  ces  vingt  dernières  années,  le  nombre  toujours  croissant  des  enfants 
trouvés  a  commencé  à  éveiller  vivement  l'attention,  à  cause  des  charges  déplus 
en  plus  lourdes  qu'il  faisait  peser  sur  la  société.  L*augmentation  de  ce  nombre 
était  hors  de  toute  proportion  avec  l'accroissement  de  la  population.  Il  était 
évident  que  les  hospices  d'enfants  trouvés  avaient  engendré  une  foule  d'abus. 

Les  recherches  auxquelles  donna  lieu  cet  état  de  choses  firent  connattre  que  le 
mal  était  dans  la  facilité  avec  laquelle  les  enfants  abandonnés  par  leurs  parents 
étaient  admis  dans  les  hospices,  et  surtout  dans  le  mode  d'admission  qui  con- 
sistait dans  le  dépôt  des  enfants  au  tour  K  Diverses  mesures  furent  alors  pro- 


*  Parmi  les  ouvrages  les  plus  Importants  sur  les  enfants  trouvés,  publiés  en  France 
depuis  une  vingtaine  d*années,  on  peut  consulter  les  suivants  : 

ConsidiraHoni  êur  Uê  enfanté  trouvée  danê  les  principaux  États  de  l'Europe,  par 
M.  Benoiston  de  Châteauneuf.  Paris,  1824. 

Mémoire  iur  la  néceêsité  de  reviier  la  législation  actuelle  concernant  tes  enfanté 
trouvés  et  abandonnés,  et  les  orphelins  pauvres,  par  M.  de  Bondy.  Auxerre,  1885. 

Recherches  administratives,  statistiques  et  morales  sur  les  enfants  trouvés ^  les  en^ 
fonts  naturels  et  les  orphelins,  par  rabl>é  A.-H.  Gaillard.  Paris,  1837. 

Sur  la  mortalité  des  enfants  trouvés,  considérée  dans  ses  rapports  avec  le  mode 
d'allaitement,  et  sur  l'accroissement  de  leur  nombre  en  France,  par  M.  Villermé;  Mé- 
moire inséré  dans  les  Annales  d^ hygiène  publique.  Paris,  janvier  1838. 

Histoire  statistique  et  morale  des  enfants  trouvés,  par  MM.  Terme  et  Monfialcon. 
Paris  et  Lyon,  1837.  Pais  les  Nouvelles  considérations  sur  les  enfants  trouvés,  par  les 
mêmes.  Lyon,  1838. 

Des  hospices  d'enfants  trouvés  en  Europe,  et  particulièrement  en  France,  par 
M.  Remacle.  Paris,  1838. 

De  la  bienfaisance  publique,  par  M.  de  Gérando.  Paris,  1839.  —  La  plos  grande  par- 
tie du  tone  II  (près  de  380  pages)  est  consacrée  à  U  question  des  enfiinu  iroavés,  et 
forme  on  traité  complel  de  ta  matière. 

Recherehu  sur  êes  enfasM  trouvés  et  les  enfanU  ittégitimes^  par  M.  de  Gonroff. 


52  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

posées  et  mises  à  exécution.  La  première  fut  le  déplacement,  c'est-à-ilire  l'é- 
change entre  les  divers  arrondissements  d'un  même  département,  ou  entre  des 
départements  voisins,  de  tous  les  enfants  trouvés  et  abandonnés,  en  âge  d'être 
ainst  transportés  sans  inconvénient. 

Appliquée  partiellement  dans  quelques  départements  dés  Tannée  i827,  cette 
mesure  fut  suspendue  pendant  quelques  années,  puis  reprise  et  mise  à  exécu- 
tion d'une  manière  plus  générale  dans  3i  départements,  de  i834  à  1837.  Elle 
eut,  il  faut  le  dire,  sous  le  rapport  financier,  des  résultats  bien  supérieurs  à 
tout  cequ'on  pouvait  espérer.  En  effet,  sur  36,493  enfants  ainsi  déplacés,  16,339, 
ou  45  pour  cent,  furent  retirés  par  leurs  parents  ou  gardés  par  leurs  nourri- 
ciers *. 

Cette  mesure  fut  cependant  l'objet  d'une  réprobation  générale.  Repoussée 
par  Topinion  publique  et  condam  ée  par  les  hommes  éclairés  à  cause  de  son 
caractère  d'injustice  et  d'inhumanité,  elle  fut  déûnitivement  abandonnée. 
D'ailleurs  elle  ne  pouvait  être  efficace  qu'à  la  condition  d'être  ft^uemment 
renouvelée;  puis  elle  était  sans  effet  pour  les  hospices  qui  sont  obligés  d'en- 
voyer lesr  enfants  au  loin,  c'est-à-dire  précisément  pour  ceux  qui  en  reçoiven 
le  plus  grand  nombre.  Enfin  le  déplacement  n'était  qu'un  palliatif  passager; 
il  ne  pouvait  que  remédier  de  temps  en  temps  à  des  négligences  ou  des  er- 
reurs qu'il  aurait  mieux  valu  éviter  par  un  meilleur  mode  d'admission.  Il 
remédiait  momentanément  au  mal,  mais  il  ne  l'attaquait  pas  dans  sa  source. 
Le  mal  résultait  de  cette  supposition  presque  généralement  répandue  en 
France,  de  l'existence  d'une  sorte  de  droit  à  mettre  à  la  charge  dq  pays  tous 
les  enfants  nés  hors  mariage,  et  même  les  enfants  légitimes  dont  /is  parents 
sont  indigents  et  dont  ils  ne  peuvent  ou  ne  veulent  pas  se  charger. 

A  la  faveur  de  ce  préjugé  et  de  l'opinion  qui  regardait  comme  utile,  dans 
l'intérêt  des  enfants  et  même  des  mœurs,  de  mettre  les  hospices  d'enfants  trou- 
vés le  plus  possible  à  la  portée  des  parents  qui  seraient  dans  le  cas  d'y  recou- 
rir, le  nombre  de  ces  établissements  s'était  démesurément  accru  en  France. 
Il  était  de  295  au  i'^  janvier  i8i5.  Dans  la  plupart  des  départements,  chaque 
arrondissement  avait  le  sien  :  quelques-uns  en  avalent  plus  que  d'arrondisse- 
ments. Celui  des  Basses- Alpes  en  compte  jusqu'à  11  «. 

Quelques-uns  de  ces  hospices  n'étaient  que  des  hospices  dépositaires  et  ne 
possédaient  point  de  tours.  Cependant  le  nombre  des  tours  était  très-considé- 
rable, puisqu'il  y  en  avait  ^7  à  la  même  époque.  Beaucoup  de  départements 

Tome  I,  in-8o.  —  Le  premier  volume  de  cet  imporlant  ouvrage,  qui  doit  en  avoir  u^is,  a 
seul  paru. 

Voir  aussi  la  Staiiitique  générale  de  la  France,  publiée  par  le  ministère  de  l'agri- 
cuUurc  et  du  commerce;  Adminiêtration  publique  ;  tome  1. 

Le  Rapport  au  roi  sur  les  hôpitaux,  hospices  et  services  de  bienfaisance,  par  M.  de 
Gasparin,  ministre  de  Tintérieur.  Paris,  avril  1837. 

Les  Rapports  au  Conseil  général  des  hospices  de  Paris,  sur  le  service  des  enfants 
trouvés,  par  M.  Boicervoise,  et  par  la  Commission  du  Conseil.  Paris,  1845. 

Et  le  Rapport  concernant  les  infanticides  et  les  mort-nés  dans  leur  relation  avec 
la  question  des  enfants  trouvés,  par  M.  Remacle.  Paris,  juin  1845,  in-4«.  Ouvrage  ana- 
ysé  plus  loin. 

*  De  la  bienfaisance  publique,  par  M.  de  Gérando.  Deuxième  partie,  livre  I,  cha- 
pitre VIII,  article  7,  tome  IL 

Rapport  sur  les  hôpitaux,  les  hospices  et  les  services  de  bienfaisance,  par  M.  de  Gas- 
parin. 1837,  page  69. 

*  Voir  le  Rapport  concernant  les  infanticides,  par  M.  Remacle,  tableau  L 


n 


DE  LA  SUPPRESSION  DES  TOURS.  53 

en  comptaient  aussi  autant  que  d'arrondissements;  quelques-uns  seulement,  au 
nombre  de  iO,  n'en  possédaient  aucun  ^ 

Le  seul  moyen  d* arrêter  le  mal  était  de  supprimer  une  partie  des  hospices 
dont  le  grand  nombre  était,  en  quelque  sorte,  une  provocation  à  Tabandon  des 
enfants  ;  c'était  surtout  de  fermer  les  tours  dont  l'existence  ouvrait  la  porte  à 
toutes  sortes  d'abus.  Tel  fut  le  parti  qu'on  adopta. 

Cette  mesure  avait  commencé  à  être  appliquée  dans  quelques  départements 
isolés,  dés  Tannée  i825.  De  cette  époque  à  Tannée  1855,  dans  Tespace  de 
10  années,  26  hospices  seulement  furent  supprimés,  et  21  tours  fermés.  La  me- 
sure ne  devint  un  peu  générale  qu'à  dater  de  Tannée  1855,  par  suite  des  re- 
commandations de  Tadministration  supérieure.  Aussi,  dans  les  seules  années 
1835, 1836  et  1837,  69  hospices  dépositaires  et  74  tours  d'exposition  cessèrent- 
ils  d'exister.  Depuis  lors  la  mesure  n'a  pas  cessé  d'être  appliquée,  et  chaque 
année  a  vu  supprimer  quelques  hospices  et  quelques  tours.  C'est  ainsi  que  le 
nombre  des  hospices  n'était  plus,  au  1''  janvier  1844,  que  de  171,  et  celui  des 
tours,  de  104.  Dans  cet  intervalle,  124  hospices  et  125  tours  ont  été  supprimés'. 

Ces  suppressions,  en  ne  nous  occupant  que  de  celles  des  tours,  les  plus  im- 
portantes par  leurs  résultats,  ont  eu  lieu  dans  52  départements.  Dans  ce 
nombre,  25  départements  n'ont  conservé  qu'un  seul  tour,  et  12  les  ont  suppri- 
més complètement.  Comme  déjà  8  départements  n'en  possédaient  aucun  et  que 
14  n'en  avaient  qu'un  seul,  il  en  résulte  qu'au  1"  janvier  1844,  20  départe- 
ments n'avaient  aucun  tour,  et  que  39  n'en  avaient  qu'un  seul.  Les  27  dépar- 
tements restants  ont  entre  eux  65  tours,  quelques-uns  en  ayant  conservé  5, 
et  les  deux  départements  de  la  Meuse  et  de  l'Yonne,  qui  n'en  ont  supprimé 
aucun,  en  ayant  chacun  4. 

Les  résultats  obtenus  par  suite  de  la  suppression  des  tours  ont  été  remar- 
quables. Ainsi  le  nombre  des  expositions  ou  admissions  dans  les  hospices,  qui 
s'était  élevé  en  1831  à  35,865',  est  descendu  par  degrés,  malgré  Ta|igmenta- 
tion  de  la  population,  à  26,352  en  1841.  La  dépense  qui,  en  1832,  s'était  élevée 
à  10,258,799  francs,  non  compris  les  dépenses  intérieures  à  la  charge  des  hos- 
pices qui  sont  elle&-mémes  de  plusieurs  millions,  n'est  plus  pour  l'exercice 
courant,  d'après  les  prévisions,  que  de  7,020,712  francs,  malgré  la  présence 
de  toute  une  nouvelle  catégorie  d'enfants,  celle  des  orphelins  pauvres,  exclus 
auparavant  des  secours  départementaux  ^. 

Cependant,  malgré  les  avantages  qu'elle  présente,  cette  mesure  de  la  sup- 
pression des  tours  a  été  presque  partout  accueillie  avec  défaveur  par  l'opinion 
publique  qui,  en  ce  moment  encore,  se  prononce  contre  elle.  Elle  a  donné 
lieu  à  des  critiques  multipliées. 

On  a  dit,  dés  le  principe,  que  la  fermeture  des  tours  et  les  obstacles  apportés 
au  dépôt  des  enfants,  interdiraient  l'entrée  de  Thospice  à  beaucoup  d'enfants 
qui  auraient  droit  d'y  être  admis,  il  n'en  a  point  été  ainsi.  L'administration 
des  hospices  a  procédé  avec  une  sage  réserve  aux  recherches  qui  doivent  pré- 


*  Rapport  roncfmant  ter  mfantirides^  par  M.  Remacle,  tableau  II. 

^  id^im^  lâhk^iit  I  H  II. 

^  Il  «%i  (aiii,  Ltiutefom,  de  fiifv  ûbecnrin-  que  l6  {:til0yc7il<^  1831  a  ^ai^  im  |>oij  accru  par 

^  \mr  hà  àilntiiti^ni  fféméraie  de  la  i^rantê,  Administi^tinii  fmblir^uei  luriK'  !•  mi*-» 
f  d  k  Htippuri  opwc^raaiif  /et  infttnkiHdu^  *Je  M.  H^^ mat  le,  |ta^^«  le* 


64  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

céder  l*adniis8ion,  et  elle  s'est  montrée  aussi  facile  qu*elle  le  devait  à  Pégard 
de  tous  les  enfants  que  rbumanité  ou  la  morale  faisait  un  devoir  d'accueillir. 

Les  faits  prouvent  d'ailleurs  que  les  enfants  qui  avaient  un  droit  légitime  à 
être  admis  dans  les  hospices  n'en  ont  pas  été  repoussés.  En  effet,  tous  les  au- 
teurs s'accordaient  â  regarder  les  deux  tiers  ou  au  moins  la  moitié  des  expositions 
comme  frauduleuses,  c'est-à-dire  comme  n'étant  nullement  provoquées  par  la 
nécessité  *.  Eh  bien  !  quoique  des  tours  aient  été  supprimés  dans  52  départe- 
ments, le  nombre  des  enfants  déposés  n*a  guère  diminué  que  d'un  quart.  11 
est  encore  de  près  des  trois  quarts  de  ce  qu'il  était  précédemment.  Sous  ce 
rapport,  la  mesure  est  donc  bien  loin  d'avoir  dépassé  la  limite  que  l'humanité 
foisait  un  devoir  de  ne  pas  franchir. 

On  avait  dit  aussi  d'avance  que  la  suppression  des  tours  multiplierait  considé- 
rablement les  expositions  d'enfants  sur  la  voie  publique.  Les  faits  se  sont  char- 
gés de  prouver  tout  ce  qu'il  y  avait  d'exagéré  dans  cette  assertion.  En  effet,  les 
expositions  qui,  avant  l'adoption  des  mesures,  étaient  en  moyenne  au  nombre 
de  82  par  année,  ne  se  sont  élevées  depuis  qu'à  157  *.  Cet  accroissement,  qui 
pourrait  paraître  considérable  si  l'on  compare  seulement  entre  elles  les  deux 
moyennes,  puisqu'il  est  de  57  pour  cent,  cessera  cependant  de  paraître  aussi  im- 
portant si  l'on  fait  attention  qu'après  tout,  ce  n'est  que  55  enfants  exposés  en 
plus  chaque  année  sur  la  voie  publique  pour  toute  la  France.  11  ne  faut  pas 
s'effrayer  d'ailleurs  de  cette  augmentation,  l'inconvénient  étant  moins  grand 
qu'on  ne  pense,  parce  que  l'enfant,  toujours  exposé  avec  précaution  et  de  ma- 
nière à  être  recueilli  le  plus  promptement  possible,  ne  court  ordinairement 
aucun  danger. 

D'ailleurs,  d'après  la  diminution  énorme  survenue  dans  le  nombre  des  en- 
fants trouvés,  la  proportion  de  l'augmentation  des  expositions  est  de  1  enfant 
exposé  pour  473  enfants  qui,  sans  l'adoption  de  la  mesure,  auraient  été  aban- 
donnés par  leurs  parents,  et  qui,  par  suite  de  cette  mesure,  sont  conservés 
dans  leurs  familles.  Or,  si  Ton  réfléchit  à  la  grande  mortalité  qui  subsiste  tou- 
jours parmi  les  enfants  trouvés,  on  voit  que  l'humanité  pourrait  encore  se  fé- 
liciter d'une  mesure  qui,  au  prix  de  quelques  expositions  de  plus,  sauve  cer- 
tainement la  vie  d'un  très-grand  nombre  d'enrants. 

Mais  une  objection  beaucoup  plus  grave  et  dont  la  morale  doit  bien  autre- 
ment se  préoccuper,  a  été  faite  contré  la  suppression  des  tours.  On  a  assuré 
d'avance  que  cette  mesure  aurait  pour  résultat  inévitable  de  multiplier  les 
avortements  volontaires  et  les  infanticides. 

Il  était  impossible  de  rester  indiffèrent  en  présence  d'une  accusation  d'une 
telle  gravité.  Aussi  tous  les  écrivains  qui  se  sont  occupés  des  questions  rela- 
tives aux  enfants  trouvés  ont-ils  porté  toute  leur  attention  sur  celle-ci  >.  Mais 

*  Telles  sont  les  conclusions  auxquelles  arrivent  notamment  MM.  de  Bondy,  Terme  et 
Moflftil'^n,  Remacle,  de  Oérando,  de  Gouroff,  dans  les  ouvrages  cités  plus  haut. 

*  Voir  le  Rapport  de  M.  Remacle,  tableau  X. 

s  La  question  spéciale  des  avortements  parait  cependant  avoir  été  un  peu  négligée.  On 
trouve  bien  le  relevé  des  avortements  commis  chaque  année  en  France,  dans  les  Comptes* 
rendue  de  la  justice  criminelle,  et  M.  Remacle  le  donne  dans  le  tableau  X  du  Rapport 
que  nous  allons  examiner.  Mais  la  question  n'a  pas  été  soumise  à  la  discussion.  Cela  tient 
peut-^re  au  petit  nombre  de  crimes  de  ce  genre  commis  annuellement.  En  effet,  la 
moyenne  annuelle  des  avortements,  qui  n'était  que  de  8  par  année  avant  la  suppression 
des  tours,  n'est  encore  qw  de  U  depuis  ceUe  suppression.  Ce  nombre  n'est  peut-être 


m 


DE  LA  SUPPRESSION  DES  TOURS.  65 

presque  tous,  nous  devons  le  dire,  ont  pensé  que  le  nombre  des  infanticides 
était  indépendant  de  la  suppression  ou  de  la  conservation  des  tours  *.  Des  ar- 
guments de  toutes  sortes  ont  été  apportés  dans  la  discussion.  On  s'est  appuyé 
de  Fautorité  des  économistes,  des  moralistes  et  des  médecins.  Et  cependant  la 
Cause  première  des  infanticides  est  encore  restée  enveloppée  de  mystère. 
Quelques-uns  n'attribuent  ce  ctime  qu'au  sentiment  de  la  honte  ;  d'autres,  au 
contraire,  pensent  que  d'autres  causes  y  poussent  encore  plus  que  la  crainte 
du  déshonneur.  Mais  presque  tous  ajoutent  à  cette  cause  une  espèce  de  dé- 
lire sous  l'influence  duquel  se  trouverait  la  mère  lors  de  la  perpétration  du 
crime.  On  a  dit  aussi  que  l'infanticide  était  généralement  sans  préméditation 
comme  sans  complice,  et  l'efl^t  d'un  instant  d'égarement  plutôt  que  l'œuvre 
de  la  perversité. 

Sans  nier  ce  que  ces  assertions  peuvent  avoir  de  vrai,  et  surtout  la  der- 
nière, je  ne  puis  admettre  que  l'inàinticide  soit  tout  à  fait  sans  préméditation. 
Je  ne  dis  pas  qu'il  y  ait  dessein  arrêté  d'avance  de  la  part  de  la  mère  de  faire 
périr  son  enfant  ;  mais  combien  de  fois  peut-être  cette  idée  n'est-elle  pas  ve- 
nue se  présenter  à  son  esprit  pendant  sa  grossesse  I  C'était  involontairement, 
je  Tadraets.  Mais  qui  ne  sait  quelle  estPinfluence  d'une  pensée  qui  nous  préoc- 
cupe longtemps?  Au  moment  de  Taccouchement,  l'acte  est  sans  doute  Tefiet 
de  l'égarement  ;  mais  cet  égarement  a  été  provoqué  par  les  idées  de  la  mère, 
et  ses  mains  sacrilèges  accomplissent  un  crime  auquel  sa  volonté  ne  parti- 
cipe pas,  mais  sur  lequel  sa  pensée  s'était  peut-être  souvent  arrêtée. 

On  nie  que  la  crainte  du  déshonneur  soit  le  principal  motif  qui  fasse  com- 
mettre rinfanticide.  On  pense  que  la  dureté  du  cœur,  Tamour  de  Tindépen- 
dance,  la  facilité  du  crime,  la  misère,  et  plus  que  tout  cela  peut-être,  l'état  de 
délire  ou  de  fièvre  qui  suit  Paccouchement,  y  poussent  également  et  souvent 
avec  plus  d'énergie,  et  on  part  de  là  pour  soutenir  que  l'eiistence  des  tours 
n'a  aucune  influence  pour  empêcher  le  crime.  Mais  si  c'est  la  dureté  du  cœur, 
l'amour  de  l'indépendance,  la  misère,  qui  le  font  commettre,  le  tour,  en  facili- 
tant l'abandon  de  l'enfant,  n*aurait-il  pas  pour  résultat  de  le  rendre  inutile? 

M.  Remacle,  qui  repousse  surtout  la  crainte  du  déshonneur  comme  cause 
prépondérante,  établit,  d'après  les  documents  ofllciels  conservés  au  ministère 
de  la  justice,  que  les  cinq  sixièmes  des  infanticides  sont  comihispar  des  filles, 
loin  des  \llles,  le  plus  souvent  loin  des  habitations,  an  milieu  des  champs,  à 
la  suite  dune  grossesse  dissimulée  et  d'un  accouchement  clandestin *.  Mais 
dans  ce  soin  de  dissimuler  la  grossesse  et  d'éloigner  tout  témoin  au  moment  de 


aussi  fiible  qn'à  cause  de  la  diflknlté  de  constater  ces  crimes  qui,  par  leur  ualure,  écbap- 
penl  aisément  aus  investigaiicos.  Aussi  s'accorde-t-on  assez  généralemeut  à  les  regar- 
der comme  beaucoup  plus  nombreux  que  le  cbiffre  constaté  ne  l'indique.  M.  de  Gérando 
va  même  jusqu'à  dire  que  le  nombre  des  avortements  est  certainement  plus  élevé  que 
celui  des  infanticides.  «  A  Paris,  dil-il,  ce  nombre  doit  être  très-considérable.  11  y  a  des 
gens  qui  font  métier  d*en  procurer  les  moyens,  n  {De  la  bienfaisance  publique,  deuxiè- 
me partie,  livre  I,  chapitre  vii,  tome  II.) 

>  De  tous  les  écrivains  qui  ont  mité  avec  soin  la  question  des  enfants  trouvés,  Tabbé 
Gaillard  est  peut-être  le  seul  qui  ait  soutenu  que  la  suppression  des  tours  serait  la  cause 
de  la  mort  de  beaucoup  de  nouveau-nés,  et  qu'elle  augmenterait  considérablement  le 
nombre  des  infanticides.  (Voir  ses  Recherches  administratives^  statistiques  et  morale 
sur  lu  enfants  trouvés^  les  enfants  nature  et  les  orphelins.  Vêtis,  1837. 

*  Rapport  eoneememt  tes  infanticides,  elc»  pages  18  et  19. 


&G  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

l'accoucbemeDt,  ne  voit-on  pas  PefTet  de  la  bonté  et  la  crainte  du  déshonneur? 
Ce  motif  aurait  donc  plus  d'influence  que  ne  lui  en  attribuent  les  auteurs  :  ici 
l'opinion  publique  serait  d'accord  avec  les  faits. 

On  répond  à  cela  que  la  mère  qui  veut  cacher  sa  honte  ne  peut  profiter  du 
tour  sans  se  faire  connaître  à  quelqu'un.  A  Tinstant  de  Taccouchement,  le  tour 
D^est  pas  à  sa  portée  ;  elle  ne  peut  y  déposer  elle-même  son  enfant;  il  lui  faut 
un  confident,  c'est-à-dire  une  personne  à  qui  elle  révèle  ce  qu'elle  veut  ca- 
cher à  tout  le  monde.  Si,  jusque-là,  elle  n'a  pas  osé  se  choisir  un  confident, 
alors  au  moment  suprême,  dans  son  état  d'exaltation,  elle  se  détermine  au 
meurtre,  par  le  désir  d'ensevelir  à  jamais  dans  l'ombre  la  faute  qu'elle  a  com- 
mise. Si  elle  n'accomplissait  pas  le  crime  à  Tinstant,  l'enfant  serait  sauvé;  car 
tous  les  renseignements  s'accordent  à  prouver  que  le  crime  est  toujours  cooi- 
mis  au  moment  de  la  naissance,  et  que  la  mère  qui  a  repris  ses  sens,  qui  a 
considéré  son  enfant,  qui  Ta  tenu  dans  ses  bras,  ne  peut  plus  se  décider  à  lui 
arracher  la  vie  qu'elle  vient  de  lui  donner.  Mais  si  d'avance  elle  a  pu  faire  à 
quelqu'un  l'aveu  de  sa  faute,  si  elle  a  consenti  à  se  choisir  un  confident,  alors, 
que  lui  importe  le  tour,  puisqu'elle  ne  s'y  présentera  pas,  et  que  son  enfant 
sera  reçu  sans  que  sa  honte  soit  dévoilée  ? 

Par  conséquent,  si  la  mère  ne  veut  pas  de  confident,  le  tour  ne  peut  lui 
épargner  un  crime,  puisqu'elle  no  peut  pas  y  porter  son  enfant.  Si  elle  en  ac- 
cepte un,  le  tour  est  inutile,  puisque,  avec  ou  sans  tour,  son  enfant  sera  reçu 
et  sa  faute  couverte  du  voile  du  mystère. 

A  ces  considérations  on  ajoute  que,  dans  le  fait,  l'existence  des  tours  ne 
prévient  pas  les  infanticides,  puisqu'avant  l'adoption  des  mesures  qui  ont  en- 
traîné en  France  la  suppression  de  123  d'entre  eux,  il  ée  commettait  en 
moyenne  97  infanticides  par  année  en  France  ^  L'absence  des  tours  ne  les 
multiplie  pas  davantage,  dit-on,  puisque  dans  les  divers  départements  de  la 
France  qui  n'avaient  pas  de  tours,  ou  qui  n'en  avaient  qu'un  seul ,  dans  les 
diverses  provinces  de  la  Belgique  qui  en  avaient  ou  n'en  avaient  pas,  dans  les 
autres  États  de  l'Europe  qui  se  trouvaient  dans  des  conditions  analogues,  le 
nombre  des  infanticides  est  à  peu  près  le  même  par  rapporta  la  population  ^. 

Malgré  toutes  ces  raisons  tendant  à  prouver  que  le  nombre  des  infanticides 
est  complètement  indépendant  du  maintien  ou  de  la  suppression  des  tours, 
l'opinion  publique  a  continué  à  se  préoccuper  vivement  de  cette  dernière 
mesure,  et  à  y  voir  la  cause  de  l'accroissement  notable  qui  s'est  manifesté 
depuis  une  dizaine  d'années  dans  le  nombre  des  infanticides.  Car  cet  accrois- 
sement, quelle  qu'en  soit  la  cause,  a  coïncidé  avec  l'application  qu'on  a  faite 
de  la  mesure  d'une  manière  générale.  C'était  un  fait  trop  évident  pour  qu'on 
pût  le  nier.  Aussi,  ceux  des  Conseils  généraux  qui,  dans  leur  session  de  1844, 
se  sont  prononcés  sur  cette  question,  ont-ils,  en  général,  blâmé  la  mesure. 
Quelques-uns  seulement  ont  demandé  la  substitution  de  bureaux  d'admission 
aux  tours  ;  la  plupart  ont  réclamé  une  législation  nouvelle. 

\ja  vivacité  de  la  controverse  établie  à  ce  sujet  ne  pouvait  permettre  à  l'ad- 
ministration supérieure  d'y  rester  indifl'érente.  Comme  dix  ans  se  sont  écoulés 
depuis  qu'a  commencé  rexpérience  de  la  mesure  attaquée,  il  devenait  possible 


*  Rapport  de  M.  Remacle,  tableau  XV. 

'  Rapport  concernant  let  hfïfanticidet  et  les  mort-néi  dans  leur  relation   avec  la 
question  des  enfanU  trouvés^  |»arM.Remacle.  Paris,  Imprimerie  royale,  juin  1845,  in-4». 


DE  LA  SUPPRESSION  DES  TOURS.  67 

d'en  constater  les  résultats,  bons  ou  mauvais.  Il  ne  s'agissait  que  de  réunir  les 
renseignements  et  de  les  apprécier. 

Tel  est  Tobjet  du  travail  auquel  s*est  livré  M.  Remacle,  et  qui  vient  d'être 
publié  sous  les  auspices  du  ministre  de  Tintérieur.  Cet  important  travail  a  été 
rédigé  d*aprés  les  documents  fournis  par  les  ministères  de  Pintérieur,  de  Ta- 
gnculture  et  du  commerce,  et  d'après  les  comptes-rendus  de  la  justice  cri- 
minelle en  France.  Outre  Texposé  des  résultats  auxquels  est  arrivé  Tauteur, 
et  les  considérations  auxquelles  il  se  livre,  il  renferme  un  assez  grand  nom- 
bre de  tableaux,  offrant  Tensemble  des  relevés  statistiques  qui  lui  ont  servi  à 
établir  ses  calculs,  relevés  qui,  d'après  des  renseignements  particuliers,  au- 
raient toute  Texactitude  que  comportent  de  semblables  documents.  Ces  ta- 
bleaux embrassent  pour  les  infanticides  une  période  de  i9  ans,  commençant 
au  i*'  janvier  18^,  époque  à  laquelle  remontent  les  comptes-rendus  de  la 
justice  criminelle,  jusqu'au  31  décembre  1845,  époque  où  ils  s'arrêtent. 

Dans  ce  travail,  M.  Remacle  a  divisé  les  départements  de  la  France  en  quatre 
catégories,  comprenant  : 

La  première,  52  départements  dans  lesquels  un  certain  nombre  de  tours  et 
d'hospices  dépositaires  ont  été  supprimés  dans  le  cours  de  la  période  ; 

La  seconde,  23  départements  où  il  n'a  été  pris  aucune  mesure  de  ce  genre, 
et  qui  ont  conservé  le  nombre  d'hospices  et  de  tours  qu'ils  avaient  précé- 
demment ; 

La  troisième,  8  départements  qui  n'ont  jamais  eu  de  tours  ; 

La  quatrième  enûn,  3  départements  seulement  qui,  n'ayant  jamais  eu  de 
tours  précédemment,  en  ont  établi,  ou  ont  augmenté  le  nombre  de  ceux 
qu'ils  possédaient  déjà. 

Après  avoir  fait  connaître  dans  les  deux  premiers  tableaux  le  nombre  des 
tours  et  des  hospices  existant  au  commencement  de  la  période,  et  de  ceux 
qui  ont  été  supprimés  pendant  sa  durée,  avec  la  date  de  la  suppression,  et 
après  avoir  donné,  dans  le  troisième,  le  nombre  des  infanticides  commis  dans 
toute  la  France  pour  chacun  des  86  départements  et  pour  chaque  année  de 
la  période,  M.  Remacle  examine  séparément  les  résultats  offerts  par  chacune  des 
quatre  catégories  de  départements. 

De  la  première  partie  de  ce  travail,  il  résulte  d'abord  que,  du  commence- 
ment à  la  fin  de  la  période  de  i9  ans,  il  y  a  eu  une  augmentation  considérable 
dans  le  nombre  des  infanticides  commis  annuellement,  et  que  Taugmentation 
a  été  en  croissant  rapidement  à  partir  de  l'année  1854.  Ainsi  le  nombre  des 
infanticides,  qui,  pour  les  10  années  de  1825  à  1854,  avait  été  représenté  par 
les  chiffres  suivants:  118, 117,  121,  92,  82,  98,  79,  80,  87,  100,  Ta  été  pour 
les  9  années  de  1855  à  1845,  par  ceux-ci  :  119,  155,  128,  129,  147,  157, 161, 
146,  144. 

Cette  augmentation  est  réellement  affligeante,  et  elle  est  de  nature  à  faire 
naître  de  sérieuses  réflexions,  surtout  lorsque  l'on  considère  qu'elle  dépasse 
de  beaucoup  l'augmentation  survenue,  durant  la  même  période,  dans  le  nom- 
bre des  crimes  contre  les  personnes  en  général.  Quelque  déplorable  qu'elle 
soit,  elle  ne  préjuge  rien  cependant  sur  l'influence  du  maintien  ou  de  la  sup- 
pression des  tours,  puisqu'elle  porte  indistinctement  sur  tous  les  départe- 
ments. Pour  prononcer  sur  cette  question,  il  faut  savoir  si  l'augmentation 
porte  également  sur  les  diverses  catégories  de  départements.  C'est  ce  que 
permet  de  faire  le  travail  auquel  s'est  livré  M.  Remacle  dans  ses  tableaux  iv, 


6ê  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

V,  VI,  vn,  viu  et  ix.  Voici,  en  effet,  les  résultats  auxquels  ses  calculs  Ton  eondoit. 
Dans  la  partie  de  la  période  postérieure  à  la  suppression  des  tours,  l'aug- 
mentation moyenne  annuelle  des  infanticides,  par  rapport  à  la  partie  anté- 
rieure, a  été,  comme  suit  : 

Départements  qui  n*ont  jamais  eu  de  tours 0.83 

—  qui  ont  supprimé  des  tours O.iî 

—  qui  n'ont  ni  supprimt^  ni  établi  de  tours 0.44 

—  qui  ont  établi  de  nouveaux  tours 0.61 

(c  C'est-à-dire,  dit  M.  Remacle  S  que  là  où  nous  aurions  dû  naturellement 
rencontrer  une  diminution,  s'il  était  vrai  que  les  tours  d*exposition  prévinssent 
les  infanticides,  nous  trouvons  la  plus  forte  augmentation  qui  existe  dans  les 
quatre  catégories  de  départements. 

a  La  conclusion  à  tirer,  ajoute-t-il,  si  de  pareilles  déductions  n'avaient  be- 
soin d'être  plus  profondément  étudiées,  serait  que  le  nombre  des  infanticides 
est  en  raison  directe  du  nombre  et  du  maintien  des  tours,  au  lieu  de  s'accroître, 
comme  on  l'avait  craint,  à  mesure  que  le  nombre  de  ces  derniers  diminue,  et 
par  le  fait  même  de  leur  suppression.  » 

M.  Remacle,  pensant  que  les  résultats  ainsi  obtenus  pourraient  tenir  uni- 
quement à  la  manière  dont  les  comparaisons  ont  été  établies,  a  voulu  procéder 
d'une  manière  différente,  et  substituer  aux  longues  périodes,  des  périodes  plus 
courtes  et  qui  se  rapprocheraient  davantage  de  la  mise  à  exécution  des  me- 
sures. Il  déclare,  conformément  aux  principes  de  la  statistique,  que  lorsqu'il 
s'agit  de  rechercher  les  grandes  causes  naturelles  des  faits,  il  faut  recourir  aux 
longues  périodes,  et  que  les  résultats  ont  d'autant  plus  de  certitude  que  la 
période  est  plus  longue,  parce  que  toutes  les  causes  accidentelles  s'effacent  et 
disparaissent  dans  l'ensemble. 

Mais  il  pense  que  lorsque  c^est  de  la  cause  accidentelle  elle-même  qu'il  s'agit 
de  constater  l'influence,  il  faut  s'occuper  seulement  de  l'époque  pendant  la- 
quelle elle  a  dû  agir,  afin  de  la  comparer  aux  autres  époques.  Sans  cela  la 
cause  accidentelle  s'affaiblit  et  va  se  confondre  au  milieu  des  causes  générales 
et  naturelles.  La  suppression  des  tours,  si  elle  a  eu  pour  résultat  d'augmenter 
le  nombre  des  infanticides,  lui  parait  être  ime  cause  accidentelle  de  ce  genre. 
Elle  a  dû,  dans  ce  cas,  apporter  une  perturbation  dans  les  habitudes  des  po- 
pulations, et  c'est  dans  les  années  qui  ont  suivi  immédiatement  cette  sup- 
pression que  l'on  peut  le  mieux  en  constater  l'influence. 

On  pourrait,  ce  me  semble,  reprocher  à  ce  raisonnement  de  manquer  un 
peu  d'exactitude.  En  effet,  la  suppression  des  tours,  en  admettant  qu'elle  ait 
dû  exercer  quelque  influence,  n'est  pas  une  cause  accidentelle  et  passagère. 
C'est,  depuis  cette  époque,  pour  les  départements  soumis  à  la  mesure,  ime 
cause  permanente.  On  ne  peut  dire  non  plus  qu'elle  ait  introduit  une  pertur- 
bation momentanée  dans  les  habitudes  des  populations.  L'exposition  d'un  en- 
fant, pour  une  mère  qui  peut  être  poussée  à  commettre  un  infanticide,  n'a  ja- 
mais été  une  habitude.  On  ne  peut  donc  voir  ici  ni  cause  accidentelle,  ni  per- 
turbation passagère  dans  les  habitudes.  Il  n'y  aurait,  depuis  l'exécution  de  la 
mesure,  qu^une  cause  constante. 

Quoi  qu'il  en  soit,  M.  Remacle  a  établi,  dans  chacun  de  ses  tableaux  it  4  ix, 

1  Happorty  etc.,  page  9. 


DE  LA  SUPPRESSION  DES  TOURS.  69 

une  seconde  comparaison  entre  les  deux  années  qui  ont  suivi  la  suppression 
ou  rétablissement  des  tours,  et  les  deux  années  qui  ont  précédé,  et,  pour  les 
départements  où  aucune  mesure  de  ce  genre  n'a  été  prise,  ou  qui  n'ont  jamais 
eu  de  tours,  entre  les  deux  années  qui  ont  suivi  le  milieu  de  la  grande  période 
de  19  ans,  et  les  années  qui  l'ont  précédé.  Il  appelle,  dit-il .  Pattention  sur  les 
résultats  de  ce  second  examen,  qui  lui  inspire  plus  de  confiance  que  le  pre- 
mier. Les  voici. 

L'augmentation  moyenne  annuelle  des  infanticides,  pendant  les  deux  années 
commençant  la  seconde  partie  de  la  période,  comparées  aux  deux  années 
flnissant  la  première,  est  comme  suit  : 

Départements  qui  n'oni  jamais  eu  de  tours 0.06 

—  qui  ont  supprimé  des  lours. 0.40 

—  qui  ont  conservé  leurs  tours 0.95  ^ 

—  qui  ont  élabU  de  nouveaux  tours 1.00 

f  Ainsi,  contrairement  à  Topinion  commune,  dit  M.  Remacle  \  si  le  nombre 
des  infanticides  s'est  accru  ,  de  4825  à  1844,  dans  une  proportion  affligeante, 
sans  doute,  mais  qui,  après  tout,  n'est  autre  que  celle  des  autres  crimes 
contre  les  personnes,  ce  ne  sont  pas  les  départements  dans  lesquels  des  tours 
ont  été  supprimés  qui  ont  le  plus  contribué  à  ce  résultat,  ce  sont  les  autres. 

«J'avais  déjà  constaté  des  résultats  analogues  dans  mon  livre  sur  les  bospices 
d'enfants  trouvés,  publié  en  1858,  ajoute-t-il;  mais  la  persistance  des  mêmes 
faits,  leur  tendance  uniforme  à  travers  les  variations  d'une  longue  période, 
leur  complète  consonnance,  constituent  certainement  l'un  des  phénomènes 
de  l'ordre  moral  les  plus  remarquables  de  notre  temps ,  et  les  hommes  qui 
voudront  s'y  arrêter  ne  pourront  manquer  d'en  être  frappés.  » 

J'ai  été,  en  effet,  vivement  frappé  de  ces  résultats  ;  mais ,  je  dois  Tavouer , 
je  ne  Tai  point  été  de  la  même  manière  que  M.  Remacle.  Quoique  ne  parta- 
geant point  les  idées  exagérées  qui  ont  cours  dans  le  public  à  l'égard  du 
maintien  ou  de  la  suppression  des  tours,  je  n'avais  pu  cependant  parvenir  à 
me  convaincre  qu'une  mesure  aussi  grave  que  la  suppression  dût  être  tota- 
lement dépourvue  d'influence  sur  le  nombre  des  infanticides.  Admettre  cette 
absence  complète  d'influence  me  semblait  une  supposition  contraire  à  la 
saine  raison;  admettre  une  influence  opposée,  m'aurait  paru  uneénormité. 

Je  me  suis  rappelé  alors  ce  que  M.  Remacle ,  lui-même,  avait  écrit  dans  son 
précédent  ouvrage  *  :  «  Les  cbifl'res  qui  donnent  un  démenti  au  bon  sens,  sont 
ordinairement  trompeurs  »,  et  j'ai  commencé  à  craindre  que  ce  grave 
écrivain  n'eût  involontairement  commis  quelque  erreur. 

J'ai  donc  repris  tous  les  calculs  de  M.  Remacle ,  et,  je  le  dirai  tout  de  suite , 
quel  n'a  pas  été  mon  étonnement ,  lorsque  je  suis  arrivé ,  non  pas  à  des  résul- 
tats diiTérents,  mais  à  des  résultats  diamétralement  opposés  !  Uabitué  aux  er- 
reurs de  la  statistique ,  et  sachant  combien  elle  égare  ceux  qui  n'en  manient 
pas  les  chifiTres  avec  assez  de  prudence ,  j'ai  hésité  longtemps  en  présence  do 
résultats  semblables  ;  j'ai  douté  de  moi-même  ;  j'ai  recommencé  mes  calculs  ; 
j'ai  combiné  les  cbifl'res  de  diverses  manières,  et  toujours  je  suis  arrivé  aux 


*  Bappart.  etc.,  page  11. 

•  Des  hospices  dC enfants  trouvés  en  Europe^  et  particulièrement  en  France,  chapi- 
tre vii,  page  114. 


60  JOURNAL  DES  ËCONOMISIES. 

roèmes  résultats,  qui  démentaient  complètement  ceux  que  les  mêmes  éléments 
avaient  fournis  à  M.  Remacle. 

lime  restée  faire  connaître  ces  résultats,  et  à  montrer  comment  y  y  suis 
arrivé. 

D'abord ,  M.  Remacle  dit  que  l'augmentation  affligeante  du  nombre  des 
infanticides  n'est  autre,  après  tout,  que  celle  des  autres  crimes  contre  les 
personnes*.  Et,  en  effet,  dans  le  tableau  comparatif  qu'il  donne*  de  la  pro- 
gression des  crimes  contre  les  personnes  en  général,  et  des  infanticides  en  par- 
ticulier, pour  la  dernière  partie  et  la  dernière  année  de  la  période  comparées 
aux  premières ,  il  trouve  ce  résultat  : 

Dernière  Dernière 

période.  lonée. 

AugmenlaiioD  des  crimes  codU^  les  personnes  eu  général 0.90  0.36 

—  des  infanticides O.Si  O.M 

D*après  ce  calcul ,  M.  Remacle  était  donc  fondé  à  dire  que  la  progression 
dans  les  infanticides  était  la  même  que  celle  des  crimes  contre  les  personnes 
en  général. 

Mais,  pour  arriver  à  ce  résultat,  M.  Remacle  n'a  pas  disposé  son  tableau 
comme  les  autres ,  et  il  n'a  pas  calculé  de  la  même  manière.  Dans  tous  les  ta- 
bleaux où  il  établit  la  progression  des  infanticides  par  départements  et  par 
catégories,  il  partage  Tintervalle  de  49  ans  en  deux  parties  égales,  ou  du 
moins  Tune  antérieure  à  la  suppression  ou  à  l'établissement  des  tours, 
l'autre  postérieure. 

Dans  son  tableau  comparatif  des  crimes  contre  les  personnes  en  général ,  et 
des  infanticides,  il  divise  au  contraire  l'intervalle  de  i9  ans  en  cinq  pé- 
riodes, la  première  de  trois  années  seulement,  et  les  quatre  autres  de  quatre 
années  chacune  ;  et  c'est  la  première  de  ces  périodes  qu'il  compare  avec  la 
dernière.  11  supprime  les  douze  années  intermédiaires  de  1828  à  1839, et  se 
place  ainsi  dans  les  conditions  les  plus  favorables  à  son  système  ;  car  les  in- 
fanticides ,  par  une  raison  inconnue ,  n'ont  pas  suivi  pour  les  diverses  années 
de  la  période ,  une  progression  régulière ,  comme  celle  des  crimes  contre  les 
personnes  en  général  '. 

Ainsi ,  les  trois  années  18iS ,  1826 ,  18:27  qui  forment  la  première  période  du 
XV"  tableau ,  offrent  un  nombre  assez  considérable  d'infanticides ,  qui  s'a- 
baisse brusquement  pendant  les  années  suivantes ,  et  remonte  de  même 
brusquement  vers  1835,  époque  à  laquelle  la  mesure  de  la  suppression  des 
tours  a  commencé  à  être  exécutée  sur  une  assez  grande  échelle.  Ces  trois  pre- 
mières années  se  rapprochent  donc  beaucoup  plus  des  quatre  dernières ,  et  il 
n'est  pas  étonnant  qu'en  les  comparant  ensemble  M.  Remacle  ait  obtenu,  pour 
la  progression  des  infanticides,  un  chiffre  qui  soit  presque  semblable  a  celui 
des  crimes  contre  les  personnes  en  général ,  qui  n'oflVent  pas  la  même  ano- 
malie dans  leur  marche. 

<  Rapport,  elc.,  page  11. 

•  ibid.,  Ubieau  XV. 

>  Celte  anomalie  a  peut-être  en  partie  pour  cause  un  relftcbement  dans  raclivitê  des 
recherches  et  des  poursuites  de  la  part  du  parquet,  à  qui  rautorlié  aurait,  dit-on,  pen- 
dant quelques  années,  consetllt^  de  fermer  un  peu  les  yeux  à  Tégard  de  quelques-unes 


DE  LA  SUPPRESSION  DES  TOURS.  6i 

On  conçoit  qu'il  soit  arrivé  à  un  résultat  analogue ,  en  comparant  entre 
elles  la  première  et  la  dernière  année  de  la  période ,  c'est-à-dire  les  années 
1925  et  1843 ,  tandis  que ,  dans  les  autres  tableaux ,  il  compare  les  années  qui 
avoisinent  le  milieu  de  la  période. 

Voici ,  en  effet ,  le  tableau  de  la  progression  des  crimes  contre  les  personnes 
en  général ,  et  des  infanticides  en  particulier,  pour  les  deux  parties  de  la  pé- 
riode de  19  ans. 


CRIMES  CONTRE  LES  PERSONNES  EN  GÉNÉRAL. 


De  1825  Ji  1834 
De  1835  à  1843 

1.402 
1,771 

1,432 
1,558 

1.417    1,399    1,365 
1,555    1,632    1,597 

INVANTICIDES. 

1,158 
1,622 

1,321 
1,765 

1,561 
1,669 

1,527 

i,ni 

De  1825  à  1834 
De  1835  à  1843 

118 
119 

117 
135 

121         ii2          82 
128       129        147 

98 
137 

79 
161 

80 
146 

87 
lU 

1,557 


100 


Or,  si  nous  comparons  entre  elles,  non  plus  les  trois  premières  années  de 
la  période  avec  les  quatre  dernières ,  ce  qui  n'est  justifié  par  rien,  et  ne  semble 
motivé  que  par  un  désir  involontaire  d'arriver  à  un  résultat  voulu  ;  si  nous 
comparons  donc  les  dix  premières  années  antérieures  à  Tépoque  où  la  mesure 
de  la  suppression  des  tours  a  commencé  à  être  exécutée  en  grand,  avec  les 
neuf  années  postérieures,  ce  qui  est  fondé  en  soi ,  voici  les  résultats  auxquels 
nous  arrivons  pour  l'augmentation  moyenne  annuelle  de  la  dernière  partie  de 
la  période  comparée  à  la  première. 

AogmenlaUon  des  crimes  contre  les  personnes 0.17 

—  des  infanlicides 0.42 

C'est-à-dire  que  Taugmentation  des  infanticides ,  loin  d^étre  seulement  égale 
à  celle  des  crimes  en  général  contre  les  personnes,  comme  l'avance  M.  Re- 
macle,  est  beaucoup  plus -que  doublet 

La  différence  est  bien  plus  grande  encore ,  si ,  au  lieu  de  comparer  entre 
elles  les  années  1825  et  1843,  ce  qui  n'est  encore  justifié  par  rien ,  nous  com- 
parons entre  elles  les  deux  années  qui  ont  précédé  l'application  des  mesures 
et  les  deux  années  qui  ont  suivi ,  comparaison  à  laquelle  on  a  vu  que  M.  Re- 
macle  attachait  la  plus  grande  importance;  nous  obtenons  alors,  pour  les 
deux  dernières  années  comparées  aux  deux  premières,  les  résultats  suivants  : 

AngmenUiUon  des  crimes  contre  les  personnes 0.08 

—  des  infanlicides 0.36 

Ainsi,  dans  les  deux  années  pendant  lesquelles  la  mesure  a  été  exécutée 
d'une  manière  un  peu  générale ,  l'augmentation  dans  le  nombre  des  infanti- 
cides a  été  plus  de  quatre  fois  plus  forte  que  l'augmentation  dans  le  nombre 
des  crimes  contre  les  personnes. 

L'exécution  de  la  mesure  ayant  continué  d'une  manière  assez  active  en 
1857,  si,  afin  de  nous  rendre  compte  de  son  influence,  nous  comparons  entre 
elles  les  trois  années  antérieures  à  l'adoption  des  mesures  et  les  trois  années 
postérieures ,  nous  obtenons  encore  ces  résultats  : 

1  La  différence  serait  tonlefois  un  peu  moins  considérable,  si,  comme  on  rassure,  la 
diroinolioD  des  inHantiddes,  pendant  quelques  années  de  la  première  partie  de  la  pé- 
riode, tenait  en  parUe  à  une  moindre  sévérité  dans  les  poursuites. 


63  JOURNAL  DBS  ÉCŒ^OMISTES. 

Augmentation  des  crimes  contre  les  personnes 0.0& 

—  des  infanticides O.iS 

C*est-à-dire  que,  dans  les  trois  années  durant  lesquelles  s*est  principalement 
opérée  la  suppression  des  tours ,  Taugmentation  des  infanticides ,  sur  les  trois 
années  précédentes ,  a  été  plus  de  hqit  fois  plus  considérable  que  celle  des 
crimes  contre  les  personnes. 

Passons  maintenant  au  mouvement  des  infanticides  pour  les  départements 
des  diverses  catégories. 

Dans  son  tableau  ir*,  consacré  aux  52  départements  qui  ont  supprimé 
des  tours  de  i825  à  1845,  M.  Remacle  donne  d*abord,  dans  une  pre- 
mière colonne ,  la  date  de  la  suppression  pour  chaque  département.  Dans 
une  seconde  colonne ,  il  fait  connaître  le  nombre  des  infanticides  commis  dans 
chacun  de  ces  départements  de  puis  l'année  1825,  commencement  de  la  période , 
jusqu'à  répoque  de  la  suppression,  et,  dans  une  troisième  colonne,  il  donne  la 
moyenne  annuelle  pour  chaque  département.  Dans  les  quatrième  et  cinquième 
colonnes,  il  fait  connaître  de  même  le  nombredes  infanticides  commis  dans  cha- 
que département,  depuis  répoque  de  la  suppression  jusqu'au  !«' janvier  1844, 
fin  de  la  période,  et  il  donne  également  la  moyenne  pour  chaque  département. 
Puis,  dans  une  sixième  colonne,  il  donne  la  différence  entre  lesdeux  moyennes. 
Enfin,  dans  les  trois  dernières  colonnes,  il  donne  le  nombre  des  infanticides 
commis  dans  chaque  départemei.  pendant  les  deux  années  qui  ont  précédé 
la  suppression  et  pendant  les  deux  années  qui  ont  suivi ,  avec  la  différence , 
non  pas  entre  les  deux  moyennes ,  mais  entre  les  deux  nombres. 

Pour  trouver  l'augmentation  ou  la  diminution  survenue  dans  un  départe- 
ment ,  et  pour  révaluer ,  M.  Remacle ,  contrairement  à  tous  les  principes  de 
la  statistique ,  se  contente  de  retrancher  la  plus  petite  moyenne  de  la  plus 
grande ,  ce  qui  lui  donne  un  simple  rapport  par  difliérence ,  au  lieu  de  diviser 
constamment  la  moyenne  de  la  dernière  partie  de  la  période  par  la  moyenne 
de  la  première ,  ce  qui  donnerait  pour  mesure  de  l'augmentation  ou  de  la  di- 
minution ,  un  rapport  par  quotient ,  le  seul  qui  puisse  avoir  de  la  valeur. 

Ainsi,  pour  ne  citer  que  quelques  exemples,  le  département  de  la  Lozère, 
qui  n'a  eu  qu'un  infanticide  en  5  ans  avant  la  suppression ,  ce  qui  donne 
une  moyenne  de  0,55,  en  a  eu  25  en  IG  ans  après  la  suppression,  don- 
nant une  moyenne  de  1,45.  M.  Remacle  trouve  seulement  entre  ces  deux 
moyennes  une  différence  en  plus  de  1,10,  tandis  que  réellement  la  dernière 
moyenne  l'emporte  sur  la  première  de  5,55 ,  c'est-à-dire  que  dans  ce  dépar- 
tement il  y  a  eu  une  augmentation  de  555  pour  100. 

1^  département  de  TOise,  qui  n'a  eu  que  2  infanticides  en  11  ans  avant 
la  suppression,  et  qui  en  a  eu  7  en  8  ans  après  cette  suppression,  n'offre, 
pour  M.  Remacle,  qu'une  différence  en  plus  de  0,75,  tandis  qu'elle  est  de  583 
pour  100. 

On  voit  tout  de  suite  combien  une  semblable  manière  de  calculer  altère 
toutes  les  proportions,  et  s'oppose  même  à  ce  qu'on  puisse  saisir  aucun  rap- 
port. On  comprend  en  effet  que,  lorsque  les  départements  n'offrent  qu'un 
petit  nombre  d'infanticides ,  une  faible  différence,  selon  la  manière  de  procéder 
de  M.  Remacle,  peut  cependant  constituer  dans  le  fait  une  forte  augmentation 
ou  diminution.  Au  contraire,  pour  les  départements  qui  ont   n  grand  nombre 


DE  LA  SUPPRESSION  DES  TOURS.  68 

d^infiuiticîdes,  une  assez  forte  différence  entre  les  chiffres  peut  nWrir  qu'une 
foible  augmentation  ou  diminution  relative. 

Après  avoir  ainsi  opéré  sur  chaque  département  isolément,  M.  Remacle,  re- 
tranchant la  somme  des  diminutions  de  celle  des  augmentations ,  trouve  une 
différeiKïe  qu'il  divise  ensuite  par  le  nombre  des  départements ,  afin  d'avoir 
l'augmentation  moyenne  pour  chacun  d'eux.  11  arrive  ainsi  aune  augmenta* 
tien  de  0,42,  c'est-à-dire  que ,  dans  les  départements  qui  ont  supprimé  des 
tours,*  l'augmentation  moyenne  des  infanticides,  depuis  la  suppression,  ne 
serait  que  de  42  pour  iOÛ. 

Ed  procédant  de  la  manière  que  j'ai  indiquée,  qui  serait  la  seule  rationnelle , 
c'est-à-dire  en  cherchant  le  rapport  entre  les  moyennes,  puis  retranchant, 
de  même  que  M.  Remacle,  les  diminutions  des  augmentations,  et  divisant  le 
reste  par  le  nomhre  des  départements ,  on  arriverait  à  un  résultat  bien  diffé- 
rent; car  l'augmentation  moyenne  serait ,  non  pas  seulement  de  42 ,  mais  de 
7i  pour  iOO. 

Mais  on  ne  saurait  adopter  une  manière  encore  aussi  vicieuse  de  calculer , 
qui  consiste  à  opérer  sur  chaque  département  séparément.  Cette  méthode  est 
contraire  à  la  loi  des  grands  nombres  qui ,  en  faisant  porter  les  calculs  sur  des 
séries,  et  non  plus  sur  des  unités,  fait  disparaître  toutes  les  perturbations 
accidentelles ,  et  ne  donne  à  chaque  chiffre  que  sa  véritable  valeur. 

En  effet,  il  y  a  des  départements  qui  n'ont  jamais  eu  qu'un  très-petit  nom- 
bre d'inlànticides.  Pour  ceux-ci ,  une  augmentation  ou  une  diminution  acci- 
dentelle de  quelques  infanticides  seulement,  tombant  sur  une  courte  période , 
suffit  pour  produire  une  très-grande  différence  entre  les  moyennes.  Pour  d'au- 
tres départements ,  au  contraire ,  qui  ont  toujours  eu  un  assez  grand  nombre 
d'infanticides,  une  augmentation  ou  une  diminution  importante  répartie  sur 
une  période  plus  longue,  produit  une  moindre  différence  entre  les  moyennes, 
n  résulte  donc  de  la  manière  de  calculer  isolément  pour  chaque  département, 
adoptée  par  H.  Remacle,  qu'une  diminution  ou  une  augmentation  de  peu  de 
valeur  en  elle-même  ,  p^  souvent  beaucoup  plus  dans  le  calcul  qu'une  aug- 
BientatioD  ou  une  diminution  réellement  beaucoup  plus  importante. 

Rejetant  donc  tous  les  calculs  que  j'avais  faits  sur  chaque  département  en 
particulier,  et  qui  auraient  donné  une  augmentation  de  7i  pour  iOO,  j'ai 
fait  la  somme  des  infanticides  commis  dans  les  52  départements  de  cette  ca- 
tégorie, pendant  les  années  qui  se  sont  écoulées  entre  l'année  1825,  commen- 
cement de  la  période ,  et  l'année  où  a  eu  lieu,  pour  chacun  d'eux,  la  suppres- 
sion des  tours.  J'ai  trouvé  ainsi  un  total  de  566  infanticides.  Puis ,  faisant  la 
somme  des  années  écoulées  depuis  le  commencement  de  la  période  jusqu'à  la 
suppression  dans  chaque  département,  et  divisant  par  le  nombre  de  départe- 
ments, j'ai  obtenu  la  durée  nnoyenne  de  cette  première  partie  de  la  période 
pour  les  52  départements.  Elle  est  de  10  ans  et  9  mois ,  et  correspond  vers  la 
fin  de  i855.  Divisant  ensuite  le  nombre  de  566  infanticides ,  d'abord  par  le 
nombre  des  départements ,  puis  par  le  nombre  des  années  de  cette  première 
partie  de  la  période ,  j'ai  obtenu  ainsi  la  moyenne  annuelle  des  infanticides, 
pour  chaque  département,  pendant  les  années  qui  ont  précédé  la  suppression. 
EUeestdei,Oi. 

Procédant  de  la  même  manière  pour  l'intervalle  compris  entre  l'époque  de 
la  suppression  des  tours  et  la  fin  de  la  période ,  intervalle  qui  est  de  8  ans 
et 3  mois,  j*ai  trouvé  un  total  de  686  infanticides.  Puis,  divisant  ce  total  par 


64  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

le  nombre  des  départements  et  par  le  nombre  d'années,  j'ai  obtenu  la  moyenne 
annuelle  de  chaque  département  pour  cette  seconde  partie  de  la  période.  Elle 
est  de  i,60  infanticide. 

Enfin ,  divisant  cette  dernière  moyenne  par  la  précédente  pour  obtenir  le 
rapport ,  on  trouve  que  la  moyenne  annuelle  de  chaque  département  pendant 
la  seconde  partie  de  la  période  remporte  sur  la  moyenne  annuelle  de  la  pre- 
mière partie  de  0,59,  ou  59  pour  iOO*. 

Cechifîre,  bien  supérieur  à  celui  qu'a  trouvé  M.  Remacle,  donne  Taug- 
mentation  véritable  des  infanticides  pour  la  catégorie  des  départements  où 
des  tours  ont  été  supprimés.  Or,  Taugmentation  des  infanticides  dans  toute  la 
France,  pour  cette  partie  de  la  période,  n'est  que  de  42  pour  100.  Les  dépar- 
tements où  des  tours  ont  été  supprimés  dépassent  donc  considérablement 
cette  moyenne. 

M.*Remacle  attachant,  comme  on  Ta  vu,  une  grande  importance  aux  résul- 
tats offerts  par  les  deux  années  qui  ont  précédé  et  les  deux  années  qui  ont 
suivi  la  suppression  dans  chaque  département ,  nous  avons  dû  le  suivre  dans 
ses  calculs  à  ce  sujet.  Mais  cet  observateur,  on  ne  sait  pourquoi ,  n'a  point 
une  manière  uniforme  de  procéder;  il  en  change  à  chaque  instant  sans  qu'on 
puisse  en  connaître  la  cause. 

Ainsi ,  précédemment  il  prenait  la  différence  entre  les  moyennes  des  années 
antérieures  et  postérieures  à  la  suppression ,  ce  qui  était  déjà  très-défectueux. 
Maintenant,  il  se  contente  de  prendre  pour  chaque  département  la  différence 
entre  les  sommes  des  infanticides,  dans  les  deux  années  avant  et  les  deux  an- 
nées après.  11  arrive  ainsi  à  des  chiffres  qui ,  bien  que  portant  sur  deux  an- 
nées seulement ,  sont  beaucoup  plus  élevés  que  les  précédents ,  chiffres 
d'autant  plus  exagérés  qu'il  ne  prend  ni  la  moyenne  des  deux  années,  ni  le 
rapport  entre  les  deux  moyennes.  C'est  ainsi  qu'il  trouve  que  Taugmentation 
moyenne  pour  ces  deux  dernières  années  seulement  est  de  0,40  ou  40pour  iOO. 

Rien  n'était  plus  aisé  que  de  rectifier  ce  calcul.  Il  a  suffi  de  faire  le  total 
des  infanticides  pendant  les  deux  années  avant  la  suppression ,  qui  est  de  129, 
et  celui  des  deux  années  suivantes ,  qui  est  de  149.  En  cherchant  ensuite  le 
rapport  entre  ces  deux  nombres,  comme  précédemment,  on  trouve  que 
l'augmentation  moyenne  annuelle,  pour  les  deux  dernières  années,  est  de  0,15 
ou  15  pour  100. 

Ici  la  vérité  semble  donner  raison  à  la  thèse  soutenue  par  M.  Remacle;  mais, 
avant  de  tirer  aucune  conclusion  de  ce  dernier  nombre  et  des  chiffres  pure- 
ment arbitraires  et  sans  signification  de  cet  auteur,  il  faut  attendre  le  résultat 
de  la  comparaison  des  mêmes  années  pour  les  départements  des  autres  ca- 
tégories. 

Le  tableau  ix*  du  rapport  est  consacré  à  la  catégorie  des  départements  qui , 
de  1825  à  1843,  ont  établi  des  tours  d'exposition ,  ou  augmenté  le  nomljre  de 
ceux  qu'ils  possédaient  déjà.  Cette  catégorie  ne  comprend  que  3  départements. 
Or,  il  est  contraire  aux  principes  de  la  statistique  de  comparer  à  de  nom- 
breuses séries  des  séries  aussi  faibles,  où  les  causes  accidentelles  ne  se 

<  CeUe  augmentaiion  de  59  pour  100,  si  différente  de  celle  de  71  obtenue  à  Taide  de 
calculs  sur  les  départements  isolés,  et  de  celle  de  42  trouvée  par  M.  Remacle,  en  opé- 
rant de  même  sur  les  départements  isolés,  mais  en  prenant  simplement  des  différences 
au  lieu  de  chercher  des  rapports,  est  une  des  preuves  les  plus  frappantes  des  erreurs 
auxquelles  peut  conduire  la  statistique  lorsqu'on  en  méconnaît  les  vrais  principes. 


n 


DE  LA  SUPPRESSION  DES  TOURS.  65 

compensent  pas,  et  où  une  seule  de  ces  causes  accidentelles  suffit  pour  trou- 
bler tous  les  calculs. 

Cest ,  en  efTet ,  ce  qui  a  lieu  pour  cette  catégorie  où  figure  le  département 
d'Ule-et-Vilaine ,  département  tout  exceptionnel  en  quelque  sorte ,  puisque , 
un  seul  excepté ,  c*est  celui  qui  présente ,  pour  toute  la  France,  le  plus  grand 
nombre  d'infanticides.  11  y  a  eu  de  plus  dans  ce  département  un  tour  succes- 
sivement ouvert  et  fermé  dans  la  première  partie  de  la  période.  Nous  ne  pou- 
Yons  donc  attacher  aucune  importance  aux  résultats  offerts  par  une  aussi  faible 
catégorie  de  départements.  Suivons  cependant  M.  Remacle  dansses  calculs  pour 
en  relever  les  erreurs. 

Ainsi,  il  établit  que,  pour  ces  5 départements,  Taugmentation  moyenne 
annuelle  de  la  seconde  partie  de  la  période  postérieure  à  l'établissement  des 
tours  est  de  0,61 ,  ou  61  pour  100;  tandis  que,  pour  les  départements  qui  ont 
supprimé  des  tours,  cette  augmentation  n*est,  d'aprèslui,  que  de  42  pour  100. 
Il  y  aurait  donc  pour  ces  derniers  un  avantage  considérable. 

Mats  en  refaisant  le  calcul  de  la  même  manière  que  pour  la  catégorie  précé- 
dente, on  arrive  à  un  résultat  bien  différent  ;  car,  au  lieu  de  cette  augmentation 
de  61  pour  100,  on  n'en  trouve  qu'une  de  25.  Or,  comme  l'augmentation  pour 
les  départements  de  la  première  catégorie,  au  lieu  d'être  de 42  pour  100, 
comme  l'a  trouvé  M.  Remacle,  est  réellement  de  59,  il  en  résulte  que  l'avan- 
tage serait  tout  entier  pour  les  départements  qui  ont  établi  de  nouveaux  tours, 
^Ton  pouvait  attacher  quelque  importance  à  une  catégorie  qui  ne  comprend 
que  trois  départements. 

Ce  qui  prouve  encore  mieux  rimpossibilité  d'arriver  à  un  résultat  de  quel* 
que  valeur  avec  une  série  aussi  faible,  c'est  celui  auquel  est  parvenu  M.  Re- 
macle ,  en  comparant  les  deux  années  antérieures  à  l'établissement  des  nou- 
veaux tours  et  les  deux  années  postérieures.  Il  trouve,  en  effet,  pour  ces 
deux  années,  une  augmentation  moyenne  annuelle  de  100  pour  100.  Or,  le 
croiraitron  ?  ce  qui  lui  a  suffi  pour  tirer  cette  conclusion ,  c'est  un  demi-infan- 
ticide par  département ,  pendant  2  ans,  et  pour  5  départements  seulement. 
Peut-on  tirer,  d'éléments  aussi  faibles,  des  conséquences  aussi  graves  que  celles 
qu'il  se  bâte  d'annoncer  ? 

En  refaisant  le  calcul, au  lieu  de  cette  augmentation  de  100  pour  100,  on 
n'en  trouve  qu'un  de  42  pour  100;  mais ,  je  le  répète ,  il  est  impossible  de  ba- 
ser un  raisonnement  de  quelque  valeur  sur  la  comparaison  de  trois  départe- 
ments et  de  deux  années  seulement. 

Les  deux  catégories  suivantes,  renfermant  un  plus  grand  nombre  de  dépar- 
tements ,  nous  offriront,  surtout  la  première ,  des  résultats  d'une  plus  grande 
valeur.  Les  départements  de  ces  deux  catégories  n'ont  établi  ni  supprimé  au- 
cun tour  pendant  toute  la  durée  de  la  période;  ils  sont  restés  dans  leur  état 
primitif;  mais  les  uns  ont  toujours  eu  des  tours,  et  les  autres  n'en  ont  jamais 
possédé. 

A  l'égard  de  ces  deux  catégories ,  il  n'y  avait  pas  de  division  tracée  pour  la 
période  comme  précédemment ,  puisqu'il  n'y  a  eu ,  à  aucune  époque ,  ni 
suppression ,  ni  établissement  de  tours.  M.  Remacle  a  donc  cm  devoir  la  di- 
viser en  deux  parties  égales,  ce  qu'il  fait  d'une  manière  assez  compliquée,  à 
Faide  de  deux  tableaux  pour  chaque  catégorie  (  v'^  et  vi« ,  vu  et  vin*  ).  Du  reste , 
il  agit  oomme  pour  les  autres  tableaux ,  opérant  sur  chaque  département  iso- 

T*  Xm.  "—  0tttmàre  M«a.  H 


66  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

lément,  au  lien  d*opérer  sur  Tensemble ,  et  se  contentaot  de  prendre  la  difTé- 
rence  des  moyennes  partielles ,  au  lieu  de  chercher  leur  rapport. 

La  période  se  composant  d'un  nombre  impair  d'années ,  et  le  milieu  cor- 
respondant au  milieu  de  Tannée  i834,  M.  Remacle ,  pour  comparer  les  deux 
années  avant  et  les  deux  années  après ,  opère  de  même  d'une  manière  com- 
pliquée. Mais ,  de  même  que  pour  les  autres  catégories ,  il  se  contente  ici  de 
prendre  la  différence  des  nombres  des  infanticides  pour  chaque  département, 
au  lieu  de  chercher  les  moyennes  annuelles  et  leur  rapport. 

Il  est  ainsi  arrivé  aux  résultats  suivants  : 

Pour  les  25  départements  qui  ont  conservé  leurs  tours  sans  en  augmenter 
ni  en  diminuer  le  nombre ,  Taugmeutation  moyenne  annuelle  pendant  la 
dernière  partie  de  la  période  est  de  0,^  ou  41  pour  iOO ,  tandis  que  pour  les 
8  départements  qui  n'ont  jamais  eu  de  tours,  Taugmentation  n'est  que  de  0,25 
ou  25  pour  100. 

D'après  ces  chiffres ,  comparés  à  ceux  qu'a  trouvés  M.  Remacle  pour  les  au- 
tres catégories ,  l'avantage  serait  tout  entier ,  comme  on  le  voit ,  d'abord 
pour  les  départements  qui  n'ont  jamais  eu  de  tours .  puis  pour  ceux  qui  en 
ont  supprimé.  La  plus  forte  augmentation  serait,  au  contraire,  pour  ceux  qui 
ont  conservé  leurs  tours ,  et  surtout  pour  ceux  qui  en  ont  établi  de  nouveaux. 

La  comparaison  des  années  du  milieu  de  la  période,  c'est-à-dire  des  années 
voisines  de  l'exécution  des  mesures ,  rend  ces  résultats  bien  plus  significatifs 
aux  yeux  de  M.  RemaNCle. 

Ainsi,  pour  les  départements  qui  ont  conservé  leurs  tours ,  l'augmentation 
des  deux  années  qui  ont  suivi  le  milieu  de  la  période  est  de  0,95  ou  95  pour 
100,  tandis  que,  pour  les  déparlements  qui  n'ont  jamais  eu  de  tours, 
l'augmentation  calculée  par  lui  n'est  que  de  0,06  ou  6  pour  iOO. 

On  le  voit,  l'infériorité  et  la  supériorité  resteraient  du  même  côté,  mais 
avec  des  différences  encore  plus  frappantes. 

J'ai  dû  refaire  tous  ces  calculs  comme  les  précédents ,  et  voici  de  quelle 
manière  j'ai  procédé. 

Pour  la  catégorie  des  départements  qui  ont  supprimé  des  tours ,  la  pé- 
riode  de  i9  ans  est  divisée  en  deux  parties  inégales  :  l'une  de  40  ans  et  9 
mois,  antérieure  à  la  suppression ,  et  l'autre  de  8  ans  et  5  mois,  postérieure 
à  la  suppression.  Pour  avoir  des  termes  de  comparaison  égaux,  il  fiillait  donc 
pour  les  départements  qui  n'ont  ni  établi  ni  supprimé  de  tours ,  diviser  la 
période  en  deux  parties  correspondantes  ;  c'est  ce  que  j'ai  fait,  en  cherchant 
la  somme  des  infanticides  d'abord  dans  les  onze^premières  années  de  182.^  à 
1855,  puis  dans  les  huit  dernières  de  1856  à  1845.  Mais ,  comme  il  y  avait  une 
légère  différence  de  trois  mois  entre  les  deux  parties  correspondantes  de  la 
période  dans  les  deux  catégories,  j'en  ai  tenu  compte  dans  le  calcul.  J'ai  ainsi 
trouvé  que  l'augmentation  pour  la  catégorie  qui  nous  occupe  n'était  réelle- 
ment que  de  0,59  ou  59  pour  100 ,  c'est-à-dire  que,  pour  les  départements  qui 
ont  conservé  leurs  tours ,  l'augmentation  du  nombre  des  infanticides  est  in- 
férieure à  l'augmentation  moyenne  pour  toute  la  France. 

J'ai  aussi  cherché  pour  cette  catégorie  l'augmentation  que  présentaient  les 
deux  années  voisines  de  l'exécution  des  mesures.  En  se  plaçant  dans  des  cir- 
constances semblables  aux  précédentes,  on  trouve  que  l'augmentation 
moyenne  annuelle  des  deux  dernières  années ,  au  lieu  d'être  de  95  pour  100, 


DE  LA  SUPPRESSION  DES  TOURS.  67 

D*e$t  véritablemeat  que  de  12,  différence  énorme  qui  vient  prouver  une  fois 
de  plus  à  quelles  erreurs  peut  conduire  une  statistique  mal  faite. 

J'ai  procédé  de  la  même  manière  pour  la  dernière  catégorie,  celle  des  dé- 
partements qui  n'ont  jamais  eu  de  tours.  Mais  je  dois  faire  observer  que  cette 
catégorie  ne  se  con^posant  que  de  8  départements,  elle  est  trop  peu  nombreuse 
pour  que  les  résultats  qu'elle  présente  puissent  avoir  la  même  importance  que 
les  autres. 

L^augmentation  pour  la  dernière  partie  de  la  période,  que  M.  Remacle  avait 
trouvée  être  de  23  pour  iOO,  n*est  que  de  18,  et  celle  des  deux  dernières  années 
intermédiaires  qu*il  avait  trouvée  être  de  6  pour  100,  n'est  que  de  1  pour  100. 
Ce  sont  les  chiffres  qui  s'éloignent  le  moins  de  ceux  qu*a  donnés  cet  observateur  ; 
mais  d'autres  considérations  viendront  changer  les  rapports. 

Résumons  maintenant,  en  les  comparant  avec  les  résultats  obtenus  par 
M.  Remacle,  ceux  que  m'ont  fournis  les  calculs  dont  je  viens  d'exposer  les  bases. 
Je  dois  prévenir  qu'ici  je  ne  m'occuperai,  en  général,  que  des  faits  résultant 
de  la  comparaison  des  deux  grandes  parties  de  la  période  de  dix-neuf  ans,  et 
très-peu  des  deux  années  intermédiaires.  Outre  les  raisons  que  j'ai  données 
pour  cela,  on  sait  que  la  statistique  fournit  des  données  d'autant  moins  sûres 
qu'elle  embrasse  de  plus  courtes  périodes.  D'ailleurs,  le  parallèle  ne  peut  pas 
porter  ici  sur  des  années  exactement  correspondantes  dans  les  diverses  caté- 
gories; les  circonstances  ne  sont  donc  pas  semblables. 

Je  négligerai  aussi  la  catégorie  des  départements  où  de  nouveaux  tours  ont 
été  établis,  parce  qu'elle  ne  contient  que  5  déparlements.  Ils  sont  d'ailleurs 
en  quelque  sorte  exceptionnels,  puisque,  pour  la  durée  entière  de  la  période, 
le  nombre  de  leurs  infanticides  dépasse  de  56  pour  100  la  moyenne  des  infan- 
ticides de  tous  les  autres  départements  de  la  France. 

11  faut  même  remarquer  que,  parmi  les  trois  autres  catégories  dont  nous  nous 
occuperons  exclusivement,  celle  des  départements  qui  n'ont  jamais  eu  de  tours 
est  bien  loin  d'avoir  la  même  importance  que  les  autres,  puisqu'elle  ne  com- 
prend que  8  départements. 

L'augmentation  moyenne  annuelle  trouvée  par  H.  Remacle,  était  comme 
suit  : 

Poar  les  Foar  la  dernière 

deux  années  partie 

iniermédiaires.  de  la  période. 

Départements  qui  n^ont  jamais  eu  de  tours 0.06  0.S3 

—  qui  ODt  supprimé  des  tours O.iO  0.42 

—  qui  ont  conservé  leurs  tours 0.95  o.U   . 

D'après  les  nouveaux  calculs  elle  est  comme  suit  : 

Dt'partemeuts  qui  d'odI  jamais  eu  de  tours 0.01  0.18 

—  qui  ont  conservé  leurs  tours 0.12  0.39 

—  qui  ont  supprimé  des  (ours 0. 15  0.59 

On  voit  qu*à  l'exception  de  la  catégorie  très-peu  importante  des  départe- 
ments qui  n'ont  jamais  eu  de  tours,  les  autres  ont  échangé  leurs  rangs,  et  que 
les  rapports  sont  diamétralement  opposés.  Ainsi  l'augmentation  la  plus  forte 
est  pour  les  départements  qui  ont  supprimé  des  toiirs  :  elle  y  est  des  3/5,  tandis 
que  dans  les  départements  qui  ont  conservé  les  leurs»  elle  est  seutoment 


cg  JOURNAL  DES  ECONOMISTES. 

des  2/5.  et,  comme  on  l*a  \'u,  un  peu  au-dessous  de  Faugmentation  moyenne 
pour  toute  la  France  •. 

Si,  au  lieu  de  comparer  uniquement  Taugmentation  relative  des  infanticides, 
nous  en  comparons  le  nombre  absolu  pour  chaque  catégorie ,  voici  de  quelle 
manière  ils  étaient  classés,  sous  le  rapport  de  la  moyenne  annuelle  par  dépar- 
tement, dans  la  première  partie  de  la  période  : 

Moyeoiie  anouelle 

des  inCiDUcidef 

par  depariement. 

Départements  qui  depuis  ont  supprimé  des  tours 1.01 

—  qui  ont  conservé  leurs  tours 1.05 

--  qui  n*ODt  jamais  eu  de  tours 1.30 

Avant  Texécution  de  la  mesure,  Favantage  était  donc  pour  les  départements 
qui  depuis  ont  supprimé  des  tours.  C'est  chez  eux  qu'il  se  conunettait  le  moins 
d'infanticides.  Il  s'en  commettait  le  plus,  au  contraire,  dans  ceux  qui  n'ont 
jamais  eu  de  tours,  et  la  différence,  il  faut  le  noter,  était  très-considérable.  Il 
est  bon  de  remarquer,  au  reste,  que  dans  les  deux  catégories  de  départe- 
ments qui,  alors,  avaient  des  tours,  le  nombre  annuel  des  infanticides  était,  à 
très-peu  de  chose  près,  le  même,  i,01  et  1,05. 

Depuis  Texécution  de  la  mesure,  voici  quel  est  le  classement  : 

Mojeniie  aDDueDe 

des  ioranlickles 

par  dépanemeot. 

Départements  qui  ont  conservé  leurs  tours I.i6 

—  qui  n'ont  jamais  eu  de  tours 1.54 

—  qui  ont  supprimé  des  tours 1.60 

On  voit  qu'actuellement  le  nombre  des  infanticides  est  le  moins  considé- 
rable dans  les  départements  qui  avaient  des  tours  et  qui  les  ont  conservés,  et 
qu'il  l'est  le  plus  dans  ceux  qui  les  ont  supprimés.  Ceux  qui  n'en  ont  jamais 
eu  occupent  un  rang  intermédiaire. 

Cependant,  comme  les  départements  sont  loin  d'avoir  tous  la  même  popu- 
lation, il  se  pourrait  que  ceux  qui  ont  le  moindre  nombre  d'infanticides  eus- 
sent la  plus  faible  population,  et  que  ce  fût  l'inverse  pour  les  départements  où 
il  s'en  commet  le  plus  :  les  derniers  chiffres  n'auraient  alors  aucune  valeur. 

J'ai  donc  cherché  quel  était  le  rapport  des  infanticides  à  la  population  dans 
chacime  des  trois  catégories.  Voici  quel  était  ce  rapport  avant  la  suppression  : 

1,000  babitaou. 
Départements  qui  ont  conservé  leurs  tours 1  infanticide  sur       388 

—  qui  ont  «t/pprimtf  des  tours —  378 

—  qui  n*ont  jamais  eu  de  tours —  306 

L'avantage,  à  cette  époque,  était  tout  entier  pour  les  départements  qui  depuis 
ont  conservé  leurs  tours.  Mais  ce  que  ce  tableau  offre  de  remarquable,  c'est  que 

«  Pour  les  3  déparlemenls  qui  ont  établi  de  nouveaux  tours  Taugmentation  n'est  que 
d<!  0.25,  ou  1/4 

Pour  les  départements  qui  n'ont  jamais  eu  de  tours,  l'augmentation  est  la  plus  faible, 
puisqu'elle  n'est  que  de  18  pour  100,  ou  moins  de  1/5;  mais,  ainsi  qu'on  le  verra  plus 
loin,  celte  h\b\e  augmentation  tient  précisément  à  ce  que  dans  ces  départements,  qui  ont 
toujours  été  privés  de  tours,  il  se  commettait  déjà  plus  d'infanticides  que  dans  les  autres. 


DE  LA  SUPPRESSION  DES  TOURS.  69 

dans  les  deux  catégories  de  départemeuts  qui,  à  cette  époque,  avaient  des  tours, 
le  nombre  des  infanticides,  par  rapport  à  la  population,  était  sensiblement  égal, 
et  ce  nombre  était  très-faible.  Il  était,  au  contraire,  assez  considérable  déjà 
dans  les  départements  qui  ne  possédaient  point  de  tours. 
Depuis  la  suppression,  voici  quel  est  le  rapport  : 

1,000  babilaots. 
DéparteDients  qui  out  conservé  leurs  tours 1  in£anlicide  sur       i75 

—  qui  n'ont  jamais  eu  de  tours —  363 

—  qui  ont  «upprtmé  des  tours —  239 

On  voit  que  tout  Tavantage  est  encore  resté  aux  départements  qui  ont  con- 
servé leurs  tours,  et  que  toutle  désavantage  est  pour  ceux  qui  en  ont  supprimé. 
Ceux-ci  sont  tombés  de  un  infanticide  sur  378  mille  habitants,  à  un  infanticide  sur 
239  mille.  Ainsi,  en  considérant  le  rappport  absolu  des  infanticides  à  la  popu- 
lation, comme  en  considérant  l'augmentation  relative  du  nombre  des  infan- 
ticides, le  désavantage  est  toujours  du  côté  des  départements  qui  ont  supprimé 
des  tours.  Et  cependant  il  faut  remarquer  que  ces  52  départements  n'ont  pas 
tous  entièrement  supprimé  leurs  tours.  Il  n'y  en  a  que  12  qui  soient  dans  ce 
cas;  25  départements  en  ont  conservé  chacun  4  ;  13  en  ont  conservé  2,  et  entin 
3  en  ont  encore  chacun  3. 

Avant  d'abandonner  ce  sujet,  il  m'a  paru  utile  d'établir  entre  les  départe- 
ments des  diverses  catégories  une  nouvelle  comparaison  sous  le  rapport  de 
la  moralité.  Afin  d'apprécier  le  degré  de  pureté  des  mœurs,  je  n'ai  pas  trouvé 
de  meilleure  échelle  que  le  nombre  des  naissances  illégitimes  dans  chaque  dé- 
partement. Mais  comme  la  population  des  départements  est  fort  différente,  ce 
n'est  point  sur  le  nombre  total  des  naissances  d'enfants  illégitimes  que  j'ai  fait 
porter  la  comparaison  ;  c'est  sur  la  proportion  des  naissances  illégitimes  pour 
un  même  nombre  de  naissances.  J'ai  donc  cherché,  pour  chaque  catégorie  de 
départements,  combien  il  y  a  de  naissances  illégitimes  sur  un  total  de  1,000 
naissances. 

Sur  1,000  naissances  il  y  a  : 

Naisiancef  iHégitines. 
Dans  les  départements  qui  ont  conservé  leurs  tours 77 

—  qui  n*ont  jamais  eu  de  tours 73 

—  qui  ont  supprimé  des  tours 59 

Ainsi  les  départements  qui  ont  conservé  leurs  tours,  où  le  rapport  des  inlan- 
ticides  à  la  population  est  le  plus  faible,  et  où  Taugmentation  du  nombre  des 
inlanticidesest  faible  aussi,  sont  ceux  où  il  y  a  le  plus  de  naissances  illégitimes. 
Au  contraire,  les  départements  qui  ont  supprimé  des  tours,  où  le  rapport  des 
infanticides  à  la  population  est  le  plus  fort,  et  où  l'accroissement  du  nombre 
des  infanticides  est  le  plus  fort  aussi,  sont  ceux  où  il  y  a  le  moins  de  nais- 
sances illégitimes. 

L'augmentation  du  nombre  des  infanticides  et  le  rapport  élevé  de  ce 
nombre  à  la  population,  dans  les  départements  qui  ont  supprimé  des  tours, 
ne  peuvent  donc  pas  être  attribués  à  un  défaut  de  moralité,  puisque  ces  faits 
coïncident  avec  une  plus  grande  pureté  de  mœurs. 

Ce  dernier  fait,  par  exemple,  peut  servir  à  constater  l'influence  sur  les  in- 
fanticides d'une  cause  dont  M.  Remacle  veut  atténuer  l'importance  ;  cest  la 


70  JOURNAL  DES  ECONOMISTES. 

crainte  du  déshonneur  Ml  est  certain  que  là  où  les  mœurs  sont  le  plus  pures, 
où  les  naissances  illégitimes  sont  le  plus  rares,  Topinion  publique  doit  se 
montrer  plus  sévère  pour  les  filles  mères.  Celles-ci  doivent  faire  plus  d'efforts 
pour  cacher  leur  honte,  en  dissimulant  leur  grossesse,  et,  lorsqu'elles  arrivent 
au  terme  fatal,  après  avoir  réussi  à  tenir  leur  position  secrète,  au  moment  su- 
prême, la  funeste  pensée  se  présentée  elles  de  faire  disparaître  par  un  crime 
rindice  accusateur. 

Il  était  impossible,  on  le  voit,  d'arriver  à  des  résultats  plus  opposés  à  ceux 
de  M.  Remacle.  Aussi  ai-je  tenu  à  prouver,  par  les  détails  dans  lesquels  je 
suis  entré,  que  ces  résultats  étaient  basés  sur  des  calculs  approuvés  par  la 
science,  tandis  que  ceux  de  M.  Remacle  sont  contraires  à  tous  les  principes  de 
la  statistique. 

Maintenant  que  conclure  de  ceci  t 

M.  Remacle  trouve  dans  ses  calculs  la  justification  de  la  mesure  adoptée  par 
Tadministration.  Il  a  cru  voir  Taugmeiitation  des  infanticides  être  le  plus  forte 
dans  les  départements  qui  ont  conservé  leurs  tours  ou  qui  même  en  ont  aug- 
menté le  nombre,  et  le  plus  faible,  au  contraire,  dans  ceux  qui  en  ont  sup- 
primé. 11  n'ose  pas  déduire  de  ce  fait  que  les  tours  contribuent  à  augmenter 
le  nombre  des  infanticides,  mais  il  a  voulu  du  moins  établir  que  leur  suppres- 
sion n'avait  pas  ce  résultat.  Il  en  conclut  donc  qu'il  faut  continuer  d'appliquer 
la  mesure,  et  le  ministre  a  paru  donner  son  approbation  à  ces  conclusions, 
en  faisant  imprimer  sous  ses  auspices  le  travail  de  M.  Remacle. 

Craignons  cependant  de  rien  faire  avec  pr^pitation  dans  une  question  aussi 
importante.  Quoique  arrivé  à  des  résultats  contraires,  quoique  les  faits  éta- 
blissent d'une  manière  incontestable  que  le  nombre  des  in^ticides  a  augmenté 
dans  les  départements  où  l'on  a  supprimé  des  tours,  je  me  garderai  bien  de 
conclure  qu'il  faille  les  rouvrir  là  où  ils  ont  été  fermés,  et  en  établir  là  où  il 
n*j  en  a  jamais  eu. 

Les  résultats  sont  positifs  et  parfaitement  concordants.  Cependant  il  ne  faut 
pas  s'en  exagérer  l'importance.  L'augmentation  relative  n'est  pas  telle  qu'on 
doive  songer  à  revenir  sur  ses  pas.  II  ne  faut  donc  point  penser  à  rétablir  les 
tours  dans  les  localités  où  on  est  parvenu  à  les  fermer  malgré  les  difficultés 
que  pouvait  présenter  sur  le  moment  cette  suppression.  Mais  peut-être  ne 
feudrâit-il  pas  se  bâter  d'appliquer  impnidemment  la  mesure  dans  tous  les 
départements  où  elle  n'a  jamais  été  exécutée,  et  retendre  dans  tous  ceux  où 
elle  a  déjà  été  appliquée  en  partie. 

L'opinion  publique,  en  province,  s'est  émue  de  la  suppression  de*  tours,  et 
l'augmentation  notable  survenue  dans  le  nombre  des  infanticides,  coinektaiit 
avec  rexéaition  de  la  mesure,  a  paru  justifier  cette  émotion  qu'il  faut  niêa«- 
ger.  Elle  subsiste  malgré  tout  ce  qui  a  été  dit  et  écrit  pour  la  calnuer;  elle 
saMstera  encore  malgré  la  publication  du  trai  ail  de  M  Remacle,  et  peut-être 
même  à  cause  de  ce  travail,  parce  que  les  laits  s'accordent  malbeoreuseroenC 
pour  e«  contredire  les  assertions.  Il  suffit  pour  cela  d*^  débats  dont  reten- 
tiaseot  presque  à  chaque  se^^sto»  les  mors  des  Cours  d  assises  e*  province. 

Aussi  tout  réoeoMneot,  an  mois  de  juillet  l^\  les  jurés  d^un  départemeol, 

«  Voir  son  «iTTupr  sar  les  ktpiffs  d'en^tUt  ir»mrts  m  Fmrcpt^  ti  partiewHinmttni 


DE  LA  SUPPRESSION  DES  TOURS.  71 

celui  de  la  Dordogne,  où,  il  faut  bien  le  dire,  le  nombre  des  infanticides,  déjà 
considérable  a^ant,  a  plus  que  doublé  depuis  la  suppression  des  tours  S  ont-ils 
cm  devoir,  à  la  fin  de  leur  session,  adresser  une  pétition  au  préfet,  pour  Tin- 
▼iter  à  réclamer  en  leur  nomj,  auprès  de  l'autorité  supérieure,  le  rétablisse- 
medt  des  tours  d'arrondissement,  à  la  fermeture  desquels  ils  attribuent  les 
accusations  d'infanticides  qui  se  multiplient  et  se  représentent  à  chacune  de 
leurs  sessions  •. 

Nous  ne  nous  joindront  pas  aux  estimables  jurés  du  département  de  la  Dor- 
dogne  pour  demander  le  rétablissement  des  tours  fermés.  Mais,  en  s'appûyant 
sur  les  faits,  on  serait  peut-être  fondé  à  demander  qu'en  présence  d'une  expé- 
rience aussi  peu  justificative,  on  ne  s'empressât  pas  d*aller  imprudemment  exé- 
cuter partout  la  mesure,  et  surtout  l'étendre  en  supprimant,  dans  les  dépar- 
tements où  elle  a  été  appliquée,  le  dernier  tour  conservé  jusqu'à  ce  jour.  Et, 
lorsqu'une  expérience  plus  prolongée  sera  venue  définitivement  la  justifier 
et  dissiper  les  craintes  que  les  hommes  éclairés  ont  pu  concevoir,  non  sans 
raison,  on  pourrait  demander  encore  qu'on  y  procédât  avec  toute  lapnidence, 
toute  la  lenteur  possibles,  et  surtout  avec  tous  les  ménagements  que  réclame 
l'opinion  publique. 

Cette  opinion  n*est  pas  toujours  éclairée,  elle  a  besoin  qu'on  lui  fournisse 
les  lumières  qui  lui  manquent.  Mais  elle  a  souvent,  sur  beaucoup  de  points,  un 
sens  intime  des  choses  qu'il  faut  se  garder  de  mépriser,  parce  qu'il  peut  servir 
de  guide.  La  question  des  infanticides  est  peut-être  dans  ce  cas. 

Disons  cependant,  en  terminant,  que,  quelque  affligeante  que  soit  l'augmen- 
tation des  infanticides,  elle  n'est  point  effrayante  comme  quelques  personnes 
se  sont  plu  à  le  dire.  Sans  doute  Taugmentation  relative  est  considérable,  puis- 
qu'elle varie,  selon  la  catégorie  des  départements,  de  18  à  59  pour  100.  Mais 
cette  forte  proportion  tient  précisément  à  ce  qu'il  s'agit  d'un  crime  encore 
assez  limité.  Car,  il  faut  bien  le  reconnaître,  il  ne  s'agit  pour  les  huit  ou  dix 
années  qui  viennent  de  s'écouler,  que  de  50  à  40  infanticides  de  plus  par  an, 
pour  les  départements  qui  ont  supprimé  des  tours,  et  de  50  environ  pour 
toute  la  France. 

Certes  la  morale  a  le  droit  de  s'affliger  de  voir  ce  nombre  d'infanticides 
s'ajouter  chaque  année  au  budget  du  crime.  Mais  la  morale  n'aurait-elle  pas 
d'un  autre  côté  à  se  féliciter  de  la  suppression  des  tours?  Si  l'abandon  d'un 
enfant  par  des  parents  assez  dénaturés  pour  méconnaître  le  plus  doux  et  le 
plus  sacré  des  devoirs,  n'est  pas  un  crime  aussi  odieux  que  l'infanticide,  il 
n'en  est  pas  moins  un  délit  que  la  morale  doit  flétrir.  Or,  ainsi  que  nous  l'avons 
c^mstaté  plus  haut,  la  mesure  de  la  suppression  des  tours  sauve  maintenant 
de  rabandon  plus  de  9,500  enfants  par  année.  C'est  donc  9,500  enfants  à  qui 
elle  conserve  chaque  année  une  famille;  c'est  9,500  délits  qu'elle  épargne  à 
ceux  qui  les  auraient  commis. 

*  En  coDsidérant  la  période  de  dix-neuf  années  qui  a  servi  de  base  à  nos  calculs,  le 
département  de  la  Dordogne  est»  en  effet,  le  second  pour  le  nombre  des  enfanticides.  Il 
n'y  a  qoe  le  département  de  Saôn  e-et-Loire  qui  offre  un  nombre  plus  considérable.  Celui 
d*ille-el-Vilaine,  dont  le  nombre  absolu  des  infanticides  est  plus  élevé,  ne  vient  même 
qu^après  :  car  le  rapport  des  infaulicidcs  à  la  population  n'y  est  que  de  1  infanticide  sur 
183  mille  habitants,  tandis  que  dans  celui  de  la  Dordogne  11  est  de  1  sur  178  mille.  La 
moyenne  annuelle  des  infanticides,  qui,  avant  la  suppression  des  tours,  était,  dans  ce  der- 
nier département,  de  1,80,  s'y  était  ensuite  élevée,  jusqu'au  l»*^  janvier  1844,  à  9,77. 

*  Voir  celte  pétition  dans  VÉcho  de  f^ésone,  journal  de  U  Dordogne,  13  août  1845. 


71  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

De  son  côté,  Thumanité  D*a-t-e]le  pas  aussi  à  se  féliciter?  On  sait  quelle  ef- 
frayante mortalité  existe  parmi  les  enfants  trouvés.  Car,  tandis  que  pour  tous 
les  enfants  en  général  la  mortalité,  dans  la  première  année  de  la  vie,  estbieQ 
inférieure  au  quart,  puisque  d'après  les  tables  de  Du  villard,  où  elle  est  beaucoup 
trop  élevée',  elle  n'est  que  de  23,24  sur  100,  cette  mortalité,  pour  les  enfants 
trouvés,  toutenvarianténormémentd*undépartementàrautre,est,en  moyenne, 
bien  supérieure  au  double  de  la  mortalité  ordinaire*.  Si  donc  de  ces  9,500  en- 
fants que  la  suppression  des  tours  fait  conserver  dans  leurs  familles,  2,000  en- 
viron doivent  y  mourir  dans  la  première  année,  plus  de  4,500  périraient  s*ils 
eussent  été  déposés  à  Thospice.  Il  faut  dire,  il  est  vrai,  que  les  circonstances 
au  milieu  desquelles  naissent  les  enfants  destinésà  l'abandon,  augmententpour 
eux,  même  dans  la  famille,  les  chances  de  mortalité.  Mais  ce  n'est  pas  exagérer 
de  dire  que  la  suppression  des  tours  a  peut-être  contribué  à  sauver  chaque 
année  la  vie  à  près  de  2,000  enfants,  en  leur  conservant  les  soins  d'une  mère. 

En  présence  de  ces  faits,  on  sera  probablement  amené  à  reconnaître  que 
l'accroissement  du  nombre  des  infanticides,  quelque  affligeant  quMl  soit,  n'est 
point  un  fait  aussi  grave  qu'on  aurait  pu  le  croire  sans  les  considérations  pré- 
cédentes. Peut-être  en  conclura-t-on  que  la  mesure  de  la  suppression  des  tours, 
malgré  les  inconvénients  incontestables  qu'elle  présente,  offre  des  avantages 
supérieurs,  et  qui  doivent  en  faire  continuer  Texécution,  bien  qu'avec  beau- 
coup de  prudence  et  de  ménagement.  Peut-être  même  l'administration  pui- 
sera-t-elle,  pour  l'application  de  la  mesure,  une  force  plus  grande  dans  ces 
recherches  où  le  mal  est  exposé  tel  qu'il  est,  sans  déguisement  comme  sans 
exagération,  que  dans  des  publications  où  Ton  fausserait  les  faits  pour  affai- 
blir le  mal. 

Mais  du  moins  qu'on  se  décide  en  parfaite  connaissance  de  cause  ;  qu'on 
sache  à  quoi  l'on  doit  s'attendre  à  l'égard  des  infonticides,  et  qu'on  s'y  résigne. 
Disons  franchement  les  faits;  éclairons  Topinion  publique,  mais  ne  cherchons 
pointa  régarer. 

J.-J.  RAPET. 

<  On  sait  que  les  tables  de  Duvillardidonnent  nne  mortalité  beaucoup  trop  forte.  La 
proportion  des  enfants  en  général  qui  meurent  dans  la  première  année  est  actuel- 
lement très-inrérieure  à  83,24.  Diaprés  les  observations  récentes  elle  serait  seulement 
égale  à  environ  18  pour  100  du  nombre  total  des  naissances.  Mais  le  chiffre  véritable  ne 
ferait  que  rendre  encore  plus  grande  la  disproportion  entre  la  mortalité  ordinaire  des 
enfants  et  celle  qui  a  lieu  parmi  les  enfants  trouvés. 

•  Voir  à;cc  sujet  rexoellent  travail  de  M.  Villermé  Sur  la  mortalité  des  enfants  trou- 
vés, considérée  dans  ses  rapports  avec  le  mode  d^allaitementy  et  sur  V accroissement 
de  leur  nombre  en  France^  inséré  dans  les  Annales  d'hygiène  publique.  Janvier  1838. 


ELEMENTS  DE  L'ECONOMIE  POLITIQUE.  73 

ÉLÉMENTS  DE  L'ÉCONOMIE  POLITIQUE; 

EXPOSÉ  DES  NOTIONS  FONDAMENTALES  DE  CETTE  SCIENCE, 

PAR  M.  JOSEPH  6ARNIER, 

Profefsear  d'économie  polilique  à  rAlbénée  royal  '. 


L'économie  politique  recherche  les  lois  naturelles  de  la  production,  de  la  distri- 
hution  et  de  la  consommation  de  la  richesse  \  et  comme  ces  lois  seraient  indignes 
de  cette  qualification  si  elles  se  trouvaient  en  désaccord  avec  les  règles  de  la 
justice,  il  en  résulte  que  cette  science  n*embrasse  pas  moins  les  intérêts  moraux 
que  les  intérêts  matériels  de  lasociété.  Avancer  cette  proposition,  c'est  dire  im- 
plicitement qu'il  n'est  pas  d'étude  philosophique  dont  les  spéculations  aient  une 
portée  plus  haute,  et  qui  puisse  exercer  une  influence  plus  considérable  sur 
la  prospérité  des  nations  et  le  bonheur  des  individus.  Mais  l'économie  politique, 
appelée  à  produire  de  pareils  résultats,  n'est  pas  celle  que  révent,  sous  le  titre 
vide  et  sonore  d'organisation  du  travail,  les  réformateurs,  simples  ou  ha- 
biles, qui  aperçoivent  dans  la  liberté,  dont  le  régime  n'existe  encore  [complète- 
ment nulle  part,  le  principe  de  toutes  les  souffrances  du  corps  social,  et  qui 
promettent  au  monde  de  l'inonder  de  bonheur,  pourvu  qu'il  se  laisse  façonner 
au  joug  de  l'obéissance  passive  parleurs  mains.  Elle  n'est  pas  davantage  celle 
qui,  empruntant  toutes  ses  inspirations  à  l'esprit  de  parti  ou  à  l'esprit  de  mo- 
nopole, ne  tend  jamais  qu'à  sanctionner  par  des  paroles  astucieuses  les  actes 
que  le  droit  condamne,  et  à  persuader  aux  hommes  qu'il  y  a  séparation 
entre  le  juste  et  l'utile.  Aussi,  le  but  que  poursuit  cette  fausse  science  est>-il 
précisément  le  contraire  de  celui  que  l'économie  politique  cherche  à  atteindre. 
Celle-ci  veut  l'union  des  peuples  et  la  paix,  l'autre  leur  isolement  et  la  guerre  ; 
celle-ci  est  pour  la  répartition  naturelle,  et  par  conséquent  juste,  des  produits 
du  travail,  l'autre  pour  l'élévation  artificielle  des  profits  du  capitaliste  ou  de  la 
rente  du  maftre  du  sol  ;  celle-ci,  enfin,  ne  se  place  jamais  qu'au  point  de  vue 
des  consommateurs,  qui  représentent  tout  le  monde  ou  l'intérêt  général  ;  tandis 
que  l'autre  se  tient  toujours  au  point  de  vue  des  producteurs  en  chef  de  l'in- 
dustrie agricole,  manufacturière  ou  commerciale,  qui  ne  représentent  qu'une 
fraction  de  la  grande  masse  du  peuple  ou  l'intérêt  privé.  Nous  n'en  sommes 
pas  moins  forcé  de  convenir  que  c'est  la  fausse  science  qui  domine  dans  l'ap- 
plication, et  que  la  véritable  est  encore  reléguée  tout  entière,  ou  peu  s  en 
fout,  dans  les  livres  de  ses  fondateurs  ou  dans  les  ouvrages  de  quelques  écri- 
vains qui,  formés  à  leur  école,  comme  M.  Joseph  Garnier,  ont  voué  leur  plume 
a  la  tâche,  plus  noble  que  populaire,  d'en  perpétuer  et  d'en  vulgariser  les 
principes. 

Les  Eléments  â^ économie  politique  du  jeune  professeur  de  l'Athénée  sont  une 
œuvre  de  conscience  et  de  talent  qui  ne  ramènera  pas,  sans  doute,  dans  le  gi- 

*  Paris,  Goillaumin,  libraire, me  Richelieu,  14, 1  vol.  grand  in-18. 


74  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

ron  de  la  vraie  science  les  personnes  qu'en  écartent  leurs  passions  ou  leurs 
intérêts,  mais  qui  est  de  nature  à  ne  pas  rester  sans  influence  sur  les  esprits 
non  prévenus  et  sur  la  raison  de  la  jeunesse  notamment.  Dans  un  siècle  où  Ton 
n'aime  pas  les  gros  livres,  et  où  les  petits  sont  rarement  bons,  ceux  dont  reten- 
due n'effraye  pas,  et  dont  le  mérite  est  digne  de  captiver  le  lecteur,  ne  man- 
quent jamais  de  porter  leur  fruit.  Quand,  ce  qui  est  quelquefois  le  résultat  de 
Pinsuflisance  forcée  de  leurs  développements,  ils  ne  chassent  pas  Tignorance  par 
eux-mêmes,  ils  la  détruisent,  par  voie  indirecte,  en  suggérant  la  pensée  d'ap- 
profondir, dans  les  ouvrages  de  longue  baleine  dont  le  temps  a  consacré  la 
réputation ,  les  vérités  qu'ils  exposent  sommairement.  Les  productions  de 
cette  espèce  sont  donc  toujours  un  service  précieux  rendu  à  la  science,  et  sur 
la  valeur  duquel  il  ne  faudrait  pas  s'abuser,  en  ce  qui  touche  le  volume  dont 
nous  parlons,  par  la  préface  pleine  de  modestie  de  l'auteur,  a  Le  précis  élé- 
mentaire que  je  présente  au  public,  dit  M.  Garnier,  a  seulement  pour  but  d'ap- 
prendre à  lire  dans  les  livres  des  maîtres  et  à  écouter  leurs  leçons.  11  n'a  pas 
plus  de  prétention  que  n'en  indique  son  titre  ;  il  est  destiné  à  servir  de  pre- 
mière lecture  à  ceux  qui  ont  entendu  dire  du  bien  ou  du  mal  de  la  science,  et 
qui  veulent  se  faire  une  idée  exacte  des  questions  qui  font  partie  de  son  do- 
maine, afin  de  lire  ensuite  avec  fruit  les  ouvrages  pour  Tintelligence  desquels 
il  faut  avoir  une  préparation,  sans  laquelle  on  est  exposé  à  se  laisser  égarer,  o 
Cette  modestie  est  assurément  de  très- bon  goût  ;  mais  elle  ne  doit  pas  nous 
empêcher  de  reconnaître  qu'il  n'était  pas  donné  à  tout  le  monde  d'atteindre  le 
but  qui  précède  avec  autant  de  méthode,  de  concision  heureuse  et  de  clarté, 
que  l'a  fait  l'auteur. 

L'ouvrage  de  M.  Garnier  n'est  pas,  en  effet,  du  nombre,  si  grand,  de  ceux 
qui  portent  un  titre  menteur,  une  étiquette  trompeuse.  C'est  un  résumé  som- 
maire, mais  complet,  de  toutes  les  notions  fondamentales  de  la  science  de  la 
richesse,  de  ces  notions  sans  lesquelles  il  est  Impossible  que  les  gouvernants 
réalisent  le  bien  public,  et  que  les  gouvernés  jugent  sainement  de  leurs  inté- 
rêts personnels.  11  suffira  do  le  lire  avec  un  sens  droit  pour  apprécier  toute  l'ini- 
portaoce  de  la  véritable  économie  politique,  et  démêler  instinctivement  com- 
bien sont  fausses  et  dangereuses  les  doctrines  que  lui  opposent  ses  adversaires, 
soit  qu'elles  proviennent  de  la  cupidité  mercantile,  de  Tesprit  de  parti,  ou  d'un 
zèle  philanthropique  aveugle,  qui  accuse  plus  de  sympatbie  pour  les  souffrances 
de  l'humanité,  que  d'aptitude  à  les  guérir. 

Après  quelques  considérations  préliminaires  sur  la  nature  de  la  richesse  et  de 
la  valeur,  lesquelles  auraient  exigé  plus  de  développement  peut-être,  car  rien 
n'est  plus  capital  en  économie  que  la  détermination  bien  précise  des  idées  qui 
se  groupent  sous  ces  deux  mots,  source  principale  de  la  dissidence  des  théories 
de  Quesnay  et  d'Adam  Smith,  l'auteur  aborde  et  décrit,  avec  autant  de  justesse 
que  de  clarté,  le  mécanisme  général  delà  production.  Familier  avec  les  travaux 
de  tous  les  maîtres,  il  ne  pouvait,  sous  ce  rapport,  négliger  ceux  de  M.  Rossi, 
qui  ont  jeté  tant  de  lumière  sur  cette  partie  de  la  science,  et  il  a  su  lesnnettre 
habilement  è  contribution.  Par  suite,  l'action  respective  qu'il  faut  attribuer  à 
la  terre,  au  travail  et  au  capital,  dans  la  formation  de  la  richesse,  se  trouve  ex- 
posée plus  nettement  dans  son  Manuel,  que  dans  tout  aû^e  traité  élémentaire. 
Or,  rien  n'importe  davantage,  au  point  de  voe  pratique,  qu'une  notion  bien 
claire  de  la  nature  et  des  effets  propres  de  chacun  de  ces  trois  instruments  sui 
yeneris  de  la  production.  Si  les  utopistes  la  possédaient,  par  exeo^ie,  ils  n'at- 


ÉLÉMENTS  DE  L'ÉCONOMIE  POL TIQUE.  75 

triboeraieni  pas  au  traTail  des  conséquences  qu11  ne  saurait  produire  qu'à  Taide 
de  la  terre  et  du  capital;  et  ils  s'apercevraient,  sans  doute,  qu'il  est  absurde 
de  demander  aux  gouvernements  de  consacrer  d'une  manière  absolue  le  droit 
am  travail,  quand  la  nature  des  choses,  supérieure  à  tous  les  gouvernements  du 
monde,  décrète  que  Texercice  de  ce  droit  ne  peut  avoir  lieu  que  dans  une  certaine 
mesure,  en  dedans  de  certaines  limites.  Ils  comprendraient,  peut-être,  qu'il 
n'est  pas  plus  étonnant  que  l'homme  civilisé  souffre  par  le  défaut  d'emploi  de 
sa  faculté  de  travail,  qu'il  n'est  extraordinaire  que  l'homme  sauvage,  doué  de 
la  même  faculté,  souffre  ou  périsse  quand  les  circonstances  la  lui  ren- 
dent inutile,  quand  le  poisson  manque  à  sa  pèche  ou  le  gibier  à  sa  chasse.  Ceux 
qui  parlent  du  droit  au  travail,  qu'il  ne  faut  pas  confondre  avec  le  droit  de  tra- 
vailler, quand  l'ouvrage  ne  manque  point,  avec  celui  de  disposer  librement  de 
aes  bras,  de  son  intelligence,  de  sa  terre,  de  son  capital,  ne  font  que  répéter, 
soos  une  autre  forme,  cette  proposition  de  Hobbes  et  de  quelques  autres  phi- 
losophes, que  dans  l'état  de  nature  tous  ont  droit  à  tout;  à  quoi  Quesnay  répon- 
dait spirituellement  que,  même  dans  cet  état  :  «  le  droit  de  Vhomme  à  tout  est 
semblable  au  droit  de  chaque  hirondelle  à  tous  les  moucherons  qui  voltigent 
dans  Tair,  mais  qui,  dans  la  réalité,  se  borne  à  ceux  qu'elle  peut  saisir  par  son 
travail  *.  »  Et,  comme  il  est  clair  que  le  travail  humain,  bien  qu'il  ait  des  effets 
productif  moins  bornés  que  celui  des  animaux,  n'en  a  pas  dMnfinis,  il  est  clair 
également  que  la  théorie  du  droit  an  travail,  si  elle  était  sanctionnée  par  le 
législateur,  ne  serait  pas  plus  profitable  à  l'homme  qu'elle  ne  serait  utile  à 
rbirondelle,  si  quelque  jour  cette  espèce  venait  à  produire  des  philosophes  qui 
la  tissent  adopter.  D'un  autre  côté,  c'est  encore  faute  d'une  perception  bien 
distincte  de  la  nature  et  des  effets  du  travail,  que  le  système  restrictif  compte 
certain  nombre  de  partisans  de  bonne  fol  qui  ne  croient  pas  seulement, 
lorsqu'ils  repoussent  les  produits  étrangers  du  marché  national,  faire  un  acte 
de  patriotisme,  juste  ou  non,  mais  simaginent,  surtout,  accomplir  une  œuvre 
très-favorable  à  l'accroissement  de  la  richesse  publique.  Prenant  au  pied  de 
la  lettre  le  vague  énoncé,  que  le  travail  est  le  principe  de  toute  richesse,  ils  se 
persuadent  qu'en  multipliant  artificiellement  les  travailleurs,  ce  qui  est  le  ré- 
sultat nécessaire  de  tout  obstacle  apporté  à  la  concurrence  de  l'étranger,  on 
augmente  le  bien-être  général  du  pays,  la  masse  de  toutes  les  choses  utiles 
qui  se  partagent  entre  les  diverses  classes  de  la  nation  !  Avec  des  idées  plus 
exactes,  ils  se  seraient  convaincus  que  c'est  l'effet  contraire  qui  doit  avoir  lieu; 
qu'un  peuple,  de  même  qu'un  particulier,  ne  saurait  s'enrichir  en  payant  les 
choses  plus  cher  qu'elles  ne  valent  ;  que  le  travail  n'étant  pas  un  but,  mais  un 
moyen,  l'économie  politique,  véritablement  rationnelle,  doit  bien  moins  tendre 
à  accroître  la  quantité,  que  la  puissance  productive  du  travail;  que  si  ces 
principes  n'étaient  pas  conformes  au  sens  commun  et  à  la  nature  des  choses, 
il  faudrait  alors,  pour  être  conséquent,  briser  les  machines  et  tous  les  outils 
qui  abrègent  le  travail,  car  il  n'y  aurait  pas  de  méthode  plus  sûre  pour  dou- 
bler, décupler,  centupler  le  nombre  des  travailleurs  ;  qu'enfin,  si  l'intérêt  de  ces 
derniers  était  bien  réellement  celui  qu'ont  en  vue  les  capitalistes  qui  s'opposent 
à  la  liberté  des  échanges,  ils  n'assailliraient  pas  le  pouvoir  de  leurs  réclamations, 
uniquement  pour  qu'on  écarte  de  la  frontière  les  subsistances,  les  matières 
premières  ou  les  produits  fabriqués  qui  viennent  du  dehors,  mais  qu'ils  lui 


■  Traité  du  Droit  naturel,  diap.  n,  page  44  de  l'édition  des  Phyiioerates,  sous  presse. 


76  JOURNAL  D£S  ECONOMISTES. 

demanderaient  surtout,  ce  dont  ils  se  gardent  bien,  de  la  fermer  hermétique- 
ment à  tous  les  ouvriers  belges,  anglais,  allemands,  suisses,  italiens,  etc.,  dont 
la  concurrence  vient  faire  baisser  le  salaire  des  nôtres.  Nous  livrer  à  ces  consi- 
dérations, ce  n^est  pas  perdre  de  vue  le  livre  de  M.  Garnier,  car  il  les  renferme 
toutes,  plus  ou  moins  explicitement.  Le  rôle  que  joue  la  terre,  dansTœuvre  de 
la  production,  ainsi  que  la  nature  intime  et  les  fonctions  du  capital,  sous  les 
différentes  formes  qu'il  revêt,  y  sont  aussi  Tobjet  d*une  analyse  très-bien  faite, 
et  qui  sufQt  pour  initier  le  lecteur  aux  plus  hautes  questions  de  la  science  éco- 
nomique. On  y  trouve  adoptée ,  à  très-bon  droit  selon  nous,  Topinion  professée 
par  M.  Rossi,  que  les  salaires  ne  font  pas  partie  du  capital. 

Quand  on  possède  une  notion  bien  exacte  de  tous  les  faits  qui  constituent  le 
phénomène  de  la  production  de  la  richesse,  il  est  facile  de  se  rendre  compte 
des  lois  qui  président  à  sa  distribution,  car  la  connaissance  des  premiers  en  est, 
en  quelque  sorte,  une  révélation  implicite.  L^analyse  des  trois  instruments 
essentiels  à  la  création  de  la  richesse,  la  terre,  le  travail  et  le  capital,  jointe  à 
la  notion  de  la  valeur  et  des  effets  du  principe  de  population,  si  bien  révélés 
par  Malthus,  explique  à  l'avance  en  quoi  consistent  les  revenus  du  propriétaire 
foncier,  du  capitaliste  et  du  simple  travailleur,  et  rend  manifeste  que  Tinéga- 
lité  nécessaire  qui  affecte  ces  divers  revenus,  n'offre  pas  le  caractère  d'injustice 
que  lui  reprochent  si  amèrement  les  hommes  qui  font  de  l'économie  sociale 
avec  leur  imagination.  11  est  bon,  toutefois,  que  la  science  revienne  sur  ses  pas 
pour  approfondir  cet  ordre  de  questions  d'une  manière  plus  spéciale  ;  et  c'est  ce 
qu'à  rexemple  de  tous  les  écrivains  ses  prédécesseurs,  M.  Garnier  a  fait  dans 
la  seconde  partie  de  son  livre,  qui  traite  successivement  de  la  répartition  et  de 
la  consommation  de  la  richesse. 

Tout  ce  que  l'auteur  dit  sur  les  salaires,  les  profits  du  capital,  l'intérêt  de 
l'argent  et  la  rente  du  sol  en  particulier,  nous  semble  conforme  aux  plus  saines 
doctrines  de  la  science,  et  mérite  d'être  lu  avec  d'autant  plus  d'attention»  qu'il 
y  a  là  des  vérités  qui  vont  à  l'adresse  de  tout  le  monde.  11  est  un  point,  cepen- 
dant, sur  lequel  nous  ne  pouvons  tomber  d'accord  avec  lui,  à  savoir,  que  a  la 
valeur  échangeable  des  services  rendus  par  le  talent  se  règle  d'après  le  principe 
de  l'offre  et  de  la  demande,  combiné  avec  celui  des  frais  de  production  (p.  218j.i> 
Évidemment,  la  fofmule  des /rai4  de  production  n'est  pas  applicable  en  cette  cir- 
constance et,  par  malheur,  ne  l'est  même  pas,  au  moins  d'une  manière  rigou- 
reuse, à  tout  ce  qu'on  est  convenu  d'appeler  produits  immatériels,  catégorie  de 
choses^  si  l'on  peut  employer  ce  terme,  dans  laquelle  il  faut  ranger  le  travail. 
Le  travail,  en  effet,  qu'il  ait  lieu  dans  les  professions  libérales  ou  dans  les  pro- 
fessions industrielles,  présente  toujours  deux  cas  distincts.  Ou  bien  il  offre  un 
mérite  extraordinaire,  qui  constitue  ce  qu'on  nomme  le  talent,  ou  bien  il  n'of- 
fre qu'un  mérite  ordinaire,  qui  est  le  partage  commun  de  toutes  les  personnes  qui 
exei*cent  le  même  art  ou  le  même  métier.  Or,  la  première  hypothèse  suppose 
pour  les  services  un  prix  qui  n'est  déterminé  que  par  les  besoins  et  les  moyens 
de  payement  des  consommateurs.  L'avocat,  le  médecin,  l'artiste  célèbre,  l'ou- 
vrier même  qui  excelle  dans  son  métier,  jouissent  d'un  monopole  naturel  tout 
à  fait  analogue  à  celui  que  possèdent  les  propriétaires  fonciers.  Us  sont  à  l'abri 
de  la  concurrence  ;  et  dès  lors  leur  salaire  peut  être,  comme  il  l'est  réellement, 
bien  supérieur  aux  frais  de  production,  en  entendant  par  ces  mots,  avec 
M.  Garnier,  et  les  dépenses  qu'exige  l'état  des  personnes  ci-dessus,  et  la  valeur 
capitale  consacrée  à  leur  éducation.  Quant  aux  travailleurs  qui  n'ont  qu'une 


ÉLÉMENTS  DE  L'ECONOMIE  POLITIQUE.  il 

habileté  commuDe,  leur  salaire  est  encore  si  peu  réglé  par  les  frais  de  pro- 
duction, dans  les  professions  libérales  surtout,  où  des  circonstances  diverses 
produisent  d'habitude  Tencombrement,  que,  si  Ton  pouvait  connaître  le  chiffre 
annuel  des  honoraires  de  tous  les  avocats,  médecins,  ou  artistes  d'une  grande 
Tille,  on  trouverait,  peut-être,  qu'il  ne  s*élève  pas  à  la  somme  de  salaires  reçue 
par  le  même  nombre  d'hommes  dans  la  dernière  classe  des  travailleurs.  11  est 
certain,,  du  moins,  qu'il  serait  loin  de  couvrir  les  frais  de  production,  dans  le 
sens  que  nous  avons  donné  à  ce  terme.  Ce  qui  détermine  par-dessus  tout  la 
valeur  échangeable  du  travail,  quelle  qu'en  soit  la  nature,  mais  en  tenant 
compte,  cela  va  sans  dire,  de  la  différence  des  emplois,  c'est  le  rapport  de  la 
demande  et  de  l'ofifre,  lequel  a  son  principe  dans  le  rapport  du  capital  circulant 
avec  la  population  des  travailleurs.  Voilà  pourquoi  il  arrive  très-souvent  que, 
par  défaut  d'équilibre  entre  ces  deux  termes,  le  travail  tombe  au-dessous  de 
son  prix  naturel,  et  pourquoi  la  formule  des /raf>  de  production  ne  lui  est  que 
Irès-incomplétement  applicable.  C'est,  du  reste,  par  une  simple  inadvertance 
de  forme,  que  l'auteur  a  méconnu  cette  doctrine  dans  le  passage  cité,  car  les 
Tentés  que  nous  exprimons  ici,  il  les  a  consignées  lui-même  dans  plus  d'un 
endroit  de  son  livre,  et  notamment  dans  les  deux  excellents  paragraphes  qui 
exposent  la  doctrine  de  Malthus. 

Si  les  connaissances  économiques,  comme  on  l'a  dit  déjà,  sont  indispensables 
aux  gouvernés  pour  juger  sainement  de  leurs  intérêts  personnels,  elles  leur 
sont  bien  plus  nécessaires  encore  pour  contrôler  sagement  les  actes  du  pou- 
voir, c'est-à-dire  pour  ne  pas  prodiguer  le  blâme  à  ce  qui  est  bien,  et  la  louange 
à  ce  qui  est  mal,  contre-sens  dont  l'histoire  de  toutes  les  époques,  y  compris  la 
nôtre,  offre  des  exemples  assez  nombreux.  L'exactitude  de  cette  double  affir- 
mation ressort  bien  nettement  de  la  partie  du  travail  de  M.  Garnier  qui  a  trait 
à  la  consommation  de  la  richesse.  Au  point  de  vue  de  l'intérêt  personnel,  pas 
d'enseignement  plus  profitable  aux  agriculteurs,  aux  manufacturiers,  aux 
commerçants  et,  l'on  peut  ajouter,  à  tout  le  monde,  que  celui  contenu  dans  le 
chapitre  qui  traite  des  consommations  privées  productives  et  improductives, 
des  effets  du  luxe,  de  ceux  de  l'épargne,  et  des  conséquences  de  la  dissipation 
ou  de  l'emploi  inintelligent  des  capitaux.  <  Combien  de  manufacturiers,  dit  l'au- 
teur, qui  ne  peuvent  marcher  pour  avoir  construit  un  palais  là  où  un  hangar 
eût  suffi  !  Combien  de  commerçants  qui  voient  leurs  profits  absorbés  par  le 
luxe  des  devantures!  »  Ces  leçons  sont  déduites  de  la  nature  des  choses,  et 
malheur  à  ceux  qui  ne  les  comprennent  pas  î  Au  point  de  vue  de  l'intérêt  gé- 
néral, les  chapitres  sur  l'impôt  et  le  crédit  ne  renferment  pas  des  vérités  moins 
utiles,  oi  qu'il  importe  moins  de  répandre,  si  la  science  doit  tendre  à  la  réforme 
indirecte  des  abus,  qui  tantôt  produisent,  tantôt  aggravent  les  souffrances 
toujours  trop  nombreuses  du  corps  social.  On  peut  dire  que  ces  chapitres  sont 
écrits  avec  l'esprit  de  J.-B.  Say;  et  pour  nous  cet  esprit  est  le  bon,  car  l'illus- 
tre économiste,  malgré  son  horreur  profonde  du  charlatanisme  financier  et  de 
toutes  les  roueries  fiscales,  n'a  jamais  méconnu  la  nécessité  et  l'utilité  de  l'im- 
pôt, comme  l'en  ont  accusé  plus  d'une  fois  des  adversaires  qui  avaient  d'excel- 
lentes raisons  pour  aimer  les  gros  budgets. 

En  somme,  l'ouvrage  de  M.  Garnier  est  le  résultat  d'une  étude  consciencieuse 
et  profonde  des  travaux  de  tous  les  maîtres  de  la  science,  depuis  Quesnay  jus- 
qu'à M.  Rossi,  et  il  préparera  très-efficacement  à  l'intelligence  de  leurs  doc- 
trines. Faite  pour  plaire  aux  hommes  qui  savent,  et  à  ceux  qui  veulent  savoir, 


78  JOURNAL  DES  ECONOMISTES. 

nulle  lecture  ne  sera  plus  propre  à  former  le  jugement  de  la  génération  qui 
s'élève,  et  à  lui  procurer  Tespèce  d'instruction  générale  qu'elle  reçoit  le  moins, 
quoiqu'elle  soit  la  plus  nécessaire  à  toutes  les  circonstances  de  la  vie.  Ajoutons 
qu'il  ne  pouvait  paraître  plus  à  propos,  que  dans  un  temps  où  pullulent  les 
rêveries  systématiques,  et  où  les  théories  mensongères,  élaborées  par  l'esprit 
de  monopole,  s'étalent  avec  plus  d'impudeur  même  qu'elles  n'osaient  en  mon- 
trer au  milieu  du  dix-buitième  siècle,  alors  que  Quesnay,  Gournay,  Turgot  et 
d'autres  esprits  éminents,  portaient  à  peine  les  premiers  coups  à  leur  fatale 
omnipotence.  £.  D. 


REVUE  MENSUELLE 

DES  TRAVAUX  DE  L^ ACADÉMIE  DES  SCIENCES 

MORALES  ET  POLITIQUES. 


SoMiiAiBB.  —  Mémoire  de  M.  Charles  Sclimidl  sur  le  Mysticisme  aUemand  au  moyen 
âge.  —  Mémoire  de  M.  Eusèhe  de  Salles  iniitulé  :  Linéaments  d'une  philosophie  ethno- 
graphique, —  Communicalion  d'uue  Notice  sur  la  famille^  par  M.  Franck.  —  Mé- 
moires sur  la  Nécessité  de  surveiller  les  nourrices,  et  sur  les  moyens  de  combattre  la  mi- 
sère, par  M.  Marbeau.— Rapport  verbal  de  M.  Dupin  alué  sur  un  ouvrage  de  M.  Théo- 
dore Ortolan,  capitaine  de  vaisseau,  sous  le  titre  de  :  Règles  intemaUonales  delà  mer. 

Rien  de  plus  froid  et  de  plus  stérile  que  les  dernières  séances  de  rAcadémie 
des  sciences  morales  et  politiques ,  et  jamais  n'apparut  avec  plus  d^évidence 
la  nécessité  de  réformer  le  règlement  de  l'Institut,  qui  interdit  à  Tune  de  ses 
classes  de  prendre  môme  quelques  moments  de  repos.  Tandis  que  le  Parle- 
inent,  les  Compagnies  judiciaires  ont  leurs  vacances  et  suspendent  leurs  tra- 
vaux, il  est  prescrit  à  l'Institut  de  siéger  toute  Tannée,  comme  si  la  science 
ne  devait  pas  se  permettre  quelques  loisirs  !  Mais  la  rigueur  officielle  du  rè- 
glement n'est  point  encore  parvenue  à  réformer  des  habitudes  invétérées,  et 
il  est  d'usage  que,  pendant  plusieurs  mois  de  Tannée,  la  salle  des  séances  de 
rinstitut  reste  pour  ainsi  dire  déserte.  MM.  les  académiciens  cèdent  avec  grâce 
la  place  aux  savants  étrangers  qui  briguent  Thonneur  de  communiquer  leurs 
travaux  à  Tillustre  assemblée. 

Remercions  MM.  Charles  Schmidt  et  Eusèbe  de  Salles,  sans  les  volumineux 
mémoires  qu'ils  ont  envoyés,  il  y  avait  chômage  forcé  à  TÂcadémie  pendant 
plusieurs  séances,  Â  ce  titre  seul  nous  leur  devrions  une  mention  honorable  ; 
mais  ce  n'est  point  le  seul  mérite  de  leurs  travaux,  qui  sortent  d'ailleurs  un 
peu  du  cadre  de  ce  recueil.  M.  Schmidt  parait  être  un  de  ces  bénédictins  alle- 
mands dont  toute  la  vie  se  consume  à  approfondir  un  problème  scientifique  ; 
ses  recherches  se  sont  portées  sur  le  mysticisme  allemand  au  quatorzième 
siècle.  On  sait  qu'au  moyen  âge ,  la  scolastique  régnait  en  maîtresse  dans  les 
écoles  d'Occident,  et  qu'eUe  avait  réussi  â  former  une  sorte  de  système  phi- 
losophique des  dogmes  de  TËglise.  Alexandre  de  Halès,  Albert  le  Grand, 


ACADEMIE  DES  SCIENCES  MORALES  ET  POLITIQUES.  79 

L.  Bonaventure,  furent  les  principaux  ouvriers  de  ce  grand  travail,  qui  trouva 
son  plus  complet  achèvement  dans  la  Somme  de  saint  Thomas  d'Aquin. 
Bientôt,  Duns  Scot  introduisit  dans  la  scolastique  tant  de  subtilités  et  de 
distinctions ,  que  tout  ce  qu'elle  possédait  en  fait  d'idées  fut  presque  entière- 
ment étouffé  sous  cette  forme  aussi  aride  que  difficile  à  pénétrer.  Mais  au 
quatorzième  siècle ,  les  esprits  plus  ardents  et  plus  profonds,  travaillés  d'un 
besoin  philosophique  et  religieux  plus  réel ,  se  jettent  dans  une  autre  route  ; 
protestant  avec  énergie  contre  un  formalisme  qui  n'offrait  plus  aucune  nour- 
riture aux  âmes  avides  de  vérité,  ils  tombent,  par  une  réaction  facile  à  com- 
prendre ,  d'un  extrême  dans  un  autre  ;  ils  abandonnent  toute  vraie  méthode 
philosophique,  et  unissent  par  s'égarer  dans  les  spéculations  du  mysticisme , 
voulant  satisfaire  à  des  besoins  spirituels  dont  les  docteurs  scolastiques  ne 
s'occupaient  plus.  Ce  mysticisme  métaphysique  devait  surtout  se  répandre  dans 
FÂllemagne ,  qui  a  été  de  tout  temps  la  terre  classique  des  spéculations  trans- 
cendantes sur  les  bords  du  Rhin  :  depuis  le  lac  de  Constance  jusqu'aux  Pays- 
Bas,  surtout  au  pied  des  merveilleuses  cathédrales  de  Strasbourg  et  de  Con- 
stance, le  mysticisme  compte  diniiombrables  partisans;  clercs  et  laïques, 
hommes  et  femmes,  nobles  et  bourgeois,  tous,  jusqu'à  des  paysans,  écoutaient 
avec  enthousiasme  les  prédications  des  Eckart ,  des  Tauler ,  des  Suso ,  des 
Ruysbroeck,  et  se  formaient  partout  en  associations  d'Amûi  de  Dieu  y  où  Ton 
ne  se  contentait  pas  de  se  livrer  à  quelques  exercices  de  dévotion  ascétique, 
mais  où  Ton  s'occupait  avec  ardeur  des  plus  hautes  spéculations  de  mysti- 
cisme métaphysique. 

M.  Schmidt  indique  avec  sagacité  l'analogie  qui  se  trouve  entre  le  mysti- 
cisme spéculatif  de  l'Allemagne  au  quatorzième  siècle  et  la  philosophie  spé- 
culative de  l'Allemagne  de  nos  jours  ;  de  l'aveu  même  des  partisans  de  cette 
dernière,  le  mysticisme  au  quatorzième  siècle  est  la  première  forme  sous 
laquelle  la  spéculation  allemande  se  présente  dans  l'histoire.  C'est  la  première 
tentative  Cûte  pour  détruire  toute  barrière  entre  la  foi  et  la  science ,  entre 
Infini  et  le  fini,  et  pour  les  concilier  d'une  manière  absolue.  Aussi  Hegel 
proclame-t-il  que  les  mystiques  ont  seuls  connu  la  vraie  manière  de  phi- 
losopher ! 

Le  caractère  général  de  ce  mysticisme ,  c'est  de  mettre  de  côté  toute  ana- 
lyse des  facultés  de  Tâme,  c'est  de  se  placer  immédiatement  au  centre  le  plus 
profond  de  l'Etre  divin.  Dans  ce  système,  la  sanctification  doit  s'allier  à  la 
spéculation  :  de  là  cette  nature  à  la  fois  spéculative  et  ascétique,  théorique  et 
pratique  qui  le  distingue.  Mais  au  fond  de  ce  mysticisme  spéculatif  il  y  a  fata- 
lement le  panthéisme.  Aussi  les  docteurs  du  quatorzième  siècle  disaient-ils 
que  les  hommes  sont  l'essence  même  de  Dieu  ,  qu'ils  rentrent  après  la  mort 
du  corps  dans  l'essence  divine  pour  être  de  nouveau  ce  qu'ils  avaient  été 
avant  de  naître ,  et  que  par  conséquent  ils  n'ont  besoin  ni  de  penser,  ni  de 
vouloir,  ni  d*agir  ;  d'autres  n'allaient-its  pas  jusqu'à  soutenir  que  Tbomme  est 
Dieu  par  sa  nature ,  qu'il  est  arrivé  à  l'existence  par  un  acte  de  sa  propre  vo- 
kmté ,  que ,  sans  la  volonté  de  l'homme ,  identique  avec  la  volonté  divine , 
rien  ne  serait  dans  le  monde  ?  D'autres  encore  s'identifiaient  avec  Jésus-Christ, 
rUomme-Dieu ,  le  Verbe  incamé  ;  quelques-uns  enfin  ne  laissaient  subsister 
que  le  néant  absolu ,  en  niant  ou  en  dépréciant  tout  ce  qui  parait  avoir  une 
réalité  positive ,  le  monde  aussi  bien  que  Dieu!  Tels  sont  les  excès  d'un  sys- 
tème qui  t  au  lieu  de  débuter  par  l'étude  de  l'âme  et  de  ses  facultés,  se  jette 


80  JOURNAL  DES  ECONOMISTES. 

pour  ainsi  dire,  dès  l'abord,  dans  les  profondeurs  de  l'Etre  divin,  où,  dé- 
pourvu qu'il  est  de  tout  guide,  il  doit  inévitablement  se  perdre  !  Reconnaissons 
avec  M.  Scbmidt  que  le  mysticisme  spéculatif  est  loin  d'être  la  vraie  philoso- 
phie ;  celle-ci  réclame  la  personnalité  humaine  autant  que  la  personnalité  di- 
vine, tandis  que  le  mysticisme  spéculatif,  en  supprimant  toutes  limites  entre 
eux ,  les  détruit  Tun  et  l'autre.  Dieu  n'est  plus  qu'un  esprit  universel,  un  être 
absolu  hors  duquel  il  n'y  a  qu'apparence ,  illusion ,  néant  ;  et  Thomme ,  dé- 
pouillé de  sa  volonté  individuelle  et  libre,  se  trouve  réduit  à  n'être  qu'un  in- 
strument aveugle  de  cet  esprit  universel,  ou  bien  son  orgueil  s'exalte  au  point 
de  croire  qu'il  est  lui-même  Dieu  ! 

—Le  Mémoire  de  M.  Eusèbe  de  Salles,  qui  ne  forme  pas  moins  de  plusieurs 
volumes,  est  intitulé  :  Linéaments  d'une  philosophie  ethnographique.  Nous  nous 
bornons  aujourd'hui  à  faire  mention  de  ce  travail ,  dont  nous  indiquerons  la 
nature  et  l'objet  dès  que  la  lecture  en  sera  terminée  ;  mais ,  dans  cette  revue 
rapide  des  documents  philosophiques  dont  l'Académie  a  vécu  pendant  les 
dernières  séances,  n'oublions  pas  un  travail,  sagement  pensé  et  fort  bien 
écrit,  de  M.  Franck,  sur  la  famille.  Défendre  la  famille ,  cette  institution  si  vive- 
ment attaquée  par  nos  modernes  réformateurs  de  toutes  les  sectes  et  de  toutes 
les  conditions,  c'est  un  sujet  pnsque  de  circonstance;  le  but  de  M.  Franck  a 
été  de  montrer  sur  quels  fondements  inébranlables  elle  repose,  quel  but  elle 
doit  poursuivre,  quelles  sont  les  lois  et  les  conditions  qui  la  régissent.  La  fa- 
mille n'est-elle  point  la  première  forme  de  la  société ,  le  premier  pas  que  fait 
l'homme  dans  la  vie  morale ,  et  sans  lequel  il  est  impossible  qu'il  en  fasse  au- 
cun autre?  Détruire  la  famille,  c'est  supprimer  les  sentiments  les  plus  naturels, 
les  plus  profonds  et  peut-être  les  plus  désintéressés  du  cœur  humain  ;  c'est 
ôter  à  l'activité  humaine  ses  mobiles  les  plus  ordinaires  et  les  plus  puissants. 
M.  Franck  établit  que  l'institution  de  la  famille  n'est  pas  moins  nécessaire 
au  bien-être  matériel  qu'à  l'existence  morale  de  la  société  ,  c'est  sur  le  travail 
que  repose  le  bien-être  et  par  suite  le  bon  ordre  de  toute  association  humaine. 
Or,  est-il  pour  le  travail  un  aiguillon  plus  puissant,  plus  opiniâtre,  que  le 
désir  d'assurer  le  bonheur  de  ceux  que  nous  aimons  le  plus  au  monde ,  et 
dont  nous  sommes  en  quelque  sorte  la  Providence  ici-bas?  La  plupart  des 
hommes  ont  besoin  d'être  soutenus  et  excités  par  des  affections  positives  ;  il 
leur  faut  l'espoir  de  laisser  à  leur  famille  les  fruits  de  leur  travail  et  de  leurs 
fatigues  ;  il  faut  que  leur  ambition  puisse  s'étendre  au  delà  des  limites  de  leurs 
besoins  et  de  leur  existence ,  sans  cesser  en  quelque  sorte  d'être  personnelle. 
Envisagée  à  un  autre  point  de  vue ,  la  famille  est  légitime  et  sainte  par  elle- 
même,  a  Elle  repose,  dit  M.  Franck,  sur  l'union  des  âmes  encore  plus  que  sur 
les  besoins  des  sens  ;  elle  sanctifie  par  l'amour  et  par  le  devoir,  par  l'usage  de 
la  raison  et  de  la  liberté ,  une  des  lois  les  plus  impérieuses  de  notre  nature 
animale  ;  enfin ,  elle  complète  l'existence  de  l'individu ,  en  même  temps  qu'elle 
assure ,  dans  l'ordre  moral  comme  dans  l'ordre  physique ,  la  continuation  de 
la  société.  En  effet,  ce  qui  constitue  essentiellement  la  famille,  c'est  le  mariage 
et  l'éducation  des  enfants.  »  A  ces  deux  conditions  essentielles,  il  faut  ajouter 
une  condition  intérieure  sans  laquelle  les  deux  premières  se  réaliseraient  dif- 
ficilement,  nous  voulons  parler  du  droit  d'acquérir  et  de  posséder,  du  droit 
de  constituer  une  propriété  applicable  à  l'usage  de  la  famille,  et  ce  qu'on  ap- 
pelle son  patrimoine .  Sans  doute  le  droit  de  propriété  peut  se  démontrer  comme 


ACADEMIE  DES  SCI£NC£S^MORAL£S  £1*  POLITIQUES.         Si 

UDe  conséquence  immédiate  de  la  liberté  individuelle  ou  du  droit  de  vivre  ; 
mab  il  se  Tonde  également  sur  les  devoirs ,  sur  Tinstruction  de  la  famille , 
dont  il  devient  à  son  tour  la  garantie  matérielle.  Aussi,  toutes  les  tentatives 
qui  ont  été  faites ,  tous  les  systèmes  qu*on  a  ii^aginés  pour  détruire  la  liberté 
du  travail  ou  le  droit  de  propriété,  ont-ils  eu  en  même  temps  pour  but  ou 
pour  conséquence  immédiate  la  destruction  de  la  famille. 

M.  Franck  termine  son  intéressante  notice  en  jetant  un  coup  d*œii  sur  i*his- 
toirede  la  famille:  il  montre  très-bien  que  la  famille  n'a  pas  toujours  eu  sa 
constitution  actuelle,  ou  celle  qu'elle  doit  avoir;  elle  s*est  formée  lentement 
par  les  conquêtes  successives  du  droit  sur  la  force ,  de  Pesprit  sur  la  matière, 
des  besoins  de  Tâme  sur  les  appétits  du  corps;  et  ce  qui  est  vrai  de  la  famille 
considérée  dans  son  ensemble,  s'applique  à  chacun  des  éléments  dont  elle  se 
compose,  au  mariage ,  àTéducation  des  enfants  et  à  la  propriété  patrimoniale. 

-*  M.  Marbeau ,  adjoint  au  maire  du  premier  arrondissement  de  Paris ,  a 
donné  lecture  de  deux  Mémoires,  dont  le  premier  s'occupe  de  la  nécessité  et 
des  moyens  de  surveiller  les  nourrices.  On  fait  trop  peu,  suivant  l'auteur, 
pour  donner  à  la  France  une  population  nombreuse ,  robuste,  intelligente  et 
morale.  Si  l'on  encourage  la  vaccine,  si  Ton  règle  le  travail  des  enfants  dans 
les  manufactures ,  si,  enfin,  les  crèches ,  les  asiles,  les  écoles  se  multiplient , 
on  néglige  75,000  enfants,  mis  en  nourrice,  loin  de  leurs  parents  qui  ne  peu- 
vent les  surveiller.  L^incurie  sociale  en  fait  des  victimes.  Les  plus  malheureux 
ne  sont  pas  ceux  qui  meurent ,  mais  ceux  qui ,  estropiés  ou  rachitiques,  de- 
viennent un  fardeau  pour  eux-mêmes  et  pour  leurs  familles. 

M.  Marbeau  signale  des  faits  qui,  sUls  sont  exacts,  appellent  toute  l'at- 
tention de  l'autorité.  Suivant  lui ,  plus  de  25,000  enfants  meurent  en  nourrice  ; 
plus  de  5000  reviennent  étiolés ,  estropiés  ou  rachitiques.  11  ajouté  qu'à  deux 
myriamètres  de  Paris,  une  nourrice  avait  enterré  trois  enfants  en  trois  mois,  et 
cherchait  un  quatrième  nourrisson  ;  la  crainte  seule  du  Procureur  du  Roi  a 
pu  l'arrêter.  Ailleurs  les  nourrices  prennent  deux,  trois  enfants  et  même  da- 
vantage. S'il  arrive  un  décès,  on  présente  quelquefois  au  maire  l'acte  de  nais- 
sance de  celui  des  nourrissons  qui  paye  le  moins  ou  le  moins  bien.  M.  le  doc- 
teur Reis,  dans  son  ifanue/deTa/^Yemen^,  signale  d'autres  faits  déplorables. 

A  ces  déplorables  abus ,  qui  peuvent  être  exagérés ,  mais  que  nous  croyons 
vrais  en  partie,  M.  Marbeau  propose  les  remèdes  suivants:  soumettre  les 
nourrices  au  livret,  afin  que  les  parents  sachent  le  nombre  exact  des  enfants 
qui  leur  sont  confiés  ;  confier  la  surveillance  des  enfants  en  nourrice  à  une  ou 
deux  personnes  choisies  par  le  maire  ou  le  curé ,  et  qui  devraient  être  pré- 
venues de  tous  les  accidents  survenus  aux  enfants  ;  enfin  organiser  un  système 
de  pénalité  contre  les  nourrices  qui  manquent  à  leurs  devoirs.  Nous  n'enten- 
dons pas  nous  prononcer  sur  les  moyens  proposés  par  l'auteur;  il  y  a  là  une 
question  sérieuse  qui  mérite  un  examen  attentif;  les  faits  recueillis  par 
M.  Marbeau  ne  sont  point  assez  nombreux  ni  assez  positifs  pour  permettre 
d*apprécier  la  gravité  du  mal  et  l'efficacité  du  remède. 

Le  second  Mémoire  de  M.  Marbeau  est  consacré  à  l'examen  des  moyens  de 
comt)attreIa  misère.  Ce  travail,  écrit  dans  les  meilleures  intentions,  n'offre 
malheureusement  rien  de  bien  neuf,  et  nous  doutons  qu*il  avance  beaucoup 
la  solution  d'un  problème  si  souvent  débattu.  Ainsi  M.  Marbeau  s'attache  à 
éoumérer  les  causes  assez  connues  de  la  misère,  les  unes  générales,  telles 
que  la  paresse ,  l'immoralité ,  l'imprévoyance ,  les  maladies ,  les  infirmités  ;  les 

T.  JUU*  — *  l¥r«m*rf  fut.  6 


82  JOUBNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

autres  accidentellea ,  comme  le  manque  d'ouvrage,  le  prix  élev^  des  qt^eU 
de  première  nécessité,  l'aumône  mal  dirigée ,  la  guerre ,  la  disette ,  les  trou- 
bles, rinsuffisance  des  débouchés ,  et  tout  ce  qui  altère  la  santé  publique ,  oa 
ce  qui  nuit  à  la  sécurité  sociale.  Qui  donc  ignore  les  effets  de  la  misère  dont 
Tauteur  nous  entretient  avec  tant  de  détails?  A  qui  apprendra-t-il  que  la  misère 
ôte  à  l'homme  sa  valeur  physique  et  sa  force  morale ,  et  le  rend  pour  ses  semblables 
un  dangereux  fardeau  ;  que  la  misère  engendre  la  mendicité ,  la  prostitution ,  le 
suicide  ;  qu'elle  conduit  à  l'hôpital ,  à  la  prison,  au  bagne ,  à  Véchafaud ,  etc.^  etc.? 
Le  principe  et  les  effets  du  mal  sont  depuis  longtemps,  ce  nous  semble,  connus; 
mais  il  reste  à  trouver  les  moyens  de  les  extirper,  ou  du  moins  de  les  conjurer. 
A  ce  sujet  l'auteur  propose  de  donner  à  chaque  enfant  l'éducation  physique  et 
morale  qui  lui  est  due  ;  de  fournir  du  travail  à  quiconque  peut  travailler ^  d'épurer 
les  mceurs,  surtout  celles  de  la  classe  inférieure ,  et  dans  quelques  années ,  dit- il, 
«7  n'y  aura  plus  en  France  ni  misère,  ni  mendiants!  Il  célèbre  ensuite  les  bien* 
faits  de  l'éducation,  du  travail, de  la  charité,  de  la  moralisation  qui  peuvent, 
suivant  lui,  en  unissant  leurs  efforts,  amener  la  solution  du  problème.  Ce  sont 
là  des  vues  droites  et  honnêtes ,  et  nous  doutons  que  des  vérités  aussi  an- 
ciennes trouvent  beaucoup  de  contradicteurs.  La  panacée  de  M.  Marbeau  est 
un  peu  celle  de  tout  le  monde,  et  nous  n'apercevons  pas  bien  ce  que  son  Mé- 
moire a  révélé  de  nouveau  à  l'Académie  sur  la  question  du  paupérisme. 

— Depuis  quelques  années  on  s'occupe  beaucoup  en  France  de  droit  interna- 
tional maritime;  le  droit  de  visite,  le  droit  de  capture  en  temps  de  guerre,  le 
droit  des  neutres,  ont  défrayé  la  politique  des  partis  et  détourné  l'attention 
publique  des  affaires  intérieures.  Ce  sont  là  des  questions  vieilles  comme  le 
monde ,  et  pourtant  toujours  nouvelles  ;  vainement  a-t-on  essayé  de  les  tran- 
cher par  la  force  des  armes  ou  de  les  résoudre  par  les  voies  pacifiques  de  la 
diplomatie;  leur  solution  semble  destinée  à  rester  toujours  litigieuse.  Ainsi, 
sans  parler  des  graves  démêlés  entre  les  Anglais  et  les  Américains ,  les  doc- 
trines de  la  France  et  de  l'Angleterre  touchant  le  droit  des  neutres  offrent  de 
singuliers  contrastes.  Le  pavillon  couvre  la  marchandise ,  dit  la  France,  tandis 
que  l'Angleterre  réclame  pour  les  belligérants  le  droit  de  capturer  les  biens  de 
l'ennemi  à  bord  des  navires  neutres,  à  la  charge  de  payer  le  flret;  celui  do 
saisir  comme  contrebande  de  guerre  accidentelle  les  armes,  instruments  et 
munitions  exclusivement  propres  à  la  guerre  ;  et  môme,  dans  certains  cas,  le 
navire  porteur  de  la  contrebande.  La  pratique  anglaise  revendique  également 
pour  les  belligérants  un  droit  de  préemption  pour  les  marchandises  qui,  sans 
être  contrebande,  peuvent  leur  être  utiles.  La  France  accepte  et  défend  dans 
toute  son  étendue  et  avec  toutes  ses  conséquences  le  principe  de  la  liberté 
du  pavillon  neutre.  Ces  deux  puissances  diffèrent  également  sur  le  droit  de 
blocus  vis-à-vis  des  neutres  et  sur  la  faculté  pour  les  nations  non  belligérantes 
de  faire  convoyer  librement  et  à  l'abri  de  toute  visite  leurs  navires  de  com- 
merce par  leurs  bâtiments  de  guerre,  questions  immenses,  pleines  d'inté- 
rêt et  qui  ont  eu  le  privilège  de  remuer  le  monde,  sans  avoir  encore  trouvé 
une  solution  rassurante  pour  l'avenir. 

C'est  à  ces  difficiles  matières  que  M.  Théodore  Ortolan,  capitaine  de  vais- 
seau, vient  de  consacrer  un  ouvrage  auquel  il  a  donné  pour  titre  celui  de 
Règles  internationales  de  la  mer,  M.  Dupin,  en  homme  d'à-propos,  a  fait  du  tra- 
vail de  M.  Ortolan  l'objet  d'un  rapport  très-étendu  et  dont  il  a  donné  lecture 
à  l'Académie,  Nous  ne  connaissons  l'ouvrage  de  M.  Ortolan  que  par  le  rapport 


OORBESPONDANCE.  %t 

et  M.  ûopîa,  el  il  serait  un  peu  tard  pour  parler  de  ce  rapport,  qui,  à  peine  lu 
à  TAciëéiDie,  a  déjà  reçu  les  honneurs  de  cette  publicité  à  laquelle  sont  voués 
tooi  tas  écrits  de  Villustre  académicien.  II  nous  suffira  de  dire  que  la  lecture 
et  ee  IraTail  a  été  écoutée  avec  un  vif  intérêt.  Ëcrit  avec  une  verve  qui  exclut 
fÊtfm  la  pureté,  le  rapport  de  M.  Dupin  touche  avec  art  à  toutes  les  difficultés, 
am  les  appix^fondir  ni  les  résoudre  entièrement  ;  son  principal  mérite  est 
#iTOff  mis  en  relief,  avec  sagacité,  les  points  nombreux  de  dissidence  entre  la 
fnate  ^  TAngleterre  sur  des  questions  que  les  coutumes  internationales  et  les 
kiilés  poUîcs  n'ont  pas  aplanies,  et  qui  offrent  encore  à  la  science  un  vaste 
«iei  d'étude  et  de  méditation.  g.  s. 


CORRESPONDANCE. 


LA  UGUE  ANGLAISE  ET  LA  UGUE  ALLEMANDE. 

Réponse  à  la  Presse  du  il  octobre  1845  '. 

La  Lieue  anglaise  représente  la  liberté,  la  Ligue  allemande  la  restriction.  Nous  ne 
éPîOBS  pis  être  surpris  que  toutes  les  sympathies  de  la  Presse  soient  acquises  à  la 
Lipie  aflenaDde. 

c  Les  Etats,  dit-elle,  qui  composent  aujourd'hui  Tassociation  allemande  ont-ils  à 
m  fSàter  du  système  qu'ils  ont  adopté  en  commun  ?.. .  Si  les  résultats  sont  d*une  na- 
ïve telle  que  rAliemagoe,  encouragée  par  les  succès  déjà  obtenus,  ne  puisse  que 
ftnéféttr  dans  k  voie  où  elle  est  entrée,  alors  nécessairement  le  système  de  la  Ligue 
Mgiiiici  repose  sur  de  grandes  illusions... 

«  Or,  foyez  les  résultats  financiers...  D'année  en  année  le  progrès  est  sensible  et 
taMeneot  satisfaisant  :  les  frais  diminuent,  les  recettes  augmentent;...  la  masse  de 
b  populatioD  est  soulagée,... etc. 

«  \jt%  résultats  économiques  ne  sont  pas  moins  significatifs.  De  grandes  industries 
Ml  été  fondées  ;  de  nombreux  emplois  ont  été  créés  pour  les  facultés  physiques  el 
pour  rintelligence  des  classes  pauvres  ;  d^abondantes  sources  de  salaires  se  sont  ou- 
vertes ;  b  population  s'est  accrue  ;  la  valeur  de  la  propriété  foncière  s'est  élevée;  etc. 

«  Eafia,  les  r^ïsultats  politiques  se  manifestent  à  tous  les  yeux...  etc.  » 

Après  ce  dithyrambe,  la  conclusion  ne  pouvait  être  douteuse. 

€  L>osemble  des  faits  acquis  prouve  que  la  pensée  du  Zollverein  a  été  une  pensée 
émiBemoient  féconde;...  que  la  combinaison  des  tarifs  adoptés  par  le  Zollverein  a  été 
(iiT«rable  au  développement  de  la  prospérité  intérieure.  Nous  en  concluons  que  les 
pnudpesqui  ont  présidé  à  Porganisation  du  Zollverein  ne  sont  pas  près  d'être  répu- 
diés; qu'ils  ne  peuvent  au  contraire  qu'exercer  une  influence  conta^euse  sur  les  au* 
tifs  parties  du  continent  européen,  et  que,  par  conséquent,  les  doctrines  de  la  Ligue 
oglaise  risquent  de  rencontrer  dans  le  mouvement  des  esprits  au  dehors  des  obstacles 
4c  plus  en  plus  insurmontables.,.  » 

Koos  ferons  observer  que  la  Presse  a  tort  de  parler  de  la  pensée  du  Zollverein, 

I  Noos  devons  expliquer  comnaent  il  se  faii  que  notre  savant  collat)orateiir  répond  si 
taid  aux  tbèories  de  la  Presse  :  M.  F.  Bastiat,  qui  habite  le  département  des  Landes,  a*a 
e«  cofuiaissaiice  de  Tarticle  de  ce  journal,  que  longtemps  aprè««  sa  publication.  En  outre, 
celte  réponse,  qo*il  nous  avait  envoyée  pour  le  numéro  de  novembre,  ne  nous  est  point 
ftnmtàW^p^  (Sou  de  la  rédaction. ) 


84  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

car  le  Zoliverein  n*a  pas  eu  qu'une  pensée,  il  en  a  eu  deux^  et,  qui  plus  est,  deux  peo« 
sées  contradictoires  :  une  pensée  de  liberté  et  une  pensée  de  restriction.  Il  a  entravé 
les  relations  des  Allemands  avec  le  reste  des  hommes,  mais  il  a  affranchi  les  relations 
des  Allemands  entre  eux.  11  a  exhaussé  la  grande  barrière  qui  ceint  TÂssociation, 
mais  il  a  détruit  les  innombrables  barrières  qui  circonscrivaient  chacun  des  associés. 
Tel  État,  par  exemple,  a  vu  s'accroître  les  difficultés  de  ses  transactions  par  sa  froo- 
tière  méridionale,  mais  s'aplanir  les  obstacles  qu'elles  rencontraient  jusqu'alors  sur 
ses  trois  autres  frontières.  Pour  les  Ëtats  enclavés,  le  cercle  dans  lequel  ils  peuvent  **. 
mouvoir  librement  a  été  considérablement  élargi. 

Le  Zoliverein  a  donc  mis  en  action  deux  principes  diamétralen^  ;nt  opposés.  Or,  il 
est  clair  que  l'Allemagne  ne  peut  attribuer  la  prospérité  qui  s*en  est  suivie  à  l'œuvre 
simultanée  de  deux  principes  qui  se  contredisent.  Elle  a  progressé,  d'accord  ;  mais 
est-ce  grâce  aux  barrières  renforcées  ou  aux  barrières  renversées?  car,  quelque  fond 
que. fasse  le  journalisme  sur  la  crédulité  de  l'abonné,  je  ne  pense  pas  qu'elle  le  croie 
encore  descendu  à  ce  degré  de  niaiserie  quMI  faut  lui  suppposer  pour  oser  lui  dire  en 
face  que  oui  et  non  sont  vrais  en  même  temps. 

L'Allemagne  ayant  été  tirée  vers  le  bien  et  vers  le  mal,  si  le  bien  l'a  emporté,  comme 
on  l'établit,  il  reste  encore  à  se  demander  s'il  faut  en  remercier  Tabolition  des  tarifs 
particuliers  ou  l'aggravation  du  tarif  général.  La  Presse  en  attribue  toute  la  gloire  au 
principe  de  restriction  générale:  en  ce  cas,  pour  être  conséquente,  elle  devait  ajouter 
que  le  bien  a  été  atténué  par  le  principe  de  liberté  locale.  Nous  croyons,  nous,  que 
l'Allemagne  doit  ses  progrès  aux  entraves  dont  elle  a  été  dégagée,  et  c'est  pourquoi  nous 
concluons  qu'ils  eussent  été  plus  rapides  encore  si,  à  l'œuvre  de  l'aiTrancbissemeot, 
ne  s'était  pas  mêlée  une  pensée  restrictive. 

L'argumentation  de  la  Presse  n'est  donc  qu'un  sophisme  de  confusion.  L'Allema- 
gne avait  ses  deux  bras  garrottés;  le  Zoliverein  est  survenu  qui  a  dégagé  le  bras  droit 
(commerce  intérieur)  et  gêné  un  peu  plus  le  bras  gauche  (commerce  extérieur);  dans 
ce  nouvel  état  elle  a  fait  quelques  progrès.  «  Voyez,  dit  la  Presse^  ce  que  c'est  pour- 
tant que  de  gêner  les  bras  gauches  !  »  Et  que  ne  nous  mootre-t-elle  le  bras  droit  ? 

Faut-il  être  surpris  de  voir  la  Presse^  en  cette  occasion,  confondre  les  effets  de  la 
liberté  et  du  monopole  ?  L'absence  de  principes,  ou,  ce  qui  revient  au  même,  l'adhé- 
sion à  plusieurs  principes  qui  s'excluent,  semble  être  le  caractère  distinctif  de  cette 
feuille,  et  il  n'est  pas  invraisemblable  qu'elle  lui  doit  une  partie  de  sa  vogue.  Dans  ce 
siècle  de  scepticisme,  en  effet,  rien  n'est  plus  propre  à  donner  un  vernis  de  modéra- 
tion et  de  sagesse.  «  Voyez  la  Presse,  dit-on,  elle  ne  s'enchaîne  pas  à  un  principe  ab- 
solu comme  ces  hommes  qu'elle  appelle  des  songe-creux;  elle  plaide  le  pour  elle 
contre,  la  liberté  et  la  restriction,  selon  les  temps  et  l'occurrence.  » 

Pendant  longtemps  encore  cette  lactique  aura  des  chances  de  succès  ;  car,  au  roi- 
lieu  du  choc  des  doctrines,  le  grand  nombre  est  disposé  à  croire  que  la  vérité  n'existe 
pas.  —  Et  pourtant  elle  existe.  Il  est  bien  certain  qu'en  matière  de  relations  inter- 
nationales, elle  se  trouve  dans  cette  proposition  :  //  vaut  mieux  acheter  à  autrui  ce 
qu'il  en  coûte  plus  cher  de  faire  soi-même, — Ou  bien  dans  celle-ci  :  Il  vaut  mieux  faire 
les  choses  soi-même,  encore  bien  qu'il  en  coûte  moins  cher  de  les  acheter  à  autrui. 

Or,  la  Presse  raisonne  sans  cesse  comme  si  chacune  de  ces  propositions  était  tour 
ù  tour  vraie  et  fausse.  L'article  auquel  je  réponds  ici  offre  un  exemple  remarquable 
de  celte  cacophonie. 

Après  avoir  félicité  le  Zoliverein  des  grands  résultats  qu'il  a  obtenus  par  la  res- 
triction, elle  le  blâme  de  restreindre  l'importation  du  sucre,  et  ses  paroles  méritent 
a'iHre  citées  : 

*  C'a  été,  de  la  part  de  l'Association,  une  grande  faute  de  laisser  prendre  un  dé> 
Vf  loppement  si  marqué,  chez  elle,  au  sucre  de  betterave...  Si  elle  nVait  pas  cédé  à  la 
ipntation  de  fabriquer  elle-même  son  sucre,  elle  aurait  pu  établir,  avec  le  continent 


CORRESPONDAiVCE.  86 

américain  et  avec  une  portion  de  l'Asie,  des  relations  très-profitables...  Pour  s'assurer 
ces  relations  fécondes,  TAilemagne  ^'lit  placée  dans  une  position  unique;  elle  avait 
le  bonheur  de  ne  posséder  aucune  colonie;  par  conséquent,  elle  échappait  à  la  néces- 
sité de  créer  des  monopoles.  Elle  était  libre  d'ouvrir  son  marché  à  tous  les  pays  de 
vaste  production  sucrière,  au  Brésil,  aux  colonies  espagnoles,  aux  Indes,  à  la  Chine, 
et  Dieu  sait  la  masse  énorme  de  produits  qu'elle  aurait  exportés  comme  contre-valeur 
de  ces  sucres  exotiques,  que  ses  populations  auraient  pu  consommer  à  des  prix  fa- 
buleusement bas.  Cette  magnifique  chance,  elle  l'a  perdue  le  jour  où  elle  s'e^t  mis  en 
tête  de  faire  sur  son  propre  sol  du  sucre  de  betterave.  » 

Y  a-t-il  dans  ce  passage  un  argument,  un  mot  qui  ne  se  retourne  contre  toutes  les 
restrictions  imaginables  qui  ont  pour  but  de  protéger  le  travail,  de  provoquer  la  créa- 
tion de  nouvelles  industries  ;  restrictions  dont  le  but  général  de  Tarticle  est  de  favo- 
riser sur  le  continent  Vinfiuence  contagieuse? 

Je  suppose  qu'il  s'agisse  de  l'industrie  métallurgique  en  France. 

Vous  dites  :  «  L'Allemagne  a  commis  une  grande  faute  de  laisser  prendre  un  déve- 
loppement si  marqué,  chez  elle,  au  sucre  de  betterave.  » 

Et  moi  je  dis  :  c  La  France  a  commis  une  grande  faute  de  laisser  prendre  un  déve- 
loppement si  marqué,  chez  elle,  à  la  production  du  fer. 

Voua  dites  :  «  Si  TAllemagne  n'avait  pas  cédé  à  la  tentation  de  fabriquer  elle-même 
son  sucre,  elle  aurait  pu  établir,  avec  le  continent  américain  et  une  partie  de  l'Asie, 
des  relations  très- profitables.  » 

Et  moi  je  dis  :  c  Si  la  France  n'avait  pas  cédé  à  la  tentation  de  fabriquerelle-même 
son  fer,  elle  aurait  pu  établir,  avec  l'Espagne,  l'Angleterre,  la  Belgique,  la  Suède, 
des  relations  très-profitables.  > 

Vous  dites  :  «  L'Allemagne  était  libre  d'ouvrir  son  marché  à  tous  les  pays  de  vaste 
production  sucrière,  et  Dieu  sait  la  masse  énorme  de  produits  qu'elle  aurait  exportés 
comme  contre-valeur  de  ces  sucres  exotiques,  que  sa  population  aurait  consommés 
à  des  prix  fabuleusement  bas.  » 

Et  moi  je  dis  :  «  La  France  était  libre  d'ouvrir  son  marché  à  tous  les  pays  de  vaste 
production  métallurgique,  et  Dieu  sait  la  masse  énorme  de  produits  qu'elle  aurait 
exportés  comme  contre-valeur  de  ces  fers  exotiques,  que  sa  population  aurait  con- 
sommés à  des  prix  fabuleusement  bas.  > 

Vous  dites  :  «  Cette  magnifique  chance,  l'Allemagne  l'a  perdue  le  jour  où  elle  s'est 
mis  en  tète  de  faire  sur  son  propre  sol  du  sucre  de  betterave.  > 

Et  moi  je  dis  :  «  Cette  magnifique  chance,  la  France  l'a  perdue  le  jour  où  elle  s'est 
rois  en  tête  de  faire  chez  elle  tout  le  fer  dont  elle  a  besoin.  » 

Ou  si,  revenant  à  vos  doctrines  de  prédilection,  vous  voulez  justifier  la  protection  que 
la  France  accorde  à  l'industrie  métallurgique,  je  vous  répondrai  par  les  arguments 
que  vous  dirigez  contre  la  protection  que  TAllemagne  accorde  à  l'industrie  sucrière. 

Direz-vous  que  la  production  du  fer  est  une  source  de  travail  pour  les  ouvriers 
français? 

J'en  dirai  autant  de  la  production  du  sucre  pour  les  ouvriers  allemands. 

Direz-vous  que  le  travail  allemand  ne  perdrait  rien  à  l'importation  du  sucre 
exotique,  parce  qu'il  serait  employé  à  créer  la  contre-valeur? 

J'en  dirai  autant  du  travail  français  à  l'égard  de  l'importation  du  fer. 

Direz-vous  que  si  les  Anglais  nous  vendent  du  fer,  il  n'est  pas  sûr  qu'ils  prennent 
en  retour  nos  articles  Paris  et  nos  vins? 

Je  vous  répondrai  que  si  les  Brésiliens  vendent  du  sucre  aux  Allemands,  il  n'est 
pas  certain  qu'ib  reçoivent  en  échange  des  produits  allemands. 

Vous  voyez  donc  bien  qu'il  y  a  une  vérité,  une  vérité  absolue,  et  que,  comme  dit 
Pascal,  ce  qui  est  vrai  au  delà  ne  saurait  être  faux  en  deçi  du  Rhin. 

Frédéric    BASTIAT. 


M  JOURNAL  DES  ECONOMISTES. 


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BULLETIN. 


La  ligue  anglaise  en  faveur  de  la  liberté  res  échanges,  —  Quelques  paroles 
proooDcées  par  M.  Cobden ,  mal  interprétées  daos  uu  journal  anglais  et  rapportées 
dans  le  journal  le  Siècle^  ont  été  Toccasion  d*une  lettre  que  nous  croyons  devoir  re- 
produire y  parce  qu'elle  contient  une  exposition  très-claire  des  principes  de  celle 
grande  association. 

Manchester,  17  novembre  18i6. 

A  monsieur  le  rédacteur  en  chef  du  Siècle. 

Monsieur,  vous  me  permettrez  de  rectilier  une  erreur  qui  s'est  glissée  dans  un  des 
derniers  numéros  de  votre  journal ,  relativement  aux  vues  de  V Anti-corn  law  league 
sur  une  question  dont  l'importance  s'étend  à  toute  l'Europe  et  s'accroît  encore  des 
difficultés  du  moment.  L'inexactitude  du  rapport  qui  vous  a  transmis  un  de  mes  der- 
niers discours,  prononcé  dans  notre  salle  du  Free-Trade,  a  réagi  sur  vos  commen- 
taires et  vous  a  conduite  déclarer  que  j'accueillerais  avec  faveur  des  mesures  tendant 
à  restreindre  l'exportation  des  céréales.  Rien  au  monde  n'est  et  ne  peut  être  plus  an- 
tipathique à  mes  opinions,  à  mes  desseins.  Ma  conviction,  parfaitement  semblable  k 
celle  que  vous  avez  vous-même  si  habilement  émise ,  est  que  le  résultat  d'une  telle 
doctrine,  si  on  l'appliquait,  serait  de  porter  le  dernier  coup  à  tout  commerce  extérieur. 

Si  vous  voulez  bien  m'accorder  cette  faveur,  je  profiterai  de  la  circonstance  actuelle 
pour  exposer  les  pnncipes  et  les  motifs  sur  lesquels  repose  la  Ligue.  Le  nom  de  Ligue 
contre  les  lois  céréales  semble  tout  d'abord  indique**  une  association  exclusivement 
dirigée  contre  le  monopole  terrien.  Telle  n'est  pas  cependant  la  véritable  portée  de 
notre  mouvement.  La  Ligue  est  l'apôtre  de  la  liberté  commerciale  dans  ce  que  cette 
liberté  a  de  plus  vaste ,  de  plus  universel.  Sous  notre  doctrine  viennent  se  ranger 
toutes  les  classes  de  produits,  naturels  ou  fabriqués,  et  nous  sommes  tout  aussi  bien 
les  adversaires  des  protections  accordées  aux  manufactures  de  soieries,  que  les  ad- 
versaires de  nos  lois  sur  les  grains.  Mais  nous  avons  concentré  notre  attaque  sur  ces 
lois,  parce  que ,  de  tous  les  monopoles ,  c'est  celui  qui  agit  de  la  manière  la  plus  effec- 
tive, la  plus  oppressive ,  et  parce  que ,  si  nous  parvenons  à  l'abolir,  les  propriétaires , 
surexcités  par  leur  intérêt  personnel,  feront  le  reste  de  la  tâche  :  ils  nous  épargneront 
le  travail  nécessaire  pour  amener  l'anéantissement  des  autres  privilèges  ;  en  un  mot, 
le  monopole  est  une  voûte  immense  dont  la  loi  céréale  est  la  clef.  Détachez  cette  clef, 
et  le  monument,  entraîné  par  son  propre  poids,  s'écroulera  de  lui-même. 

J'ose  espérer  que  vos  lecteurs  suivent  avec  quelque  intérêt  l;i  IntTc  que  u(mjs  soîî- 
tenons,  dans  le  but  de  renverser  toutes  les  barrières  qui  s'oppuscni  à  IVchimgc  libre 
des  produits  de  Tindustrie.  Je  dirai  ici,  qu*il  y  a  sept  ans ,  tous  U'^  meml^ivs  de  La 
Ligue  réunis  suffisaient  à  peine  pour  remplir  un  local  fort  rcstn^int;  qiraujourd'hui 
nos  principes  ont  pour  appui  la  majorité  de  la  classe  moyenni^  f^n  An^le terre ,  et  ont 
encore  trouvé  de  plus  nombreux  défenseurs  dans  l'Ecosse  inlelh^Tuïf  H  éclairée  t  jo 
dirai  enfin  que  notre  question  reste  actuellement  suspendue  sur  la  lètf"  de  nos  admi- 
nistrateurs comme  un  problème  dont  la  solution  les  domine  f\  Te^  prc'Jise,  O  dér^ 
lopperoent  rapide  de  l'opinion  publique  naît  de  l'agitation  pËnnnncnte  enlreteiitie  {lar 
la  Ligue  et  des  discussions  dont  elle  s'est  fait  le  centre.  Il  est  trop  vrai  que  ïim  efTarlB 
ont  iieii  réveillé  la  curiosité  au  dehors ,  et  cela ,  parce  que  nous  avoua  GOigneu^einfiit 


BULLETIN.  81 

muntenu  nos  actes  dans  les  limites  légitimes  et  sévères  de  notre  régime  intérieur. 
Nous  l'avons  fait,  nous  le  ferons  encore,  car  nous  ne  croyons  pas  qu'il  soit  néces- 
aire  au  succès  de  noU^  cause  de  voir  les  autres  nations  suivre  pas  à  pas  nos  progrès. 
Au  contraire,  moins  les  peuples  s'attacheront  à  négocier  des  traités  et  à  stipuler  dans 
te  sens  d'une  certaine  réciprocité  commerciale ,  et  plus  nous  nous  réjouirons. 

L'intervention  des  diplomates  ou  des  propagandistes  éveille  les  susceptibilités,  les 
jikmsies  nationales,  et,  par  cela  même,  retarde  le  rayonnement  des  principes  de 
liberté.  La  véritable  tactique  des  peuples ,  comme  des  individus ,  doit  être  d'acheter 
là  où  les  prix  sont  le  plus  bas ,  de  vendre  là  où  ils  sont  le  plus  élevés,  et  cela  ,  sans 
souci  de  ce  que  peuvent  faire  les  autres.  Et  noU'e  foi  dans  la  vérité  de  nos  principes 
est  si  grande,  qu'à  nos  yeux  la  prospérité  dont  jouira  l'Angleterre  le  jour  où  elle  insti- 
tuera le  régiine  du  libre  échange ,  suffira  pour  entraîner  le  monde  et  pour  exciter  au 
œur  des  nations  civilisées  une  sorte  de  rivalité  dans  l^imitation. 

rai  l'honneur  d'être,  etc.  Richard  Cobdeei. 

Loan  John  Russell  et  la  loi  des  céréales.  —  La  nouvelle  économique  qui 
attire  le  plus  l'attention  publique  en  Angleterre  en  ce  moment,  est  Tadhésion  de  l'an- 
cien premier  ministre ,  lord  John  Russell ,  au  principe  de  la  liberté  complète  du  com- 
merce, en  ce  qui  touche  non-seulement  les  grains ,  mais  encore  tous  les  articles  qui 
peuvent  servir  à  vêtir  comme  à  nourrir  les  ouvriers.  Cette  adhésion  résulte  d'une  let- 
tre-circulaire adressée  aux  électeurs  de  la  Cité  de  Londres ,  par  lesquels  le  noble  lord 
avait  été  éhi  membre  du  Parlement  en  i84i.  Les  journaux  organes  de  la  Ligue,  the 
L&tgueei  the  Economist ,  commentent  cette  letu*e  et  louent  John  Russell  de  la  droi- 
ture de  caractère  dont  il  fait  preuve,  en  reconnaissant  d'une  manière  aussi  explicite  que 
retpérienoe  et  la  réflexion  l'oot  amené  à  reconnaître  que  le  temps  était  passé,  de  com- 
battre pour  la  substitution  d'un  droit  fixe  à  l'échelle  mobile  pour  l'entrée  des  grains, 
et  que  ce  qu'il  y  a  de  mieux  à  faire  est  de  s'abstenir  de  toute  intervention ,  de  toute 
entrave  pour  le  commerce  des  denrées  de  première  nécessité.  Ils  insistent  sur  ce  que 
la  démarche  loyale  de  lord  John  Russell  n'a  rien  de  politique ,  et  que  les  principes 
auxquels  il  se  rallie  en  cette  circonstance  seraient  sans  doute  soutenus  par  lui  dans  le 
cas  même  où  ce  serait  sir  Robert  Peel  qui  proposerait  au  Parlement  le  rappel  de  la  loi 
sur  les  céréales. 

Voici ,  dans  ses  parties  importantes,  la  lettre  de  lord  John  Russel ,  datée  d'Edim- 
bourg, le  22  novembre  i8i5  : 

«  Messieurs,  il  est  impossible  de  considérer  sans  inquiétude  Peut  actuel  du  pays  en  ce 
qol  coacerae  ses  approvMoanemenU  en  blé.  Des  mesures  prudentes  et  hardies  pour- 
raient détourner  de  grands  maux.  Au  contraire,  rindécisioo  et  le  reurd  pourraient  cau- 
ser des  malheurs  que  Ton  ne  saurait  envisager  sans  effroi.  Il  y  a  trois  semaines,  on  croyait 
géoéraleineiit  que  le  Parlement  serait  convoqué  immédiatement.  L*annonce  que  les  minis- 
tres étaient  prèls  alors  à  conseiller  à  la  reine  de  convoquer  le  Parlement  et  à  lui  propo- 
ser de  suspendre  sur-le-champ  les  droits  dMmporiation  sur  le  blé  étranger,  aurait  eu  ce 
résultat  :  que  des  ordres  auraient  été  transmis  immédiatement  dans  divers  ports  de  l'Eu- 
rope et  de  TAmérique ,  à  Teffet  d'acheter  et  d'envoyer  des  blés  pour  la  consommation  du 
Ropume-Uni.  Il  n'était  ni  nécessaire  ni  désirable  qu'on  ordre  du  conseil  suspendu  Tef*- 
fet  de  la  loi.  Aucun  parti  dans  le  Parlement  n'eût  voulu  prendre  sur  loi  la  responsabilité 
de  repousser  une  mesure  si  urgente  et  si  avantageuse.  Les  ministres  de  la  reine  se  sont 
réunis,  puis  ils  se  sont  séparés  sans  nous  faire  aucune  promesse  d'un  soulagement  que  les 
ctrcoosunoes  réclamaient.  11  faut  donc  que  nous  recherchions  quels  seraient  les  meilleurs 
moyens  de  détourner  ou  du  moins  demitiger  à  tout  événement  des  calamités  qui  n'au- 
raient point  un  caractère  ordinaire. 

«  J'avoue  que  dans  un  laps  de  vingt  années  mes  idées  sur  celte  matière  ont  subi  un 
grand  changement.  Je  croyais  que  le  blé  faisait  exception  aux  règles  de  l'économie  poli- 
tique; mais  l'observation  et  l'expérience  m'ont  convaincu  qu'il  fallait  s'abstenir  de  toute 
iDtenrention  tens  tes  approvisionnements  de  Mes  et  de  subsistances.  Ni  gouvernement  ni 


SA  JOURNAL  DES  ECONOMISTES. 

Parlement  ne  pourront  jamais  régler  les  prix  des  grains  avec  des  aTantagesaossi  grands  el 
des  résultats  aussi  utiles  que  ceux  que  produirait  naturellement  la  liberté  pleine  et  entière 
des  transactions.  » 

(  Ici  lord  Russell  trace  Thistorique  de  sa  conduite  au  Parlement  en  ce  qui  concerne  la 
question  des  graius ,  et  il  termine  ainsi  )  : 

u  En  18il,  le  parti  qui  veut  la  liberté  du  commerce  aurait  consenti  k  rétablissement 
d*un  droit  flxe  de  8  schellings  par  quarter  sur  le  blé,  et,  après  quelques  années,  il  y  aurait 
eu  une  réduction  ultérieure*  et  finalement  le  droit  eût  été  supprimé.  Mais  Téiablit^ment 
d*un  droit  fixe  dans  les  circonstances  actuelles,  sans  la  perspective  de  le  supprimer  dans 
une  courte  période,  ne  ferait  que  prolonger  une  lutte  qui  a  déjà  produit  assez  d'animosité 
et  de  mécontentement.  Une  lutte  qui  a  pour  but  de  rendre  le  pain  rare  et  cher  lorsqu^il 
est  évident  qu*une  partie  du  moins  de  Taugmentation  augmente  le  revenu  des  propriétai- 
res, fait  beaucoup  de  tort  à  une  aristocratie  qui  (  cette  querelle  une  fois  terminée  ),  est 
puissante  par  ses  biens,  par  l'arrangement  de  noire  législature,  par  son  influence  surTo- 
pinion  du  pays  et  par  les  souvenirs  de  ses  services  immortels.  Unissons-nous  donc  pour 
mettre  fin  à  un  système  qui  a  été  le  fléau  du  commerce  et  de  Tagriculture ,  la  source 
d*amères  divisions  parmi  les  classes  de  la  société,  et  une  cause  de  pénurie,  de  fièvres, 
de  mortalité  et  de  crimes  dans  les  rangs  du  peuple. 

«  Mais,  pour  atteindre  ce  but,  il  faut  réussir  par  Texpression  non  équivoque  de  Popi- 
nion  publique.  On  ne  saurait  nier  que  beaucoup  d^élections  de  villes  et  de  cités  en  184t, 
et  quelques-unes  en  1845,  semblent  favoriser  Tassertion  que  la  liberté  du  commerce  n^est 
pas  une  idée  populaire  dans  la  grande  masse  de  la  nation.  Le  gouvernement  parait  atten- 
dre quelque  prétexte  pour  abandonner  la  loi  des  céréales  :  que  le  peuple  lui  fournisse  ce 
prétexte  par  des  pétitions,  des  adresses,  des  remontrances;  que  les  ministres  proposent 
une  révision  des  taxes  qui  soit  de  nature  à  rendre  plus  justes  et  plus  égales  les  charges 
publiques;  qu*lls  ajoutent  telles  autres  mesures  que  pourraient  leur  suggérer  la  prudence 
et  des  considérations  délicates;  mais  que  la  suppression  des  restrictions  mises  k  Timpor- 
tation  des  principaux  articles  de  nourriture  et  d*babillement  destinés  au  peuple  soit  de- 
mandée en  termes  clairs,  comme  utile  à  tous  les  grands  intérêts  et  indispensable  aux 
progrès  de  la  nation.  » 


BIBLIOGRAPHIE. 


AMRÇn  8tm  LA  CONDmON    DES  CLASSES    OUVRIÈRES,  ET  CRHIQUE    DE    L^OUVRAGB  DB 

M.  BuRET,  sur  la  misère  des  classes  laborieuses,  par  le  prince  D...  S...  —  Bro- 
chure io-8*»  de  107  pages.  Paris,  1844. 

L'élude  de  Téconomie  politique  gagne  du  terrain,  elle  commence  à  faire  de  nom- 
breux prosélytes,  les  publications  qui  traitent  des  questions  qui  rentrent  dans  le  do- 
maine de  cette  science,  se  multiplient,  et  rencontrent  un  public  nombreux  et  attentif; 
tout  présage  que  notis  touchons  au  moment  où  la  diiïusion  plus  générale  des  princi- 
pes sur  lesquels  repose  la  prospérité  des  nations  aura  fait  bonue  justice  des  erreurs 
accréditées  par  la  routine  et  par  les  intérêts  privés,  qui  forgent  des  théories  à  leur 
usage. 

L'écrit  que  nous  avons  sous  les  yeux  n'ajoute  certes  rien  de  nouveau  aux  travaux 
des  grands  écrivains  sur  Tautorité  desquels  il  s^appuie  sans  cesse.  Adam  Smith, 
Maltbus,  Ricardo,  Say,  M.  Rossi,  M.  Villermé  ont  fourni  presque  toutes  les  indications 
de  cette  brochure;  mais  il  est  curieux  de  voir  combien  leurs  enseignements  s^empa- 
rent  aujourd'hui  des  esprits,  avec  quelle  confiance  ils  sont  acceptés. 

L'auteur  de  V Aperçu  sur  la  condition  de$  classes  ouvrières  en  France  et  en 
Angleterre  a  résumé,  dans  cette  esquisse,  le  fruit  d'études  entreprises  avec  une  oh»» 


BIBLIOGRAPHIE.  S9 

feureose  conviction,  une  foi  complète  dans  les  principes  de  la  science.  Sauf  quelques 
passages  qui  pèchent  par  une  certaine  obscurilé  dans  la  pensée  et  une  appréciation 
trop  fugitive  des  données  de  Texpérience,  les  idées  qu*il  reproduit  sont  en  général 
saines  et  élevées.  Il  combat  Terreur  de  ceux  qui  voient  dans  l'industrie  la  source  de 
la  misère  des  peuples,  défend  les  machines  contre  des  attaques  aveugles,  rappelle 
avec  bonheur  ce  grand  principe  posé  par  Ricardo  :  «  Aucun  plan  pour  secourir  les 
pauvres  ne  mérite  attention,  s'il  ne  tend  à  mettre  les  pauvres  en  état  de  se  passer  de 
secours  »  ;  et  il  insiste  sur  la  nécessité  de  former  avant  tout  Tintelligence  des  popu- 
lations, pour  mieux  asseoir  leur  moralité. 

Les  observations  que  Fauteur  a  faites  sur  TAngleterre  et  sur  le  travail  des  enfants 
dans  les  manufactures  sont  moins  heureuses;  où  a-t-il  vu  que  ce  pays  vient  d'être 
obligé,  pour  faire  face  aux  dépenses  publiques,  d'accroître  les  droits  de  douane,  tan- 
dis qu'il  marche  d'un  pas  ferme  vers  Tapplicalion  pratique  du  grand  principe  de  la 
liberté  commerciale?  Comment  peut-il  imposer  à  chaque  pays  une  limite  de  popula- 
tion, fixée  par  la  quotité  de  subsistances  que  fournit  le  sol,  en  oubliant  les  ressources 
des  échanges  ? 

Quant  au  travail  des  enfants,  si  l'auteur  a  raison  de  signaler  l'msufRsance  d'une 
inspection  bénévole  et  locale,  qui  dégénère  en  une  vaine  mesure  d'apparat,  et  de  sol- 
liciter rétablissement  d'une  inspection  générale,  à  l'exemple  de  ce  qui  se  pratique  en 
Angleterre,  il  est  loin  d'avoir  mis  dans  ses  déductions  toute  la  netteté  désirable.  Il 
expose  tour  à  tour  les  objections  élevées  tantôt  contre  ^admission  des  enfants  dans 
les  fabriques,  tantôt  contre  leur  oisiveté  forcée  ;  il  veut  et  il  ne  veut  pas  qu'on  les 
occupe. 

Vjlperçu  $ur  la  condition  des  classes  ouvrières  se  termine  par  un  chapitre  in- 
titulé :  «  Critique  de  l'ouvrage  de  M.  Buret.  >  Nous  avons  eu  le  regret  de  ne  trouver  en- 
core ici  que  des  observations  fort  incomplètes.  Tout  se  borne  à  une  distinction  établie 
entre  la  libre  concurrence  et  l'agiotage,  et  à  une  prétendue  défense  du  système  de 
Maltbus.  Ce  n'e^t  pas  codtredire  les  enseignements  de  cet  illustre  écrivain,  que  de 
dire  que  les  hommes  semblent  se  multiplier  au  sein  de  la  misère,  pour  se  disputer  le 
droit  de  souffrir.  La  proportion  arithmétique  du  progrès  des  subsistances,  mise  en  re- 
gard de  la  proportion  géométrique  du  progrès  de  la  population,  serait  vraie  si  l'homme 
s'abandonnait  aux  appétits  de  la  brute,  sans  souci  de  l'avenir,  sans  s'inquiéter  des 
devoirs  que  la  paternité  lui  impose.  Mais  Maltbus  fait  appel  à  la  raison  humaine,  pour 
empêcher  ce  fatal  résuluit;  Taisance  développe  les  lumières,  elle  fait  songer  au  len- 
demain ;  c'est  pourquoi  les  peuples  ridies  comptent  moins  de  naissances  que  les  peu- 
ples pauvres.  C'est  pourquoi  les  objections  que  Fauteur  de  V Aperçu  a  cru  devoir  re- 
pousser, se  justiûent. 

Le  livre  de  M.  Buret  est  assez  important,  il  «oulève  assez  de  questions  d'une  haute 
gravité,  pour  mériter  d'être  plus  sérieusement  étudié.  Nous  avons  essayé  de  nous 
livrer  à  ce  travail  lorsque  ce  livre  a  paru,  et  nous  croyons  qu'il  n'est  pas  superflu  de 
rappeler  ici  quelques  observations  quaoousavons  publiées  ailleurs  à  cette  époque. 

Jamais  Famélioralion  morale  et  matérielle  du  sort  des  travailleurs  n'a  préoccupé 
les  esprits  autant  qu'aujourd'hui,  et  nous  pouvons  le  dire  à  Phonneur  de  notre  siècle, 
c*est  le  sentiment  profond  des  devoirs  sociaux  plus  encore  qu'une  généreuse  pitié  qui 
détermine  partout  l'initiative  des  réformes  favorables  aux  classes  laborieuses. 

Vainement  les  inspirations  de  Féconomie  politique  des  pays  catholiques  ont-elles 
prétendu  cicatriser  toutes  les  plaies  de  la  misère  au  moyen  d'abondantes  aumônes,  le 
nombre  des  pauvres  s'est  accru  avec  les  ressources  destinées  au  soulagement  de  la 
pauvreté.  Vainement  les  principes  plus  rigoureux  de  l'économie  politique  des  pays 
protestants  ont-ils  visé  à  détruire  le  paupérisme  en  faisant  la  guerre  aux  malheureux 
dépourvus  de  moyens  d'existence  ;  le  mal  a  résisté  à  l'énergie  du  remède.  Une  triste 
^Ptfth^mm  iropoae  donc  la  loi  d'entrer  dans  des  voies  nouvelles  pour  répondre  aux 


•0  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

exigences  de  la  société  moderne  fondées  sur  des  principes  de  liberté  et  d^égalité. 

Des  travaux  remarquables  ont  été  accomplis  dans  cette  direction,  leur  nombre 
s'accroît  chaque  jour,  toules  les  Intelligences  élevées  sont  jalouses  d'apporter  une 
pierre  à  TédiGce  de  l'avenir.  Cependant,  sans  vouloir  en  rien  décourager  des  tentati- 
ves méritoires,  nous  devons  le  dire,  le  problème,  mieux  éclairé  sur  toutes  ses  faces, 
nous  semble  loin  d'être  résolu.  Semblables  aux  alchimistes  égarés  à  la  recherche 
de  la  pierre  philosopbale,  des  esprits  éminents,  mais  excentriques,  ont  rêvé  une  trans- 
formation intégrale  de  tous  les  rapports  sociaux.  Les  rtformaieurs  modernes^  dont 
M.  Keybaud  a  tracé  l'histoire,  ont  vainement  engagé  une  lutte  audacieuse  contre  les 
destinées  de  l'humanité;  semblables  aux  enfants  qui  essayent  de  sauter  au  delà  de 
leur  ombre,  ils  ont  dépensé  à  une  œuvre  impossible  des  trésors  d'intelligence. 

D'autres  penseurs,  moins  téméraires  dans  leurs  conceptions,  se  sont  attachés  à 
scruter  la  nature  de  la  misère,  à  étudier  son  existence,  ses  causes,  ses  effets  ;  ils  ont 
signalé  l'insuffisance  des  remèdes  qu'on  lui  a  opposés  jusqu'ici,  et  ont  essayé  d'es- 
quisser les  moyens  propres  à  en  affranchir  les  sociétés,  sans  sortir  du  cercle  tracé  par 
les  impérieuses  nécessités  de  la  nature  intime  de  l'homme,  et  de  ses  rapports  avec  le 
monde  extérieur.  Ici  encore  le  côté  critique  des  travaux  accomplis  nous  semble  l'em- 
porter de  beaucoup  sur  les  plans  de  réforme  et  d'amélioration.  Le  livre  de  M.  Eugène 
Buret,  De  la  misère  des  classes  laborieuses  en  Angleterre  et  en  France^  fournil 
la  preuve  de  ce  que  nous  venons  d'avancer. 

L'ouvrage  de  M.  Buret  mérite  à  tous  égards  de  ûxer  l'attention  ;  écrit  avec  une  rare 
connaissance  des  faits,  et  avec  une  consciencieuse  sincérité,  il  soulève  le  voile  brillant 
derrière  lequel  se  cachent  les  infirmités  sociales. 

Après  avoir  répondu  par  une  analyse  exacte  à  la  question  :  Qu'est-ce  que  la  misère? 
l'auteur  expose  les  documents  relatifs  à  la  misère  officielle,  et  les  conséquences  qui  en 
dérivent  pour  l'appréciation  de  la  misère  réelle.  Il  étudie  ce  qu'est  la  misère  chez  les 
deux  nations  les  plus  avancées  en  civilisation  et  en  industrie,  la  France  et  l'Angleterre, 
et  présente  le  tableau  de  la  situation  physique  et  morale  des  classes  pauvres.  Ici,  on 
rencontre  des  faits  économiques  et  sociaux  du  plus  grand  intérêt,  observés  avec  saga- 
cité, exposés  avec  talent;  M.  Buret  n'a  rien  négligé  pour  les  obtenir.  C'est  en  Angle- 
terre qu'il  a  établi  le  centre  de  ses  recherches,  il  en  a  rapporté  une  masse  de  do- 
cuments qui  jettent  une  vive  lumière  sur  la  question. 

On  accuse  à  tort  le  régime  des  manufactures  des  maux  sous  le  poids  desquels  te 
colosse  anglais  commence  à  s'affaisser.  La  révolution,  accomplie  en  France,  le  sert 
un  jour  en  Angleterre  ;  là,  les  réformateurs  de  1688  ont  hésité  à  porter  la  main  sur  le 
droit  civil;  ils  ont  frappé  la  royauté  et  respecté  le  droit  d'aînesse.  Depuis  lors  le  sol 
et  la  famille  n'ont  point  tessé  d'obéir  à  des  lois  d'exclusion  et  de  privilège.  Cest 
contre  cette  constitution  factice  que  la  Grande-Bretagne  se  débat  en  vain. 

Nous  n'avons  pas  en  France  les  mêmes  périls  à  redouter,  les  mêmes  obstacles  à 
vaincre.  L'article  du  Code  civil  qui  consacre  l'égalité  des  partages,  fonde  une  démo- 
cratie puissakite  dont  Tavenir  est  assuré.  Nous  sommes  loin  d'accuser  d'inexactitude 
ou  d'exagération  le  tableau  pénible  et  souvent  humiliant  tracé  par  M.  Buret  quand  il 
dépeint  les  souffrances  de  nos  classes  pauvres  ;  mais  nous  pensons  qu'il  s'est  trop 
défié  des  ressources  que  l'organisation  actuelle  de  la  société  fournit  pour  mettre, 
sans  nouvelle  secousse,  un  terme  à  tant  de  misères. 

Le  livre  de  M.  Buret  fait  compreudre  et  juger  les  effets  produits  en  Angleterre  par 
le  fameux  bill  de  1854;  toutes  les  douleurs  du  work^kouse  sont  dépeintes  avec  une 
effrayante  sincérité.  L'effet  produit  par  l'écrivain  est  d'autant  plus  grand,  qu'il  cher- 
che à  se  contenir  dans  l'expression  de  sa  pensée;  il  a  imposé  silence  aux  émotions 
qui  venaient  l'assaillir,  afin  que  les  généreux  accents  de  la  pitié  ne  vinssent  point 
jeter  un  doute  sur  la  réalité  des  faits  qu'il  raconte.  Celte  réserve  philosophique  a  une 
majesté  qui  vous  domine,  et  ce  spectacle,  simplement  retracé,  pénètre  d'eflh)ip<mr 


BIBLIOGRAPHIE.  91 

des  infortunes  si  éloquentes  par  elles-mêmes.  Mais  quand,  après  avoir  sondé  toute  la 
profondeur  du  mal,  M.  Buret  a  voulu  signaler  les  mesures  de  réforme,  on  dirait  que 
le  temps  lui  a  manqué  pour  développer  ses  idées.  Nous  rencontrons  plutôt  des 
indications  rapides,  qu'une  formule  bien  arrêtée,  pour  les  améliorations  propo- 
sées. U  est  vrai  de  dire  que  la  matière,  envisagée  comme  Ta  fait  Fauteur,  embrasse 
tout  l'ensemble  de  la  science  sociale,  qu'il  est  peu  de  questions  dont  les  philanthropes 
et  les  économistes  se  soient  occupés  dans  ces  derniers  temps  qui  ne  rentrent  dans  le 
cadre  tracé  par  Touvrage  de  M.  Buret. 

Pour  apporter  un  remède  efficace  au  malaise  des  classes  pauvres,  Fauteur  demande 
des  modifications  dans  la  constitution  de  la  propriété,  dans  la  transmission  des  biens 
par  voie  d'héritage,  dans  l'assiette  de  l'impôt,  et  enfin  dans  l'organisation  de  l'industrie  ; 
sans  avoir  la  témérité  des  doctrines  de  Saint-^imon  et  de  Fourior,  les  idées  de  M.  Bu- 
ret ont  une  parenté  intime  avec  celles  de  ces  deux  réformateurs,  surtout  du  dernier. 

Adversaire  ardent  de  la  formule  laisser  faire  et  laisser  passer^  M.  Buret  a  trop 
cédé  aux  séductions  d'une  organisation  soigneusement  pondérée  du  commerce  et  de 
nndustrie.  Les  moyens  qu'il  met  en  avant  résisteraient  difficilement  à  la  pratique. 
Sans  puiser  dans  le  passé  des  souvenirs  peu  en  harmonie  avec  le  libre  essor  des  fa- 
cultés humaines,  on  peut  arriver,  en  élargissant  le  cercle  des  institutions  que  nous 
possédons  déjà,  à  faire  du  gouvernement  ce  pouvoir  modérateur  de  la  production  que 
)f .  Buret  veut  créer  au  moyen  de  combinaisons  assez  compliquées. 

L'administration  pourrait  rendre  aux  travailleurs  d'immenses  services  en  les  te- 
nant au  courant  de  tous  leô  faits  extérieurs  et  intérieurs  qui  sont  de  nature  à  influer 
sur  la  production.  11  faut  qu'elle  devienne  le  centre  où  tous  les  renseignements  vien- 
dront aboutir,  pour  rayonner  ensuite  dans  toutes  les  directions.  Mais  ceci  s'obtiendra 
sans  réforme  radicale  dans  la  constitution  actuelle  de  l'industrie. 

Nous  ne  croyons  pas  que  l'auteur  ait  fait  chose  vraiment  utile  en  ressuscitant  les 
théories  tant  de  fois  débattues  de  l'impôt  progressif,  impôt  inapplicable  dans  sa  ri- 
gueur. Pour  ménager  le  pauvre,  pour  mettre  fin  à  un  système  odieux  de  capitation, 
travaillez  à  réduire,  sinon  à  abolir,  la  contribution  si  lourde  qui  pèse  sur  le  sel,  chan- 
gez les  tarifs  vicieux,  entrez  franchement  dans  le  système  de  la  liberté  commerciale 
dont  nous  ne  possédons  encore  qu'une  fautive  contrefaçon. 

Le  droit  de  propriété  individuelle  est  d'accord  avec  l'intérêt  social  ;  loin  d'appau- 
rrir  la  masse,  il  augmente  la  quote-part  des  jouissances  de  chacun,  en  activant  la 
production.  Aussi  a-t-il  résisté  à  tous  les  sophismes  ;  il  est  né  avec  l'homme,  il  ne 
mourra  qu^avec  la  société.  Les  attaques  indirectes  contre  ce  principe  fondamental  de 
Pexistence  des  nations  civilisées,  n'offrent  pas  moins  dy)éril  que  la  négation  même 
du  droit.  Nous  en  dirons  autant  de  l'héritage,  celle  enveloppe  extérieure  au  sein  de 
laquelle  se  développe  l'esprit  de  famille.  La  société  intervient  déjà  pour  recueillir  &a 
part,  au  moyen  de  Pimpot  et  des  droits  de  mutation  ;  il  ne  faut  pas  la  préM^nter  comme 
déshéritée  de  tout  avantage  légitime;  discutez  le  chiffre  des  taxes  perçues,  et  en  des- 
cendant des  hauteurs  où  plane  la  théorie,  vous  apercevrez  toute  la  compli*:ation  de» 
intérêts  qu'il  est  prudent  de  ménager. 

La  suppression  des  successions  collatérales,  renouvelée  du  saint-simonisme,  porte- 
rait UB  coup  bîeo  rude  i  la  famille,  elle  renconU^rait  trop  de  répulsion  dans  nos 
moRirs  et  bos  habitudes;  ici  encore  c'est  par  la  voie  de  l'impôt  que  le  légî«ilateiir 
poom  iaCerreDir  avec  le  plus  de  succès,  en  établissant  sur  ces  successions  un  droit 
proportionoé  m  degré  de  Ttiéritier  naturel. 

La  proscription  du  md  t  personnel,  loin  d'aider  à  Pémancipalion  des  cla^Te^ï  lal>o- 
rwuso,  b  reiMiraît  plus  d.fErJe;  elle  élèverait  entre  le  travail  et  U  propri<^té  ik% 
barrims  péwtW  i  fraDcliir. 

Si  ces  ■wyf  divers  bous  paraissent  loin  de  conduire  sûrement  au  but  indiqué  par 
l.Boret,  BMB  «aBCi  et  wm  avîâ  quand  il  rédame  VtîMitêfmeai  d^am  vaste  sys- 


92  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

tème  d'asstirflnces  qui  proHternit  à  la  sociélé  et  rendrait  la  nation  entière  solidaire. 
Pour  être  efficace,  la  garantie  des  assurances,  soit  contre  les  fléaux,  soit  contre  les 
chances  delà  vie,  doit  être  générale;  plus  on  la  fractionne,  plus  on  en  diminue  les 
avantages  et  plus  on  augmente  la  prime  de  garantie. 

Tout  ce  que  M.  Buret  a  dit  de  l'esprit  d'association  nous  semble  justifié;  mais  n*a- 
t-il  point  commis  une  erreur,  lorsqu'en  indiquant  Papplication  future  de  la  grande 
culture  h  la  petite  propriélé,  il  a  insisté  sur  la  nécessité  de  concentrer  entre  les  mains 
du  travailleur  la  propriété  de  Tinstrument  de  travail?  Ici,  et  plus  encore  dans  la  sup- 
position de  la  mobilisation  du  sol,  tout  se  réduirait  à  une  sorte  de  créance,  de  rente 
assise  sur  le  produit. 

Vouloir,  d'un  autre  côté,  imposer  la  rente,  nous  paraît  chose  impossible.  Quand  le 
gouvernement  contracte  un  emprunt,  il  paye  un  intérêt  proportionné  à  la  confiance 
qu'il  inspire;  grevez  les  renies  d'un  impôt,  et  vous  augmenterez  d'autant  le  chiffre 
nominal  de  l'intérêt;  il  n'y  aura  qu'un  embarras  d'écriture  de  plus. 

Nous  n'avons  pu  qu'indiquer  quelques-unes  de%  questions  sur  lesquelles  nous 
ne  saurions  partager  l'opinion  de  M.  Buret.  Après  avoir  admirablement  montré  toute 
rétendue  du  mal,  l'auteur,  effrayé  sans  doute  de  ce  speclacle,  a  cru  impossible  de 
rien  faire  de  grand  et  d'utile  sans  une  modification  profonde  de  nos  institutions.  Il  a 
demandé  aux  lois  plus  qu'elles  ne  peuvent  donner  ;  mais  il  aurait  pu  demander  da- 
vantage aux  mœurs,  aux  lumières  et  à  l'esprit  de  prévoyance. 

Le  peu  de  lignes  qui  précèdent  suffisent  pour  faire  comprendre  combien  est  grande 
la  perte  que  la  science  a  faite  dans  la  personne  de  cet  écrivain,  jeune,  dévoué,  plein 
d'ardeur  et  d'énergie.  Nous  l'avouerons,  nous  n'avons  pu  rencontrer  les  pages  consa- 
crées à  la  critique  de  son  livre,  sans  désirer  que  ses  titres  et  ses  services  soient  mieux 
mis  en  lumière. 

Pour  en  revenir  à  V Aperçu  sur  la  condition  des  classes  ouvrières,  nous  dirons- 
en  terminant  que  ce  travail  témoigne  plutôt  des  bonnes  intentions,  que  de  la  compé- 
tence sérieuse  de  l'auteur.  Néanmoins  il  peut  être  consulté  avec  intérêt.  On  y  re- 
marque surtout  des  vues  fort  justes  sur  les  bienfaits  de  l'instruction.  <  Les  peuples, 
dit  l'auteur,  loin  d'avoir  le  superflu,  sont  privés  du  nécessaire.  La  première  base  de 
toute  prospérité,  l'instruction,  leur  manque,  c'est-à-dire  une  instruction  forte  et  large- 
ment répandue  dans  toutes  les  classes  de  la  société,  qui  réveille  en  elles  des  senti- 
ments de  morale,  l'amour  de  l'ordre,  du  bien  public  et  du  travail,  en  leur  rendant 
familières  les  notions  les  plus  nécessaires  pour  comprendre  l'existence  des  sociétés  et 
la  marche  de  la  civilisation.  N'est-il  pas  à  regretter,  par  exemple,  qu'en  France,  lors 
de  la  discussion  de  la  loi  sur  l'instruction  primaire,  les  Chambres  n'aient  pas  adopté  la 
proposition  que  fit  un  député  de  comprendre  l'économie  politique  au  nombre  des  ma- 
tières qui  seraient  enseignées  dans  les  écoles  du  premier  et  du  second  degré?  Nulle 
science  n'est  plus  propre  à  propager  l'amour  du  travail,  source  de  toute  richesse 
matérielle  ou  intellectuelle,  et  l'amour  de  l'économie,  source  de  tout  avenir  meilleur. 
Les  classes  ouvrières  puiseraient  dans  cet  enseignement  la  conscience  de  leur  posi- 
tion sociale  et  de  leurs  vrais  intérêts,  conscience  qui  deviendrait  pour  la  société  une 
puissante  garantie  d'ordre  et  de  prospérité.  » 

Certes,  ce  langage  mérite  d'être  entendu.  Le  passage  que  nous  venons  de  citer 
n'est  pas  le  seul  qui  témoigne  des  idées  élevées  de  Pauteur  ;  aussi,  malgré  de  nom- 
breuses imperfections,  son  jlpnçu  n'est-il  point  à  dédaigner,  ni  à  classer  au  nombre 
des  publications  vides  et  inutiles.  L.  W. 


Code  des  cHEMms  de  fer,  par  A.  Cerclet,  maître  des  requêtes  au  Conseil  d*État, 
membre  de  la  Commission  administrative  des  chemins  de  fer,  l'un  des  secrétaires- 
rédacteurs  de  la  Chambre  des  députés. — Première  partie.  Un  vol.  in-8«.  Paris,  18^. 
Nous  croyons  qu'aucune  invention  n'a  fait  une  révolution  plus  complète  dans  la 


BIBLIOGRAPHIE.  93 

civilisatioo  et  dans  l'état  industriel  des  peuples  que  celle  des  chemins  de  fer.  Il  nous 
est  impossible  de  juger  et  de  prévoir  dès  à  présent  tous  les  effeU  de  ces  nouvelles 
Toies  de  communication ,  et  les  changements  qu'elles  amèneront  dans  la  production 
et  dans  les  rapports  des  hommes  entre  eux.  Les  chemins  de  fer  embrassent  donc  de 
graves  intérêts,  et  dès  lors  il  était  utile  de  faire  un  recueil  complet  des  lois^  ordon- 
nances ,  cahiers  des  charges ,  statuts ,  actes  de  société ,  règlements  et  arrêtés  concer- 
nant rétablissement ,  l'adminiâtralion ,  la  police  et  l'exploitation  des  chemins  de  fer. 

M.  Cerclet  s'est  chargé  d'accomplir  celte  lâche ,  et  le  volume  qu'il  vient  de  publier, 
et  qui  forme  la  première  moitié  de  sou  livre ,  nous  prouve  qu'il  a  abordé  la  matière 
avec  toutes  tes  connaissances  et  toute  la  sagacité  que  nécessite  une  pareille  œuvre. 
Le  titre  seul  du  livre  suffit  pour  donner  une  idée  de  l'importance  et  de  Tutitité  de  ^ol^ 
vrage.  L'excellente  classihcation  que  l'auteur  a  su  introduire  dans  ce  recueil  en  rend 
J'ulilité  plus  complète  encore ,  et  il  deviendra  une  sorte  de  Manuel  qui  se  trouvera 
bientôt  entre  les  mains  de  tous  les  hommes  qui  ont  des  intérêts  directs  ou  indirects 
dans  les  chemins  de  fer.  La  position  de  M.  Cerclet  à  la  Chambre  des  députés  lui  a 
permis  de  suivre,  nous  dirons  plus,  Ta  obligé  à  suivre  toutes  les  discussions  relati- 
ves aux  chemins  de  fer,  et  les  notes  de  sou  livre  prouvent  qu'il  a  tiré  un  excellent 
parti  de  cette  présence  permanente  aux  débats,  et  de  l'étude  régulière  de  tous  les 
incidents  qui  se  rattachent  à  l'histoire  législative  des  chemins,  il  a  pensé  qu'il  serait 
bon  de  présenter,  dans  le  cadre  qu'il  s'est  tracé ,  non-seulement  tous  les  actes  légis- 
latifs et  administratifs  qui  se  rattachent  aux  chemins  de  fer,  mais  encore  les  mesures 
qui  ont  échoué  à  la  Chambre  et  qui  appartiennent  nécessairement  aussi  à  l'histoire  des 
railways. 

L'ouvrage  de  M.  Cerclet  se  divise  en  trois  sections  :  la  première  comprend  les  lois , 
ordonnances  et  arrêtés  applicables  à  tous  les  chemins  de  fer,  et  les  règlements  de  po- 
lice des  chemins  de  fer  de  Saint-Germain  et  de  Rouen ,  qui  ont,  en  général,  servi  de 
modèle  pour  tous  les  autres  ;  la  deuxième  se  compose  des  lois ,  ordonnances  et  arrê- 
tés concernant  l'établissement  et  Fexploitation  des  divers  chemins  de  fer;  la  troisième 
renferme  la  jurisprudence  des  Cours  et  des  tribunaux ,  et  des  corps  administratifs  sur 
les  questions  qu'ont  soulevées  la  construction  et  l'exploitation  des  chemins  de  fer. 

La  deuxième  section  se  subdivise  elle-même  en  deux  parties  :  la  première  com- 
prend tous  les  chemins  de  fer  qui  ont  été  autorisés  par  des  lois  ou  ordonnances  anté- 
rieures à  la  grande  loi  du  11  juin  1842  ;  la  deuxième  renferme  les  chemins  de  fer  créés 
ou  classés  postérieurement  à  la  loi  du  il  juin  1842,  jusqu'à  la  6n  de  la  session  de 
1845.  On  a  placé  à  la  suite  de  ces  trois  sections  deux  appendices  :  le  premier  donne 
le  texte  de  tous  les  articles  de  lois  ou  ordonnances  cilés  dans  les  lois,  ordonnances 
ou  arrêtés  dont  se  compose  ce  recueil  ;  le  deuxième  se  compose  de  documents  statisti- 
ques et  comparatifs  sur  les  principales  lignes  ;  enûn ,  une  note  généi-ale  présentera 
le  résumé  des  diverses  phases  qu'a  traversées  la  question  de  l'exécution  des  chemins 
de  fer  considérée  aux  points  de  vue  politique,  administratif  et  industriel.  L'ouvrage 
est  terminé  par  deux  tables  générales  :  Tune ,  par  ordre  alphabétique  des  matières  ; 
l'autre ,  par  ordre  chronologique  de  tous  les  actes  qui  font  partie  de  ce  recueil.  Le 
premier  volume  comprend  la  section  des  lois  et  ordonnances  d*un  intérêt  général ,  et 
la  première  partie  de  la  deuxième  section ,  c'est-à-dire  les  lois  et  ordonnances  relati- 
ves aux  chemins  de  fer  créés  avant  la  loi  du  11  juin  1842.  Dans  cette  section ,  chaque 
chemin  de  fer  vient  à  la  date  de  l'acte  législatif  ou  administratif  qui  a  ordonné  sa  con- 
struction ,  et ,  à  la  suite  de  cet  acte  principal ,  se  trouvent  tous  les  documents  relatifs 
à  la  même  ligne. 

11.  Cerclet  a  voulu  donner  au  public  un  ouvrage  complet,  et  il  a  par  conséquent 
ajourné  la  publication  du  deuxième  volume  afin  de  pouvoir  y  consigner  le  résuluit  des 
adjudications  qui  doivent  se  faire  en  exécution  des  lois  rendues  dans  ia  dernière  se^bion 
des  Cbaïubres  :  ces  lois  sont  au  nombre  de  sept ,  et  il  faudra  probablement  un  laps  de 


/ 


94  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

t^mps  ass^z  considérable  avant  que  toutes  les  adijudications  soient  iaites.  Mais,  ea 
attendant ,  M.  Cerclet  nous  a  donné  le  premier  volume  de^son  livre ,  en  y  indiquant  le 
plan  de  Touvrage  complet.  Le  commencement  de  ce  travail  peut  faire  juger  du  reste, 
et,  pour  notre  compte,  uous  félicitons  Tauteur  de  ne  pas  avoir  tardée  faire  imprimer 
cette  portion  de  son  recueil ,  qui  déjà  renferme  des  documents  si  utiles  pour  la  con- 
naissance de  toutes  les  questions  relatives  aux  chemins  de  fer.  Y. 


Prisons  and  Prisoners  (  les  Prisons  et  les  Prisonniers  )  y  par  Joseph  Adshead.  — 

Un  vol.  in-8°,  chez  Longman ,  Brown ,  Green  et  Longman,  à  Londres,  1845. 

L^auteur  de  ce  livre,  après  avoir  voyagé  aux  États-Unis,  visité  les  prisons  d'An* 
gleterre,  et  étudié  à  fond  tout  ce  qui  se  rattache  à  Taméltoration  du  régime  péniten- 
tiaire ,  se  prononce  de  la  manière  la  plus  positive  en  faveur  du  système  de  séparation 
de  jour  et  de  nuit,  c  Le  temps  n'est  pas  éloigné,  dit-il ,  oiî  des  sentiments  d'hunui* 
nité,  et  le  désir  de  Tamélioration  morale,  feront  prévaloir  sur  le  système  déplorable  de 
Temprisonnementen  commun  le  système  de  Femprisonoement  séparé,  qui  seul  permet 
d'exercer  une  influence  utile  sur  les  détenus.  On  saura  concilier,  dans  le  régime  de  la 
séparation  de  jour  et  de  nuit ,  tout  ce  que. réclame  l'humanité,  avec  la  nécessité  de 
conserver  aux  prisons  le  caractère  de  répression  et  d'intimidation  qu'il  serait  dange- 
reux de  leur  enlever.  >  Du  reste ,  il  entre  dans  beaucoup  de  détails  pour  montrer 
combien  le  régime  nouveau  de  la  prison  de  Peutonville,  dont  il  donne  la  description, 
est  différent  de  ce  qu'où  appelle  Tincarcératiou  isolée  à  laquelle  on  soumet  exception- 
nellement,  comme  punition  disciplinaire,  les  détenus  dans  les  prisons  où  ils  vivent 
en  commun. 

Un  tiers  environ  du  volume  est  employé  à  signaler  les  erreurs  de  la  presse  quoti- 
dienne ,  et  particulièrement  du  Times  ndàos  tout  ce  qui  touche  à  la  discussion  à  la- 
quelle a  donné  lieu ,  dans  ces  dernières  années ,  la  question  de  la  réforme  du  régime 
pénitentiaire.  L'auteur  fait  remonter  la  responsabilité  de  beaucoup  d'inexactitudes  aux 
différents  rapports  de  la  Société  de  Boston ,  dans  lesquels  la  vérité  aurait  été  scieni* 
ment  altérée  par  hostilité  au  système  de  l'emprisonnement  cellulaire  de  Philadelphie, 
et  il  regrette  le  fâcheux  eiïet  produit,  non-seulement  en  Amérique,  mais  surtout  en 
Europe,  par  des  assertions  dont  il  a  pu  ,  après  de  longues  recherches  seulement, 
constater  la  fausseté.  Il  réfute  également  ce  qu'il  appelle  les  fictions  du  romancier 
Dickens,  qui ,  après  une  course  rapide  aux  Ëiats-Unis ,  a  parlé  des  prisons  de  ma- 
nière à  prouver  qu'il  n'avait  jamais  étudié  la  question. 

Le  vieux  matelot  Sam ,  sur  lequel  M.  Dickens  a  fait  de  très-belles  phrases ,  était 
un  misérable  dont  le  crime  aurait  quelques  années  auparavant  amené  la  mise  à  mort, 
et  qui  avait  été  condamné  au  maximum  de  la  peine  de  l'emprisonnement  cellulaire. 
M.  Dickens ,  qui  n'a  nullement  songé  à  plaindre  la  victime  du  crime  commis  par  oet 
homme ,  se  lamente  sur  l'état  de  prostration  morale  dans  lequel  il  l'a  trouvé  ;  les  yeux 
baissés ,  il  n'avait  rien  répondu  aux  félicitations  qui  lui  étaient  adressées  sur  sa  pro- 
chaine mise  en  liberté  ;  par  un  mouvement  machinal ,  il  se  bornait  à  pincer  du  bout 
des  doigts  la  peau  de  son  autre  main  :  voilà  où  l'avaient  réduit  les  onze  années  de  se* 
jour  dans  une  même  cellule.  Or,  la  vérité  de  tout  ceci,  c'est  que  Sam  avait  combattu 
au  Canada  dans  la  dernière  guerre,  qu'il  détestait  tous  les  Anglais,  et  que  la  visite 
de  M.  Dickens  lui  était  importune.  Trois  mois  après,  il  sortit  du  pénitencier  en  par- 
faite disposition  de  corps  et  d'esprit ,  et  trouva  encore  assez  de  force  ensuite  pour, 
à  l'âge  de  soixante-dix  ans,  s'engager  comme  matelot  pour  une  campagne  dans  l'O- 
céan Pacifique. 

Après  avoir  fait  ainsi  justice  de  beaucoup  d'erreurs  et  d'exagérations  de  la  part  d- 
ceux  qui  ont  le  plus  attaqué  le  système  de  Philadelphie,  l'auteur  ramène  son  ieeteui' 
en  Angleterre ,  et  lui  fait  visiter  toutes  les  prisons  de  la  ville  de  Londres.  Cette  revue 
est  du  plus  grand  intérêt,  et  met  en  lumière  une  partie  des  inconvénients  du  régime 


lid 


91BU0GRAPHIR  9& 

I, ainsi  que  rinsuflBsance  de  tous  les  règlemeots  qui  préteodent  imposer  un 
filence  absolu  aux  prisonniers.  Dans  la  maison  de  correction  de  Tothill-Fields,  West- 
mÎDSter,  où  ce  système  est  adopté ,  les  registres  indiquent  les  nombres  suivants  de 
pimitîons  infligées  pour  infractions  à  la  règle  : 

Mise  de  menottes  en  fer 59 

Mise  en  cellule  sombre.  .  .  V.  .  .       i02 

Mise  en  cellule  solitaire i,806 

Miseà  la  diète 4,973 

Total 6,740 

Dans  la  maison  de  Goldbath-Fields  et  à  Bridewell ,  on  a  recours ,  en  outre ,  aux  pu- 
nitions corporelles ,  le  martinet  y  est  particulièrement  en  usage  ;  et  les  punitions  dans 
ces  deux  établissements ,  pour  une  seule  année ,  ont  atteint  le  nombre  effrayant  de 
23,952 ,  le  tout  sans  préjudice  de  la  roue  d'écureuil ,  appelée  tread-wheel,  qui  est  le 
travail  forcé. 

Les  prisons  administrées  par  la  corporation  de  la  Cité  de  Londres  sont  particu- 
lièrement restées  dans  Tétat  le  plus  déplorable  ;  la  Cour  des  aldermen  en  a  elle-même 
tellement  la  conscience,  qu'elle  a  pris,  à  la  date  du  18  mars  1842,  un  arrêté  défen- 
dant au  directeur  de  New-Gate  de  faire  aucune  communication  à  cet  égard  ni  au  mi- 
nistre, ni  aux  inspecteurs  des  prisons.  Ce  que  dit  M.  Joseph  Âdshead  rappelle  les  ta- 
bleaux d'Hogarlb  ;  et ,  en  effet,  la  peinture  faite  par  lui  des  désordres  auxquels  se 
livrent  les  détenus ,  dans  une  des  salles  où  ils  sont  enfermés  en  commun  et 
laissés  sans  surveillance ,  est  devenue  Fobjet  d'une  vignette  dont  le  volume  est 
orné.  De  malheureux  enfants ,  dont  le  plus  grand  crime  est  souvent  l'abandon  et 
la  misère,  une  fois  jetés  dans  de  semblables  prisons ,  marchent  fatalement  ensuite  de 
Haute  en  récidive  jusqu'à  la  déportation.  Le  nombre  de  ces  délinquants,  âgés  seule- 
ment de  douze  à  dix-sept  ans ,  augmente  chaque  année ,  et  n'est  pas  moindre  de  treize 
à  quatorze  mille.  Eu  lisant  toute  cette  dernière  partie  du  livre ,  nous  n'avons  pu  nous 
empêcher  de  faire  un  retour  de  satisfaction  sur  la  bonne  tenue  et  l'excellente  disci- 
pline qui  règne  actuellement  dans  toutes  les  prisons  de  Paris. 

En  résumé ,  l'ouvrage  dont  nous  nous  occupons  en  ce  moment ,  consciencieuse- 
ment fait  d'après  les  choses  et  les  faits ,  non  d'après  d'autres  livres,  contient  une  foule 
de  renseignements  qui  pourront  être  consultés  avec  fruit ,  lorsqu'on  reprendra  à  la 
Chambre  des  pairs  la  discussion  sur  le  régime  des  prisons.  Horace  Say. 

De  l'armée  et  de  son  application  aux  travaux  d'utilité  publique,  par  le  lieutenant- 
général  marquis  Oudinot.  —  i  vol.  \n-S°.  Paris,  i845. 

M.  le  général  Oudinot  s'est  déjà  fait  connaître  par  plusieurs  excellentes  publications 
sur  des  sujets  qui  se  lient  étroitement  à  l'organisation  et  à  l'existence  de  l'armée.  La 
matière  qu'il  traite  aujourd'hui  est  une  de  celles  qui  ont  donné  lieu  aux  plus  vives  con- 
troverses. Elle  a  attiré  l'attention  d'un  grand  nombre  d'économistes  dans  différents 
pays.  Malgré  cela,  les  opinions  sont  encore  fort  divisées  aujourd'hui,  et  les  militaires 
en  général  ne  sont  pas  d'avis  d'employer  Tarniée  aux  travaux  publics  civils.  C'est  là 
aussi  l'opinion  de  M.  le  général  Oudinot,  et  lorsqu'il  a  traité  en  1858  la  question,  il 
a  pris  pour  épigraphe  :  <  Endurcir  le  soldat  aux  fatigues,  Texercer  à  faire  des  tran- 
chées etdes  fortifications  pendant  la  paix,  c'est  le  plus  sûr  moyen  d'éviter  les  revers 
eld*aasiirÉ*r  les  sum^^  pendîitji  \»  ifuerrr,  t  Ce  passage  indique  les  principes  de  l'au- 
VÊat  Aur  remploi  de  l'année  un  v  ua^'iuv  piiMio.  Il  veut  que  l'on  conserve  toujours  aux 
tnitaux  de  rarméeleur  carnclère  niiliUiiiVi  qu  ils  soient  subordonnés  aux  nécessités 
du  »«rvire  ;  qu'ils  â'eflectutnt  dans  des  cooditiuns  militaires,  dans  l'Intérêt  de  la  guerre 
et  de  la  défense. 

L'écrit  que  nous  avoiii  sous  les  yeux  n'est  qu'une  partie  d'un  travail  plus  étendu  sur 


96  JOURNAL  DES  ECONOMISTES. 

l'ensemble  de  la  constilutioo  de  Tarmée.  L'auteur  a  cru  utile  de  défacber  cette  publi« 
cation  dure^tede  sou  ouvrage,  parce  qu'en  présence  des  grands  travaux  publics  qui 
s'exécutent  aujourd  bui,  la  question  de  l'emploi  de  Tarmée  à  ces  travaux  est  toujours 
vivement  déliuttue. 

L'auteur  examine  d'abord  les  différents  systèmes  qui  ont  été  proposés  par  les  éco* 
Domihtes  poctr  fuire  concourir  l'armée  à  l'exécution  des  travaux  publics  civils.  Il  s'at- 
tacbe  à  réfuter  les  propositions  de  MM.  Blanqui,  Michel  Chevalier  et  de  quelques  au- 
tres écrivains  qui  ont  pensé  que  Tannée  pouvait  être  employée  utilement  aux  travaux 
publics  civils.  Il  discute  successivement  les  faits  et  les  exemples  sur  lesquels  les  au- 
teurs que  nous  venons  de  citer  ont  appuyé  leur  opinion.  11  trouve  que  les  travaux 
que  les  Humains  fii*eiit  exécuter  à  difîerenies  époques  par  l'armée  eurent  l'intérêt  mi- 
blaire  pour  principal  et  presque  pour  unique  but.  «  Les  populations  conquises,  dit 
M.  Oudinot,  prirent  une  très-graude  part  à  ces  constructions.  Les  troupes  y  concou- 
rurent activement  quand  l'état  de  guerre  ou  des  circonstances  impérieuses  l'exi- 
geaient ;  mais  tous  les  historiens  s'accordent  à  expliquer  leur  emploi  a  ces  travaux  par 
la  nécessité  et  non  par  des  avantages  économiques.  »  Les  soldats  furent  employés  au 
creusement  du  canal  de  Briare,  faute  d  ouvriers  ordinaires.  Sous  Louis  XIV  et  sous 
Louis  XV,  d'autres  travaux  ont  également  été  exécutés  par  l'armée.  Mais  alors  les 
soldats,  recrutés  à  prix  d'argent  pour  un  temps  illimité,  étaient  en  quelque  sorte  la 
propriété  des  princes,  et  ceux-ci  crurent  pouvoir  les  employer  à  de  grands  travaux 
militaires  et  ci\  ils.  Les  armées  furent  successivement  chargées  de  réparer  les  places 
fortes,  de  creuser  et  de  combler  plusieurs  canaux.  L'ordonnance  de  1668,  dit  M.  Ou- 
dinot, atteste  les  difficultés  que  Yauban  eut  à  combattre  pour  faire  travailler  les 
troupes  ;  et  la  craiute  d  une  révolte  parmi  elles  fît  même,  quelques  années  après,  in- 
terrompre les  travaux  de  l'aqueduc  de  Maintenon.  Presque  constamment  la  dépense 
des  travaux  s'éleva  au  double  de  ce  qu'ils  auraient  coûté  s'ils  eussent  été  exécutés  par 
de  simples  terrassiers.  Au  surplus,  tous  ces  exemples  sont  empruntés  à  des  armées 
composées  exclusivemeut  de  mercenaires,  et  l'on  sait  que  les  éléments  constitutifs 
de  notre  armée  actuelle  sontéminemmcnt  nationaux.  Les  routes  stratégiques  de  l'Ouest, 
commencées  par  l'armée,  ont  dû  être  abandonnées  à  des  entrepreneurs  et  à  des  ou- 
vriers civils,  l^es  essais  qui  out  été  faits  pour  la  construction  du  chemin  de  fer  de  Saint- 
Germain,  où  l'on  avait  employé  des  bataillons,  out  été  trop  dispendieux  et  il  a  fallu 
les  abandonner.  Les  travaux  qui  ont  été  exécutés  dans  le.s  autres  pays,  en  Suède  par 
exemple,  ont  été  le  résulUitdes  conditions  particulières  oà  les  troupes  se  trouvaient 
placées,  et  les  exemples  qu'on  est  allé  chercher  en  Russie,  en  Autriche,  ne  sauraient 
s'appliquer  à  la  France.  Vlndelta,  qui  a  exécuté  de  grands  travaux  en  Suède,  est  une 
armée  rurale  qui  existe  par  des  terres  affectées  spécialement  à  son  enUretien.  Même 
observation  pour  les  colonies  militaires  de  l'Autriche  et  de  la  Russie.  Nous  ne  pou- 
vons donc  tirer  aucun  prolit  des  exemples  qu'on  est  allé  chercher  dans  les  pays 
étrangers. 

Cependant  M.  Oudinot  n'entend  point  exclure  l'armée  de  la  participation  aux  tra- 
vaux publics  ;  mais  il  ne  veut  l'employer  qu'aux  travaux  publics  militaires.  Il  a  re- 
cherché ce  que  les  soldats  avaient  fait  en  ce  genre  dans  ces  derniers  temps.  De  1805 
à  1804,  deux  régiments,  chargés  de  la  dérense  de  Belle-lsle-en-Mer,  fournissaient 
chaque  jour  quatre  cents  travailleurs ,  et  leur  ardeur,  excitée  par  les  difficultés  de  la 
situation ,  a  produit  des  résultats  très-remarquables.  Vers  le  même  temps ,  les  trou- 
pes réunies  dans  divers  camps ,  sur  les  rives  de  l'Océan ,  exécutèrent  des  travaux 
considérables.  Au  camp  de  Boulogne  seul ,  le  nombre  des  travailleurs  était  habituel- 
lement de  deux  mille  cinq  cents.  Les  travaux  étaient  tous  militaires  ;  ils  avaient  pour 
lut  d'ouvrir  des  havres  plus  surs  et  plus  nombreux  à  cette  grande  flottille  qui  effraya 
si  longtemps  l'Angleterre.  Les  solduUs  ne  quittant  ia  pioche  que  pour  prendre  le  fusil,  et 
le  fusil  que  pour  reprendre  la  pioche;  ils  passaient  incessanunent  de  Tatetier  au  champ 


i\ 


BIBIJOGKAPUIE.  97 

de  Mars,  et  de  la  manœuvre  au  travail.  Des  travaux  semblables  ont  été  exécutés  hors 
du  territoire ,  à  Alexandrie ,  à  Palma-Nova ,  à  Praga,  sur  le  Danube ,  à  Corfou  et  sur 
beaucoup  d'autres  points  de  FEurope. 

Les  fortiGcations  de  Paris  ont  fourni  un  intéressant  sujet  d'étude  à  M.  le  général 
Oudinot  pour  la  question  de  l'emploi  de  l'armée  aux  travaux  publics.  11  estime  que 
ces  travaux  ont  coûté  plus  cher  que  s'ils  avaient  été  exécutés  par  des  ouvriers  civils. 
Mais  il  aurait  été  difficile  de  se  procurer  ceux-ci  sans  provoquer  des  coalitions  et  des 
conflits  qui  sont  presque  toujours  le  résultat  de  fortes  agglomérations  de  travailleurs, 
et  il  conclut  par  conséquent  que ,  sans  les  troupes ,  il  eût  été  impossible  d'obtenir  les 
résultats  auxqueb  on  est  arrivé.  Leur  concours  a  produit  un  salutaire  effet  moral.  La 
discipline  n'a  éprouvé  aucune  atteinte  ;  mais  l'instruction  d'ensemble  évidemment  n'a 
pu  être  suivie  avec  la  méthode  et  la  persévérance  que  réclame  cette  partie  si  essen- 
tielle du  service. 

M.  le  général  Oudinot  a  également  étudié  avec  la  plus  sérieuse  attention  les  travaux 
qui  ont  été  accomplis  par  l'armée  en  Afrique  :  c'était  principalement  pour  répondre  au 
reproche  d'oisiveté  qu'on  adresse  quelquefois  à  l'armée.  L'auteur,  en  énumérant  tous 
les  travaux  qui  ont  été  exécutés  par  nos  soldats  dans  la  colonie ,  répond  suffisam- 
ment à  ce  reproche.  Cette  énuméralion  fournit  d'ailleurs  des  notions  intéressantes  au 
problème  de  la  colonisation.  M.  Oudinot  pense  que  le  système  de  M.  le  maréchal  Bu- 
geaud  est  inconciliable  avec  la  législation  en  vigueur,  et  que  l'institution  des  colonies 
exclusivement  militaires  n'est  pas  applicable  à  l'Algérie. 

«  Notre  armée ,  dit  l'auteur,  c'e^t  le  patriotisme  organisé  ;  instituée  siutout  en  vue 
de  la  guerre  et  contre  les  agressions  ennemies ,  elle  a  mission  de  protéger,  en  temps 
de  paix ,  l'agriculture ,  les  arts ,  le  commerce  et  l'industrie  ;  mais  la  justice ,  d'accord 
avec  la  raison ,  défend  de  considérer  nos  soldats  comme  des  agents  directs  de  pro- 
duction, comme  des  instruments  actifs  de  labeur  et  de  travail.  Aucune  analogie 
ne  peut  donc  exister  entre  le  service  militaire ,  dont  le  point  d'honneur  est  le  princi- 
pal mobile ,  et  le  travail ,  dont  le  salaire  est  l'unique  but;  cependant  les  éventualités 
de  la  guerre  réclament  parfois  des  travaux  urgents  et  considérables ,  et  l'art  d'établir 
ou  de  conserver  les  positions  militaires  ne  peut  s'acquérir  que  par  l'usage  et  l'expé- 
rience. Il  est  donc  nécessaire  de  donner  à  l'avance  à  nos  soldats  la  faculté  et  l'aptitude 
d'exécuter  certains  travaux  ;  la  pratique ,  dans  ce  cas ,  doit  être  considérée  comme  un 
exercice  en  temps  de  paix ,  et  comme  un  service  en  temps  de  guerre.  » 

Pour  l'application  de  ces  principes,  l'auteur  classe  les  travaux  qui  peuvent  être  confiés 
aux  troupes  en  deux  grandes  catégories  :  l""  les  travaux  manuels  considérés  comme 
moyen  d'instruction  ;  2»  les  travaux  urgents  exécutés  dans  un  but  militaire  et  en  pré- 
vision de  l'attaque  ou  de  la  défense.  Pour  exercer  le  soldat  aux  travaux  manuels  , 
M.  le  général  Oudinot  conseille  la  formation  de  camps  retranchés  et  de  simulacres  de 
siège.  Ces  réunions  ont  l'avantage  de  familiariser  tout  à  la  fois  le  soldat  avec  les  travaux 
de  terrassement  et  avec  tous  les  autres  exercices  militaires. 

Les  travaux  urgents  à  exécuter  et  en  prévision  de  la  guerre  présentent  deux  subdi- 
visions :  1^  les  travaux  de  l'armée  active  ;  2°  les  travaux  de  frontière  et  d'armée  de 
secours.  Les  militaires  seuls  peuvent  être  chargés  des  premiers  :  ce  sont  des  voies  de 
communication  à  ouvrir,  des  retranchements  à  élever,  des  tranchées  à  creuser,  etc. 
Le  travail ,  dans  ces  diverses  circonstances ,  fait  impérieusement  partie  des  devoirs 
du  soldat.  Les  travaux  de  frontière  ou  d'armée  de  secours  ,  c'est*à-dire  ceux  qui  se 
rapportent  à  la  défense  de  l'État  ou  d'un  corps  d'opération  éloigné  de  l'ennemi ,  peu- 
vent aussi  présenter  des  circonstances  qui  les  distinguent  des  travaux  ordinaires  faits 
par  des  ouvriers  civils.  Ils  sont  dès  lors  rangés  dans  la  classe  des  travaux  d'armée , 
et  l'exécution  doit  en  être  confiée  aux  troupes  :  ils  se  composent  de  tous  les  travaux 
qui ,  sur  le  territoire,  pourraient  assurer  la  sûreté  de  l'armée ,  tels  que  les  postes 
fortifiés,  camps  retranchés ,  établissements  de  ligne,  etc. 

T.  IXÎI.  —  Mc9W»bre  i»«(.  7 


j 


•I  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

Dans  la  penséa  de  M.  le  général  Oudinot ,  les  travaux  de  cette  nature  doivent  con- 
tribuer à  ramélioration  du  sort  des  soldats,  et  il  faut  par  conséquent  y  attacher  une 
rémunération  :  il  en  est  de  même  des  travaux  qui  ont  pour  objet  la  construction  de 
nouvelles  forteresses.— Telles  sont  les  conclusions  générales  de  l'ouvrage  de  M.  Oudi- 
not :  elles  sont  partagées  par  un  grand  nombre  d'écrivains  qui  ont  traité  les  mémea 
matières.  Nous  croyons ,  en  effet ,  qu^il  faut  écarter  toutes  les  causes  qui  pourraient 
altérer  Pesprit  militaire  de  Tarmée ,  et  faire  naître  dans  son  sein  des  pensérâ  de  lucre 
et  de  profit.  L'armée ,  employée  aux  travaux  publics  civils ,  créerait  d^ailleurs  aux  ou- 
vriers ordinaires  une  concurrence  redoutable,  et  ^  en  définitive,  les  constructions  qui 
hii  seraient  confiées  seraient  toujours  infiniment  plus  dispendieuses  que  celles  qui 
sont  effectuées  par  les  ouvriers  civils.  T.  F. 

Traité  sur  les  vins  du  Médoc,  par  M.  W.  Franck.  2«  édition.  Bordeaux,  Ghaumas, 

1  vol.  in-8, 1845. 

Cet  ouvrage  parut  pour  la  première  fois  il  y  a  vingt  ans,  et  dès  lors  il  fut  bien  ac- 
cueilli du  commerce  et  des  amateurs  surtout,  qui  ont  grand  besoin  d'un  guide  sûr 
pour  parcourir  ces  108  communes  vigneronnes,  dont  plusieurs  comptent  jusque  75 
crûs  distincts,  sinon  tout  à  fait  différents.  Quelle  liste  splendide  et  glorieuse  !  Mais, 
depuis  vingt  années,  il  s'est  produit  des  changements  considérables  dans  les  fkits 
et  les  personnes  ;  beaucoup  de  propriétés  ont  passé  à  d'autres  mains,  et,  au  point  de 
vue  commercial,  il  était  important  de  le  constater  ;  tes  prix  ont  subi  de  grandes  va- 
riations ;  de  nouvelles  et  belles  études  ont  été  faites,  de  riches  documents  se  sont  éla- 
borés, et  c'est  ainsi  que  l'ouvrage  de  M.  Franck,  reconstruit  avec  ces  éléments,  de- 
vient aujourd'hui  un  excellent  modèle  que  nos  vignobles  de  premier  ordre  devraient 
suivre  pour  présenter  à  la  France  l'exact  inventaire  de  sa  grande  richesse  vinicole. 

Le  sol,  que  la  viticulture  n'a  étudié  que  d'une  manière  encore  très-imparfaite,  les 
cépages  où  règne  encore  tant  de  confusion,  la  culture  dans  ses  divers  modes  et  les 
frais  qu'elle  nécessite,  les  différents  genres  de  produits,  chaque  commune  vinicole 
enfin,  avec  les  noms  du  propriétaire,  l'importance  de  la  récolte,  ses  caractères  dis- 
tinctifs  et  sa  valeur  moyenne,  tel  est  le  corps  du  livre  de  M.  Franck.  U  y  a  joint  un 
classement  des  vins,  travail  très-difficile,  et  qui  ne  saurait  donner  la  vérité  absolue, 
mais  qui  est  au  moins  l'expression  des  opinions  commerciales  le  plus  en  crédit.  Des 
recherches  fort  curieuses  sur  les  récoltes  du  Bordelais  depuis  1815,  sur  l'exportation 
au  moyen  âge,  pendant  le  cours  du  dix-huitième  siècle,  et  depuis  la  Révolution,  don- 
nent un  grand  intérêt  économique  et  un  charme  véritable  à  cette  lecture.  M.  Franck  a 
largement  puisé  dans  les  travaux  statistiques  de  M.  Gustave  Brunet,  le  laborieux  se- 
crétaire du  Comité  vinicole  de  la  Gironde,  qui  est  venu  appuyer  de  tant  de  faits  incon- 
testables et  de  chiffres  irrésistibles  les  déductions  de  la  science,  et  la  toute- puissance 
des  principes.  Une  s'agit  donc  pas  ici  seulement  d'un  livre  d'intérêt  local,  mais  d'un 
travail  aussi  curieux  qu'instructif  pour  tout  le  monde,  car  le  monde  entier  achète  et 
consomme  du  vin  de  Bordeaux,  et  il  nous  semble  qu'on  l'aimera  plus  encore,  parce 
qu'on  le  connaîtra  mieux,  après  avoir  bien  étudié  cet  auteur  tout  à  fait  classique. 

Nous  devons,  toutefois  établir  quelques  réserves  en  ce  qui  touche  l'analyse  chimique 
des  vins  du  Bordelais,  par  M.  Fauré.  La  présence  d'un  sel  de  fer  dans  ces  précieux  li- 
quides, si  importante  au  point  de  vue  thérapeutique,  n'est  pas  une  propriété  qui  leur 
soit  exclusive,  on  peut  la  signaler  dans  tous  les  vins  recueillis  sur  un  sol  fernigineux; 
et  quant  au  goût  (dire  la  sève,  est  assurément  une  erreur),  quant  au  goût  de  pierre  à 
fusil  qui  caractérise  Barsac,  Sauteme  et  Bommes,  il  se  retrouve  en  beaucoup  d'autres 
crûs,  et  ne  saurait  être  attribué  au  fer,  mais  bien  à  la  silice.  Le  chapitre  relatif  aux  vins 
de  France,  autres  que  ceux  de  la  Gironde,  nous  parait  faible,  bien  qu'on  ne  puisse  lui  re- 
procher une  partialité  étroite.  Lorsqu'on  parle  d'un  vignoble  tel  que  celui  de  l'Hermi- 
tage,  il  n'est  plus  permis  en  France  d'imprimer  Greffien  pour  Gre/fteucr,  Pessac^pour 


CHRONIQUE.  99 

r,  ikMCoulé  pour  Rocaules,  oe  serait  manquer  à  des  noms  glorieux.  Et  qu'est-ce 
que  Tarôme  spiritueux  des  vins  de  Bourgogne  ?  —  Il  est  vrai  que  la  langue  œnologique 
ett  encore  tHen  mal  faite  f  mais  il  est  encore  plus  vrai  que  tout  ceci  n'est  qu'accessoire  ; 
le  princifNil,  c'est  la  question  du  Médoc,  et  M.  Franck  l'a  traitée  de  main  de  maître. 

Loins  Lbclbrg. 


CHRONIQUE. 


Le  vent  de  la  tempête  a  soufflé  à  la  Bourse  pendant  toute  la  seconde  moitié 
du  dernier  mois  :  aujourd'hui  les  nuages  se  dissipent  et  le  temps  revient  au 
beau.  Les  primes  un  instant  balayées  se  sont  montrées  de  nouveau ,  et  celles 
des  deux  dernières  lignes  adjugées  flottent  maintenant  entre  les  chiflï'es 
de  40  et  50  fr. 

A  l'adjudication  du  25  novembre,  tout  s*est  passé  comme  on  l'avait  prévu 
pour  la  ligne  de  Paris  à  Strasbourg.  Une  seule  compagnie  a  soumissionné , 
c'est  celle  que  représentaient  le  général  Cubiéres ,  le  duc  Galliera ,  etc.  Elle  a 
consenti  un  rabais  de  dix  ans  soixante-dix- neuf  jours,  et  elle  a  été  déclarée 
adjudicataire  pour  quarante-trois  ans  deux  cent  quatre-vingt-six  jours. 

On  savait  que  la  ligne  de  Tours  à  Nantes  serait  disputée  par  la  compagnie 
formée  de  toutes  les  compagnies  Aisionnaires ,  celle  de  M.  Mackensie  en 
tête ,  et  par  la  compagnie  des  maîtres  de  poste.  Toutefois  un  doute  survint 
dans  toute  l'assemblée  quand  on  ne  vit  paraître  les  soumissions  qu'une  ou 
deux  minutes  avant  l'expiration  du  délai  fatal.  Ce  symptôme  n'était  pas  trom- 
peur en  effet ,  car  à  Touverture  des  paquets  cachetés ,  M.  le  ministre  des  tra- 
vaux publics  put  lire  que  la  compagnie  des  maîtres  de  poste  proposait  un 
rabais  de  a  néant.  »  La  compagnie  Mackensie,  Brouillard ,  etc.,  est  donc  restée 
adjudicataire,  pour  trente-quatre  ans  et  quinze  jours,  moyennant  un  rabais 
de  trois  cent  cinquante  jours. 

On  a  un  peu  ri  de  la  frayeur  des  maîtres  de  poste,  parce  que  toutes  les 
frayeurs  ont  leur  côté  risible.  Mais  aujourd'hui  personne  ne  les  blâme  d'avoir 
reculé  â  temps  et  de  ne  pas  s'être  aventurés  dans  une  affaire  qu'ils  n'avaient 
point  assez  étudiée.  U  est  vrai  qu'ils  ont  peu^-étre  fusionné  aussi;  mais  Dieu 
seul  et  MM.  les  maîtres  de  poste  le  savent. 

Le  retrait  des  versements  provisoires  faits  aux  diverses  caisses  des  ban- 
quiers des  onze  compagnies  du  chemin  de  Paris  à  Strasbourg ,  et  des  neuf 
compagnies  du  chemin  de  Tours  à  Nantes,  a  donné  Heu  à  d'assez  vives 
discussions,  dont  quelques-unes  se  prolongeront  jusque  devant  les  tribunaux. 
Plusieurs  banquiers  ont,  après  les  jours  indispensables  au  travail  de  leurs 
commis,  rendu  les  dixièmes  à  bureau  ouvert  sans  opérer  la  moindre  re- 
tenue, apportant  ainsi  leur  contingent  au  soulagement  de  la  place.  D'autres, 
soit  qu'ils  n*eussent  pas  les  espèces  disponibles ,  soit  pour  tout  autre  motif , 
ont  opéré  une  retenue  pour  des  trms  de  bureaux,  de  société,  etc.,  et  même 
pour  se  couvrir  des  pertes  faites  par  eux  sur  les  reports  dans  lesquels  ils 
^éiateni  crus  antoriséa  à  placer  les  fonds  des  actionnaires. 

Cette  eoodmte,  Joinle  à  totiles  les  autres  causes  que  nous  avons  énuméréei 


100  JOURNAL  DES  ECONOMISTES. 

dans  notre  dernière  revue,  n'a  pas  pea  contribué  à  prolonger  la  panique  qui 
a  régné  à  la  Bourse  du  18  novembre  aux  premiers  jours  de  ce  mois. 

La  fuite  d'un  agent  de  change,  Vescécuiion  d'un  autre,  la  gène  métallique 
de  quelques  maisons  de  banque  :  tels  auront  été  les  faits  les  plus  saillants  de 
cette  crise  qui  semble  diminuer  au  fur  et  à  mesure  que  Ton  se  rapproche  du 
35  décembre ,  jour  de  l'adjudication  de  la  grande  ligne  de  Lyon  et  de  celle  de 
Creil  à  Saint-Quentin. 

Des  dix-neuf  compagnies  de  Paris  à  Lyon  »  huit  des  plus  importantes  se  sont 
réunies  et  ont  fait  leur  dépôt  sous  le  nom  de  MM.  Charles  Laffîtte,  Ganneron, 
Barillon  (de  Lyon)  et  général  Baudran.  Cette  nouvelle  association  englobe  les 
compagnies  des  recevmrs'généra'ox^  des  messageries^  Hottingtiery  l'Union,  LaffUie- 
Blount,  Ganneron,  Calon,  La  Pinsonnière ,  Griolet,  Verdeau,  Rothschild.  Un  se- 
cond dépôt  a  été  fait  sous  les  noms  de  duc  Caumont-I^force,  lieutenant-général 
Lagrange,  comprenant  les  compagnies  des  Ingénieurs^  Française ,  Chastellux  ^ 
des  maîtres  de  poste,  des  électeurs.  Le  chemin  de  Creil  à  Saint-Quentin  sem- 
ble devoir  être  plus  disputé  encore. 

La  presse  s'est  de  nouveau  vivement  occupée  des  questions  que  soulèvent  la 
spéculation  surexcitée  et  Tagiotage,  qui  sont  un  grand  mal,  il  est  vrai,  mais 
auxquels  il  n>^t  pas  de  remède. 

Tout  enfantement  est  douloureux.  Ce  n'est  pas  sans  quelques  convul- 
sions que  la  France  pouvait  espérer  de  relier  ses  divers  centres  de  travail, 
de  production  et  de  consommation  par  les  nouvelles  voies  de  fer.  On  au- 
rait pu  prévoir  qu'elle  aurait,  comme  les  États-Unis,  comme  TAngleterre, 
comme  les  autres  pays  qui  se  sont  lancés  dans  cette  construction ,  de 
mauvais  moments  à  passer.  En  effet,  que  ces  gigantesques  travaux  soient 
entrepris  par  l'État  ou  par  Tindustrie,  les  capitaux  n'en  sont  pas  moins 
sollicités  par  Tappftt  des  primes  immédiates  ou  des  profits  futurs,  réalisables 
ici  avec  une  action,  et  là  avec  un  coupon  d'emprunt.  Or,  ce  déplacement 
des  capitaux  ne  peut  se  faire  sans  appauvrir,  au  moins  momentanément, 
quelques  canaux  de  la  circulation,  qui  peuvent  dépérir  par  cette  mesure. 
En  second  lieu ,  Thomme  est  ainsi  fait,  qu'il  se  précipite  d'autant  plus  dans 
une  affaire,  qu'il  voit  plus  d'empressement  autour  de  lui.  De  cette  incandes- 
cence résulte  la  fièvre  de  l'agiotage  qui  fait  des  dupes  et  des  victimes. 
Sous  la  Restauration  on  jouait  avec  la  rente  d'Espagne  ;  en  1837,  avec  les 
bitumes,  les  houilles  et  les  merveilles  de  l'industrie  ;  en  1845,  avec  les  chemins 
de  fer,  et  dans  l'intervalle  de  ces  grands  mouvements  le  mal  a  affecté  des  pro- 
portions moindres,  mais  on  le  retrouve  dans  une  infinité  de  circonstances  :  il 
y  a  si  peu  de  distance  entre  la  spéculation  et  les  combinaisons  trop  aventureuses 
du  jeu  !  Ne  joue*tpon  pas  tous  les  jours,  à  la  faveur  du  moindre  événement,  sur 
les  fonds  publics,  sur  les  huiles,  sur  les  esprits,  sur  les  savons,  sur  les  indigos, 
surtout,  enfin,  ce  qui  fait  l'objet  d'un  mouvement  quelconque  de  valeurs? 

—Une  bien  grave  question  préoccupe,  en  ce  moment,  toute  la  population  lyon- 
naise. Une  seule  et  vaste  association  sera  bientôt  maîtresse  de  toutes  les  con- 
cessions de  bouille  et  des  voies  de  transport.  Déjà  cette  association  générale  a 
acquis  les  sept  huitièmes  du  bassin  de  la  Loire;  elle  vient  d'affermer  pour  60 
et  80  ans  le  canal  de  Givors  et  le  chemin  de  fer  de  Saint-Étienne  à  Lyon,  et 
elle  négocie  le  chemin  de  Saint-Ëtienne  à  Roanne.  Les  entrepreneurs  des  di- 
verses industries  métallurgiques  de  toute  la  contrée  et  les  ouvriers  des  mines 
manifestent  de  vives  alarmes;  les  premiers  craignent  une  élévation  du  prix  de 


CHRONIQUE.  loi 

la  houille,  les  autres  redoutent  une  baisse  de  salaires  :  tous  ont  peur  que  Tas- 
sociation  générale  ne  leur  fasse  de  plus  dures  conditions  que  les  quarante 
eiploitations  isolées.  C'est  un  monopole  qui  se  crée,  disent  les  uns;  c'est  une 
association  qui  se  forme,  disent  les  autres.  Ceux-<;i  en  appellent  à  Tadministra- 
^n,  ceux-là  demandent  Fintervention  du  pouvoir  législatif.  Des  mémoires 
pour  et  contre  ont  déjà  été  rédigés,  mais,  en  général,  par  des  personnes  qu'on 
peut  croire  intéressées  dans  la  question.  Dans  celle  situation,  M.  le  ministre 
des  travaux  publics  vient  de  charger  un  inspecteur-général  des  mines,  M.  hM- 
çneroD,  d'étudier  sur  les  lieux  les  questions  que  soulève  la  création  de  la  nou- 
velle société  qui  prend  le  nom  de  Compagnie  des  mines  réunies. 

Nous  ne  pouvons  qu'applaudir  à  cette  mesure  :  avant  d'aviser,  il  faut  connaître, 
et  pour  connaître  il  faut  voir.  Toutefois,  et  la  question  en  valait,  selon  nous,  la 
peine,  une  commission  de  trois  ou  quatre  personnes  eût  mieux  valu.  San<  doute 
M.  Vigneron  est  un  excellent  esprit,  et  il  est  probable  que  l'avis  de  ceux  qu'on 
aurait  pu  lui  adjoindre  eût  été  le  sien;  mais  Tautorité  aurait  été  bien  plus  à 
son  aise  en  s'appuyant  sur  une  opinion  collective.  Au  reste,  l'enquéfe  de  M. 
Higneron  ne  sera  sans  doute  pas  la  seule;  les  Chambres  verront  si  elles  ne 
doivent  pas.  elles  aussi,  nommer  une  commission  pour  voir  et  connaîre  Le 
Journal  des  Économistes  est  depuis  longtemps  attentif  à  ce  qui  se  passe  dans  le 
bassin  de  la  Loire;  mais  il  ne  prendra  la  parole  que  lorsqu'il  sera  sûrd'.ippor- 
ter  quelques  lumières  dans  la  discussion.  Sous  peu  il  publiera  un  travail  de 
M.ClémeDt,unde  ses  correspondants,  qui  habite  Saint-Ëtienne  même  et  qui  est 
fort  bien  placé  pour  nous  apprendre  tout  ce  que  nous  avons  besoin  de  con- 
naître au  sujet  de  cette  affaire  si  intéressante  à  tant  d'égards. 

—La  session  des  trois  Conseils  supérieurs  de  l'agriculture,  des  manufactures 
et  du  commerce  s'ouvre  lundi  15  décembre.  Ce  numéro  contient  une  longue 
appréciation  du  programme  des  questions  qui  leur  ont  été  soumises.  Le  Journal 
des  Économistes  rendra  un  compte  détaillé  des  discussions  auxquelles  ce  pro- 
gramme aura  donné  lieu.  Il  aura  cette  année  deux  de  ses  plus  honorables 
collaborateurs  au  sein  du  Conseil  du  commerce,  M.  Horace  Say  qui  continue  à 
représenter  la  Chambre  de  commerce  de  Paris,  et  M.  Louis  Heybaud,  récem- 
ment nommé  délégué  par  la  chambre  de  commerce  de  Marseille.  Espérons  qu'un 
jour  la  grande  phalange  des  prohibitifs,  qui  s'est  groupée  et  organisée,  à  la  faveur 
de  la  session  de  1841,  pour  faire  cette  fameuse  manifestation  Lemardelay  qui 
nous  a  valu  le  rejet  de  l'union  belge  et  le  vote  sur  le  sésame  dans  la  session 
dernière,  espérons  que  cette  coalition  permanente  finira  par  susciter  un  nombre 
suffisant  de  free-traders  capable  de  la  maintenir  dans  des  limites  un  peu  plus 
raisonnables. 

—  Une  immense  question  vient  de  surgir  entre  les  deux  plus  grandes  puis- 
sances maritimes  du  monde.  A  qui,  des  Ëtats-Unis  ou  de  la  Grande  Bretagne, 
appartiendra  lOrégonî  LOrégon,  vaste  comme  deux  fois  la  Franco,  séloiid 
enin^  les  \t*  et  rU-^  paraUèles.  \\  est  parcouru  parqut^lqnespenpladi^s  sauvatx^s 
et  tin  petit  nombre  d'intrépides  chaîisE^urs  qui  apprt>visionm*nt  les  étitM^se- 
menb  anglais  et  américains  de  la  côtl^  des  pellderînsftiii  "îioijt  enisuili'  vi*rsi'***s 
dan$le  commerce.  La  priasse  s'entrotii'nt  beaucoup  du  conflit  quenotte  dlscus 
sien  peut  amener,  et  de  toute  part  ou  recherche^  dans  lliiîitoiri^  quots  peuvi-nt 
être  les  droits  des  compétiteurs  sur  le  territoire  contesté.  La  queiiti^m  est  des 
plusi  graves  ;  mais  rassurons-nous,  la  paix  du  monde  ne  sera  pas  troublée  :  trop 
de  (rens  savent  combien  coûte  la  guerre  au  vainqueur  lui-mèm^  et  de  cage* 


103  JOURNAL  DES  ÉœNOMlSTES. 

concessions  aplaniront  la  difScalté  de  part  et  d'autre  et  dans  un  intérêt  réci- 
proque. 

L'Angleterre  a,  dit-on,  des  prétentions  depuis  la  frontière  de  la  Haute-Cali- 
fornie jusqu*au  59*  degré.  Les  État-Unis  s*étaient  d'abord  contentés  de  prendre 
pour  limite  de  leurs  droits  le  49«  degré:  plus  tard  ils  ont  passé  jusqu'au  54*. 
Du  54*  au  5d*  la  Russie  fait  valoir  ses  droits. 

—  Les  Chambres  auront  repris  leurs  travaux  quand  paraîtra  notre  second 
numéro  de  cette  année.  Voici  donc  le  relevé  des  projets  de  loi  et  des  proposi- 
tions économiques  qui  sont  restés  à  Tétat  de  rapport  à  la  Chambre  des  députés 
et  qui  peuvent  être  repris  à  la  session  prochaine. 

Projet  de  loi  sur  les  théâtres.  (Repris.) 

Projet  de  loi  sur  l'instruction  secondaire.  (Repris.) 

Projet  de  loi  relatif  aux  fleuves  et  rivières. 

Projet  de  loi  relatif  aux  alcools  dénaturés. 

Projet  de  loi  sur  les  canaux. 

Projet  de  iQi  relatif  à  la  correspondance  transatlantique. 

Projet  de  loi  sur  les  pêcheries. 

Projet  de  loi  relatif  aux  chemins  de  fer  de  Mulhouse  et  de  Resançon. 

Projet  de  loi  relatif  aux  chemins  de  fer  de  Chartres  et  de  Rennes. 

Projet  de  loi  relatif  aux  eaux  minérales. 

Projet  de  loi  relatirau  chemin  de  fer  de  Rordeaux  à  Cette. 

Projet  de  loi  relatif  à  la  perception  de  l'impêt  sur  les  sucres  indigènes. 
(Adopté  d'abord  par  la  Chambre  des  députés,  est  revenu  amendé  par  la  Chambre 
des  pairs.) 

Proposition  de  MM.  Mauguin,  Lasalle  et  Tesnières,  tendant  à  réprimer  la  fal- 
sification des  vins.  (Reprise.) 

Proposition  de  MM.  Lanyer  et  Roissy-d'Anglas,  relative  aux  députés  intéressés 
dans  les  marchés  publics. 

Proposition  de  M.  de  La  Farelle,  sur  l'endiguement  des  fleuves  et  rivières. 

Proposition  de  M.  Desmousseaux  de  Givré,  concernant  les  droits  d'octroi  sur 
les  bestiaux. 

Proposition  de  M.  Demesmay,  sur  le  sel. 

—  Quelques  troubles  ont  éclaté  au  sujet  des  grains  à  Dinan,  à  Saint-Servan, 
à  Saint-Malo,  à  Dôle  ;  mais  ils  ont  été  sans  importance.  Une  circulaire  de  M.  le 
ministre  du  commerce  est  arrivée  à  temps  pour  donner  aux  préfets,  aux  sous- 
préfets  et  aux  maires  un  appui  qu'ils  auraient  vainement  cherché  dans  la  presse. 
Indépendamment  de  la  constatation  des  faits  relatifs  à  la  récolte  de  cette  année» 
autant  qu'ils  ont  pu  être  recueillis  à  une  époque  où  une  partie  des  grains  n'est 
pas  même  battue,  cette  circulaire  contient  l'approbation  des  saines  doctrines 
économiques.  L'honorable  M.  Cunin-Gridaine  répète  avec  Turgot  que  rien,  en 
matière  de  subsistances,  ne  peut  suppléer  l'action  du  commerce  ;  que  le  gou- 
vernement doit  se  bornera  faire  tous  ses  efforts  pour  garantir  la  liberté  et  la 
sécurité,  afin  que  les  capitaux  s'engagent  dans  les  opérations  d'approvisionne- 
ment. 

La  polémique  soutenue  par  la  presse  parisienne  au  sujet  des  céréales  a  mon- 
tré combien  étaient  rares  les  publicistes  qui  comprennent  ces  matières.  Les 
assertions  les  plus  outrecuidantes,  les  chiffres  les  plus  fabuleux,  les  méprises 
les  plus  bouffonnes  ont  été  mis  en  avant.  MM.  les  rédacteurs  en  chef  ne  sa- 
vent pas  assez  qu'il  faut,  pour  traiter  ces  questions,  des  écrivains  qui  en  fassent 


CHRONIQUE.  103 

Tobjel  spécial  de  leurs  études.  Un  peu  de  style,  quelque  esprit  et  de  Taudace 
ne  suffisent  pas.  11  faut  une  certaine  dose  de  science  capable  de  fortifier  le  ju- 
gement contre  les  préjugés  de  Topinion  et  les  aberrations  des  théories  im- 
provisées. 

Quoi  qu'il  en  soit,  nous  devons  nous  féliciter  de  Taccordà  peu  près  unanime 
qu'il  y  a  eu  dans  tous  les  journaux  contre  cette  loi  de  1832,  que  les  Chambres 
votèrent  malgré  la  libérale  opposition  de  M.  le  comte  d'Argout,  alors  ministre 
du  commerce.  Si  c'était  par  conviction  économique  que  tous  les  journaux  se 
sont  trouvés  d'accord,  le  libre  commerce  des  grains  aurait  fait  un  grand  pas  ; 
les  Chambres  ne  tarderaient  pas  à  reviser  cette  législation  qui  devait  n'être 
que  temporaire  et  qui  a  tous  les  inconvénients  des  tarifs  à  échelle  mobile,  gê- 
nants en  temps  d'abondance,  gênants  en  temps  de  disette. 

—  La  Ligue  a  puisé  dans  la  situation  actuelle  du  commerce  en  Angleterre  et 
dans  l'ascension  graduelle  des  prix  du  blé  une  force  nouvelle.  Les  appréhen- 
sions d'une  disette  prochaine,  la  langueur  qui  vient  tout  à  coup  d'envahir  les 
opérations  industrielles,  toutes  ces  douleurs  et  ces  misères  qui  annoncent  et 
suivent  les  crises  manufacturières,  ont  servi  comme  de  commentaire  redoutable 
aux  paroles  deMM.Cobden  etBright,  et  ont  hâté  le  dénoûment.  Le  pays  entier 
s'est  ému  et  Ton  a  pu  voir  se  reformer,  aux  applaudissements  de  tous  les  amis 
du  progrès,  l'union  si  longtemps,  si  malheureusement  rompue  entre  les  classes 
ouvrières  et  leurs  chefs.  Ces  classes  au  sein  desquelles  réagissent  immédiate- 
ment les  perturbations  qu'introduit  dans  le  travail,  et  par  conséquent  dans 
les  salaires,  la  cherté  des  subsistances,  ont  compris  quelle  main  les  frappait, 
quelle  main  les  voulait  sauver,  et,  en  adoptant  les  doctrines  de  la  Ligue,  elles  se 
•ont  groupées  avec  acclamation  autour  de  leurs  défenseurs  naturels.  Les  der- 
niers nuoÂéros  du  journal  The  League  portent  l'empreinte  de  ce  nouveau 
pacte  entre  les  maîtres  et  les  ouvriers,  entre  le  capital,  et  le  travail,  et  en  indi- 
quent avec  joie  les  conséquences  prochaines.  C'est  ainsi  que,  portée  sur  les 
épaules  des  populations  laborieuses,  la  Ligue  va  de  nouveau  s'adresser  au  Par- 
lement avec  son  éternel  et  immuable  progranmne  de  l'affranchissement  des 
échanges.  Pendant  que  M.  Asworh  démontrait  que  le  prix  du  blé  s'était 
élevé  depuis  quelques  mois  de  45  sch.  le  quarter  à  65,  M.  Brown  jetait  l'effroi 
dans  un  meeting  de  Uverpool  en  rappelant  les  désastres  de  i  859  et  de  i  840. 

L'opinion  publique  s'est  émue  à  tel  point,  que  la  réforme  du  tarif  des  cé- 
réales a  été  pendant  ce  dernier  mois  la  question  suprême.  L'adhésion  de  lord 
Morpeth  aux  doctrines  de  la  Ligue;  la  lettre  décisive  dans  laquelle  lord  John 
Rossel,  chef  de  l'opposition,  se  prononce  pour  le  libre  commerce  en  matière 
de  céréales  *,  ont  été  deux  événements  considérables ,  qui  n'ont  pas  peu 
contribué  sans  doute  à  amener  la  crise  ministérielle.  La  retraite  de  R.  Peel 
ien-t-elle  définitive  ?...  Quoi  qu'il  advienne,  c'est  là  une  question  mûre,  et 
tout  l'honneur  en  revient  à  la  Ligue.  Oh  I  c'est  un  vigoureux  pays  que  ce- 
lui où  l'on  voit  se  produire  de  telles  choses.  Que  de  persévérance,  que  de 
ideiiee,  que  de  talent,  que  d'habileté  les  ligueurs  ont  déployés  et  déploient 
dans  cette  mémorable  lutte  ! 

—  Tous  les  mois  Tadministration  a  le  soin  de  publier  le  résultat  de  l'opération 
oommencée  à  Paris  le  46  août  dernier,  pour  le  retrait  des  pièces  de  six  liards  et 

•  Voir  aa  iiiifleftit. 


104  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

de  dix  centimes  à  la  lettre  N.  Voici  les  chiffres  indiquant  la  recette  au  30  no« 

rembre  au  soir. 

i""  Bonnes  pièces  reçues  au  change  : 
De  six  liards,  44,308,097  pièces. 

De  dix  centimes  à  TN,  15,956,171    » 

Total,  58,264,268    » 
Qui  ont  été  payées  : 

Pièces  de  six  liards,  3,323,107  f.  27  c. 

Pièces  de  dix  centimes  à  TN,  1,395,617    10 

Total,  4,718,724    37 

2°  Pièces  étrangères  : 
De  six  liards  payées  au  poids,       1,365«426  pièces. 
De  dix  centimes  à  l'N,  d°  213.715    » 

Total,  1,579,141  b 

3°  Pièces  fausses  qui  ont  été  coupées  : 

De  six  liards,  1,365,426  » 

De  dix  centimes  TN,  ^  674,348  » 

Total  des  pièces  fausses  coupées,  2,039,774  » 
—An  moment  où  l'on  s'y  attendait  le  moins,  M.  le  ministre  de  Tinstruction 
piiblique  a,  par  un  acte  de  \igueur  inespéré,  fait  une  véritable  révolution 
dans  le  corps  enseignant.  I.e  Conseil  royal  de  l'instruction  publique,  cette 
commission  qui  agissait  à  la  manière  du  Comité  du  salut  public,  en  dehors 
de  l'action  du  ministre,  a  été  réduit  à  ce  que  l'empire  l'avait  fait,  aux  pro- 
portions d'un  conseil  composé  d^hommes  éminents.  Jusqu'à  ce  jour,  quatre 
ou  cinq  conseillers  s'étaient  partagé  les  attributions,  et  régnaient  chacun 
dans  sa  sphère  sans  contestation  et  sans  contrôle.  Le  Conseil  ne  délibérait 
pas  ;  il  se  bornait  à  ratifier  ce  qui  avait  été  arrêté  par  chacun  de  ses  mem- 
bres. Le  ministre  de  Tinstruction  publique  jouait  un  rôle  passif.  On  comprend 
tous  tes  vices  d'un  pareil  système,  signalés  d  ailleurs  par  quelques  conseillers 
eux-mêmes  comme  la  cause  du  maintien  en  France  de  cet  enseignement 
gréco-romain,  soi-disant  philosophique  et  classique ,  qui  est  l'objet  de  la 
risée    de   toute  l'Europe. 

La  réforme  de  M.  de  Salvandy  a  donc  une  immense  portée  :  elle  sera,  après 
la  loi  sur  linstitution  primaire  et  la  réorganisation  de  l'Académie  des  sciences 
morales,  l'une  des  trois  plus  remarquables  créations  de  la  révolution  de  Juil- 
let, dans  rinstruction  publique.  Par  l'ordonnance  de  M.  de  Salvandy,  le  Conseil 
royal  se  trouve  ramené  à  son  origine,  dont  les  événements  lui  avaient  per- 
mis de  s'écarter;  il  aura  le  titre  plus  vrai  de  Conseil  de  l^Université;  il  sera 
composé  de  dix  membres  titulaires  et  de  vingt  membres  dont  les  fonctions 
seront  annuelles;  le  ministre  aura  toute  son  indépendance, et  le  Conseil  lui- 
même  ne  s'endormira  plus  dans  l'immobilité. 

Ce  remaniement  hardi  doit  précipiter  la  mise  à  l'ordre  jour  de  la  loi  sur 
renseignement  secondaire,  et  la  préparation  de  la  loi  qui  doit  régir  l'ensei- 
gnement supérieur.  Ici,  M.  de  Salvandy  a  encore  une  belle  initiative  à  prendre, 
en  provoquant  la  création  de  Facultés  administratives  et  économiques,  au 
sein  desqiiolles  la  jeunesse  française  trouverait  enfin  un  enseignement  digne  de 
notre  pays  et  de  notre  temps. 

Paris,  14  décembre  1845. 


CONSEILS  GÉNÉRAUX  DE  L'AGRICULTURE.  lOft 

SESSION 

DES    CONSEILS   GÉNÉRAUX 

DE  l'agriculture,  DES  MANUFACTURES  ET  DU  COMMERCE. 


Les  diverses  questions  que  M.  le  ministre  de  fâgriculture  et  du 
commerce  a  jugé  à  propos  de  soumettre  aux  trois  Conseils  ont  été  po- 
sées dans  le  dernier  numéro  du  Journal  des  Economistes  * .  Nous 
venons  maintenant  faire  connaître  à  nos  lecteurs  les  premiers  résul- 
tats de  cette  nouvelle  session  des  Conseils  généraux. 

L'assemblée  formée  des  trois  conseils  n*a  guère  été  composée,  à  tout 
prendre,  et  comme  lors  des  convocations  précédentes,  que  de  partisans 
plus  ou  moins  prononcés  du  système  protectionniste.  La  session  de 
1841  aboutit  à  cette  fameuse  réunion  Lemardelay  qui  nous  a  valu  le 
rejet  de  l'union  belge  et  une  aggravation  de  tarifs.  Fasse  le  Ciel  qu'il 
n'en  soit  pas  de  même  cette  année,  et  que  les  représentants  du  mono* 
pôle,  sous  prétexte  de  donner  des  conseils  à  l'administration,  ne  soient 
pas  venus  se  grouper  de  nouveau  pour  l'intimider  et  lui  forcer  la 
main  dans  les  questions  d'économie  publique. 

Si  nous  devions  faire  une  appréciation  sommaire  de  chacun  des  trois 
Conseils,  nous  pourrions  dire  :  que  le  Conseil  général  des  manufactures 
s'est  montré  âpre  à  la  prime,  aux  droits  et  à  tout  ce  qui  peut  non-seu- 
lement maintenir,  mais  augmenter  le  monopole  ;  que  le  Conseil  général 
de  l'agriculture  a  manifesté  les  mêmes  tendances,  sans  être  aussi  pré- 
cis, et  en  se  perdant  souvent  dans  le  vague  de  ses  demandes  ;  que  les 
délégués  du  commerce,  quoique  poussés  par  des  intérêts  moins  ex- 
clusifs de  leur  nature,  se  sont  souvent  encore  égarés  dans  le  dédale  des 
questions  d'intérêt  local.  Ce  reproche,  nous  l'adressons  même  aux  plus 
flairés  d'entre  eux,  aux  délégués  des  ports  de  mer,  dont  la  majorité 
a  trop  oublié  que  la  navigation  et  le  commerce  sont  intimement  liés, 
et  que  les  ports  de  la  Manche,  ceux  de  l'Océan  et  ceux  de  la  Méditer- 
ranée sont  et  doivent  être  égaux  devant  la  loi. 

Si  l'on  devait  désormais  convoquer  les  Conseils  généraux  sérieu- 
sement, c*est-à-dire  pour  avoir  des  avis  réellement  motivés  sur 
des  questions  bien  posées  et  bien  étudiées,  nous  croyons  qu'il  serait 
temps  de  songera  l'organisation  de  ces  Conseils,  qui  se  sont  formés  de 
pièces  et  de  morceaux,  pour  ainsi  dire,  et  qui,  bien  que  composés 
d'hommes  éminents  dans  l'agriculture,  les  manufactures  et  le  com- 

V*  aoDée,  n»  l,  XUI*  volume,  page  i. 

T.  XIU.  —  Janntr  ims.  


106  JOURNAL  DES  ECONOMISTES. 

merce,  ne  représentent  cependant,  pour  la  plupart,  ni  ragriculiure, 
ni  rindustrie  manufacturière,  ni  le  commerce  de  la  France,  il  y  a  dans 
leur  sein  trop  d'hommes  politiques,  trop  de  membres  du  Parlement, 
trop  de  gens  occupés  d'autres  choses  et  absorbés  par  d'autres  fonc- 
tions, qui  ne  prennent  aucune  part  aux  discussions,  ou  qui  parlent 
longuement  sans  rien  préciser. 

Il  faut  dire  aussi  qu'à  de  grandes  distances  les  habitudes  s'oublient, 
les  traditions  se  perdent,  les  hommes  changent,  et  qu'il  n'y  a  plus 
aucun  lien  dans  ces  Conseils.  Il  faut  dire  encore  que  cette  année  les 
questions  étaient  trop  nombreuses,  que  la  plupart  étaient  mal  posées, 
que  les  documents  ont  été  distribués  trop  tardivement;  en6n,  il  faut 
dire  bien  haut,  pour  que  tout  le  monde  l'entende,  que  MM.  les  délé- 
gués ressemblent  en  général  à  ces  écoliers  prétentieux  qui  croient 
avoir  la  science  infuse,  connaître  les  questions  sans  les  étudier,  et 
pouvoir  les  trancher  conformément  à  leur  intérêt,  ou  à  l'intérêt  de  la 
localité  qu'ils  représentent.  Or,  un  propriétaire  n'est  pas,  par  cela  seul 
qu'il  est  propriétaire,  juge  compétent  dans  les  questions  d'économie 
rurale,  et  tel  manufacturier  ou  tel  armateur  que  nous  pourrions  nom- 
mer ne  sont  pas  sufBsamment  préparés,  par  la  pratique  de  leur  pro- 
fession, à  l'appréciation  des  difficultés  que  font  nattre  les  intérêts  ded 
diverses  branches  de  l'industrie  et  du  commerce.  Mais,  outre  que  cha- 
que question  demande  des  études  techniques  et  spéciales,  la  solution, 
pour  être  bonne  et  valable,  pour  ne  pas  choquer  d'autres  intérêts  et 
l'intérêt  général  surtout,  doit  s'inspirer  de  l'économie  publique  des 
nations.  C'est  ce  dont  ne  paraissaient  pas  se  douter  la  plupart  des  dé- 
légués. Au  seul  mot  d'économie  politique,  les  membres  du  Conseil  des 
manufactures  haussent  les  épaules  ;  les  agriculteurs,  otl  plutôt  le^ 
membres  du  Conseil  de  l'agriculture,  sourient  dédaigneusement,  et  il 
n'y  a  pas  jusqu'aux  délégués  du  commerce  et  des  ports  de  mer  qui  ne 
méconnaissent,  pour  la  plupart,  les  premières  notions  de  la  science 
économique;  qui  n'ignorent  les  vérités  les  plus  simples,  les  plus 
élémentaires ,  les  plus  incontestables ,  et  qui  ne  reproduisent  avec 
aplomb  et  fatuité  toutes  les  pauvretés  du  système  protecteur,  prohibi- 
tif, exclusif,  ou  delà  balance  ducommerce,  comme  on  voudra  l'appeler. 

En  parlant  ainsi,  nous  sommes  Técho  de  quelques  bons  esprits  dé- 
solés de  voir  à  combien  d'hommes  ignorants,  à  combien  d'esprits  four- 
chus ou  malintentionnés  est  confiée  la  solution  des  problèmes  écono- 
miques. Certes  ,  M.  le  ministre  de  l'agriculture  et  du  commerce  aurait 
pu  s'épargner  la  peine  d'appeler  les  méditations  des  membres  sur 
les  questions,  s'il  avait  su  que  ces  messieurs  ne  feuilletteraient  même  pas 
les  notices  qu'il  a  fait  imprimer  pour  eux,  ainsi  que  quelques  brochures 
qui  leur  ont  été  adressées.  An  reste,  nous  ne  leur  faisons  pas  le  re- 
proche de  ne  pas  méditer  ou  de  ne  pas  étudier  durant  la  courte  ses- 
sion qui  les  retient  à  Paris,  et  pendant  laquelle  leur  temps  est  pris 
par  le  travail  des  commissions,  par  la  discussion  en  séances  particu- 


1 


CONSEILS  GÉNÉRAUX  DR  LAGRICULTURE.  107 

lières  on  générales  des  Conseils,  par  le  monde  qu'ils  sont  appelés 
k  ?oir  et  par  leurs  affaires  privées  :  ce  que  nous  leur  reprochons,  c*est 
d'arriver  à  Paris  sans  préparation,  de  n'avoir  fait  aucun  effort  pour  se 
rendre  compte  de  la  situation  réelle  des  industries  qui  les  délèguent, 
et  de  l'intérêt  général  qu'ils  représentent  avant  tout;  c'est  de  venir 
répéter  pour  la  millième  fois  les  préjugés  qui  ont  cours,  tout  comme 
saurait  le  faire  le  premier  villageois  pris  au  hasard  ;  c'est  enOn  de 
n'être  pas,  par  leur  savoir,  à  la  hauteur  de  leur  position  de  notables, 
et  de  ne  pas  éprouver  le  besoin  de  s'en  rendre  dignes  par  des  connais* 
sances  sérieuses  et  indispensables. 

La  session  de  1845-46  a  été  ouverte  le  15  décembre  et  close  le  15 
janvier.  Les  trois  Conseils  ont  été  réunis  cinq  jours  en  assemblée 
générale,  présidée  par  le  ministre.  Le  reste  du  temps  a  été  employé 
en  réunions  particulières  de  chaque  Conseil,  ou  en  réunions  de  di- 
verses commissions  que  chacun  des  trois  Conseils  a  nommées  dans 
les  premiers  jours  pour  toutes  les  questions  à  examiner.  Bien 
que  la  presse  n'ait  pas  été  admise  dans  la  salle  du  Conseil  d'Etat, 
nous  sommes  en  mesure  d'apprécier  ce  qui  s'est  passé  dans  ces  di- 
verses réunions.  Mais  il  est  à  regretter  que  les  journaux  quotidiens 
n'aient  pu  reproduire  ces  séances  :  en  discutant  l'avis  des  divers 
délégués  qui  ont  pris  la  parole ,  ils  auraient  attiré  l'attention  pnbli-* 
que,  et  cette  préoccupation  du  dehors,  réagissant  sur  les  esprits  du 
dedans,  aurait  au  moins  donné  aux  délégués  le  désir  de  revenir,  à  une 
autre  session,  mieux  renseignés  et  mieux  préparés. 

Les  cinq  réunions  générales  ont  été  consacrées  :  à  la  séance  d'ou- 
verture, à  la  question  des  tôles  et  des  fers  propres  à  la  marine,  à  la 
question  des  fers  propres  à  la  fabrication  de  l'acier,  au  crédit  agri- 
cole et  à  la  caisse  de  retraite  pour  les  ouvriers. 

On  ne  s'explique  pas  parfaitement  la  nécessité  de  ces  séances  gé- 
nérales et  le  choix  des  questions  qu'on  y  a  traitées.  Deux  de  ces  ques- 
tions^ celles  qui  se  rapportent  au  fer,  étaient  susceptibles  d'une  discus- 
sion précise;  mais  les  deux  autres  devaient  nécessairement  entraîner  les 
trois  Conseils  dans  des  considérations  sans  (in ,  et  n'aboutir  à  aucune  so- 
lution. Nous  pensons  qu'en  s'en  occupant,  l'assemblée  a  purement 
et  simplement  perdu  son  temps.  Quant  aux  deux  autres,  comme  les 
Conseils,  à  la  manière  des  Etats  généraux,  ne  votent  que  par  ordre, 
nous  ne  comprenons  pas  non  plus  les  raisons  qui  leur  ont  valu 
l'honneur  d'une  discussion  solennelle. 

Dans  la  séance  d'ouverture,  M.  le  ministre  de  l'agriculture  et  du 
commerce  a  pris  seul  la  parole.  Il  a  insisté  de  nouveau  sur  l'impor- 
tance de  quelques-unes  des  questions  dont  il  avait  déjà  parlé  dans  sa 
circalaire;  il  a  ajouté  h  la  question  complexe  de  l'amélioration  des 
races  des  bestiaux  celle  des  étalons  nomades  ou  rouleurs,  qu'il  consi- 
dère comme  un  obstacle  dans  quelques  parties  de  la  France  ;  il  a  ré- 
sumé les  encouragements  donnés  dans  ces  dernières  années  par  son 


]0S  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

département  à  l*agricalture,  à  Findustrie  et  au  commerce  ;  enfin  il  à 
présenté,  à  i*aide  des  chiffres  de  la  douane,  la  situation  de  notre  navi- 
gation maritime.  On  a  reproché  à  M.  le  ministre  de  n'avoir  pas  bien 
vu  que  ces  chiffres  accusaient  une  infériorité  pénible;  et  plusieurs 
orateurs  lui  ont  répondu,  dans  la  séance  générale  suivante,  précisé- 
ment à  l'aide  des  documents  de  l'administration. 

Les  encouragements  que  H.  le  ministre  a  rappelés  sont  :  l'établis- 
sement de  nouveaux  comices  et  de  sociétés  départementales  d'agricul- 
ture sur  presque  tous  les  points  de  la  France  ;  l'institution  du  concours 
de  Poissy,  l'envoi  de  délégués  aux  expositions  de  Berlin,  de  Vienne 
et  de  Madrid  ;  la  création,  à  Aix,  d'une  troisième  école  d'arts  et  mé- 
tiers, qui  compte  aujourd'hui  trois  cents  élèves;  une  subvention  à  l'é- 
cole centrale  des  arts  et  manufactures  et  à  l'école  spéciale  du  com- 
merce. Avec  ces  encouragements,  H.  le  ministre  a  rappelé,  comme 
faisant  partie  des  améliorations  réalisées  sous  son  administration,  les 
réparations  du  Conservatoire  des  arts  et  métiers  ;  la  loi  des  irriga- 
tions \  celle  des  brevets  d'invention  qui  réforme  l'acte  de  1791  *,  la 
loi  du  travail  des  enfants  dans  les  manufactures  ',  la  loi  qui  établit  l'éga- 
lité d'impôt  entre  les  deux  mers  ^,  les  deux  dernières  lois  de  douanes  *. 

Première  discussion  générale.  —  Question  des  tôles  et  des  fers  des-- 
fines  à  la  fabrication  des  navires.  Cette  question  est,  à  proprement 
parler,  celle  qui  a  eu  les  honneurs  de  la  session  des  trois  Conseils  :  elle 
aura  été  aussi  complètement  épuisée  dans  le  Journal  des  Economistes. 
En  effet,  nos  lecteurs,  qui  ont  déjà  vu  ce  que  nous  a  adressé  H.  Bas- 
tiat  sur  le  tarif  des  tôles  et  des  aciers  ^,  pourront  encore  lire  dans  ce 
numéro  le  rapport  de  M.  Ducos,  délégué  de  la  Chambre  de  commerce 
de  Bordeaux,  l'opinion  de  M.  Ortolan,  délégué  de  Toulon,  ainsi  que 
la  réfutation  un  peu  vive  que  notre  chaleureux  collaborateur  des  Lan- 
des a  voulu  adresser  au  système  des  primes  proposé  par  M.  Charles 
Dupin,  du  Conseil  de  l'agriculture.  Nous  nous  bornerons,  doncdanscet 
article,  à  donner  lecannevas  de  la  discussion,  dans  laquelle  il  ne  pouvait 
d'ailleurs  se  produire  aucun  argument  nouveau,  bien  que  la  lutte  ait 
été  assez  vive  entre  les  délégués  des  ports  directement  intéressés  à 
avoir  des  fers  à  bas  prix  pour  les  navires,  et  les  défenseurs  des  éta- 
blissements métallurgiques  intéressés,  au  contraire,  à  vendre  le  fer  à 
un  prix  élevé. 

C'est  M.  J.  Clerc,  du  Havre,  qui  a  ouvert  la  discussion.  Il  a  demandé 
la  libre  circulation  des  tôles  et  des  fers,  en  se  fondant  sur  ce  fait  prin- 
cipal, que  la  décadence  de  notre  marine  prend  sa  source  dans  la  cherté 
comparative  du  fret,  lequel  ne  se  maintient  à  un  taux  élevé  en  France 
que  parce  que  les  matériaux  de  construction,  le  bois  et  le  fer  surtout, 
sont  à  des  prix  trop  élevés.  H.  Clerc  a  critiqué  toute  la  partie  du  dis- 

<  Du  39  avril  1845.  —  *  5 juillet  18U.  —  >  Du  »  mars  ISit .  —  «  Du  S  juillel  lSi3.  — 
>  De8  9ct  1t  juin  1845.  —  •  V«  année,  n<»l,  tome  Xlli,  page  16. 


CONSEILS  GÉNÉRAUX  DE  L'AGRICULTURE.  io9 

cours  du  ministre  sur  l'état  de  notre  marine  marchande ,  et  il  a  cité  à 
son  tour  des  chiflres  qui  constatent  le  statu  quo  de  notre  navigation, 
êtaluquo  qui  est  une  véritable  décadence  en  présence  du  progrès  crois* 
sant  des  nations  voisines.  M.  Clerc  ajustement  aussi  fait  remarquer  que 
l'intérêt  de  notre  marine  est  le  même  que  celui  de  notre  agriculture 
et  de  notre  industrie,  occupées  à  produire  ce  que  le  commerce  se  borne 
à  transporter. 

L'opinion  libérale  a  été  encore  soutenue  dans  cette  séance  par 
H.  Ortolan  ,  délégué  de  la  Chambre  de  commerce  de  Toulon ,  par 
MM.  Ducos  de  Bordeaux,  Betting  de  Lancastel  de  Nantes^  et  par 
M.  Horace  Say  tenant  son  mandat  de  la  Chambre  de  commerce  de  Pa- 
ris. Ces  divers  orateurs  ont  complété  et  fortifié  l'argumentation  de 
M.  Clerc.  M.  Ortolan  a  fait  un  rapprochement  original  entre  la 
marine  marchande  et  la  marine  militaire,  comparées  aux  marines 
d^Angleterre  et  des  Etats-Unis.  En  France  un  canon  ne  protège 
que  100  tonneaux  de  marchandises  ;  en  Angleterre  un  canon  en 
protège  380  ou  quatre  fois  plus;  aux  Etats-Unis,  un  canon  pro* 
tége  1,000  tonneaux  ou  dix  fois  plus^  M.  Betting  de  Lancastel  a 
parfaitement  expliqué  les  inconvénients  de  notre  système  douanier, 
qui,  en  empêchant  les  importations,  arrête  naturellement  les  expor- 
tations, et  tarit  à  sa  source  Télément  des  cargaisons  dont  Ta- 
bondance  est  le  seul  encouragement  de  la  marine. 

M.  Horace  Say  a  parlé  au  nom  de  rindustrie  parisienne  et  de  toute 
la  consommation  française.  Il  a  fait  remarquer  que  les  fers  ayant, 
par  suite  du  développement  des  voies  de  communication,  renchéri 
chez  nos  voisins,  le  moment  était  favorable  pour  baisser  les  droits 
et  les  réduire  au  moins  à  30  pour  100,  taux  encore  assez  raisonna- 
ble. M.  Say  a  rappelé  ensuite  que  la  Ligue  obtient  tous  les  jours  une 
concession  de  plus  en  faveur  de  la  liberté  des  échanges,  que  cette 
nouvelle  situation  économique  ne  peut  manquer  de  donner  une 
grande  impulsion  à  toute  la  production  anglaise,  et  que  nous  nous 
trouverons  sous  peu  encore  plus  inférieurs  que  nous  ne  le  sommes 
maintenant.  Répondant  enfin  à  ceux  qui  avaient  attribué  les  pro- 
grès de  la  métallurgie  aux  droits  protecteurs,  M.  Say  a  montré  qu'on 
avait  englouti  en  pure  perte  la  diflérence  du  prix  du  fer  étranger  au  prix 
du  fer  national,  différence  qui  présente  déjà  un  capital  énorme. 

Le  parti  protectionniste,  ou  mieux  prohibitif,  a  trouvé  des  avo- 
cats dans  MM.  Charles  Dupin,  Talabot  et  Schneider.  M.  Charles  Dupin 
a  dit  qu'il  n'était  ni  manufacturier  ni  commerçant,  et  par  conséquent 
qu'il  était  indépendant  dans  la  question  des  tôles  et  des  fers  ;  mais 
M.  le  baron  Charles  Dupin  s'est  fait  une  théorie  protectionniste  qu'il 
appuie  de  chiflres  et  dont  il  ne  veut  pas  démordre.  Aussi  a-t-il 
proposé    le   moyen  si  souvent  et  si   cruellement   expérimenté  des 


<  Voir  son  di^ïcours,  page  169. 


no  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES, 

primes.  M.  Uupin  aavaDcéqu'ily  a  en  France  assez  d'usines  pour  satis- 
faire à  tous  les  besoins  de  la  navigation.  La  question  n'étaitpas  tout  à  fait 
là.  Ces  usines  peuvent-elles,  veulent-elles  donner  le  fer  à  aussi  bon 
marché  qu'on  l'aurait  en  Belgique  ou  en  Angleterre?  C'est  à  cette 
demande  qu'il  fallait  répondre.  .M.  Dupin  avait  encore  avancé  que 
l'Angleterre  trompetlait  les  principes  de  la  liberté  du  commerce,  et 
qu'elle  n'en  protégeait  pas  moins  ses  bois.  Il  y  avait  là  d'abord  une 
erreur  de  fait  que  M.  Théroulde  a  victorieusement  réfutée.  C'est  à  l'ile 
de  Jersey  et  à  l'ile  de  Man  que  se  fait  la  plus  grande  partie  des  con- 
structions en  bois  ;  or,  il  y  a  franchise  de  droit  pour  ces  deux  ports. 
Mais  supposons  que  M.  Dupin  ne  se  fût  pas  trompé,  ne  pouvait-on  pas 
toujours  lui  dire  :  Ce  que  vous  appelez  l'Angleterre  renferme  une 
ligue  qui  trompette ,  si  vous  voulez,  la  liberté  du  commerce ,  et  un 
gouvernement  qui  protège  encore  la  production  nationale.  Ce  sont 
là  deux  choses  bien  différentes. 

MM.  Talabot  et  Schneider  étant  orfèvres^  et  leurs  principes  fort  bien 
connus ,  il  est  parfaitement  inutile  que  nous  les  résumions.  M.  Ta- 
labot trouve  la  prime  complètement  légitime  ;  aussi  a-t-il  surtout 
discuté  sur  le  taux  de  cette  prime  :  à  15  francs,  il  la  croit  suffisante. 
Quanta  M.  Schneider,  la  question  lui  parait  si  grave,  qu'il  propose  de 
l'enterrer  dans  une  commission  d'enquête. 

Deux  autres  orateurs  ont  soutenu  le  privilège  avec  les  trois  que 
nous  venons  de  citer  :  l'honorable  M.  Darblay,  vainqueur  du  sésame^ 
qui  s'est  déclaré  partisan  du  système  des  primes;  et  M.  de  Yuitry 

3ui  a  rappelé  l'argument  de  la  guerre  :  sans  fer  pas  de  guerre,  pas 
e  nationalité,  pas  d'indépendance.  Nous  laissons  à  l'auteur  des  5o- 
phismes  le  soin  de  débusquer  encore  celui-là,  qui  est  fort  usité. 

A  cette  question  de  M.  le  ministre  :  «  Faut^il ,  dans  l'intérêt  de 
notre  marine,  admettre  en  franchise  de  droits  les  fers  destinés  à  la 
construction  des  navires  engagés  dans  la  navigation  internationale?» 

Le  Conseil  des  manufactures  a  répondu  :  Oui  ;  mais  payez-nous. 

Le  Conseil  de  l'agriculture  a  répondu  :  Oui  ;  mais  payez-les. 

Le  Conseildu  commerce  a  répondu  :  Oui;  mais  sans  payer  personne. 

Deuxième  discussion  générale.  —  Question  des  fers  propres  à  ta 
fabrication  des  aciers.  Autant  la  précédente  séance  avait  été  animée, 
autant  celle-ci  a  été  froide  et  monotone.  C'est  qu'il  parait  que  sur 
huit  fabricants  d'acier,  un  seul  est  réellement  intéressé  dans  la  ques- 
tion, qui  n'a  d'ailleurs  pas  la  moindre  importance  pour  les  maîtres  de 
forges,  attendu  que  la  taillanderie  et  l'outillage  ne  font  qu'une  con- 
sommation relativement  très-secondaire  en  fonte  et  en  gros  fer.  Tou- 
tefois ils  n'en  sont  pas  moins  opposés  à  la  réduction  des  droits  quand 
même,  pour  l'honnear  des  principes.  Toutes  les  fois  qu'ils  entendent 
prononcer  le  nom  de  liberté,  ils  répètent  la  formule  de  ralliement  : 
serrez  les  rangs ^  quon  se  soutienne, 

La  question  de  la  réduction  des  droil^^  sur  les  fers  de  Suède  et  de 


œNSElLS  GENERAUX  DE  L'AGRICULTURE.  m 

Sibérie,  propres  à  fabriquer  l'acier,  a  été  soulevée  par  M.  Leplay,  in* 
géniear  eu  chef  des  mines,  auteur  d'un  Mémoire  remarquable,  et  qui 
a  été  firappé  des  progrès  immenses  qu'ont  faits  les  aciéries  anglaises, 
lesquelles  s'approvisionnent  franco  de  droits  dans  le  Nord.  Elle  a  été 
reprise  dans  la  dernière  session ,  pendant  la  discussion  de  la  loi  de 
douanes ,  et  sept  fabricants  d'acier  sur  huit  se  plaignent  que  la 
réduction  ait  été  demandée  «  par-dessus  leur  tête  ' .  »  Elle  a  donc 
jeté  la  discorde  dans  le  camp  des  fabricants  d'acier.  Comme  les  uns,  et 
c'est  la  majorité,  fontde  l'acier  nalureU  c*est-è-direqn'ils  transforment 
la  fonte  ou  fer  très-carburé,  en  acier  ou  fer  moins  carburé  ^,  on  com- 
prend que  non-seulement  ils  ne  tiennent  pas  à  avoir  à  meilleur  mar- 
ché les  fers  du  Nord  dont  ils  ne  font  pas  usage,  mais  qu'ils  soient 
eachantés  de  l'existence  du  droit  qui  renchérit  la  matière  première 
des  fabricants  d'acier  cémenté^  qui  combinent  directement  le  fer  pur 
avec  le  charbon,  au  moyen  d'une  cuisson  qui  prend  le  nom  de  cémen- 
tation. «  Déjà  la  fabrication  de  l'acier  cémenté  augmente,  l'autre  di- 
minue; qu*arrivera-t-il  si  l'on  descend  le  droit?  l'acier  naturel  ne 
pourra  plus  vivre*.  » 

Ces  détails  suffisent  pour  expliquer  le  peu  de  ferveur  des  divers 
délégués,  et  l'ennui  mortel  du  petit  nombre  de  ceux  qui  ont  eu  le 
courage  d'assister  à  la  seconde  séance  générale  des  trois  Conseils. 

D'sdbord  personne  n'a  demandé  la  parole.  De  guerre  lasse,  H.  le 
ministre  du  commerce  s'est  vu  obligé  de  faire  un  appel  à  la  bonne 
volonté  de  M.  Talabot.  H.  Talabot  n'avait  nullement  envie  de  parler 
sur  cette  question,  mais  enfin,  pour  faire  plaisir  à  M.  le  ministre  du 
commerce,  il  a  improvisé  pendant  deux  heures  contre  la  réduction 
des  droits.  Hais,  quand  il  eut  parlé,  la  difficulté  recommença  :  personne 
ne  voulait  répondre.  M.  Darblay  en  conclut  avec  raison  que  la  question 
ne  valait  pas  la  peine  qu'on  s'en  occupât.  C'était  aàssi  J'opinion  de 
M.  J.  Clerc  du  Havre  et  des  délégués  du  commerce,  qui  agrandissaient 
cependant  la  question  en  demandant  non-seulement  une  réduction  de 
droits  sur  la  matière  première  de  l'acier,  mais  encore  sur  l'acier  lui- 
même,  protégé  par  des  droits  exorbitants  de  60  à  120  francs  les  100 
kilogrammes.  A  cette  proposition  de  M.  Devinck,  de  la  Chambre  de 
commerce  de  Paris,  tous  les  protectionnistes  levaient  la  tête  et  ré- 
pondaient :  «  Hais  vous  détournez  la  question.  » 

Puis  l'un  d'eux  reprenait  la  fameuse  antienne  du  travail  national  : 
— ^La  Convention  a  décrété  que  la  France  ferait  elle-même  son  acier  ;  le 
patriotisme  a  créé  une  belle  industrie  qui  est  maintenant  acclimatée  ; 
quant  aux  fers,  nous  en  avons  d'excellent  dans  l'Ariège,  et  on  vient 

•  Conseil  des  maiiufactures,  séauce  du  17  décembre  1845. 

'  i^  foote  contient  quelques  cenliènies  de  charbon  ;  Tacier,  quelques  milliènics. 

^  Conseil  des  manufacliwes,  séance  du  17  décembre  1845.  Le  développemenl  de  Tindus- 
Irie  de  Tacier  eu  France  date  de  la  rt'îvoliilion  do  1830  ;  elle  s'csl  surtout  acclimaJéu 
dans  le  bassin  de  la  Loire.  La  fabricalion  de  MM.  Jackson  prend  de-  pru|>ortioub  colos- 
sales. 


112  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

de  découvrir  an  riche  minerai  spathique  aux  environs  de  Constan- 
tinc.  —  Fort  bien  ;  mais  si  votre  industrie  est  acclimatée,  pourquoi 
vous  faites-vous  protéger  par  un  droit  de  60  à  120  Trancs?  Ensuite, 
messieurs  de  l'acier  naturel,  comment  seriez-vous  compétents  sur  l'ex- 
cellence des  fers  de  l' Ariège,  puisque  vous  ne  les  employez  pas  ?  Pour 
ce  qui  est  de  l'argument  d'Alger,  il  nous  paratt  assez  plaisant;  car 
vienne  du  reste  le  succès,  et  l'on  verra  les  mêmes  hommes  qui  invo- 
quent la  découverte  du  minerai  spathique,  crier  à  l'invasion  et  de- 
mander une  douane  à  Marseille. 

Tboisième  discussion  générale. —  Question  du  crédit  agricole.  Cette 
séance  n'a  offert  pareillement  qu'un  médiocre  intérêt.  Quelques  in- 
stants après  l'ouverture  de  la  séance,  H.  le  ministre  du  commerce  a 
quitté  la  salle  pour  se  rendre  à  la  Chambre  des  députés,  et  il  a  été  suivi 
par  plusieurs  membre  des  Conseils  des  manufactures  et  du  commerce. 
Ainsi  la  réunion  s'est  a  peu  près  trouvée  réduite  au  seul  conseil  d'a- 
griculture. 

M.  Pommier,  rapporteur  delà  commission  formée,  pour  cette  ques- 
tion, au  sein  du  Conseil  de  l'agriculture,  a  lu  un  rapport  très-étendu. 
MM.  Muret  de  Bord,  Charles  Dupin,  d'Assailly,  Darblay,  Beaumont 
(de  la  Somme),  Bechard,  Thomas,  Blanquet,  ont  ensuite  pris  la  pa- 
role. Mais  l'argumentation  s'est  perdue  dans  ce  vague  que  produit 
toujours  la  discussion  d'une  question  qui  n'a  pas  encore  atteint  le 
degré  sufBsant  de  maturité.  Nous  avions  prévu  ce  résultat. 

Nous  l'avons  déjà  dit ,  mais  ce  sera  de  nouveau  notre  conclusion  : 
C'est  par  l'instruction  qu'il  faut  entamer  la  question  du  crédit  agricole. 
Nous  avons  tout  lieu  de  penser  que  bon  nombre  de  délégués  sont  ve- 
nus à  Paris  avec  l'intention  d'insister  de  nouveau  sur  la  nécessité  d'or- 
ganiser le  crédit  agricole,  de  créer  des  banques  agricoles,  et  de  procurer 
des  capitaux  à  l'agriculture ,  dans  la  ferme  persuasion  que  tout  cela 
pouvait  se  décréter  directement  par  le  seul  fait  de  la  bonne  volonté  mi- 
nistérielle et  la  toute-puissance  des  Chambres.  Les  vagues  discussions 
auxquelles  ils  ont  assisté  ont  dû  leur  dessiller  les  yeux  et  leur  démon- 
trer leur  propre  incompétence.  Se  livreront-ils  à  une  étude  approfon- 
die sur  ces  matières  délicates ,  ahn  de  mieux  agir  ou  au  moins  de 
mieux  comprendre  une  autre  fois?  C'est  ce  dont  il  faut  malheureuse- 
ment douter,  quand  on  songe  au  dédain  avec  lequel  ces  messieurs  par- 
lent, en  général, de  la  théorie,  c'est-à-dire  de  l'observation  et  de  l'étude. 

Quatrième  discussion  générale. — Question  des  Caisses  dites  d'abord 
de  retraite  et  ensuite  de  prévoyance.  Nous  avons  expliqué  ^  la  préten- 
tion de  ce  titre  Caisse  de  retraite,  et  l'impossibilité  de  remplir  le  pro- 
gramme qu'il  suppose.  Quelques  membres  des  trois  Conseils  ont  par- 
tagé cette  manière  de  voir  et  n'ont  eu  d'autre  idée,  en  s'occupant  de 
cette  question,  que  de  provoquer,  à  titre  d'eisai,  la  création  d'une 
nouvelle  institution  de  prévoyance  qui  serait  la  suite  ou  le  complé- 

•  Voir  le  numéro  précédent,  page  11. 


CONSEILS  GENHKAUX  D£  L'AGRICULTURE.  113 

ment  de  la  caisse  d'épargne,  au  moyen  de  laquelle  le  gouvernement 
se  ferait  assureur,  recevrait  des  dépôts  annuels  et  payerait  aux  dépo- 
sants, lorsqu'ils  auraient  atteint  un  certain  âge,  une  rente  viagère  et 
définie.  C'est  sur  ces  bases  plus  pratiques  qu'a  été  rédigé  par  M.  Olinde 
Rodrigues,  et  au  nom  d'une  commission  spontanée  dont  nous  avons 
nommé  tous  les  membres,  un  projet  qui,  après  avoir  voyagé  de  chez 
M.  le  comte  Holé  chez  le  ministre  des  finances,  et  de  chez  ce  dernier 
diez  M.  le  ministre  du  commerce,  a  été  présenté  à  la  discussion  des 
trois  Conseils. 

D'après  les  bases  de  ce  projet,  on  serait  admis  à  verser  à  la  caisse 
de  21  à  45  ans  ;  on  pourrait  verser  de  60  à  480  fr.  par  an  ;  on  pour- 
rait  toucher  une  rente  à  partir  de  55,  60  ou  65  ans.  Cette  pension  se- 
rait au  minimum  de  60  fr.,  etc.  Des  clauses  particulières  règlent  les 
cas  de  décès,  les  droits  des  femmes  et  de  la  famille^  etc.,  la  manière 
de  calculer  les  retraites,  etc.  Le  projet  est  complet. 

Dans  les  trois- Conseils  ce  système  a  été  attaqué  par  M.  Devinck  : 
1^  comme  tendant  à  relâcher  les  liens  de  famille  et  à  faire  cesser  l'u- 
nion dans  les  ménages ,  la  femme  pouvant  mettre  à  la  caisse  sans  la 
participation  de  son  mari  ;  â""  comme  mettant  l'Etat  dans  une  position 
délicate  vis-à-vis  de  la  classe  ouvrière.  M.  Devinck  a  pensé  qu'il  valait 
mieux  s'occuper  de  développer  les  caisses  de  secours  mutuels  qui  exis- 
tent dans  toutes  les  villes  manufacturières,  et  qui  comptent  à  Paris 
seulement  plus  de  25,000  ouvriers. 

M.  Ortolan  a  habilement  défendu  le  projet  :  il  y  voit  le  complément 
d'un  système  de  protection  qui  commence  à  la  crèche,  se  continue  par 
la  salle  d'asile,  la  caisse  d'épargne  et  les  sociétés  mutuelles.  Il  le 
trouve  simple,  applicable,  et  n'y  a  nullement  entrevu  les  craintes  de 
H.  Devinck  touchant  les  sentiments  de  famille,  à  une  condition  ce- 
pendant, c'est  qu'il  aurait  pour  but  de  donner  aux  déposants  une  sim- 
ple pension  alimentaire.  L'orateur  croit  en  outre  que  l'État  pourra 
toujours  reviser  les  tables  et  les  tarifs,  et  ne  pas  commettre  d'erreur  ' 
financière. 

M.  Charles  Dupin  n'a  trouvé  dans  la  caisse  proposée  qu'une  caisse 
des  classes  moyennes;  car  l'ouvrier  ne  voudra  pas  stériliser  son  petit 
capital  et  se  priver  de  la  chance  de  passer  maître.  Selon  H.  Dupin,  il 
n'y  a  pas  autre  chose  à  faire  qu'à  développer  les  caisses  d'épargne  : 
elles  suffisent  pourencourager  la  prévoyance  dans  les  classes  laborieuses. 

MM.  d'Eichtal  et  Calla,  qui  faisaient  partie  de  la  commission  libre 
qui  a  étudié  le  projet,  ne  croient  pas  que  les  compagnies  d'assuran- 
ces mutuelles,  que  les  assurances  sur  la  vie  et  les  sociétés  tontinières 
ofirentaux  ouvriers  des  conditions  assez  favorables  pour  les  déterminer 
à  y  placer  leurs  épargnes.  Ils  veulent  donc  qu'on  invite  le  gouverne- 
ment à  protéger  le  développement  des  caisses  de  retraite.  L'Etat  seul^ 
ont-ils  dit  tous  deux,  peut  inspirer  une  confiance  suffisante. 

Après  ces  orateurs,  MM.  de  Romanet,  Lanyer,  d'Assailly  et  Cha- 
vanes  sont  intervenus  dans  la  discussion  pour  approuver  ou  combattre 


i  1 4  JOURNAL  DES  ÉœNOillSTES. 

les  idées  déjà  émises.  H.  Chavanes  veut  qu'on  force  les  ouvriers  k 
réconomie,  et  il  demande  une  loi  pour  autoriser  une  retenue  de 
3  pour  100  sur  les  salaires  des  ouvriers  mariés,  et  une  retenue  de 
10  pour  100  sur  les  célibataires.  L*Etat  donnerait  5  pour  100  d'in- 
térêt, et  ferait  au  besoin  de  larges  subventions  à  la  caisse  de  re- 
traite  ,  etc. 

La  discussion  semblait  épuisée,  lorsque  H.  de  Lamartine,  qui  fait 
aussi  partie  des  trois  Conseils,  a  pris  la  parole.  L'illustre  député  a 
soutenu^  en  la  forçant,  la  thèse  de  M.  Devinck  sur  le  danger  des  caisses 

de  retraite,  capables  de  provoquer  l'égoïsme  et  l'individualisme 

Mais  un  autre  défaut  du  projet,  selon  lui,  c'est  de  vouloir  faire  une 
caisse  des  pauvres  avec  l'argent  des  pauvres,  et  partant  de  cette 
donnée  il  demande  la  création  d'un  budget  pour  l'indigence,  c'est- 
à-dire  la  taxe  des  pauvres. 

Nous  avons  voulu  donner  une  idée  assez  exacte  de  cette  discussion. 
La  question  est  de  telle  nature,  qu'il  serait  difficile  de  se  prononcer  en 
parfaite  connaissance  de  cause  sur  la  portée  de  l'essai  qu'on  demande 
à  l'Etat  ;  qu'il  nous  parait  plus  difficile  encore  d'avoir  une  opinion  sur 
les  chiffres  avancés.  Ce  qu'il  y  a  de  sûr,  c'est  que  les  tables  de  morta- 
lité ne  sont  pas  aussi  faciles  à  faire  et  à  corriger  que  le  pense  H.  Or- 
tolan. Ce  qu'il  y  a  de  sûr  encore,  c'est  que  l'opinion  de  M.  Chavanes 
est  extravagante;  c'est  que  l'opinion  de  M.  de  Lamartine  part 
d'un  cœur  généreux,  mais  d'un  esprit  qui  ne  s'est  pas  suffisamment 
préoccupé  de  l'application.  Ah!  si  les  bonnes  intentions  suffisaient, 
certes  les  classes  laborieuses  n'auraient  plus  rien  à  désirer.  Nous  aussi 
nous  appelons  de  tous  nos  vœux  l'élévation  de  toutes  les  classes  ;  mais 
nous  ne  pouvons  concevoir  aucune  vue  d'avenir  sans  prévoyance.  Nous 
dirons  même  que  s'il  était  possible  d'admettre  que  les  directeurs  des 
institutions  de  prévoyance  pussent  arriver  à  remplir  toutes  les  con- 
ditions désirables,  en  transportant  le  sentiment  de  la  prévoyance  de 
l'homme  à  l'institution,  on  aurait  simplement  trouvé  le  moyen  d'Ater 
quelque  chose  à  la  dignité  humaine. 

Nous  venons  de  résumer  les  discussions  des  trois  Conseils  réunis  en 
assemblées  générales.  Nous  indiquerons,  dans  le  prochain  numéro, 
quels  ont  été  les  votes  et  les  vœux  spéciaux  de  chaque  Conseil  général. 

Nos  lecteurs  verront,  comme  nous  le  disions  en  commençant,  que 
le  Conseil  du  commerce,  le  seul  qui  ait  une  base  élective,  est  le  seul 
aussi  qui  ait  fait  des  réponses  libérales.  Nous  mettrons  donc  un  soin 
tout  particulier  à  rappeler  les  travaux  de  ce  Conseil,  an  nombre  des« 
quels  se  trouve  un  savant  rapport  sur  la  question  des  monnaies,  par 
notre  honorable  collaborateur  H.  Horace  Say. 


LB  VOL  A  LA  PRIME.  iiS 


»»»%»»%»»<»»%>%»>^i«%%%%%%>%%%%%«^*^^<»%**^%«^>%%^^%»%^^r%%»%%%%%%%%%%^^%»»»%^%^^%%^^%%»%^%»^%%%%%»»V»^ 


LE  VOL  A  LA  PRIME. 


Monsieur  Téditeur, 

Voas  m'annoncez  qu'on  trouve  mon  petit  livre  des  Sophisme^  , 
trop  t)iéorîque,  scientinque^  mathématique.  Soit.  Essayons  du  genre 
trivial ,  banal,  et,  s'il  le  faut,  brutal.  Convaincu  que  le  public  est  dupe 
i  Fendroit  de  la  protection  ,  je  le  lui  ai  voulu  prouver.  Il  préfère  qu'on 
le  lui  crie  :  donc  vociférons. 

Ifidas ,  \%  rot  Midas ,  a  des  oreilles  d'àne  I 

Une  explosion  de  franchise  fait  mieux  souvent  que  les  circonlocu- 
tions les  plus  polies.  Vous  vous  rappelez  Oronte,  et  le  mal  qu'a  le 
misanthrope,  tout  misanthrope  qu'il  est,  à  le  convaincre  de  sa  folie. 

Algbstb.  Oo  s'expo«a  à  jouer  de  mauvais  personnages. 
O^oijTE.    ï^t-ce  que  vous  voulez  me  déclarer  par-là 

Que  j^ai  tort  de  vouloir.... 
ÂLCESTE.  Je  ne  dis  pas  cela. 


OaoïiTE.    Est-ce  que  j'écris  mal? 

Alcestc.  Je  ne  dis  pas  cela. 

Mais  enfin... 
Oronte.    Mais  ne  puis-je  savoir  ce  que  dans  mon  sonnet...? 
Alceste.  FYanchement,  il  est  bon  à  mettre  au  cabinet. 

Franchement,  bon  public,  on  te  vole.  C'est  cru,  mais  c'est  clair. 

Les  mots  vo/,  voler,  voleur^  paraîtront  de  mauvais  goût  à  beaucoup 
de  gens.  Je  leur  demanderai  comme  Harpagon  à  Élise  :  Est-ce  le  mot 
ou  la  chose  qui  vous  fait  peur? 

«  Quiconque  a  soustrait  frauduleusement  une  chose  oui  ne  lui  ap- 
partient pas,  est  coupable  de  vol.  »  (  C.  pén. ,  art.  379. } 

Voler.  Prendre  furtivement  ou  par  force.  (Le  dictionnaire.  ) 

Voleur.  Celui  qui  exige  plus  qu'il  ne  lui  est  dû.  {Id.) 

Or,  le  monopoleur  qui ,  de  par  une  loi  de  sa  façon,  m'oblige  à  lui 
payer  20  fr.  ce  que  je  puis  avoir  ailleurs  pour  15,  ne  me  soustrait-il 
pas  frauduleusement 5  fr.  qui  m'appartiennent? 

Ne  prend-il  pas  furtivement  ou  par  force  ? 

N*exige-t-il  pas  plus  qu'il  ne  lui  est  dû? 

Il  soustrait,  il  prend,  il  exige,  dira-t-on  ;  mais  non  point  furtive- 
ment ou  par  force ,  ce  qui  caractérise  le  vol. 

Lorsque  nos  bulletins  de  contributions  se  trouvent  chargés  des 
5  fr.  que  soustrait,  prend  ou  exige  le  monopoleur,  quoi  de  plus  /tir- 
lif,  puisque  si  peu  d'entre  nous  s*en  doutent?  Et  pour  ceux  qui  ne 


fl6  JOURNAL  DES  ËCONOMISTËS. 

sont  pas  dupes,  quoi  de  plus  forcé,  puisqu'au  premier  refus  le  garni* 
saire  est  à  nos  portes? 

Au  reste ,  que  les  monopoleurs  se  rassurent.  Les  vols  à  la  prime  ou 
au  tarifa  s*ils  blessent  Téquité  tout  aussi  bien  que  le  vol  à  l'améri- 
caine, ne  violent  pas  la  loi  ;  ils  se  commettent,  au  contraire,  de  par 
la  loi  :  ils  n'en  sont  que  pires,  mais  ils  n'ont  rien  à  démêler  avec  la 
correcUonnelle. 

D'ailleurs,  bon  gré,  mal  gré,  nous  sommes  tous  voleurs  et  volis  en 
cette  affaire.  L'auteur  de  cet  article  a  beau  crier  au  voleur  quand  il 
achète,  il  est  voleur  quand  il  vend  ;  s'il  diffère  de  beaucoup  de  ses 
compatriotes,  c'est  seulement  en  ceci  :  il  sait  qu'il  perd  au  jeu  plus 
qu'il  n'y  gagne,  et  eux  ne  le  savent  pas  ;  s'ils  le  savaient ,  le  jeu  cesse- 
rait bientôt. 

Je  ne  me  vante  pas ,  au  surplus ,  d'avoir  le  premier  restitué  à  la 
chose  son  vrai  nom.  Voici  plus  de  soixante  ans  que  Smith  disait  : 
«  Quand  des  industriels  s'assemblent,  on  peut  s'attendre  à  ce  qu'une 
conspiration  va  s'ourdir  contre  les  poches  du  public.  »  Faut-il  s'en 
étonner,  puisque  le  public  n'^n  prend  aucun  souci? 

Or  donc,  une  assemblée  d'industriels  délibère  officiellement  sous  le 
nom  de  Conseils  généraux.  Que  s'y  passe-t-il  et  qu'y  résout-on? 

Voici,  fort  en  abrégé,  le  procès-verbal  d'une  séance. 

Un  armateur.  Notre  marine  est  aux  abois  (digression  belliqueuse). 
Cela  n'est  pas  surprenant,  je  ne  saurais  construire  sans  fer.  J'en  trouve 
bien  à  10  fr.  sur  le  marché  du  monde;  mais,  de  par  la  loi,  le  maître 
de  forges  m'en  fait  payer  15  fr.  :  c'est  donc  5  fr.  qu'il  me  soustrait. 
Je  demande  la  liberté  d'acheter  où  bon  me  semble. 

Un  maître  de  forges.  Sur  le  marché  du  monde,  je  trouve  à  faire  opé- 
rer des  transports  à  20  fr.  Législativement,  l'armateur  en  exige  30  : 
c'est  donc  10  fr.  qu'il  me  prend.  Il  me  pille ,  je  le  pille  ;  tout  est  pour 
le  mieux. 

Un  homme  d'État.  La  conclusion  de  l'armateur  est  bien  impru- 
dente. Oh!  cultivons  l'union  touchante  qui  fait  notre  force;  si  nous 
effaçons  un  iota  à  la  théorie  de  la  protection,  adîeu  la  théorie  entière. 

V armateur.  Mais  pour  nous  la  protection  a  failli  :  la  marine  est  aux 
abois. 

Un  marin.  Eh  bien,  relevons  la  surtaxe,  et  que  l'armateur,  qui 
prend  30  au  public  pour  son  fret,  prenne  40. 

Un  ministre.  Le  gouvernement  poussera  jusqu'aux  dernières  li- 
mites le  beau  mécanisme  de  la  surtaxe;  mais  je  crains  que  cela  ne 
suffise  pas  * . 


'  Voici  le  lexte  :  «  Je  citerai  encore  les  lois  de  douane  des  9  cl  11  juin  dernier,  qui  ont 
en  grande  partie  pour  objet  d'encourager  la  navigation  lointaine,  en  augmentant  sur  plu- 
sieurs articles  les  mrtaxfs  afférenles  au  pavillon  étranger.  Nos  lois  de  douane,  vous  le 
savez,  sont  généralement  dirigées  \ers  ce  but ,  el  |icu  à  peu  la  surtaxe  de  10  fr. ,  étaWio 


L£  VOLA  LA  PM^AE.  fi7 

Un  fonctionnaire.  Vous  voilà  tous  bien  empêchés  pour  peu  de 
chose.  N'y  a-t-il  de  salut  que  dans  le  tarif,  et  oubliez-vous  Timpôt? 
Si  le  consommateur  est  bénévole,  le  contribuable  ne  Test  pas  moins. 
Accablons-le  de  taxes,  et  que  Tarmateur  soit  satisfait.  Je  propose  5  fr. 
de  prime  à  prendre  sur  les  contributions  publiques,  pour  être  livrés 
au  constructeur  pour  chaque  quintal  de  fer  qu'il  emploiera. 

Voix  confuses.  Appuyé,  appuyé!  Un  agriculteur.  A  moi  3  fr.  de 
frime  par  hectolitre  de  blé  !  Un  tisserand.  A  moi  2  fr.  de  prime  par 
mètre  de  toile  !  etc. ,  etc. 

Le  président.  Voilà  qui  est  entendu;  notre  session  aura  enfanté  le 
sjstème  des  |>nm€5 ,  et  ce  sera  sa  gloire  éternelle.  Quelle  industrie 
pourra  perdre  désormais ,  puisque  nous  avons  deux  moyens  si  simples 
de  convertir  les  pertes  en  profits  :  le  tarif  et  la  prime?  La  séance  est 
levée. 

Il  faut  que  quelque  vision  surnaturelle  m'ait  montré  en  songe  la 
prochaine  apparition  de  la  prime  (  qui  sait  même  si  je  n'en  ai  pas  sug- 
géré la  pensée  à  M.  Dupin) ,  lorsque,  il  y  a  quelques  mois,  j'écrivais 
dans  cette  feuille  ces  paroles  : 

it  II  me  semble  évident  que  la  protection  aurait  pu,  sans  changer 
de  nature  et  d'effets,  prendre  la  forme  d'une  taxe  directe  prélevée  par 
l'État,  et  distribuée  en  primes  indemnitaires  aux  industries  privilé- 
giées, n 

Et  après  avoir  comparé  le  droit  protecteur  à  la  prime  : 

«J'avoue  franchement  ma  prédilection  pour  ce  dernier  système;  il 
me  semble  plus  juste,  plus  économique  et  plus  loyal.  Plus  juste,  parce 
que  si  la  société  veut  faire  des  largesses  à  quelques-uns  de  ses  mem- 
bres, il  faut  que  tous  y  contribuent  ;  plus  économique,  parce  qu'il 
épargnerait  beancoup  de  frais  de  perception  et  ferait  disparaître  beau- 
coup d'entraves  ;  plus  loyal  enfin,  parce  que  le  public  verrait  clair 
dans  l'opération  et  saurait  ce  qu'on  lui  fait  faire.  » 

Puisque  l'occasion  nous  en  est  si  bénévolement  offerte ,  étudions  le 
vol  à  la  prime.  Aussi  bien,  ce  qu'on  en  peut  dire  s'applique  au  vol  au 
tarif,  et  comme  celui-ci  est  un  peu  mieux  déguisé,  le  filoutage  direct 
aidera  à  comprendre  le  filoutage  indirect.  L'esprit  procède  ainsi  du 
simple  au  composé. 

Mais  quoi  !  n'y  a-t-il  pas  quelque  variété  de  vol  plus  simple  en- 
core? Si  fait,  il  y  a  le  vol  de  grand  chemin  :  il  ne  lui  manque  que 
d'être  légalisé,  monopolisé,  ou,  comme  on  dit  aujourd'hui,  organisé. 
Or,  voici  ce  que  je  lis  dans  un  récit  de  voyages  : 

«Quand  nous  arrivâmes  au  royaume  de  A...,  toutes  les  industries 
se  disaient  en  souffrance.  L'agriculture  gémissait,   la   fabrique  se 

parla  loi  dn  S8  aTril  1816  et  souvent  ÎDsufiSsaute,  disparait  pour  fair  place  à....  une  pro- 
tectioD  plus  dficace  et  plus  en  harmonie  avec  la  cA«rt^ relative  de  notre  navigation.  » 
(  M.  CoifiEf-^iBiDAiNE ,  séance  du  15  décembre  1S45,  discours d'mtverture,) 


ut  JOURNAL  DES  ËCONÔMISTES. 

plaignait,  h  commerce  marmnrait,  la  marine  grognait  et  le  gonter^ 
nement  ne  savait  à  qui  entendre.  D'abord  ^  il  eut  la  pensée  de  taxer 
d'importance  tous  les  mécontents,  et  de  leur  distribuer  le  produit  de 
ces  taxes ,  après  s*ètre  fait  sa  part  :  c'eût  été  comme,  dans  notre  chère 
Espagne,  la  loterie.  Vous  êtes  mille,  l'État  tous  prend  une  piastre  A 
chacun  ;  puis  subtilement  il  escamote  250  piastres,  et  en  répartit  750, 
en  lots  plus  ou  moins  forts,  entre  les  joueurs.  Le  brave  hidalgo  qui 
reçoit  trois  quarts  de  piastres,  oubliant  qu'il  a  donné  piastre  entière, 
ne  se  possède  pas  de  joie,  et  court  dépenser  ses  quinze  réaux  au  caba- 
ret. C'eût  été  encore  quelque  chose  comme  ce  qui  se  passe  ed  France. 
Quoi  qu'il  en  soit,  tout  barbare  qu'était  le  pays,  le  gouvernement  ne 
compta  pas  assez  sur  la  stupidité  des  habitants  pour  leur  faire  accep* 
ter  de  si  singulières  protections,  et  voici  ce  qu'il  imagina. 

c<La  contrée  était  sillonnée  déroutes.  Le  gouvernement  les  fit  exac- 
tement kilométrer,  puis  il  dit  à  l'agriculteur  :  a  Tout  ce  que  tu  pour- 
a  ras  voler  aux  passants  entre  ces  deux  bornes  est  à  toi  :  que  cela  te 
«serve  de  frime,  de  protection,  d'encouragement.  »  Ensuite,  il  assigna 
à  chaque  manufacturier^  à  chaque  armateur,  une  portion  de  route  à 
exploiter,  selon  cette  formule  : 

DoQO  tîbi  et  concedo 
Virtutem  et  puissantiam 

Volandi, 

Pillandi,^ 

Derobandi) 

Filoutandi, 

Etescroquandiy 
Impunè  per  totam  estam 

Viam. 

«  Or,  il  est  arrivé  que  les  naturels  du  royaume  de  A...  sont  aujour- 
d'hui si  familiarisés  avec  ce  régime,  si  habitués  à  ne  tenir  compte  que 
de  ce  qu'ils  volent  et  non  de  ce  qui  leur  est  volé,  si  profondément  enclins 
à  ne  considérer  le  pillage  qu'au  point  de  vue  du  pillard,  qu'ils  regar- 
dent comme  nn  profit  national  la  somme  de  tous  les  vols  particuliers, 
et  refusent  de  renoncer  à  un  système  de  protection  en  dehors  duquel , 
disent-ils,  il  n'est  pas  une  industrie  qui  puisse  se  suffire,  n 

Vous  vous  récriez?  Il  n'est  pas  possible,  dites-vous,  que  tout  un 
peuple  consente  à  voir  un  surcroît  de  richesses  dans  ce  que  les  habi- 
tants se  dérobent  les  uns  aux  autres. 

Et  pourquoi  pas?  Nous  avons  bien  cette  conviction  en  France,  et 
tous  les  jours  nous  y  organisons  et  perfectionnons  le  vol  réciproque 
sous  le  nom  de  primes  et  tarifs  protecteurs. 

N'exagérons  rien  toutefois  :  convenons  que,  sous  le  rapport  du  fnode 
de  perception  et  quant  aux  circonstances  collatérales ,  le  système  du 
royaume  de  A...  peut  être  pire  que  le  nôtre  ;  mais  disons  aussi  que , 
quant  au  principe  et  aux  eilets  nécessaires,  il  n'y  a  pas  un  atome  de 


LB  ¥0L  A  LA  PRtME.  ii^ 

différmee  entre  toutes  ces  espèces  de  vols  légalement  organisés  pour 
fournir  des  suppléments  de  profits  à  Tindustrie. 

Remarquei  que  si  le  vel  de  grand  chemin  présente  quelques  incon- 
?éoîenls  d'exécution ^  il  a  aussi  des  avantages  qu'on  ne  trouve  pas  dans 
kwl  au  tarif. 

Par  exemple  :  on  en  peut  faire  une  répartition  équitable  entre  tous 
les  producteurs.  Il  n*en  est  pas  de  même  des  droits  de  douane.  Ceux- 
ci  sont  impuissants  par  leur  nature  à  protéger  certaines  classes  de  la 
société^  tels  que  artisans  »  marchands,  hommes  de  lettres,  hommes 
de  robe,  hommes  d'épée,  hommes  de  peine,  etc.,  etc. 

Il  est  vrai  que  le  vol  à  la  prime  se  prête  aussi  à  des  subdivisions 
infinies^  et,  sous  ce  rapport,  il  ne  le  cède  pas  en  perfection  au  t7o!cte 
grand  chemin.  Mais,  d'un  autre  côté,  il  conduit  souvent  à  des  résul- 
tats si  bizarres,  si  jocrisses,  que  les  naturels  du  royaume  de  A...  s'en 
pourraient  moquer  avec  grande  raison. 

Ce  que  perd  le  volé,  dans  le  vol  de  grand  chemin,  est  gagné  par  le 
voleur.  L'objet  dérobé  reste  au  moins  dans  le  pays.  Mais  sous  l'empiré 
dnvol  à  la  prime,  ce  que  l'impôt  soustrait  aux  Français,  est  conféré 
souvent  aux  Chinois,  aux  Hottentots,  aax  Cafres,  aux  Algonquins,  et 
voici  comme  : 

Une  pièce  de  drap  vaut  cent  francs  à  Bordeaux.  Il  est  impossible  de 
la  vendre  au-dessous,  sans  y  perdre.  Il  est  impossible  de  la  vendre  au- 
dessus,  la  concurrence  entre  les  marchands  s'y  oppose.  Dans  ces  cir- 
constances, si  un  Français  se  présente  pour  avoir  ce  drap,  il  faudra 
qu'il  le  paye  cent  francs,  ou  qu'il  s'en  passe.  Mais  si  c'est  un  Anglais, 
alors  le  gouvernement  intervient  et  dit  au  marchand  :  Vends  ton  drap, 
je  te  ferai  donner  vingt  francs  par  les  contribuables.  Le  marchand, 
qui  ne  veut  ni  ne  peut  tirer  que  cent  francs  de  son  drap,  le  livre  à 
l'Anglais  pour  80  francs.  Cette  somme,  ajoutée  aux  20  francs,  pro- 
duit du  vol  à  la  prime,  fait  tout  juste  son  compte.  C'est  donc  exacte- 
ment comme  si  les  contribuables  eussent  donné  20  francs  à  l'Anglais, 
sous  la  condition  d'acheter  du  drap  française  20  francs  de  rabais,  à 
20  francs  au-dessous  des  frais  de  production,  à  20  francs  au-dessous 
de  ce  qu'il  nous  coûte  à  nous-mêmes.  Donc  le  vol  à  la  prime  a  ceci  de 
particulier,  que  Iest?o/^s  sont  dans  le  pays  qui  le  tolère,  et  \e%  voleurs 
disséminés  sur  la  surface  du  globe. 

Vraiment,  il  est  miraculeux  que  l'on  persiste  à  tenir  pour  démon- 
trée cette  proposition  :  Tout  ce  que  V individu  vole  à  la  masse  est  un 
gain  général.  Le  mouvement  perpétuel,  la  pierre  philosophale,  la  qua- 
drature du  cercle  sont  tombés  dans  l'oubli  ;  mais  la  théorie  du  Progrès 
par  le  vol  est  encore  en  honneur.  A  priori  fonriOiUt  on  aurait  pu  croire 
que  de  toutes  les  puérilités  c'était  la  moins  viable. 

Il  y  en  a  qui  nous  disent  :  Vous  êtes  donc  les  partisans  du  laissez 
passer?  des  économistes  de  l'école  surannée  des  Smith  et  des  Say  ? 
Vous  ne  voulez  donc  pas  Vorganisation  du  travail^  Eh  !  messieurs,  or- 


120  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

ganisez  le  travail  tant  qu'il  vous  plaira.  Hais  nous,  nous  veillerons  à  ce 
que  vous  n'organisiez  pas  le  vol. 

D'autres  plus  nombreux  répètent  :  primeSj  tarifs  y  tout  cela  a  pu 
être  exagéré.  Il  en  faut  user  sans  en  abuser.  Une  sage  liberté,  combi^» 
née  avec  une  protection  modérée,  voilà  ce  que  réclament  les  hommes 
sérieux  et  pratiques.  Gardons-nous  des  principes  absolus. 

C'est  précisément,  selon  le  voyageur  espagnol,  ce  qui  se  disait  an 
royaume  de  A.  Le  vol  de  grand  chemin,  disaient  les  sages,  n'est  ni 
bon  ni  mauvais  ;  cela  dépend  des  circonstances.  Il  ne  s'agit  que  de  bien 
pondérer  les  choses,  et  de  nous  bien  payer  pour  cette  œuvre  de  pondé- 
ration. Peut-être  a-t-on  laissé  au  pillage  trop  de  latitude,  peut-être 
pas  assez.  Voyons,  examinons,  balançons  les  comptes  de  chaque  tra- 
vailleur. A  ceux  qui  ne  gagnent  pas  assez,  nous  donnerons  un  peu 
plus  de  route  à  exploiter.  Pour  ceux  qui  gagnent  trop,  nous  réduirons 
les  heures,  jours  ou  mois  de  pillage. 

Ceux  qui  parlaient  ainsi  s'acquirent  un  grand  renom  de  modéra- 
tion, de  prudence  et  de  sagesse.  Ils  ne  manquaient  jamais  de  parvenir 
aux  plus  hautes  fonctions  de  l'Etat. 

Quanta  ceux  qui  disaient  :  Réprimons  les  injustices  et  les  fractions 
d'injustice;  ne  souffrons  ni  voU  ni  demi^vol^  ni  quart  de  vol,  ceux-là 
passaient  pour  des  idéologues,  des  rêveurs  ennuyeux  qui  répétaient 
toujours  la  même  chose.  Le  peuple,  d'ailleurs,  trouvait  leurs  raison- 
nements trop  à  sa  portée.  Le  moyen  de  croire  vrai  ce  qui  est  si  simple? 

Mugron,  13  janvier  1845. 

FRÉDÉRIC  BASTIAT. 


NECESSITE  DE  I  ONDËR  I/ENSEÏGNEMENT  PROFESSIONNEL.  i2i 


•*•♦•***♦**♦  V%*****%%*V»%%%%%^%V*W»%V*%*%%%'V%V***%*  %%*%%%%%*  %*%%%v%%w%%%%%%%%v%%%%%%*%%%%%%%^% 


DE  LA  NECESSITE 


DE 


FONDER  L'ENSEIGNEMENT  PROFESSIONNEL. 


DISCOURS  D'OUVERTURE 

DU  COURS  dVxONOMIE  POLITIQUE  DU  COLLÈGE  DE   FRANCE,   ANNÉE   1845-46. 

Dans  le  cours  des  dernières  années,  j'ai  fait  consister  renseigne- 
ment de  l'économie  politique  dans  Texamen  et  la  discussion  des 
moyens  généraux  d'augmenter  la  puissance  productive  des  sociétés. 
Ainsi,  nous  avons  successivement  passé  en  revue  d*abord  les  machines, 
ensuite  les  voies  diverses  de  communication,  routes,  canaux,  che- 
mins de  fer,  qui  sont  des  instruments  d'une  grande  fécondité  ;  puis 
nous  nous  sommes  occupés  du  crédit,  qui  a  mission  de  placer  des  ca- 
pitaux dans  les  mains  de  l'homme  capable  de  les  faire  valoir.  Nous 
avons  recherché  comment  ces  différents  agents  accroissaient  les  forces 
humaines  pour  la  production,  et  par  conséquent  augmentaient  la 
masse  des  ressources  qui  se  répartissent  entre  les  hommes.  Nous 
avons  recherché  les  dispositions  qu'il  fallait  prendre  pour  que  le  pro- 
ducteur reçût  de  tous  ces  auxiliaires  les  plus  grands  services  possibles. 
Cette  année,  nous  examinerons  du  même  point  de  vue  rinÙuence  de 
rinslruction  publique;  nous  déterminerons  ce  qu'on  peut  en  attendre  : 
en  un  mot,  nous  traiterons  de  ce  qu'on  est  convenu  de  nommer  l'en- 
seignement professionnel. 

L'importance  de  ce  8U|j|jtest  facile  à  apprécier.  On  comprend  sans 
peine  que,  de  toutes  les  fol^ps  qui  prennent  part  à  la  création  de  la 
richesse,  la  première  réside  dans  les  bras  et  la  tête  de  l'homme. 
C'est  presque  une  naïveté  que  de  faire  remarquer  que  pour  pro- 
duire bien,  il  faut  d'abord  prendre  le  soin  de  façonner  le  producteur^  ' 
lui-même. 

J'ai  nommé  la  tête  de  l'homme  en  même  temps  que  ses  bras  :  c'est 
qu'en  effet,  tête  et  bras,  tout  chez  l'homme  est  mis  en  œuvre  dans 
Tacte  de  la  production.  N'y  voir  en  jeu  rien  de  plus  que  de  la  force 
physique,  c'est  ravaler  l'industrie,  c'est  presque  outrager  la  nature 
humaine.  Chez  l'homme,  c'est  la  tête  qui  mène  les  bras,  et  le  titre 
de  gloire  de  l'industrie  moderne,  c'est  que  la  raison  de  l'homme  y 
éclate  de  toute  part.  Fidèle  à  son  essence  divine,  cette  raison,  domi- 
natrice des  choses  terrestres,  est  parvenue  émettre,  dans  l'industrie, 


T.  XIII.  —  Janmp  iiia. 


-m 


122  JOURNAL  DES  ECONOMISTES. 

au  service  de  nos  besoins,  mille  puissances  autrefois  rebelles  et  re- 
doutables, désormais  domptées  et  dociles;  et  c'est  ainsi  que  s'est  en- 
nobli le  travail. 

L'industrie  moderne  s'inspire  sans  cesse  de  la  science.  Elle  y  puise 
comme  dans  un  réservoir  infini;  elle  en  tire  un  levain  qui,  semblable 
à  ces  liquides  mystérieux  des  magiciens  dont  une  goutte  fait  d'un 
nain  un  géant,  ou  d'un  monstre  une  beauté  accomplie,  met  la  ma- 
tière en  travail  et  transforme  en  richesse  les  éléments  les  plus  bruts. 
Et,  par  un  libéral  retour,  elle  restitue  à  la  science  plus  encore  qu'elle 
n'en  avait  reçu,  car  l'étude  des  phénomènes  de  la  production  agrandit 
continuellement  le  domaine  de  la  science  spéculative. 

Maiscen'est  pas  seulement  entre  deux  classes  distinctes,  celle  des 
savants  et  celle  des  industriels,  que  ces  heureux  et  féconds  échanges 
doivent  s'accomplir.  Il  est  désirable  qu'ils  puissent  s'opérer  aussi  dans 
le  for  intérieur  de  tout  homme  qui  pratique  l'industrie.  11  est  utile 
que  l'homhie  qui  se  consacre  au  travail  industriel  sache  la  raison  de 
ce  qu'il  fait.  Il  est  bon  qu'il  puisse  aller  de  la  théorie  à  la  pratique, 
et  qu'il  soit,  à  des  degrés  divers,  selon  la  diversité  des  positions  et 
des  carrières,  familier  avec  l'une  et  avec  l'autre;  que  pour  mieux  les 
rapprocher  l'une  de  l'autre,  il  les  unisse  en  lui.  Ce  sera  avantageux 
au  succès  de  la  production.  La  dignité  personnelle  du  producteur  j 
gagnera  non  moins  que  sa  puissance. 

L'éducation  que  reçoit  l'immense  personnel  de  l'industrie  doit  donc 
le  préparer  à  un  continuel  va-et-vient  entre  la  théorie  et  la  pratique. 
Chacun  a  besoin  d'être  en  état  de  faire  cette  pérégrination,  celui-ci, 
de  manière  à  franchir  de  grands  espaces,  celui-là,  dont  la  sphère  est 
plus  humble,  de  manière  à  faire  au  moins  quelques  pas.  En  d'autres 
termes,  il  faut  que  ce  personnel  innombrable  soit  initié  aux  connais- 
sances humaines  dans  ce  qu'elles  ont  d'applicable.  Il  faut  qu'on  loi 
inspire  le  goût  d'appliquer  ce  qu'il  sait,  et  qu'on  lui  donne  l'habitude 
de  contrôler  ce  qu'il  fait  à  la  pierre  de  touche  de  la  science. 

Dans  le  premier  âge,  on  vous  a  bercés  de  la  fiction  du  pays 
d'Eldorado,  où  tout  était  mine  d'or  et  où  le  sable  des  rivières  était 
d'émeraudes  et  de  diamants  qu'il  n'y  avait  plus  qu'à  tailler  et  i 
polir.  On  vous  a  conté  les  aventures  d'intrépides  voyageurs  qui  y 
avaient  pénétré  et  en  étaient  sortis  chargés  de  richesses.  On  pourrait 
dire  que  c'est  l'image  du  champ  de  la  science.  Il  offre,  en  abondance, 
(les  idées  fécondes  dont  une  seule  suffit  quelquefois  à  faire  la  for- 
tune, non  pas  d'un  seul  homme,  mais  d'un  peuple.  Mais  à  cette  fin, 
il  est  nécessaire  de  savoir  exploiter  la  mine  d'or  et  polir  le  diamant 
brut.  C'est  en  cela  que  consiste  la  tâche  de  la  science  appliquée;  c'est 
là  son  génie.  Et,  en  parlant  de  mines  d'or  et  de  diamants,  je  n'exa- 
gère rien.  Croyez-vous  que,  parmi  les  mines  d'or  éparses  dans  les 
plaines  du  Brésil,  dans  les  steppes  de  la  Sibérie  ou  dans  l'intérieur 
de  l'Afrique,  il  y  en  ait  une  seule  qui  vaille  la  boussole,  c'est-à-dire 


NECESSITE  DE  FONDER  L'ENSEIGNEMENT  PROFESSIONNEL.  123 

i  application  du  magnétisme  à  fart  du  navigateur  ;  et  avez-vous  en- 
tendu parler  d'une  mine  de  diamant  qui  produise  la  centième  partie 
de  ce  qu'a  valu  au  genre  humain  Tapplication  delà  vapeur? 

Mais,  dira-t-on,  il  est  donné  à  bien  peu  d'hommes  d'avoir  le  gé- 
nie de  l'un  des  trois  personnages,  Papin,  Newcomen  et  Watt,  dont  les 
inventions  successives  ont  procuré  au  monde  la  machine  à  vapeur,  et 
d'égaler  le  bienfaiteur  inconnu,  qui  le  premier  enseigna  aux  hommes 
i  placer  une  boussole  sur  un  navire.  Si  donc  l'étude  des  sciences  ap- 
pliquées ne  se  motive  que  par  l'espoir  d'aussi  brillantes  découvertes 
oue  les  siècles  voient  rarement,  à  quoi  bon  en  occuper  le  commun 
des  hommes?  Mais,  messieurs,  pour  revenir  aux  termes  dont  je  me 
servais  tout  à  l'heure,  chacun  de  nous,  dans  sa  sphère  vaste  ou  rétré- 
cie,  a  reçu  son  diamant  à  tailler,  ou  à  revêtir  d'un  plus  beau  poli  sur 
quelqu'une  de  ses  facettes.  Puissants  ou  faibles,  tous  ici-bas,  pour 
que  notre  destinée  ne  soit  pas  manquée,  nous  avons  quelque  chose  à 
faire,  un  grain  de  sable  à  ajouter  à  la  masse  toujours  croissante  qui 
représente  le  progrès  du  genre  humain,  afin  qu'en  quittant  cette  de- 
meure, nous  emportions  la  conscience  de  ne  pas  y  avoir  été  inutiles  et 
d*y  laisser  une  trace  de  notre  passage.  De  l'un,  à  qui  la  Providence  a 
beÂncoup  donné,  l'espèce  humaine  est  en  droit  d'attendre  un  présent 
magnifique,  tandis  (jue  l'autre  s'acquittera  et  méritera  de  la  recon- 
naissance en  offrant  le  denier  de  la  veuve.  Dans  l'industrie,  comme 
ailleurs,  tous  tant  que  nous  sommes,  nous  avons  un  tribut  à  payer. 
Le  plus  sûr  moyen  de  découvrir  ces  perfectionnements,  grands  ou 
petits,  ou  de  se  les  approprier  pour  ensuite  les  léguer  à  d'autres, 
consistée  observer  les  opérations  de  l'industrie  et  à  les  rapprocher  des 
principes  de  la  science,  et  on  y  est  bien  plus  apte,  quel  qu'on  soit, 
lorsque  par  l'éducation  on  est  devenu  un  peu  familier  avec  la  raison 
intime  des  choses. 

Cet  accord  de  l'idée  avec  l'action,  de  la  théorie  avec  la  pratique, 
semblerait  ne  devoir  soulever  aucune  objection,  et  obtenir,  au  con- 
traire, l'assentiment  universel.  Penser  et  exécuter,  concevoir  et  agir, 
oesont-cepas,  en  effet,  les  deux  forces  de  la  vie?  L'un  n'est-il  pas  le  com- 
plément nécessaire  de  l'autre?  Comprend-on  Thomme  autrement  que 
s'appuyant  sur  l'un  et  sur  l'autre  ?  Qui  pourraitsonger  à  éleverune  bar- 
rière entre  la  théorie  et  la  pratique,  du  moment  que  toute  théorie  n'est 
autre  chose  que  de  l'expérience  ou  de  la  pratique  accumulée  et  con- 
densée, et  que  toute  pratique  n'est  qu'une  idée  ou  une  théorie  sortant 
des  limites  de  l'abstraction  pour  prendre  corps  et  se  manifester  par  des 
actes?  Que  savons-nous,  qui  ne  soit  une  interprétation  de  la  pratique 
de  la  nature?  Que  faisons-nous,  qui  ne  soit  l'application  de  quelques- 
uns  des  secrets  que  nous  avons  dérobés  à  la  sagesse  infinie  et  dont  se 
compose  notre  science  ? 

Oui,  messieurs,  et  c'est  bon  à  rappeler  à  la  science,  si,  dans  un 
égarement  d'orgueil,  elle  affectait  de  dédaigner  l'industrie  qui  pétrit 


124  JOURNAL  DES  ECONOMISTES. 

la  matière;  toutes  ces  connaissances  dont  Tesprit  humain  s*est  formé  un 
trâne ,  ce  sont  des  lambeaux  des  procédés  du  praticien  suprême, 
celui  qui  a  fait  le  monde.  Et  l'industrie,  si  elle  refusait  d'écouter 
les  conseils  que  la  science  lui  apporte,  commettrait  une  grande  in- 
conséquence. Elle  méconnaîtrait  le  secret  de  sa  force  et  tournerait  le 
dos  aux  belles  destinées  qui  lui  sont  promises.  Elle  ne  fait  rien  qu'en 
vertu  de  ces  lois  naturelles  que  la  science  s'efforce  de  découvrir,  et 
elle  n'avance  qu'à  la  condition  de  mieux  connaître  ces  lois  et  de  les 
mieux  suivre.  Le  maçon  de  village  qui  construit  un  mur  de  clôture, 
l'équerre  à  la  main,  est  à  ce  moment  l'observateur  soigneux  de  la 
même  loi  de  la  gravitation  à  l'aide  de  laquelle  l'astronome  trace  l'or- 
bite des  planètes  et  prédit  le  retour  des  comètes  errantes.  Et  ce  sont 
les  travaux  des  savants  dans  leur  cabinet  qui  ont  engendré  directe- 
ment ou  indirectement  la  plupart  des  inventions  par  lesquelles  l'in- 
dustrie s'est  transformée  depuis  un  demi-siècle. 

Bacon  a  dit  avec  grandeur  et  vérité  :  «  Ministre  et  interprète  de 
la  nature,  Thomme  n'agit  et  ne  connaît  qu'en  proportion  de  ce  qu'il  a 
observé  de  l'ordre  même  de  la  nature.  Il  n'a  pas  d'autre  science;  il  n'a 
pas  d'autre  pouvoir,  »  Ainsi,  la  théorie  et  la  pratique  se  touchent  et  se 
tiennent.  Leurs  sources  se  confondent.  Comment  pourrait-on  tenter 
de  les  séparer  par  un  mur  d'airain  ? 

C'est  cependant  un  fait,  que  la  pratique  et  la  théorie,  dans  la  per- 
sonne des  hommes  qui  les  représentent  spécialement  l'une  et  l'autre, 
ne  marchent  pas  avec  l'harmonie  désirable.  Les  théoriciens  et  les  pra- 
ticiens, au  lieu  d'être  d'accord  et  de  se  soutenir,  se  déprécient.  Le 
praticien  répète  souvent  d'une  voix  inexorable  l'arrêt  consacré  par  cet 
adage  :  bon  en  théorie,  mauvais  en  pratique.  La  théorie  rend  avec 
usure  à  la  pratique  les  dédains  de  celle-ci.  Du  haut  de  sa  grandeur, 
elle  se  prend  maintes  fois  à  regarder  les  arts  utiles  comme  de  vils  mé- 
tiers et  les  hommes  qui  les  exercent  comme  des  êtres  déchus  jusqu'à 
n'être  plus  que  des  machines. 

Ce  qui  est  mauvais  dans  la  pratique  est  mauvais  en  théorie,  et  ce 
qui  est  bon  en  théorie  doit  être  bon  dans  la  pratique.  Mais  une  théorie 
peut  être  fort  incomplète,  elle  peut  n'avoir  pas  été  assez  contrôlée 
par  l'observation  des  faits;  toute  théorie,  à  son  commencement,  pèche 
parla,  et  alors,  elle  n'est  pas  mûre  pour  l'application.  Quand  on  a 
conçu  un  principe  en  découvrant  une  idée  mère,  on  n'a  pas  pour 
cela  des  moyens  efficaces  de  mise  en  œuvre  ;  et  c'est  pourquoi  tant 
de  belles  découvertes  sont  demeurées  si  longtemps  stériles.  Le  plus 
souvent,  la  prétendue  discordance  qu'on  allègue  entre  la  pratique  et  la 
théorie  ne  signifie  pas  autre  chose  que  la  difficulté  que  nous  éprou- 
vons à  passer  de  plain-pied  du  principe  à  l'application.  C'est  qu'en 
effet  ce  passage  est  malaisé.  C'est  quelquefois  comme  ce  pont  jeté 
par-dessus  l'abîme  qu'il  fallait  traverser  pour  entrer  dans  le  paradis 
de  Mahomet,  qui  n'avait  que  la  largeur  du  tranchant  d'un  cimeterre. 


xVÉCESSITE  DE  FONDER  L'ENSEIGNEMENT  PROFESSIONNEL.  125 

Mais,  raison  de  plus  pour  façonner  la  jeunessede  bonne  heure,  par  l'in- 
cessante action  de  Téducation,  à  l'alliance  de  la  pratique  avecla  théorie. 
Les  obstacles  que  cette  alliance  rencontre  chez  Thomme  sont  de 
deux  sortes  :  les  uns  peuvent  être  qualifiés  de  naturels  ;  ils  tiennent  à 
la  nature  humaine  elle-même;  les  autres  sont  artificiels  :  ce  sont  les 
préjugés  des  hommes,  les  conventions  sociales  qui  correspondent  à 
Fétat  politique  des  nations  ;  mais  les  uns  et  les  autres  peuvent  être  sur- 
montés par  la  volonté  publique  et  par  la  force  du  ressort  individuel. 
Les  uns  sont  naturels,  disons-nous.  Pour  les  mesurer,  il  faut  re- 
monter à  l'essence  même  de  l'homme.  Chez  l'homme,  deux  principes 
distincts,  l'esprit  et  la  matière  unis  par  le  lien  de  la  volonté,  cheminent 
ensemble  comme  de  mauvais  compagnons,  constamment  en  lutte  l'un 
avec  l'autre  en  même  temps  qu'ils  s'entr'aident,  tendant  sans  cesse  à 
une  séparation  qui  «cependant,  excite  leur  eiïroi.  L'homme  est  ainsi  à 
la  foisunabtme  de  contradiction,  et  la  plus  admirable  harmonie  qu'ait 
produite  le  Créateur.  De  ces  deux  principes  qui  sont  associés  dans  son 
sein,  et  y  vivent  en  ennemis  intimes,  l'un  répond  à  la  théorie,  l'autre 
à  la  pratique.  L'essence  même  de  l'homme  explique  comment  la 
théorie  a  un  penchant  toujours  renaissant  à  se  dégager  de  la  matière 
dont  elle  a  un  perpétuel  besoin;  et  pourquoi  la  pratique  cherche  con- 
stamment à  se  persuader  qu'elle  peut  se  passer  de  la  théorie,  en  l'ab- 
sence de  laquelle  cependant  elle  serait  comme  sans  lumière  dans  les 
ténèbres,  sans  giiide  dans  le  chaos.  Mais,  heureusement,  il  ressort  aussi 
de  cette  analyse  que  la  volonté  active,  le  travail  de  l'homme  sur 
.  l'homme,  et  le  travail  de  soi  sur  soi,  suffisent  à  contrebalancer  l'hos- 
tilité de  ces  deux  tendances  antagonistes,  et  à  les  composer  en  une  force 
qui  pousse  l'homme  en  avant  dans  la  ligne  de  son  avenir. 

D'autres  obstacles  artificiels,  ai-iedit,  contrarient,  dans  notre  ima- 
gination et  nos  usages,  l'alliance  de  la  théorie  avec  la  pratique.  Vous 
avez  déjà  nommé,  messieurs,  les  idées  qui  ont  pris  cours  en  un  temps 
oii  l'industrie  était  le  lot  des  esclaves,  ou  de  classes  opprimées  et  flétries. 
C'étaient,  selon  l'expression  de  Cicéron,  des  métiers  vils,  sordidœartes. 
Rome  avait  fait,  du  temps  des  Fabricius  et  des  Scipion,  en  faveur  de 
la  culture  de  la  terre,  une  exception  qu'elle  oublia  sous  les  Césars. 
Athènes  et  les  républiques  grecques  de  la  côte  d'Asie  toléraient  et 
même  honoraient  le  commerce  maritime  ;  mais  en  général  les  profes- 
sions industrielles  étaient  réprouvées  chez  les  peuples  anciens.  Il  faut 
convenir  que,  pendant  bien  des  siècles,  jusqu'à  la  génération  qui 
nous  a  précédés,  les  peuples  civilisés  qui  ont  succédé  à  l'empire  romain 
ne  furent  guère  plus  avancés.  Ils  attachaient  peu  de  considération  à 
l'exercice  des  arts  utiles.  Le  droit  de  l'épée  avait  primitivement  con- 
slilaé  tous  ces  royaumes  formés  des  débris  de  l'empire  des  Césars;  le 
premier  rang  y  appartenait  à  l'épée,  et  l'industrie  était  reléguée  bien 
loin  dans  la  roture  par  la  vanité  obstinée  des  privilégiés.  Ce  qui  tenait 
a  la  culture  de  l'esprit  était  parvenu  à  s*émanciper  :  sur  la  iin  de  l'an- 


126  JOURNAL  DES  ECONOMISTES. 

cien  régime,  on  ne  dérogeait  pas,  ou  s'honorait  par  la  culture  des 
sciences  et  des  lettres;  mais  on  perdait,  par  l'exercice  des  arts  indus- 
triels, la  noblesse  que  Ton  conservait  en  montant  sur  les  planches  de 
rOpéra.  Des  idées  enracinées  par  une  habitude  de  quatorze  siècles  ne 
sont  pas  faciles  à  extirper.  La  révolution  française  qui,  comme  un  ou- 
ragan, a  balayé  des  institutions  qu'on  eût  pu  croire  encore  florissantes 
et  qui  se  réputaient  indestructibles,  n'a  j>as  eu  toujours  sur  les  idées 
le  même  empire.  Ne  l'oublions  pas,  messieurs,  nous  ne  sommes  qu'à 
un  demi-siècle  de  l'ancien  régime.  Tous  les  peuples  qui  nousavoisi- 
nent  en  sont  séparés  par  un  moindre  intervalle  ;  chez  quelques-uns 
même  il  est  encore  debout.  Comment  donc  s'étonner  de  ce  que  les 
conventions  sociales  de  ce  temps-là  fassent  encore  sentir  leur  influence, 
et  contribuent  à  maintenir  une  démarcation  entre  la  science  et  la 
pratique  industrielle?  Mais  aussi  bien  chaque  jour  en  emporte  un  dé- 
bris nouveau  ;  chaque  jour  l'industrie  grandit  en  crédit  et  en  autorité. 
La  place  qui  lui  est  acquise  de  fait  dans  l'organisation  politique  sur  le 
sol  français  est  un  gage  de  ses  destinées. 

Mais  au  moins  les  sciences  d'application  n'ont  rien  dont  la  jeunesse 
puisse  se  rebuter,  dont  les  amis  du  progrès  intellectuel  et  du  progrès 
moral  n'aient  à  s'applaudir.  Elles  ont  sur  les  autres  objets  qu'embrasse 
l'instruction  publique  l'avantage  de  parler  aux  sens,  et  c'est  ainsi 
qu'elles  captivent  l'attention  et  laissent  sur  le  cerveau  plus  facilement 
leur  empreinte.  La  plupart  des  sciences  naturelles  excitent  vivement 
la  curiosité,  et  par  là  elles  soutiennent  l'enseignement  et  le  rendent 
léger  pour  de  jeunes  intelligences,  car  la  jeunesse  est  particulière- 
ment curieuse.  Et  il  ne  faudrait  pas  dire  qu'une  pareille  étude  tend  à 
matérialiser  l'instruction  publique.  Par  les  sciences  se  révèlent  d'une 
façon  éclatante  l'ordre  général  de  l'univers,  les  merveilles  de  la  pré- 
voyance divine  dans  Tinfiniment  grand  comme  dans  l'inGniment  petit, 
et  les  prodiges  de  la  bonté  du  Créateur  pour  la  créature.  Croyez-vous 
qu'il  y  ait  une  œuvre  littéraire  qui  parle  plus  haut  àTàme  que  le  spec- 
tacle de  l'univers  expliqué  par  un  petit  nombre  de  lois  d'une  majes- 
tueuse simplicité?  L'exposition  des  secrets  jusqu'alors  voilés  de  la  na- 
ture n'oflre-t-elle  pas  une  poésie  sublime,  une  peinture  attachante, 
une  harmonie  inimitable?  Je  ne  connais  pas  de  pages  de  philosophie 
qui  soient  plus  propres  à  élever  l'âme,  à  toucher  le  cœur  et  à  le  rem- 
plir du  sentiment  religieux,  que  celles  où  Pascal,  s'inspirant  du  sys- 
tème du  monde  tel  que  la  science  le  montrait  déjà  de  son  temps, 
représente  l'homme  comme  suspendu  entre  les  deux  immensités  de 
l'infiniment  grand  et  de  l'intiniment  petit,  et,  dans  cette  situation, 
s'imprégnant  par  tous  les  pores  d'admiration  et  de  reconnaissance 
pour  le  Créateur. 

Il  ne  faut  pas  croire  non  plus  que  l'étude  de  ces  sciences  ait  rien  de 
trop  ardu  pour  la  moyenne  des  intelligences.  C'est  une  réputation 
qu'on  leur  a  faite  et  qu'elles  ne  méritent  pas.  On  peut  enseigner  les 


NECESSITE  DE  FONDER  L'ENSEIGNEMENT  PROFESSIONNEL.  127 

sciences  de  manière  à  les  rendre  fort  difficiles  ;  mais  on  peut  aussi  les 
dégager ,  toutes  sans  exception,  de  Tappareil  dont  on  les  montre  trop 
souvent  hérissées,  et  qui  les  rend  inabordables.  Rien  n'empêche  de 
secouer  cette  vaine  scolastique,  et  on  ne  saurait  trop  y  mettre  d'em- 
pressement, car  elle  a  plus  d'un  rapport  avec  celle  dont  la  philosophie 
s'entourait  au  moyen  âge,  et  qui  est  aujourd'hui  devenue  un  type  du 
ridiciile.  Il  y  a  déjà  plus  d'une  école  au  monde  où  les  sciences  sont 
présentées  avec  plus  de  simplicité  sans  en  être  moins  imposantes.  L'il- 
lustre Laplace  a  exposé  le  système  du  monde  dans  un  livre  que  les 
profanes  peuvent  lire,  k  la  seule  condition  de  s'aider  de  quelques  défi- 
nitions que  l'esprit  saisit  aisément,  et  l'on  est  parvenu  à  mettre  en 
style  léger  la  physique  et  l'astronomie.  Quiconque  a  une  connaissance 
un  peu  approfondie  des  sciences  sera  d'opinion  que  toutes  les  idées 
essentielles  dont  se  compose  le  bagage  scientifique  du  genre  humain 
peuvent  se  ramener  à  des  termes  clairs  pour  tous,  être  renfermées  dans 
un  assez  petit  espace  et  enseignées,  avec  le  reste  des  connaissances  dont 
les  hommes  ont  besoin,  pendant  l'intervalle  de  temps  qu'il  est  convenu 
d'attribuer  à  rinstrnction  publique.  Ainsi,  messieurs,  tout  autorisée 
soutenir  Findustrie  lorsque,  élevant  la  voix  chez  tous  les  peuples  ci- 
vilisés en  faveur  des  sciences  d'application ,  elle  réclame  que  l'in- 
struction publique  leur  ouvre  largement  la  porte,  et  que  la  jeu- 
nesse y  soit  initiée  tout  entière  au  lieu  de  ne  l'être  que  par  exception. 
Il  convient  de  le  réclamer  au  nom  du  perfectionnement  intellectuel 
des  sociétés.  Car  enfin,  toutes  les  grandes  acquisitions  de  l'esprit  hu- 
main doivent  être  comprises  dans  le  cercle  de  l'instruction  publique. 
Que  faudrait^il  penser  d'un  pays  où  l'on  élèverait  la  jeunesse  comme  si 
les  Galilée,  les  Copernic,  les  Descartes,  les  Pascal,  les  Newton,  les 
Leibnitz,  les  Linné,  les  BulFon,  les  d'Alembcrt,  les  Lavoisier,  les 
Werner,  les  Davy,  les  Laplace,  les  Monge,  les  Cuvier  n'avaient  pas 
passé  sur  la  terre?  (Je  m'abstiens  de  citer  des  hommes  qui,  grâce  à 
Dieu,  pour  l'honneur  de  notre  temps,  sont  vivants.)  Ce  peuple  serait-il 
au  courant  de  la  civilisation,  ou  plutôt  ne  serait-on  pas  en  droit  de  lui 
dire  qu'il  se  laisse  honteusement  attarder,  quoi  que  puisse  lui  faire 
accroire  sa  vanité?  De  même,  dans  un  siècle  qui  tire  de  l'industrie 
son  éclat  et  sa  puissance,  quel  reproche  d'ingratitude  ne  pourrait-on 
pas  adresser  à  une  nation  qui  négligerait  d'apprendre  à  la  jeunesse  ce 
que  le  genre  humain  doit  à  cette  autre  catégorie  d'hommes  supérieurs 
qui  ont  fait  jaillir  de  la  science  des  inventions  propres  à  accroître  le 
bien-être  de  tous?  Je  sais  bien  qu'à  cette  double  liste  glorieuse  de  sa- 
vants et  d'inventeurs  on  pourrait,  certes  sans  désavantage,  en  op- 
poser une  autre  où  s'étaleraient  les  grands  noms  de  la  littérature  an- 
cienne et  moderne.  Hais  pourquoi  opposer  aussi  les  belles-lettres  aux 
sciences?  Est-ce  que  l'on  demande,  au  nom  des  sciences,  de  renverser 
par  une  violence  sacrilège  les  lettres  du  piédestal  du  haut  duquel  les 
premières  nations  du  monde  les  font  apparaître,  entourées  de  leurs 


Iî8  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

hommages,  aux  regards  émerveillés  de  la  jeunesse?  Le  génie  des  let- 
tres et  celui  des  sciences  ne  peuvent  éprouver  aucun  dommage  du  voi- 
sinage Tun  de  Tautre.  Il  y  a  place  pour  tous  les  deux  sous  le  soleil,  et 
leur  bon  accord  leur  proGte.  Le  premier  des  poètes  de  l'antiquité, 
celui  devant  lequel  tous  les  âges  se  sont  inclinés,  Homère,  réunissait 
toute  la  science  de  son  temps.  Les  sciences  n'ont  pas  empêché  Bacon  et 
Descartes/ Pascal  et  Leibnitz,  d'Alembert'et  Buffon,  d'être  parmi  les 
plus  grands  philosophes  ou  les  plus  illustres  écrivains  dont  s'enor- 
gueillit la  littérature;  ne  lesyont-elles  pas  aidés,  au  contraire?  Ainsi, 
messieurs,  respectons  et  aimons  les  lettres  ;  mais  on  ne  voit  pas  pour- 
quoi la  jeunesse  puiserait  exclusivement  ses  notions  d'agriculture  dans 
les  Géorgtques,  et  s'initierait  aux  mystères  de  l'histoire  naturelle  et  de 
l'astronomie  dans  les  Métamorphoses  d' Ovide, 

Eh  quoi  !  messieurs,  ces  sciences  qui  révèlent  à  l'homme  les  rapports 
de  l'homme  avec  l'univers,  qui  luiapprennentà  dominer  la  nature,  qui 
lui  font  admirer  et  aimer  la  Providence  dans  ses  œuvres  ;  ces  sciences 
qui  le  font  participer,  autant  que  le  comporte  sa  faiblesse,  aux  secrets 
de  l'ordre  établi  par  la  sagesse  divine  dans  le  monde  des  mondes  ;  ces 
sciences  sur  lesquelles  se  fondent  les  arts  à  l'aide  desquels  il  exploite 
et  embellit  la  terre  qui  lui  a  été  assignée  pour  demeure,  l'homme  les 
ignorerait  1  On  ne  les  répandrait  pas  autant  que  possible  dans  tous 
les  rangs  de  la  société  !  C'est,  messieurs,  une  de  ces  questions  qu'il 
suffit  de  poser  pour  qu'immédiatement  elles  soient  résolues. 

Envisageons  la  question  de  l'enseignement  professionnel  sons  un 
autre  aspect.  Les  sociétés  modernes  ont  entrepris,  avec  une  ardeur  qui 
ne  coniiatt  pas  d'obstacles,  un  grand  changement  dans  leur  propre 
sein.  Elles  se  sont  dit  qu'elles  transformeraient  en  citoyens  investis 
des  prérogatives  de  la  liberté  les  héritiers  et  successeurs  de  ces  roêm^ 
classes  industrielles  qui,  du  temps  des  Romains  et  des  Grecs,  étaient  de 
vils  esclaves,  et,  pendant  le  moyen  âge,  des  serfs.'  Elles  ont  commencé 
à  mettre  cette  pensée  en  action  dans  leur  organisation  politique.  Pour 
affermir  cette  liberté  décernée  à  tous,  et  en  même  temps  pour  empê- 
cher qu'elle  ne  devint  pour  l'État  une  cause  d'ébranlement,  elles  ont 
voulu  lui  donner  une  base  matérielle,  l'aisance,  l'aisance  achetée  au 
prix  du  travail.  Produire  mieux,  produire  davantage  ,  produire  k 
meilleur  marché,  et,  par  ce  moyen,  mettre  l'aisance  à  la  portée  du 
commun  des  hommes,  en  proportion  du  concours  que  chacun  aura 
donné  à  cette  production  meilleure,  plus  abondante  et  à  plus  bas  prix, 
est  devenu  l'un  des  premiers  besoins  des  sociétés  modernes.  L'en- 
seignement professionnel  étant  indispensable  pour  porter  la  produc- 
tion à  ce  nouveau  point  où  elle  sera  plus  copieuse,  meilleure  et  plus 
économique,  devient  ainsi,  de  nos  jours,  une  nécessité  publique,  un 
des  premiers  soins  qui  doivent  occuper  l'État.  C'eût  été  peut-être  au 
rebours  de  l'esprit  des  sociétés  à  privilège  qui  nous  ont  précédés  :  c'est 
sur  la  pente  la  plus  directe  de  notre  époque. 


NECESSITE  DE  FONDER  L'ENSEIGNEMENT  PROFESSIONNEL.  129 

Cet  enseignement,  pour  être  efficace,  a  besoin  de  s'étendre  sur 
toutes  les  classes  de  la  société,  sauf  à  en  faire  varier  l'étendue  et  à  le 
répandre  partout  dans  la  juste  mesure.  Car  il  ne  s'agit  pas  seulement 
de  former  des  ouvriers  qui  produisent  plus  et  mieux,  et  par  consé- 
quent créent  le  supplément  nécessaire  pour  augmenter  leur  propre 
rétribution  et  leur  bien-être,  ni  de  préparer  à  la  direction  des  ate- 
liers les  hommes  qui  auront  reçu  de  leur  père  un  patrimoine,  ou  ceux 
que  leur  intelligence  et  leur  probité  rendront  dignes  de  devenir,  par 
le  crédit,  les  dépositaires  et  les  heureux  metteurs  en  œuvre  des  capi- 
taux d'aatrui.  Il  faut,  de  même,  que  les  hommes  qui  suivent  les  pro- 
fessions libérales  cessent  d'être  étrangers  aux  opérations  de  Tindustrie. 
Chez  des  nations  où  le  plus  grand  nombre  des  citoyens  (je  souligne  le 
mot)  se  consacre  à  l'industrie;  où  le  corps  électoral,  là  où  le  système 
représentatif  est  en  vigueur,  est  composé  principalement  des  pro- 
ducteurs de  l'agriculture,  des  manufactures  ou  du  commerce  ;  où 
tontes  les  assemblées  publiques,  depuis  le  conseil  municipal  de  village 
jusqu'au  Parlement,  comptent  dans  leur  sein  tant  de  représentants  des 
diverses  branches  de  l'industrie,  il  n'est  pas  possible  que  les  hommes 
qui  occupent  les  plus  hautes  fonctions  publiques,  ceux  qui  adminis- 
trent, ceux  qui  rendent  la  justice,  soient  bornés  à  une  éducation  qui 
les  laisserait  dans  l'ignorance  des  principaux  faits  industriels  et  des  lois 
naturelles  sur  lesquelles  la  pratique  de  l'industrie  se  fonde.  Ce  serait 
un  énorme  contre-sens,  une  cause  de  mésintelligence  profonde  et  de 
graves  mécontentements  dans  l'État.  Les  gouvernants  et  les  gouvernés 
ne  seraient  pas  le  même  peuple. 

Jean-Jacques  Rousseau  voulait  que  son  Emile,  qui  était  un  enfant 
de  qualité,  apprit  le  métier  de  menuisier.  Il  le  lui  fait  même  appren- 
dre au  point  qu'il  puisse  entrer  chez  un  maître  en  disant  :  «Maître, 
j'ai  besoin  d'ouvrage.  »  Et  le  maître  lui  répond  :  «  Mettez-vous  là,  et 
travaillez.»  (Je  cite  textuellement  VEmile,)  Jean-Jacques  Rousseau, 
vivement  pénétré  du  principe  d'égalité  qu'il  poussait  à  ses  conséquen- 
ces extrêmes,  voulait  par  là  apprendre  à  la  noblesse  vaniteuse  et  fri- 
vole qu'il  avait  sous  les  yeux,  qu'elle  ne  devait  point  mépriser  les  gens 
de  métier,  et  que  les  simples  ouvriers  avaient  au  bout  de  leurs  doigts 
une  ressource  dont,  en  cas  d'adversité,  elle-même  s'estimerait  peut- 
être  heureuse  d'être  pourvue.  Aujourd'hui.,  la  révolution  politique 
et  sociale  que  Rousseau  prévoyait  et  dont  il  a  été  l'un  des  prin- 
cipaux artisans,  est  consommée;  nos  lois  honorent  les  professions 
industrielles,  le  travail  est  devenu  la  base  de  notre  organisation  politi- 
que et  sociale.  Aux  yeux  de  Jean-Jacques  lui-même,  s'il  revenait  au 
monde,  il  serait  sans  objet  d'astreindre  tous  les  hommes,  sans  excep- 
tion, à  exercer  lyi  art  manuel.  Mais  tous,  sans  exception,  doivent  être 
élevés  de  manière  à  connaître  au  moins  sous  ses  aspects  généraux  ce 
qui  est  l'objet  de  l'activité  publique.  Celui  qui  serait  complètement 
dénué  de  ces  connaissances  se  trouverait  au   milieu  de   la  société 


130  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

comme  un  étranger,  presque  comme  un  ennemi  ou  une  nouvelle  sorte 
de  barbare. 

L'empereur  de  la  Chine  trace  bien  tous  les  ans  son  sillon  pour 
montrer  que  ce  qui  fait  la  vie  de  son  peuple  entre  aussi  dans  la  sienne. 

Pour  organiser  renseignement  professionnel,  les  peuples  civilisés 
n'ont  à  prendre  leçon  que  d'eux-mêmes.  Je  ne  veux  pas  dire  seule- 
ment qu'il  existe  aujourd'hui ,  dans  les  principaux  Etats,  quelques 
écoles  dignes  d'être  citées  comme  des  modèles,  et  qu'ainsi  il  s'agit 
moins  d'innover  que  de  généraliser  ce  qui  subsiste  sur  une  échelle 
trop  restreinte  ou  trop  spéciale.  J*ai  particulièrement  en  vue  ce  qui  se 
fait  dans  l'intérêt  de  la  force  militaire  des  Etats.  Les  plus  grandes  na- 
tions de  l'Europe,  nées  de  la  conquête  en  des  temps  de  barbarie,  sem- 
blent avoir  toujours  présent  le  souvenir  de  leur  origine  et  y  vouloir 
demeurer  fidèles.  Au  sein  de  la  gloire  dont  les  entourent  les  belles- 
lettres  et  les  sciences,  filles  de  la  paix,  au  milieu  de  la  prospérité,  née 
de  l'industrie,  qui  devrait  leur  faire  aimer  la  paix  chaque  joor  davan- 
tage ,  le  perfectionnement  des  institutions  militaires,  l'avancement 
de  l'art  de  la  guerre,  l'éducation  des  guerriers,  ont  continué  d'ex- 
citer la  plus  active  sollicitude  des  gouvernements.  Je  n'ai  pas  à  faire 
remarquer,  en  ce  moment  et  en  ce  lieu,  l'étrange  anomalie  que  pré- 
sente ce  culte  de  la  guerre  à  côté  des  beaux  sentiments  d'humanité 
dont  nous  faisons  parade  et  dont  nous  sommes  réellement  animés.  Il 
y  a  là  une  énigme  dont  le  secret  est  caché  dans  les  derniers  replis 
du  cœur  de  Thomme,  et  ce  n'est  pas  de  notre  sujet.  Mais  il  est 
bon  de  signaler  ici  le  soin  qu'on  prend  de  faire  passer  dans  la  pratique 
militaire  les  applications  des  sciences  qui  peuvent  être  utilisées  à  la 
guerre.  Toutes  qu'on  peut  tirer  de  la  géométrie,  de  la  physique,  de 
la  chimie  pour  fabriquer  et  lancer  des  projectiles,  pour  construire  des 
citadelles,  les  défendre  ou  les  attaquer,  faire  franchir  un  fleuve  à  une 
armée,  incendier  une  ville  avec  prestesse,  ou  faire  sauter  un  pont  en 
un  clin  d'œil,  tout  cela  est  enseigné  dans  des  écoles  spéciales,  organi- 
sées à  grands  frais,  par  les  professeurs  les  plus  renommés,  à  une  jeu- 
nesse d'élite,  et  répété,  dans  les  villes  de  garnison,  au  corps  dessous- 
officiers.  Les  jeunes  officiers^  continuellement  tenus  en  haleine,  vont 
sans  cesse  de  la  pratique  à  la  théorie,  bourrant  aujourd'hui  le  canon 
de  la  même  main  qui  demain  désignera  savamment  l'emplacement 
d'une  puissante  redoute  sur  un  champ  de  bataille,  ou  tracera,  d'après 
les  lois  de  la  géométrie,  le  plan  d'une  immense  citadelle.  Les  frais  que 
font  et  les  soins  que  se  donnent  les  grands  gouvernements  de  l'Europe, 
pour  l'éducation  de  ce  qu'on  nomme  avec  raison  les  armes  savantes  et 
de  la  simple  cavalerie,  dépassent  de  beaucoup  tout  ce  qui  se  fait  en 
faveur  des  professions  utiles,  de  celles  même  qui  sont  érigées  en  fonc- 
tions publiques.  S'il  est  quelques  pays  où  l'industrie  ait  été  honorée 
d'une  sollicitude  comparable  à  celle  qu'on  témoigne  à  la  guerre,  œ 
sont  de  petits  Etats  qui,  dans  la  hiérarchie  des  puissances,  ne  figurent 
qu'au  troisième  rang;  c'est  la  Saxe  pour  les  mines,  la  Belgique  pour 


NÉCESSITE  DE  FONDER  L'ENSEIGNEMENT  RROFESSIONNEL.  131 

un  ensemble  assez  complet  des  arts  manufacturiers,  la  Bavière  pour 
toutes  les  professions  industrielles,  l'agriculture  en  tète.  Parmi  les 
grandes  puissances,  celle  qui  a  fait  le  plus  pour  l'enseignement  pro- 
fessionnel estrAutriche,  dont  le  gouvernement  aime  les  améliorations 
populaires  plus  qu'on  ne  le  pense  communément  dans  l'Europe  occi- 
dentale. Au  reste,  l'exemple  est  bon  à  citerde  quelque  part  qu'il  vienne. 
Le  signet  est  donné,  et  l'argument  devient  pressant  pour  les  grandes 
nations  qui  ne  veulent  pas  rester  en  arrière.  L'économie  politique, 
dans  la  requête  qu'elle  présente  au  nom  des  arts  utiles,  de  l'agriculture, 
des  manufactures,  du  commerce,  est  fondée  à  s'en  prévaloir.  Tout  ce 
qu'il  convient  de  demander,  messieurs,  c'est  donc  que  partout  les 
arts  de  la  production  soient  traités  dans  l'enseignement  à  l'égal  de 
l'art  de  la  destruction.  L'industrie  paye  toutes  les  dépenses,  c'est  elle 
qui  remplit  les  mamelles  où  s'alimentent  les  armées  comme  tous  les 
services  publics;  on  ne  se  montre  pas  exigeant  en  réclamant  que  ses 
nourrissons  obtiennent  les  mêmes  soins  qu'on  donne  à  ceux  de  la  guerre. 

Enfin,  messieurs,  on  est  dans  la  ligne  du  bon  sens  lorsqu'on  de- 
mande que  les  jeunes  générations  soient  préparées  par  l'enseignement 
qu'elles  reçoivent  à  l'existence  qu'elles  doivent  mener.  Partout  et  tou- 
jours on  a  réglé  l'éducation  de  la  jeunesse  sur  la  donnée  principale 
de  l'organisation  sociale;  or,  aujourd'hui  cette  donnée,  c'est  l'indus- 
trie agricole,  manufacturière,  commerciale.  On  est  dans  la  ligne  de 
la  justice,  et  on  se  montre  animé  de  l'esprit  de  la  civilisation 
moderne  en  réclamant  que  cette  initiation  s'étende,  dans  une  me- 
sure proportionnelle,  à  tous  ceux  qui  ont  droit  de  cité.  Il  faut  des 
hommes  faire  de  bons  citoyens  autant  que  l'instruction  proprement 
dite  y  peut  quelque  chose;  c'est  l'aflaire  de  l'enseignement  litté- 
raire, qui  a  mission  de  traduire  devant  la  jeunesse  les  actions  des 
grands  hommes,  et  de  lui  graver  dans  la  mémoire  la  plus  belle 
expression  des  plus  nobles  sentiments  qui  font  battre  le  cœur  hu- 
main. Mais  il  faut  aussi  qu'ils  soient  des  citoyens  utiles,  qu'ils  aient 
les  connaissances  nécessaires  pour  prendre  part ,  chacun  selon  sa  po- 
sition et  son  aptitude,  aux  travaux  de  l'industrie,  ou  pour  occuper  les 
fonctions  publiques,  ou  suivre  des  professions  libérales  dans  une  société 
livrée  à  l'activité  industrieile.  C'est  pour  cela  qu*il  faut  combiner  a\ec 
rpnsi^îgtiement  littéraire  l'étude  des  seieiires  positives  présentées  pnr 
leur  (Aie  utile  plus  qne  par  leur  côté  spéculatif,  et  tiégagéos  d'abslrnc- 
Ibns  au  moins  supertiues,  et  façonner  la  jeunesse  k  appli(|ticr  ces  con- 
naissances précieuses. 

Désormais^  tin  système  d'instruction  publique  qui  n'otfrirait  pas 
l'association  de  œs  deux  éléments  combinés  dans  les  diverses  propor- 
tions qui  correspondent  aux  diverses  carrières,  serait  incomplet,  vi- 
rii*ax,  arriéré,  et,  je  n'hésite  pastt  le  dire,  au-dessous  de  In  eivilisatioD. 
L'économie  politique  manquerait  .son  but  et  ne  remplirait  pas  son 
rfevDtr  ^i  elle  ne  î^ignalait  de  toutes  im  fort^^  tatto  iiéces$»ilé. 


132  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 


»%»%%%%%%%%%»%%»»%I%%%%<»%%%»V 


SUR  LES  PROGRÈS 


DE 


LA    CRIMINALITÉ    EN    FRANCE, 


LB  NOMBRE  DBS  CRIMES  ET  DES  DÉLITS  ,  DES  CRIMINELS  ET  DES  DÉLINQUANTS 
AUGMBNTB-T-IL  OU  DIMINUB-T-IL  EN  FRANCE  PENDANT  LA  PÉRIODE  DE  18  ANS  , 
18*6-43? 


Cette  question,  qui,  depuis  la  publication  des  comptes-rendus  sur  Tadminis- 
tration  de  la  justice  criminelle,  ne  semblait  plus  être  qu'une  simple  question 
d'arithmétique,  c'est-à-dire  une  question  résolue,  est  tous  les  jours  Tobjet  de 
solutions  diverses  et  contradictoires.  D'un  côté  on  s'effraye  des  progrès  de  la 
criminalité,  de  Pautre  on  soutient  que  le  nombre  des  crimes  et  des  délits 
n'augmente  pas  ou  même  qu'il  diminue  •. 

Nous  avons  vu  la  même  contradiction  se  reproduire  dans  la  dernière  séance 
solennelle  de  TAcadémie  des  sciences.  c(  M.  Legoyt,  auteur  de  la  France  stattsti" 
qu€y  trouve  qu'en  réunissant  les  crimes  contre  les  personnes  aux  crimes  contre 
les  propriétés,  la  somme,  proportion  gardée  à  la  population,  est  plutôt  dimi- 
nuée qu'accrue.  »  M.  Dùpin,  dans  son  rapport  sur  le  concours  de  statistique, 
soutient  au  contraire  a  que  les  crimes  contre  les  personnes,  le  parricide,  l'in- 
fanticide, l'empoisonnement,  l'assassinat,  le  viol,  etc.,  s'accroissent  de  441  sur 
1,000«.  » 

Nous  allons  essayer  d'expliquer  cette  contradiction,  puis  nous  examinerons 
la  marche  des  faits. 

Pendant  les  dernières  années  de  la  Restauration  et  les  premières  années 
après  la  Révolution  de  1850,  un  grand  nombre  d'écrivains,  dont  nous  n'avons 
pas  à  discuter  les  doctrines,  se  sont  épris  d'une  vive  sympathie  pour  les  forçats 
et  les  prisonniers,  et,  il  faut  bien  le  reconnaître,  l'état  déplorable  de  nos  pri- 
sons et  de  nos  bagnes  ne  prêtait  que  trop  aux  critiques  qu'ils  eu  ont  faites,  et 
ne  pouvait  que  leur  donner  raison  sur  beaucoup  de  points.  De  cette  critique 
parfaitement  juste  des  bagnes  et  des  prisons,  on  est  passé  à  celle  un  peu  moins 
juste  peut-être  de  nos  lois  criminelles; on  a  réclamé  contre  les  peines  infa- 
mantes et  surtout  contre  la  peine  de  mort  ;  oii  a  été  jusqu'à  contester  à  la  SO' 


^  MM.  De  MeU,  Fondation  d'une  colonie  agricole,  page  5  ;  Dupin,  Discours  sur  les  rap- 
ports de  la  moralet  de  l'enseignement  et  de  Vindustrie^  1838,  pages  28  el  suiv.  ;  Collard, 
Des  circonstances  atténuantes,  page  82  ;  Qiassan,  Hetme  étrangère  et  française  de  légista- 
fiofi,  etc.,  juin  18il,  page  463;  Mesnard,  Société  de  patronage  du  déparlemenl  de  la 
Seine-Inférieure,  séance  du  8  mars  18i1,  page  5.  elc,  souliennent  que  le  nombre  des 
crimes  augmente.  MM.  Dufau,  Traité  de  statiatique,  page  253,  254;  Bérenger,  Jfomt^r 
du  21  décembre  18U  ;  Bcrryat  Saint-Prix,  Communication  à  TAcadémie  des  sciences 
morales  et  politiques,  s<^nce  du  10  octobre  18i0,  soutiennent  le  contraire. 

'  Compte-rendu  des  séances  de  V Académie  des  sciences j  tome  XX,  |»age  688  et  689. 


PROGRES  DE  LA  CRIMINALITÉ  EN  FRANCE.  133 

ciété  le  droit  de  Tinfliger  ;  on  trouvait  que  la  peine  était  en  disproportion  avec 
le  délit  dans  une  foule  de  cas;  on  a  donc  sollicité  des  adoucissements  à  notre 
code  des  peines,  et,  pour  mieux  les  obtenir,  on  a  répandu  ces  doctrines  dans 
des  publications  de  tout  genre. 

Les  jurés,  placés  sous  l'influence  de  cette  publicité,  ont  cédé  peu  à  peu.  A 
mesure  qu'on  avance  vers  1832,  le  nombre  proportionnel  des  acquittements 
augmente  rapidement,  et  le  nombre  des  peines  infamantes  diminue  d'une  ma- 
nière plus  rapide  encore.  A  la  vue  de  cette  répugnance  du  jury  pour  certaines 
peines  et  du  nombre  toujours  croissant  des  acquittements,  le  législateur,  en 
i832,  modifie  un  grand  nombre  d'articles  du  Code  pénal  ;  il  abaisse  la  peine 
d'un  ou  de  plusieurs  degrés  ;  quelques  faits,  qualifiés  crimes  jusque-là,  de- 
Tiennentde  simples  délits  S  et,  afin  de  rendre  les  acquittements  moins  fré- 
quents, on  accorde  au  jury,  par  Tarticle  465,  la  faculté  illimitée  de  reconnaître 
des  drœnstances  atténuantes  dans  tous  les  cas,  même  dans  les  cas  de  récidives. 

Depuis  cette  réforme,  le  nombre  des  acquittements  a  diminué,  mais  la  ré- 
preœion  a  été  singulièrement  adoucie.  Cette  faculté  de  reconnaître  des  circon- 
stances atténuantes,  dont  le  jury,  dans  la  pensée  du  législateur,  ne  devait  faire 
usage  que  dans  les  cas  où  réellement  elles  existeraient,  c'est-à-dire  dans  des 
cas  exceptionnels,  est  aujourd'hui  devenue  presque  de  règle  :  sur  100  con- 
damnés pour  crime,  le  jury,  depuis  plusieurs  années,  admet  d'une  manière  à 
peu  près  uniforme  des  circonstances  atténuantes  en  faveur  de  69  ou  70.  Il  en 
est  résulté  que  pendant  les  années  1835,  1834,  etc.,  sur  100  accusés  traduits 
devant  les  assises,  25  ou  24  seulement  étaient  condamnés  à  des  peines  infa- 
mantes :  ainsi  les  trois  quarts  étaient  ou  acquittés,  ou  condamnés  à  de  simples 
peines  correctionnelles,  et  par  conséquent  déclarés  justiciables  des  simples  tri- 
bunaux correctionnels. 

Témoins  journaliers  de  cette  mollesse  de  répression,  les  magistrats  chargés 
de  poursuivre  la  violation  des  lois  et  d'en  demander  la  punition,  font  tout  ce 
qu'ils  peuvent  dans  les  limites  de  la  loi  pour  correctionnaliser  les  faits  et  ren- 
voyer le  plus  grand  nombre  possible  de  prévenus  devant  les  tribunaux  cor- 
rectionnels, dont  la  répression,  quoique  plus  limitée  quant  à  la  gravité  des 
peines,  est  cependant  plus  efficace  parce  qu'elle  est  plus  sûre  et  plus  prompte; 
elle  est  d'ailleurs  beaucoup  moins  onéreuse  pour  le  Trésor.  C'est  ainsi  que  ces 
tribunaux  jugent  aujourd'hui  un  grand  nombre  d'afTaires  qui,  il  y  a  quelques 
années,  auraient  été  portées  devant  les  assises.  M.  Collard,  dans  son  travail 
sur  les  circonstances  atténuantes,  avait  déjà  signalé  comme  une  vérité  «  cette 
tendance  des  chambres  du  conseil  à  diminuer  depuis  1832  le  nombre  des  af- 
faires soumises  au  jury  »  (page  81). 

Avec  un  peu  d'attention,  on  voit  cette  vérité  ressortir  de  tous  les  faits  soumis 
aux  tribunaux.  Ainsi,  par  exemple,  sur  1,000  prévenus  poursuivis  devant  les 
tribunaux  correctionnels  pour  délits  ordinaires,  le  nombre  des  condamnés  à 
Temprisonnement,  qui,en  1826-28,  n'était  que  de  413,  s'élève  à  524  en  1838-40. 
C'est  une  augmentation  de  plus  d'un  dixième,  et  comme  le  nombre  annuel  des 
prévenus  de  cette  classe  dépasse  90,000,  il  s'ensuivrait  qu'on  traduit  annuel- 
lement en  police  correctionnelle,  pour  délits  graves,  plus  de    9,000  indi- 


1  Notamment  deux  espèces  de  vols;  les  vols  de  besiiaux.  dlnstrumenls  d'agricul- 
ture, etc.,  commis  dans  les  champs  (art.  488)  ;  les  vols  commis  par  des  individus  dans 
(les  auberges,  etc.,  où  ils  sont  logés  (art.  385,  40). 


134  JOURNAL  DES  ECONOMISTES. 

vidus,  dont  un  bon  nombre  aurait  autrefois  flguré  sur  les  bancs  des  assises. 

Sur  1,000  faits  de  rébellion,  on  comptait  864  délits  en  1826^,  on  en 
compte  962  en  i84i-45.  C'est  une  augmentation  de  102  ou  d'un  dixième  du  to- 
tal, qui  autrefois  étaient  jugés  par  les  assises,  et  qui  le  sont  aujourd'hui  par 
les  tribunaux  correctionnels.  Les  coups  et  blessures  volontaires,  les  vols,  et 
généralement  tous  les  faits  susceptibles  d*étre  qualifiés  crimes  ou  délits,  sui- 
Tant  la  gravité  ou  les  circonstances,  présentent  le  même  phénomène  :  le  nom- 
bre proportionnel  des  délits,  c'est-à-dire  des  faits  jugés  par  les  tribunaux  cor- 
rectionnels, a  considérablement  augmenté  depuis  1832.  De  là  il  résulte  que, 
pour  bien  étudier  la  marche  des  faits,  on  ne  peut  jamais  isoler  les  crimes  des 
délits  qui  leur  correspondent,  sans  s'exposer  à  tomber  dans  des  erreurs  gros^ 
sières. 

Avant  de  passer  à  la  marche  des  faits,  nous  devons  dire  un  mot  sur  les  délits 
forestiers,  qui  ont  aussi  induit  en  erreur  plus  d'un  auteur  consciencieux;  et 
voici  comment  :  la  peine  la  plus  fréquente  prononcée  par  le  Code  forestier  de 
1827  est  l'amende;  mais  il  est  beaucoup  plus  facile  de  la  mettre  dans  la  loi  et 
de  la  faire  prononcer  par  des  juges,  que  de  la  faire  payer  par  des  délinquants 
dont  le  plus  grand  nombre  se  trouve  dans  la  misère.  On  a  donc  recours  à  la 
prise  par  corps,  à  Temprisonnement  ;  mais  tout  ce  qu'on  y  gagne,  le  plus  sou- 
vent, c'est  de  payer  de  nouveaux  frais  pour  Tentretien  des  prisonniers. 

Frappée  de  ces  inconvénients,  et  voulant  autant  que  possible  diminuer  la 
somme  de  ces  frais  inutiles,  devenue  énorme  vers  1829,  30  et  31,  et  qui,  eo 
définitive,  retombe  sur  les  contribuables,  l'administration  financière  prit,  le 
26  juillet  1831,  une  décision  par  laquelle  elle  autorise  les  conservateurs  des 
forêts  a  à  poursuivre  ou  à  abandonner  les  procès-verbaux  dressés  contre  das 
délinquants  dont  l'insolvabilité  aura  été  constatée  par  un  jugement.  »  Cette 
première  décision  n'ayant  pas  complètement  atteint  le  but  qu'on  s'était  pro- 
posé, le  ministre  des  finances,  sur  la  proposition  du  directeur-général  des 
forêts,  le  26  mars  18.54,  en  prit  une  nouvelle  qui  ne  se  borne  plus  à  autoriser^ 
mais  qui  prescrit  de  n'exercer  a  contre  les  insolvables  que  les  poursuites  néces- 
saires pour  assiirer  la  répression  des  délits  par  remprisonnement;et  encore 
alors,  s'il  existe  à  leur  charge  plusieurs  procès-verbaux,  on  ne  donnera  suite 
qu'à  celui  qui  eptratue  la  plus  forte  peine,  et  une  seule  citation  suffira  pour 
tous  les  procès-verbaux  rapportés  dans  le  même  mois  contre  le  même  indi- 
vidu, j» 

L'influence  de  ces  deux  décisions  importantes  a  dû  modifier  d'une  manière 
notable  la  répression  des  délits  forestiers,  non-seulement  en  diminuant  le 
nombre  des  individus  poursuivis  en  police  correctionnelle,  mais  encore  en  ra- 
lentissant le  zèle  des  agents  forestiers,  dont  un  plus  grand  nombre  de  procès- 
verbaux  se  trouvent  abandonnés  par  l'autorité  supérieure.  Nous  n'avons  pas 
de  documents  assez  complets  pour  apprécier  l'influence  de  ces  mesures  sur  le 
nombre  proportionnel  des  procès-verbaux  poursuivis  ou  abandonnés  dans 
toutes  les  parties  de  la  France.  Mais  voici  ce  qui  s'est  passé  dans  le  Haut-Ehin, 
Tun  des  départements  qui  comptent  le  plus  de  délinquants  forestiers  :  100  pro- 
cès-verbaux y  ont  amené  devant  les  tribunaux  correctionnels  une  moyenne 
de     173  prévenus  pendant  les  années  1828  et  1831, 

144     —  —  —        1832, 33  et34,  et  seulement  de 

128     —  —  —        suivantes. 

Ainsi  le  nombre  des  prévenus  aurait  pu  diminuer  de  45  sur  173  ou  de  26  sur 


PROGRES  DE  LA  CRIMINALITE  EN  FRANCE.  18& 

iOO,  sans  qae  celui  des  procès-verbaux,  c'est-à-dire  celui  des  délits  réellement 
constatés,  eût  diminué  d*une  unité.  Or,  le  nom))re  total  des  condamnés,  et  par 
suite  celui  des  prévenus,  depuis  1829-31,  a  diminué  d'environ  50  ou  32  sur  100. 
Si  donc  rinfluence  des  décisions  de  1831  et  de  1834  avait  été  la  même  dans  la 
France  entière  que  dans  le  Haut-Rhin,  la  diminution  subie  par  le  nombre  réel 
des  délits  forestiers  se  réduirait  à4  ou  6  pour  100,  elle  serait  donc  insignifiante. 

Ainsi,  en  résumé,  les  modifications  faites  à  nos  lois  pénales  en  1832,  et  les 
décisions  administratives  relativement  aux  délits  forestiers,  nous  obligent  d'un 
côté,  à  réunir  les  crimes  avec  les  délits  qui  leur  sont  analogues,  etdeTautre, 
à  isoler  les  délits  forestiers  des  autres  délits  ou  contraventions,  si  nous  voulons 
apprécier  avec  exactitude  la  marche  de  la  criminalité  en  France  depuis  dix- 
huit  ans.  C'est  pour  n'avoir  pas  eu  égard  à  ces  circonstances  particulières,  que 
plusieurs  auteurs  recommandables  et  consciencieux  sont  tombés  dans  Terreur. 
C'est  en  prenant  d'un  côté  le  total  des  crimes,  et  de  Tautre  le  total  des  délits, 
qu'on  a  pu  conclure  «  que  dans  l'état  de  choses  actuel  le  crime  n'est  point  en  pro^ 
grès  en  France.  »  (Dufau,  Traité  de  statistique,  p.  257),  et  même  «  qu'au  lieu 
d'une  augmentation  dans  les  crimes  et  les  délits,  il  y  a  au  contraire  une  diminution 
sensible.  s>  {Moniteur  du  21  décemb.  1841,  Compte-rendu  de  l'Académie  des 
sciences  morales  et  politiques).  Et,  en  effet,  en  considérant  les  deux  périodes 
de  neuf  ans  qui  vieiment  de  s'écouler,  on  trouve  pendant  la  première  (1820-34) 
65,758  accusés  de  crimes  et  1,492,287  condamnés  pour  délits,  et  pendant  la 
seconde  (1855-43)  68,288  accusés  de  crimes  et  1,485,473  condamnés  pour  dé- 
lits :  c'est  une  augmentation  de  moins  d'un  vingt-cinquième  pour  les  crimes,  et 
une  diminution  d'un  deux-centième  pour  les  délits.  La  conclusion  naturelle 
deces  faits,  si  l'on  aégard  aux  progrès  de  la  population,  est  donc  que  le  nombre 
des  crimes  et  des  délits  tend  plutôt  à  diminuer  qu'à  s'accroître. 

Certes,  il  nous  serait  tout  aussi  agréable  qu'à  personne  de  proclamer  qn 
résultat  aussi  flatteur  pour  notre  amour-propre  national  ;  mais  comme  notre 
travail  n'a  été  entrepris  ni  pour  notre  satisfaction  personnelle,  ni  dans  un  but 
de  pc^ularité  quelconque,  nous  ferons  entendre  la  vérité  tout  entière,  quelque 
pénible  qu'en  soit  l'aveu.  Et  en  cela  nous  pensons  être  plus  utile  à  notre  pays 
que  par  une  flatteuse  dissimulation  de  l'état  réel  des  choses.  1^  flatterie,  si 
désastreuse  autour  des  monarques,  l'est  peut-être  encore  davantage  auprès 
des  nations. 

La  nécessité  d'une  classiiication  démontrée,  voici  celle  que  nous  avons  cru 
devoir  adopter  comme  la  plus  convenable,  et  qui,  du  reste,  est  fondée  tout 
entière  sur  le  Code  pénal. 


136  JOURNAL  DES  ECONOMISTES. 

MARCHE  DE  LA  CRIMINALITÉ  DE  1826  A  1843. 


NATURE  DES  FAITS. 


Crimes  et  délits        i^Xf' 
coDlre  la  chose  publique.  |  j^^^^'  ' 


Crimes  et  délits 
conire  les  personnes 


Crimes  et  délits 
contre  les  mœurs. 


Crimes  et  délits 
contre  les  propriétés. 


S  Crimes. .  . 
Délits.  .  . 
ToUl.    .  . 

(  Crimes. .  . 
{Délits.  .  . 
(Total.    .  . 

(  Crimes. . . 
?  Délits. 
I  Toul. 


Crimes  et  délits  de  toute  espèce. 


NOMBRE  TOTAL  DES  FAITS  PENDAMT  LA  PÉRIODE 


1820*28. 


Condamnations  à 


des  peines  infam. 
Temprisonnement 
l'amende 


AITaires  correctionnelles  poursuivies 
à  la  requête  du  ministère  public.  . 

Délits  forestiers , 

Autres  contraventions 


509 
10,68i 
11,193 

i,19i 
26,011 
30,305 

959 
1,529 

3,488 

15,651 
29,214 
44,865 

88,751 

8,286 
77,746 
48,233 


105,743 

293,174 

11,434 


1829-31, 


1,089 
13,229 
14,318 

3,630 
24,382 
28,012 

784 
1,309 
2,093 

16.438 
35,222 
51,660 


1832-S4. 


2,299 
13,978 
16,277 

4,133 
27,557 
31,690 

915 
1.461 
2,376 

15,157 
40,649 
55.806 


96,083  106,149 


7,129 
85,248 
43,919 


109,216 

418,425 

10.811 


5,627 
97,099 
47,231 


121,194 

359,224 

17,582 


1835-37.   1838-40. 


798 
16,358 
17,156 

4,735 
31,919 
36,654 

1,143 
1,895 
3,034 

15,873 
48,504 
64,377 

121,221 

10,740 

108,673 

57,445 


140,836 

279.506 

17,039 


629 
19,469 
20,098 

4.509 
34,007 
38,516 

1.415 
2,695 
4.110 

17.745 
64.793 
82.338 

145,062 

12,669 

135.468 

67,210 


172,570 

296,004 

19,714 


1841-43. 


594 
21,948 
82,542 

4,619 
38,023 
42,643 

1,637 
3,370 
5,007 

14,793 
«6,641 
81,433 

151,624 

12.130 

146,161 

72,013 


188,897 

«75,160 

20,040 


Pour  évaluer  le  nombre  des  faits  constatés  avec  le  plus  d^exactitude  possible,  nous 
avons  pris  les  accusés  devant  les  assises  et  les  condamnés  par  les  tribunaux  correction- 
nels. Les  nombreuses  formalités  à  remplir  et  les  divers  degrés  de  juridiction  à  épuiser 
avant  d'arriver  devant  la  juridiction  suprême  du  jury,  nous  paraissant  suftisants  pour 
prouver,  sinon  la  culpabilité  de  Taccusé,  du  moins  Texislence  d*un  coupable  ;  tandis  que 
souvent  un  individu  peut  être  traduit  devant  la  police  correctionnelle  sans  être  coupa- 
ble. En  prenant  les  condamnés  par  le  jury,  ou  les  prévenus  devant  la  police  correction- 
nelle, on  s'exposerait  donc  à  atténuer  ou  à  exagérer  le  nombre  réel  des  faits  constatés. 

Afin  de  mieux  saisir  la  marche  des  faits  pendant  la  période  qu'embrassent  nos  recher- 
ches, et  de  faire  disparaître  les  anomalies  qui  se  présentent  quand  les  faits  sont  peu  nom- 
breux, nous  avons  toujours  groupé  les  faits  par  périodes  de  3,  de  6  ou  de  9  ans;  au 
lieu  de  comparer  une  année  à  une  autre,  ainsi  qu'on  le  fait  trop  souvent  dans  rinlérêl 
de  telle  ou  telle  théorie  prt>conçue. 

Quoique  les  comptes  généraux  de  la  justice  criminelle  remontent  à  1825,  nous  nous 
bornons  aux  18  années  1826-43.  parce  que  le  1«'  de  ces  comptes-rendus  présente  plu- 
sieurs lacunes  qui  empêchent  d'établir  des  comparaisons  exactes. 

1«  CRIMES  ET  DÉLITS  CONTRE  LA   CHOSE  PUBLIQUE  (CodO  pénal,  UtrC  I«^). 

Nous  avons  réuni  sous  cotte  dénomination  les  crimes  et  les  délits  politiques^ 
les  crimes  et  les  délits  de  r<^6p//ton,  les  outrages  et  les  violences  contre  desdé^ 
positaires  de  l'autorité  ou  des  agents  de  la  force  publique.  Le  total  d<3  ces  faits 
s'élève  à  101,584  pendant  la  période  de  18  ans,  ce  qui  donne  une  moyenne 
triennale  de  16,931  ;  cette  moyenne,  qui  n'avait  pas  été  atteinte  dans  les  trois 


1 


PHOGRES  DE  LA  CKIMINALITE  EN  FRANCE.  127 

premières  périodes,  a  été  dépassée  dans  les  trois  dernières.  L^augmentation  a 
été  continue,  et  s'élève  à  101  pour  iOO  de  la  première  à  la  dernière  période  ; 
die  porte  spécialement  sur  les  délits  de  rébellion  et  sur  les  délits  contre  les 
agents  de  la  force  publique. 

^  CRUiES  ET  DÉLITS  CONTRE  LES  PERSONNES  (Godo  pénal,  art.  295-318). 

Les  principaux  attentats  contre  les  personnes  sont  les  coups  et  blessures 
Tolontaires,  qualifiés  crimes  ou  délits  suivant  la  gravité,  les  homicides  volon- 
taires ou  crimes  capitaux,  les  attentats  à  la  liberté,  etc.  Nous  n'avons  pas  cru 
devoir  nous  arrêter  aux  homicides  involontaires  ni  aux  délits  moins  graves, 
nous  les  avons  laissés  avec  l'ensemble  des  délits.  Nous  nous  arrêterons  un 
instant  sur  les  coups  et  blessures  volontaires  et  sur  les  homicides.  Le  nombre 
des  accusés  de  coups  et  blessures,  après  avoir  considérablement  diminué  vers 
i830,  et  légèrement  augmenté  pendant  les  deux  périodes  triennales  suivantes, 
a  notablement  diminué  depuis.  Quand  on  compare  la  dernière  période  (de  3, 
de  6  ou  de  9  ans)  à  la  première,  on  trouve  une  diminution  sensible  ;  au  con- 
traire, le  nombre  des  œndamnés  pour  délit  de  coups  et  blessures  volontaires 
par  les  tribunaux  correctionnels,  qui  avait  aussi  légèrement  diminué  vers  1830, 
a  considérablement  et  continuellement  augmenté  depuis.  Il  est  résulté  de  cette 
double  marche  que  sur  1,000  voies  de  faits,  coups  et  blessures  volontaires,  on 
ne  compte  plus  aujourd'hui  que  30  crimes,  tandis  qu'avant  1832  on  en  comp- 
tait 48;  c'est  une  diminution  de  18,  dont  un  bon  nombre  ne  sont  devenus  (i^/tto 
que  par  suite  de  cette  tendance  des  chambres  du  conseil  que  nous  avons  signa- 
lée plus  haut.  En  réunissant  les  crimes  aux  délits,  on  trouve,  de  la  première 
à  la  seconde  période  de  9  ans,  une  augmentation  de  32  sur  100. 

Homicides  volontaires.  L'homicide  volontaire  est  qualifié  meurtre,  assassinat, 
empoisonnementy  parricide,  infanticide,  suivant  les  circonstances  ou  les  person- 
nes (art.  295-301].  Le  nombre  total  des  accusés  de  meurtre,  jugés  dans  les 
18  ans,  1826-43,  s'élève  à  6,348.  C'est  une  moyenne  triennale  de  1,058;  cette 
moyenne  a  constamment  été  dépassée  pendant  les  4  dernières  périodes.  Le 
nombre  des  accusés  d'assassinatfqm  avait  subi  une  forte  diminution  vers  1830, 
a  continuellement  augmenté  depuis  ;  le  nombre  des  accusés  d'empoisonnement^ 
qui  avait  augmenté  d'une  manière  effrayante  jusqu'en  1840,  a  subi  depuis 
une  notable  diminution  ;  celui  des  accusés  de  parricide,  qui  avait  beaucoup 
diminué  vers  1830,  et  considérablement  augmenté  vers  1833-34,  a  beaucoup 
diminué  depuis.  Le  nombre  des  accusés  d'infanticide  est  celui  de  tous  ces  nom- 
bres qui,  après  avoir  subi  une  diminution  notable  vers  1830,  a  le  plus  forte- 
ment augmenté  depuis.  Malgré  quelques  diminutions  partielles  et  temporaires, 
le  nombre  des  crimes  capitaux  augmente  donc  notablement;  en  nous  bornant 
aux  deux  périodes  de  9  ans,  nous  trouvons,  sur  un  total  de  100,  une  augmen- 
tation de  23  pour  les  meurtres,  de  14  pour  les  assassinats,  de  22  pour  les  em- 
poisonnements, de  10  pour  les  parricides,  de  65  pour  les  infanticides,  ou  de  25 
pour  l'ensemble  de  ces  faits. 

Cette  augmentation  bien  notable  n'est  pas  aussi  forte  qu'on  avait  pu  le  croire 
d'après  certaines  publications  faites  dans  ces  derniers  temps.  Cela  tient  à  ce 
que  l'augmentation  rapide  qui  s'était  prononcée  vers  1833-40,  n'a  pas  continué 
pendant  les  trois  dernières  années.  Ensuite,  il  est  arrivé  souvent  qu'au  lieu  de 
comparer  des  périodes  plus  ou  moins  étendues,  on  a  comparé  les  années  ex- 
trêmes. Or,  quand  il  s'agit  de  faits  peu  nombreux,  tels,  par  exemple,  que  les 
empoisonnements  ou  les  parricides,  on  s'expose  aux  plus  étranges  exagéra- 

T.  XIII. —  UmUr%u^  |0 


138  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

lions  en  comparant  une  année  à  une  autre.  C'est  ainsi  qu*on  trouve  que  le 
nombre  des  parricides  a  diminué  des  cinq  sixièmes  de  i827  à  i830;  qu'il  est 
devenu  8  fois  plus  grand  de  1830  à  i834,  et  qu'il  a  diminué  de  moitié  de  1834 
à  184i.  Tout  cela  ne  prouve  rien,  surtout  si  les  années  que  Ton  prend  sont, 
comme  celles  que  nous  venons  d'indiquer,  des  années  exceptionnelles.  Mais 
c'est  avec  cela  que  Ton  peut  soutenir  la  plus  flatteuse  ou  la  plus  désolante  des 
thèses,  en  se  fondant  sur  le  môme  document.  Le  nombre  des  accusés  d'em- 
poisonnement subit  des  variations  analogues,  et  qui,  comme  celles  du  nombre 
des  parricides,  tiennent  uniquement  à  ce  que  le  nombre  de  ces  faits  est  peu 
considérable. 

11  n'en  est  pas  de  même  des  accusés  d'infanticide  :  le  nombre  de  ces  accusés, 
qui,  de  1827  à  1831,  était  descendu  de  134  à  86,  s'élève  à  170,  et  même  jus- 
qu'à 180.  Ici  il  y  a  une  augmentation  caractérisée,  parce  qu'elle  est  continue. 
Nous  avons  cru,  en  raison  de  l'importance  de  cette  augmentation ,  devoir  étu- 
dier tous  les  faits  qui  peuvent  se  rapporter  à  l'infanticide.  Voici  le  résumé  de 
nos  recherches  à  cet  égard.  Depuis  1832  on  trouve  soigneusement  enregistrés, 
dans  les  comptes-rendus  de  la  justice  criminelle,  non-seulement  le  nombre  des 
infanticides  poursuivis  devant  les  assises,  mais  encore  le  nombre  des  infantici- 
des involontaires  commis  par  des  mères,  le  nombre  des  expositions  d'enfônts, 
et  le  nombre  des  poursuites  abandonnées  par  les  chambres  du  conseil  ou  d'ac- 
cusation, ou  par  le  ministère  public,  soit  parce  que  les  auteurs  sont  restés  in- 
connus, soit  parce  que  les  charges  contre  les  auteurs  présumés  n'étaient  pas 
suffisantes,  soit  pour  toute  autre  cause.  Or,  tous  ces  nombres  sont  en  progrès 
à  peu  près  contraires  ;  de  la  première  à  la  seconde  période  de  6  ans,  Paug- 
mentation  sur  100  s'élève  à  22  pour  les  infanticides  volontaires,  à  23  pour  les 
infanticides  involontaires,  à  25  pour  les  expositions  d'enfants ,  à  23  pour  les 
abandons  de  poursuites.  Pendant  le  même  ;  temps,  le  nombre  des  accusés 
d'avortement  a  plus  que  doublé. 

A  ces  augmentations  déjà  bien  signifîcatives  devons-nous  ajouter  celle  du 
nombre  des  enfants  morts-nés,  signalée  dans  le  rapport  de  M.  le  baron  Ch. 
Dupin  sur  le  concours  de  statistique,  et  qui  s'élèverait  à  16  sur  100,  de  1837- 
39  à  1840-41  ?  Et  ce  qu'il  y  aurait  de  plus  remarquable  dans  cette  augmen- 
tation, c'est  qu'elle  se  présenterait  plus  particulièrement  dans  les  départe- 
ments où  il  a  été  supprimé  des  tours,  et  serait  due  à  de  nombreux  infanticides 
non  poursuivis.  (Compte-rendu  des  séances  de  V Académie  des  sciences,  tom.XX, 
pag.  687.) 

Nous  ne  pensons  pas  que  la  suppression  des  tours  soit  la  seule  cause  de 
toutes  ces  augmentations  ;  cependant  une  pareille  concordance  de  faits  nom- 
breux ^  et  bien  constatés  mérite  de  sérieuses  réflexions  de  la  part  des  adver- 
saires des  tours  et  des  partisans  de  plusieurs  mesures  administratives  ten- 
dant à  diminuer  le  nombre  des  admissions  d'enfants  dans  les  hospices. 

En  réunissant  ensemble  les  principaux  délits  avec  les  crimes  contre  les 
personnes,  on  arrive  à  un  total  de  207,719,  et  en  comparant  les  périodes  ex- 


>  Dans  la  U*  période  de  6  ans  (1833-37),  on  a  compté  8ii  infanticides  volontaires,  36T 
infanticides  involontaires  676  expositions  et  1,870  abandons  de  poursuites;  et  dans  la  i* 
(1838-43),  1,001  infanticides  volontaires,  451  infanticides  involontaires,  845  ei|K>sitioDS 
612,307  abandons  de  poursuites. 


PROGRÉS  DE  LA  CRIMINALITÉ  EN  FRANCE.  I39 

trémes,  on  trouye  une  augmentation  de  41,  de  59  ou  de  51  pour  100,  suivant 
que  ces  périodes  se  composent  de  5,  de  G  ou  de  9  ans. 

5^  CRIMES  ET  DÉLITS  CONTRE  LES  MOEURS  (Codo  pénal,  art.  550-540). 

Sous  ce  titre,  nous  comprenons  les  viols  et  attentats  à  la  pudeur  jugés  par 
les  assises,  les  attentats  aux  mœurs,  les  outrages  publics  à  la  pudeur, 
et  les  adultères  jugés  par  les  tribunaux  correctionnels.  Tous  ces  faits,  et  par 
conséquent  leur  ensemble  ,  après  avoir  notablement  diminué  vers  1850,  ont 
eonsidérablement  et  continuellement  augmenté  depuis.  En  nous  bornant  à 
la  comparaison  des  deux  périodes  de  9  ans,  nous  trouvons,  sur  un  total  de  100, 
une  augmentation  de  24  pour  les  viols  sur  une  adulte,  de  96  pour  les  viols 
sur  une  enfant ,  de  45  pour  les  attentats  aux  mœurs,  de  90  pour  les  outrages 
publics  à  la  pudeur,  et  de  157  pour  les  adultères.  Le  total  de  ces  faits  s'élève 
à  6,957  pendant  la  première  période  de  9  ans,  et  à  12,151  pendant  la  seconde; 
c'est  presque  le  double. 

Mais  il  y  a  ici  deux  remarques  importantes  à  faire  :  d'abord,  l'attentat  sans 
violence  sur  un  enfant  n'a  été  qualifié  crime  et  puni  comme  tel  que  depuis 
1832,  ce  qui  a  considérablement  augmenté  le  nombre  des  accusés  d'atten- 
tats sur  des  enfants.  L'augmentation  de  96  sur  100  que  présente  cette  espèce 
de  crime,  est  donc  en  partie  factice,  et  occasionnée  non  par  une  plus  grande 
perversité,  mais  par  une  extension  plus  convenable  donnée  à  la  loi. 

En  second  lieu ,  l'augmentation  du  nombre  des  adultères  poursuivis  est 
sans  doute  en  disproportion  considérable  avec  l'augmentation  du  nombre  réel 
des  faits  existants,  puisque  la  plupart  des  adultères  ne  sont  pas  poursuivis,  à 
moins  quMl  n'y  ait  scandale  ou  mauvais  traitement  ;  et,  dans  ce  cas,  ils  ne  le 
sont  pas  toujours. 

4*CBi!iiE8  ET  DÉLITS  CONTRE  LES  PROPRIÉTÉS.  (Codo  pénal,  art.  579-409,  434....). 

C'est  surtout  en  ce  qui  concerne  les  attentats  contre  les  propriétés  que  se 
font  remarquer  depuis  1852  les  nombreux  déplacements  dont  nous  avons 
signalé  la  cause  au  commencement  de  ce  travail,  et  qui  ont  induit  en  erreur 
tous  ceux  qui,  pour  étudier  la  marcbe  de  la  criminalité,  se  sont  bornés  à  pren- 
dre ic  total  des  crimes  et  le  total  des  délits. 

Les  principaux  attentats  contre  les  propriétés  sont  les  banqueroutes  et  les 
rois ,  qualifiés  crimes  ou  délits  suivant  des  circonstances  qui  peuvent  sou- 
vent être  admises  ou  écartées  par  les  chambres  du  conseil  ;  les  faux  toujours 
jugés  par  les  assises;  les  abus  de  confiance,  les  escroqueries,  jugés  par  les  tri- 
bunaux correctionnels,  etc.  Les  vols  et  les  banqueroutes  présentent  une  nou- 
velle preuve  de  la  tendance  des  chambres  du  conseil  à  correctionnaliser  les 
faits.  Sur  1,000  vols,  on  comptait,  en  1826-28,  551  crimes;  en  18^41 -45,  on  n'en 
compte  plus  que  165,  moins  de  la  moitié;  sur  100  banqueroutes  on  comptait 
538  crimes  ;  on  n'en  compte  plus  que  520. 

De  là  il  est  résulté  que  le  nombre  des  attentats  contre  les  propriétés  jugés 
par  les  Cours  d'assises  a  subi  quelques  légères  diminutions,  tandis  que  le  nom- 
bre des  attentats  de  même  nature  jugés  par  les  tribunaux  correctionnels  aug- 
mentait d'une  manière  considérable.  Ainsi,  par  exemple,  le  nombre  des  accu- 
sés de  vols  qualifiés  est  descendu  de  59,498  à  58,009  de  la  première  à  la 
deuxième  période  de  9  ans,  tandis  que  le  nombre  des  condamnés  pour  vol  sim- 
ple s'est  élevé  de  95,165  à  160,902;  c'est  une  diminution  de  1,489  sur  les  crimes, 


140  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

et  une  augmentation  de  65,737  sur  les  délits ,  ce  qui  en  définitive  donne  une 
augmentation  de  64,248  vols  sur  154,665,  ou  de  48  sur  100.  Les  autres  faits 
présentent  plus  ou  moins  d'analogie  avec  les  vols  ;  on  trouve  généralement 
des  augmentations  beaucoup  plus  grandes  pour  les  délits  que  pour  les  crimes. 
En  passant  de  la  première  période  de  9  ans  à  la  seconde ,  Paugmentation  pro* 
portionnelle  sur  100  s'élève  à  55  pour  les  incendies,  à  58  pour  les  banqueroutes 
frauduleuses ,  à  175  pour  les  banqueroutes  simples,  à  44  pour  les  faux,  à  114 
pour  les  abus  de  confiance,  à  69  pour  les  escroqueries,  etc. 

En  réunissant  les  principaux  attentats  à  la  propriété,  on  arrive  à  un  total  de 
152,541  pendant  la  première  période,  et  de  228,148  pendant  la  seconde,  ce 
qui  donne  une  augmentation  totale  de  75,817,  ou  de  50  sur  100.  Ainsi  le  nom- 
bre des  attentats  contre  les  propriétés  a  augmenté  d'une  manière  considérable 
de  1826  à  i845.  Remarquons  cependant  que  la  dernière  période  triennale  sem- 
ble indiquer  un  temps  d'arrêt  dans  ce  rapide  accroissement,  puisqu'elle 
présente  une  légère  diminution  sur  la  période  précédente.  Puisse  cette  dimi- 
nution continuer  pendant  les  périodes  qui  suivront  ! 

5°  TOTAL   DES  CRIIIES  ET  DÉLITS. 

Pour  apprécier  la  marche  du  total  des  crimes  et  des  délits,  nous  avons  plu- 
sieurs moyens,  savoir  :  (a)  le  total  des  faits  dont  nous  venons  de  parler  (6), 
(c)  le  total, des  condamnations  infamantes  ou  correctionnelles,  (d)  le  total 
des  affaires  correctionnelles  poursuivies  à  la  requête  du  ministère  public. 

(a)  En  réunissant  ensemble  les  faits  dont  nous  avons  jusqu'à  présent  étudié 
séparément  la  marche ,  et  comparant  les  trois  périodes  de  6  ans ,  nous  ^trou- 
vons: 

De  la  première  é  la  deuxième,  une  augmentation  de  42,556  sur  184,854,  ou 
de  25  sur  100  ;  et  de  la  deuxième  à  la  troisième  une  augmentation  de  69,516  sur 
227,570,  ou  de  50  sur  100.  Ainsi  augmentation  rapide  et  accélérée.  Et  nous 
allons  voir  cette  augmentation  pleinement  confirmée  par  celle  du  nombre  des 
condamnations  et  par  celle  du  nombre  des  afiiaires  correctionnelles. 

(6)  Condamnation  à  des  peines  infamantes.  Le  nombre  total  des  condamnations 
infamantes  a  diminué  d'une  manière  continue  de  1826-28  à  1855-57,  et  légè- 
rement augmenté  depuis  cette  époque.  Cette  marche  du  total  des  peines  est 
aussi  celle  de  chacune  dVlles  en  particulier.  Ainsi  le  nombre  des  condamna- 
tions à  mort,  qui,  pendant  la  première  période  triennale,  s'était  élevé  à  575, 
descend  par  une  progression  continue  à  117  dans  la  quatrième,  et  remonte  à 
142  dans  la  dernière  celui  des  condamnations  aux  travaux  forcés  à  perpétuité; 
descend  de  866  à  476,  et  remonte  à  580;  celui  des  condamnations  aux  travaux 
forcés  à  temps  descend  de  5,545  à  2,510,  et  remonte  à  2,67i;  et  enfin  celui  des 
condamnés  à  la  réclusion  descend  de  5,70i  à  2,404,  et  remonte  à  2,824. 

Mais  ici  IMnfluence  des  modifications  faites  à  nos  lois  pénales  en  1852  est 
évidente  et  facile  à  apprécier.  Pendant  la  période  de  6  ans,  i858-45,  sur  100 
condamnés  pour  crimes,  69  ont  joui  du  bénéfice  des  circonstances  atténuan- 
tes, et  ont  vu  leur  peine  s'abaisser  au  moins  d'un  degré  et  souvent  de  deux. 
.\joutons  encore  que  le  nombre  proportionnel  de  ces  adoucissements  est  beau- 
coup plus  grand  pour  les  crimes  les  plus  graves,  pour  les  crimes  capitaux,  que 
pour  les  autres.  Sur  1,445  individus  reconnus  coupables  de  crimes  entraînant 
la  peine  de  mort,  1,170  ou  81  sur  100  ont  joui  de  cet  avantage.  Le  nombre 


PROGRES  DE  LA  CRIMINALITÉ  EN  FRANCE.  I4i 

proportionnel  des  admissions  des  circonstances  atténuantes  est  encore  très- 
considérable  pour  les  crimes  les  moins  graves,  ceux  qui  se  rapprochent  le  plus 
de  la  classe  des  délits  :  il  s'élève  à  76  sur  iOO  en  faveur  des  condamnés  passi- 
bles de  la  réclusion,  tandis  qu'il  descend  à  67  et  même  à  6i  pour  les  condamnés 
aiii  travaux  forcés  à  perpétuité  ou  à  temps.  Pour  bien  apprécier  la  marche  de 
la  criminalité  depuis  i8  ans,  et  comparer  sous  ce  rapport  les  temps  écoulés 
depuis  1832  aux  années  antérieures,  il  faut  donc  comparer  les  peines  pronon- 
cées avant  cette  époque ,  non  pas  avec  les  peines  prononcées  aujourd'hui , 
mais  avec  celles  qui  l'auraient  été  sans  l'admission  des  circonstances  atté- 
nuantes; en  opérant  ainsi  on  trouve,  de  la  première  à  la  seconde  période  de 
Sans,  une  augmentation  de  14,497  sur  11,041  ou  de  69  sur  100  pour  le  total 
des  peines  infamantes,  et  de  1,152  sur  827,  ou  159  sur  200  pour  les  condamna- 
tions à  mort. 

Ici  on  peut  objecter  que  la  faculté  accordée  au  jury  de  reconnaître  des  cir- 
constances atténuantes  a  augmenté  le  nombre  proportionnel  des  condamna- 
tions, et  que  très-souvent,  sans  cette  faculté,  le  jury  aurait  acquitté  les  accusés. 
Ainsi  une  partie  de  cet  accroissement  extraordinaire  serait  due  à  cette  faculté, 
et  par  conséquent  ne  serait  qu'apparente  sous  le  rapport  du  nombre  des 
crimes.  Nous  serons  les  premiers  à  reconnaître  ce  qu'il  peut  y  avoir  de 
fondé  dans  cette  observation,  surtout  pendant  les  années  qui  ont  suivi  immé- 
diatement 1832  ;  cependant,  si  l'on  compare  le  nombre  proportionnel  des  con- 
damnations prononcées  aujourd'hui  avec  le  nombre  de  celles  qui  étaient  pro- 
Doocées  en  1826-28,  on  ne  trouvera  pas  une  très-grande  différence.  D'ailleurs, 
ainsi  que  nous  Tavons  déjà  fait  remarquer,  plusieurs  faits  passibles  des  pei- 
nes infomantes  avant  1852  ne  sont  plus  passibles  que  de  peines  correction- 
nelles. 

Ainsi,  quoique  un  peu  exagérée  à  cause  des  circonstances  atténuantes,  cette 
augmentation  du  nombre  des  peines  infamantes  conserve  encore  une  grave 
signification»  surtout  à  cause  de  son  accord  parfait  avec  Taugmentation  que 
nous  avons  déjà  signalée  dans  le  nombre  des  crimes  les  plus  graves. 

(c)  Condamnations  à  des  peines  correctionnelles.  Les  peines  correctionnelles 
sont  l'emprisonnement  et  l'amende  ;  elles  peuvent  être  prononcées  ou  par  les 
tribunaux  correctionnels,  ou  par  les  Cours  d'assises,  quand  le  jury  écarte  les 
circonstances  qui  donnent  au  fait  le  caractère  de  crime,  ou  bien  quand,  dans 
les  accusations  les  moins  graves,  il  admet  des  circonstances  atténuantes ,  ce 
qui,  ainsi  que  nous  l'avons  dit  plus  haut,  arrive  76  fois  sur  100.  Le  nombre 
total  des  peines  correctionnelles  réellement  prononcées  par  les  Cours  d'assises 
a  suivi  une  progression  ascendante ,  excepté  pendant  la  dernière  période 
triennale,  qui  présente  sur  la  précédente  une  notable  diminution.  Mais  si,  au 
lieu  des  peines  prononcées,  on  prend  celles  qui  auraient  dû  l'être,  on  trouve 
qu'après  avoir  rapidement  augmenté  de  1826-28  à  1852-54,  le  nombre  de  ces 
peines  a  diminué  d'une  manière  plus  rapide  encore  depuis  cette  dernière 
époque. 

Mais,  d'après  toutes  les  raisons  développées  plus  haut,  nous  ne  pouvons  iso- 
ler les  peines  correctionnelles  prononcées  par  les  Cours  d'assises  des  peines 
prononcées  par  les  tribunaux  correctionnels  pour  délits  ordinaires.  En  réu- 
nissant les  peines  correctionnelles  prononcées  par  les  Cours  avec  les  condam- 
nations à  l'emprisonnement  prononcées  par  les  tribunaux,  nous  arrivons  à  un 
total  de  260,095  pendant  la  première  période  de  9  ans,  et  de  590,252  pendant 


t4i  JOURNAL  DES  ECONOMISTES. 

la  seconde,  et  par  suite  à  une  augmentation  de  130,159  sur  260,095,  ou  de  SO 
sur  100. 

Le  nombre  total  des  condamnés  à  l^amende  pour  délits  ordinaires,  qui  avait 
légèrement  diminué  vers  1830,  a  continuellement  augmenté  depuis,  maisd^une 
manière  beaucoup  moins  rapide  que  le  nombre  des  condamnés  à  l'emprison- 
nement. De  la  première  à  la  seconde  période  de  9  ans  l'augmentation  n*est 
que  de  57,285  sur  439.383,  ou  de  41  sur  100. 

Ainsi  le  nombre  des  peines  infamantes  encourues  s'élève  annuellement 
d'environ  8  sur  100,  celui  des  peines  d'emprisonnement  de  6  sur  100,  et  celui 
des  condamnations  à  l'amende  seulement  de  5  sur  100.  Les  peines  les  plus 
graves  s'accroissent  plus  rapidement  que  les  peines  les  moins  graves  dans 
une  proportion  bien  remarquable.  Et  n'oublions  pas  de  remarquer  ici  que  les 
tribunaux  correctionnels  qui,  avant  1832,  ne  pouvaient  admettre  des  circon- 
stances atténuantes  que  lorsque  le  préjudice  n'excédait  pas  25  francs,  ont, 
depuis  cette  époque,  la  faculté  d'en  admettre  dans  tous  les  cas,  même  en  cas 
de  récidive,  et  de  substituer  alors  l'amende  à  l'emprisonnement  (art.  463). 
Ces  dispositions  appliquées  aux  [quatre  dixièmes  des  prévenus  en  1838-40,  au- 
raient^dû  produire,  toutes  choses  égales  d'ailleurs,  une  diminution  notable 
dans  le  nombre  proportionnel  des  condamnations  à  l'emprisonnement  ;  si 
donc  ce  nombre  a  augmenté ,  c'est  que  le  nombre  des  délits  les  plus  graves  a 
aussi  augmenté  d'une  manière  beaucoup  plus  rapide  que  le  nombre  des  délits 
moins  graves,  ce  qui  du  reste  va  être  conflrmé  encore  par  Taugmentation  ra- 
pide du  nombre  des  affaires  poursuivies  à  la  requête  du  ministère  public. 

(d)  Affaires  correctionnelles  poursuivies  à  la  requête  du  ministère  public.  On 
sait  que  les  aflaires  correctionnelles  sont  poursuivies  devant  les  tribunaux,  soit 
par  des  particuliers  qui  se  portent  parties  civiles ,  soit  par  des  administra- 
tions (celle  des  forêts,  celle  des  douanes,  celle  des  droits-réunis  etc.),  soit  en- 
fin par  le  ministère  public;  que  ce  dernier  ne  poursuit  seul,  ou  de  concert  avec 
les  parties  civiles,  que  les  atTaires  qui  présentent  quelque  gravité.  En  nous 
bornant  à  cette  dernière  classe  d'affaires ,  nous  trouvons  que  leur  nombre, 
qui,  dans  les  premières  périodes  triennales,  ne  s'élevait  guère  au-dessus  de 
100,000,  touche  aujourd'hui  au  chiffre  de  deux  cent  mille.  De  la  première  à  la 
seconde  période  de  9  ans ,  il  s'est  élevé  de  330,153  à  502,303;  c'est  une  aug- 
mentation de  49  sur  100. 

Il  y  a  donc  augmentation  dans  le  nombre  des  crimes  et  délits  les  plus  gra- 
ves,  et  de  plus  cette  augmentation  (sauf  la  dernière  période  triennale,  qui, 
pour  plusieurs  faits,  semble  indiquer  un  temps  d'arrêt;  est  accélérée,  c'est-à- 
dire  qu'elle  devient  de  plus  en  plus  considérable  à  mesure  que  nous  avan- 
çons vers  la  fin  de  la  période  de  18  ans.  En  nous  bornant ,  comme  plus  haut, 
aux  trois  périodes  de  six  ans,  nous  trouvons  pour  cette  augmentation  : 

852  sur    15.415  OU    55  8ur  1,000  de  la  i"  à  U  2%  l  p^jy^  !„  peinei  infaroan/es. 

et    8,533  sur    16,267  OU  524  sur  1.000  de  la  3*  h  la  3%  ' 

42,778  sur  162,994  OU  262  sur  1,000  de  la  !'•  à  la  2%  I  pour  les  condamnalions  à  Teniprifoii- 

•    >.  i       


et  75,807  sur  205,772  OU  368  8ur  1,000  de  la  2»  à  la  3',   s      neraent 

12,^24  sur    92,152  OU  136  8ur  1,000  (lo  la  1"  h  la  2%   »       y^  j^,  condamnalloûi  à  l'amende, 
cl  34,547  sur  104,676  OU  330  SUr  1,000  de  la  2»  à  la  s»,    / 

«.on  .or  ,H..s.  o.  ...  .ur  ,,000  de  ..  ...  il.  ...        ^oU'v.îffu  r.SSri'u''^ 
et  99,437  sur  262,030  OU  380  sur  1,000  de  la  2«  i  la  3« ,    j      ^^  public 

Ainsi  Vaccéli ration  est  tout  aussi  évidente  que  l'augmentation  elle-même,  et 


PROGRES  DE  LA  CRIMINALITE  EN  FRANCE.  143 

id  il  ne  s'agit  pas  de  quelques  faits  spéciaux  et  peu  nombreux ,  de  quelques 
années  exceptionnelles;  nous  ne  comptons  pas  par  centaines,  mais  par  cen- 
taines de  mille,  et  nous  embrassons  des  périodes  de  six  ans  et  une  période 
totale  de  48  ans.  a  Voilà  des  vérités  qu'il  faut  avoir  le  courage  de  dire^i) 
afin  que  tous  les  véritables  amis  du  pays  s'occupent  sérieusement  des  moyens 
à  opposer  à  un  débordement  aussi  dangereux. 

6*  COimUVEHTIONS  AUX  LOIS  SPÉCIALES  SDR   LES  FORÊTS,  SUR  LES  DOUANES,  SUR  LES 
BOISSONS,   SUR  l'instruction  PUBLIQUE,  ETC. 

Outre  les  délits  ordinaires,  les  infractions  au  Code  pénal,  les  tribunaux  de 
police  correctionnelle  sont  encore  appelés  à  juger  les  contraventions  aux  lois 
et  règlements  sur  les  forêts,  les  douanes,  Tinstruction  publique,  les  boissons, 
la  pèche,  la  cbasse,  les  octrois,  les  postes,  les  mines,  etc.  Quelle  que  puisse 
être  Piroportance  de  ces  lois  et  de  ces  règlements  spéciaux ,  on  ne  peut  guère 
assimiler  ceux  qui  y  contreviennent  aux  délinquants  ordinaires.  Ainsi,  au  mal- 
heureux qui  s'est  chargé  par  occasion  du  transport  d^une  lettre,  un  chasseur 
qui  tire  un  lièvre  hors  de  saison  ou  sans  être  muni  d'un  port  d*armes ,  un 
voyageur  qui  passe  la  frontière  avec  quelques  mètres  de  dentelle  ou  quelques 
paquets  de  cigares,  une  pauvre  fille  qui,  sans  avoir  paru  devant  une  Com- 
mission d'examen,  essaie  d'enseigner  à  lire  à  quelques  enfants,  ne  seront  jamais 
assimilés  à  des  voleurs,  à  des  escrocs,  à  des  perturbateurs  du  repos  public.  Ce 
serait  donc  un  étrange  abus  des  chiffres  que  de  réunir  ces  espèces  de  délin- 
quants avec  les  violateurs  des  lois  pénales  ordinaires  ;  cependant,  comme  ces 
faits  sont  illicites,  nous  ne  pouvons  les  négliger  complètement. 

De  tous  les  faits  jugés  par  les  tribunaux  correctionnels,  les  délits  forestiers 
senties  plus  nombreux,  ils  forment  à  peu  près  les 69  centièmes  du  total  ;  aussi 
la  somme  totale  des  délits  semble-t-elle  suivre  dans  ses  oscillations  la  marche 
du  nombre  des  délits  forestiers,  et  de  là,  ainsi  que  nous  l'avons  déjà  remarqué 
au  commencement  de  ce  travail,  de  graves  erreurs  dans  l'évaluation  de  la 
marche  de  la  criminalité.  Le  nombre  total  des  délits  forestiers,  aprè^  avoir 
prodigieusement  augmenté  de  1826  à  1351,  a  diminué  d'une  manière  aussi  ra- 
pide de  1831  à  1855.  Cette  diminution  a  continué  pendant  les  années  suivan- 
tes, mais  d'une  manière  beaucoup  moins  rapide.  En  définitive,  la  dernière 
période  de  5  ans  est  inférieure  à  la  première. 

L'augmentation  considérable  de  1850  et  1851  s'explique  facilement  par  les 
idées  qu'avait  fait  naître  dans  beaucoup  de  localités  la  révolution  de  1850. 
Bien  des  gens  pensaient  que  le  gouvernement  étant  renversé,  les  propriétés  de 
rftat  devaient  appartenir  à  tout  le  monde.  Les  forêts  des  communes  et  des 
grands  propriétaires  devaient  subir  le  même  sort.  Delà,  dans  beaucoup  de  dé- 
partements un  nombre  extraordinaire  de  délits  forestiers. 

Ce  nombre  aurait  sans  doute  diminué  avec  le  retour  des  idées  d'ordre  ;  mais 
ce  qui  a  surtout  accéléré  la  diminution  du  nombre  des  poursuites  en  1852  et 
1854,  ce  sont  les  deux  décisions,  citées  plus  haut,  relatives  aux  délinquants  in- 
solvables. De  la  première  période  de 9  ans  à  la  seconde,  la  diminution  s'élève  à 
220,153  sur  1,070,825  ou  à  21  sur  100. 

C^ant  à  l'ensemble  des  autres  contraventions,  qui,  dans  les  18  ans,  s'élève 
à  un  total  de  96,620,  il  a  suivi  une  progression  ascendante,  qui,  de  la  première 


I  Cb.  Dapin,  CompU-rendu  du  sé<Mces  de  l'Académie  des  sdmces,  tome  XX,  page  989. 


144  JOURNAL  DES  ECONOMISTES. 

à  la  dernière  période  de  9  ans,  donne  une  augmentation  de  45  pour  iOO.  Mais 
cette  augmentation  a  peu  d'importance,  d*abord  parce  qu*en  général  les  faits 
ont  peu  de  gravité,  et  ensuite  parce  qu'elle  peut  être  augmentée  ou  atténuée 
par  une  décision  administrative,  une  circulaire  ministérielle,  ou  toute  autre 
mesure  complètement  étrangère  à  la  moralité  des  administrés.  11  est  donc 
inutile  de  s'arrêter  davantage  sur  ces  faits;  par  la  même  raison,  nous  passons 
sous  silence  les  jugements  rendus  par  les  tribunaux  de  simple  police.  11  suffit 
de  la  création  de  quelques  commissaires  de  police,  de  la  promulgation  de 
quelques  arrêtés  municipaux,  ou  de  toute  autre  circonstance  du  même  genre, 
pour  accroître  d'une  manière  considérable  le  nombre  de  ces  jugements.  Ainsi 
un  accroissement  de  ce  genre,  au  lieu  d'être  un  indice  d'immoralité,  peut  au 
contraire  attester  une  moralité  plus  sévère  sur  des  faits  peu  importants  sans 
doute,  mais  dont  la  répression  suivie  avec  soin  est  un  excellent  préservatif 
pour  Tavenir. 

Avant  de  résumer  ce  que  nous  venons  de  dire  sur  la  marcbe  de  la  crimina- 
lité, il  nous  reste  encore  à  donner  de  courtes  indications  sur  la  marche  de 
quelques  autres  faits  plus  ou  moins  criminels  ou  immoraux  ;  nous  voulons 
l)arler  des  suicides,  des  enfants  naturels  et  des  enfants  trouvés. 

7»  SUICIDES,   ENFANTS  NATURELS,   ENFANTS  TROUVÉS. 

l^e  nombre  des  mskides  n'a  été  consigné  dans  les  comptes  de  la  justice  crimi- 
nelle que  depuis  1827.  Depuis  cette  époque  il  n'a  cessé  de  s'accrottre,  au  point 
que  Tannée  1843  n'est  inférieure  que  de  64  unités  au  double  de  1827.  En 
groupant  par  périodes  de  4  ans  les  16  années  1828-45,  on  trouve  les  totaux 
suivants  : 

7,498  en  i8i8-3i        10,116  en  1836-30 
8,513  en  183S-35         11,45S  en  18»0-i3 

De  la  première  à  la  dernière  période  de  8  ans,  Taccroissement  s'élève  à  5,558 
sur  16,010,  ou  à  35  sur  100. 

Le  nombre  annuel  des  enfants  naturels,  qui,  en  moyenne,  s'élève  à  70,870, 
n'a  pas  subi  de  modifications  notables  dans  la  période  de  18  ans  1824-41.  Com- 
paré à  la  population,  il  tend  plutôt  à  diminuer  qu'à  augmenter. 

Le  nombre  des  expositions  d'enfants  dans  les  hospices,  qui  avait  notablement 
augmenté  vers  18.31,  a  considérablement  diminué  depuis.  La  dernière  période 
de  9  ans  (1835-41)  présente  sur  la  période  précédente  (1824-32)  une  diminution 
de  55,270  sur  502,744,  ou  d'environ  12  sur  100.  Mais,  de  même  que  pour  les 
délits  forestiers,  nous  trouvons  ici  des  mesures  administratives  qui  ont  dû  pro- 
duire une  grande  diminution.  Telles  sont  la  suppression  d'un  grand  nombre  de 
tours,  le  déplacement  des  enfants  abandonnés,  etc.  Ainsi,  quelque  importante 
que  soit  celte  diminution,  nous  ne  pouvons  en  tirer  aucune  induction  de  quel- 
que valeur  sur  la  moralité  relative  pendant  ces  deux  périodes,  par  rapport  à 
l'abandon  des  enfants. 

Du  reste,  si  le  nombre  toujours  croissant  des  infanticides,  des  expositions 
d'enfants  sur  la  voie  publique  ou  ailleurs,  des  enfants  morts-nés,  etc.,  ne  nous 
donnait  de  sérieuses  inquiétudes  sur  l'influence  de  ces  mesures,  nous  ne 
pourrions  qu'y  applaudir,  puisqu'elles  ont  pour  but  non  pas  seulement  d'allé- 
ger le  budget  des  départements,  mais  encore  de  diminuer  le  nombre  de  ces 
malheureux  qui,  sans  famille  et  sans  lien  aucun  avec  les  autres  membres  de  la 
société,  peuvent  y  jeter  plus  tard  la  perturbation  et  le  désordre. 


PROGRES  DE  LA  CRIMINALITÉ  EN  FRANCE.  I45 

RÉSUMÉ  ET  CONCLUSION. 

Le  nombre  des  crimes  et  des  délits  augmente  doDC  d'une  manière  rapide  et 
accélérée.  Ainsi,  tandis  que  Taugmentation  moyenne  annuelle  de  la  population 
n^est  guère  que  de  5  sur  1,000,  et  tend  à  se  ralentir,  Taugmentation  moyenne 
annuelle  sur  1,000  s'élève  à  : 

57  pour  les  crimes  et  délits  contre  la  chose  publique, 
78  pour  les  crimes  et  délits  contre  les  mœurs, 

30  pour  les  crimes  et  délits  contre  les  personnes, 

56  pour  les  crimes  et  délits  contre  les  propriétés, 

55  pour  les  condamnations  à  des  peines  infamantes, 

58  pour  les  condamnations  à  Temprisonnement, 
40  pour  les  condamnations  à  l'amende, 

54  pour  les  affaires  correctionnelles  poursuivies  à  la  requête  du  ministère 

public, 
54  pour  les  contraventions  autres  que  les  délits  forestiers, 

57  pour  les  suicides. 

Deux  espèces  de  faits  présentent  des  diminutions,  ce  sont  les  délits  forestiers 
et  les  expositions  d'enfants  dans  les  hospices.  Mais  les  mesures  administratives 
que  nous  avons  indiquées  plus  haut,  ont  ôté  toute  espèce  de  signification  mo- 
nde à  ces  diminutions  qui  les  ont  suivies.  Le  nombre  des  enfants  naturels  est 
â  peu  près  stationnaire,  et  tend  même  à  diminuer. 

Quant  aux  autres  faits  dont  nous  avons  étudié  la  marche,  non-seulement  ils 
présentent  une  augmentation  beaucoup  plus  rapide  que  les  progrès  de  la  po- 
pulation, mais  encore  cette  augmentation  tend  à  s'accrottre,  tandis  que  les 
progrès  de  la  population  tendent  à  se  ralentir. 

Cette  augmentation,  qui  du  reste  n'est  pas  particulière  à  la  France,  qui  même 
est  moindre  en  France  que  dans  plusieurs  pays  voisins,  estrelle  sans  remède? 
Nous  neTavons  jamais  pensé,  et  maintenant  moins  que  jamais  *;  et  voilà 
pourquoi  nous  ne  craignons  pas  de  la  signaler,  afin  d'activer  encore  les  efforts 
qui  sont  laits  de  toute  part  pour  la  combattre. 

FAYET, 

Profetseur  à  Cohnar. 


*  SarUmt  depuis  que  nous  avons  pu  constater  la  fondation  récente  d'une  foule  de  So- 
déiés  et  d'institutions  philanthropiques  ou  charitables  destinées  à  venir  au  secours  des 
cD&Dts  pauvres,  orphelins  ou  abandonnés,  des  jeunes  ouvriers  ou  apprentis,  des  jeunes 
Hbérés,  des  Jeunes  détenus,  et  des  malheureux^de  toutes  les  classes.  L*heureuseinfluence 
de  ces  fondations  est  déjà  bien  sensible  sur  le  nombre  des  jeunes  accusés  du  départe- 
neot  de  la  Seine,  qui  a  notablement  diminué  depuis  quelques  années.  Ces  Sociétés  et 
cei  inslitotions,  tr^Dombreuses  dans  te  département  de  la  Seine  et  dans  quelques-unes 
de  DOS  grandes  villes,  se  propagent  aujourd'hui  dans  tous  les  déparlemenis  et  ne  peuvent 
manquer  d*y  amener,  dans  un  avenir  plus  ou  moins  prochain,  une  diminution  sensible 
dans  le  nombre  des  crimes  et  des  délits.  Voyez  notre  Essai  de  statistique  inteUectuette  et 
r  dês  départements  de  la  Francs^  tableaux  n«  1,  5  et  17,  contenant  les  départe- 
i  de  TAIsace,  de  nie-de-France  et  de  TAuvergne,  en  vente  chez  Guitlaumin  et 
chez  les  principaux  libraires  de  ces  départements. 


146  JOURNAL  DES  fiCONOMlSTES. 


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DE  L'INTERVENTION  DE  L'ÉTAT 

DA1I9 

LES  RELATIONS  DU  TRAVAIL  AVEC  LE  CAPITAL  '. 


Il  ne  peut  être  question  ici  de  spéctflque.  Le  mal  a  des  causes  trop  diverses 
pour  céder  à  l'action  d'un  seul  remède  :  il  a  des  racines  trop  profondes  pour  se 
laisser  extirper  entièrement. 

A  quoi  bon  régler  le  taux  des  salaires,  si  Ton  ne  règle  en  même  temps  le 
prix  des  denrées  contre  lesquelles  il  s'échange?  Â  quoi  bon  fixer  le  prix  des 
denrées  alimentaires,  si  Ton  ne  fixe  en  même  temps  retendue  de  terrain  qui 
doit  y  être  consacrée,  à  rexclusion  des  autres  produits  susceptibles  d'exporta- 
tion? A  quoi  bon,  enfin,  toutes  ces  précautions,  si  les  mariages  restent  libres, 
c'est-à-dire  si  la  classe  à  laquelle  s'adressent  ces  nouveautés  peut  encombrer 
le  pays  de  plus  d'ouvriers  qu'il  n'y  a  d^ouvrage  et  de  pain  ? 

Yileté  du  salaire,  cherté  des  subsistances,  excès  dejpopulation,  voilà  les  trois 
points  capitaux  où  il  faut  porter  remède  :  c'est  assez  dire  que  le  redressement 
doit  varier  comme  le  grief. 

Parmi  les  utopies  nées  du  spectacle  de  ces  maux,  il  en  est  une  qui  se  dis- 
tingue par  les  limites  qu'elle  s'est  assignées,  par  les  analogies  dont  elle  s'au- 
torise, et  par  l'encadrement  des  projets  les  plus  hardis  dans  l'enceinte  des 
faits  et  des  institutions  actuelles.  C'e$t  la  théorie  des  ateliers  nationaux  \  Il 
semble  qu'il  y  ait  là  une  manière  infaillible  d'élever  les  salaires  sans  recourir 
à  l'entreprise  exorbitante  d'un  tarif.  —Trompeuse  apparence  !  Suffltril  d'élever 
le  prix  pécuniaire  du  travail,  si  l'on  n'avise  aux  moyens  d'en  assurer  l'échange 
équitable  contre  les  choses  de  première  nécessité  qui  sont  à  Tusage  du  travail- 
leur, et  de  prémunir  celui-ci  contre  l'excessive  fécondité  de  ses  unions?  Tel 
est  le  vice  d'une  conception  ingénieuse  entre  toutes.  Moins  préoccupée  des 
entreprises  du  capitaliste,  elle  eût  démêlé  que  le  péril  n'est  pas  là  tout  entier, 
et  que  la  classe  ouvrière  doit  compter  en  outre,  soit  avec  le  monopole  du  pro- 
priétaire, soit  avec  sa  propre  intempérance. 

S'il  ne  peut  être  question  de  spécifique  pour  cet  ensemble  et  cette  compli- 
cation de  maux,  chacun  d'eux  au  moins  ne  peut-il  être  attaqué  de  front  par 
des  moyens  directs  et  péremptoires  ? 

Nous  avons  à  démêler  ici  un  tissu  d'inductions  et  d'analogies  qui  mérite 
quelque  considération.  11  y  a  un  tarif  pour  le  travail  que  font  les  officiers  minis- 
tériels :  pourquoi  n'y  en  aurait^il  pas  pour  toute  espèce  de  travail?— On  règle 


*  Fragment  de  VEssai  sur  les  relations  du  capital  et  du  travail ,  actuellement  sous 
presse.  —  En  reproduisant  cette  opiniou,  la  rédaction  du  Journal  des  Économistes  s'em- 
presse de  faire  ses  réserves.  (  Not^  du  rédacteur  en  chef.) 

*  Voir  le  livre  de  M.  Louis  Blanc ,  DeVorgamsation  du  IraiXiU, 


RELATiœiS  DU  TRAVAIL  AVEC  LE  CAPITAL.  t47 

bien  le  prix  da  pain  :  pourquoi  Tautorité  municipale  n'aurait-elle  pas  les 
mém»  Ât>it8  sur  le  prix  des  grains?  —  Quant  à  la  culture  des  céréales  >  pour- 
quoi ne  serait-elle  pas  réglementée ,  lorsque  la  loi ,  dans  un  simple  intérêt 
fiscal,  a  chargé  celle  du  tabac  de  tant  de  prescriptions  et  de  formali- 
tés? 

Enfin,  si  des  mariages  inconsidérés  ont  le  tort  d'encombrer  le  marché  du 
trayail,  que  ne  suivons-nous  Texemple  de  la  Suisse,  où  le  maraige  est  inter- 
dit à  quiconque  ne  peut  justifier  du  moyen  de  vivre  et  d'élever  une  famille? 

Ici  les  réponses  se  pressent,  les  réflexions  abondent. 

Chacun  de  ces  faits  est  constant,  mais  à  l'état  seulement  d'exception.  Veut- 
on  faire  de  l'exception  la  règle?  c'est  bouleverser  la  société  de  fond  en  comble. 
Qu'à  cela  ne  tienne,  si  chacun  de  ces  expédients  mérite  d'être  érigé  en  loi  gé- 
nérale, en  principe  absolu  ;  mais  c'est  chose  fort  contestable. 

Des  obstacles  au  mariage  ne  seraient  qu'un  encouragement  au  concubinage, 
et  la  pullulation  n'y  perdrait  rien.  Tel  est  dans  nos  provinces  du  Nord  et  de 
TEst  reflet  avéré  de  la  simple  difficulté  que  rencontrent  les  ouvriers  allemands 
à  faire  venir  les  papiers  indispensables  en  France  pour  le  mariage  civil.  — 
Même  impuissance  pour  ce  qui  est  du  tarif  des  frais  d'actes  ou  de  procédure; 
Toffieier  ministériel  n'en  est  pas  moins  victime  de  la  clientèle  qu'il  veut  ac- 
quérir, sauf  à  rançonner  plus  tard  celle  qui  lui  est  acquise.  La  duperie  au  dé- 
but et  l'exaction  ensuite,  voilà  la  marche  de  tout  office.  \À  se  retrouve  cette 
loi  si  certaine  de  l'offre  et  de  la  demande;  il  n'y  a  pas  de  tarif  capable  de  la 
neutraliser.  Tout  besoin  en  répudiera  les  avantages,  toute  supériorité  en  élu- 
dera 1^  obligations,  et  le  tarif  aura  d'autant  moins  dWet  que  le  besoin  sera 
plus  pressant,  la  supériorité  plus  dominatrice;  on  voit  tout  d'abord  le  rôle 
qu'il  jouerait  dans  les  transactions  du  travailleur  et  du  capitaliste. 

Mais  s'il  en  est  ainsi,  direz- vous,  que  reste-t-il  donc  de  ce  principe  d'inter- 
vention sociale  proclamé  tout  à  l'heure  avec  tant  d'insistance  ?  Quand  donc 
lui  donnerez-vous  carrière  ?  Quel  mode  et  quel  champ  lui  laissez- vous  au 
milieu  de  ces  limites  et  de  ces  épurations  où  il  semble  s'évanouir  ? 

Contentons-nous  de  répondre  que  ce  principe,  pour  être  philanthropique, 
n^est  pas  absolu;  que  ce  droit,  pour  être  celui  de  l'État,  n'est  pas  illimité. 
L'exception  est  inhérente  à  toute  règle,  comme  l'abus  à  toute  œuvre  :  de  là  les 
bornes  que  rencontre  ici  l'intervention  sociale,  et  qui  ne  sont  autres,  nous 
Tavons  vu,  que  l'indomptable  indépendance  des  actes  les  plus  intimes  et  les 
plus  élémentaires  de  la  vie  humaine.  Les  suivre  pas  â  pas,  les  épier  dans  leurs 
détours,  les  régenter  dans  leur  détail,  c'est  tenter  l'absurde  et  l'impossible. 
La  dictature  la  mieux  obéie  qui  ait  jamais  paru  n'a  pu  imposer  le  système 
décimal,  et  substituer  le  décadi  au  dimanche.  Se  flgure-t-on  une  enquête  ou- 
verte et  permanente  sur  le  prix  de  toute  espèce  de  travail,  sur  celui  de  toute 
denrée  alimentaire,  sur  retendue  de  terrain  qui  doit  y  être  affectée  dans  cha- 
que propriété,  enfin  sur  l'opportunité  du  mariage,  sur  la  moralité,  les  ressour- 
ces, les  aptitudes  qui  doivent  le  permettre  dans  un  cas  et  l'interdire  dans  un 
antre?  Sont-ce  des  lois  possibles,  celles  dont  personne  ne  voudrait,  pas  même 
ceux  pour  qui  elles  sont  faites?  Conçoit-on  une  société  tout  entière  soumise  à 
l'exercice,  pénétrée,  fouillée  à  toute  réquisition,  comme  la  boutique  d'un  dé 
biUnt! 

Arrière  ces  énormités  !  les  lois  humaines  ont  mieux  à  faire;  elles  doivent 
miter  ces  loia  de  la  Providence  *  qui,  tout  en  mettant  Tbomme  aux  prises 


148  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

avec  lui-même  et  avec  ses  semblables  par  la  variété  des  instincts  dont  elle 
l'a  composé,  n*intervient  dans  ce  débat  que  par  le  précepte  rois  dans  nos 
cœurs,  et  par  la  sanction  promise  à  nos  actes. 

Si  Tordre  de  faits  où  il  faut  porter  remède  est  une  lutte,  un  conflit;  si  tel 
est  le  rapport  du  travail  et  du  capital,  intervenir  avant,  intervenir  après,  con- 
tient toute  la  mission  de  TÊtat.  Mais  ici  le  précepte  doit  être  explicite,  la 
sanction  doit  être  de  ce  monde  :  affaire  d^éducation  et  d^impôt. 

Inculquer  à  la  classe  inférieure  un  ensemble  de  connaissances  et  de  prin- 
cipes destiné  à  la  guider  sur  le  terrain  de  la  production,  à  la  soutenir  dans  le 
combat  de  la  vie  ;  frapper  d'un  impôt  les  classes  élevées,  et  en  appliquer 
le  produit  à  l'assistance  ou  à  la  récompense  du  travail ,  tel  est  le  programme 
où  doit  se  renfermer  l'intervention  de  TËtat.  11  ne  s'agit,  on  le  voit,  que  de 
doter  plus  amplement  au  budget  l'instruction  du  peuple,  et  de  créer,  avec 
une  contribution  spéciale  sur  l'industrie ,  des  ateliers  de  travaux  publics  et 
des  caisses  de  retraite  pour  les  ouvriers. 

Ici  viennent  s'oflTrir  des  voies  toutes  tracées,  des  commencements  d'exécu- 
tion, des  précédents  féconds  et  lumineux. 

a  Depuis  la  révolution  de  Juillet,  dit  un  savant  écrivain,  le  législateur  a  donné 
pour  commencer  un  million  de  francs  pour  Tinstruction  primaire ,  et,  dans  un 
court  période,  nous  avons  successivement  porté  jusqu'à  douze  millions  les 
subventions  du  Trésor  et  des  départements  '.  d 

11  ne  s'agit  maintenant  que  d'avancer  dans  cette  route  d'un  pas  ferme  et 
bardi. 

Trois  classes  de  personnes  sont  à  considérer  ici  :  l'élève,  le  mattre,  le  père. 
Pour  l'un,  plus  d'instruction  ;  cbez  l'autre,  plus  de  capacité  ;  au  dernier,  un 
dédommagement  du  temps  dérobé  au  travail  par  l'étude,  telles  sont  les  amé- 
liorations à  réaliser. 

Pour  satisfaire  au  premier  de  ces  intérêts,  c'est  peu  que  l'instruction  pri- 
maire soit  gratuite  comme  elle  l'est  maintenant,  il  faut  de  plus  qu'elle  soit 
obligatoire,  selon  l'exemple  qui  nous  en  est  donné  par  la  Prusse  ;  cette  obli- 
gation ,  pour  être  fructueuse,  doit  en  outre  embrasser  un  cours  d'étude  plus 
étendu  qu'il  ne  l'est  aujourd'hui ,  celui  de  Vinstruction  primaire  supérieure, 
c'est-à-dire  les  éléments  de  l'histoire  et  de  la  géographie,  le  dessin  linéaire  et 
l'arpentage,  des  notions  des  sciences  physiques  et  de  l'histoire  naturelle  ap- 
plicables aux  usages  de  la  vie,  etc. ,  selon  le  programme  de  la  loi. 

Ce  premier  progrès,  le  plus  éminent  et  le  plus  désirable  de  tous,  en  appelle 
et  implique  deux  autres  sans  lesquels  il  serait  impossible. 

Le  moyen  de  fonder  de  telles  études,  si  l'on  ne  fait  aux  instituteurs  un  sort 
plus  avantageux  et  plus  assuré?  Où  trouver  des  maîtres  à  deux  cents  francs, 
capables  d'un  tel  enseignement?  Comment  créer  l'esprit  de  corps  et  toutes  les 
garanties  qu'il  comporte,  parmi  des  hommes  que  l'urgence  des  besoins,  que  la 
médiocrité  de  leur  esprit  peuvent  seuls  condamner  à  ces  fonctions  ingrates  et 
précaires?  A  côté  du  desservant  qui  touche  800  francs  de  traitement,  est-il  juste 
de  traiter  avec  tant  de  parcimonie  l'homme  à  qui  vous  confiez  l'enfance,  et  qui 
a  charge  d'àmes  aussi  bien  que  le  prêtre  ? 

a  Permettez-moi  d'attirer  votre  attention  sur  la  situation  actuelle  des  mat- 


»  BieH'Hre  9$  concorde  du petiple  français,  |»ar  le  baron  Ch.  Dupin ,  j».  5i, 


RELATIONS  DU  TRAVAIL  AVEC  LE  CAPITAL.  t49 

très  d'école,  disait  lord  John  Russell  à  la  dernière  session  du  Parlement  an- 
glais. Il  n*est  point  de  fonction  plus  utile  que  la  leur,  ce  sont  des  hommes 
sur  lesquels  nous  comptons  en  grande  partie  pour  l'instruction  religieuse  et 
séculière  des  masses ,  et  cependant  leur  traitement  est  pitoyable  ;  leur  état 
est  si  peu  tentant  pour  une  personne  d'éducation,  que  moyennement  un  maî- 
tre d'école  n'y  reste  pas  plus  de  dix  ans.  J'interrogeai  un  jour,  au  sujet  des 
institoteurs  formés  par  les  écoles  normales,  le  secrétaire  des  sociétés  anglaises 
H  étrangères  pour  les  écoles,  et  il  m'a  répondu  :  ce  Nous  avons  beaucoup  de 
«jeunes  gens  habiles  à  notre  école,  qui  sont  très-propres  à  faire  d'excellents 
c  instituteurs.  Ils  sortent,  ils  prennent  une  école  ;  mais  il  arrive  continuelle- 
«ment  que,  capables  de  se  faire  un  sort  plus  lucratif,  plus  connu  pour  tel,  ils 
c  sont  entraînés  dans  une  autre  carrière.  Ils  passent  à  des  occupations  plus  éle- 
avées,  et  laissent  Tétat  de  maîtres  d'école  à  des  personnes  de  connaissances 
<r  inférieures.  »  11  y  a  là,  selon  moi,  une  calamité  nationale,  ajoutait  l'orateur 
au  milieu  de  l'assentiment  général  ;  car,  si  importante  que  puisse  être  la  posi- 
tion d'un  commis  dans  une  boutique ,  ou  celle  d'un  homme  de  confiance  dans 
une  manufacture ,  il  n'y  en  a  pas  cependant  de  plus  grave  que    celle 
d'enseigner  la  jeunesse,  celle  d'élever  des  enfants  qui  formeront  dans  peu 
d'années  le  peuple  de  ce  pays.  » 

Une  perspective  d'avancement,  un  avenir  de  retraite,  la  juridiction  de  ses 
pairs  pour  chaque  membre  du  corps  enseignant ,  voilà  les  modèles  et  les 
moyens  que  nous  offre  le  régime  universitaire!  Voilà  les  procédés  qui  ont  créé 
parmi  ses  professeurs  cet  esprit  de  corps  où  Phomme  sert  de  soutien  et  de 
stimulantà  l'homme,  où  la  fragilité  de  l'individu  a  pour  appui  l'exemple,  les 
traditions ,  la  conscience  d'une  classe  entière.  Dans  l'Université,  point  d'ad- 
ministrateurs, point  d'inspecteurs  qui  n'appartiennent  au  corps  enseignant; 
point  de  fonctions  qui  n'aient  droit  à  une  retraite  sur  les  fonds  de  l'État.  Au 
lieu  de  cela,  tout  est  défaveur  et  précarité  dans  la  condition  de  l'instituteur  pri- 
maire. La  loi  n'a  pris  soin  ni  de  lui  assurer  une  retraite,  tout  en  grevant  d'une 
retenue  ses  faibles  appointements,  ni  de  lui  réserver  les  places  d'inspecteur, 
seul  avancement  qui  semble  permis  à  son  ambition.  Enfin,  pour  des  manque- 
ments tout  professionnels,  elle  le  livre  à  des  premiers  juges  qui  ne  sont  ni 
ceux  de  sa  profession,  ni  même  ceux  du  droit  commun. 

Veut-on  plus  de  savoir  chez  l'élève,  il  faut  plus  de  capacité  chez  le  maître, 
et  pour  cela,  il  faut  offrir  à  cette  capacité  des  avantages  égaux  à  ceux  qu'elle 
obtiendrait  dans  tout  autre  emploi. 

n  faut  quelque  chose  de  plus  encore  :  un  enfant  n'acquerra  pas  les  connais- 
sances de  l'instruction  primaire  supérieure,  sans  passer  plus  de  temps  à  l'école, 
sans  lui  consacrer  même  le  commencement  de  l'adolescence.  Grand  préjudice 
pour  la  plupart  des  familles  où  l'enfant  continue  d*étre  une  charge  alors  qu'il 
pourrait  leur  apporter  son  contingent  de  gains  et  de  ressources. 

Le  législateur  peut  d'un  trait  de  plume  déclarer  l'école  obligatoire,  comme 
cela  se  fait  en  Prusse;  il  peut  interdire  aux  femmes  le  travail  des  mines, 
comme  cela  s'est  vu  dernièrement  en  Angleterre;  mais  doit-il, dans  l'intérêt 
de  la  société,  infliger  des  pertes  et  imposer  des  sacrifices  dont  elle  ne  porte- 
rait point  sa  part?  11  est  précieux  pour  le  pays  de  mettre  ordre  à  l'ignorance  qui 
est  le  principe  de  tant  de  méfaits,  et  de  s'assurer  le  déploiement  de  toutes  les 
forces,  le  bénéfice  de  toutes  les  vocations  qu'il  recèle  :  on  conçoit,  à  ce  point 
de  vue,  tout  ce  que  doit  rapporter  une  instruction  primaire  gratuite,  obliga- 


i&O  JOURNAL  DES  ECONOMISTES. 

loire,  supérieure.  Mais  cet  avantage,  d'un  caractère  essentieHetnent  public  et 
national,  pourquoi  la  communauté  ne  serait-elle  pas  tout  entière  à  en  sup- 
porter les  frais?  Pourquoi  pèseraient-ils  de  tout  leur  poids  sur  Findigence  de 
certaines  familles  ? 

Est^il  juste  qu'elles  aient  un  ouvrier  de  moins  pour  que  TEtaftaitune  chance 
de  plus  d'acquérir  un  grand  citoyen  ? 

Indemnité  pour  le  père  dont  le  fils  reste  à  Fécole  passé  dix  ans,  tel  serait  le 
juste  correctif  d'une  instruction  primaire  obligatoire  jusqu'à  Tadolescence. 

Reste  à  déterminer  la  forme  et  à  rechercher  le  montant  de  cette  indemnité. 

Dès  que  l'Etat  retient  à  l'école  des  enfants  qui  pourraient  gagner  leur  paia, 
son  obligation  est  toute  claire  :  c'est  ce  pain  qu*il  leur  doit,  là  du  moins  où  la 
famille  subirait  une  trop  lourde  charge  à  le  fournir  elle-même. 

On  se  récriera  sans  doute  sur  l'énormité  du  fardeau  qui  semble  imposé  à 
l'Eut. 

Quoi!  dira-tK)n,  du  pain  pour  plus  de  trois  millions  d'enfants  qui  ft^uenteot 
les  écoles  primaires?  Vous  n'y  songez  pas,  vraiment  :  ouvrez  donc  le  budget, 
et  vous  verrez  que  les  vivres-pain  de  514,000  hommes  seulement  ne  coûtent 
pas  moins  de  17  millions  <. 

Ces  chiffres  sont  exacts  ;  mais,  tout  en  partant  de  cette  donnée,  que  de  cir- 
constances faites  pour  atténuer  le  sacrifice  demandé  à  l'Etat  !  N'oublions  pas 
qu'il  s'agit  d'enfants  et  non  point  d'hommes  à  nourrir  :  que  parmi  ces  enfanta» 
ceux-là  seulement  ont  droit  au  pain,  qui  ont  plus  de  dix  ans  :  enfin  que  le 
nombre  des  rations  primaires  ainsi  réduit,  comporte  une  dernière  élimination 
encore  plus  importante,  celle  que  les  Conseils  municipaux  pourraient  pronoa- 
cer  à  l'égard  des  familles  réputées  capables  de  nourrir  leurs  enfants  à  l'école. 
Le  principe  et  le  mode  de  cette  réduction  est  écrit  déjà  dans  la  loi  du  28  juin 
i853  :  a  Seront  admis  gratuitement  dans  l'école  communale  ceux  des  élèves 
de  lacommuneque  lesConseilsmunicipauxaurontdésignés  comme  ne  pouvant 
payer  aucune  rétribution. 

Au  surplus,  il  est  un  document  qui  peut  nous  édifier  à  souhait  sur  l'im- 
portance financière  de  cette  mesure,  et  qui  contient  tous  les  détails  élémen- 
taires d'une  évaluation  assez  exacte.  Le  dernier  rapport  au  roi  sur  la  situa- 
tion de  l'instruction  primaire  en  1843,  porte  à  5,164,297,  le  nombre  des 
enfants  qui  fréquentent  les  écoles  primaires.  D'autre  part,  il  compte  environ 
600,000  enfants  qui  semblent  appartenir  par  leur  âge  à  l'instruction  primaire  et 
qui  sont  restés  jusqu'ici  étrangers  aux  écoles  :  de  ce  dernier  nombre  il  déduit  une 
moitié  qui  comprend  tous  les  enfants  de  familles  riches  ou  aisées,  élevés  dans 
la  maison  paternelle  et  de  là  dans  les  établissements  d'instruction  secondaire*. 
A  ce  compte  il  n'y  aurait  pas  plus  de  5,400,000  enfants  auxquels  s'applique- 
rait Tobligation  de  suivre  les  écoles.  —  Que  si  l'on  veut  arriver  de  ce  chiffre  à 
celui  des  élèves  qui  auraient  droit  à  l'indemnité  de  nourriture,  il  faut  recher- 
cher d'abord  quel  est  le  nombre  actuel  de  ceux  qui  sont  admis  gratuitement  et 
qui  seraient  seuls  investis  de  ce  droit  :  il  est  do  704,541  aux  termes  du  docu- 
ment déjà  cité  3.  Ajoutez-y,  si  l'on  veut,  les  500,000  enfants  désignés  plus  haut 
comme  ne  recevant  aujourd'hui  aucune  instruction  primaire;  retranchez  du 

«  Bmig^  des  dépmïset  de  18U ,  p.  606. 

*  Voir  ce  rapport,  p.  3S  et  33. 

*  Voir  p.  ia9|  iDème  document. 


RELATIONS  DU  TRAVAIL  AVEC  LE  CAPITAL.  ISI 

teU)  la  moitié  des  élèves  comme  inférieurs  à  l'âge  de  dix  ans,  et  vous  vont 
trouverez  en  présence  d'un  chiffre  de  500,000  enfants  seuls  admissibles  aux 
prestations  de  vivres. 

Que  le  sacriûce  délimité  de  la  sorte  soit  encore  considérable,  que  la  dépense 
ainsi  réduite  ne  laisse  pas  que  d'être  fort  onéreuse,  on  en  conviendra  sans 
peine  ;  mais  la  question  n'est  pas  là  :  il  faut  voir  si  Téducatiob  du  peuple  est 
trop  chère  à  ce  prix,  et  comparer  les  moyens,  si  dispendieux  qu'ils  soient,  à 
rimportance  de  la  fin  :  il  fiiut  voir  en  outre  si  le  fardeau  est  hors  de  proportion 
avec  celui  que  s'impose  la  communauté  au  profit  de  l'enseignement  secon- 
daire.— Or,  il  y  a  une  subvention  de  deux  millions  pour  les  collèges  communaux 
qui  n'ont  que  ^,000  élèves  '.  Comment  marchander  une  subvention,  fût-elle 
dix  fois  plus  forte,  aux  écoles  populaires  qui  comptent  leurs  élèves  par  mil- 
lions? 

Reste  une  objection  qui  s'en  prend  non  pas  au  montant,  mais  au  principe 
de  l'allocation. 

Fonder  sur  ces  bases  l'instruction  primaire,  c'est,  selon  quelques  esprits, 
uo  acquiescement  implicite  à  ces  théories  insensées  qui  investissent  l'État  de 
tous  les  biens  comme  de  tous  les  pouvoirs,  et  qui  Térigent  en  pourvoyeur 
de  tous  les  besoins,  en  dispensateur  suprême  de  toute  richesse  et  de  tout 
travail  ■. 

Accusation  peu  méritée.  —  Loin  de  nous  la  pensée  que  l'Ëtat  ait  le  droit  de 
tout  prendre  pour  s'acquitter  du  devoir  de  tout  faire. 

Il  y  a  cependant  certaine  portion  de  la  richesse  individuelle  que  l'État  s'ap- 
proprie  sans  scrupule  ;  tel  est  l'office  de  l'impôt.  H  y  a  certains  besoins  indi* 
viduels  qu'il  défraye  sans  conteste  :  tels  sont  ceux  auxquels  répondent  le 
prêtre ,  le  juge,  l'ingénieur  :  les  services  que  ces  fonctionnnaires  rendent  aux 
particuliers  constituent  autant  de  services  publics.  On  sait  de  reste  que  l'ad- 
ministration de  la  justice,  l'exercice  du  culte,  les  voies  de  communication 
sont  à  la  charge  de  la  communauté  tout  entière. 

C'est  à  ce  principe  seulement  que  l'on  fait  appel,  en  demandant  pour  l'in- 
struction primaire  gratuité  et  indemnité. 

n  y  a  des  sociétés  qui,  jusqu'à  un  ceriain  point,  laissent  aux  individus  le 
soin  et  la  charge  de  leur  culte,  de  leurs  routes  et  même  de  leur  justice. 
L'usage  de  la  voie  publique  n'est  pas  gratuit  en  Angleterre,  ni  celui  des 
églises  en  Amérique  :  et  l'on  se  souvient  du  temps  où  le  juge,  en  France, 
avait  ses  honoraires  ^. 

Tel  n*est  pas  ou  tel  n'est  plus  le  fait  de  la  société  française.  Il  n'en  est  pas 
qui  ait  porté  plus  loin  la  limite  de  ses  obligations,  et  qui  ait  pris  à  sa  chatge 

<  Voir  le  rapport  aa  roi  sar  la  situation  de  rinstruction  secondaire  en  1843. 

«  Les  subventions  communales ,  dit  M.  Villetnaf  n ,  s'élèvent  atijourd^hui ,  pour  303  col- 
lèges, i  1,997.738  fr.  :  les  collèges  ont  26,584  élèves.  » 

*  Voir  les  obsenations  de  M.  Horace  Say  sur  rinstruction  primaire,  consignées  dans 
un  Mémoire  remarquable  sur  radminislralion  delà  ville  de  Paris  {Journal des  économûtes, 
I.  rx,  p.  307.  ) 

\  [  >  Dans  son  curieux  chapitre  sur  les  dépenses  à  la  charge  dusouverain^  Ad.  Smith  parle 

I  I  avec  une  singulière  estime  des  Parlements  de  France,  où  les  épices  et  vacations  consti- 

taaieat  la  plus  grande  partie  des  émoluments  du  juge,  à  tel  point  qu*au  Parlement  de 
Toulouse,  par  exemple,  chaque  conseiller  ne  recevait  pas  plus  de  15d  livres  du  roi  à 
titre  d'appointements  fixes. 


l&î  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

plus  de  besoins  à  défrayer.  Ses  maximes,  à  cet  égard,  sont  loia  de  se  dé- 
meotir.  La  part  coosidérable  de  l'État  dans  Texécution  des  chemins  de  fer,  le 
casuel  du  prêtre,  si  vivement  critiqué,  et  celui  des  juges  de  paix,  aboli  depuis 
peu ,  voilà  les  marques  nouvelles  et  irrécusables  de  l'empire  et  du  crédit 
acquis  chaque  jour  à  Fintervention  de  TÉtat. 

A  coup  sûr,  il  y  a  là  une  base  de  justice  et  de  bon  sens.  On  a  pensé  sans 
doute  qu'il  n*y  aurait  plus  de  société,  si  certains  besoins  élémentaires  de 
l'homme  étaient  rationnés  au  gré  de  son  indigence  ou  de  sa  richesse;  si 
la  paix  de  la  conscience,  le  redressement  des  griefs  et  la  faculté  de  locomo- 
tion étaient  choses  vénales  et  tarifées. 

Utiles  et  sages  maximes,  nul  ne  sera  tenté  d'en  disconvenir.  Mais  alors,  com- 
ment fermer  les  yeuxsurle  complément  qu'elles  appellent?  Comment  nier  que 
l'instruction  primaire  n^ait  sa  place  marquée,  comme  service  public,  à  côté  de 
ceux  que  Ton  vient  d'énumérer  ?  Adoucir  et  épurer  les  mœurs  du  peuple  y 
étendre  et  rectifier  son  intelligence,  le  préserver  de  l'étioleroent  et  de  la  dégé- 
nération, n'est-ce  pas  chose  qui  touche  de  prés  à  la  sécurité  comme  à  la  gran- 
deur de  l'État,  et  qui  mérite  au  plus  haut  degré  ses  soins  et  ses  ^dota- 
tions? 

Y  a-t-il  un  plus  grand  péril  pour  la  société,  que  ces  masses  perdues 
d'ignorance  et  de  brutalité  qui  frémissent  à  sa  base?  un  plus  grand  in- 
térêt que  de  les  préparer ,  en  cultivant  leur  enfance ,  au  respect  de  la 
loi,  à  l'accomplissement  du  devoir  et  au  bon  usage  de  la  liberté? 

Nous  ne  voulons  pas  récriminer  :  nous  concevons  la  haute  importance  des 
cours  gratuits  de  l'enseignement  supérieur,  des  encouragements  destinés  aux 
sciences  et  aux  lettres,  de  ceux  même  qui  s'adressent  aux  arts  de  moindre 
considération.— Ces  dépenses,  ces  allocations  de  toute  sorte  nous  semblent 
parfaitement  motivées ,  et  celles  même  dont  pourraient  s'indigner  quelques 
esprits,  nous  n'aurions  garde  de  les  réprouver ,  car  elles  ont  le  mérite  d'entre- 
tenir dans  leur  fleur  certaines  qualités  exquises  et  déliées,  goût,  sensibilité, 
politesse,  élégance,  qui  sont  une  décoration  sociale  et  le  complément  voulu 
de  toute  civilisation  florissante. 

11  faut  cependant  le  reconnaître,  tout  cela  n'est  louable  et  salutaire  que 
comme  fragment  d'un  ensemble  complet  et  harmonieux,  où  même  part  est 
faite  aux  besoins  de  même  importance,  aux  plus  primitifs  conune  aux  plus 
raffinés,  où  les  sujets  d'élite  sont  appelés,  par  tous  les  secours  et  tous  les  sti- 
mulants, à  conquérir  la  plus  haute  perfection,  mais  aussi  où  nul  n'est  aban- 
donné à  l'abjection  de  l'esprit,  à  la  grossièreté  des  sentiments,  où  l'on  entend 
enfin  par  progrès  non-seulement  l'intensité,  mais  la  diffusion  des  lumières  et 
des  vertus. 

Quoi  !  la  subvention  de  l'Opéra  serait  une  charge  publique,  et  l'on  refiiserait 
ce  caractère  à  l'éducation  du  peuple  ?  La  place  du  riche  à  l'Opéra  serait  défirayée 
en  partie  par  la  conununauté  tout  entière,  et  celle  de  l'enfant  pauvre  sur  les 
bancs  de  l'école  resterait  à  la  charge  de  sa  famille? 

On  n'insistera  pas  sur  cette  insoutenable  anomalie.  Toutes  les  allocations 
d'encouragement  pour  les  arls  et  les  lettres,  l'assistance  des  bibliothèques, 
l'excitation  des  cours,  la  perspective  de  l'Institut ,  tout  cela  n'est  pas  de  trop 
pour  porter  à  leur  valeur,  pour  élever  à  l'état  de  types  certaines  natures  pri- 
vilégiées qui  doivent  poser,  comme  guides  et  modèles ,  au  faite  même  de  la 
société.  Mais,  aussi  bien,  c'est  trop  peu  pour  les  masses  qu'une  institution  pri- 


RELATIONS  DU  TRAVAIL  AVEC  LE  CAPITAL.  i&3 

maire  gratuite  par  exception,  et  qui  refuse  à  l'élève,  au  maître,  au  père,  tout 
ce  qui  pourrait  eu  faire  un  bienfait  sérieux  et  profond. 

Ainsi  tout  se  tient  et  se  justifie  dans  cette  réforme  de  l'instruction  primaire  ; 
Don>seulement  l'étendue  des  sacriflces,  qui  n*ont  rien  de  supérieur,  toute 
proportion  gardée ,  à  ceux  dont  on  subventionne  renseignement  secondaire, 
mais  encore  le  principe  même  de  ces  sacrifices,  identique  de  tout  point  à  celui 
qui  érige  en  services  publics,  en  charges  de  la  communauté,  en  dépenses  du 
souverain ,  la  satisfaction  de  certains  besoins  de  Tindividu,  primitifs  et  élé- 
mentaires. 

Nous  n'avons  pas  tout  dit;  un  dernier  aspect  de  la  question  reste  vague  et 
indécis.  C'est  un  progrés  en  soi  que  l'éducation  du  peuple  prolongée  et  com- 
plétée, on  n'en  saurait  douter,  mais  est-ce  bien  celui  qu'il  faut  pour  corriger 
les  fâcheuses  influences  du  régime  industriel? 

^^ous  le  dirons  tout  d'abord:  si  rinslruction  primaire,  telle  qu'on  vient  de 
lexpliquer,  avait  pour  unique  effet  d'élever  les  supériorités  naturelles  au 
rang  qui  leur  appartient,  1î  résultat  serait  incomplet  et  défectueux.  Il  n'y 
aurait  là  que  du  saint-slmonisme:  c'est-à-dire  beaucoup  pour  la  capacité,  rien 
pour  rhumanité.  Or  l'essentiel  n'est  pas  que  chacun  soit  à  sa  place,  mais  que 
la  demiare  place  soit  tenable,  puisque  c'est  un  homme  qui  l'occupe. 

N'oublions  pas  de  quel  point  nous  sommes  partis  à  la  recherche  d'un  palliatif. 

Abréviation  de  la  vie,  appauvrissement  de  la  race,  propagation  des  délits, 
tels  sont  les  faits  qui  éclatent  parmi  la  classe  ouvrière.  Le  principe  de  ces  faits, 
on  ne  peut  s'y  méprendre,  c'est  la  misare  et  le  vice,  qui  dérivent  enx-mémes 
de  l'industrie.  Nous  avons  expliqué  déjà  comment  elle  agit  ainsi  sur  le  sort  et 
le  caractore  du  travailleur. 

Sans  parler  de  son  entreprise  incessante  sur  le  taux  des  salaires,  elle  a  des 
choses  qui*  mettent  au  défi  la  prévoyance  et  l'épargne  ;  telle  est  l'instabilité 
des  salaires.  Elle  en  a  d'autres  qui  sont  d'insoutenables  épreuves  pour  l'ordre, 
la  tempérance  et  les  mœurs,  comme  l'agglomération  et  le  péle-méle. 

Plus  de  lumières  et  de  culture  donneront  plus  de  force  à  l'ouvrier  pour  avoir 
raison  des  unes  et  des  autres.  —  Non-seulement  les  hommes  supérieurs,  nés 
dans  cette  classe,  y  puiseront  de  quoi  monter  plus  haut,  mais  la  moyenne  des 
esprits,  mais  la  majorité  qui  doit  perpétuer  cette  classe,  y  gagnera  le  surcroît 
de  prudence  et  de  combinaison  dentelle  a  besoin  à  chaque  pas.  Ce  qu'elle 
verra  plus  nettement,  elle  le  pratiquera  plus  volontiers,  et  les  effets  dûment 
connus  d'une  conduite  déréglée,  du  salaire  gaspillé,  des  unions  précoces,  des 
mariages  trop  féconds,  n'en  auront  que  plus  de  chances  d'être  évités  et  neutra- 
lisés. —  Le  maître  aura  désormais  en  face  de  lui  un  ouvrier  plus  laborieux  et 
plus  économe,  c'est-à-dire  plus  capable  de  débattre  son  salaire,  et  de  se  suffire  en 
attendant  des  conditions  équitables.  Cet  ascendant  que  le  maître  exerce  sur  les 
les  vices  d'un  ivrogne,  sur  les  besoins  d'un  père  de  famille,  ces  avances  de  sa- 
laire qui  assurent  sa  domination  et  qu'a  si  justement  flétries  M.  Viliermé,  tout 
cela  lui  échap|)era,  le  jour  où  les  qualités  d'ordre  et  de  prudence  viendront  à 
Touvrier.  Que  si  le  travailleur  succombait  quelquefois  dans  cette  lutte  contre 
l'intermittence  des  salaires  et  contre  la  misère  qui  en  découle,  l'éducation  qu'd 
a  reçue  le  sauverait  au  moins  de  ces  conséquences  de  mortalité  et  de  dépravation 
qui  semblent  inhérentes  à  l'indigence.  Entré  dans  les  ateliers  à  Tàge  de  quinze 
ans  seulement,  il  ne  s'est  pas  étiolé  de  bonne  heure  dans  leurs  fatigues  et  leur 
insalnbriti^.   fJevi'^  dans  Ifts  notions  d'une   sainn  morale,  il  sera  moins  ac- 


1&4  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

cessible  aut  suggestions  souvent  criminelles  de  la  misère  et  du  désespoir. 

Voilà  l'éducation,  voilà  le  précepte  que  la  société  doit  au%  classes  laborieuses, 
et  qui  figure  au  premier  rang  dans  le  programme  de  ses  obligations  envers  le 
travailleur.  Quelques-uns  penseront  peut-être  que,  cela  fait,. la  société  est 
quitte  de  tout  devoir,  et  que  le  travailleur,  ainsi  prémuni,  peut  être  livré  à 
ses  œuvres  et  à  sa  destinée;  que  le  bien-être  et  la  souffrance  seront  la  juste 
sanction  de  son  obéissance  ou  de  ses  infractions  aux  lois  dont  il  a  été  dûment 
instruit.  Ce  n*est  pas  ainsi  que  nous  comprenons  cette  sanction,  invoquée  plus 
haut  comme  le  complément  de  Fintervention  sociale.  Il  n*y  a  pas  que  l'ouvrier- 
qui  soit  sujet  à  des  règles  et  qui  doive  porter  la  peine  de  leur  oubli  ;  à  côté  des 
principes  qui  lui  font  un  devoir  de  Tépargne  et  de  la  prévoyance,  il  y  a  eeiix 
qui  imposent  au  mattre  la  modération  et  l'équité  envers  ses  semblables  atta- 
chés à  la  même  œuvre  dans  des  conditions  précaires  et  subalternes. 

Or,  nous  l'avons  constaté  à  plus  d'une  reprise,  il  n'y  a  rien  de  plus  certain 
que  la  méconnaissance  et  la  violation  de  ces  principes;  c*est  donc  là  que  doit 
porter  la  peine,  la  sanction  ;,et  la  forme  la  plus  douce  qu'elle  puisse  revêtir  est 
celle  d'une  réparation  pour  les  maux  inhérents  à  la  loi  violée. 

La  nature  du  grief  ne  saurait  laisser  de  doute  sur  le  redressement  qu'il  com- 
porte. A  rintermittence  des  travaux  de  l'industrie  privée,  à  l'insécurité  dont 
elle  frappe  le  travailleur,  aux  chômages  qui  accompagnent  souvent  le  débat 
des  salaires,  le  correctif  qu'il  faut,  c'est  l'assistance  des  ateliers  de  travaux 
publics.  Le  moyen  n'est  pas  neuf;  mais  jusqu'à  présent  il  a  été  une  charge 
pour  les  communes,  un  expédient  pour  les  crises.  Il  lui  manque  de  prendre 
un  caractère  plus  régulier,  plus  légal ,  et  de  se  faire  défrayer  par  qui  de 
droit. 

L'industrie  (d'où  vient  presque  tout  (e  mal)  doit  supporter  seule  les  frais  de 
ce  correctif.  C'est  dire  qu'ils  doivent  peser  sur  les  patentés,  représentants  de 
rinduslrie  aux  yeux  du  fisc,  et  spécialement  sur  ces  catégories  que  le  compte 
général  de  l'administration  des  finances  a  groupées  sous  le  nom  d'étohUssements 
industriels.  Là  se  rencontrent  les  fabricants  à  métier,  les  filateurs  de  laine  et 
de  coton,  les  entrepreneurs  de  moulins  à  soie,  les  fileursde  cocons,  les  impri- 
meurs d'étoffes,  les  tanneurs,  les  manufacturiers  de  produits  chimiques,  les 
entrepreneurs  de  fonderies,  de  forges,  de  verreries,  d'aciéries,  de  blanchisse- 
ries, de  papeleries  *,  etc.  C'est  bien  là  qu'il  faut  demander  les  centimes  addi- 
tionnels destinés  à  l'assistance  des  classes  ouvrières. 

Classés  comme  dépense  obligatoire  du  département,  votés  par  les  conseils- 
généraux,  employés  sous  leur  contrôle,  placés  sur  les  fonds  publics  dans  les  an- 
nées qui  n'en  comportent  pas  l'emploi,  ils  constitueraient  la  dotation  du  travail, 
la  providence  des  crises. 

Craindrait-onde  surcharger  ces  diverses  catégories  de  patentés?  Mais  sur 
les  44  millions  dont  se  compose  l'impôt  des  patentes,  elles  n'en  payent  que  5, 
ce  qui  ^ait  pour  chacun  de  ces  contribuables  une  cote  moyenne  de  8  fr. 

Toutes  les  catégories,  toutes  les  classes  du  tarif  des  patentes,  excepté  deux, 
ont  une  moyenne  d'impôt  supérieure  à  cette  cote  de  la  haute  industrie  et  des 
grands  capitalistes'. 

•  Voir  ta  lof  du  !•'  brumaire  an  VII ,  arl.  33. 

*  Voir  MM.  Macarel  et  Boulatignier ,  De  la  fortune  pubUgue,  t.  III,  p.  501.  —  Voir  le 
budget  de  lSH,p.  67. 


RELATIONS  DU  TRAVAIL  AVEC  LE  CAPITAL.  i&6 

Serait-ce  par  hasard  une  anomalie  que  des  centimes  ajoutés  à  une  seule 
branche  des  contributions  directes  ? 

Rien  de  moins  exact.  Le  budget  des  recettes  fait  foi  de  centimes  additionnels 
qui  ne  grèvent  que  certaines  de  ces  contributions.  Tels  sont,  par  exemple,  ceux 
qui  pourvoient  aux  dépenses  ordinaires  des  départements ,  aux  dépenses  facultatives 
€futUiié  départementale f  aux  dépenses  du  cadastre.  L'impôt  des  patentes  est 
exempt  de  cette  addition,  qui  ne  pèse  que  sur  les  contributions  foncières, 
personnelles  et  mobilières.  Comment  dès  lors  pourrait-il  se  plaindre  d'une  sur- 
taxe justifiée  par  ce  précédent,  et  compensée  par  cette  faveur? 

Nous  opposera-t-on  que  la  ressource  est  insuffisante  pour  la  fin  qu^on  se 
propose;  que  la  surcharge  de  certaines  patentes,  fût-elle  de  deux  millions, 
ne  pourrait  rien  pour  l'adoucissement  d'une  crise  ;  qu'il  faudrait  ici  des 
francs  et  non  des  centimes  additionnels? 

L'objection  est  fort  naturelle.  Mais  nous  rappellerons,  à  ce  propos,  des  faits 
d'une  incontestable  autorité,  qui  se  sont  passés  à  Lyon  pendant  l'hiver  désas- 
treux de  i857.  Avec  120,000  francs,  un  administrateur  habile  ^  a  su  préserver 
de  la  faim  et  de  la  révolte  une  population  qui  arrivait  aux  dernières  limites 
du  désœuvrement  et  de  la  misère.  Il  ne  lui  en  a  pas  fallu  davantage  pour  ou- 
vrir des  ateliers  de  travaux  publics  à  tout  ce  qui  souffrait  des  angoisses  de  la 
crise  ou  de  la  rigueur  de  la  saison.  Mémorable  exemple  d'une  grande  charité 
foite  à  peu  de  frais  ! 

On  a  vu  là  tout  le  bien  qui  est  possible  avec  de  faibles  ressources  quand  elles 
sont  aux  aiains  d'une  autorité  intelligente,  dune  initiative  forte  et  dévouée 
qui  provoque  le  concours  de  toutes  les  lumières  et  de  toutes  les  sympathies. 
N'oublions  pas  d'ailleurs  que  les  années  de  crises  auraient  pour  elles  les  fonds 
laissés  sans  emploi  par  les  années  normales,  et  que  les  économies  faites  dans 
les  temps  ordinaires  viendraient  en  aide  aux  temps  de  chômages  et  de  détresse. 

Tel  est  le  couronnement  désirable  des  bienfaits  de  l'instruction  populaire  : 
vainement  aurait-elle  des  préceptes  de  prévoyance,  de  calcul,  d'économie  ;  il 
y  a  des  époques  désastreuses  qui  no  se  laissent  ni  pressentir  ni  conjurer  ;  il  y 
a  des  pauvres  d'esprit  incapables  de  concevoir  et  de  pratiquer  ces  enseigne- 
ments. La  surtaxe  des  patentes  serait  le  fonds  de  secours  alloué  à  ces  souffran- 
ces et  à  ces  incapacités. 

DUPONT  WHITE. 


*  Voir  dans  M.  Villermé  le  délail  dos  mesures  prises  à  Lyon,  en  1837,  détail  dont 
H. Rivet,  préfei  du  Bhône  à  cette  époque,  nous  a  lui-même  conlirmé  rexaclilude  (t.  II  , 
p.  m  ). 


15G  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 


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QUESTION 


DE 


L'ADMISSION  EN  FRANCHISE  DES  FERS 

POUR  LES  CONSTRUCTIONS  NAVALES. 

Rapport  de  I.  Docos,  dépalé  de  la  Gironde,  ao  Cooseil  général  dn  coBnerce. 


Messieurs,  vous  êtes  appelés,  par  M.  le  ministre  de  Pagriculture  et  du  commerce,  à 
donner  votre  avis  sur  les  questions  suivantes  :  1»  Faut-il,  dans  Pintérèt  de  notre 
marine  et  de  nos  relations  commerciales,  admettre  en  franchise  ou  à  des  droits  ré- 
duits les  tôles  et  cornières  nécessaires  à  la  construction  des  navires?  Si  Favis 
est  afïirmatif ,  2'*  Faut-il  borner  Fimmunité  aux  navires  employés  à  la  navigttioD 
internationale  et  seulement  à  ceux  qui,  par  leur  tonnage,  sont  présumés  être  plus 
spécialement  destinés  à  cette  navigation?  Faut-il  l'accorder  à  tous  sans  distinction? 
S*"  Fuut-il  retendre  même  aux  bâtiments  de  cabotage,  avec  ou  sans  limitation  de  ton- 
nage ?4*>  Y  aurait-il  lieu  d'accorder  une  prime  de  15  fr.  par  100  kilogrammes  aux 
fers  indigènes  qui  entreraient  dans  la  construction  de  nouveaux  bâtiments?  Vous 
avez  immédiatement  compris,  messieurs,  toute  Pimportance  de  ces  questions. 
Vous  avez  voulu  qu'un  premier  déliât  éclairât  le  choix  qui  a  été  fait  de  la  Commission 
chargée  de  leur  examen,  afin  que  le  projet  de  résolution,  qui  doit  vous  être  soumis 
par  elle,  vous  offrît  la  double  garantie  d'une  étude  approfondie  et  d'une  appréciation 
impartiale.  Déjà  une  discussion  générale  a  eu  lieu  dans  le  sein  des  trois  Conseils  réunis 
présidés  par  M.  le  ministre,  et,  sous  ce  rapport,  on  peut  dire  que  les  éléments  d'in- 
struction ne  nous  ont  pas  manqué. 

Nous  venons  aujourd'hui  vous  présenter  le  résultat  de  notre  travail.  La  solution 
des  diverses  questions  que  nous  avons  exposées  plus  haut,  entraine  l'examen  des 
quatre  propositions  que  voici  : 

La  situation  de  notre  marine  èxige-t-elle  impérieusement  un  témoignage  éclatant 
de  la  sollicitude  du  gouvernement  et  des  Chambres?  La  mesure  indiquée  aura-t-elle 
des  résultats  utiles  et  réellement  efficaces?  L'industrie  métallurgique  est-elle  fondée 
dans  les  résistances  qu'elle  oppose?  Y  a-t-il,  en  France,  de  grands  intérêts  qui  soient 
engagés  dans  la  question,  et  ({ui  se  joignent  au  commerce  maritime  pour  réclamer 
l'introduction  des  fers  étrangers  en  franchise  de  droits?  Il  semble ,  messieurs, 
après  les  graves  débats  auxquels  vous  vous  êtes  déjà  livrés,  qii  il  serait  superflu 
d'arrêter  longtemps  votre  attention  sur  les  souffrances  réelles  et  profondes  de 
notre  commerce  maritime.  Nous  avons  constaté,  avec  une  sorte  de  satisfaction 
douloureuse,  qu'il  y  a,  sur  ce  point,  unanimité  de  sentiments  dans  le  sein  des 
trois  Conseils.  Tous  les  trois  reconnaissent  et  proclament  que  les  plaintes  de  nos 
ports  attestent  un  mal  véritable,  et,  si  Ton  difïïre  d'avis,  ce  n'est  plus  désormais  sur 
la  gravité  de  la  souffrance,  mais  bien  seulement  sur  le  choix  ou  l'efficacité  du  remède 
(pii  doit  lui  être  appliqué.  Les  défenseurs  naturels  de  l'industrie  des  fers  déclarent 


QUESTION  DE  L'ADMISSION  EN  FRANCHISE  DES  FERS.       167 

eux-niémes  que  la  situation  actuelle  de  notre  marine  doit  exciter  au  plus  haut  point 
toutes  les  préoccupations  des  pouvoirs  publics.  Nous  les  avons  entendus,  dans  leurs 
discours.  Insister  avec  nous  sur  Findispensable  nécessité  d'une  réforme. 

Toutefois,  messieurs,  nous  ne  devons  pas  nous  borner  à  la  simple  constatation  de 
ruoanimité  de  notre  opinion.  Notre  mission  nous  fait  une  loi  d'avertir  le  gouverne-» 
ment  et  les  Chambres,  et  c'est  précisément  parce  qu'il  y  a  accord  parfait  entre  les 
trois  Conseils  que  notre  avertissement  doit  être  appuyé  par  les  démonstrations  et  les 
preuves  les  plus  explicites.  La  plupart  des  chiffres  que  nous  allons  vous  soumettre 
ont  déjà  passé  sous  vos  yeux  ;  mais  il  ne  s'agit  pas  de  vous  éclairer  vous-mêmes,  et 
si  vous  tenez  à  dissiper  les  derniers  doutes  qui  peuvent  exister  encore,  vous  n'hési- 
terez pas  à  nous  accorder  quelques  instants  de  votre  attention. 

Oq  peut  se  rendre  compte  de  la  situation  de  notre  marine  marchande  par  l'état  de 
son  matériel  et  par  le  mouvement  de  son  commerce  extérieur. 

Voici,  d'après  les  documents  officiels,  quel  est  notre  effectif  actuel  : 

Nous  possédons  (à  la  fin  de  1844)  15,679  navires  de  commerce  jaugeant  ensemble 
6CU,637  tonneaux.  En  1830,  le  nombre  de  nos  bâtiments  s'élevait  à  14,832  jaugeant 
689,388  tonneaux.  Dans  l'espace  de  quatorze  années,  comprenant  une  longue  période 
de  paix,  durant  laquelle  toutes  les  industries  de  la  France  ont  prospéré  et  grandi,  nous 
avons  perdu  1,175  navires  et  une  capacité  de  84,951  tonneaux. 

n  est  vrai  que  M.  le  ministre  du  commerce  a  essayé,  dans  ses  notes,  d'atténuer 
rimpression  de  ce  premier  résultat.  «  Pour  avoir  des  termes  de  comparaison  égaux, 
nous  dit-il,  il  faudrait  tenir  compte  de  la  réduction  légale  de  15  pour  100  que  la  nou- 
velle formule  de  jauge,  établie  par  l'ordonnance  du  18  novembre  1857,  a  fait  subir  au 
tooDage  officiel.  Ces  15  pour  100  étant  ajoutés  au  chiffre  actuel  du  tonnage,  on  ob- 
tiendrait une  légère  augmentation.  Il  est  certain,  en  outre,  que  l'administration  a 
porté  comme  éteints  en  1840  seulement  un  assez  grand  nombre  d'embarcations  et  de 
navires,  qui  avaient  figuré  jusque-là  sur  les  registres,  bien  qu'ils  fussent  depuis  long- 
temps hors  de  service.  En  somme,  ajoute  M.  le  ministre,  on  peut  dire  que  de|»uis 
dix-huit  ans  l'efTectif  est  resté  à  peu  près  le  même.  • 

Nous  reconnaissons  qu'il  est  juste  de  tenir  compte  des  deux  causes  accidentelles 
qu'invoque  M.  le  ministre;  mais  nous  ne  pouvons  cependant  pas  admettre  avec  lui 
que  notre  efifectif  soit  depuis  dix-huit  ans  demeuré  à  peu  près  le  même. 

Il  s'est  opéré  dans  cet  effec4if  une  transformation  successive,  qui  atteste  combien 
nos  pertes  sont  réelles,  nonobstant  les  motifs  d'atténuation  que  l'on  produit  :  nos  na- 
vires d'un  fort  tonnage  ont  été  remplacés  par  des  b.^timents  d'une  capacité  moindre. 
Le  nombre  des  petites  barques  s*est  à  peine  soutenu  ;  celui  des  trois-màts  a  sensible- 
ment diminué. 

Voici  quelques  indications  bien  significatives  de  l'espèce  de  révolution  qui  s'est 
opérée  depuis  1827  jusqu'en  1844  : 

En  1827,  nous  possédions  trois  navires  de  800  tonneaux,  et  six  de  700;  nous  n'en 
possédons  plus  un  seul  aujourd'hui. 

Il  existait  deux  navires  de  600  tonneaux,  il  ne  nous  en  reste  plus  qu'un. 

Les  navires  de  500  à  600  tonneaux  s'élevaient  à  treize,  nous  n*en  avons  plus  que 
six. 

Ceux  de  400  à  500  tonneaux  étaient  au  nombre  de  trente-huit,  ils  se  réduisent  à 
trente-trois. 

Nous  avions  185  navires  de  500  tonneaux,  et  570  de  200  ;  les  premiers  sont  réduits 
à  179  ;  les  seconds  à  455. 

Les  navires  de  100  à  200  tonneaax  ont  eux-mêmes  éprouvé  une  réduction  notable. 
Il  en  existait  1,557;  il  n'y  en  a  en  ce  moment  que  1,275.  Enfin,  pour  compléter  ce 
tableau  comparatif,  disons  que  nos  petites  barques  de  50  tonneaux  et  au-dessous,  qui 


]&S  JOURNAL  D£S  ÉCONOMISTES. 

s'élevaient  au  nombre  de  9,475,  ne  dépassent  pas  aujourd'hui  celui  de  8,900  K 
Est-il  maintenant  difficile  d'apprécier  la  cause  et  la  conséquence  de  cet  abaissement 
progressif  dans  le  tonnage  de  notre  effectif  maritime? 

La  cause  se  trouve  tout  entière  dans  la  diminution  de  nos  grandes  opérations  loin- 
taines qui  exigeaient  de  vastes  tonnages  et  de  forts  capitaux.  La  conséquence  ressort 
aisément  ;  noire  navigation  marchande,  repoussée  de  tous  les  principaux  centres  de 
consommation  ou  de  production  du  monde,  ne  peut  plus  supporter  la  ooncurreoce 
des  nations  rivales  et  tend  incessamment  à  se  circonscrire  dans  les  lieux  dont  une  lé- 
gislation exccptionuelle  lui  garantit  rapprovisionnemeot  exclusif. 

Ce  sont  là  de  graves  symptômes.  Voilà  nos  grandes  opérations  du  Pérou,  de  Tlnde, 
du  Bengale,  de  TAmérique,  de  TOcéanie,  cédant  peu  à  peu  la  place  à  des  expéditions 
d'une  importance  beaucoup  moindre,  et  la  navigation  commerciale  de  la  France  se 
restreignant  graduellement  aux  besoins  de  son  cabotage,  de  ses  pèches,  de  ses  colo- 
nies et  de  l'Algérie. 

Nous  venons  de  prononcer  le  nom  de  l'Algérie  ;  nous  devons  nous  y  arrêter  un 
instant.  Assurément,  nous  sommes  disposés  à  reconnaître  que  le  service  des  appro- 
visionnements de  notre  armée  et  dea  populations  européennes  que  notre  conquête  a 
condtiitesen  Afrique,  a  concouru  à  la' construction  d'un  nombre  assez  considéral>le 
de  barques  de  petites  dimensions  ;  mais  si  cette  conquête  n'avait  pas  été  entreprise, 
à  quel  chiffre  s'élèverait  aujourd'hui  la  réduction  de  nos  navires  et  de  notre  tonnage 
général?  Une  cause  fortuite  nous  fournit  une  espèce  de  compensation  qui  ne  nous 
permet  pas  d'apprécier  dans  toute  son  étendue  la  décroissance  du  commerce  extérieur 
auquel  nous  avions  part  avant  la  prise  de  possession  de  l'Algérie,  et  si  cette  compen- 
sation, bien  imparfaite,  ne  nous  avait  pas  été  donnée,  combien  ne  serions-nous  pas 
frappa  davantage  de  la  réduction  générale  de  notre  mouvement  maritime  !  Ajoutons 
que  c'est  seulement  depuis  la  conquête  de  l'Algérie  que  notre  navigation  à  vapeur  a 
pris  un  certain  développement,  et  que  cette  nature  de  navigation  multiplie  beaucoup 
le  nombre  des  voyages,  sans  augmenter  en  réalité  le  mouvement  maritime. 
Mais  poussons  plus  loin  nos  investigations. 

Voici  le  mouvement  de  la  navigation  réservée  et  de  concurrence  de  la  France,  de 
1825ài8i4: 

Nos  importations  par  navires  français  étaient,  en  1825,  de    565,i8<î  tonneaux. 

ïlïes  ont  été,  en  1844,  de 679,066 

Le  rapport  de  ces  deux  chiffres  n'a  pas  doublé  ;  il  e^  comme  i 00  est  à  188. 
Nos  importations  par  navires  étrangers  étaient,  en  1825,  de    41 4,670  tonneaux. 

Elles  se  sont  élevées,  eu  1844,  à 1,557,789 

Le  rapport  de  ces  deux  chiffres  a  plus  que  triplé  ;  il  est  comme  100  est  à  327. 
Nos  exportations  par  navires  français  étaient,  en  1825,  de    376,135  tonneaux. 

Elles  sont  aujourd'hui  de 577,032 

L'augmentation  est  donc  de  200,897. 
Nos  exportations  par  navires  étrangers,  qui  étaient  de. . . .     400,440  tonneaux. 

s'élèvent  maintenant  à 674,101 

L'augmentation  est  de  273,661 . 
L'avantage  reste  donc  encore  au  pavillon  étranger. 
Enfin  le  mouvement  réuni  de  nos  entrées  et  de  nos  sorties,  par  pavillon  fran- 
çais, occupait,  en  1825,  une  jauge  de 741 ,321  tonneaux. 

,    Ce  mouvement  s'est  élevé,  en  1844,  à 1 ,256,098 

Le  rapport  est  comme  100  est  à  169,  moins  du  double. 


*  H  n'y  a  que  les  navires  de  50  à  60  tonneaux  dont  le  nombre  ait  un  peu  augmenté. 
Nousi^'en  avio|)>  que  1,110,  nousCQ  (K)sseclunb  aujourd'hui  1,353. 


QUESTION  DE  ÎMDMISSION  EN  FRANCHISE  DES  FERS.      159 

Nos  entrées  et  nos  sorties  réunies,  par  pavillon  étranger,  8*élevaieDt,  en  1825, 

à 815,410  tonneaux. 

Elles  sont,  en  1844,  de 2,802,611 

Le  rapport  est  comme  100  est  à  342,  plus  du  triple. 

Od  voit,  d'après  ces  chiffres  officiels,  que,  depuis  vingt  ans,  le  commerce  maritime 
■aiiooai  dispute  péniblement  Papprovisionnement  de  la  France  aux  navires  étran- 
gers, et  que,  dans  cette  lutte  inégale,  l'avantage  demeure  toujours  au  pavillon  des 
puissances  rivales.  Non-seulement  la  marine  étrangère  envahit  notre  propre  marché; 
OMIS  encore,  si  la  loi  de  progression,  qui  la  favorise,  continue  à  prévaloir,  on  peut,  dès 
œ  moment,  pressentir  Fépoque  à  laquelle  elle  sera  entièrement  substituée  à  la  nôtre. 

Pendant  que  cette  substitution  suit  sa  tendance  progressive,  que  se  passe-t-il  chez 
les  autres  peuples  maritimes?  Nous  possédons  quelques  indications  officielles  du  mou- 
vement commercial  par  mer  de  TAngleterre  et  des  États-Unis  : 

Eo  1850,  TAngletenre  possédait  ^5,721  navires,  jaugeant  2,531,819  tonneaux.  Elle 
eo  possède  (en  1843)  30,983,  jaugeant  3,588,387  tonneaux. 

Augmentation  :  7,262  navires,  1,056,568  tonneaux. 

Les  États-Unis  avaient,  en  1830,  un  tonnage  de  1,191,770  tonneaux.  Ils  en  ont  un, 
eo  1843,  de  2,158,603  tonneaux. 

Augmentation  :  966,833  tonneaux. 

Ainsi,  messieurs,  pendant  que  le  mouvement  maritime  de  la  France  s*est  affaibli, 
4epuis  1830,  de  1,173  navires  et  de  85,000  tonneaux,  celui  de  rAngleterre  s*est 
augmenté  de  7,262  navires  et  d'un  million  de  tonneaux  ;  celui  des  Étals-Unis  a  reçu 
uae  impulsion  ascensionnelle  plus  active  encore. 

Nous  en  avons  assez  dit  sur  ce  point. 

Serons-nous  obligés  maintenant  d'interroger  les  résultats  spéculatifs  et  commer- 
ciaux de  nos  opérations  maritimes  proprement  dites,  pour  apprécier  davantage  l'état 
de  langueur  et  de  décroissance  de  notre  marine  marchande?  Nous  en  appelons,  sur  ce 
point,  à  la  bonne  foi  et  à  la  loyauté  des  négociants  eux-mêmes.  Ne  voyons-nous  pas 
DOS  plus  fortes,  nos  plus  anciennes  maisons  des  ports  renoncer  aux  expéditions  loin- 
taines et  ne  plus  vouloir  courir  les  chances  de  l'armement  de  long  cours  ?  Nos  cargai- 
sons pour  nos  colonies  elles-mêmes  tendent  chaque  jour  à  s'alimenter  presque  ex- 
clusivement par  de  petits  chargeurs  appelés  pacotilleurs,  et  la  plupart  de  nos 
armateurs  préfèrent  utiliser  leurs  navires  en  les  donnant  à  fret,  que  de  les  charger 
avec  leurs  propres  capitaux,  tant  ils  sont  convaincus  à  l'avance  que  le  résultat  de 
leurs  opérations  ne  leur  promet  que  de  la  perle. 

M.  le  ministre  nous  dit  que  le  nombre  de  nos  navires  a  diminué,  parce  qu'en  1840 
osa  rayé  des  registres  officiels  les  barques  qui  étaient  hors  de  service.  Nous  avons  la 
conviction  profonde  que,  si  un  grand  et  prompt  remède  n'est  pas  apporté  à  notre 
commerce  maritime,  il  faudra  avant  longtemps  compter  sur  une  réduction  plus  forte 
encore,  parce  que,  d'une  part,  il  y  a  dans  nos  ports  beaucoup  de  navires  qui  servaient 
en  1840  et  qui  ne  pourront  plus  être  utilisés  bientôt,  et  que,  d'autre  part,  les  con- 
structions nouvelles  ne  compensent  pas  les  démolitions  qui  s'opèrent  de  jour  en  jour. 

Tels  sont,  messieurs,  les  tristes  faits  qu'il  était  de  notre  devoir  de  placer  sous  vos 
yeux.  Nous  les  avons  exposés  avec  une  sévère  et  rigoureuse  exactitude.  Le  grand  in- 
térêt national  qui  nous  préoccupe,  quelque  pressant  qu'il  soit,  ne  nous  a  entraîné  ni 
à  des  exagérations  de  chiffres,  ni  à  des  amplifications  de  langage.  Dans  quelques  in- 
stants, nous  essayerons  de  vous  démontrer  qu'il  y  a  pour  vous  une  impérieuse  néces- 
sité à  rédtmer  des  réformes.  Permettez-nous  en  attendant  de  remonter  à  la  source  du 
mal.  C'est  dans  l'appréciation  des  causes  que  nous  tenterons  de  trouver  le  remède. 

Aucun  pays  ne  doit  prétendre  à  un  commerce  maritime  considérable  sans  l'accom- 
pKssemeut  des  trois  conditions  fondamentales  suivantes  :  il  lui  faut  la  lil)erté  des 
mouvemenU .,  et  nombreux  éléments  de  transports;  une  navigation  |)eu  coûteuse. 


ItfO  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

Quelles  que  soient  l'intelligence  de  ses  habitants  et  la  fécondité  de  son  sol ,  quels  que 
puissent  être  les  avantages  de  sa  situation  géographique  et  la  richesse  de  ses  capi- 
taux, si  des  restrictions  exagérées  et  des  prohibitions  absolues  interdisent  à  ses  navi- 
res de  se  livrer  au  transport  des  productions  encombrantes ,  si  elles  leur  ferment 
radicalement  la  plupart  des  marchés  du  glolie,  son  mouvement  par  mer  demeurera 
circonscrit  dans  d'étroites  limites,  et  malgré  son  activité  maritime,  qui  le  pousse  aux 
entreprises  lointaines,  il  succombera  dans  ses  efforts  stériles  et  tentera  vainement  de 
soutenir  la  concurrence  de  ses  rivaux. 

11  n'entre  point  dans  notre  intention  de  nous  livrer,  à  l'occasion  d'une  question  spé- 
ciale ou  accidentelle,  à  la  critique  du  système  général  qui  régit  le  commerce  extérieur 
de  la  France.  Tel  n'est  pas  notre  droit,  et  nous  n'avons  pas  d'ailleurs  la  mission  de 
le  faire.  Qu'il  nous  soit  permis  seulement  de  constater  que  notre  lé^slation  écono- 
mique ap|K)rte  les  plus  dures  entraves  au  développement  de  notre  mouvement  exté- 
rieur. Dans  rintérèt  de  notre  production  nationale,  nous  repoussons  de  nos  ports  les 
productions  similaires  des  peuples  étrangers;  dans  l'intérêt  de  nos  colonies,  nous 
nous  refusons  à  la  consommation  et  conséquemment  au  transport  des  denrées  tropi- 
cales des  autres  colonies  qu'elles  fournissent  elles-mêmes  ;  nous  considérons  notre 
propre  marché  comme  le  seul  ouvert  à  Técoulement  des  produits  de  notre  sol,  de  no- 
tre industrie  et  de  nos  manufactures.  Nous  ne  voulons  |K)int  admettre  les  nations 
étrancères  à  l'échange  de  ces  produits;  quand  nos  colonies  elles-mêmes  ne  rencon- 
trent plus  dans  nos  ports  les  prix  rémunérateurs  dont  elles  ont  besoin  et  que  leur 
dispute  une  denrée  métropolitaine,  il  y  a  parmi  nous  des  hésitations  et  des  retarde- 
ments  qui  aggravent  leur  malaise  et  mettent  quelquefois  en  question  leur  existence 
même. 

C'est  ainsi  que  pour  favoriser  la  production  de  nos  fers,  de  nos  houilles,  de  nos 
céréales,  de  nos  huiles,  de  nos  machines,  de  nos  laines,  nous  ne  recevons  ni  les  fers, 
ni  les  houilles,  ni  les  céréales,  ni  les  huiles,  ni  les  machines,  ni  les  laines  de  l'étran- 
ger. C'est  ainsi  que,  pour  protéger  la  condition  artificielle  de  nos  colonies,  nous  ne 
voulons  pas  admettre  davantage  les  sucres  du  Brésil  et  des  îles  espagnoles,  qui  sont  si 
alK>udants  et  si  peu  coûteux. 

Encore  une  fois,  il  n'est  pas  dans  notre  dessein  de  rechercher,  en  ce  moment,  si  un 
pareil  système  se  concilie  avec  les  véritables  intérêts  de  la  France.  C'est  là  une  vaste  et 
difficile  question  qui  ferait  naître,  nous  le  savons,  dans  le  sein  même  du  Conseil  du 
commerce,  des  controverses  et  des  luttes  que  nous  voulons  éviter  ;  mais  reconnaissons 
au  moins,  en  nous  plaçant  au  point  de  vue  qui  nous  occupe  spécialement,  qu'il  y  a 
contradiction  manifeste  entre  la  prétention  (|ui  veut  tout  produire  et  tout  consommer, 
et  la  prétention  qui  veut  accroître  les  transports  maritimes  par  le  développement  du 
commerce  extérieur. 

11  y  a  donc  là,  messieurs,  une  première  cause  de  l'infériorité  et  de  la  décroissance 
de  notre  marine  marchande.  L'Angleterre  possède  les  plus  magnifiques  colonies  du 
monde.  Le  foyer  de  sa  production  s'alimente  sans  cesse  par  les  besoins  de  ses  innom- 
brables consommateurs.  Les  États-Unis  se  sont  faits  les  facteurs  de  l'univers  entier. 
I^  France  a  peu  de  possessions  coloniales  ;  ses  navires  ne  peuvent  être  les  facteurs 
d'aucun  peuple.  Ne  nous  étonnons  donc  point,  sous  ce  rapport,  si  le  nombre  des  na- 
vires anglais  et  américains  s'accroît  incessamment,  si  le  chiffre  des  nôtres  se  réduit 
chaque  jour. 

D'ailleurs,  messieurs,  nous  voudrions  en  vain  nous  le  dissimuler,  en  outre  des  liens 
étroits  que  la  législation  de  la  France  impose  à  notre  navigation  extérieure,  la  loi 
même  de  notre  constitution  géologique  nous  fait  subir  des  privations  naturelles  qui 
sont  pour  notre  marine  une  c^iuse  nouvelle  d'appauvrissement.  Les  principaux  élé- 
ments de  transport  nous  manquent  complètement.  L'Angleterre  possède  des  fers, 
dcj»  bouilles,  des  m^chioes,  qui  sont  le:^  matièrei»  les  pluj»  encombrantes,  La  Russie 


QUESTION  DE  L'ADMISSION  EN  FRANCHISE  DES  FERS.       161 

peut  alimenter  TEurope  entière  de  ses  blés,  de  ses  lins,  de  ses  chanvres,  de  ses  mé- 
taux ;  d'autres  peuples  navigateurs  du  Nord  ont  leurs  bois  de  construction.  Les  États- 
Unis  produisent  abondamment  des  cotons,  des  tabacs  et  des  merrains.  Ce  sont  là  de 
précieux  aliments  de  fret,  qui  forment,  en  quelque  sorte,  la  base  constitutive  d'une 
marine  marchande. 

La  France  n'est  malheureusement  pas  aussi  favorisée  ;  ses  matières  encombrantes 
sont,  pour  la  plupart,  moins  abondantes  que  celles  des  nations  voisines,  et  leur  prix 
est  trop  élevé  pour  en  permettre  l'exportation.  La  nature  lui  a  cependant  donné  deux 
productions  sans  rivales  dans  le  monde,  ses  vins  et  ses  eaux-de-vie  ;  mais  nous  sa- 
vons par  suite  de  quelles  combinaisons  elles  sont  repoussées  l'une  et  l'autre  d'un 
grand  nombre  de  marchés.  Les  soieries,  les  objets  d*art  et  de  goût  qui  sortent  de  nos 
iodusUries  françaises,  excellent  sans  doute  par  leur  perfection,  et  se  répandent  dans 
le  monde  entier  sans  y  rencontrer  de  concurrence  sérieuse  ;  mais  ces  objets,  d'une 
excessive  valeur,  ne  produisent  qu'un  faible  encombrement,  et  nos  autres  fabriques 
n'ont  pas  encore  réalisé  de  progrès  suffisants  pour  lutter  avec  les  fabriques  rivales  sur 
les  marchés  lointains. 

Il  en  résulte  que  notre  marine  n'est  en  possession  que  de  faibles  moyens  d'échanges, 
et  qu'elle  n'a  pour  alimenter  ses  transports  que  des  ressources  plus  faibles  encore. 

Aux  deux  causes  que  nous  venons  d'énoncer  rapidement,  il  faut  en  ajouter  une 
troisième,  qui  concourt  très-directement  à  la  décroissance  de  la  marine  marchande 
des  peuples,  c'est  celle  qui  exagère  le  prix  de  la  navigation  par  la  cherté  des  con- 
structions. 

Nous  nous  rapprochons  ici  du  sujet  qui  nous  occupe. 

Tout  le  monde  comprend  que  si  la  législation  commerciale  et  économique  d'un 
peuple  tend  à  restreindre  et  non  à  multiplier  le  nombre  de  ses  échanges  extérieurs  ; 
^i  les  élémenls  naturels  de  fret  sont  rares  pour  ses  navires,  le  prix  de  sa  navigation 
doit  être  nécessairement  élevé.  11  semble,  au  premier  aperçu,  que  la  raison  inverse 
devrait  prévaloir.  Cependant,  quand  on  y  songe  un  peu  sérieusement,  on  demeure 
frappé  de  l'évidence  de  notre  première  affirmation..  Le  commerce  des  transports  est 
ime  industrie  à  part  ;  elle  a  beaucoup  d'analogie  avec  celles  qui  peuvent  d'autant  plus 
réduire  leur  prix  de  fabrication  qu'elles  fabriquent  davantage.  Nos  grands  fabricants 
de  machines  ont  affirmé  devant  vous  (et  nous  avons  toute  confiance  dans  leur  déclara- 
tion, parce  que  la  logique  est  pour  eux)  qu'une  des  causes  de  leur  infériorité,  relati- 
vement à  l'Angleterre,  se  trouvait  explicitement  dans  l'insuffisance  des  demandes  qui 
leur  sont  adressées  par  la  consommation  française.  Ils  n'hésitent  pas  à  penser  que 
leurs  frais  généraux  se  répartissant  sur  un  plus  grand  nombre  de  produits,  et  leur 
expérience  pratique  se  développant  en  raison  directe  de  l'accroissement  de  leur  pro- 
duction, ils  pourraient  fournir  les  machines  de  forte  dimension  à  des  prix  beaucoup 
moindres  s'ils  étaient  appelés  à  pourvoir  à  de  plus  larges  besoins. 

Ce  raisonnement  n'est-il  pas  applicable  à  nos  navires?  Si  nos  armateurs  avaient  à 
leur  disposition  des  matières  d'encombrement  plus  abondantes  ;  si  les  marchés  étran- 
gers leur  étaient  ouverts  dans  des  proportions  moins  étroites,  ils  ne  seraient  pas  ex- 
posés à  effectuer  leurs  voyages  d'allée  ou  de  retour  à  fa^ix  fret  et  souvent  même 
sans  cargaison.  I^  capital  d'amortissement  rentrerait  plus  promptement  dans  leurs 
mains,  et  les  salaires  des  équipages,  répartis  sur  à^^  masses  plus  ré^^uliêro  H  pkis 
considérables  de  transport,  deviendraieut  moins  onérr ux  pour  eu\. 

Nous  savons  bien  que  la  disette  des  matières  de  tranf^port  firoduit  {tf^ifknldtement 
une  baisse  dans  le  prix  de  fret  ;  cette  baisse  est  due  à  îa  conoiirreDc*'  que  ïes  navires 
prenant  part  aux  transports  peuvent  se  faire  entre  vi\x\  mim  il  nr  fnut  pas  oubiter 
que  nous  raisonnons  en  ce  moment  par  voie  de  coinfianiismi^  et  <\\w  noirt*  rrMîjpa- 
raison  s'applique  à  la  fois  aux  navires  delà  France  par  nippurl  i\  ri>M\  de  jVlntngiT,  H 
aux  conditions  exceptionnelles  qui  sont  faites  aux  ])i«^miprb  par  ruf^port  aux  mnûv^ 


163  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

tîoos  de  même  uature  qui  sont  accordées  aux  seconds.  Si  les  navires  anglais  ou 
américains  ont  régulièrement  plus  de  transports  à  effectuer  que  les  navires  français; 
si  leurs  faux  frets  sont  moindres  ;  si  leurs  voyages  sont  plus  actifs  et  plus  nombreux, 
il  est  évident  qu'ils  peuvent  se  louer  à  meilleur  compte  que  leurs  ooncurreats,  et 
comme  le  bénéfice  de  la  location  les  rémunère  davantage,  ils  s'accroîtront  en  nombre 
pendant  que  les  autres  seront  fatalement  entraînés  vers  cette  double  alternative,  ou  de 
maintenir  le  taux  de  leur  location  à  un  chiffre  relativement  plus  élevé,  ou  d'abandonner 
la  lutte  en  réduisant  leur  tonnage  et  en  renonçant  à  naviguer. 

Nous  plaçons  donc  au  premier  rang  des  causes  de  la  cherté  de  notre  navigation  les 
deux  vices  fondamentaux  que  nous  venons  d'analyser.  11  en  est  d'autres,  sans  doute, 
que  nous  pourrions  énumérer  encore,  mais  il  est  temps  que  nous  nous  livrions  à  l'ap- 
préciation de  celle  qui  fait  l'objet  spécial  de  notre  rapport ,  nous  voulons  parler  des 
frais  de  la  construction. 

Vous  êtes  assurément  d'avis,  messieurs,  que  nous  n'avons  pas  besoin  d'entrer  dans 
de  longs  développements,  pour  démontrer  que  la  construction  d'un  navire  est  plus 
coûteuse  en  France  qu'à  l'étranger.  11  suffit,  pour  arriver  à  une  pareille  constatation, 
d'exposer  que  la  plupart  des  éléments  qui  concourent  à  cette  construction  sont  plus 
rares  et  plus  chers  chez  nous  que  partout  ailleurs. 

Les  bois  nous  viennent  du  Nord  grevés  de  frais  de  transport  très-considérables  ;  les 
fers,  qui  entrent  pour  le  cinquième  au  moins  dans  la  valeur  totale  d'un  navire  en  bois, 
sont  en  France  d'un  prix  beaucoup  plus  élevé  qu'en  Angleterre  ;  les  cuivres,  umieUe- 
ment  employés  pour  le  doublage  et  le  chevillage,  les  chanvres  qui  font  les  voilures  et 
les  cordages,  nous  sont  fournis,  en  majeure  partie,  par  nos  concurrents,  et  nous  arri- 
vent, comme  les  bois  du  Nord,  chargés  de  frais  ou  de  droits  d'entrée  fort  onéreux. 

Si,  comme  nous  n'en  doutons  point,  il  est  impossible  de  contester  le  résultat  de 
toutes  les  charges  qui  pèsent  sur  la  construction  de  nos  navires  en  bois,  on  com- 
prendra que  leur  conséquence  doit  être  bien  plus  grave  encore  pour  la  coaatnietion 
des  navires  en  fer. 

Ici,  messieurs,  il  devient  indispensable  d'arrêter  votre  attention  sur  l'espèce  de 
révolution  qui  est  sur  le  point  de  s'accomplir  dans  la  navigation  militaire  et  marchande 
des  puissances  maritimes. 

Les  constructeurs  les  plus  habiles  et  les  plus  expérimentés  s'accordent  aujourd'hui 
à  reconuaitre  que  les  navires  construits  en  fer  ont  une  incontestable  supériorité  sur 
les  navires  construits  en  bois.  Cette  opinion  est  depuis  longtemps  adoptée  par  les 
Anglais,  ainsi  que  nous  le  montrerons  tout  à  l'heure. 

Les  navires  en  fer  sont  à  la  fois  plus  solides  et  plus  légers.  Leur  marche  est  plus 
rapide,  leur  durée  est  plus  longue.  A  gabarrit  égal,  ils  portent  20  à  30  pour  iOO  de 
plus  que  les  navires  en  bois.  Ils  sont  moins  susceptibles  d'incendie  et  de  submersion, 
ils  ont  un  moindre  tirant  d'eau,  ils  offrent  enfin,  pour  la  santé  des  équipages  et  pour 
la  sûreté  des  marchandises,  des  avantages  réels,  que  l'expérience  a  déjà  démontrés. 

Toutes  ces  conditions  de  supériorité  se  produisent  à  un  degré  plus  haut  enoore 
pour  les  bateaux  à  vapeur.  La  solidité  et  la  légèreté  des  constructions  sont  eflRictive- 
ment  les  mérites  essentiels  de  cette  nouvelle  espèce  de  corps  flottants,  parce  qu'ils 
portent  toujours  sur  un  même  point  une  machine  d'un  poids  excessif,  dont  la  puis- 
sance leur  imprime  une  vitesse  d'autant  plus  grande  qu'ils  occupent  moins  de  volume 
dans  le  fluide. 

Les  bateaux  à  vapeur  en  bois  ne  résistent  pas  longtemps,  sans  grands  radoubs,  aux 
nombreuses  causes  de  destruction  qui  les  atteignent  incessamment  Les  variations 
constantes  de  la  température  à  laquelle  est  soumise  la  partie  de  leur  coque  occupée 
par  la  machine  ;  la  présence  alternative  et  souvent  simultanée  d'eaux  froides  et  bouil- 
lantes à  l'intérieur ,  l'ébranlement  |>erpétuel  de  tout  le  système  de  charpente,  sont 
autant  de   principes  de  détérioration,  qui  rendent  plus  fréquentes  les  répara* 


QUESTION  DE  L'ADMISSION  EN  FRANCHISE  DES  FERS.       163 

I  et  qui  doivent  naturellement  conduire  à  l'abandon  des  constructions  en  bois. 

Les  bateaux  à  vapeur  en  fer,  étant  beaucoup  plus  légers  et  ayant  une  vitesse  pro- 
portioiiiielle  plus  grande,  sont  conséquemment  appelés,  en  cas  de  guerre,  a  rendre 
des  services  inappréciables.  Ils  peuvent  être  plus  utilement  armés  en  course;  enlin, 
faut-il  le  dire,  leur  système  de  construction  n'ayant  prévalu  que  depuis  quelques 
années,  ils  ne  sont  pas  encore  assez  nombreux  chez  les  puissances  rivales,  pour  ne 
pas  offrir  à  la  France  la  possibilité  d'effacer,  dans  un  espace  de  temps  assez  rapproché, 
son  infériorité  relative. 

L*Ëtat  possède  en  ce  moment  103  bateaux  à  vapeur,  dont  80  environ  seulement 
sont  susceptibles  de  prendre  la  mer.  Nous  n'avons  pu  nous  procurer  le  chiffre  officiel 
des  rtaseurces  de  l'Angleterre  ;  mais  nous  ne  croyons  pas  exagérer  en  assurant  qu'elles 
s'élevaient  déjà,  en  i  841,  à  856  bateaux,  et  nous  savons  qu'il  y  a  ep  ce  moment  sur 
les  chantiers  254  constructions  nouvelles. 

Sachons  profiter,  messieurs,  de  l'expérience  de  nos  voisins,  et  tentons  au  moins, 
par  les  combinaisons  de  notre  législation,  de  remédier  aux  vices  des  conditions  natu- 
relles qui  arrêtent  chez  nous  le  développement  de  notre  marine.  Sous  ce  rapport, 
personne  ne  contestera,  sans  doute,  l'immense  avantage  qui  résulterait  pour  nous  de 
l'abaissement  du  prix  des  matières  premières  propres  à  la  construction  de  nos  navires 
i  vapeur. 

Assurément,  nous  n^allons  pas  jusqu'à  prétendre  que  Tintroduction  des  fers  étran- 
gers en  franchise  de  droit  soit  une  mesure  tellement  énergique,  tellement  efficace, 
qu'elle  suffise  seule  à  relever  notre  navigation  languissante.  Non,  une  pareille  suppo- 
sition ne  saurait  être  admissible.  Nous  n'hésitons  pas  à  faire  cette  concession  aux  ad- 
versaires de  la  mesure  que  nous  soutenons,  parce  qu'à  notre  tour  nous  ne  voulons 
pas  qu'on  s'imagine  avoir  tout  fait  pour  la  marine  française  quand  on  lui  aura  accordé 
les  fers  qu'elle  consomme,  avec  une  réduction  de  quelque  importance  dans  les  prix. 

Il  nous  reste  i  faire  ressortir,  par  quelques  chiffres,  l'économie  résultant  de  Tintro- 
duetiou  des  tôles  et  cornières  destinées  à  la  construction  des  navires  de  divers  ton- 
nages. 

L'enquête  de  i829  établit  assez  nette-ment,  et  les  informations  de  la  pratique  le 
confirment  aussi,  que  le  fer  absorbe  environ  le  cinquième  de  la  valeur  d'un  navire  en 
bois.  Si  ce  navire,  tout  armé,  coûte  100,000  fr.,  la  dépense  du  fer  sera  donc  de 
1M)4)00  fr.  Or,  les  produits  anglais  pouvant  être  livrés  dans  nos  ports  à  50  pour  100 
meilleur  marché  que  les  nôù'es,  il  y  aura  une  économie  de  10,000  fr.  à  les  employer 
de  préférence  aux  fers  français.  Ce  serait  là,  incontestablement,  un  résultat  fort  ap- 
préciable; mais  si,  comme  nous  venons  de  le  dire,  la  tendance  actuelle  des  peuples 
navigateurs  est  de  substituer  les  coques  en  fer  aux  coques  en  bois,  nous  verr.9ps 
bientôt  que  Téconomie  obtenue  sera  sensiblement  plus  forte. 

Nous  n'avons  pas  encore  une  expérience  assez  consommée  pour  apprécier  niathé- 
niatiquement  la  quantité  de  tôles  et  de  cornières  qui  sont  nécessaires  pour  la  construc- 
tion des  navires  en  fer;  cependant,  nos  chambres  de  commerce  ont  produit  quelques 
informations  sur  lesquelles  on  s'est  trouvé  à  peu  près  généralement  d'accord  dans  le 
aein  des  trois  Conseils  réunis.  Ces  informations  sont  acceptées  par  les  défenseurs  de 
notre  industrie  métallurgique,  et  nous  les  prendrons  provisoirement  pour  bases  de 
notre  appréciation  :  elles  ne  seront  certainement  pas  empreintes  de  partialité  ou  d'exa- 
gération. On  évalue  à  454  kilogrammes  la  tôle  que  réclame  chaque  tonne  de  jaugeage; 
et,  en  comparant  les  prix  anglais  et  français,  on  arrive  à  établir  qu'il  n'y  a,  à  l'avan- 
tage des  premiers,  qu'une  différence  de  75  fr.  par  tonneau.  Nous  sommes  disposés 
à  croire  que  ces  indications  sont  au-dessous  de  la  réalité;  mais  nous  les  admettons, 
afin  de  nous  maintenir  dans  les  limites  de  la  plus  rigoureuse  impartialité. 

La  coque  d'un  navire  de  500  tonneaux,  construite  avec  des  fers  étrangers,  coûtera 
donc  37,500  ^.  de  moins  que  si  elle  était  faite  avec  des  fers  français.  Or,  messieurs», 


la*  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

si  nous  ajoutons  à  cette  première  réduction  celle  qui  résultera  de  IVmploi  des  mêmes 
fers  étrangers  pour  chaînes,  grément,  etc.,  nous  croyons  être  dans  le  vrai  en  por- 
tant à  50,000  iV.  au  moins  le  montant  total  de  Téconomie  qui  sera  réalisée.  Nous 
n'hésitons  pas  à  déclarer  que  ce  serait  là  un  résultat  fort  avantageux  pour  notre  ma- 
rine. 

Quoi  qu'il  en  soit,  quelques  objections  ont  été  soulevées.  Il  convient  de  ne  pas  les 
passer  sous  silence. 

On  s^est  livré  à  des  calculs  assez  compliqués  pour  se  rendre  compte  de  Tinfluence 
que  pouvait  exercer  cette  économie  dans  les  frais  de  construction,  sur  le  prix  du 
fret,  et  comme  (nous  le  déclarons  formellement)  les  causes  de  la  cherté  du  fret,  en 
France,  sont  multiples  et  variées,  on  arrive,  en  ne  s'arrétant  que  sur  Pune  de  ces 
causes,  à  des  réductions  d'une  im|H)rtance  fort  minime.  Notre  réponse  sera  bien 
simple. 

Si  un  navire  de  500  tonneaux  doit  absorber  un  capital  de  200,000  fr.  construit  en 
fer  français,  et  de  i 50,000  fr.  construit  en  fer  étranger,  il  y  aura ,  pour  Tarmateur, 
un  amortissement  de  25  pour  iOO  moindre  dans  un  cas  que  dans  l'autre.  Il  est  im- 
possible qu'une  pareille  considération  n'exerce  pas  une  action  puissante  sur  le  prix 
du  fret,  qui  doit  réaliser  seul  ce  capital  d'amortissement.  En  outre ,  nous  ne  devons 
pas  nous  habituer  à  considérer  comme  insigniGantes  les  petites  réductions  qui  |ieu- 
vent  être  apportées  dans  les  frais  de  nos  transports  maritimes.  Assurément ,  les  droits 
de  navigation  qui  frappent  nos  canaux  et  nos  rivières  ne  sont  pas  excessifs  ;  cepen- 
dant ,  ils  soulèvent  les  réclamations  universelles  de  nos  populations  agricoles  et  in- 
dustrielles ,  parce  qu'ils  constituent  une  charge  qui  suffit  souvent  pour  empêcher  le 
rapprochement  ou  la  fusion  du  prix  auquel  une  denrée  peut  être  vendue ,  et  du  prix 
auquel  elle  peut  être  achetée.  Le  même  intérêt  qui  s'attache  à  la  réduction  des 
droits  de  navigation  pour  nos  transports  intérieurs ,  agit  avec  autant  de  puissance 
pour  la  diminution  du  prix  de  revient  de  nos  transports  d*oulre-nier,  et  l'on  toml)erait 
dans  une  erreur  très^ommageable  au  pays ,  si  l'on  dédaignait  les  éléments  d'écono- 
mie qui  s'offrent  à  nous,  par  l'unique  motif  que  chacun  d'eux  ne  i>ourvoit  pas  à  tous 
les  besoins ,  ou  ne  satisfait  pas  à  toutes  les  exigences. 

On  dit  encore  que  la  transformation  en  fer  de  nos  navires  en  bois  sera  extrême- 
ment lente  ;  et ,  comme  on  évalue  qu'il  faudra  environ  quinze  ou  vingt  années  pour 
qu'elle  soit  complète ,  on  se  trouve  naturellement  entraîné  à  soutenir  que  l'avantage 
qu'on  veut  faire  à  notre  marine  ne  compensera  pas  de  longtemps  le  grave  dommage 
qui  aura  été  causé  à  notre  industrie  métallurgique. 

Nous  ne  tarderons  pas  à  examiner  jusqu'à  quel  point  notre  métallurgie  peut  être 
atteinte  par  l'introduction  des  fers  étrangers ,  réservés  uniquement  à  la  construction 
de  nos  navires  ;  mais  il  nous  semble,  en  attendant,  que  les  organes  de  cette  industrie 
invoquent  un  argument  qui  va  directement  contre  le  but  qu*ils  se  proposent.  C'est 
précisément  parce  que  la  substitution  du  fer  au  bois  doit  s'effectuer  lentement,  avec 
mesure  et  transition,  que  les  inquiétudes  qu'on  témoigne  sont  à  la  fois  prématurées 
et  excessives.  Nous  comprendrions,  jusqu'à  un  certain  point,  l'argument,  si  tout  à 
coup,  et  sans  aucune  espèce  de  gradation,  la  totalité  de  nos  bâtiments  en  bois  devaient 
être  démolis  et  remplacés  par  des  bâtiments  en  fer;  et  encore  verrons-nous  dans 
quelques  instants  que  le  dommage  ne  serait  pas  sérieux  pour  nos  forges  ;  mais  nous 
le  trouvons  sans  valeur  et  sans  signification,  quand  il  s'applique  à  une  opération  qui 
ne  doit  être  accomplie  qu'avec  l>eaucoup  de  lenteur  et  de  ménagements. 

Nous  ne  croyons  pas,  d'ailleurs,  que  la  transformation  en  question  soit  aussi  lente 
ou  aussi  brusque  qu'on  le  suppose,  suivant  lel>esoin  de  la  cause.  Quand  le  mérite  des 
navires  en  fer  aura  été  constaté  par  i'expérienco,  quand  le  bas  prix  de  la  matière 
première  aura  modifié  les  habitudes  de  nos  populations  maritimes,  quand  enfin  la 
concurrence  des  nouvelles  constructions  aura  stimulé  l'activité  et  l'intérêt  de  nos  ar* 


QUESTION  DE  L'ADMISSION  EN  FRANCHISE  DES  FERS.       i6â 

mateurs,  il  est  probable  qu'il  Taudra  moins  de  vingt  années  pour  régénérer  complète- 
ment notre  matériel.  Le  temps  sera  indispensable,  sans  doute,  et  nous  devons  nous 
attendre  à  procéder  lentement  ;  mais,  nous  le  répétons,  cette  condition  de  temps  et 
de  lenteur  ne  nous  semble  pas  une  objection.  Elle  serait  plutôt  un  argument  en  notre 
faveur. 

Il  y  a  enfin,  messieurs,  une  troisième  objection  que  nous  devons  examiner  et  dont 
vous  allez  immédiatement  mesurer  la  portée.  On  témoigne,  il  est  vrai,  beaucoup  de 
sollicitude  pour  la  marine;  mais  le  remède  que  nous  poursuivons  est,  dit-on,  chimé- 
rique, et,  dans  tous  les  cas,  il  ne  vaut  pas  qu'on  lui  sacrifie  le  principe  fécond  du 
systènne  protecteur,  à  Fombre  duquel  l'industrie  nationale  a  déjà  fait  de  si  larges 
progrès. 

Il  ne  nous  est  pas  permis  d'oublier,  messieurs,  que  nous  parlons  au  nom  d'une 
commission  dont  les  éléments  sont  très-divers,  et  que  nous  ne  sommes  pas  autorisé 
par  la  majorité  à  nous  écarter  du  sujet  tout  particulier  sur  lequel  doivent  porter  vos 
délibérations.  Nous  nous  bornerons  donc  à  vous  exposer  que  l'industrie  métallurgique 
'est  beaucoup  moins  engagée  qu'on  le  suppose  dans  la  question,  et  que  l'édifice  de  la 
protection  ne  sera  pas  sérieusement  ébranlé. 

  quelque  point  de  vue  qu'on  se  place,  nous  ne  supposons  pas  qu'il  y  ait  dans  cette 
assemblée  un  seul  membre  qui  soit  assez  absolu  et  assez  exclusif  pour  soutenir  que  le 
principe  protecteur  ne  doit  jamais  et  dans  aucun  cas  se  relâcher  de  ses  rigueurs. 
Nous  voyons  tous  les  jours  nos  pouvoirs  législatifs  saisis  de  projets  de  lois  qui  ont 
pour  but  d'adoucir  nos  tarifs  de  douane  ;  un  grand  nombre  de  prohibitions  ont  déjà 
été  levées,  et  tous  les  hommes  pratiques  s'accordent  à  reconnaître  que  nos  règles 
économiques  doivent  se  modifier,  au  moins  selon  la  loi  des  temps  et  suivant  les  né- 
cessités nouvelles  qui  apparaissent.  Si,  comme  nous  l'espérons,  cette  doctrine  tempé- 
rée ne  rencontre  pas  de  contradicteurs  parmi  vous,  nous  vous  demandons  de  l'appli- 
quer à  notre  production  ferrugineuse,  et  de  constater  avec  nous  combien  il  est  facile 
de  le  faire  sans  danger  pour  elle. 

Établissons  d'abord  qu'il  ne  se  construit  pas  en  ce  moment,  en  France,  de  bâti- 
ments en  fer,  ou  tout  au  moins  que  le  uombre  en  est  extrêmement  restreint  ;  nos 
forges  n'ont  donc  pas  encore  été  appelées  à  pourvoir  aux  besoins  de  cette  consom- 
mation nouvelle,  en  quelque  sorte  imprévue.  On  ne  |>eut  donc  pas  soutenir  en  leur 
nom  qu'on  leur  enlève  un  de  leurs  débouchés  acquis,  et  que  la  limite  de  leurs  appro- 
visionnements soit  reculée  vers  le  foyer  de  la  production.  On  peut  prétendre, au  con- 
traire, à  bon  droit,  qu'on  ne  leur  cause  aucun  dommage,  surtout  si  Ton  considère 
qu'il  s'agit  en  réalité  de  quautités  assez  réduites  relativement  à  la  masse  générale  de 
ce  qu'elles  produisent,  et  si  l'on  tient  compte  de  l'accroissement  prodigieux  de  con- 
sommation que  leur  procure  la  création  de  notre  vaste  réseau  de  chemins  de  fer. 

Quelle  est  d'ailleurs  la  situation  actuelle  de  notre  industrie  métallurgique  ?  Nos  ta- 
rifs de  douane  lui  accordent  depuis  1816,  c'est-à-dire  depuis  trente  ans,  une  protec- 
tion considérable.  A  Taide  de  cette  protection,  elle  a  pris  un  grand  développement  ; 
chaque  jour  semble  ajouter  aux  conditions  de  sa  prospérité. 

Les  travaux  statistiques  de  Tadministration  des  mines  nous  donnent  le  relevé  de  la 
production  du  fer  en  France.  Permettez-nous  d'interroger  ces  documents  précieux. 

Sans  remonter  à  une  époque  bien  reculée,  rappelons  qu'en  1853  nous  produisions 
1,5i2,651  quintaux  métriques  de  fer.  Dans  l'espace  de  dix  ans,  cette  quantité  a  pro- 
gressé d'une  manière  constante  et  régulière.  Elle  atteignait,  en  1858,  2,241,957  quin- 
taux; elle  était,  en  1845,  de  5,084,450.  Elle  a  donc  doublé  dans  un  seul  période 
décennal.  Nous  ne  connaissons  pas  encore  les  résulUitsde1844  et  1845. 

En  même  temps  que  celte  extension  suivait  son  rapide  essor,  de  grands  perfec- 
ÙuQUi^UH^uU  a^iuU'otÎMiSJiiciit  Uaiis  tes  rrioyetis  tk'  riibncalioi»  :  île*»  éL'dijiimtes  nuUi- 
1^1  ont  eus  oliteuu^fe  dan«  Wf^  Tphis  df  ramhu.'^tible  el  de  salai  rPà  ;  des  iHÎntJîict^s  |il  uh 


tes  JOUnNAL  DES  BCONOMISTBS. 

sûrs  et  plus  réguliers  ont  été  réalisés.  Nous  avons  entendu,  avec  tout  Pintérlt  qui 
s'attache  à  sa  discussion,  Tun  de  nos  honorables  collègues  qui  est  à  la  tète  de  1'^- 
blissement  du  Greuxot,  nous  déclarer  qu'à  Tépoque  où  le  chemin  de  fer  de  Lyon  à 
Saint-Ëtienne  a  été  construit,  le  prix  des  rails,  fixé  à  54  fr.,  ne  donnait  que  irèt- 
peu  de  marge  à  la  production,  et  que  la  forge  gagne  davantage  au  cours  actuel  de 
32  francs  50  centimes. 

Ainsi  donc,  la  baisse  qui  a  eu  lieu  dans  les  prix  et  qui  a  suivi  les  progrès  de  Fin- 
dustrie  n'est  pas  l'indication  d'un  malaise  ou  d'une  souffrance  provoqués  par  la  trop 
vive  concurrence  des  producteurs.  Le  marché  national  leur  ayant  été  garanti  par  une 
législation  protectrice,  on  doit  considérer,  au  contraire,  que  cette  baisse  a  concouru 
au  développement  de  la  métallurgie,  parce  qu'elle  a  agrandi  devant  elle  les  limitea  de 
la  consommation. 

Depuis  dix  ans,  le  maximum  des  prix  des  fers  français  a  atteint  le  chiffre  de  38  fr. 
50  cent,  les  100  kilogr.  Ce  maximum,  obtenu  en  1837,  a  éprouvé  une  réduction  con- 
stante et  régulière  jusqu'au  commencement  de  1844  ;  mais,  dans  les  six  derniers 
mois  de  cette  même  année,  il  s'est  produit  un  fait  qui  est  digne  de  remarque.  Un 
grand  nombre  de  chemins  de  fer  ont  été  entrepris,  et  les  immenses  besoins  de  notre 
consommation,  accrus  par  la  nécessité  de  cette  fourniture  nouvelle,  ont  provoqué  un 
retour  de  hausse  qui  peut  être  évalué  à  10  pour  100  environ. 

Dans  ce  moment,  la  hausse  tend  à  faire  de  nouveaux  progrès  ;  si  un  relâche- 
ment de  nos  taxes  doit  avoir  lieu  en  faveur  de  notre  marine,  on  doit  reconnaître  qu'il 
ne  saurait  èu*e  plus  opportun  et  moins  compromettant  qu'aujourd'hui. 

Il  est  vrai  que  nos  producteurs  de  fer  ne  partagent  pas  cet  avis.  Ils  soutiennent 
que  les  taxes  doivent  éUre  maintenues  précisément  à  cause  de  la  sur-excitation  qui 
existe  en  ce  moment  dans  la  production.  Quand  nos  grands  chemins  de  fer,  diaent* 
ils,  seront  achevés,  quand  le  besoin  qu'ils  font  naître  aura  été  satisfait,  n'y  aura-t-il 
pas  un  immense  intérêt  pour  la  forge  à  fournir  le  fer  destiné  aux  constructions  de  la 
marine  et  à  rencontrer  devant  elle  un  débouché  nouveau  en  compensation  de  celui 
qu'elle  aura  perdu  ? 

Nos  arguments  se  pressent  en  foule  pour  repousser  une  prétention  aussi  exclusi^'e. 
D'abord,  nous  sommes  bien  éloignés  encore  de  Pépoque  à  laquelle  le  réseau  de  che- 
mins de  fer  qui  doit  couvrir  la  France  sera  entièrement  terminé.  Ne  savons-nous 
pas  que  les  grandes  lignes  seules  ont  été  décrétées,  et  qu'une  multitude  de  lignes  se* 
condaires  doivent  infailliblement,  tôt  ou  tard,  compléter  la  grande  œuvre  que  nous 
avons  entreprise  ?  Les  forges  françaises  trouveront,  pendant  longtemps  encore,  un 
écoulement  certain  de  leurs  produits  dans  la  construction  des  voies  ferrées,  et  n'est-il 
pas  très-rationnel  de  supposer  que  la  création  même  de  ces  nouvelles  communica- 
tions, en  accélérant  le  mouvement  productif  de  toutes  nos  indusU'ies,  fera  naître  des 
besoins  imprévus  et  des  consommations  plus  actives,  qui  compenseront  amplement 
la  perte  de  quelques-uns  des  débouchés  antérieurs?  1^  France  a  doublé,  en  dix  ans, 
sa  production  de  fer,  sans  le  concours  des  nouveaux  chemins  et  par  le  fait  seul  de 
l'augmentation  successive  de  ses  besoins  réguliers.  Ne  doit-on  pas  s'attendre  à  une 
augmentation  plus  grande  encore,  quand  les  richesses  nationales  auront  été  multi- 
pliées par  le  rapprochement  des  distances,  par  la  promptitude  et  le  bas  prix  des 
transports,  par  la  facilité  de  toutes  les  transactions  agricoles,  industrielles  et  com- 
merciales ? 

Ce  serait  pousser  au  delà  de  toutes  les  limites  le  désir  de  protéger  une  industrie, 
que  de  lui  sacrifier,  au  sein  même  de  sa  prospérité,  l'intérêt  puissant  de  notre  marine 
dont  les  souffrances  sont  si  profondes,  sans  aucune  nécessité  immédiate  et  dans  l'u- 
nique but  de  lui  conserver,  pour  l'avenir,  un  débouché  qui  ne  lui  appartient  pas  en  ce 
moment  et  dont  elle  n'a  même  aucun  besoin  aujourd'hui.  Si  telle  était  pourtant  l'in- 
tention du  gouvernement  ou  des  Chambres,  nous  aurions  à  invoquer  une  considéra- 


QUESTION  DE  L'AMIISSION  EN  FlUNCHME  DES  PERS.       i$i 

Um  derant  laquelle  U  faudrait  uécesiMliremeut  qu'elle  \1ot  échouer.  Si  la  France  ne 
peut  paâ  coDStruire  ses  bâlimeoU  en  fer  à  aussi  bon  marché  que  Tétranger,  si  la  ma- 
tim  première  lui  manque  ou  lui  est  fournie  à  des  prix  trop  élevés,  elle  ne  pourra 
soutenir,  sur  aucune  mer,  la  concurrence  de  ses  rivaux  ;  elle  coutinuera  à  voir  sa 
marine  décroître  incessamment  et  conserver  ses  vieilles  constructions  en  bois.  Nos 
armateurs  ne  demanderont  à  notre  industrie  métallurgique  aucune  coque  en  fer,  et 
les  taxes  prohibitives  auront  paralysé  notre  navigation  marchande,  sans  avoir  la 
puissance  de  créer  à  nos  forges  le  débouché  nouveau  qu'on  voudrait  leur  garantir 
par  aolicipation.  Quel  que  soit  donc  le  sort  qu'on  réserve  à  notre  marine  marchande, 
h  métallurgie  est,  en  fait,  à  peu  près  complètement  désintéressée* 

Nous  ajouterons,  enGn,  que  rétablissement  de  ces  mêmes  chemins  de  fer  qui  ac- 
tivent à  un  si  haut  point  le  développement  et  la  prospérité  des  forges  françaises  doit 
exercer  une  réaction  fatale  contre  le  commerce  maritime  et  particulièrement  contre 
le  cabotage,  qui  est  Tune  de  nos  meilleures  pépinières  de  marins.  Les  vastes  lignes 
de  fer  qui  doivent  unir  un  jour  la  Méditerranée  à  l'Océan,  qui  doivent  rapprocher 
tous  nos  ports  du  nord,  de  l'ouest  et  du  midi,  des  grands  cenU*es  de  consommation, 
qui  doivent  abréger  toutes  les  distances  et  produire  une  notable  économie  dans  les 
frais  de  transport,  auront  nécessairement  pour  conséquence  d'enlever  à  notre  cabo- 
tage la  msyeure  partie  des  masses  encombrantes  qui  l'alimentent  aujourd'hui  ;  de 
sorte  que  notre  véritable  marine  nationale,  eu  faveur  de  laquelle  nous  repoussons 
absolument  le  pavillon  éuranger,  se  trouve,  dès  ce  moment,  menacée  jusque  dans  sa 
base  par  la  cause  même  qui  fait  la  richesse  de  notre  métallurgie.  N'est- il  pas  juste, 
dès  lors,  n'est-il  pas  politique  d'accorder  à  celle  des  deux  industries  qui  se  trouve 
compromise,  une  partie  de  cette  surabondance  de  vie  qui  fait  la  fortune  de  l'autre  ? 

Telles  sont,  messieurs,  les  considérations  diverses  qui  uous  conduisent  à  résoudre 
a£Brmativement  en  principe  la  première  question  qui  nous  est  posée  par  M.  le  mi- 
nistre. Celte  résolution  a  été  prise  par  nous  à  la  majorité  de  6  voix  contre  5, 

Un  membre  de  la  minorité  de  votre  commission  eût  adopté  l'avis  du  plus  grand 
nombre  si  nos  conclusions  se  fussent  bornées  à  solliciter  une  simple  réduction  de 
droits;  mais  la  majorité  a  pensé  qu'une  demi-mesure  aurait  tous  les  inconvénients 
de  la  proposition  principale  sans  en  avoir  les  avantages.  Elle  était  convaincue  qu'une 
réduction  de  droits,  quelle  qu'elle  fût,  maintiendrait  le  prix  du  fer,  en  France,  à  un 
taux  trop  élevé  pour  que  nos  constructions  maritimes  pussent  concurrencer,  avec 
quelques  chances  de  succès,  les  constructions  étrangères  ;  elle  persiste  devant  vous 
dans  sa  conviction. 

Limmunité  doit-elle  être  générale  ou  simplement  limitée  à  la  navigation  interna- 
tionale? 

Sur  ce  second  point,  le  même  partage  s'est  opéré  dans  le  sein  de  votre  commission. 
Six  membres  ont  voté  pour  la  généralité  de  la  mesure  ;  trois  membres  l'ont  repoussée. 

N'essayons  pas,  messieurs,  de  nous  faire  illusion.  Le  remède  qu'on  veut  apporter 
aux  souffrances  de  noU-e  navigation  marchande  ne  peut  être  utile  et  efficace,  dans  la 
limite  déjà  assez  restreinte  qui  nous  est  tracée,  qu'à  la  condition  de  se  généraliser. 

Songerait-on  à  exclure  le  cabotage  ?  Nous  venons  de  voir  que  c'est  lui  qui  se  trouve 
le  plus  gravement  compromis,  et,  si  nous  ne  craignions  pas  de  sortir  de  notre  sujet, 
il  nous  serait  aisé  de  montrer  qu'il  appelle,  plus  que  toute  autre  navigation  peut-être, 
votre  sollicitude  et  votre  intérêt. 

Le  grand  cabotage  de  l'Océan  à  la  Méditerranée  n'est-il  pas  aussi  difficile,  aussi  la- 
borieux, aussi  souffrant  que  celui  des  ports  français  à  l'étranger?  Quelle  possibilité 
aurait-on  d'établir  entre  les  deux  navigations  une  distinction  rationnelle?  Ne  sait-on 
pas  que,  suivant  les  convenances  commerciales  ou  les  variations  incessantes  du  prix 
da  fret,  nos  navires  passent  indistinctement  d'une  mer  dans  une  autre  et  vont  alter- 
■itivemest  de  port  français  à  port  français,  d'un  port  de  France  i  un  port  étranger? 


168  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

La  navigation  de  long  cours  serait-elle  divisée  en  deux  catégories?  Quel  est  rarma- 
teur  qui,  pourproBter  de  la  franchise  du  droit  sur  les  fers,  voudrait,  pourrait  même 
s'engager  indéfiniment  à  ne  suivre  qu'un  seul  sillage,  et  à  n'aborder  que  dans  les  mêmes 
ports  du  monde?  Que  ferait  son  navire,  si  la  nature  de  navigation  à  laquelle  il  était 
originairement  destiné,  devenait,  par  suite  d'une  concurrence  excessive,  ou  d'une 
espèce  de  révolution  accomplie  dans  les  convenances  commerciales,  une  cause  de 
ruine  incessante  pour  lui?  Il  ne  pourrait  pas  entreprendre  une  autre  sorte  de  voyages. 
La  faveur  qui  lui  aurait  été  accordée  l'encbainerait  à  jamais  dans  ses  liens  étroits,  et 
il  n'en  pourrait  sortir  qu'à  la  condition  d'être  démoli. 

Il  ne  faut  pas  croire  qu'une  opération  de  long  cours  s'effectue  toujours  entre  deux 
points  précis  et  prévus  à  l'avance.  Un  navire  part  très-souvent  d'un  port  de  France 
avec  une  destination  principale,  mais  à  la  condition  de  déposer  une  partie  de  son  char- 
gement sur  certains  points  accessoires,  et  d'abandonner  même  complètement  le  marché 
primitif,  si  les  chances  de  sa  spéculation  lui  en  font  une  loi.  Lui  interdire  les  lieux  de 
relâche  qu'il  peut  avoir  besoin  de  visiter  pour  vendre  ou  compléter  sa  cargaison,  ce 
serait  bouleverser  toute  l'économie  des  combinaisons  commerciales;  ce  serait  s'ex- 
poser à  stériliser  les  opérations  les  mieux  conçues  ;  ce  serait  décréter  l'asservissement 
là  où  doit  régner  la  liberté. 

11  ne  nous  reste  plus  maintenant,  messieurs,  qu'une  dernière  question  à  examiner, 
celle  de  savoir  s'il  y  aurait  lieu  d'accorder  une  prime  de  15  fr.  par  100  kilogrammes 
aux  fers  indigènes  qui  entreraient  dans  la  construction  des  nouveaux  bâtiments. 

Notre  devoir  est  de  vous  dire  que  cette  question,  longuement  controversée  dans  le 
sein  de  votre  Commission,  l'avait  d'abord  partagée  eu  nombre  presque  égal.  Cependant, 
en  définitive,  trois  membres  seulement  ont  voté  pour  l'affirmative,  six  membres  pour 
la  négative.  Quelques  explications  deviennent  indispensables. 

La  majorité  a  considéré  que  la  prime  de  15  fr.  qu'on  propose  d'accorder  à  l'industrie 
métallurgique,  blesserait  à  la  fois  tous  les  principes  d'une  saine  économie  publique  et 
toutes  nos  règles  financières.  I^a  protection  considérable  dont  jouissent  nos  forges  de- 
puis plus  de  trente  années  impose  de  lourdes  charges  à  nos  consommateurs,  et  on 
comprendrait  difficilement  que  le  Trésor  public,  qui  représente  les  intérêts  de  tous, 
fût  tenu  de  réparer  une  sorte  de  dommage  imaginaire  causé  à  nos  forges,  à  l'aide  des 
deniers  publics,  qui  sont  le  prix  des  sacrifices  bien  réels  de  tous  les  contribuables.  On 
conçoit  que  le  droit  perçu  à  l'entrée  d'une  matière  brute  soit  restitué  à  la  sortie  sous 
forme  de  draw-bak,  quand  celte  matière  a  reçu  un  travail  national  ;  on  conçoit  que 
l'État  rémunère  l'industrie  qu'il  a  dépouillée  dans  uu  grand  intérêt  public;  mais  on 
ne  comprendrait  pas  qu^on  accordât,  à  titre  de  prime,  la  restitution  d'une  protection. 

La  minorité  ne  s'est  point  arrêtée  à  de  pareils  scrupules;  mais,  si  ses  membres  sont 
d'accord  dans  le  vœu  qu'ils  expriment,  ils  ne  le  sont  pas  sur  les  motifs  qui  les  ont  dé- 
terminés. Deux  d'entre  eux,  préoccupés,  jusqu'au  dernier  moment,  des  intérêts  de  la 
production  française,  ont  accueilli  l'idée  d'une  prime,  parce  qu'ils  n'ont  pu  faire  pré- 
valoir leur  opinion,  qui  consiste  à  n'admettre  aucune  modification  dans  l'état  actuel 
des  choses  ;  le  troisième,  s'atlachant  à  tenir  une  balance  égale  entre  les  deux  grands 
intérêts  qui  se  trouvent  en  présence,  a  pensé  que  l'Ëtat  pouvait  s'imposer  un  certain 
sacrifice  en  considération  du  puissant  avantage  qu'il  y  a  pour  lui  à  protéger  nos  forges 
et  à  régénérer  notre  marine  marchande. 

C'est  donc  à  la  majorité  de  six  voix  contre  trois  que  nous  vous  proposons  de  re- 
pousser la  demande  de  la  prime  ;  si,  contre  toute  attente,  le  gouvernement  et  les 
Chambres  se  refusaient  invinciblement  à  l'introduction  des  fers  étrangers  en  franchise 
de  droits,  la  majorité,  eiïrayée  des  conséquences  funestes  qu'entraînerait  un  pareil 
refus,  n'hésiterait  plus  elle-même,  et  sa  résistance  serait  paralysée  par  la  grave  néces- 
sité d'arrêter  la  ruine  de  notre  navigation.  En  présence  d'un  tel  danger,  nos  dissi- 
dences disparaîtraient.  1^  rigueur  des  principes  devrait  fléchir  devant  la  loi  impé- 


QUESTION  DE  L'ADMISSION  EN  FRANCHISE  DES  FERS.       169 

rieuse  du  fait,  et,  dans  ce  cas  seulement,  nous  vous  proposerions,  à  la  presque 
unanimité,  d^appuyer  la  demande  de  la  prime. 

Encore  quelques  mots,  messieurs,  et  nous  avons  terminé. 

Nous  avons  dit,  au  commencement  de  ce  rapport,  que  nous  rechercherions  si  de 
grands  intérêts  ne  se  lient  pas  en  France  au  commerce  maritime,  pour  appuyer  la 
demande  de  Tadmission  en  franchise  de  droits  des  fers  destinés  aux  constructions 
de  nos  navires.  Le  prix  du  fret  concourt  dans  une  certaine  proportion  à  renchérir  la 
valeur  d^une  denrée,  et  ce  renchérissement  restreint  les  débouchés,  en  éloignant  les 
consommateurs.  Une  combinaison  qui  aura  pour  résultat  de  réduire  le  taux  auquel 
peuvent  se  transporter,  par  mer,  les  denrées  industrielles  ou  agricoles  de  la  France, 
ne  saurait  être  indifférente  à  ceux  de  nos  producteurs  qui  ont  besoin  de  trouver  au 
dehors  Técoulement  de  leurs  produits. 

Les  nations  étrangères  échangeront  leurs  fers  contre  les  denrées  de  nos  manufac- 
tures ou  de  notre  sol,  et  cet  échange  nous  sera  d'autant  plus  avantageux  qu'il  ne 
devra  être  acheté  au  prix  d'aucun  sacrifice,  puisque  notre  métallurgie  n'est  pas  au- 
jourd'hui en  possession  de  l'approvisionnement  de  nos  chantiers  maritimes.  Les  grands 
foyers  de  la  production  française,  tels  que  Paris,  Lyon,  Rouen,  Mulhouse,  Nîmes, 
Saint-Êtienne,  sont  donc  intéressés  dans  la  question,  et  leurs  représentants  vous  de- 
mandent de  la  résoudre  conformément  aux  conclusions  que  nous  avons  posées  devant 
vous. 

Enfin,  meneurs,  le  plus  grave,  le  plus  respectable  de  tous  les  intérêts,  celui  de 
notre  puissance  navale,  semble  vous  faire  une  loi  de  vous  prononcer  dans  le  sens 
que  nous  vous  indiquons.  L'inscription  maritime,  la  levée  permanente,  donnent  à 
ll£lat  se^  meilleurs  matelots.  Le  commerce  alimente  seul  ces  deux  grandes  sources 
de  recrutement.  Les  événements  des  trente  dernières  années  nous  ont  appris  quel 
rôle  les  puissances  maritimes  sont  appelées  à  jouer  dans  le  monde.  Navarin,  Lisbonne, 
Alger,  Saint-Jean  d'Ulloa,  Mogador,  la  Plata,  attestent  que  les  destinées  des  peuples 
se  décident  souvent  sur  les  mers,  et,  tout  en  rendant  hommage  à  la  sagesse  des  nations, 
qui  conserve  la  paix,  n'oublions  pas  que  nos  rivaux  ne  négligent  aucun  moyen  de 
conserver  leur  supériorité  maritime. 

En  résumé,  par  toutes  les  considérations  qui  précèdent,  votre  Commission  vous 
propose  de  demander  purement  et  simplement  l'admission,  en  franchise  de  droits,  des 
fers,  tôles  et  cornières  étrangers  destinés  à  la  construction  de  tous  nos  navires,  quels 
que  soient  leur  navigation  et  leur  tonnage. 


Comme  complément  d'exposition  de  la  question  intéressante  qui  a  fait  l'objet  du 
rapport  de  M.  Ducos,  nous  croyons  ne  pouvoir  mieux  faire  que  de  reproduire  le  dis- 
cours dans  lequel  M.  Ortolan  a  exposé  les  rapports  entre  les  deux  marines  mar- 
chande et  militaire. 

DISCOURS  DE  M.  ORTOLAN. 

Messieurs,  il  se  passe  ici  quelque  chose  de  singulier.  Chaque  orateur  commence 
par  protester  avec  sincérité  de  l'intérêt  qu'il  porle  à  notre  marine  marchande,  et 
nous  avons  pu  croire  un  moment  que  nous  n'aurions  pas  de  contradicteurs.  <  La 
marine  marchande  est  le  véhicule  et  l'un  des  instruments  actifs  de  notre  richesse  na- 
tionale ;  —  la  marine  marchande  est  la  pépinière  de  la  marine  de  l'État;  —  la  marine 
marchande  mérite  toute  notre  sollicitude.  »  Voilà  des  vérités  qui  sont  dans  toutes  les 
bouches  ;  mais  quand  nous  demandons  qu'on  en  vienne  aux  actes,  alors  on  nous 
renvoie  de  la  houille  au  coton,  du  colon  aux  ciréales,  dt^s  céréales  aux  fers  ;  et  voici 

T.  Xm.  —  Janvier  itM.  12 


)70  iqU^NAL  p^S  ÉÇQïfOMISTES. 

que  les  fers  nou$  rejettent  aujourd'hui  sur  les  droits  de  tonnage,  <{e  pfsagç,  o^  sur 
un  encouragement  à  fournir  par  le  budget,  ou  sur  certaines  mesures  qur  sont  en- 
core à  chercher  ou  à  définir. 

Çh  bien,  je  le  déclare  avec  une  conviction  profonde  :  il  est  temps,  il  est  urgent 
d'ouvrir  les  yeux,  et  de  faire  succéder  les  effets  aux  protestations. 

Vous  avez  entendu  les  délégués  de  nos  ports  marchands,  le  prends  la  parole 
comme  délégué  de  Tun  de  nos  grands  ports  militaires.  Je  viens  défendre  Tadmission 
en  franchise  des  fers  et  des  tôles  étrangers  pour  la  construction  des  bâtiments  de 
mer  ;  et  il  se  trouve  qu'en  cela  je  parlerai  autant  pour  notre  marine  de  guerre  que 
pour  notre  marine  marchande. 

11  est  un  phénomène  social  qui  frappe  tous  les  esprits  :  Le  mouvement  pacifique, 
les  rivalités,  les  hostilités,  les  conditions  de  la  puissance  des  peuples,  tendent  de  plus 
en  plus  à  se  porter  sur  la  mer.  Sur  les  continents,  les  limites  de  chacun  sont  mar- 
quées, Ton  est  revenu  du  désir  de  les  envahir,  de  se  les  disputer  ;  mais  la  mer  est 
ouverte  à  tous,  elle  conduit  partout,  chacun  s'y  porte  et  s'y  rencontre,  et  s'y  crée  son 
avenir. 

Dans  ce  mouvement  général,  il  est  un  premier  fait  constaté  :  c'est  la  diminution 
ab.solue  du  nombre  de  nos  navires  marchands  et  de  leur  tonnage  ;  voyez  les  états 
officiels  qui  nous  ont  ét^  distribués  par  le  ministère  :  645  navires,  87,483  tonneaux 
de  moins,  dans  une  période  de  dix-huit  ans!  et  la  diminution,  ou,  pour  mieux  dire, 
la  disparition  porte  sur  les  plus  forts  et  les  plus  beaux  navires,  sur  ceux  du  tonnage 
le  plus  important  ;  ce  sont  les  barques,  les  chasse-marees  de  30  à  60  tonneaux,  dont 
le  nombre  seul  s'est  soutenu  ou  a  un  peu  augmenté  *. 

Ace  sujet,  voici  un  rapprochement  qui,  si  je  ne  me  trompe,  fera  quelque  impres- 
sion  sur  vous. 

En  temps  de  paix,  la  principale  mission  de  la  marine  de  guerre  est  de  protéger  la 
marine  marchande;  c'est  là  sa  grande,  sa  véritable  utilité,  selon  les  publiclstes.  A 
quoi  sert,  en  effet,  de  promener  le  pavillon,  d'ouvrir  au  loin  des  marchés,  d'envoyer 
des  ambassadeurs  en  Chine,  si  nul  bâtiment  marchand  ne  doit  arriver  dans  ces  mar- 
chés? 

Eh  bien,  si  nous  cherchons  quel  est  chez  nous  le  rapport  de  la  marine  de  guerre  à 
la  marine  marchande,  en  nous  comparant  à  l'Angleterre  et  aux  ^tats-Unis,  voici  le 
résultat  auquel  nous  arriverons  : 

iA  France,  avec  244  navires  de  guerre,  protège  15,656  navires  marchands. 

L'Angleterre,  avec  365  navires  de  guerre,  protège  30,980  navires  noarchands. 

Les  États-Unis,  avec  68  navires  de  guerre,  protègent  ^,000  navires  marchands 
environ. 


En  1877.  En  1S44. 

Navires  de  800  tonn.  et  au-dessus 3  navires 0  tonn. 

de  700  à  800 «  O" 

de  600  à  700 «  1 

deSOOàôOO 13   6 

de  iOO  à  500 38 33 

de  300  à  400 183 179 

de  800  à  300 570 433 

de  100  à  tOO 1.357  1,875 

de    60  à  100 1,565  1,499 

de    30  à    60 1,110 1,353 

de    30  et  au-dessous 9,475 8,900 

Toul 14,339  navires ts,67t  bit. 

Jaugeant    691,195  tonneaux 604,637  tonn. 


QUESTION  DB  rAD|ll$^|QIf  EN  FpAI^ÇQI^E  DES  FERS.       I7| 

Ou,  ep  cçmptapl  pour  la  marme  ()e  gue^^  par  caqons,  et  pour  la  m^ine  mar^ 
çbaiHle  par  tooueaux,  en  c|itffres  rouds , 

pi  Franoe,  avec  5,000  canons,  protège  500,Q00  (onneaux;  TAugleterre,  avec 
iO,000  canons,  protège  3  millions  4o  tonneaux,  et  les  États-Unis  avec  2,000  canons, 
protègent 2  roulions  de  tonneaux:  ce  qui  fait  i  canon,  eq  France,  pour  400  ton- 
veaux  ;  en  Angleterre,  pour  358  ;  aux  ^tais-Unis,  pour  1,000  *. 

Telle  est  notre  infériorité  dans  la  proportion  de  la  marine  marchande  à  la  marine 
militaire.  Comment  ce  petit  nombre  de  navires  marchands  sera-til  la  pépinière  des 
équipages  d'une  telle  marine  de|guerre?  Pourquoi,  avec  la  dépense  de  cette  marine 
de  guerre,  ne  pas  protéger  une  marine  marchande  phis  nombreuse? 

La  conclusion  de  ce  premier  fait  est  donc  quMl  faut  tendre  à  augmenter  notre  ma- 
rine marchande  :  or,  la  mesure  que  nous  àollicitons  concourra  directement  à  ce 
résultat. 

A  moins  que  quelqu'un  ne  préfère  dire,  par  hasard,  qu'il  faut  diminuer  notre  ma- 
rine militaire;  ou  en  d'autres  termes,  arrêter  nos  chantiers,  désarmer  nos  vaisseaux, 
déchoir  de  notre  rang  de  puissance  maritime  ! 

Je  n^ajouterai  pas  qu'en  cas  de  guerre  les  paquebots  à  vapeur  du  commerce  se 
tournent  en  instruments  puissants  contre  l'ennemi,  comme  on  ne  s'est  pas  fait  faute 
de  nous  en  menacer  en  Angleterre  ;  que  les  négociants  armateurs  dirigent  vers  l'é- 
quipement des  corsaires  leur  activité,  leurs  capitaux  et  leurs  équipages  ;  qu'en  un 
mot,  le  matériel  et  le  personnel  de  la  marine  marchande  se  transforment  et  passent 
au  service  de  l'État. 

Un  seconi)  fait  doit  venir  se  placer  ici  :  c'est  celui  du  chargement.  Nous  lisons 
daQs  les  documents  ministériels  qu*il  faut  juger  notre  situation,  non  par  le  nombre 
et  le  tonnage  de  nos  navires,  mais  par  le  chargement.  Or,  depuis  1827,  le  charge- 
ment de  nos  navires  a  augmenté  de  ^  pour  100  ;  avec  moins  de  navires  nous  trans- 
portons davantage  '  :  d*où  on  conclut  qu'il  y  a  progrès  incontestable.  Je  ne  veux  pas 
d'auUre  preuve  de  notre  décadence. 

Nos  forts  navires,  nos  navires  de  long  cours  ayant  disparu,  le  chargement  n'est 
plus  que  celui  de  petits  navires  et  de  petits  voyages  :  là,  fijeurent  les  transpprts  de 
Marseille  à  Gênes  ou  à  Nice,  du  Havre  en  Angleterre,  de  Douvres  à  Calais,  même 
ceux  des  voyageurs  parles  paquebots;  combien  de  fois  n'ai-je  pas  vu  une  barque 
de  80  tonneaux  faire,  en  quelques  heures,  le  trajet  d'Antibes  à  Nice  !  elle  pourra  Iç 
recommencer  cent  fois  par  an,  çt  elle  figurera  dans  les  calculs  pour  8,0Q0  tonneaux. 
Et  c'est  là  notre  prospérité  !  Comme  si,  à  défaut  de  diligences  allant  d'un  bqut  de  la 
France  à  l'autre,  pour  prouver  la  grande  circulation,  le  grand  rayonnement,  on  allait 
compter  le  nombre  de  personnes  que  les  omnibus  transportent  dans  Paris  1 

Ce  que  nous  démontre  ce  second  fait,  c'est  que,  avec  nos  grands  navires  de  commerce, 
est  perdue  ou  considérablement  diminuée  notre  grand  enavigation  marchande  ;  c'est 
qu'il  ne  nous  reste  pour  ainsi  dire  plus  qu'un  cabotage  international.  Or,  le  cabotage 
donne  bien  à  la  marine  militaire  des  hommes  endurcis,  dégrossis  à  la  mer,  mais  non 
dea  matelots  de  choix  ;  la  grande  pêche  de  la  morue  en  fournit  sans  doute  d'excel- 
lents; mais  pas  autant  qu'on  le  croit,  car  pour  quelques  bons  marins  embarqués  çur 

•  Voici  ce  tablea  d'après  nos  chiffres  officiels,  et  ceux  des  navyUstj  pour  Tanot^e 
ia43. 

Sivircs  de  guerre.        Cannns.    ..    Navires  marchands.  Tonneaux. 


FmATICB «it  M7« 

AHGLBTBBBE...  363  10,034 

ÉTATf-UîfIS....  68  «,0Î8 

*  Nosnarires  ont  chargé  (non  compris  le  cabotage  intérieur)  :  791,131  tonneaux  en 
lar;  et  l,a5e,098.  en  lAU. 


13,656  599,707 

30.9S3  3^588,387 

20,000  (environ)     2,158,603 


172  JOURNAL  DÈS  ÉCONOMISTES. 

le  bàliment  pêcheur,  il  va  beaucoup  d'hommes  qui  ne  sont  destinés  qu'à  |)êcher.  à 
dépecer  et  à  arranger  la  morue,  habitués,  rompus,  si  Ton  veut,  à  la  mer,  mais  ooo 
pas  ù  la  manœuvre  ;  ce  que  nos  officiers  appellent  le  fin  matHot,  le  fTot  matelot^ 
ne  se  forme  que  dans  la  navigation  au  long  cours  ^ 

La  conclusion  est  donc  qu'il  faut,  tant  pour  notre  commerce  que  pour  notre  puis- 
sance navale,  tendre  à  nous  rétablir  dans  cette  navigation  au  long  cours  ;  la  mesure 
que  nous  sollicitons  doit  concourir  à  ,ce  résultat,  en  facilitant  la  construction  des 
grands  navires. 

Un  troisième  fait  est  celui  de  notre  infériorité  et  de  la  cherté  de  notre  fret  dans 
les  transports  maritimes,  par  comparaison  avec  la  navigation  des  autres  peuples. 
Les  importations  des  matières  premières  nous  sont  faites  par  navires  étrangers  : 
pour  le  coton  Jes  Américains;  pour  les  houilles,  les  Anglais;  pour  les  céréales  et 
les  graines  oléagineuses,  les  Autrichiens,  les  Grecs,  les  Sardes  ;  il  en  est  de  même 
des  exportations  ;  et  jusqu'à  nos  négociants  trouvent  avantage  à  recourir  aux  autres 
marines. 

Une  enquête  a  été  organisée  en  1829  pour  rechercher  les  causes  de  cette  infério- 
rité et  de  cette  cherté.  Ces  causes  sont  de  diverses  natures.  Les  unes  tiennent  à  la 
situation  naturelle,  à  la  production  du  pays  :  celles-là,  il  est  impossible  de  les  détruire, 
on  ne  peut  que  chercher  a  en  pallier  l'influence  ;  mais  d'autres  sont  factices,  créées 
par  nous-mêmes  ;  de  ce  nombre  sont  les  tarifs  et  la  cherté,  non  pas  du  loyer  de  nos 
équipages,  car  nous  ne  payons  pas  nos  hommes  plus  cher  que  les  Anglais  ou  les  Amé- 
ricains, mais  la  cherté  de  nos  constructions  de  navires. 

L'introduction  en  franchise  des  fers  et  tôles  étrangers  pour  ces  constructions  ne 
remédiera  pas  à  toutes  les  causes  du  mal  qui  existe;  ce  ne  sera  qu'une  mesure, 
entre  bien  d'autres  qui  resteront  encore  à  adopter;  mais  enfin,  c'en  sera  une  efficace, 
puisqu'elle  tendra  directement  à  diminuer  les  frais  de  construction. 

Nous  soutenons  la  lutte  difficilement  contre  les  marines  marchandes  étrangères,  mais 
enfin  nous  la  soutenons  ;  que  sera-ce  quand  les  constructions  de  ces  marines  seront 
en  fer,  si  les  nôtres  restent  en  bois?  Alors  toute  lutte  sera  absolument  impossible. 

Le  navire  eu  fer  à  gabarrit  égal,  par  conséquent  avec  le  même  équipage  et  les  mêmes 
frais  généraux,  porte  de  25  à  30  pour  100  de  marchandises  en  plus  que  le  navire  en 
bois.  Avec  les  mêmes  frais,  le  produit  brut  augmente  donc  de  .30  pour  100.  Quand 
les  marines  étrangères  auront  adopté  ce  genre  de  construction  (et  déjà  un  grand 
nombre  de  bâtiments  en  fer  se  trouvent  sur  les  chantiers  anglais,  américains  et  même 
napolitains) ,  que  pourrons-nous  faire? 

Nous  dira-t-on  de  construire  avec  les  fers  et  tôles  français?  Vous  allez  voir  les  con- 
séquences. Comptez,  d'après  les  documents  distribués  par  le  ministère,  et  en  ne  pre- 
nant même  que  les  moyennes  :  pour  le  poids  d'un  tonneau  de  jauge  en  fer  :  454  kilo- 
grammes de  tôle  ;  pour  le  prix  de  100  kilogrammes  de  tôle  anglaise,  29  fr.  20  c,  et 
pour  celui  de  la  même  quantité  de  tôle  française,  55  fr.  ;  faites  les  multiplications,  et 
vous  verrez  qu'un  navire  de  500  tonneaux,  avec  les  fers  et  tôles  français,  coûtera 
50,200  fr.  de  plus  qu'avec  les  fers  et  tôles  anglais.  Or,  la  coque  en  bois  d'un  navire 
du  même  tonnage,  nos  constructeurs  se  font  forts  de  la  faire  pour  70,000  fr.  Il  faudra 
donc,  pour  faire  usage  des  tôles  françaises,  payer  presqu'un  double  capital;  la  valeur 
de  deux  coques  de  navire,  pour  en  avoir  une!  Est-ce  là  une  situation  tenable?  Un 
orateur  nous  disait,  comme  objection,  qu'on  a  con.struit  jusqu'à  présent,  en  France, 
bien  peu  de  bateaux  en  fer,  même  pour  la  vapeur  :  je  le  crois  bien  !  Comment  con- 
struire dans  de  pareilles  conditions  ? 


*  Aussi,  lorsqu'ils  choisissent  leurs  hommes,  à   Tinscrlption  maritime,  la   première 
question  qu'ils  leur  adressent  est  celle-ci  :  As-iu  navigué  an  long  cours? 


^ 


QLESTrON  DE  L'ADAJISSION  EN  FRANCHISE  DES  FEKS.       in 

Cependant,  quels  sont  les  moyens  de  protection  pour  la  marine  marchande  natio- 
nale auxquels  on  nous  réduit?  La  navigation  réservée,  qui  n'est  pas  ici  en  question  ; 
et,  dans  la  navigation  de  concurrence,  les  surtaxes  de  droits  dont  on  frappe,  dans 
nos  ports,  les  mannes  étrangères. 

Une  surtaxe  est  un  moyen  qui  semble  bien  facile  ;  il  est  toujours  en  notre  main,  il 
ne  faut  que  vouloir  l'imposer;  mais  c'est  la  plus  mauvaise,  la  plus  triste  de  toutes 
les  mesures;  nouvelle  preuve  d'infériorité  de  la  marine  qui  en  a  besoin,  elle  amène  un 
renchérissement  sur  tous  les  transports  et  pour  tout  le  monde.  D'ailleurs,  si  nous 
avons  en  main  les  surtaxes,  chaque  gouvernement  a  en  main  de  son  côté  les  repré- 
sailles: il  frappe,  par  représailles,  notre  marine,  s'il  la  craint;  nos  denrées,  s'il  ne 
craint  pas  notre  marine;  et  fort  souvent  Tune  et  les  autres  à  la  fois.  Tout  cela  n'a- 
boutit qu'à  une  multiplication  d'entraves  de  plus  en  plus  funestes. 

Vous  en  avez  un  exemple  saillant  dans  l'ukase  récent  de  l'empereur  de  Russie,  en 
date  du  19  juin  1845,  qui  vient,  pour  tous  les  pays  où  le  pavillon  russe  n'est  pas 
traité  sur  un  pied  d'égalité,  de  frapper  les  marchandises  d'une  augmentation  de  50 
pour  100  des  droits  de  douane;  et  le  pavillon,  d'une  somme  équivalant  à  14  fr.  par 
tonneau  de  jauge,  pour  l'entrée  et  pour  la  sortie  réunies.  Voilà,  par  suite  de  ces  re- 
présailles, une  augmentation  totalement  perdue  pour  nous;  tandis  que  l'Angleterre, 
qui  admet  le  pavillon  russe  au  droit  d'égalité,  s'emparera,  à  notre  exclusion,  de  cette 
navigation,  et  en  deviendra  pour  nous  l'intermédiaire  obligé. 

Telles  sont  les  dures  conséquences  du  système  protecteur  ou  prohibitif. 

Quant  au  moyen  qu'on  propose  aujourd'hui  de  sortir  de  la  difficulté  par  l'établis- 
sement d*une  prime  que  l'État  payerait  aux  constructeurs  de  navires  en  fer,  obligés 
dès  lors  de  n'employer  que  les  fers  français,  cela  revient  à  dire  qu'on  prendra  dans 
le  budget  de  l'État,  c'est-à-dire  dans  la  bourse  de  tètls,  i^bur  donner  à  une  industrie 
particulière.  Et  quelle  serait  cette  industrie  privilégiée  ?  Ce  ne  serait  pas  celle  qui  rece- 
vrait en  apparence;  mais  bien  véritablement  et  exclusivement  l'industrie  métallurgi- 
que, débarrassée  ainsi,  aux  frais  du  budget,  de  la  concurrence  étrangère.  Qu'on 
appelle  cela  une  prime,  un  encouragement,  peu  nous  importent  les  mots  :  c'est  tou- 
jouns  l'État,  c'est-à-dire  la  masse  des  contribuables,  qui  paye  pour  maintenir  la  cherté 
d'un  produit.  Est-il  rien  de  moins  justifiable  !  puisqu'on  cherche  un  nom  nouveau 
qui  pût  s'appliquer  à  cette  mesure,  qu'il  me  soit  permis  de  dire,  avec  un  de  mes  hono- 
rables collègues,  que  ce  serait  la  liste  civile  de  l'industrie  métallurgique. 

Le  moyen,  au  contraire,  que  nous  sollicitons,  aura  le  double  effet,  de  diminuer  la 
cherté  de  nos  constructions  navales,  et  par  conséquent  celle  de  notre  navigation,  tout 
en  augmentant  nos  relations  d'échange  avec  l'étranger. 

Et  qui  est-ce  qui  souffre  de  l'infériorité  de  notre  marine  marchande,  de  la  cherté 
et  des  surtaxes  de  la  navigation  ?  Qui  est-ce  qui  profitera  de  la  franchise  que  nous 
réclamons?  Seraient-ce,  par  hasard,  les  constructeurs,  les  armateurs  seuls?  Je  le 
demande  à  l'agriculture,  aux  manufactures,  aux  producteurs,  aux  consommateurs 
quelconques  :  tout  le  pays  en  profitera,  c'est  un  intérêt  social.  Le  seul  but  du  sys- 
tème protecteur  étant  de  tenir  élevés  les  produits  par  l'éloignement  de  la  concur- 
rence étrangère,  il  est  évident  que,  hormis  l'intérêt  protégé,  tout  le  monde  souffre 
d'un  tel  système  ;  tout  le  monde  doit  gagner  à  son  abandon.  Mais  cela  est  bien  plus 
évident  encore  lorsqu'il  s'agit,  comme  dans  l'espèce,  de  diminuer  les  frais  de  trans- 
port qui  pèsent  sur  toutes  les  denrées  et  par  conséquent  sur  chacun- 

Et  qui  (ThlK-equi  s'oppose  lï  ^.tUt  Uiindûs*\  t^uï  vsl-n-  ijui  iirèlend  que  si*s  ini*^- 
rititta  seront  kWs?  l'ne  grande,  uue  forle,  une  hdin  iuduslrif*,  j'en  crnivierisj 
QMbciiân  une  seule  mduslrie,  rindustrie  mélnllai inique  :  um'  Mtulc,  ruiilrc  iml  le 
rnoncfe. 

Ettlao*  quel  état  eu  cette  industrie?  Uaos  rétai  h  pUi^  pru^t^re.   St^i^  iMudmb^ 


174  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

depuis  vingt  ans,  ont  t)resque  quadruplé  *  ;  et  elle  les  place  tous;  et  des  débouchés 
DOuyeau?t,  inespérés,  lui  arrivent  tous  les  jours  ;  nos  constructions  de  terre,  nos  pi- 
liers, nos  toitures;  tlos  charpentes,  nos  meubles,  nos  rails,  qui  doivent  couvrir  toutes 
la  France,  tout  cela  ouvre  au  fer  un  emploi  de  plus  en  plus  multiplié.  Qu'on  laisse 
donc  un  petit  coin  â  là  (Vaùcbise  pour  les  constructions  navales,  qui  importent  tant 
au  pays ,  pour  des  conslruciions  dont  il  île  s'agit  pas  de  dépouiller  cette  industrie  ; 
car  cà  constructions  sont  nouvelles,  elle  n'est  pas  encore  en  possession  de  les  ali- 
menter, et  il  ne  lui  serait  pas  même  possible  de  le  faire;  puisqu'il  lui  est  impossible 
d'en  fournil'  ks  matéHaux  à  un  prix  qui  permette  de  Ititler  contre  les  marines  étran- 
gères! 

Eu  cas  de  giierre  que  ferez-vous,  nous  dit-on,  quand  vous  aurez  déUruit  l'indus- 
trie qui  produit  et  forge  le  fer?  Je  suis  parfaitement  rassuré.  En  cas  de  guerre,  si  la 
franchise  detnandée  nous  est  accordée,  nous  aurons  cette  marine  que  nous  aurons 
créée,  ce  personnel  que  nouis  aurons  exercé  ;  et  nous  vous  aurons  vous-mêmes,  avec 
vdtre  belle  industrie,  qui  he  sera  paâ  morte,  bien  s'en  faut,  mais  qui  aura  continué 
de  plus  en  plus  ce  mouvement  ascendant  dans  leqiiel  elle  est  aujouitl*hui. 

.  Je  ne  ferai  plus  qu'une  dernière  réflexion  :  qu'on  veuiUe  bien  remarquer  que  l'éta- 
blissement des  chemins  de  fer,  qui  ouvre  à  l'industrie  métallurgique  de  si  importants 
débouchés,  portera  un  préjudice  notable  à  notre  marine  de  transport.  11  est  évident 
que  lorsque  la  France  et  le  continent  seront  sillonnés,  d'un  bout  à  l'autre,  par  ces 
voies  rapides,  le  transport  de  circumnavigation  le  long  des  côtes  en  sera  considéra- 
blement dimindé.  Souffrez  donc  qu'il  se  idsse  une  sorte  de  compensation,  et  puis- 
que l'événement  qui  vous  profite  tant  doit  tant  nous  ndirë,  puisqu'on  vous  a  assuré 
contre  la  concurrence  étrangère  la  fourniture  dès  rails;  souffrez  que  nous  puissions, 
du  moins  pour  nos  constructions  tiavales«  aller  chercher  des  matériatix  moitié  moln^ 
cbers  que  ceux  que  vous  pouvez  nous  livrer.  Il  se  présentera  rarement  une  situation 
aussi  favorable  pour  une  telle  compensation. 

En  résumé,  je  conclus  pour  l'admission  en  franchise  des  fers  et  tôles  étrangers 
destihés  à  nos  constructions  niaritimes,  sans  aucune  prime  aux  forges  françaises,  et 
sans  distinction  de  voyage  ni  de  tonnage  de^  navires  :  la  distinction  devalit  êé  fairç 
d'elle-même  sous  l'empire  de  l'^consmie  (ju'il  y  aura  à  cotistruiré  les  navires  en  fer 
ou  eti  bols,  selon  leur  capacité  et  leur  destination. 

Toduilen  France,  eu  18i2,  86,154  tonnes  de 


^  L*industric  métallurgique^  qui  âviil  pr 
ièr,  en  à  (éociuit,  eh  18«3,  308,U5. 


ÉTUDES  âUR  L'ANGLETEUtlE.  175 

ÉTUDES    SUR   L'ANGLETERRE, 

PAR  M.  LÉON  FAUCHER  •. 


En  étudiant  de  près  l'Angleterre,  M.  Faucher  a  senti  qu'il  étudiait  le  pro- 
blème social  là  où  il  prend  les  proportions  les  plus  vastes,  les  formes  les  plus 
arrêtées,  et  il  a  apporté  dans  cette  investigation  la  sagacité  qui  perçoit,  la  science 
qui  juge  et  le  style  qui  propage.  En  des  mains  moins  habiles,  le  tableau  des 
misères  industrielles  de  la  Grande-Bretagne,  le  mouvement  des  populations, 
la  physionomie  des  grands  centres  manufacturiers  ou  criminels,  eût  pu  dégé- 
nérer en  de  lourdes  et  monotones  statistiques  ou  en  déclamations  larmoyan- 
tes et  sans  portée.  Les  ims  eussent  Tait  une  société  algébrique,  les  autres  une 
société  élégiaque  :  M.  Faucher  en  a  fait  une  société  réelle  et  vivante.  Les  ques- 
tloDS  purement  industrielles  et  commerciales ,  il  les  a  maniées  avec  clarté 
et  une  rare  connaissance  des  faits  ;  les  questions  qni  atteignent  Thomme 
dans  sa  chair,  dans  sa  substance  morale  ou  physique,  il  a  su  les  animer  par 
la  vigueur  de  l'idée  et  de  l'expression.  On  voit,  dans  son  œuvre,  une  inteU 
lîgepce  agrandie  par  les  idées  philosophiques  et  fortiflée  par  la  contem- 
plation des  phénomènes  les  pins  graves  de  Thistoire.  L'élément  dramati- 
que s* y  mêle  avec  bonheur  aux  conclusions  de  la  théorie  et  les  rehausse 
en  les  élargissant.  Les  questions  s'enlacent,  se  joignent  par  mille  liens  se- 
crets et  se  complètent  les  unes  par  les  autres.  On  n'y  voit  pas  lé  chapitre 
des  salaires  isolé  de  celui  de  la  population,  ni  le  crime  Isolé  de  la  misère  : 
—  toutes  les  faces  du  problème  se  meuvent  ensemble  et  conduisent  direc- 
tement éûx  conclusions.  Quand  on  songe  à  Timmense  quantité  de  docu- 
ments qu'il  lui  a  fallu  compulser  laborieusement,  à  l'immensité  des  dé- 
tails quil  a  fallu  condenser,  à  la  multiplicité  des  circonstances  locales  et  des 
perturbations  accidentelles  qu'il  a  fallu  réduire  à  leur  juste  valeur  pour 
ne  pas  les  laisser  empiéter  sur  le  principal,  on  sent  qu'il  a  fkllu  aussi,  pour 
maîtriser  et  grouper  tous  ces  éléments ,  une  grande  puissance  de  concentration. 
L'auteur  avait  à  tracer  un  ensemble  grandiose  et  à  y  accoler  des  incidents  mi- 
croscopiques, destinés  à  la  fois  à  lorner  et  à  le  consolider  :  il  avait  sous  la  main 
l'infini  et  lé  fini,  et,  chose  étrange,  il  était  à  craindre  que  le  fini  n'absorbât 
l'infini.  Ainsi,  il  fallait  asseoir  par  de  larges  esquisses  la  société  anglaise  sur  ses 
trois  bases  :  les  classes  inrérieures,  les  classes  moyennes,  les  classes  dites  su- 
périeures; en  d'autres  termes,  la  propriété  territoriale,  le  capital  et  les  salaires, 
n  fallait  indiquer  les  dissidences  et  les  points  de  contact  de  ces  trois  grands 
intérêts  politiques, — qui  sont  aussi  de  grands  intérêts  économiques  et  moraux; 
analyser  les  tendances  des  partis;  fouiller  dans  leurs  plus  intimes  profondeurs  ; 
mettre  la  main  sur  tous  les  cœurs;  reconnaître  les  races  qui  s'élèvent  et  celles 
qui  s'abaissent;  montrer  l'industrie  au  repos,  l'industrie  en  marche  et  Tindus- 


*  Paris  1<^>  ^  ^^'  ûk-8,  Paris,  Guillaumiu. 


170  JOURNAL  DES  ÉCOOMISiKS. 

trie  en  décadence  ;  raconter  les  convulsions  par  lesquelles  se  terminent  si  sou- 
vent les  questions  de  bien-être  et  les  oscillations  des  salaires;  décrire  des  lieux 
où  tous  les  sentiments  se  croisent  et  se  combattent,  où  les  cris  de  la  faim  se 
mêlent  aux  chants  impurs  de  Tor^ie,  où  le  luxe  côtoie  la  misère  ;  en  un  mot, 
faire  une  œuvre  considérable,  tantôt  éclatante  d'or  et  de  pouppre,  tantôt  recou- 
verted'un  voile  lugubre.  Les  ressources  du  style  n'ont  pas  manqué  à  M.  Faucher 
pour  dépeindre  cette  scène  agitée,  et  nous  ne  croyons  pas  qu^on  ait  encore 
donné  aux  problèmes  delà  vie  matérielle  plus  de  mouvement  et  plusdlntérét. 
Il  s'est  ainsi  placé  au  premier  rang  des  esprits  modernes  qui  révent  la  vulgarisa- 
tion des  doctrines  de  Téconomie  politique  par  la  forme,  et  veulent  lui  ôter  cett« 
allure  sévère  et  presque  puritaine  qui  repousse  les  masses,  comme  un  mur 
d'acier.  On  est  convenu  de  ne  faire  pénétrer  les  vérités  morales  dans  la  foule 
que  par  l'intermédiaire  de  symboles  attrayants.  On  sent  qu'il  faut  faire  la  con- 
quête des  âmes  avant  celle  des  esprits,  et  cela  est  aussi  vrai  pour  les  préceptes 
d'Adam  Smith  que  pour  ceux  de  Confutzee.  Or,  le  style,  c'est  la  cérémonie 
de  ce  culte  qu'on  appelle  la  science,  et  c'est  par  le  style  que  ce  culte  doit 
arriver  au  peuple. 

Tel  nous  est  donc  apparu  l'ouvrage  de  h\.  Léon  Faucher  :— élevé  par  ses  ten- 
dances, plein  d'intérêt  par  la  forme ,  plein  de  précision  dans  les  détails,  et 
conduisant  avec  une  inflexible  logique  à  des  conclusions  souvent  dignes 
d'un  homme  d'Ëtat ,  et  toujours  dignes  d'un  économiste.  Nous  pourrons  con- 
tester quelques-unes  de  ces  conclusions:  dans  notre  humilité,  nous  pourrons 
indiquer  quelques  institutions  reléguées  dans  l'ombre,  et  qui  s'offrent,  dans 
la  réalité,  au  premier  plan  ;  nous  pourrons  faire  voir  la  sève  montant,  mon- 
tant toujours  là  où  il  la  croit  encore  immobile;  mais  le  lecteur  prendra  notre 
protestation  pour  ce  qu'elle  vaut ,  —  et  nous  craignons  que  ce  soit  fort  peu 
de  chose.  Nous  allons  pénétrer  maintenant  dans  l'analyse  de  l'œuvre  de 
M.  Faucher,  analyse  rapide  et  pour  laquelle  il  nous  faudra  condenser  dans 
l'espace  de  quelques  pages  des  faits  dont  la  multiplicité  déborde  déjà  deux 
volumes.  Laissons  donc  parler  M.  Faucher. 

L'idée  dominante  de  l'auteur  a  été  de  faire  ressortir  jusqu'à  quel  point 
l'esprit  aristocratique  s'était  assimilé  l'Angleterre,  y  avait  pris  corps  et 
racine.  Depuis  les  plus  hautes  fonctions  sociales  jusqu'à  cette  aristocratie  de 
l'ouvrier  qui  gagne  30  schellings  vis-à-vis  de  celui  qui  en  gagne  10,— aristo- 
cratie dont  il  parle  en  citant  les  paroles  d'un  membre  du  Parlement, —  depuis 
le  sommet  jusqu'à  la  base  il  voit  une  même  influence,  mettant  en  jeu  les 
mêmes  ressorts,  gravant  partout  les  mêmes  préjugés,  et,  par  les  lois,  parla 
richesse,  par  la  religion,  par  l'instruction,  enfln  par  la  beauté,  assurant  le 
règne  de  l'aristocratie.  Il  fait  plus  :  après  avoir  incarné  l'aristocratie  dans  le 
peuple  anglais,  il  incarne  le  peuple  anglais  dans  l'aristocratie ,  et  en  fait  en- 
core aujourd'hui  la  plus  vivante  image  des  liens  féodaux.  De  là,  suivant 
M.  Faucher,  l'hostilité  de  l'Angleterre  contre  toutes  les  nations;  de  là,  surtout, 
l'antagonisme  flagrant  qui  sépare  sa  civilisation  ^e  celle  de  la  France: 
l'une  personnifiant  l'avènement  de  la  démocratie,  l'autre  personnifiant  le 
régime  des  castes  ;  l'une  tournée  de  face  vers  l'avenir,  l'autre  n'y  tournant 
que  son  profil.  L'isolement  géographique  du  peuple  anglais  a  ainsi  réagi  sur 
son  caractère,  détruit  sa  sociabilité ,  éteint  dans  son  âme  ce  besoin  d'expan- 
sion qui  lança  si  souvent  la  France  hors  de  ses  frontières.  Cet  isolement  s'est 
encore  accru  par  les  traditions  féodales  qu  il  conserve  précieusement,  et  par 


ÉTUDES  SUK  L'ANGLETERRE.  177 

800  origine  ethnographique.  Dix  races  se  sont  unies  pour  créer  ainsi  une  race 
qui  ne  veut  ni  ne  peut  s'unir  à  aucune  autre  race  ;  dix  réformes  se  sont  suc- 
cédé sans  réformer  ses  institutions  premières,  ou  du  moins  Tesprit  de  ces  in- 
stitutions. Et  cela  l'auteur  l'exprime  par  ces  lignes  pleines  de  vérité  et  de 
force  : 

a  Aucun  peuple  ne  tient  au  passé  par  d'aussi  profondes  racines;  aucun  ne 
plonge  plus  avant  dans  l'avenir  par  les  problèmes  que  soulève  l'organisation 
de  son  état  social.  On  peut  voir  dans  l'Angleterre  une  sorte  de  palimpseste, 
sur  lequel  en  grattant  quelques  lois  récentes,  l'ordonnance  de  la  société  féo- 
dale reparaîtrait  aisément  tout  entière...  Là  rien  ne  tombe  en  ruine  et  rien  ne 
passe;  à  côté  des  traditions  les  nouveautés  s'accumulent  :  on  dirait  que  les 
âges  divers  qui  se  succèdent  dans  l'histoire  des  peuples,  y  coexistent  et  y  sont 
contemporains.  » 

Ainsi  averti,  le  lecteur,  en  posant  le  pied  sur  le  soi  anglais,  s'attend  à  y 
voir  un  grand  peuple ,  et,  debout  sur  ce  grand  peuple,  la  couronne  au  front, 
l'orgueil  dans  le  regard,  un  géant  qui  est  l'aristocratie. 

Le  premier  spectacle  qui  s'offre  à  nos  yeux  est  une  gracieuse  description 
de  lA)ndres,  vue  à  travers  ce  treillis  impénétrable  que  forment  les  mâts  des 
vaisseaux.  Sur  ce  treillis  s'abaisse  comme  un  voile  aérien  le  brouillard  de  fu* 
mée  que  lancent  les  cheminées  des  bateaux  à  vapeur,  et  le  brouillard  de 
brume  que  tient  toujours  suspendu  sur  la  métropole  de  l'Angleterre  un  ciel 
maussade.  Bientôt  vous  pénétrez  dans  le  formidable  réseau  des  rues  de  la  Cité, 
et  vous  pouvez  vous  sentir  emporter,  balancer  par  la  foule  nombreuse  des 
commerçants  qui  afflue  vers  la  Banque  pour  refluer  ensuite  vers  les  quar- 
tiers les  plus  riches,  ou  dans  ces  riantes  villas  qui  forment  autour  de  Londres 
comme  une  ceinture  de  vertes  et  fraîches  retraites.  Pendant  le  jour  la  spé- 
culation vient  jouer  dans  la  Cité  ses  millions  et  ses  marchandises,  et  au  soir, 
chargée  d'or  et  de  billets,  elle  répand  ses  somptueux  bénéflces  sur  les  théâtres, 
les  expositions,  les  bals,  les  réunions  évangéliques.  Ce  mouvement  des  hom- 
mes et  des  affaires  a  été  parfaitement  analysé  dans  les  lignes  suivantes  : 

«  Ainsi  la  ville  des  docks  et  des  entrepôts,  la  ville  des  affaires,  des  plaisirs 
et  des  transactions  politiques,  la  ville  du  monde  fashionable ,  voilà  de  quoi 
8e  compose  cette  énorme  agrégation,  ce  mammouth  du  dix-neuvième  siècle. 
A  ses  deux  extrémités  et  sur  ses  flancs  le  monstre  a  de  nombreuses  dépen- 
dances ;  il  suffit  de  citer  Greenwich,  Soutwark,  Chelsea  et  les  faubourgs  du  nord 
est.  Mais  toutes  ces  branches  partent  du  tronc  et  viennent  y  puiser  la  vie.  La 
puissance  qui  gouverne  l'Angleterre  réside  à  un  bout  de  Londres ,  les  résultats 
s'accumulent  à  l'autre  bout.  Le  West-End  et  le  East-£nd,  l'empire  est  là  tput 
entier.  » 

La  scène  change  rapidement,  et  l'on  pénètre  avec  effroi  dans  les  tristes  dis- 
tricts de  White-Chapel,  de  Spitafields,  de  Bethnal-Green,  de  Saint-Gilles  ;— som- 
bre tableau  qui  rappelle  Londres  à  Thumilité,  comme  les  esclaves  ivres  des 
Spartiates  les  rappelaient  à  la  tempérance.  Vous  sortez  de  rues  largement 
construites ,  sillonnées  d'équipages  brillants,  où  le  gaz  projette  sa  lumière 
éblouissante  sur  les  étalages  des  magasins  ou  la  toilette  splendide  des  dames; 
vous  quittez  une  région  féerique,  et  vous  heurtez  des  ombres  à  peine  vêtues 
et  dont  la  misère  épouvante.  A  côté  de  toutes  ces  splendeurs,  il  vous  faut 
parcourir  des  ruelles  étroites  où  croupissent  des  mares  fétides,  où  des 
monceaux  d'immondices  servent  de  foyer  d'infection  et  fabriquent  la  fièvre  à 


178  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

la  continue.  Lé,  ni  air  pour  rafraîchir  les  poitrines  fatiguées  et  purifier  Tâtmo- 
sphère,  ni  soleil  devant  la  demeure  du  pauvre,  ni  ciel  bleu  réjouissant  ses  re- 
gards; la  fange  partout,  la  souffrance  partout,  la  misère  partout  avec  sa  com- 
pagne, —  devinée  par  Virgile  dans  ses  vers  prophétiques,  —  l'infamie.  Vous  y 
assistez  à  la  fois  à  Taffaiblissement  du  corps  par  la  douleur  et  à  la  dégradation 
du  sens  moral.  Là  misère  y  produit  le  découragement,  le  découragement  y 
produit  le  vol  ou  la  prostitution,  et  Teau-de-vie  versant  sur  toutes  ces  tur- 
pitudes sa  flamme  meurtrière,  achève  ceux  que  les  épidémies  épargnent. 
L^auteur  n'a  rien  négligé  de  ce  qui  pouvait  compléter  ce  lugubre  tableau  ; 
toutes  ces  monstruosités,  assises  à  côté  de  tant  de  splendeur,  ont  été 
rétracées  avec  une  chaleur  de  teintes  et  une  énergie  de  réprobation  qui 
frappent.  II  nous  conduit  successivement  à  travers  Wbite-Chapcl,  la  ville  des 
brocanteurs,  des  journaliers,  des  marchands  ambulants,  et  nous  fait  assister 
â  Textinction  graduelle  de  ces  malheureux  ,  dont  un  évéque  de  Londres  ca- 
ractérisait la  faiblesse  physique  par  ces  paroles  si  pleines  d'enseignement  : 
«  Auparavant  les  médecins  traitaient  les  pauNTes  par  les  saignées  ;  aujourd'hui 
ils  ne  saignent  plus  les  pauvres ,  ils  préfèrent  avoir  recours  aux  stimulants.  » 
Il  se  pourrait  que  la  révolution  médicale  qui  a  détrôné  en  France  le  système 
antiphlogistique  de  Broussais  eût  retenti  en  Angleterre  et  préparé  ce  résultat; 
mais  les  paroles  de  Tévéque,  appliquées  à  toute  une  population,  conservent 
une  gravité  redoutable,  et  Ton  ne  peut  songer  sans  effroi  à  cette  colonie  de 
moribonds  de  Wbite-Chapel.  Le  docteur  Toynbee  cite  l'exemple  d'un  mé- 
nage composé  de  cinq  personnes,  et  dans  lequel  le  même  lit  réunissait  le 
père  et  la  mère,  âgés  l'un  et  l'autre  de  cinquante  ans,  un  fils  âgé  de  vingt  ans 
et  poitrinaire,  une  fille  dedix-septans  atteinte  d'uneaffection  scrofuleuse,  etcela 
dans  une  chambre  où  le  père  travaillait  pendant  le  jour  avec  trois  garçons 
tailleurs.  Ailleurs  nous  verrions  une  pauvre  vieille  femme  sous-Umer  la  moUir 
de  son  lit,  et  des  Irlandais ,  continuant  les  mœurs  de  la  verte  Ërine,  installer 
des  porcs  dans  leurs  ignobles  asiles. 

De  W  hite-Chapel,  l'auteur  nous  conduit,  à  travers  la  foire  aux  haillons  et  le 
marché  aux  enfants,  dans  les  repaires  de  Saint-Gilles,  souillés  de  meurtres  et 
d'orgies.  Mille  détails  saisissants  ont  été  consacrés  à  ces  étranges  ventes  de 
vieux  habits  et  de  jeunes  enfants,  et  nous  retçrettons  de  ne  pouvoir  que  les  in- 
diquer au  lecteur.  Nous  en  aurons  donné  une  idée  en  disant  qu'elles  préparent 
très-convenablement  aux  scènes  de  Saint-Gilles.  C'est  là  que  s'est  accumulée 
toute  la  tourbe  des  voleurs,  des  assassins,  des  escrocs,  des  prostituées,  des  rece- 
leurs; c'est  laque,  ressuscitant  lessaleset  tumultueuses  bacchanales  de  la  Cour 
des  Miracles,  le  vice  tient  ses  séances  et  se  recrute  à  la  face  même  de  la  police, 
—  de  cette  police  vigilante  si  admirablement  organisée  par  sir  Robert  Peel  et 
lord  Russell.  o  En  quelques  minutes,  dit  M.  Faucher,  les  bandes  qui  sortent  de 
ce  repaire  peuvent  s'abattre  à  volonté  sur  Oxford,  sur  Piccadilly  ou  sur  le 
Strand.  Deux  des  théâtres  les  plus  fréquentés,  Covent-Carden  et  Drury-Lane, 
les  principaux  lieux  de  réunion,  les  bazars,  les  boutiques  sont  à  leur  portée, 
dans  leur  main.  Il  y  a  là  un  espace  de  quatre  à  cinq  cents  acres  qui  offre  la 
moisson  la  plus  abondante  à  toute  espèce  de  déprédations.  i> 

Voilà  le  champ  de  bataille  :  la  tactique  répond  à  la  grandeur  du  terrain  livré 
à  l'exploitation  de  ces  misérables.  Cette  tactique  nécessite  un  long  apprentis- 
sage et  un  long  enseignement.  Ce  n'est  qu'après  avoir  suivi  les  leçons  des  vo- 
leurs émériteset  des  plus  ignobles  receleuses  que  le  néophyte  peut  prétendre 


ÉTUDES  SUR  L'ANGLETERRE.  170 

à  exercer  son  adresse  ;  et  les  fatigues,  les  dangers,  les  blessures  qui  accompa- 
gnent cette  dangereuse  existence,  détourneraient  bien  des  candidats,  si  le  vice 
ne  s'offrait  à  eux,  au  milieu  des  perfides  instigations  de  Toisiveté,  sous  la 
forme  de  jeunes  filles  dressées  à  cet  embauchage  honteux.  II  y  a  dans  le  livre 
que  nous  analysons,  une  série  de  pages  ti^ès-neuves  sur  cette  éducation  des 
voleurs,  sut  leurs  accouplements  honteux  avec  les  prostituées,  et  la  théorie 
du  vol  y  a  été  admirablement  tracée.  Du  reste,  Ton  y  verra  que  le  crime, 
traqué  de  toutes  parts  par  les  diligents  poUcemen^  se  rabat  sur  les  campa- 
gnes et  exploite  les  districts  agricoles  au  grand  soulagement  des  villes  :  il 
s'est  opéré  ainsi  une  sorte  de  déplacement  qui  explique  comment  la  physio- 
Bomie  de  Saint-Gilles  a  pris  un  certain  caractère  d'honnêteté  depuis  quel- 
ques années.  Pour  compléter  cette  épuration»  la  ville  de  Londres  va  renou- 
veler entièrement  la  face  de  cet  infâme  quartier  :  elle  Tinondera  d'eau,  de 
gaz,  de  policemen  :  elle  y  ouvrira  de  puissantes  artères  de  circulation  et  y 
injectera,  en  quelque  sorte,  un  sang  plus  pur  et  plus  riche. 

Si  nousabordics  la  prostitution,  nous  serions  affligés  par  des  résultats  aussi 
honteux  que  ceux  qui  précèdent.  Il  y  a  trois  budgets  qui  grossissent  parallèle- 
ment dans  ce  monde,  le  budget  de  la  misère,  celui  de  la  prostitution,  celui  du 
crime;  tous  trois  réagissant  les  uns  sur  les  autres  et  allant  grossir  le  budget 
de  la  mort.  Ainsi,  tandis  que  s'accroissait  démesurément  le  nombre  de  dé- 
linquants parmi  les  enfants  et  les  adultes,  le  nombre  des  prostituées  recon- 
nues s'élevait  à  l^ndres,  d'après  les  renseignements  les  plus  authentiques, 
i  i6,000,  et  dépassait  16,675  pour  le  comté  de  Middlesex.  Dans  certains 
quartiers,  les  maisons  de  prostitution  se  touchent.  ^  Saint-Gilles,  sur  un 
espace  de  700  yards  (environ  700  mètres)  de  circonférence,  qu'on  nomme  le 
repaire  (rookery),  on  compte  vingt-quatre  maisons  suspectes  et,  dans  chacune, 
dix  prostituées.  Mais  il  faut  étendre  bien  au  delà  cette  zone  de  débauche.  La 
prostitution  revêt  mille  formes,  tantôt  timides,  tantôt  brutales  :  les  femmes 
brutales  sont  celles  qui  servent  à  faire  les  statistiques  et  tombent  sous,  les 
coups  de  la  police  ;  les  autres  échappent  à  tout  contrôle,  se  drapent  à  Tombre 
dans  des  rideaux  de  soie  ou  des  haillons,  et  insultent  à  la  morale  sans  que  la 
statistique  s'en  doute  le  moins  du  monde.  Une  simple  excursion  dans  Londres 
wffîraiit  d'ailleurs,  avec  le  budget  de  la  misère ,  pour  nous  faire  mesurer 
toute  l'étendue  de  la  plaie.  Là  où  Ton  souffre  le  plus  et  où  on  meurt  le  plus, 
là  se  €ommettent  nécessairement  le  plus  d'infamies  et  de  crimes.  L'âme  est 
solidaire  et  responsable  du  corps. 

.  Mais  comme  pour  compléter  ce  cercle  hideux  et  troi^fois  hideux,  les  mala- 
dies, suites  de  Timpureté  des  mœurs,  font  des  ravâ|;es  ofï'rayants  dang  les  cla^ 
ses  infimes  et  envahissent  même  l'enfance.  Da[is  respaco  du  huit  années,  il  ne 
s'est  pas  présenté  dans  tes  hôpitaux  de  Londre.^  moitts  tle  â.TOO  fi^U^s  de  anze  a 
teizeans  infectées  de  cette  peste  honteuse.  M.  Lo^an,  un  des  misslounâirus  de 
la  Cité,  dit  avoir  rencontré  dans  un  hôpital  cinq  jeunes  filles  qui  soutiraient 
de  ce  mal  à  l'âge.  Tune  de  treize  ans,  l'autre  ûû  douze,  la  quatrième  de  neuf; 
^cinquième  de  huit.  Ainsi  atteinte  dans  les  grandes  villes  par  l'éliolrment 
que  produisent  des  habitations  malsaines  et  \me  nourriture  itisufijsaiiteï  at- 
teiate  dans  les  districts  manufacturiers  par  Topium  avec  letiuel  les  mères  en- 
dorment leurs  frêles  nourrissons,  l'enfance  se  meurt  au  ^e  trahie  péniblemenl 
jusqu'à  l'âge  viril.  Les  sources  où  se  renouvellent  les  classe^  inrérieure^,  sV- 
puisent  ou  se  corrompent,  et  on  devine  avec  une  secrète  douleur  ie^î  triste^ 


180  JOUHNAL  DES  ECONOMISTES. 

génératioDsqui  naîtront  un  jour  de  ces  bordes  d*enfants  épuisés.  Ainsi,  la  misère 
et  la  maladie  les  frappent  dans  leur  chair  :  le  vice  les  frappe  au  cœur  et  à  la 
tète.  M.  Léon  Faucher,  qui  s'est  si  longtemps  préoccupé  de  la  question  cri- 
minelle et  de  la  population  des  prisons,  dit  que  le  jeune  détenu  de  Londres 
ne  ressemble  à  aucun  autre,  a  11  est  difficile  d'oublier,  ajoiite-t-il,  quand  on  les 
a  examinées  une  fois  avec  attention,  ces  physionomies  frêles,  muettes  et  dures 
qui  ne  trahissent  déjà  plus  aucune  émotion  de  Tâme,  et  sur  lesquelles  on  peut 
lire  seulement  la  sombre  résolution  de  persévérer  dans  le  mal.  Si  Ton  voulait 
des  types  extraordinaires,  il  faudrait  prendre  les  traits  des  enfants  renfermés 
à  Newgate.  On  aurait  figuré  les  pourvoyeurs  du  vol,  les  chacals  de  cette  étrange 
société.  » 

Si  maintenant  nous  voulions  opposer  des  teintes  plus  pures  à  ces  fantômes 
qui  nous  hantent  depuis  quelques  pages,  nous  n'irions  pas  les  chercher  dans  les 
opulentes  demeures  de  la  noblesse,  dans  les  parcs  embaumés  du  West-Eud,  ni 
dans  les  tournois  où  se  déguisent  innocemment  les  grands  seigneurs  ;  nous  les 
trouverions,  ennoblies  par  ce  que  la  résignation  a  de  plus  touchant  et  la  vertu 
de  plus  saint,  dans  Tépisode  de  Mary  Alloway  !  Cette  victime  de  la  misère,  luttant, 
comme  tant  de  nos  frêles  ouvrières  de  Paris,  contre  les  privations  et  contre 
les  séductions,  et  mettant  fin  à  ses  jours  après  plusieurs  mois  d'agonie,  relève 
la  classe  d'où  elle  sort  et  où  éclatent  de  tels  dévouements  à  la  morale.  Morte 
avec  la  fierté  stoïque  d'une  Romaine,  elle  a  montré  dans  ses  derniers  moments 
la  douceur  d'un  ange,  et  Ton  ne  peut  lire  sans  une  respectueuse  pitié  les  der- 
nières paroles  qu'elle  adressait  à  une  de  ses  amies  : 

a  Chère  amie,  j'ai  p^  >sé  bien  des  nuits  sans  sommeil  et  bien  des  jours  dans 
Pinquiétude.  Je  ne  p  jis  pas  trouver  d'ouvrage,  il  m'est  donc  impossible  de 
payer  mon  loyer.  La  vie  que  je  mène  est  misérable,  mais  le  Ciel  est  misé- 
ricordieux. Encore  un  moment,  et  cette  âme  fébrile  et  inquiète  trouvera  le 
repos.  Adieu,  que  Dieu  vous  bénisse  tous  !  Ma  plume  est  [si  mauvaise  que  je 
crains  que  vous  ne  déchiffiriez  pas  aisément  ce  que  j'écris,  et  mon  âme  est  si 
agitée  !  » 

Ce  cri  de  douleur,  nous  ht  recommandons  plus  particulièrement  à  lord 
Ashley,  qui  s'est  chargé  de  protéger  le  travail  des  ouvrières  vertueuses,  et  qui 
n'a  fait  jusqu'à  présent  que  compliquer  la  situation  de  ces  pauvres  filles; — éle- 
vant les  unes  au  détriment  des  autres,  et  faisant  une  concurrence  meurtrière 
à  celles  qui  n'ont  pas  su  plaire  aux  dames  patronesses  M.  L.  Fauchera  fait  à 
lord  Ashley  l'honneur  de  le  comparer  à  Howard  et  à  Wilberforce,  mais  je  n'a- 
dopte en  aucune  façon  ce  parallèle.  En  demandant  la  liberté  des  esclaves,  Wil- 
berforce ne  torturait  pas  ses  domestiques,  et  il  serait  assez  juste  que  le  noble 
lord  adoucit  l'affreuse  misère  qui  règne  sur  les  propriétés  de  sa  famille  avant 
de  se  constituer  le  sauveur  des  modistes  de  Londres.  Tout  le  monde  y  gagne- 
rait, à  commencer  par  celles  qu'il  prétend  protéger.  Ace  prix,  la  charité  serait 
chose  trop  avantageuse  et  trop  peu  méritoire. 

Après  une  description  fort  étendue  de  la  Cité  de  Londres,  après  l'exposé  des 
curieux  règlements  qui  en  font  une  ville  dans  la  ville  et  un  État  dans  TÉtat, 
—  règlements  qui  tiennent  des  prérogatives  féodales,  et  qui  rappellent  tous  les 
vieux  droits  des  corporations  doublés  de  tous  les  vieux  droits  des  seigneurs, 
l'auteur  nous  initie  aux  ressorts  qui  font  mouvoir  la  Banque  d'Angleterre. 
C'est  dans  cette  Banque  que  le  fleuve  immense  du  crédit  prend  sa  source 
pour  se  distribuer  ensuite  dans  la  circulation  par  mille  canaux,  et  porter  la  vie 


ÉtUDES  SUR  L'ANGLETERRE.  I8i 

commerciale  aui  extrémités  du  royaume.  On  peut  suivre,  dans  un  chapitre 
plein  d'intérêt,  les  nouvelles  réformes  de  sir  Robert  Peel,  qui  imposent  une 
limite  sévère  aux  émissions  de  la  Banque,  et  la  forcent  à  un  contrôle  perma- 
nent sur  elle-même,  en  divisant  son  travail  entre  deux  bureaux  permanents  : 
le  bureau  des  escomptes  et  le  bureau  des  émissions.  11  serait  facile  de  démon* 
trer  ici  toutes  les  illusions  de  ce  système,  énergiquement  repoussé  par  les 
économistes  les  plus  éminents  de  l'Angleterre,  —  MM.  Tooke  et  Mill  en  tête, 
—  et  repoussé  surtout  par  les  banques  d*Ëcosse,  dont  la  circulation  livrée  à 
elle-même  est  restée  comme  un  exemple  des  ressources  inépuisables  qu'ofiFre 
le  régime  de  liberté  absolue  en  fait  d*opérations  de  banque.  Nous  n*entrerons 
pas  dans  une  discussion  qui  nous  mènerait  trop  loin,  mais  nous  nous  étonne- 
rons qu'un  économiste  aussi  éclairé  que  l'est  M.  Faucher  se  soit  laissé  en- 
traîner à  croire  qu'un  ministre,  fût-il  Law  ou  R.  Peel,  pût  restreindre  ou 
élargira  volonté  les  émissions  de  billets,  ou,  en  d'autres  termes,  les  besoins 
de  la  circulation.  Cela  nous  paraît,  à  nous,  tout  aussi  difficile  que  de  soulever 
ou  apaiser  à  volonté  TOcéan;  il  faut  laisser  ces  choses  aux  variations  atmo- 
sphériques et  aux  variations  industrielles.  Les  Anglais  ont  même  un  excellent 
terme  pour  indiquer  cette  lutte  peu  clairvoyante  contre  des  éléments  qui  fuient 
sous  la  main  ;  ils  appellent  cela  a  to  hedge  in  the  ctickoo,  » 

La  Banque,  en  faisant  rayonner  sur  tout  le  territoire  les  richesses  accumu- 
lées à  Londres,  sert  de  transition  pour  entrer  dans  les  districts  manufacturiers 
et  pour  faire  le  relevé  de  cette  civilisation  toute  spéciale,  si  variée  dans  sa  sim- 
plicité, si  grandiose  dans  ses  tristes  vicissitudes.  Pour  cela  M.  Faucher  élit  tout 
d'abord* domicile  dans  le  Lancashire,  comté  si  exclusivement  voué  au  travail 
industriel  que  la  population  agricole  n'y  dépasse  pas  9  pour  iOO.  C'est  donc  à 
vrai  dire  dans  les  ateliers  de  Manchester,  de  Bolton,  d'Ashton,  de  Stockport,  et 
dans  les  docks  de  Liverpool,  que  se  font  les  récoltes  qui  doivent  nourrir  l'énorme 
population  de  ce  district.  Et  non-seulement,— remarquons-le  bien,— il  faut  que 
le  Lancashire  pourvoie  à  ^alimentation  de  ses  enfants,  mais  encore  à  celle  de  ces 
nuées  affamées  qui  s'abattent  dans  les  grands  centres  manufacturiers,  après 
avoir  quitté  l'Irlande,  ou  cette  image  adoucie  de  l'Irlande,  qui  est  l'agriculture 
de  la  plupart  des  comtés  d'Angleterre.  Ces  simples  faits  nous  suffisent  pour  nous 
convaincre  de  l'activité  prodigieuse  déployée  dans  cette  patrie  privilégiée  de 
l'industrie,  et  nous  préparent  aux  détails  que  nous  a  donnés  M.  Faucher.  Opé- 
rant avec  cette  clarté  d'exposition  que  l'on  ne  peut  cesser  d*admirer  en  face 
des  nombreux  documents  qu'il  a  dû  consulter,  il  nous  reporte  tout  d'abord  à 
Liverpool  comme  le  point  où  commence  le  travail  du  coton. 

Toute  l'histoire  des  développements  de  Liverpool  depuis  l'époque  où,  simple 
bourgade  de  pécheurs  à  Tembonchure  de  la  Mersey,  on  y  comptait  à  peine  5  à 
0,000  âmes,  jusqu'au  moment  de  sa  splendeur  actuelle,  —  avec  ses  280,000 
âmes  de  population,  son  revenu  municipal  de  huit  millions  de  francs,  sa  douane 
produisant  à  TËchiquier  plus  de  cent  millions;  avec  les  flottes  qui  saluent 
ses  monuments  de  leurs  mille  pavillons,  enfin,  avec  l'enceinte  de  docks  qui 
l'entoure  comme  une  écharpe  humide;  toute  celte  histoire,  grande  par  l'énergie 
et  par  Topulence,  a  été  retracée  de  la  manière  la  plus  complète  par  M.  Fau- 
cher. Pas  un  fait  important  n'a  échappé  à  ses  laborieuses  investigations,  et, 
après  l'avoir  lu,  on  connaît  à  fond  cette  étonnante  cité,  depuis  les  caves  hideuses 
de  ses  Irlandais,  jusqu'aux  flouettes  des  mâts  que  l'on  voit  s'incliner  quelquefois 
mr  les  grands  magasins  du  port  comme  des  oiseaux  fatigués  d'un  long  voyage. 


182  JOURNAL  0^  ÉCQNOMIgTfS. 

Nous  ne  résistoD9  p99  au  plaisir  de  citer  les  lignes  suiyantç^  qui  décriveot  |q 
port  : 

a  La  ville,  vue  du  rivage,  est  assise  en  amphithéâtre  sur  la  peute  d'une  col- 
linei  La  rivière  est  comme  Tarène  de  ce  cirque  commercial ,  le  grand  chepiin 
de  la  navigation,  sur  lequel,  au  milieu  des  vaisseaux  qui  entrent  et  des  vais- 
seaux qui  sortent,  la  scène  change  à  chaque  instant,  pne  seulehatterjese^ressç 
pour  protéger  tant  de  richesses.  Il  semble  que  ces  canons  ne  soient  \i  qi^e  pouf 
la  forme  et  que  Ton  ne  puisse  plus  croire  à  la  guerre  quand  on  a  retire  de  la 
paix  de  tels  avantages.  Là,  etc.  » 

Le  coton  est  le  produit  qui  alimente  cette  immense  activité,  et,  cependant, 
par  une  de  ces  anomalies  bizarres  qui  signalent  la  faiblesse  de  Tesprit  humain 
e^  son  imprévoyance,  l'industrie  du  coton  commença  par  une  persécution  doua- 
nière. En  1784,  les  officiers  de  la  douane  à  ^verpool  saisirent  huit  bs^lles  de  coton 
sur  un  vaisseau  américain,  ne  pouvant  pas  croire  que  cette  marchandise  fût  un 
produit  des  États-Unis,  Aujourd'hui,  les  États-Unis  expédient  en  Europe  onze  à 
4ouze  cent  mille  balles  de  coton,  dont  la  Grande-Bretagpe  absorbe  plus  des  deux 
tiers  et  la  France  un  peu  moins  d'un  quart.  Les  importations  à  Liverpool  se  sont 
élevées  en  1838  à  1,330,430  balles.  Pour  compléter  ce  tableau  de  la  prospérité 
de  Liverpool,  il  nous  faudrait  déterminer  le  nombre  des  vaisseaux  qui  se  pressent 
dans  ses  docks,  les  voyageurs  qui  y  passent,  les  transactions  de  chaque  jour  ; 
mais  respace  nous  manque,  et  déjà,  de  son  pinceau  implacable,  Tauteur  nous 
a  retracé  les  retraites  affreuses  que  la  misère  s'est  faites  au  sein  de,  Topulente 
cité.  Nous  avons  pénétré,  la  douleur  et  la  pitié  dans  l'âme,  au  fond  de  ces  caves 
dont  la  réputation  est  plus  qu'égalée  par  la  réalité.  Pes  escaliers  boueux  et  dé- 
gradés conduisent  à  de  petites  cellules  souterraines  où  le  soleil  n'égara  jamais 
fin  seul  de  ses  rayons,  et  où  la  ventilation  s'opère  au  moyen  des  (issures  que 
présentent  les  fenêtres  ou  les  portes  mal  jointes.  Un  escabeau ,  une  table, 
une  chaise  composent  tout  le  mobilier  de  ces  pauvres  gens,— je  parle  de  ceux 
qui  ont  respecté  les  |iens  de  la  famille  et  ne  vont  pas  se  perdre  au  niilieu  de 
|a  foule  dégradée  qui  encombre  les  plus  infimes  garnis  et  les  gin-palaces  (palais 
du  gin).  Il  n'est  pas  un  des  détails  fournis  par  M.  Faucher  qui  ne  soit  parCaite- 
ment  exact  :  son  daguerréotype  a  été  implacable,  mais  il  est  vrai.  Je  n'ai  pas 
trouvé  cependant  que  les  gin-palaces  de  Liverpool,  de  Manchester,  Londres  et 
autres  lieux  voués  au  gin,  aient  cet  éclat  royal  qu'on  leur  attribue.  Sauf  quel- 
ques dorures  ornant  la  panse  énorme  des  tonneaux,  sauf  des  flots  de  gaz  qui 
dorent  toute  la  scène,  il  n'y  a  rien  là  qui  légitime  l'enthousiasme  que  Buret  a 
ressenti  pour  l'éclat  des  gin-palaces  ;  —  c'est  un  antre  bien  éclairé,  mais  voilà 
^ut.  Nous  retrouvons  à  Liverpool  le  même  cercle  de  misère,  de  souffrance,  de 
prostitution,  de  crimes  que  nous  avons  reconnu  à  Londres  et  que  nous  retrou- 
verons dans  des  proportions  diverses  à  Manchester,  à  Birmingham ,  à  Wolvcr- 
hampton.  Il  serait  impossible  de  donner  ici  le  plus  léger  aperçu  des  renseigne- 
ments mis  en  œuvre  par  M.  Faucher  :  c'est  à  l'auteur  lui-même  qull  faut  aller 
demander  ses  conclusions  semées  dans  plus  de  deux  cents  pages.  Nous  n'a- 
vons pu  donner  ici  que  les  résultats  généraux,  ceux  qui  importent  avant  tout 
au  théoricien  et  au  philosophe  ;  mais  ces  résultats  n'ont  été  nulle  part  mieux 
confirmés  qu'à  Liverpool.  En  effet,  tandis  que  la  misère  y  atteignait  une  inten- 
sité effrayante,  les  délits  croissaient  dans  des  proportions  qui  dépassaient  même 
celles  de  Londres.  Sur  6,902  individus,  accusés  de  délits  graves  (félonies),  on  en 
comptait  2,197  de  dix-huit  ans  et  au-dessous  :  les  femmes  y  figuraient  à  liaison 


prupfl^  Syil  L'ANGLETEBRC.  183 

de  35  pour  100,  proportion  sqpéfieur^  à  celle  de  Londres  et  double  de  celle  de 
Paris,  £tj*aipu  me  convaincre  de  Tétat  de  souffrance  et  de  dégradation  de  ces 
malheureux.  En  traversant  une  des  plus  sombres  rues  de  f  Jverpool,  je  vis 
assises  sur  le  seuil  d'une  cave  deux  ligures  blêmes  et  maigres.  De  loin  je  crus, 
un  moment,  que  Ton  avait  voulu  imiter  avec  de  la  cire  des  Qgures  humaines. 

ilaDchester  continue  les  ménies  scènes  en  transformant  et  déplaçant  quel- 
ques chiffres.  On  y  voit  Tindustrie  du  coton,  élevant  de  toutes  parts  les  ate- 
liers, multipliant  les  machines,  et,  fileuse  diligente,  faisant  mouvoir  dans  un 
tourbillon  de  vapeur  ses  infatigables  mules-jennys.  La  description  de  Manche^ 
ter,  celle  de  la  manufacture  rurale,  et  de  Tagriculture  manufacturière,  ont  fourni 
à  M.  Faucher  quelques-unes  de  ses  plus  belles  pages,  et  lui  ont  valu  un  hom- 
mage Qatteur.  Ces  pages  ont  été  traduites  en  Angleterre  et  accompagnées  d*élo- 
ges  mérités  :  les  Anglais  ont  reconnu  que  leur  industrie ,  dans  ses  ressources 
de  production  et  dans  son  avenir,  n*avait  jamais  été  mieux  jugée,  même  chez 
eux.  Le  mol  comique  de  M.  Baour-Lormian,  écrivant  à  un  de  ses  amis,  aprèssa 
traduction  de  la  Jérusalem  délivrée.  «Ma  traduction  fait  fortune,  on  se  propose 
<|e  la  traduire  en  italien  *  ,  ce  mot,  dis-je,  a  été  sérieusement  réalisé  de  l'autre 
côté  du  détroit,  pour  Tarticle  de  M.  Faucher  sur  Manchester. 

On  aura  une  idée  de  la  rapidité  avec  laquelle  se  distribue  et  se  fait  le  tra- 
vail dans  le  Lancashire,  lorsqu'on  saura  qu'une  commande,  partie  deLiverpool 
le  matin,  est  discutée  entre  les  fabricants,  à  la  ik)urse  de  Manchester,  vers 
l'heure  de  midi  :  le  soir,  elle  est  déjà  répartie  entre  les  manufactures  des  en- 
virons. «En  moins  de  huit  jours,  dit  l'auteur,  le  coton,  filé  à  Manchester,  à 
Bolton,  à  Oldam  ou  dans  les  environs  d'Ashton  est  tissé  dans  les  ateliers  de 
Bolton,  de  Staley-Bridge  ou  de  Stockport,  teint  et  imprimé  à  Blackburn, 
iChorley  ou  à  Preston,  apprêté,  aune  et  empaqueté  à  Manchester.  »  Il  est  triste 
qu'à  côté  de  ces  sublimes  résultats  du  génie  industriel  il  faille  placer  ce  fait 
accablant,  qu'à  Manchester  les  chances  de  la  vie  sont  de  58  ans  pour  les 
classes  supérieures,  de  20  ans  pour  les  boutiquiers,  de  17  ans  pour  les  ou- 
vriers des  manufactures  et  pour  les  journaliers.  Ces  chiffres  disent  tout,  mais 
nous  en  expliquerons  bientôt  les  causes. 

En  dehors  de  ses  études  sur  le  paupérisme,  la  criminalité,  la  mortalité  dans 
les  districts. manufacturiers  ;  en  dehors  de  ses  savantes  dissertations  sur  le  tra- 
vail des  enfants  dans  les  manufactures ,  M.  Faucher  a  mis  au  jour  une  question 
toute  nouvelle  pour  des  esprits  français  et  qui,  môme  en  Angleterre,  est  loin  d'a- 
voir reçu  une  solution  satisfaisante,  --je  veux  parler  de  l'agriculture  manufac- 
turière et  de  Vallotment'system^  autrement  dit,  field-garden-system ,  On  sait  que  ce 
système  consiste  à  allouer  à  un  cultivateurunecertaine  étendue  de  terre  qu^il 
pourra  cultiver  aux  époques  où  le  travail  des  champs  se  trouve  ralenti  ou  sus- 
pendu, et  qui  lui  fournira  les  objets  de  consommation  ordinaire  à  des  prix 
moins  considérables  que  ceux  du  marché  ;— pour  le  droit  de  culture,  il  doitpayer 
une  rente  (ixée  entre  les  parties.  Rien  de  plus  simple,  rien  de  plus  naturel,  j'a- 
jouterai de  plusavantageux,  que  ce  système  dont  M.  Faucher  a  parfaitement  in- 
diqué la  portée,  et  qui  n'aétô  cuuttrsté  en  Angleterre  que  parce  qu'on  s^'est 
mépris  sur  la  nature  du  coritrttt  qui  (engage  l'ouvrier.  Ou  a  cru  qtie  ragrieul- 
leur  abandonnerait  le  travail  ordinaire  qu'il  faisait  nur  les  fermes  voisines, 
pour  passer  lui-même  à  l'état  de  forinior,  eu  cultivant  un  domaine  microscopi-^ 
que,  et  y  cherchant  de  quoi  payer  sa  rontt^  et  de  quoi  soutenir  son  oi^istenct^. 
Ootombail  mnsi  dans  les  mi^rfîiidu  régime  irlandêiseiotiprt^parattU  dé- 


m  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

chéance  de  toutes  les  populations  agricoles.  Mais,  loin  de  constituer  Télémeiit 
fondamental  de  son  existence,  le  lot  de  terre  alloué  à  Tagricnlteur  n'en  e^ 
que  l'accessoire  :  c'est  une  sorte  de  caisse  de  retraite  où  il  puisera  quand  les  sa- 
laires manqueront,  c'est  aussi  un  fonds  de  tranquillité ,  de  quiétude,  une  oc- 
cupation ouverte  à  ses  moments  de  loisir,  et  où  il  peut  se  créer  une  petite 
patrie  dans  une  plate-bande  de  fleurs  semée  de  ses  mains.  Et  d'ailleurs, 
Texpérience  a  démontré  la  nature  bienfaisante  de  ces  allotments  :  dans  les 
comtés  de  SufiTolk,  Norfolk  et  Lincoln,  ils  sont  même  devenus  la  ressource  de  la 
population  rurale,  depuis  le  jour  où  l'industrie  de  la  filature  domestique  a 
disparu. 

Après  avoir  si  bien  apprécié  le  résultat  des  allotments  dans  leurs  rapports 
avec  Tagriculture,  nous  sommes  étonné  que  M.  Faucher  n'ait  pas  été  plus  avant 
dans  la  question,  et  n'ait  réfuté  des  arguments  que  l'on  a  opposés  à  leur  intro- 
duction dans  le  régime  industriel.  Là  encore  il  ne  s'agirait  en  aucune  façon 
de  fonder  l'existence  de  l'ouvrier  sur  im  acre  de  terre  et  quelques  pom- 
mes de  terre  ;  là  encore  son  petit  domaine  serait  le  contingent  au  lieu  d'être 
le  nécessaire;  là  encore  il  trouverait  du  travail  pour  ses  bras,  des  secours 
momentanés  pour  les  époques  de  crise  ;  là  il  pourrait  retremper  ses  forces 
en  ouvrant  sa  poitrine  aux  fortes  brises  des  champs,  et  jouir  de  la  nature, 
vivante  autour  de  lui.  M.  Horner  a  pu  dire  que  les  ouvriers  de  Wolverhamp- 
ton  ne  connaissaient  la  verdure  que  pour  avoir  été  piqués  par  des  orties,  Carac- 
cioli  avait  déjà  dit  que  les  seuls  fruits  qui  mûrissent  en  Angleterre  sont  les 
pommes  cuites,  et  il  est  par  trop  dur  d'ajouter  à  cette  spirituelle  exclusion 
celle  de  M.  Horner,  derrière  laquelle  on  voit  apparattredes  populations  fatiguées 
et  diffomios.  Les  manufacturiers  anglais  nous  empruntent  déjà  nos  modèles, 
dont  ils  ne  sauraient  inventer  les  gracieuses  fantaisies;  si  la  dégradation 
anatomique  des  ouvriers  continue  comme  à  Willen-Hall,  par  exemple,  ils 
seront  bientôt  obligés  d'importer  des  hommes  qui  régénèrent  la  race.  Malheu- 
reusement nous  ne  pourrions  leur  envoyer  ces  nouveaux  modèles  :  le  Fran- 
çais peut  être  spirituel  et  même  malin,  mais  il  ne  reproduit  pas  généralement 
d'une  manière  très-exacte  TAntinoûs. 

Pour  retourner  aux  allotments,  il  me  semble  qu^au  milieu  des  perturbations 
que  portent  la  misère  dans  les  rangs  des  travailleurs,  cette  réserve  alimentaire 
est  une  question  de  vie  ou  de  mort.  Maintenu  dans  les  bornes  que  nous  avons 
indiquées,  ce  système  garantirait  la  vie  de  l'ouvrier,  et  lui  permettrait  d'at- 
tendre les  beaux  jours  sans  coalition  et  sans  épidémies,  l^s  petits  jardins  que 
les  manufacturiers  les  plus  intelligents  de  l'Angleterre ,  —  et  à  leur  tète 
MM.  Ashton,Greg,  Ashworlh,  Bazley.—ont  joints  aux  logements  qu'ils  louent 
aux  ouvriers,  réalisent  notre  système,  mais  sur  une  échelle  peut-être  trop 
restreinte.  J'ai  vu  autour  des  cottages  élevés  par  la  bienveillante  sollicitude 
de  ces  hommes  de  cœur,  quelques  fleurs  douces  à  sentir  et  à  voir,  et  quel- 
ques légumes  ;  mais  ces  jardins  d'amateurs  seraient  impuissants  à  les  soula- 
ger aux  époques  de  crise.  Nous  reviendrons  ailleurs  sur  cette  mesure  éco- 
nomique qui  nous  semble  pleine  d'avenir,  et  inflniment  plus  féconde  que 
rindustrie  domestique,  vouée  à  une  mort  certaine  par  l'extension  formidable 
des  grandes  usines;  — Tune  fortifle  et  accroît  les  salaires ,  l'autre  les  déprime 
et  les  voue  à  l'instabilité. 

Après  avoir  montré  les  classes  inférieures  organisées  aristocratiquement 
comme  dans  les  ateliers  du  Lancashire;  après  nous  les  avoir  montrées  or- 


ETUDES  SUR  L'ANGLETERRE.  t%b 

gaoisées  démocratiquement  à  Birmingham,  à  Wolverhampton,  et  surtout  à 
Willen-hall;  après  nous  avoir  fait  connaître  ces  femmes-forgerons  (fmal^ 
blackamUhs)  de  Sedgeley,  à  demi-vétues,  buvant,  jouant,  fumant  avec  le  même 
cynisme  que  leurs  grossiers  compagnons  ;  après  avoir  dépeint  ces  ouvriers 
dififormesde  WiUen-hall,  qui,  suivant  le  témoignage  de  M.  Homer,  se  marient 
entre  eux,  et  tueraient  sans  merci  l'étranger  qui  épouserait  une  de  leurs 
filles  ou  sœurs ,  enfin  après  toute  une  série  de  tableaux,  où  Ton  voit  souf- 
frir, crier,  travailler,  mourir  le  prolétaire,  Vauteur  nous  enlève  aux  questions 
industrielles,  et  nous  fait  entrer  de  plain-pied  dans  le  terrain  des  agitations  po* 
litiques.  Nous  aurions  désiré  cependant  qu'en  regard  des  souffrances  de  la  classe 
manufacturière  il  mit  celles  plus  poignantes  encore  des  populations  agricoles.  Les 
crises  qui  s'abattent  sur  une  branche  de  fabrication  ont  pour  caractère  prin- 
cipal la  transition  et  Tirrégularité  ;  elles  ne  sont  pas  continuelles  et  ne  tuent 
pas  à  la  longue;  elles  frappent,  mais  le  lendemain  l'horizon  s'éclaircit,  le  tra- 
vail reprend  dans  les  ateliers,  les  salaires  se  répandent  de  nouveau  dans  les  fa- 
milles. La  détresse  agricole,  au  contraire,  est  persistante  ;  elle  pèse  continuel- 
lement sur  les  travailleurs  et  les  épuise.  En  un  mot,  c'est  Tétat  normal  d'une 
infinité  de  districts,  et  sans  les  émigrations  nombreuses  qui  se  dirigent  vers 
les  villes  industrielles  à  la  recherche  du  bien-être  et  des  salaires,  cette  détresse 
prendrait  une  intensité  formidable.  C'est  bien  de  cette  manière  que  le  Lan- 
casbire  peut  être  considéré  comme  le  Work-house  de  l'Angleterre  et  l'asile  des 
pauvres  des  comtés.  Les  faits,  à  défaut  de  la  reconnaissance,  sont  chargés  de 
rappeler  ces  vérités  aux  maîtres  du  sol. 

Nous  retrouvons  donc  maintenant  les  classes  inférieures  engagées  dans  le 
mouvement  politique  après  les  avoir  vues  engagées  dans  le  mouvement 
commercial ,  et  Tauteur,  après  être  descendu  de  l'aristocratie  au  peuple , 
va  remonter  maintenant  du  peuple  à  Taristocratie  par  la  route ,  trop  peu 
suivie  par  lui,  de  la  classe  moyenne.  Dans  cette  succession  d'événements, 
où  la  passion  se  croise  si  souvent  avec  le  raisonnement ,  et  le  poignard  de 
l'illuminé  politique  avec  le  sabre  des  dragons  de  la  reine,  nous  aurions  à 
signaler  la  même  énergie  de  couleurs,  la  même  vérité  de  détails,  la  même 
logique.  En  agrandissant  les  questions,  l'auteur  s'est  trouvé  à  leur  hauteur, 
et  il  a  envisage  ces  événements  politiques  avec  une  sûreté  de  coup  d'ccil  re- 
marquable. Tour  à  tour  se  dérotilent  devant  nos  yeux  ]e§  drames  de  Hern- 
Hill,  le  soulèvement  de  Rcbccca  ucîniré  lugubrement  par  la  torche  des  Incen- 
diaires, les  péripéties  de  cetto  étonnante  lutte  de  la  réforme,  qui  commence 
par  Cobbelt  pour  finir  par  Fergus  O'Connor,  et  par  cette  pétition  monstre  cou- 
verte de  5,r»njOâ  signatures,  et  que  seize  hommes  robuste*  durent  porter  sur 
leurs  épaules;  puis  les  coalitions  d'onvriers  avec  leurs  ramifications  infinies, 
leur  puissante  centralisation  et  ttiurs  serments  sanguinaires  et  sauvages;  les  lois 
sur  les  céréRles  et  les  gjgantoji^qiïes  elTorls  de  la  Lifîuc  ;  enfin,  et  comme  sur- 
plombant cette  masse  agitée,  raristocratie  couronnée  de  prestige,  couverte  par 
la  royauté,  it  assise  sur  les  rentes  territoriales.  Rien  ne  manque,  on  le  voit,  à 
l'intérêt  de  la  snone  ;  et  cependant  c'est  ici  r[ue  je  vais  placer,  à  côté  des  con- 
clusions de  Tautetir  sur  le  nMe  de  la  noblesse,  sur  la  scission  des  classes  moyen- 
nes et  des  classes  supérieures  ,  sur  renvahissement  du  pouvoir  par  la  bour- 
geoisie,  les  conclusions  qui  me  ^mblcnt  ressortir  actuellement  des  faits. 

Et  d'abord,  il  est  impossible  qu'une  œuvre  faite,  non  dans  la  région  immua- 
ble des  idée>,  mais  sur  le  terrain  vivant  et  mobile  de  la  réalité,  soit  constam> 


ise  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

ment  exacte.,  Plus  elle  aura  été  vraie  pour  une  époque  déterminée,  QUHns  elle 
devra  Tétre  pour  une  autre,  et  Iq  portrait  restant  le  même  aioi^  que  la  p^fr 
sionomiede  Toriginal  varie,  il  doit  nécessairement  se  produire  un  certain  dés- 
accord entre  les  deux.  Ainsi^  on  pourrait  dire  que  l'aspect  de  Saint-Gilles  s'psi 
amélioré,  que  Wbite-Chapel  devient  honnête,  et  Bethnal-Green  plus  babitabje; 
on  pourraift  dire  que  la  misère  des  classes  tn^anufacturiéres  ^  fait  place  il  y  « 
un  an  ou  dc;ux  à  une  prospérité  sans  exemple,  quia  vidé  tous  les  work-^o^i- 
ses  au  proGt  des  ateliers.  Peut-éti;e  l'auteur  a-til  trop  généralisé  à  la  fois  da^is 
respace  et  dans  le  temps,  mais  tous  ces  faits  qui  ont  existé  Ifier,  existeront 
encore  demain,  si  on  n'abolit  pas  les  lois  sur  les  céréales;  nous  laisserops 
donc  à  cette  partie  du  travail  de  M.  Faucher  sa  valeur  entière  de  for^ne  et  de 
fond.  Mais  nous  prostesterons  contre  cette  absorption  servjle  de  touteç  les  clas- 
ses dans  le  préjugé  aristocratique,  et  surtout  contre  cette  «issertion^queje 
gouvernement  de  l'Angleterre  appartient  à  jamais  à  la  noblesse  par  une  sorte 
de  tendance  instinctive  de  la  nation  vers  les  privilèges.  Or,  il  me  semble  au 
contraire  que  s'il  est  en  Europe  une  fortune  qui  s'abaisse,  c'est  celle  de  Taris- 
tocratie  anglaise  depuis  1815,  depuis Huskisson,  ^epuislebill  deréforme,  lebill 
d'émancipation;  enfin  depuis  la  naissance  de  la  Lig}ue.  Il  n'est  pas  de  jour  où 
elle  n'ait  perdu  un  fleuron  de  sa  couronne ,  pas  de  jour  où  son  mfluence  et 
surtout  son  prestige  ne  s'évanouissent.  En  l'espace  de  vingt  années,  elle  a  ré- 
pété trois  fois  notre  fameuse  nuit  du  4  août,  et  il  se  peut  qu'elle  la  répète  en- 
core une  fois  dans  la  session  prochaine.  On  no  peu^  raisonnablement  considérer 
comme  un  corps  inébranlable  quelque  chose  d'aussi  mobile  et  qui  ploie  si 
facilement  au  souffle  des  passions  populaires.  Et  puis,  quelle  est  en  dénnitiye 
la  base  permanente  de  toutes  les  aristocraties?  Est-ce  la  forpo  matérielle?  Non, 
car  elle  s'évanouit  au  bout  d'un  siècle.  Est-ce  la  force  intellectuelle?  Non,  car 
elle  se  nivelle  constamment.  Non,  cette  base,  c'est  Topulence,  tantôt  dégui- 
sée, tantôt  ouverte  et  flagrante.  L'aristocratie  sans  la  fortune  est  un  non-sens, 
car  elle  n'a  plus  ce  qui  nourrit  les  masses  et  les  éblouit;  elle  ne  pçut  plus  payer 
les  poètes,  avoir  des  loisirs  pour  apprendre  et  apprendre  pour  gouverner,  en  un 
mot,  elle  n'existe  pas.  Et  cela  est  même  si  vrai,  que  le  jour  où  sirG.  Nevil, 
duc  de  Bedford,  n'eut  plus  un  patrimoine  assez  considérable ,  on  le  dégrada 
ignominieusement.  Eh  bien,  c'est  précisément  dans  son  opulence  même  que  la 
noblesse  d'Angleterre  va  se  trouver  atteinte  :  en  lui  enlevant  le  monopole  des 
blés,  la  Ligue  lui  enlève  en  même  temps  ses  rentes  princières  :  en  envahissant 
le  Parlement,  elle  lui  enlève  sa  prépondérance  politique  ;  en  développant  la 
franchise  de  40  sh.,  elle  combat  les  fermiers  et  reste  maîtresse  du  terrain.  Et 
quand  je  dis  la  Ligue,  je  dis  la  bourgeoisie,  je  dis  la  nation  entière  émancipée 
par  le  progrès  matériel,  et  avide  de  progrès  politiques.  Je  sais  que  tout  cela 
ne  sera  pas  l'aflaire  d'un  jour,  ni  d'une  session.  Le  nivellement  des  couches 
sociales  ne  s'opère  pas  en  un  clin  d'œil,  mais  le  moment  n'est  pas  loin  où  toutes 
ces  choses  s'accompliront;  et  à  qui  médirait  que  c'est  pure  illusion  et  pur 
sentiment,  je  répondrais  par  les  réformes  passées  et  par  les  dernières  évolu- 
tions ministérielles. 

M.  L.  Faucher  dit  dans  un  passage  fort  remarquable  et  fort.ingénieux  :  a  Parce 
que  l'impôt  a  pesé  jusqu'ici  sur  les  classes  laborieuses,  les  politiques  de  re- 
celé de  lord  Stanley  imaginent  qu'en  mettant  plus  ou  moins  les  classes  opu- 
lentes à  contribution  »  on  supprimera  tout  sujet  de  plainte,  peut-être  même 
toute  souffrance.  N'esUce  pas  l'histoire  de  ce  tyran  de  l'antiquité  qui  croyait 


f 

L 


ACADÉMIE  DES  SCIENCES  MORALES  ET  POLITIQUES.        i81 

expier  les  faveurs  trop  constantes  de  la  fortune  en  jetant,  au  milieu  d'une 
orgie,  son  anneau  dans  la  mer  ?x> 

Nous  sommes  heureux  de  terminer  par  cette  communauté  de  vues,  et  de 
iQontrer,  d'accord  avec  Fauteur,  les  secrètes,  illusions  de  ce  parti  aristocratique 
qui  agrandit  malgré  soi  dans  l'imagination  ,  Tobsède  et  la  poursuit  partout.  » 
Ce  sont  les  propres  paroles  de  M.  Faucher  dans  son  introduction,  et  je  crains 
qu'elles  ne  lui  soient  un  peu  applicables.  L'avenir  jugera,  d'ailleurs,  cette  ques- 
tion; mais  ce  que  nous  pouvons  juger  dès  ce  jour,  c'est  la  science  profonde , 
(e  style  animé  et  fort,  rintelligence  politique  qu'on  remarque  dans  les  Études 
mr  l'Angleterre.  ALCIDE  FONTEYRAUD. 


REVUE  MENSUELLE 

DES  TRAVAUX  DE  L^ACADÉMIE  DES  SCIENCES 

MORALES  ET  POLITIQUES. 


âoniAimB.  —  Noittînaiion  de  M.  Vivien  dans  la  section  de  l(HçiFlalion,  en  remplacement 
deM.Berriat  S^ini-'Vnx.— Du  mysticisme  allemand  au  quatorzième  siècle,  par  M.  le  doc- 
teur Sdnnidt.  ^  De  la  foi  dans  les  limites  de  la  raison  et  de  la  philosophie,  par  M.  Franck. 
—  Lméaments  de  philosophie  eihnogrcsphique,  par  M.  E.  de  Salle^.  —  Du  droit  adminis* 
tralif^  (or  M.  de  Tocqncville.  —  Mémoire  de  M.  Amédée  Thierry,  sur  Vlntroduclion 
du  christianisme  dans  les  Gaules.^  Renouvellement  du  bureau. 

Le  commencement  de  l'année  est  d'habitude  l'époque  à  laquelle  l'Académie 
des  sciences  morales  et  politiques  remplace  les  membres  qu'elle  a  perdus  dans 
le  cours  de  Tannée  précédente.  C'est  alors  que  les  ambitions  s'éveillent,  que 
les  démarches  nombreuses  sont  faites  pour  arriver  au  très-désirable  honneur 
de  siéger  dans  l'une  des  cinq  sections.  Les  places  de  membre  ordinaire  devien- 
nent chaque  fois  l'objet  de  recherches  plus  nombreuses  et  plus  ardentes.  Il  y  a 
quelques  jours  à  peine,  le  fauteuil,  laissé  vacant  dans  la  section  de  la  légjsla- 
lion,  par  le  décès  de  M.  Berriat  Saint-Prix,  était  vivement  sollicité  par  plu- 
siemrs  personnages  éminents  de  la  science  et  de  la  magistrature.  M.  Vivien. 
Macarel,  Renouard,  Hello,  Ortolan,  tous  rccommandahles  à  différents  titres, 
ne  laissaient  à  l'Académie  que  l'embarras  du  choix.  Conformément  aux  pré- 
sentations de  la  section,  M.  Vivien  a  été  choisi  parmi  tous  les  concurrents.  Sur 
vingt-cinq  votants,  il  a  obtenu  vingt-deux  suffrages,  deux  ont  été  donnés  à 
M.  Renouard  :  il  y  a  eu  de  plus  un  billet  blanc.  Le  mérite  de  M.  Vivien,  jus- 
tiflé  par  ses  travaux  au  Conseil  d'État  et  à  la  Chambre  des  députés  et  par  de 
récentes  publications,  a  été  pour  beaucoup  dans  la  décision  de  l'Académie; 
il  est  une  autre  considération  qui  a  également  inspiré  son  choix.  Aucun  des 
membres  de  la  section  de  législation  ne  représente  le  droit  administratif,  et 
l'Académie  désirait,  avec  raison,  compter  dans  son  sein  un  jurisconsulte  spé- 
cialement distingué  dans  cette  partie  de  la  science  du  droit^  au  moment  sur- 
tout où  les  études  administratives  éveillent  l'attention  générale.  xMM.  Dupin, 
Portaliâ,  Giraud,  Troplong  et  Bérenger  ont  marché  jtisqu'ici  dans  une  voiedif* 


188  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

férente.  Pour  arriver  au  but  qu'elle  se  proposait,  TAcadémie  devait  choisir 
entre  M.  Macarel  et  M.Vivien.  M.  Macarel  s'étant  retiré, le  succès  de  M.  Vivien 
n'a  plus  été  douteux;  M.  Vivien  a  été  nonumépar  TAcadémie  des  sciences  mo- 
rales et  politiques,  le  26  décembre,  et  il  a  été  installé  le  3  janvier,  avec  toute 
la  simplicité  usitée  en  pareille  occurrence.  L'Académie  française  a  pour  ses  élus 
les  pompes  d'une  séance  publique  et  solennelle ,  et  Téclat  de  deux  heures  de 
discours  d'apparat.  L'Académie  des  sciences  morales  et  politiques  procède  plus 
modestement.  Une  installation  pure  et  simple,  un  échange  de  saluts  entre  le 
récipiendaire  et  ses  nouveaux  confrères,  tel  est  l'ensemble  de  la  cérémonie. 
Plusieurs  places  de  correspondants  dans  la  section  d'économie  politique  et  de 
statistique  restent  encore  à  remplir;  les  présentations  sontfait^,  mais  les  no- 
minations n'auront  lieu  que  la  semaine  prochaine.  La  section  a  obtenu  de 
l'Académie  la  création  d'une  place  de  correspondant,  en  sus  du  nombre  pré- 
cédemment fixé.  M.  le  baron  Charles  Dupin,  pour  obtenir  cette  augmentation, 
a  été  l'interprète  de  la  section,  qui  désire  avoir  à  l'avenir  un  correspondant  en 
Italie  comme  dans  les  autres  pays  de  l'Europe,  ce  qu'elle  n'a  pas  eu  jusqu'ici. 

L'agitation  électorale  que  nous  venons  de  signaler  est  venue  à  propos  rani- 
mer l'Académie  et  son  jeune  public  au  milieu  des  langueurs  philosophiques 
qu'avaient  causées  des  lectures  un  peu  trop  répétées  sur  les  mêmes  matières. 
La  philosophie  a  ses  séductions,  personne  ne  le  conteste,  et,  parlée  par  des 
hommes  du  mérite  de  MM.  Cousin,  Franck,  Damiron  et  Barthélemy-Saint-Hi- 
laire,  elle  se  colore  de  tous  les  charmes  du  langage  et  de  l'imagination.  Mais  il 
serait  à  désirer,  pour  l'intérêt  même  des  séances,  que  la  philosophie  voulût 
bien  laisser  la  parole  à  ses  sœurs,  l'histoire,  la  jurisprudence,  l'économie  poli- 
tique. Celles-ci  se  sont  vraiment  montrées  trop  bonnes  personnes  pendant  les 
mois  de  novembre  et  de  décembre,  en  laissant  discourir  sans  interruption  leur 
atnée,  la  philosophie.  Le  beau  langage  ne  saurait  être  une  excuse  suffisante,  et 
nous  espérons  bien  que  l'équilibre  sera  prochainement  et  décidément  rétabli. 

^M.  Franck  a  communiqué  à  l'Académie  un  Mémoire  très-remarquable  sur  la 
foi  dans  les  limites  de  la  raison  et  de  la  philosophie.  L'auteur  a  montré  com- 
ment ce  mot  la  foi^  qui  joue  un  si  grand  rôle  dans  notre  histoire  intellectuelle 
et  morale,  n'avait  aucun  sens  déterminé  chez  les  anciens.  A  Rome,  le  mot  fides^ 
chez  les  Grecs,  le  mot  nî(m;  signifiaient  indifféremment  et  la  croyance  que 
nous  accordons  à  un  fait,  et  la  confiance  que  nous  donnons  à  un  homme,  et  les 
qualités  que  la  confiance  est  obligée  de  supposer,  c'est-à-dire  la  bonne  loi,  la 
fidélité  à  ses  engagements,  et  enfin  la  parole  que  nous  offrons  comme  témoi- 
gnage et  comme  garantie  de  ces  qualités.  Alors  on  n'avait  pas  encore  fait  à  ces 
mots,  ni  chez  les  Latins,  ni  chez  les  Grecs,  une  place  dans  la  philosophie  et  la 
religion.  M.  Franck  a  poursuivi  dans  ce  Mémoire  l'examen  des  caractères  de  la 
foi,  et  des  conditions  qui  y  sont  mises  par  la  raison  et  par  la  philosophie. 

— M.  le  secrétaire  perpétuel  a  continué  une  lecture,  commencée  depuis  plu- 
sieurs séances,  du  Mémoire  de  M.  le  docteur  Schmidt  sur  le  mysticisme  allemand 
au  quatorzième  siècle,  il  a  insisté  sur  la  biographie  et  le  caractère  des  ouvra- 
ges de  maître  Eckart,  de  Tauler,  de  Suso,  de  Ruysbrœck.  Il  y  a  de  curieuses 
études  à  faire  sur  ces  divers  personnages  ;  nous  arriverons  bientôt  aux  conclu- 
sions du  Mémoire,  et  à  la  comparaison  du  vieux  mysticisme  allemand  avec 
quelques  doctrines  modernes  de  la  philosophie  et  de  l'esprit  d'outre-Rhin. 

—  Nous  annoncions,  dans  notre  dernière  Revue,  la  lecture  de  la  première 
partie  d'un  Mémoire  de  M.  Eusèbe  de  Salles,  ayant  pour  titre  :  Linéament*  de  fhi- 


ACADÉMIE  DES  SCIENCES  MOHALES  ET  POLITIQUES.        |80 

kaopMe  ethnographique;  depuis,  ce  Mémoire  a  été  continué,  et  nous  préciserons 
quelques-uns  de  ses  aperçus  généraux,  plutôt  comme  narrateur  que  comme 
appréciateur  compétent.  Il  est  donné  à  un  petit  nombre  de  juges  d'aborder 
i?ec  une  entière  connaissance  de  cause  de  pareils  sujets  ;  M.  Eusèbe  de  Salles, 
par  ses  nombreux  voyages  en  Orient  et  sa  connaissance  des  langues  orientales, 
était  mieux  placé  que  beaucoup  d'autres  pour  étudier  cette  mystérieuse  filia- 
tion des  races  humaines,  qui  se  perd  dans  la  nuit  des  temps,  et  qui  a  excité 
Porgiieil  de  quelques  peuples  en  humiliant  la  condition  des  autres. 

Comme  point  de  départ,  M.  Eusèbe  de  Salles  a  sagement  procédé  en  donnant 
hdéflnitioD  de  l'ethnographie,  qui,  suivant  lui,  a  déjà  reçu  divers  noms,  sui- 
vant le  point  de  vue  des  savants  qui  s^en  sont  occupés  :  tantôt  elle  a  pris  le 
nom  particulier  d'ethnographie;  c'est  ainsi  que  les  naturalistes  se  sont  exprimés; 
ils  se  sont  épris  de  Pétude  des  variétés  actuelles  de  Tespèce  humaine  et  delà 
distribatîoD  de  ces  variétés  sur  la  terre. 

De  leur  côté,  les  philosophes  et  les  historiens  allemands  et  français  préfèrent 
le  nom  à*ethnologie  ou  6'eùinographie,  description  des  mœurs,  des  coutumes. 
Cequi  les  préoccupait,  c'étaient  les  variations  morales  des  peuples,  Tétude 
des  races  par  leur  civilisation,  leurs  langues,  leurs  traditions. 

Naturalistes  et  moralistes  ont  des  habitudes  d'esprit  très-différentes  ;  les  pre- 
miers procèdent  par  analyse,  cherchent  les  différences,  affectionnent  les  dé- 
tails; les  seconds  font  des  rapprochements,  observent  les  masses  en  visant  à  la 
synthèse.  De  là  deux  camps  opposés,  deux  systèmes  souvent  contradictoires, 
mais  non  pas  toujours  inconciliables.  Les  naturalistes  ont  soutenu  la  multipli- 
cité des  espèces  humaines  primitives  en  s'appuyant  sur  les  analogies  anatomi- 
qnes  du  règne  animal  ;  en  s'enfermant  avec  obstination  dans  les  faits  du  monde 
physique  actuel,  tels  qu'ils  les  observent,  sans  toutefois  disconvenir  que,  par 
le  privilège  de  la  pensée,  l'homme  était  profondément  séparé  du  reste  delà 
chaîne  des  êtres.  Les  moralistes  ont  argué  de  ce  privilège  pour  élargir  la  criti- 
que appliquée  à  l'étude  actuelle  des  races  humaines,  et  surtout  à  leur  filiation, 
à  leur  histoire  passée.  Ils  ont  exigé  qu'on  écoutât  le  témoignage  des  traditions, 
là  oûTobservation  directe  n'était  plus  possible. 

Les  physiciens  ont  certainement  gagné  quelque  chose  en  posant  à  leur  science 
des  limites  un  peu  étroites  :  le  bénéfice  de  la  précision  et  de  la  division  du  tra- 
vail ;  mais  ils  ont  oublié  que  diviser,  c'est  mutiler.  De  quel  droit  méconnal- 
traient-ils  ces  limites,  cette  mutation,  en  proclamant  quMl  n'existe  rien  au  delà? 
Le  commencement  et  la  fin  de  toute  science ,  même  de  la  plus  positive,  est 
incertitude  et  mystère.  D'où  venons-nous?  Que  sommes-nous? 

Ce  n'est  point  ici  le  lieu  d'analyser,  même  succinctement,  les  idées  générales  de 
M.  Eusèbe  de  Salles  sur  cette  science  nouvelle  que  nous  appelons  Tethnogra- 
pbie,  bien  que  leur  nouveauté  dans  les  régions  philosophiques,  Toriginalité 
même  avec  laquelle  elles  sont  présentées,  soient  dignes  d'intérêt.  Disons  seu- 
lement que  M.  Eusèbe  de  Salles  montrera  dans  une  prochaine  lecture  l'unité 
morale  de  Tespèce  humaine,  l'unité  de  l'espèce  humaine  par  les  langues  et  les 
aptitudes,  l'unité  de  Fespèce  humaine  par  les  caractères  physiques. 

—  En  rendant  compte  du  Cours  de  droit  administratif  de  M.  Macarel,  M.  de 
Tocqueville  a  formulé,  avec  son  habileté  ordinaire  de  langage,  quelques  prin- 
cipes généraux  en  matière  d'administration  qui  méritent  d'hêtre  signalés. 

«  La  Révolution  française,  a-t-il  dit,  qui  a  introduit  tant  de  nouveautés  dans 
le  monde,  n'a  rien  créé  de  plus  nouveau  que  cette  partie  de  notre  droit  iwli- 


190  JOURNAL  DES  ECONOMISTES. 

tique  qui  se  rapporte  à  Tadministration  proprement  dite.  Là,  rien  ne  ressem- 
ble à  ce  qui  a  précédé  ;  presque  tout  est  de  date  récente  :  les  fonctions  audsi 
bien  que  les  fonctionnaires,  les  obligation^  comme  les  garanties.  Mais  ce  qui 
est  plus  nouveau  que  tout  le  reste,  c'est  Tordre  méthodique  qui  préside  à  cette 
vaste  organisation,  et  renchatnement  rigoureux  et  logique  qui  fait  un  seul  corps 
de  toutes  les  parties. 

(t  Non-seulemètit  l'administration  française  de  nos  jours  ne  re^emble  pas  à 
celle  qui  existait  dans  Tancièn  régime,  elle  diffère'  encore  profondément  de 
radministration  des  principales  nations  contemporaines.  Sous  ce  rapport,  oh 
peut  dire  que  hos  institutions  administratives  ont  un  caractère  plus  original 
que  nos  instîtutions'politiqués.  J'ajouterai  qu'elles  me  paraissent  exercer,  i 
but  prendre,  une  influence  bien  plus  puissante  que  cellès-ci  sur  les  idée», 
les  habitudes,  les  actes,  les  mœurs,  en  uiimot  sUrla  destièée  entière  de  notre 
kiation  ;  à  ce  point  que  si  un  étranger  demandait  comment  il  faut  faire  pour 
étudier  avec  fruif  notre  société  moderne,  et  poiir  arriver  à  en  bien  pénétrer 
Teèprit,  il  faudrait  lui  dire  :  Lisez  d'abord  nos  principales  loifs  ciViles,  étudiez 
avec'  grand  soin  ensuite'  nos  institutions  admliiistratives.  Quand  Vous  tttifr^i 
cela,  vous  comprendrez  bien  vite  le  reste.  ï) 

Et  plus  loin,  pour  indiquer  la  part  qui  doit  revenir  à  FAssemblée  constituante 
et  à  Napoléon  dans  Torganisation  de  notre  système  administi'atif,  M.  de  tôc- 
queville  ajoute  i  a  Presque  toute  organisation  administrative  est  l\puvre  de 
TAssemblée  constituante.  Cest  elle  qui  a  posé  tous  les  principes  sur  lesquels 
elle  repose  encore;  c'est  sa  main  qui  a  formé,  délimité  et  armé  pfèsquetons 
les  pouvoirs  dont  notre  administration  se  compose,  et  qui  les  a  placés  ilans  ta 
position  relative  qu'ils  occupent. 

a  Napoléon  n'a  fait  que  conserver  ou  que  rétablir  le  système  que  l'Assem- 
bléo  constituante  avait  fondé.  II  Ta  amélioré  et  complété  dans  certaines  parties, 
mais  il  en  a  surtout  changé  profondément  l'espriti  Partent  où  PAssemblée 
constituante  avait  mis  un  conseil  exécutif.  Napoléon  n'a  placé  qu'un  seul  agent 
depoiidantet  responsable.  Partout  où  elle  avait  donné  pour  origine  aùi  pou- 
voirs rélection,  il  a  donné  le  choix  â\i  prinéé,  et,  pour  les  soustriâit^  pl&sefU- 
cacement  encore  au  contrôle  des  citoyens,  il  a  rehdîi  sék  moindres  agents  invio- 
lables ciî  défendant  de  les  citer  devant  les  tribunaux  :  règle  que  toutes  les 
monarchies  absolues  avaient  déjà  plus  ou  moins  suivie,  mais  qui  *fl'avail^  Jamais 
été  spécialement  écrite  dans  aucun  codé,  hi  admise  comme  principe  général 
par  aucun  peuple.  C'est  ainsi  que,  sanfs  modifier  profondément  ses  rouages, 
âans  changer  beaucoup  son  aspect,  il  eât  parvenu  à  approprier  àuxl)esoios  dû 
pouvoir  absolu  cette  vaste  machine  qui  avait  été  conçue  et  façonnée  pai'la 
liberté.  »  On  reconnaît',  à  cette  large  appréciation  de  notre  droit  administratif 
et  de  son  lîistoire,  une  plume  habituée  à  se  mêler  aux  grandes  discussions  poli- 
tiques et  â  Tappréciation  des  éléments  qui  constituent  la  grandeur  et  la  yie 
des  États. 

—  Dans  un  fragment  détaché  du  troisième  volume  de  son  Histoire  de  la  Gaule 
sous  la  domination  romaine,  M.  Amédée  Thierry  s'est  attaché  à  faire  connaître 
l'introduction  de  la  foi  chrétienne  chez  nos  pères.  La  lecture  de  M.  Amédée 
Thierry  est  trop  pleine  de  détails  biographiques;  elle  néglige  trop  l'examen  de 
la  condition  sociale  et  religieuse  des  populations  au  milieu  desquelles  À'avan- 
çaient  les  premiers  apôtres  de  la  reUgiondu  Christ.  Peut-être  cette  grave  lacune 
^u  .Vémotrf  disparaltra-t-elle  dans  le  livre  dont  la  première  partie,  déji  ancien^ 


ACADEMIE  DES  SCIENCES  MORALES  ET  POLITIQUES.        191 

nement  publiée,  remarquable  à  beaucoup  de  titres,  nous  autorise  à  nous  mon- 
trer eiigeants. 

-^  Nous  ne  devons  pas  oublier,  en  termina  nt,  de  mentionner  le  renouvellement 
annuel  du  bureau  de  l'Académie  ;  Tun  des  plus  éminents  collaborateurs  du  Jour' 
nal  dê$  Économistes,  M.  Dunoyer,  vice-président  pendant  l'année  1845,  occupe 
le  fauteuil  pour  1846,  en  remplacementdeM.de  Rémusat.  M.  Troplonga 
été  nommé  vic^e-président. 

Dans  la  séance  de  samedi,  17  janvier,  M.  le  président  fait,  dans  les  termes 
suivants,  un  court  rapport  sur  l'ouvrage  élémentaire  d'économie  politique, 
qu'a  publié,  il  y  a  quelques  mois,  M.  J.  Garnier  : 

«  J'ai  retenu  dernièrement,  a-t-ildit,  pour  l'examiner  et  en  dire  mon  avis  à  TA. 
cadémie,un  petit  volume  dont  M.  Joseph  Garnier  lui  faisait  hommage,  intitulé: 
Ètémmts  de  l'Économie  politique,  ou  Exposé  des  notions  fondamentales  de  celle 
science. 

a  Pétais  attiré  par  le  titre  ;  ce  mot  û!élèments  m'avait  séduit,  et  non  sans  rai- 
son. C'est,  en  effet,  une  excellente  note,  à  mes  yeux  du  moins,  pour  un  écrivain 
didactique,  que  d'avoir  Tesprit  loumé  vers  la  composition  des  ouvrages  élé- 
mentaires. 

«Ces  sortes  de  compositions,  dans  lesquelles  on  essaye  de  condenser  ce  qu'il  y 
a  de  plus  général  dans  un  art  ou  dans  une  science,  doivent  naturellement  faire 
supposer  que  l'auteur  a  lu  attentivement  les  ouvrages  qui  en  traitent,  et  claire- 
maot  démêlé  tout  ce  qu'ils  renferment  d'essentiel;  qu'il  aimeà  aller  au  fond 
des  choses  ;  qu'il  s'est  rendu  parfaitement  maître  de  son  sujet;  qu'il  en  a  saisi 
les  principes  régulateurs  et  qu'il  a  aperçu  les  principales  conséquences  de  ces 
principes  ;  qu'il  est  capable,  en  un  mot,  d'exposer  avec  clarté  et  avec  méthode 
l'origine  et*  l'enchaînement  des  idées  dont  il  est  formé. 

«  En  même  temp9,ces  ouvrages  sont  d'une  importanceet  d'un  intérétextrémes. 
Ils  conviennent  également,  quand  ils  sont  bien  faits,  à  ceux  qui  ont  beaucoup 
appris  et  à  ceux  qui  ont  tout  à  apprendre  ;  à  ceux  qui  veulent  mettre  de  l'ordre 
itans  la  masse  d'idées  accumulées  qu'ils  possèdent  sur  une  science  quelconque, 
et  à  ceux,  en  beaucoup  plus  grand  nombre,  qui  en  veulent  acquérir  les  pre- 
mières notions. 

c Malheureusement,  ces  ouvrages,  si  intéressants, sont  en  même  temps  d'une 
exécution  fort  difficile.  Ils  exigent,  en  effet,  deux  thonts  qu'il  n'est  pas  abc  rlt^ 
trouver  réunies,  à  savoir,  beaucoup  de  désintéressement  et  beaucoup  de 
lomières  :  beaucoup  de  désintéressement ,  car  il  s'agit  moins  d'y  résumer  ses 
propres  idées  que  les  idées  de  la  science  telle  qu'elle  est  faite,  telle  qu'elle  est 
exposée  dans  les  meilleurs  livres  qui  en  ont  traité  ;  et,  tout  à  la  fois,  beaucoup 
de  lumières,  car  pour  composer  de  bons  livres  élémentaires  on  ne  saurait  pos- 
séder trop  à  fond  la  science  ou  l'art  qui  en  font  l'objet. 

8  En  outre,  ces  difficultés,  communes  â  toutes  les  productions  de  Tordre  de 
celles  dont  il  s'agit  en  ce  moment,  sont  plus  grande?  encore  tians  les  ouvragcâ 
élémentaires  écrits  sur  des  sciences  non  euron^  formées  ou  non  suffisamment 
Ibrmées,  et,  pour  choisir  un  exemple,  dans  les  ouvrages  élémentaires  de  la  na- 
ture de  celui  à  propos  duquel  je  fais  ces  réAexitms,  dans  des  ouvrages  élémen- 
taires sur  l'économie  politique,  encore  bien  que,  desdiverses  sciences  dont  s'oc- 
cupe cette  Académie,  celle-ci  soit  peut-iUre  la  plus  avancée.  L'éeon(»mi(; 
politique,  qui  a  un  certain  nombre  de  |>rineipes  assurés,  qui  reT>osc  sur  une 
masse  considérable  de  faits  exacts  et  d'obs<ir valions  biep  déduites,  parait  \ù\n 


192  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

encore  néanmoins  d*étre  une  science  arrêtée.  On  n'est  complètement  d'accord 
ni  sur  retendue  du  champ  où  doivent  s'étendre  ses  recherches,  ni  sur  l'ohjet 
fondamental  qu'elles  doivent  se  proposer.  On  ne  convient  ni  de  Tensemble  des 
travaux  qu'elle  embrasse,  ni  de  celui  des  moyens  auxquels  se  lie  la  puissance 
de  ces  travaux,  ni  du  sens  précis  qu'il  faut  attacher  à  la  plupart  des  mots  dont 
est  formé  son  vocabulaire  ;  et  la  science,  riche  de  vérités  de  détail,  laisse  infi- 
niment à  désirer  dans  son  ensemble,  et,  comme  science,  elle  parait  loin  encore 
d'être  constituée.  11  pourrait  être  donné  de  tout  ceci  bien  des  preuves. 

(c  Aussi,  l'auteur  de  l'ouvrage  élémentaire  qui  donne  lieu  à  ces  observations 
paratt-il  s'être  trouvé,  quand  il  a  voulu  mettre  la  main  à  l'œuvre,  dans  une 
assez  grande  perplexité.  Ne  trouvant  la  science,  même  à  la  considérer  dans 
ses  principes  les  plus  fondamentaux,  formulée  de  la  même  manière  dans  au- 
cun des  grands  ouvrages  qui  en  ont  traité,  il  aurait  d'abord  voulu  faire  un  choix 
entre  ces  ouvrages,  et  se  borner  à  analyser  d'une  manière  nette  et  précise 
l'un  de  ceux  qui  ont  acquis  le  plus  d'autorité.  II  s'est  premièrement  essayé 
sur  Smith ,  mais  sans  pouvoir  en  venir  convenablement  à  bout  :  la  science 
n'y  était  pas  exposée  avec  assez  d'ordre,  assez  systématisée,  et  il  s'est  assuré, 
à  l'épreuve,  de  l'exactitude  de  l'observation  qu'avait  faite  J.-B.  Say,  quand  il 
avait  défini  le  livre  de  Smith,  un  chaos  d'idées  justes.  Obligé  de  renoncer  à 
l'analyse  de  Smith,  il  aurait  voulu  faire  celle  de  Say  ;  mais  c'était  un  travail 
que  J.-B.  Say  avait  lui-même  exécuté  dans  son  Catéchisme  d* économie  politique^ 
et  il  croyait  d'ailleurs  apercevoir  dans  ses  ouvrages  des  lacunes  qui  avaient 
depuis  été  remplies.  Détourné  ainsi  de  ses  premières  tentatives,  il  a  donné  à 
son  travail  une  autre  direction,  et  au  lieu  d'analyser  les  œuvres  de  tel  ou  tel 
mattre,  il  a  entrepris  de  résumer  les  principes  de  la  science,  en  faisant  des 
emprunts  aux  maîtres  les  plus  éminents  et  les  palus  orthodoxes,  à  partir  de 
Quesnay;  c'est-à-dire  à  Quesnay  lui-même,  à  Turgot,  à  Smith,  a  Malthus,  à 
Ricardo,  à  J.  B.  Say,  à  M.  Rossi.  Il  me  semble  nèanmoinsqu'il  s'est  particulière- 
ment attaché  à  ce  dernier  guide  ;  qu'il  a  adopté  de  préférence  son  langage,  ses 
divisions,  ses  nomenclatures,  et  que  c'est  à  lui  qu'il  a  fait  en  général  le  plus 
d'emprunts. 

a  Je  n'examine  pas  si  le  cadre  qu'il  a  choisi  et  le  vocabulaire  dont  il  fait  usage 
sont  en  effet  ceux  qui  devaient  préférablement  déterminer  son  choix  :  c'est 
une  question  difficile,  et  dont  l'examen  nous  mènerait  beaucoup  trop  loin. 
Je  ne  veux  pas  rechercher  davantage  s'il  a  profité,  autant  qu'il  l'aurait  pu, 
de  tout  ce  qui  a  été  écrit,  depuis  la  publication  du  cours  auquel  il  a  lait  ses 
emprunts  les  plus  considérables.  Ce  serait  une  recherche  dans  laquelle  les  in- 
térêts de  la  science  pourraient  ne  pas  être  seuls  engagés,  et  dont  il  convient 
tout  à  fait  que  je  m'abstienne.  J'aime  infiniment  mieux  porter  mon  attention  et 
celle  de  l'Académie  sur  les  incontestables  qualités  de  l'auteur  et  de  son  ouvrage. 

a  M.  Gamier  n'est  point  de  l'école  de  ces  intrépides  faiseurs  qui  pullulent  trop 
souvent  dans  le  monde  des  affaires,  et  qui  troublent  et  brouillent  tout  du  mieux 
qu'ils  peuvent,  en  prétendant  tout  régler  i  leur  façon  ;  qui  ne  consentent  pas  à 
tenir  le  moindre  compte  de  la  force  cachée  qui  gouverne  les  chosesde  ce  monde, 
vis  interna  rerum^  et  qui  pensent ,  non-seulement  qu'elles  peuvent  toutes  être 
arbitrairement  ordonnées,  mais  encore  qu'elles  se  développent  infiniment 
mieux  en  se  pliant  à  leurs  artifices  qu'en  obéissant  aux  lois  naturelles  aux- 
quelles l'Ordonnateur  suprême  a  voulu  qu'elles  fussent  assujetties.  Il  n'appar- 
tient ni  à  l'école  protectionniste  et  réglementaire,  ni  à  aucune  variété  des  écoles 


COKRESPONDANCE.  193 

sodalisles.  11  est  de  Técole  de  ces  observateurs  modestes  et  judicieux  qui  se 
boroeot  à  étudier  la  nature  même  des  choses,  et  à  examiner  suivant  quelles 
lois  se  développe  la  société  ;  qui  pensent  que  la  puissance  sociale  ne  devrait 
iotenrenir  dans  son  mouvement  naturel  de  progression  que  pour  y  réprimer , 
pour  en  bannir  les  causes  de  trouble,  et  non  pour  y  porter  elle-même  la  per- 
turbation. Il  est,  en  un  mot,  de  Técole  libérale,  de  l'école  de  Turgot,  de  Smith 
et  de  leurs  successeurs  les  plus  éclairés.  Il  a  Tinstinct  et  le  goût  de  la  science 
de  bon  aloiqu*ils  enseignent;  il  a  pris  Tétude  de  cette  science  par  le  bon  bout, 
et  je  ne  doute  pasquMl  ne  soit  appelé  à  lui  rendre  de  véritables  services.  La  pu- 
blication du  livre  que  j'examine  en  est  déjà  un  de  trés-réel.  Un  ouvrage  si  dif- 
ficile à  composer  ne  pouvait  être  absolument  exempt  de  défauts  sans  doute  ; 
mais ,  noD<^stant  le  petit  nombre  d'errata  qu'on  y  pourrait  faire  ou  de  deside- 
rata qu'il  permettrait  de  formuler,  on  peut  justement  le  classer ,  je  crois,  au 
nombre  des  meilleures  publications  de  ce  genre,  et  je  me  plais  à  reconnaître 
que  la  science,  au  point  où  l'avaient  mise,  jusqu'à  ces  derniers  temps  les  tra- 
vaux les  plus  considérables,  y  est  fort  habilement  résumée. 

tJ'ai  fait  tous  mes  efforts,  observe  Tauteur,  pour  que  ce  livre  pût  être  dis- 
«tingué  par  des  déOnitions  choisies,  par  un  grand  ordre  dans  les  matières, 
«par  un  enchaînement  étroit  des  propositions  acceptées  et  des  problèmes  à  ré- 
>  soudre,  par  la  clarté  et  la  justesse  des  démonstrations,  par  la>obriété  dans  les 
c  ûits  et  dans  les  chiffres.  » 

«11  était  difBcile ,  au  point  de  vue  où  s'est  placé  M.  Garnier,  et  son  cadre  une 
fois  accepté,  de  mieux  déterminer  son  objet  et,  je  le  crois  aussi,  de  le  remplir 
d'une  manière  plus  heureuse.  Je  répète  que  son  travail  est  un  fort  bon  abrégé 
de  la  science  telle  qu'elle  est  faite  dans  les  ouvrages  dont  il  s'est  principale- 
ment servi.  Je  ne  veux  pas  finir. sans  ajouter  que  l'auteur,  qui  a  touché  à  tous 
les  points  qu'avait  embrassés  jusqu'ici  l'économie* politique,  et  dont  l'ouvrage 
est  très-complet  quoique  fort  court,  termine  sa  composition  par  une  série  de 
notes  complémentaires  excellentes  sur  des  sujets  d'un  grand  intérêt,  et  que  ces 
notes  se  distinguent,  conune  le  reste  du  travail,  par  une  grande  orthodoxie 
scientifique.  »  *''. 

CORRESPONDANCE. 


A  Monsieur  le  Directeur  du  Journal  des  Économistes. 

Monsieur,  l'exactitude  est,  avec  l'impartialité,  la  première  condition  de  toutes 
les  recherches  statistiques.  Je  m'empresse,  pour  cette  raison,  de  vous  adresser 
la  rectification  suivante,  relative  à  mon  Mémoire  sur  V  Influence  de  la  suppression 
des  tours  sur  le  nombre  des  infanticides  inséré  dans  le  dernier  numéro  de  votre 
estimable  recueil. 

Une  erreur  d'addition,  occasionnée  par  l'omission  d'une  centaine  dans  les 
retenues,  m'a  fait  porter  à  566,  au  lieu  de  664  *,  le  nombre  des  infanticides 
commis  dans  la  catégorie  des  départements  qui  ont  supprimé  des  tours,  pendant 

*  là  différence  dans  les  unilcs  provient  d'une  erreur  dans  les  tableaux  de  M.  Remacle. 


194  JOURNAL  DES  ECONOMISTES. 

la  partie  de  la  période  antérieure  à  la  suppression.  Cette  erreur  n'influe  nulle- 
ment sur  le  classement  actuel  des  diverses  catégories,  puisqu'elle  ne  porte  qoe 
sur  l'évaluation  du  nombre  des  infanticides  dans  une  seule  catégorie  avant 
l'exécution  de  la  mesure.  Elle  ne  change  rien,  non  plus,  à  mes  conclusions, 
puisque ,  malgré  une  augmentation  en  apparence  assez  prononcée  dans  le 
nombre  des  infanticides ,  d'autres  considérations  plus  importantes  m'avaient 
conduit  à  reconnaître  Futilité  des  mesdres,  tout  en  conseillant  la  plus  grande 
circonspection  dans  leur  application.  Mais  je  dois  reconnaître  que  cette  grave 
erreur  modine  notablement  l'opinion  qu'on  a  pu  concevoir  et  que  j'avais  pu 
me  former  moi-même  de  l'influence  de  cette  suppression  sur  l'augmentation 
du  nombre  des  infanticides. 

Ainsi,  pour  la  catégorie  indiquée,  l'augmentation  annuelle,  que  l'erreur  com- 
mise m'avait  fait  porter  à  59  pour  100,  n'est  que  de  36,  puisque  la  moyenne 
annuelle  des  infanticides  avant  la  suppression  était  de  1,18  au  lieu  de  1,0i. 
Cette  augmentation  est  donc  presque  égale,  ou  du  moins  très-peu  supérieure 
à  l'augmentation  moyenne  pour  toute  la  France,  qui  n'est  que  de  54  pour  iOO. 
Ce  nouveau  chiffre  force  donc  à  modifier  celui  qui  est  relatif  à  cette  catégorie 
dans  les  2«,  5«  et  5«  tableaux  (pages  67  et  68).  Loin  d'être  la  plus  forte ,  cette 
augmentation  n'est  plus  qu^exactement  égale  à  la  plus  forte,  c'est-à-dire  à  l'aug- 
mentation survenue  dans  la  catégorie  des  départements  qui  ont  conservé 
leurs  tours. 

On  pourrait  en  conclure  immédiatement  que  la  suppression  des  tours  n'a  pas 
eu  pour  résultat  d'augmenter  le  nombre  des  infanticides.  Cependant;  il  né  faut 
pas  se  hâter  de  tirer  cette  conclusion  des  résultats  offerts  par  cette  catégorie; 
car,  si  l'augmentation  est  la  même  pour  elle  que  pour  celle  des  départements 
qui  ont  conservé  leurs  tours,  comme  elle  porte  sur  un  nombre  d'infanticides 
déjà  plus  grand,  el|e  a  une  plus  grande  valeur.  Aussi  cette  catégorie  se  trouvé-t- 
elle à  la  tête  de  toutes  les  autres,  tant  pour  le  nombre  absolu  des  infanticides 
commis  annuellement,  que  pour  leur  rapport  à  la  population.  La  conclusion 
pourra  se  tirer,  avec  plus  de  certitude ,  >  de  nouvelles  recherches  dont  je  ûiis 
connaître  plus  loin  les  résultats. 

Par  suite  de  cette  rectification,  l'augmentation  moyenne  dans  toutes  les  caté- 
gories se  trouvait  inférieure  à  l'augmentation  moyenne  pour  toute  la  France, 
ce  qui  était  incanciliâhle*.  ApfêK  âVoirvêriftéptasîéursfôi^  tôUSmes  autres 
calculs,  dont  l'exactitude  m'a  été  démontrée,  j'ai  été  amené  à  vérifier  tous  les 
chiffres  des  tableaux  contenus  dahs  le  rapport  de  M.  Rdmacle,  dont  je  m'étais 
contenté  de  refaire  les  calculs.  J'ai  ainsi  relevé  dans  ces  tableaux  un  certain 
nombre  de  petites  erreurs  qui,  ayant  influé  sur  les  éléments  dont  je  m'étais 
servi,  m'ont  forcé  de  reprendre  tous  mes  calculs.  Mais  les  nouveaux  cbifl^ 
obtenus  ne  différent  des  anciens  que  de  deux  ou  trois  centièmes  au  plus,  à 
l'exception  de  l'augmentation  moyenne  des  infanticides  dans  toute  la  France, 


I  Une  considéraiioQ  de  ce  genre  aurait  saffi  seule  pour  faire  reconnaître  à  M.  Rema- 
oie  le  vice  de  ses  calculs.  Eu  effet ,  après  avoir  évalué  à  Si  |K)ur  cent  l'augmeotatiou 
moyenne  des  iufanUcides  pour  louie  la  France ,  il  donne  pour  la  valeur  de  cette  augmen- 
tation ,  dans  les  quatre  catégories  des  départements .  les  nombres  à3,  42,  4i  et  61 ,  qui  , 
en  tenant  compte  de  la  différence  du  nombre  des  départements  compris  dans  les  quatre 
catégories,  auraient  donné  pour  l 'augmentation  moyenne  de  tonte  la  France  41 ,  ol  non 
plqsil4  pour  cent,  difiTéreoce  cuorme. 


CORRESPONDANCE.  195 

qui,  pour  la  dernière  partie  de  la  période  de  dix-neuf  ans,  comparée  à  la  pre- 
mière, est  de  54  pour  cent,  au  lieu  de  42.  Cependant,  cette  augmentation  ainsi 
rédaite  est  encore  double  de  celle  qui  a  eu  lieu  pour  la  même  période,  dans  le 
nombre  des  crimes  en  général  contre  les  personnes. 

Afin  de  faciliter  les  observations  des  personnes,  en  assez  grand  nombre,  qui 
se  préoccupent  en  ce  moment  des  questions  relatives  aux  enfants  trouvés,  je 
crois  utile  de  téunîr  ici  tes  principaux  tableaux  insérés  dans  mon  Mémoire  , 
avec  les  modifications  nécessitées'par  la  rectification  de  Terreur  que  j'avais  com- 
mise, et  de  celles  que  j'ai  relevées  dans  les  cbiffres  contenus  dans  les  tableaux 
du  rapport  de  M.  Remacle. 

MoyenM  annueU/e  des  infanticides  par  département ,  dans  la  partie  de  la  période  antérieure 

à  la  suppression  des  tows, 
Oéparlemenls  qai  ont  conservé  leurs  leurs 1,07 

—  qui  depuis  oui  supprimé  des  tours 1,18 

—  qui  n'ont  jamais  eu  de  tours 1,31 

Mayenne  anmueUe  des  infanticides  par  département  ^  dans  la  partie  de  la  période  postérieure 

à  la  suppression. 
Départements  qui  ont  conservé  leurs  tours 1,46 

—  qui  n*0Dt  jamais  eu  de  tours 1,53 

—  qui  Ont  supprimé  des  tours 1,61 

Augmentation  moyenne  annuelle  dans  la  dernière  partie  de  la  période. 

Pour  toute  la  France 0,34 

Départements  qui  n'ont  jamais  eu  de  tours 0,17 

—  qui  ont  conservé  leurs  tours 0,36 

—  qui  ont  supprimé  des  tours 0,36 

Rapport  des  infanticides  à  la  population  y  avant  la  suppression. 

1,000  hab. 

Départements  qui  ont  conservé  leurs  tours,  1  infanticide  sur 388 

'  -^   •       qui  depuis  ont  supprimé  des  tours,         —  3«3 

—  qui  n'ont  jamais  eu  de  tours,  —  306 

Rapport  des  infanticides  à  la  population  y  depuis  la  suppression, 

1,000  h  ab. 
Départements  qui  out  conservé  leurs  tours,  1  infanticide  sur 275 

—  qui  n'ont  jamais  eu  de  tours,  —  263 

—  qui  ont  supprimé  des  tours ,  —  ià9 

Nombre  de  naissances  illégitimes  sur  1,000  naissances. 

Départements  qui  ont  conservé  leurs  tours 77 

Oéparlemeuts  qui  n'ont  jamais  eu  de  tours 73 

—  •      \\u\  ont  Supprimé  des  tours, , , 59 

L'impartialité  qui  doit  présider  à  toutes  les  recherches  statistiques  me  force 
donc  à  reconnaître  que  Tinfluence  de  la  suppression  des  tours  sur  les  infanti- 
cides est  encore  inférieure  à  ce  que  j'avais  supposé,  bien  que  je  ne  m'en  fusse 
pas  exagéré  TiTiiportance.  I^in  de  m'aflliger,  dans  Tintérét  de  mon  amour- 
propre,  d'un  fait  qui  contredit  Fune  de  mes  assertions,  je  suis  heureux,  au 
cuntraîrc  d'un  résultat  qui  vient  justifier  Topinian  des  houimcs  éclairés, 
qu'une  étude  attentive  de  la  question  a  mis  dans  le  cas  de  se  prononcer  en 
faveur  de  la  mesure. 

Je  ^âai^irai  mémo  ave*^  empreiit^ement  cette  uccasion  pour  signaler  un  fait 
Irés-remarquahle,   qui  résulta  de  nouvelles  recherches  auxquelles  je  me 


106  JOURNAL  DES  ECONOMISTES. 

suis  livré,  et  qui  vleot  à  Tappui  de  la  mesure  exécutée  par  radmiDistration. 

J*ai  dit  dans  mon  mémoire,  que  les  52  départements  qui  ont  supprimé  des 
tours  étaient  loin  de  les  avoir  tous  entièrement  supprimés.  Ainsi,  2  en  ont  con- 
servé chacun  3  ;  1 3  en  ont  conservé  2  ;  2S  en  ont  encore  chacun  1  :  enfin,  12  n^en 
ont  conservé  aucun. 

il  m*a  paru  intéressant,  pour  mieux  constater  Tinfluence  de  la  suppression 
des  tours,  de  comparer  les  12  départements  où  cette  suppression  a  été  com- 
plète, avec  ceux  où  elle  n*a  été  que  partielle.  J'ai  donc  subdivisé  la  catégorie 
des  52  départements  qui  ont  supprimé  des  tours  en  trois  autres  catégories, 
comprenant  :  la  première,  les  15  départements  qui  en  ont  conservé  2  ou  3;  la 
seconde,  les  25  départements  qui  en  ont  conservé  chacun  1,  et  la  troisième, 
les  12  départements  qui  les  ont  entièrement  supprimés.  En  procédant  ainsi  je 
suis  arrivé  à  ce  singulier  résultat  que,  pour  ces  12  derniers  départements, 
l'augmentation  moyenne  annuelle  n'est  que  de  23  pour  cent,  bien  inférieure 
ainsi  à  ce  qu'elle  est  dans  les  départements  qui  ont  conservé  une  partie  de 
leurs  tours,  ou  qui  les  ont  conservés  tous.  Le  nombre  absolu  des  infanticides 
y  est  même  inférieur  à  ce  qu'il  est  dans  tous  les  autres  départements,  puis- 
qu'il ne  s'y  élève  annuellement  en  moyenne  qu'à  1,41  :  le  rapport  de  ce  nom- 
bre à  la  population  y  est  plus  faible  aussi  que  dans  tout  le  reste  de  la  France. 

Voici,  au  reste,  les  éléments  de  comparaison  relatifs  à  cette  nouvelle  catégorie 
de  départements  : 

Moyenne  annueUe  des  infanticides  par  département,  dans  la  partie  de  la  période  antérieure 
à  la  suppression  des  tours. 

IS  dépariements  qui  depuis  ont  supprimé  tous  leurs  tours 1,15 

S5  —  —         ont  conservé  un  tour 1,15 

15  —  —         plus  d*un  leur I,i5 

Moyenne  annuelle  des  infanticides  par  département ,  dans  la  partie  de  la  période  postérieure 

à  la  suppression. 

Départements  qui  ont  supprimé  tous  leurs  tours 1,it 

—  qui  ont  conservé  un  tour l,ai 

—  —  plus  d*un  tour 1,87 

Augmentation  moyenne  annueUe  dans  la  dernière  partie  de  la  période. 
Départements  qui  ont  supprimé  tous  leurs  tours ' . .    0,SS 

—  qui  ont  conservé  un  tour 0,iO 

—  —  plus  d'un  tour 0,49 

Rapport  des  infanticides  à  la  populationy  avant  la  suppression, 

i,M0bali. 

Départements  qui  ont  supprimé  tous  leurs  tours ,  1  infanUdde  sur 358 

•^  qui  ont  conservé  plus  d*un  tour  «  847 

—  —  un  tour  —  184 

Rapport  des  infanticides  à  la  population ,  depuis  la  suppression, 

1,000  bab. 
Départements  qui  ont  supprimé  tous  leurs  tours ,  1  infontidde  sur 898 

—  qui  ont  conservé  plus  d'un  tour  —  838 

—  —  un  tour.  —  898 

Nombre  de  naissances  iUégitimes  sur  1000  naissances. 

Départements  qui  ont  supprimé  tous  leurs  tours 69 

—  qui  ont  conservé  un  tour W 

—  —  plus  d'un  tour *7 

Ces  nouveaux  résultats  sont  certai freinent  des  plus  remarquables  ;  Tadminis- 


GRAND  MEETING  DE  LA  LiGtiE  A  MANCHESTER.  197 

tratiofl  ne  pourrait  peut-être  pas  désirer  une  justification  plus  complète  de  la 
mesure  qu^elle  a  provoquée.  Si  l'expérience  continue  à  confirmer  ces  faits , 
DOD-seolement  rien  ne  s'opposera  à  la  réduction  des  tours  dans  les  départe- 
ments qui  en  ont  encore  plusieurs  ;  mais  même  on  peut  entrevoir  le  moment 
où  il  sera  possible  d'accomplir,  sans  aucune  inquiétude  pour  le  succès ,  une 
mesure  beaucoup  plus  radicale,  celle  de  leur  suppression  complète  sur  toute 
la  surface  de  la  France. 
Agréez,  monsieur  le  directeur,  l'expression  de  ma  haute  considération, 

J.4.  RAPET. 

GRAND  MEETING 
DE    LA  LIGUE  A   MANCHESTER. 

FONDS  DE  6,250,000  francs. 


La  résurrection  de  sir  Robert  Peel,  à  la  tête  d'un  ministère  tory,  a  eu  tout 
au  moins  l'avantage  de  dessiner  nettementles  partis  et  d'accuser  les  contrastes 
qui  existent  entre  les  opinions ,  les  convictions  et  les  intérêts.  La  situation  est 
devenue  réellement  sérieuse,  et  on  sent  déjà  partout  ces  vagues  inquiétudes  qui 
annoncent  un  combat  prochain.  Ecrasé  il  y  a  quelques  jours  pour  avoir  voulu 
(aire  triompher  une  réforme,  le  premier  ministre  ne  peut  se  relever  que  par 
une  réforme  plus  haute  encore,  ou  par  une  résistance  inflexible,  qui  n*est  guère 
dans  ses  habitudes  et  qui  serait  d'ailleurs  au-dessous  de  son  intelligence.  Il  a 
déjà  dépassé  dans  la  voie  du  progrès  les  limites  extrêmes  où  s'arrêtent  les  con- 
servateurs, mais  il  lui  faudra  un  immense  élan  et  une  immense  impulsion 
pour  arriver  au  but  marqué  par  les  free-traders.  C'est  pour  lui  communiquer 
cette  impulsion,  ou,  s*il  le  faut,  pour  briser  une  résistance  reconnue  insensée, 
que  le  conseil  de  la  Ligue  s*est  réuni  il  y  a  quelques  jours  à  Manchester.  Deux 
résolutions  importantes  y  ont  été  adoptées  à  Tunanimité,  pour  être  ensuite 
portées  devant  l'assemblée  générale  et  y  recevoir  une  consécration  définitive. 
Ces  résolutions  consistent  à  provoquer  de  toutes  parts  des  pétitions  chargées 
de  signatures  et  demandant  l'abolition  complète  des  lois  sur  les  céréales.  Le 
système  des  pétitions  avait  été  abandonné  comme  un  acte  de  vasseiage  inutile, 
mais  on  a  jugé  que  les  dernières  révolutions  ministérielles,  en  agissant  sur 
resprit  du  Parlement,  avaient  pu  le  rendre  accessible  aux  vœux  de  l'opinion,  et 
Ton  a  eu  recours  de  nouveau  à  des  soumissions  respectueuses.  La  seconde,  ré- 
solution assure  l'offensive  dans  le  cas  où  les  pétitions  se  briseraient  devant 
l'opiniâtreté  dédaigneuse  des  propriétaires;  elle  consiste  dans  la  levée  d'un 
fonds  de  230,000  liv.  sterl.  (B,250,000  fr.).  Avec  les  pétitions,  on  se  trouve 
ainsi  donner  un  ultimatum  modéré  mais  ferme  :  avec  le  fonds  de  6,250,000  fr., 
on  donne  la  mesure  de  ses  forces.  Le  council-room  organisa  en  même  temps 
une  assemblée  générale  de  la  Ligue,  qui  eut  lieu  dans  la  journée,  aux  heures 
mêmes  où  s'organisent  les  grandes  spéculations.  L'appel  fut  entendu,  et  les 
hommes  les  plus  importants  du  Lancashire  figurèrent,  le  23  décembre  der* 


198  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

nier,  sur  la  plate-fornie  du  meetiog.  Cette  plate-forme ^  s*éléve  en  amphi* 
théâtre  au-dessus  des  banquettes  où  s'asseoit  la  foule,  et  sc^rt  de  tribune  ;  c'est 
laque  se  tient  l'état-major  de  la  Ligue  anglaise,  les  orateurs  inscrit^,  les 
souscripteurs  les  plus  généreux,  enfin  c'est  une  sorte  d'autel,  autour  duquçl 
communient,  à  la  voix  de  MM.  Cobden,  Bright,  Âsbwortb,  Moore,  les  innom- 
brables auditeurs  qui  inondent  Fenceinte  du  Free-trocie  iTo/f. 

Sur  la  proposition  de  M.  George  Wilson,  le  président  ordinaire.  M.  Rob,  Hyde 
Greg,  une  des  plus  hautes  réputations  industrielles  de  l'Angleterre,  prit  place 
au  fauteuil  et  exposa  en  peu  de  mots  le  but  et  la  portée  de  la  réunion  actuelle. 
Au  delà  de  ses  paroles  il  sut  faire  pressentir  l'avènement  définitif  des  idées 
libérales.  En  quelques  phrases  pleines  de  noblesse^il  sut  en  même  lemps  rappe- 
ler les  esprits  aux  nécessités  du  mouvement  et  invita  tous  les  hommes  de  bonne 
volonté  à  verser  dans  l'escarcelle  géante  de  la  Lig^^,  et  dans  la  mesure  de  leurs 
ressources  individuelles,  la  fameuse  somme  de  250,000  l.'st.  Rien  de  plus  tou- 
chant que  la  simplicité  digne  s^vec  l$uiuelle  M.  Greg. a  demandé  à  0^ coreligion- 
naires ce  nouveau  sacrifice.  En  Tentendant  dire  à  ceux  qui  l'écoutaient,  qu'il 
comptait  sur  leur  souscription  présente  comme  sur  celles  du  passé,  on  se  de- 
mande qui  cette  confiance  honore  davantage  : — ici  je  vois  un  dévouement  qui  se 
devine  dans  les  autres,  là  je  vois  un  dévouement  à  la  hauteur  de  toutes  les  si- 
tuations. Il  se  peut  qu'il  y  ait  moins  de  grandeur  et  de  drame  dans  ces  sacri- 
fices pécuniaires  que  dans  les  sacrifices  de  sang  et  de  chair  qu'ont  exigés  d'au- 
tres causes,  mais  au  fond  je  trouve  une  admirable  énergie,  une  persévérance 
qui  rivalise  avec  l'héroïsme.  Et  d'ailleurs,  au  delà  de  ceux  des  ligueurs  qui  ver- 
sent fidèlement  leurs  souscriptions,  reçoivent  en  échange  de  beaux  discours, 
de  brillantes  espérances  et  s'en  retournent  à  leurs  affaires,  il  se  trouve  des 
chefs  infatigables  qui  luttent  par  le  corps,  par  l'esprit,  par  la  fortune,  par  le 
cœur,  et  qui  meurent  ainsi  consumés  chaque  jour  par  la  fièvre  de  la  pensée 
et  de  l'action.  Pour  qui  a  vu  la  physionomie  maladive,  et  pourtant  si  ardente 
de  M.  Cobden,  il  demeure  démontré  que  les  honunes,  en  enfantant  de  grandes 
réformes,  peuvent  s'éteindre  comme  s'éteignent  tant  de  pauvres  mères  enèn- 
fkntant  des  êtres  humains.  Du  reste,  M.  Robert  Hyde  Greg  a  noblement  fait  la 
part  des  meneurs  de  la  Ligue,  lorsque,  résumant  les  titres  de  chacun  à  la  recon- 
naissance du  pays,  il  s'estécrié  :  «Qu'est-ce  que  l'argent,  messieurs,  auprès  des 
sacrifices  que  vous  ont  faits  vos  chefs  de  leur  temps,  de  leur  santé,  des  délica* 
tesses  et  du  repos  de  leur  existence  :  sacrifice  qu'ils  ont  toujours  voulu  nous 
laisser  ignorer,  mais  dont  nous  saurons  nous  rappeler?  Et  puis  n'ont-ils  pas  été 
les  premiers  dans  les  rangs  de  nos  donataires,  et  n'avons-nous  pas  trouvé  autant 
de  dévouement  daiiâ  leur  bourse  que  dans  leur  âme  ?  d  Ce  qui  allait  se  passer 
bientôt  dans  le  meeting  devait  servir  de  commentaire  éloquent  aux  paroles  de 
M.  Greg,  et  grandir  encore  cet  éloge.  En  effet,  après  un  discours  dans  lequel 
M.  George  Wilson  exposa  la  situation  financière  de  la  Ligue  et  donna  le  relevé 
des  dépenses  et  recettes  de  l'année  dernière  ;  après  une  brillante  esquisse  des 
progrès  de  l'agitation  et  de  l'active  propagande  qui  fait  rayonner  ses  principes 
de  toutes  parts  ;  après  un  appel  au  pays  et  un  acte  de  réprobation  contre  les  lois 
céréales,— votés  sur  la  proposition  de  M.  L'alderman  Neeld,  -*  M.  Ashworth  posa 
nettement  la  question  des  ^0,000 1.  st.  il  démontra  la  nécessité  de  redoubler  de 
zèie,de  multiplier  les  brochures,  d'instituer  partout  de  nouveaux  cours  publics  ; 
de  faire  grandir  te  germe  là  où  il  était  déjà  levé,  de  le  faire  lever  là  où  il  venait 
à  peine  d'être  déposé;  de  manipuler  partout  la  pâte  électorale,  de  continuer 


GRAND  MEETING  DE  LA  LIGUE  A  MANCHESTER.  199 

la  victoire  des  free-fèolds  de  40  sb.  sur  les  copy-holds  de  30 1 .  st.;  en  un  mot,  d'ac- 
célérer en  même  temps  que  d'étendre;  le  mouvement.  Des  acclamations  una- 
nimes suivirent  ce  discours  et  redoublèrent  lorsque  M.  Robert  Greg^  se  levant 
de  nouveau,  annonça  que  son  ami  M.  Cbadwick,  qu'une  maladie  retenait  chez 
lai,  envoyai^  pour  le  remplacer,  unp. souscription  de  1,000 1.  st.  (25,000  fr^.  Ce 
fut  comme  le  signal  d^un  immen^  toufnoi  de  donations.  Toute  la  brillante 
pléiade,  des  souscfiptionsde^5,000 1,  st.  vint  éblouir  rassemblée  et  lui  conpmu- 
niqu^  un  véritable  délire  de  q^uni^ceoce  :  il  y  eut  là  comme  une  étincelle  de 
cet  enthousiasme  qui  fait  les  grai^des  journées  politiques.  Chaque  souscription 
anqoncée  paç  le  président  ou  Les  autres  membres  qbargés  des  pouvoirs  de  leurs 
amis,  retentissait  dans  rassemblée  en  rendaat  \^j^  joyeux  son  métallique  et  en 
provoquant  d*unanimes  applaudissements.  Bientôt  ce  ne  furent  plus  des  noms 
isolés  qui  retentirent  :  ce  furent  des  groupes  entiers  de  donataires,  des  cohor- 
tes de  souscripteurs  versant,  qui  500 1.  st.,  qui  500,  qui  100,  jusqu^à  cet  ouvrier, 
enfin,  qui  trouva  dans  ses  épargnes  de  quoi  fournir  à  la  cause  une  somme  de 
2,"  1.  st.  (625  fr.).  Ce  dernier  épisode  indique  d'une  manière  évidente  que  les 
classes  ouvrières  se  rallient  à  la  cause  de  la  liberté  commerciale  et  sont  prêtes 
a  l'appuyer  ne  leurs  bras  et  de  leurs  sueurs.  De  plus,  il  y  a  dans  la  faiblesse 
même  ile  cette  offrande  quelque  cbose  de  plus  grand  que  les  plus  grandes  sous- 
criptions de  ilM.  Greg;  Brigth^  Ashton  ;  ce  denier  de  la  veuve  touclie  plus  que 
les  guinées  des  hommes  opulents,  et  c'est  bien  do  la  charité  ainsi  comprise 
qu'on  peut  dire  :  Les  derniers  seront  les  premiers. 

Le  vénérable  président  a  biep  compris  la  signification  de  cet  humble  don  de 
âTÎ  liv.  sterl.,  oflerl  par  Edwin  Mbrehouse,  ouvrier  à  Aslhon,  et  il  en  a  fait 
ressortir  Timportance  dans  des  conclusions  pleines  de  force.  Nous  y  verrions 
noiis-roéme  le  fait  principal  ou,  tout  au  moins,  le  fait  le  plus  touchant  de 
ce  splendide  meeting,  si  nous  n'avions  été  puis  ému  encore  à  la  lecture  de  la 
scène  suivante.  Lorsque  le  président  en  vint  au  nom  de  M.  Cobden,  qui  sous- 
crivait pour  800  l.  st.  {lâ,500  fr),  il  y  eut  comme  un  transport  électrique  qui 
souleva  l'assemblée  et  éclata  bientôt  en  acclamations  forcenées.  Toute  la  salle 
fut  comme  stupéfaite  devant  une  telle  persévérance,  noiis  dirions  presque  un 
te!  entêtement  de  sacrifices,  —  d'ailleurs  partagé  par  M.  Bright  ;  et  M.  Grefe, 
inleî'prète  des  sentiments  de  tous,  dit  qu'il  se  faisait  un  scrupule  d'accepter  cette 
offrante.  Il  lui  sembla  que  ceux-là  qui  donnaient  à  une  cause  leur  talent,  leur 
santé,  leur  temps,  devaient  être  dispensés  de  lui  donner  aussi  leur  fortune; 
mais  il  a  d&  appreiidre  que  le  dévouement  a  aiissi  sa  logique  et  ((u*on  donne 
encore  pour  avoir  déjà  donné  mille  fois.  Ce  solennel  exemple  redoubla  Tar- 
deurdes  ligueurs  :  ce  fut  comme  un  roulement  de  noms,  comme  une  décharge 
d'applaudissements,  comme  line  salve  de  souscriptions;  si  bien  qu'à  la  lin  de 
la  séance,  le  président  annonçait  avec  émotion,  au  milieu  d'une  assemblée  fiére 
de  son  œuvre,  que  le  montant  des  sommes  reçues ,  séance  tenante ,  s'élevait  à 
60,000  liv.  st.  (1,500,000  fr.).  Aujourd'hui  la  souscription  a  atteint  70,000 1.  st. 
En  suivant,  même  de  loin,  l'exemple  de  Manchester,  les  autres  villes  affiliées 
à  ta  Ligue  auraient  bienfôi  couvert  la  totalité  du  nouveau  fonds  et  constitué  le 
plus  étonnant  budget  qu'afi  eu  à  administrer  une  association  t)rivée.  La  Société 
des  Missions  elle-même,  réputée  si  opulente,  n'a  pu  réunir  cette  année  plus 
de  2,500,000  fr. ,  et  nous  avons  entendu  un  de  ses  apôtres  déplorer  du  haut  de 
la  chaire  ceite  tiédeur  de  la  foi  évângélique.  Quoi  qu'il  en  soit,  les  chefs  ont 
été  noblement  secondés  :  ils  ont  entré  lés  mains  les  moyens  d'action,  et  ce  qu'ils 


m  JOURNAL  DES  ECONOMISTES. 

ont  déjà  fait  nous  laisse  deviner  ce  qu*ils  sauront  faire.  Appuyés  d'une  main 
sur  le  peuple  et  de  l'autre  sur  les  élections  ;  forts  des  hésitations  du  ministère  et 
de  leur  inflexible  programme;  forts  aussi  de  la  détresse  qui  menace  et  qu'ils 
ont  prophétisée,  on  ne  peut  douter  que  le  but  ne  soit  bientôt  atteint.  La  session 
prochaine  pourra  n'être  qu'une  session  de  luttes,  mais  tout  prouve  que  dans 
un  an  nous  assisterons  au  triomphe,  —  au  triomphe  absolu,  sans  conditions, 
sans  délais  et  surtout  sans  compensations  ou  indemnités.  Nous  avons  esquissé 
rapidement  la  physionomie  de  ce  meeting  à  jamais  mémorable,  parce  qu'il 
fait  honneur  à  notre  époque,  et  parce  qu'il  nous  montre  l'art  de  se  dévouer 
porté  à  ses  dernières  limites.  Nous  savions  déjà  comme  on  meurt,  comment  on 
écrit,  comment  on  parle, — chose  peu  onéreuse,^pour  une  grande  cause  :  nous 
saurons  désormais  comment  on  souscrit.  A.  F. 


MEETING  D'OUVRIERS  ÏABOUREURS. 

Les  landlords  sont  débordés  par  la  Ligue.  D'abord  quelques-uns  ont  adhéré 
aux  doctrines  du  free-trade;  ensuite  les  classes  laborieuses  des  campagnes 
commencent  à  comprendre  que  la  liberté  des  échanges,  loin  de  leur  être  nui- 
sible, comme  on  le  leur  avait  d*abord  dit,  leur  sera,  au  contraire,  éminemment 
profitable.  C'est  pour  cela  que  le  meeting  des  laboureurs  du  North-Whitshire 
offre  de  l'intérêt.  On  trouve  aussi  dans  les  relations  qu'en  ont  données  les  jour- 
naux anglais,  des  détails  sur  la  situation  précaire  de  la  population  agricole  de 
cette  contrée. 

Le  meeting  a  eu  lieu  en  plein  air,  dans  la  soirée  du  5  janvier.  Le  siège  du 
président  et  la  tribune  des  orateurs  étaient  installés  sur  une  claie  soutenue  par 
quatre  pieux  fichés  en  terre.  Un  banc  et  quelques  escabaux,  mobilier  de  la 
ferme  voisine,  servaient  diU\  reporters.  Quatre  ou  cinq  chandelles  désignaient  le 
bureau  aux  assistants.  Mille  paysans,  accompagnés  de  leurs  fenunes  et  de 
leurs  enfants ,  assistaient  à  cette  assemblée  que  la  lune  éclairait  de  ses  pâles 
rayons. 

Nous  ne  donnerons  que  quelques  traits  des  spi€<^  assez  longs  prononcés  par 
ces  laboureurs. 

Le  président  expose  le  but  de  la  réunion,  qui  est  de  faire  connaître  la  détresse 
des  habitants  des  campagnes  à  la  reine  et  à  ses  ministres.  —  Il  gagne  6  schel. 
par  semaine  (7  fr.  50  c.)  pour  lui,  sa  femme  et  deux  enfants.  —  Il  parle  de 
Dieu,  des  Madianites,  de  Cyrus,  de  Cromwell,  de  Cobden  et  de  Brigbt.  il  de- 
mande le  droit  pour  le  pauvre  d'envoyer  des  députés  au  Parlement.  0  est 
souvent  applaudi. 

Un  autre  laboureur  propose  la  résolution  suivante  :  «  Nous,  laboureurs  de 
Goataore,  assemblés  dans  un  meeting  public,  nous  protestons  solennellement 
contre  les  lois  céréales.  Ces  lois  qui  ont  été  établies  sous  le  prétexte  de  favoriser 
nos  intérêts,  nous  ont  été,  au  contraire,  nuisibles  en  ce  sens  qu'elles  ont  em- 
pêché les  capitaux  d*être  appliqués  à  l'amélioration  du  sol,  et  qu'elles  ont  par  là 
diminué  le  travail  et  élevé  le  prix  des  choses  nécessaires  à  la  vie.  Nous,  labou- 
reurs, nous  déclarons  que  nous  traînons  une  existence  misérable,  bien  que  Vàa 
aifirme  que  nous  sommes  protégés,  » 

L'n  autre  laboureur. —il  n'a  pas  traversé  les  champs  et  la  boue  pour  parier  poli- 
tique; il  n'y  entend  rien.  Il  a  une  famille  de  huit  personnes;  il  gagne  7  schel.  et 
demi  par  semaine,  y  compris  le  salaire  de  son  fils  de  12  ans.^En  ce  moment  il 


BULLETIN.  201 

Deminge  quedespommesdeterre.  aEn  voiciune,  dit-il,  quej*ai  fait  bouillir 
poar  mon  dtDer.i>---(La  pomme  déterre  passe  de  main  en  main;  on  l'examine 
à  la  lueur  des  lanternes;  elle  est  noire  et  gâtée.)  L'orateur  récite  une  pièce  de 
vers  qui  se  termine  ainsi  : 

Je  suis  fort  et  vigoureui,  et  voilà  poorqaoi  je  veax 
Travailler  et  non  mendier. 
(Applaudissements.) 

Un  autre  laboureur  est  venu  de  vingt  lieues.  Il  a  six  enfants  et  une  femme 
qu'il  alimente  avec  8  schellings  parsemaine.  Le  work-bouse  aurait  accepté  un 
de  ses  enfants;  mais  son  cœur  lui  a  manqué  quand  il  a  fallu  choisir  Texilé.  Tous 
ses  petits  lui  ont  répondu  :  <  Ne  m'y  envoie  pas,  père;  ne  m'y  envoie  pas.  d 

Un  autre  laboureur  a  quatre  enfants  et  une  femme  enceinte  ;  il  gagne  6  schel- 
lings et  demi.  L'orateur  est  maigre  et  cbétif  ;  en  ce  moment  il  n'a  pas  de  travail 
et  c'est  un  compagnon  qui  lui  donne  du  pain. 

La  motiou  du  second  orateur  est  adoptée.  Trois  salves  d'applaudissements 
sont  données  en  l'honneur  du  free-trade  et  de  Cobden  et  Brigbt,  après  quoi 
l'assemblée  se  disperse  en  silence. 

BULLETIN. 


Fracments  du  message  du  peéswent  des  États-Unis. — Féiuncis.-^Bamques.*— 
Tamf. — Postes  ' .  —  Finances.  Le  secrétaire  du  Trésor,  dans  son  rapport  annuel  au 
congrès,  donnera  un  compte  exact  de  Tétat  de  nos  finances.  Les  importations  de 
Tannée  fiscale  expirée  le  30  juin  dernier  se  sont  élevées  à  117,254,504  dollars;  les 
réexportations,  étant  de  15,546,830  dollars,  laissent,  pour  la  consommation  intérieure, 
101,908,754  dollars.  Les  exportations,  durant  la  même  période,  se  sont  élevées  i 
114,t>46,606  dollars,  sur  lesquels  99,^9,776  dollars  applicables  aux  produits  amé- 
ricains. 

Les  recettesduTrésor  de  la  même  année  se  montent  à  29,769,135  dollars  et  56  cents, 
desquels  27,528,112  dollars  provenant  de  l'impôt  des  douanes, 2,077,220  dollars  de  la 
vente  des  terres  appartenant  à  l'État,  et  163,998  dollars  et  56  cents  de  diverses 
sources  extraordinaires.  Les  dépenses,  durant  la  même  période,  s'élèvent  i  29,968,206 
dollars  et  98  cents,  sur  lesquels  8,588,157  dollars  et  62  cents  ont  été  appliqués  à  l'ex- 
tinction de  la  dette  publique.  La  balance  du  Trésor,  au  1^  juillet  dernier,  était  de 
7,658,300  dollars  et  22  cents. 

Le  montant  de  la  dette  publique,  au  l'*^  juillet  dernier,  était  de  17,075,445  dollars  et 
52  cents.  Si  l'état  incertain  de  nos  relations  avec  la  république  du  Mexique  ne  nous 
eût  tenus  dans  l'appréhension  d'une  guerre  avec  cette  puissance,  de  nouveaux  à- 
comptes  sur  la  dette  publique  eussent  été  payés  par  anticipation,  conformément  à 
Pautorisation  qui  en  a  été  donnée  au  secrétaire  du  Trésor  par  les  actes  en  date  des  21 
juillet  1841 ,  ir>  avril  1842  et  3  mars  1845. 

U  y  a  quelques  années  que  nous  éteigoimes  la  dette  ()ue  notre  nation  avait  contractée 
pendant  la  révolution  et  diuant  la  guerre  de  1812  contre  les  Anglais,  et  que  nous 
ofirimes  au  monde  le  noble  et  rare  spectacle  d'un  grand  peuple  naissant  qui  avait 

*  Tout  ce  qui,  dans  ce  message,  regarde  les  intérêts  matériels,  n*a  pas  été  publié  par 
U  presse  française.  Nous  eoipruntons  cette  traduction  au  Courrier  des  ÈtaU-Ums,  qui  ne 
s*e5t  pas  montré,  il  faut  Ta  vouer,  très-sévère  pour  son  style. 

?•  XMI.  —  Jêwntr  imc.  14 


^02  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

rempli  toutes  ses  obligations.  C'est  depuis  cettç  époque  quç  la  ^ette  acMielle  f  ^té 
contractée,  et,  toute  faible  qu'elle  est  si  on  la  compare  aux  fardeaux  du  même  genre 
existant  chez  les  autres  peuples,  il  est  nécessaire  qu'elle  soit  éteinte  le  plus  tôt  possible. 
Si  la  situation  du  pays  le  permet,  et  surtout  si  nos  relations  extérieures  n'y  apportent 
aucun  obstacle,  on  se  propose  d'employer  à  la  liquidation  do  cette  dette  tout  l'argent 
dont  le  Trésor  pourra  disposer,  après  avoir  satisfait  aux  ordonnances  du  congrès. 
J'entretiens  l'heureux  espoir  de  pouvoir  bientôt  féliciter  le  pays  de  se  retrouver  encore 
une  fois  dans  la  haute  position  qu'il  occupait  si  récemment. 

Tarif.  J'appelle  l'attention  du  congrès  sur  l'importance  des  changements  et  réduc- 
tions à  faire  aux  droits  fixés  par  le  présent  tarif.  J^  but  qu'on  se  propose  en  levant 
des  impôts  sur  les  articles  importés,  doit  être  de  se  créer  un  revenu  qui  couvre  les 
dépenses  ordinaires  du  gouvernement.  Il  est,  sans  aucun  doute,  permis  au  congrès, 
dans  l'exercice  prudent  et  raisonné  de  ses  droits,  d'établir  des  distinctions  en  déter- 
minant l'impôt  sur  chaque  article,  mais  ces  distinctions  doivent  se  renfermer  dans  les 
limites  du  revenu  et  tendre  toujours  à  créer  des  ressources  pour  l'entretien  du  gou- 
vernement. 

Il  devient  important  de  comprendre  distinctement  ce  que  l'on  entend  par  un  tarif 
de  revenu  {revenue  standard)^  dont  les  maximum  ne  doivent  pas  excéder  le  taux 
des  droits  imposés.  Il  est  accordé,  et  l'expérience  prouve  qu'il  peut  être  établi  des 
droits  si  élevés  qu'ils  diminuent  ou  prohibent  entièrement  l'importation  d'un  article 
donné,  et  par  là  diminuent  ou  détruisent  le  revenu  qui,  à  un  taux  plus  bas,  provien- 
drait de  son  importation.  De  pareils  droits  excèdent  le  taux  de  revenu,  et  ne  sont 
point  imposés  pour  prélever  de  l'argent  pour  le  soutien  du  gouvernement.  Si  le  con- 
grès prélève  un  droit,  pour  le  revenu,  de  1  p.  100  sur  un  article  donné,  il  produira 
un  montant  donné  d'argent  pour  le  Trésor,  et  accordera  incidemment  et  nécessaire- 
ment protection  ou  avantage,  pour  le  montant  de  1  p.  iOO,  au  manufacUirier  natio- 
nal d'un  semblable  article,  contre  Timportaleur.  Si  le  droit  est  élevé  à  iO  p.  100,  il 
produira  un  plus  fort  montant  d'argent,  et  donnera  une  plus  grande  prolectidn.  S'il 
est  porté  à  20,  à  35  ou  à  30  p.  100,  et  si,  à  mesure  qu'il  s'élève,  on  trouve  que  le 
revenu  qui  en  dérive  augmente  aussi,  la  protection  ou  avantage  sera  également  aug- 
mentée; mais  s'il  est  porté  à  51  p.  100,  et  que  l'on  trouve  que  le  revenu  produit  à  ce 
taux  est  moindre  qu'à  50  p.  100,  il  cesse  de  devenir  un  droit  de  revenu.  Le  point 
précis,  dans  l'échelle  ascendante  des  droits,  auquel  il  est  reconnu,  par  l'expérience, 
que  le  revenu  est  plus  grand,  est  le  taux  maximum  des  droits  qui  doivent  être  pré- 
levés bona  fide  dans  le  but  de  collecter  de  l'argent  pour  le  soutien  du  gouvernement. 
Élever  les  droits  au  delà  de  ce  point,  et,  par  là,  diminuer  le  montant  collecté,  c'est 
imposer  des  droits  pour  la  protection  seulement,  et  non  pour  le  revenu. 

Il  ne  s'ensuit  pas  que  le  congrès  doive  établir,  sur  tous  les  articles  d'importation, 
les  droits  les  plus  élevés,  dans  les  limites  du  tarif  de  revenu  ;  parce  que  de  tels  droits 
produiraient  probablement  un  plus  grand  montant  qu'il  n'est  exigé  pour  l'administra- 
tion économique  du  gouvernement.  11  ne  s'ensuit  pas,  non  plus,  que  les  droits  sur 
tous  les  articles  doivent  être  au  même  taux,  ou  taux  horizontal.  Certains  articles  sup- 
porteront un  droit  de  revenu  beaucoup  plus  élevé  que  d'autres.  Au-dessous  du  maxi- 
mum du  tarif  de  revenu,  le  congrès  peut  et  doit  diflérencier  les  droits  imposés,  pre- 
nant soin  de  les  ajuster  sur  les  divers  articles  de  manière  qu'ils  produisent,  dans 
l'ensemble,  un  montant  qui,  ajouté  au  produit  des  ventes  de  terres  publiques,  puisse 
être  nécessaire  pour  payer  les  dépenses  économiques  du  gouvernement. 

En  établissant  un  tarif  de  droits,  le  congrès  exerce  le  pouvoir  de  taxation,  et,  dans 
un  but  de  revenu,  peut  choisir  les  objets  de  taxation.  Il  peut  exempter  entièrement 
certains  articles,  et  permettre  leur  importation  franche  de  droits.  Il  peut  mettre  des 
droits  minimes  sur  d'autres.  Dans  ces  classes  doivent  êU«  embrassés  les  artides  de 
nécessité  qui  sont  d'usage  général,  et  spécialement  ceux  qui  sont  consommés  par  le 


BULLETIN.  203 

traTailleur  et  par  le  pauvre,  aussi  bien  que  par  le  riche.  Il  doit  être  pris  soiu  que  tous 
les  grands  intérêts  du  pays,  y  compris  les  manufactures,  Tugriculture,  le  commerce, 
la  navigation  et  les  arts  mécaniques,  retirent,  autant  que  possible,  un  égal  avantage 
de  la  protection  incidente  qui  peut  résulter  d'un  juste  système  de  revenu.  I^a  taxation, 
directe  ou  indirecte,  est  un  fardeau,  et  elle  doit  être  imposée  de  manière  à  agir  aussi 
paiement  que  possible  sur  toutes  les  classes,  suivant  la  puissance  qu'elles  ont  de  la 
supporter.  Faire  du  pouvoir  de  taxation  un  bienfait  exceptionnel  pour  une  classe, 
c*est  nécessairement  augmenter  le  fardeau  des  autres  au  delà  des  proportions;  c'est 
manifestement  injuste.  Les  termes  <  protection  à  l'industrie  nationale  »  ont  une 
signification  populaire  ;  mais,  dans  un  juste  système,  ils  doivent  s'appliquer  aux  di- 
verses branches  de  l'industrie  de  notre  pays.  Le  fermier  ou  le  planteur  qui  cultive 
toute  Tannée  ses  champs,  est  engagé  dans  c  l'industrie  nationale  »  et  a  autant  de 
droit  à  avoir  son  travail  c  protégé  >  que  le  manufacturier,  Thomme  de  commerce,  le 
navigateur  ou  Partisan,  qui  sont  également  engagés  dans  c  l'industrie  nationale,  » 
dans  leurs  différentes  carrières.  Le  travail  combiné  de  toutes  ces  classes  constitue 
Tensemble  de  c  Findustrie  nationale  »,  et  toutes  ont  des  droits  égaux  à  la  <  protec- 
tion »  de  la  nation.  Aucune  d'elles  ne  peut  justement  demander  d'être  seule  l'objet  d'une 
<  protection  *  qui  ne  peut  être  accordée  qu'en  augmentant  le  fardeau  sur  c  l'industrie 
nationale  *  des  autres. 

Si  ces  vues  sont  justes,  il  reste  à  rechercherjusqu'à  quel  point  le  tarif  de  1842  leur 
est  conforme.  Que  quelques-uns  des  articles  de  cet  acte  soient  une  violation  des  prin- 
cipes fondamentaux  qui  viennent  d'être  posés ,  tout  le  monde  doit  l'avouer.  Les  taux 
de  droits  imposés  par  lui  sur  certains  articles  sont  prohibitifs,  et  sur  certains  autres 
ils  sont  élevés  de  manière  à  diminuer  grandement  les  importations  et  à  produire  un 
revenu  moindre  que  celui  qui  serait  obtenu  de  taux  plus  bas.  Ils  opèrent  comme 
c  protection  simplement  •  sur  une  branche  de  l'industrie  domestique,  en  taxant  les 
autres  branches. 

Par  rintroduction  de  minimum,  ou  de  valeurs  fausses  et  imaginaires,  et  par  l'im- 
position de  droits  spécifiques,  l'injustice  et  l'inégalité  de  l'acte  de  1842,  dans  son 
opération  pratique  sur  diflërentes  classes  et  industries,  est  vue  et  sentie.  Beaucoup 
des  droits  oppresseurs  par  lui  imposés  sous  l'action  de  ces  principes,  varient  depuis 
1  p.  100  jusqu'à  plus  de  200  p.  100.  Ils  sont  prohibitifs  sur  certains  articles,  et  le 
sont  en  i)artie  sur  d'autres,  et  pèsent  le  plus  légèrement  sur  les  arlicles  de  luxe.  Ce 
tarif  e^t  établi  de  manière  que  le  plus  lourd  fardeau  qu'il  impose  frappe  sur  les 
classes  laborieuses  et  pauvres  qui  sont  le  moins  capables  de  le  supporter,  pendant 
qu'il  protège  le  capital,  et  exempte  les  riches  de  payer  leur  juste  proportion  des  taxes 
requises  pour  le  soutien  du  gouvernement.  Tandis  qu'il  protège  le  capital  du  manu- 
focturier,  et  augmente  ses  profits,  il  ne  favorise  aucunement,  dans  ses  travaux.  Pou- 
vrier  ou  le  laboureur  dont  il  n'a  pas  augmenté  le  salaire.  Les  articles  de  première 
nécessité  ou  de  quahté  grossière  et  de  bas  prix,  consommés  par  la  masse  du  peuple, 
sont,  dans  beaucoup  de  cas,  soumis  à  de  lourdes  taxes,  pendant  que  les  articles  de 
hixe,  qui  ne  peuvent  être  consommés  que  par  l'opulent,  sont  légèrement  taxés.  Il  im- 
pose de  pesants  et  injustes  fardeaux  sur  le  planteur,  le  fermier,  le  commerçant,  et 
ceux  de  toutes  les  autres  carrières,  excepté  le  capitaliste  qui  a  fait  ses  placements  de 
fonds  dans  les  manufactures.  Tous  les  grands  intérêts  du  pays  ne  sont  pas,  aussi  ap- 
proximativement qu'il  est  possible,  également  protégés  par  lui. 

Cest  un  fait  bien  connu  que  Tacte  de  tarif  de  1842  passa  à  une  majorité  d'une  voix 
dans  le  sénat,  de  deux,  dans  la  Chambre  des  représentants,  et  que  quelques-uns  de 
ceux  qui  se  trouvèrent  contraints,  dans  les  circonstances  particulières  qui  existaient 
alors,  de  voter  en  sa  faveur,  ont  proclamé  ses  défauts  et  exprimé  leur  détermination 
d'aider  à  sa  modification,  dès  la  première  opportunité.  Cest  là  une  preuve  forte  et 


204  JOUKNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

concluante  qu'on  n'entendait  pas  le  rendre  permanent,  et  qu'il  y  a  nécessité  de  le  p^ 
viser  complètement. 

En  recommandant  au  congrès  une  réduction  des  droits  actuels,  une  révision  et  une 
modification  de  Pacte  de  4842,  je  suis  loin  d'avoir  des  opinions  hostiles  à  Tégard  des 
manufactures.  Au  contraire,  je  désire  les  voir  prospérer,  autant  qu'elles  peuvent  le 
faire,  sans  imposer  des  fardeaux  inégaux  aux  autres  intérêts,  l.'avantage,  dans  tout 
système  détaxation,  même  dans  les  limites  du  tarif  de  revenu,  doit  être  en  faveur  de 
Tintérêt  manufacturier,  et,  de  cela,  aucim  autre  intérêt  ne  se  plaindra. 

Je  recommande  au  congrès  Fabolition  du  principe  de  minimum,  ou  de  valeur  ima- 
ginaire, arbitraire,  fausse,  celle  des  diDits  spécifiques,  et  la  substitution,  à  leur  place, 
des  droits  ad  valorem,  comme  la  plus  loyale  et  la  plus  équitable  taxe  indirecte  qui 
puisse  être  imposée.  Par  le  principe  ad  valorem,  tous  les  articles  sont  taxés  propor- 
tionnellement à  leur  coût  et  à  leur  valeur,  et  ceux  qui  sont  de  qualité  inférieure  ou  de 
bas  prix  ne  supportent  qu'une  juste  proportion  de  taxe  avec  ceux  qui  sont  supérieurs 
en  qualité  et  de  plus  grande  valeur.  Les  articles  consommés  par  tous  sont  taxés  au 
même  taux.  Un  système  de  droits  ad  valorem  pour  revenu,  avec  un  convenable  éche- 
lonnement et  de  convenables  garanties  contre  la  fraude  dans  leur  collection,  apportera, 
il  n'en  faut  pas  douter,  d'amples  avantages  pour  les  manufactures,  et  les  mettra 
à  même  de  retirer  d'aussi  grands  profits  que  l'on  puisse  en  obtenir  des  autres  occu- 
pations régulières.  11  y  a  lieu  de  penser  (]u'un  pareil  système,  strictement  dans  les 
limites  d'un  tarif  de  revenu,  placera  les  mtérêts  manufacturiers  sur  un  pied  stable  et 
leur  assurera  des  avantages  permanents,  en  même  temps  qu'il  étendra,  autant  que 
possible,  à  tous  les  grands  intérêts  du  pays,  la  protection  incidente  qui  peut  leur  être 
donnée  par  nos  lois  de  revenu.  Un  pareil  système,  une  fois  fermement  établi,  serait 
permanent,  et  ne  serait  plus  le  sujet  de  plaintes  incessantes,  d'agitations  et  de  chan- 
gements, qui  doivent  toujours  arriver  lorsque  les  droits  ne  sont  pas  imposés  pour  le 
revenu,  mais  <  simplement  pour  la  protection  >  d'un  intérêt  favorisé. 

Dans  les  délibérations  du  congrès  sur  ce  sujet,  il  faut  espérer  qu'un  esprit  de  mu- 
tuelle concession  et  de  compromis,  entre  les  intérêts  opposés,  pourra  prévaloir,  et 
que  le  résultat  de  son  travail  sera  suivi  des  plus  heureuses  conséquences. 

Banques.  La  constitution  des  États-Unis  pourvoit  à  ce  c  qu'aucun  argent  ne  sorte 
du  Trésor  qu'en  vertu  d'appropriation  légale.  *  On  avait  sans  doute  en  vue  et  l'on  se 
proposait  de  créer  un  Trésor  public,  dans  lequel  l'argent  de  la  nation  resterait  déposé 
depuis  l'époque  de  recette  jusqu'à  ce  qu'on  en  eût  besoin  pour  les  dépenses  publiques. 
Pour  opérer  les  recettes  et  solder  les  dépenses  du  Trésor,  la  loi  n'a  jamais  reconnu 
d'autres  agents  que  ceux  désignés  par  le  gouvernement,  responsable,  et  qui  les  con- 
trôle. La  garde  des  richesses  nationales  doit  être  confiée  à  un  Trésor  public,  créé  par 
la  loi,  sous  une  responsabilité  et  un  contrôle  de  ce  genre.  On  ne  doit  pas  s'imaginer 
que  les  auteurs  de  la  constitution  aient  pu  vouloir  créer  un  Trésor  public,  lieu  de 
dépôt  et  de  conservation  de  l'argent  du  pays,  qui  ne  fût  pas  responsable  envers  le 
gouvernement.  Le  premier  congrès  crée  par  la  constitution  voulut,  par  un  acte  en  date 
du  2  septembre  1789,  établissant  un  Trésor  public,  qu'il  fût  nommé  un  yésorier,  et  le 
chargea  de  recevoir  et  de  conserver  l'argent  du  pays,  lui  enjoignant  en  même  temps 
de  soumettre  à  l'examen  du  secrétaire  du  Trésor  et  du  contrôleur,  l'argent  dont  il  serait 
dépositaire. 

Que  les  banques,  soit  nationales,  soit  d'État,  n'aient  jamais  pu  être  considérées 
comme  pouvant  tenir  lieu  du  Trésor  dont  parle  la  constitution,  pour  la  garde  des 
ressources  du  pays,  cela  est  évident  par  le  fait  qu*à  cette  époque  il  n'existait  pas  de 
banque  nationale,  et  qu'il  n'y  avait  aux  États-Unis  que  trois  ou  quatre  bainques  d'États, 
d'un  capital  borné.  On  eut  d'abord  recours  à  ces  banques  comme  dépositaires,  jusqu'à 
un  certain  degré,  mais  nullement  avec  l'intention  déclarée  de  les  employer  d'une  façon 
permanente,  et  de  les  substituer  à  la  tréM)rerie  créée  par  la  constitution.  Lorsque, 


BULLETIN.  205 

pir  la  suite,  on  y  eut  encore  recours  de  temps  en  temps,  on  y  fut  porté  par  des  motifs 
présumés  de  convenance. 

Notre  expérience  nous  a  démontré  que  lorsque  des  associations  de  banquiers  sont 
devenues  dépositaires  du  Trésor  public  et  devenaient  par  là  même  la  trésorerie,  le 
gouvernement  ne  pouvait  plus  disposer  à  son  gré  de  Pargent  de  TËtat  pour  les  dépenses 
publiques.  1^  dernière  banque  des  États-Unis  a  fait  faillite.  Les  banques  d^États,  dont 
on  se  servit  ensuite,  ont  également  manqué  à  leurs  engagements.  Mais  il  y  a  quelques 
années,  et  lorsqu'elles  avaient  en  caisse  des  millions  appartenant  au  pays,  le  gouver- 
nement fut  presque  entraîné  à  une  banqueroute,  et  le  crédit  public  sérieusement  exposé, 
parce  qu'elles  ne  voulaient  ou  ne  pouvaient  pas  satisfaire  à  leurs  engagements,  dans 
la  seule  monnaie  reconnue  par  la  constitution.  Leur  faillite  eut  lieu  en  temps  de  paix, 
et  occasionna  parmi  le  peuple  beaucoup  de  gêne  et  de  pertes.  Si  le  pays  eût  alors  été 
engagé  dans  une  guerre  avec  Tétranger,  cette  gêne  et  ces  pertes  auraient  été  beau- 
coup plus  considérables  et  eussent  occasionné  les  plus  grands  malbeurs.  LVgent  du 
Trésor  ne  doit  pas  être  confondu  avec  les  fonds  appartenant  aux  banques  et  aux  in- 
dividus, ni  être  employé  à  des  dépenses  privées.  Lorsqu'on  le  dépose  dans  les  banques 
pour  y  êU^  gardé,  on  le  leur  prête,  de  fait,  sans  intérêt,  et  elles  le  prêtent  avec  intérêt 
à  ceux  qui  le  leur  empruntent.  De  la  sorte,  Pargent  du  Trésor  est  converti  en  capital 
de  banque,  est  mis  en  circulation  et  emprunté  du  dehors,  au  bénéHce  particulier  des 
banquiers  ;  puis,  lorsqu'il  est  réclamé  (comme  on  le  vit  en  1857),  il  est  peut-être  dans 
la  poche  de  Pemprunteur,  au  lieu  d'être  dans  le  Trésor  public  que  la  constitution  avait 
en  vue.  Les  auteurs  de  la  constitution  n'ont  jamais  pu  vouloir  que  Pargent  du  pays  fût 
ainsi  consacré  à  Pusage  des  particuliers  et  placé  en  dehors  du  contrôle  du  gouvernement. 
Les  banques,  dépositaires  du  Trésor  public,  sont  souvent  tentées,  par  Pappàt  du 
gain,  d'accroître  leurs  prêts,  d'augmenter  leur  circulation,  et  d'exagérer  ainsi,  sinon 
de  faire  naître  un  esprit  de  spéculation  extravagante  qui,  tôt  ou  tard,  doit  entraîner  la 
ruine  de  milliers  d'individus.  Si,  au  contraire,  on  ne  permet  pas  un  tel  usage  des  fonds 
publics,  mais  qu'on  les  conserve  à  la  trésorerie,  d'où  ils  soient  comptés  aux  créanciers 
de  PÉtat  en  espèces  d'or  ou  d'argent,  les  banques  ne  seront  plus  tentées,  par  un  tel 
dépôt,  de  donner  à  leurs  spéculations  une  extension  inconvenante,  la  monnaie  cou- 
rante constitutionnelle  circulera  en  plus  grande  quantité,  par  suite  des  recettes  et  des 
dépenses  publiques  effectuées  en  cette  monnaie,  et  les  banques  elles-mêmes  se  trou- 
veront ainsi  dans  une  position  meilleure  et  plus  assurée. 

Actuellement,  les  banques  d'États  sont  employé.es  comme  dépositaires,  mais  sans 
qu'il  existe  de  règlements  convenables  qui  garantissent  les  fonds  de  l'État  contre  les 
éventualités,  les  excès,  les  révulsions,  suspensions  et  défalcations  auxquels  elles  sont 
constamment  exposées,  par  suite  d'excès  d'émission  de  valeurs,  d'excès  de  spécula- 
tion, d'un  désir  immodéré  de  gain  ou  d'autres  causes.  Dans  toutes  les  circonstances, 
et  toutes  les  fois  que  cela  était  praticable,  le  secrétaire  du  Trésor  s'est  fait  délivrer 
caution  solidaire  des  dépôts  effectués,  à  l'aide  de  stocks  des  État-Unis,  ou  de  ceux  des 
États  dont  le  crédit  était  bon.  Quelques-unes  des  banques  de  dépôt  ont  donné  ce  genre 
de  garanties  et  d'autres  l'ont  refusé. 

Pensant  qu'il  est  nécessaire,  pour  la  sûreté  des  fonds  du  Trésor  et  des  intérêts  pu- 
blics, que  ces  fonds  ne  soient  pas  mêlés  à  ceux  des  banques,  je  recommande  au  con- 
grès de  créer  une  loi  qui  en  ordonne  le  retrait  et  qui  crée  un  Trésor  public  constitu- 
tionnel où  les  fonds  de  PÉtat  seraient  déposés.  Le  Trésor  public  constitutionnel  que  je 
recommande  deviendrait  un  lieu  de  dépôt  sûr  pour  les  fonds  publics,  et  ue  pourrait 
ni  emprunter,  ni  escompter  ;  il  ne  pourrait  non  plus  mettre  aucun  papier  en  circula- 
tion. Nul  doute  qu'un  Trésor  public,  tel  que  la  constitution  le  voulait  créer,  ne  dût 
être  indépendant  de  toute  association  financière.  L'argent  du  peuple  doit  être  conservé 
dans  le  Trésor  du  peuple  institué  par  la  loi,  et  rester  sous  la  garde  d'agents  du  peuple 
choisis  par  la  nation  dans  les  formes  voulues  par  la  constitution,  d'agents  directement 


20fi  JOURNAL  DES  ECONOMISTES. 

responsables  euvers  le  gouvernement,  qui  aient  fourni  les  cautionnements  et  prêté 
les  serments  convenables,  qui  soient,  enfin,  passibles  de  peines  sévères  pour  toute 
malversation,  usage  à  leur  bénéfice,  ou  dilapidation  des  fonds  publics,  ou  pour  toute 
autre  négligence  dans  Faccomplissement  de  leurs  devoirs.  Dire  que  le  peuple  ou  le 
gouvernement  est  incapable  de  se  livrer  à  la  garde  de  ses  propres  fonds  dans  un 
Trésor  créé  par  lui-même,  ou  qu'on  ue  peut  lui  en  confier  la  garde,  mais  qu'on  doit, 
pour  cet  objet,  compter  sur  les  présidents,  caissiers  et  actionnaires  des  associations 
de  banque,  qui  n'ont  point  été  nommés  par  eux  et  ne  sont  point  responsables  envers 
eux,  ce  serait  affirmer  que  le  peuple  est  incapable  de  se  gouverner  lui-même. 

En  recommandant  rétablissement  d'un  Trésor  public  constitutionnel  potir  y  déposer 
les  fonds  publics,  je  désire  que  la  loi  pourvoie  en  même  temps  à  sa  sûreté,  et  qu^on 
ne  laisse  subsister  de  formalités  discrétionnaires  et  de  contrôle  dans  cette  institution, 
que  ce  qui  peutrétre  nécessaire  pour  en  diriger  les  versements  résultant  d'appropria- 
tions déterminées  par  la  loi. 

Terres,  Sous  le  pouvoir  de  notre  système  territorial  actuel  qui  6xe  à  i  dollar  25 
cents  par  acre  le  minimum  du  prix  d'achat  des  terres  appartenant  à  l'État,  une 
grande  quantité  de  terres  de  qualité  inférieure  reste  à  vendre,  parce  qu'on  n'en 
veut  pas  donner  ce  prix.  H  résulte  des  registres  de  l'Administration  générale  des 
terres  que,  parmi  les  terres  publiques  restant  à  vendre  dans  les  différents  États  oîi 
elles  sont  situées,  39,105,577  acres  ont  été  mis  en  vente  pendant  plus  de  20  ans  ; 
49,638,644  acres  Font  été  plus  de  15  ans;  73,074,600  acres,  plus  de  10  ans;  et 
106,176,961  acres,  plus  de  5  ans.  La  plus  grande  partie  de  ces  terres  restera  non 
vendue,  au  prix  minimum  déterminé,  aussi  longtemps  que  de  larges  portions  de  ter- 
ritoire, dont  les  meilleurs  lots  n'ont  pas  été  achetés,  seront  annuellement  mis  en 
vente  par  le  gouvernement.  Afin  de  parvenir  à  vendre  et  exploiter  ces  terres  infé- 
Heures,  je  recommande  d'en  abaisser  proportionnellement  le  prix  au-dessous  du 
minimum  actuel,  bornant  la  vente  au  taux  réduit,  aux  cultivateurs  et  colons,  et  à  une 
quantité  d'acres  déterminée.  Si  ces  terres  étaient  réduites  proportionnellement,  pour 
une  quantité  donnée,  à  un  dollar  par  acre,  et,  cette  série  épuisée,  réduite  à  un  taux 
encore  plus  bas  pour  une  seconde  et  une  troisième  série,  une  grande  quantité  de  ces 
terres  seraient  vendues,  et  plus  d'un  bon  citoyen,  qui  ne  peut  acquérir  au  taux  actuef, 
achèterait  alors  un  asile  pour  sa  famille  et  pour  lui-même.  En  adoptant  ces  mesures 
de  réduction  proportionnelle  du  prix,  ces  terres  seront  vendues  à  leur  valeur  réelfe, 
et  les  États  où  elles  se  trouvent  n'auront  plus  à  souffrir  du  désagrément,  sinon  de 
l'injustice  auxquels  ils  sont  exposés  en  voyant  sur  leurs  frontières  de  grandes  quan- 
tités de  terres  appartenant  à  la  République,  et  qui  ne  peuvent  être  taxées  pour  sub- 
venir à  l'entretien  de  leur  gouvernement  local. 

Je  recommande  de  continuer  à  accorder  des  préemptions,  dans  l'acception  la  plus 
étendue  et  la  plus  libérale  du  mot,  à  tous  ceux  qui  se  sont  établis  ou  qui  pourront 
plus  tard  s'établir  sur  les  terres  de  la  République,  arpentées  ou  non,  dont  le  titre 
indien  serait  éteint  à  l'époque  de  la  prise  de  possession. 

L'expérience  a  prouvé  que,  par  suite  des  combinaisons  des  acheteurs  et  d'autres 
causes,  une  très-petite  quantité  des  terres  de  TÉtat,  lorsqu'on  les  vendait  à  l'encan, 
était  achetée  à  un  taux  plus  élevé  que  le  minimum  établi  par  la  loi.  Malgré  cela,  les 
colons  ne  peuvent  que  rarement  acquérir  des  terres  ou  s'agrandir  à  ce  prix,  dans  les 
encans,  parce  que  les  spéculateurs,  plus  habiles,  et  à  l'aide  du  capital  qu'ils  possè- 
dent, leur  rendent  la  concurrence  impossible.  En  détruisant  ainsi  toute  concurrence, 
ces  capitalistes  spéculateurs  achètent  d'ordinaire  ces  terrains,  ainsi  que  les  annexes 
des  cultivateurs,  au  prix  minimum  du  gouvernement,  et  expulsent  ces  derniers  de 
leur  domicile  ou  exigent  d'eux,  pour  ces  mêmes  terrains,  et  suivant  qu'ils  sont  plus 
ou  moins  capables  de  payer,  une  somme  double  ou  quadruple  de  oelle  qu'ils  ont 
payée  au  gouvernement.  C'est  à  l'esprit  entreprenant  et  à  la  perbcvérance  des  brave^i 


«ULLETIN.  207 

pionniers  de  Touest,  qui  s'enfoncent  dans  le  déserl  avec  leurs  familles,  supportent  les 
fatigues  et  les  privations,  bravent  les  dangers  inséparables  de  ces  sortes  de  colonisa- 
fions,  et  frayent  une  route  aux  troupes  d'émigranls  qui  ne  tardent  pas  à  les  suivre, 
que  BOUS  devons,  en  grande  partie,  Textension  rapide  et  Pagrandissement  de  notre 
pairie. 

L'exj)érience  a  prouvé  qu'aucune  portion  de  notre  population  n'est  plus  dévouée 
au  pays  que  ces  braves  et  infatigables  habitants  de  la  frontière,  plus  prompte  à  obéir 
à  rappel  de  la  République  et  à  défendre  ses  droits  et  son  honneur,  quel  que  soitTen- 
nemi  et  de  quelque  côté  quil  vienne.  On  doit  les  protéger  contre  les  spéculations  avi- 
des, et  leur  assurer,  au  minimum  légal,  Phumble  domicile  que  leurs  travaux  ont  amé- 
lioré. Dans  ce  but,  toutes  les  restrictions  vexatoires  et  inutiles  que  leur  imposent  les 
lois  de  préemption  actuelles,  doivent  être  rejetées  ou  modiBées.  La  véritable  poli- 
tique du  gourernement  doit  être  de  faciliter  aux  citoyens  le  moyen  Je  devenir  pos- 
sesseurs, à  un  prix  bas  ou  modéré,  de  petites  portions  de  notre  vaste  domaine  public. 

Le  système  d'après  lequel  sont  actuellement  administrées  les  terres  à  mines  dans 
les  États-Unis,  est  jugé  essentiellement  vicieux.  Plus  d'un  million  d'acres  des  terres 
de  rÊtat  qui  sont  supposées  contenir  du  minerai  de  plomb  et  autres  métaux,  ont  été 
exchies  de  la  vente,  et  beaucoup  d'individus  les  ont  prises  à  ferme  pour  une  rente 
déterminée.  La  méthode  des  baux  a  ferme  est  devenue  non-seulement  peu  lucrative 
pour  le  gouvernement,  mais  désavantageuse  même  pour  les  fermiers,  et  deviendrait, 
si  on  la  continuait,  la  source  d'un  grand  nombre  de  difficultés  entre  le  gouvernement 
et  les  tenanciers.  11  résulte  d'enregistrements  officiels  que  le  montant  des  rentes  per- 
çues par  le  gouvernement  pendant  les  années  18^1, 4842,  4845  et  1844,  s'est  élevé  à 
6,394  dollars  74  c.,  et  que  les  dépenses  occasionnées  par  ce  système,  pendant  la  même 
période,  y  compris  les  salaires  de  surintendants,  d'agents,  de  commis  et  dépenses 
imprémes,  se  sont  élevées  à  SG^lii  doll.  Il  c .,  le  revenu  ne  s'élevant  pas  au  quart  des 
dépenses*  A  œ  déficit  pécuniaire,  il  faut  ajouter  le  tort  fait  au  (tublic  par  la  destruc- 
tion des  bois,  ainsi  que  le  peu  de  soin  et  d'ordre  avec  lequel  les  mines  sont  exploitées. 
Ce  système  a  fait  naître  bien  des  contestations  entre  le  gouvernement  et  des  particu- 
liers, a  occasionné  de  Tirritation  et  de  l'agitation  dans  les  districts  où  se  trouvent  les 
mines,  et  a  entraîné  l'État  en  de  lourdes  dépenses  additiotinelles.  On  pense  que  tant 
que  durera  le  système  actuel  des  baux  à  ferme,  pour  ces  sortes  de  terre^  TÉtat  sera 
exposé  à  des  pertes  de  ce  genre  et  à  de  semblables  embarras.  Ces  terres  sont  mainte- 
nant administrées  par  le  département  de  la  guerre,  dont  les  devoirs  n'ont  avec  elles 
aucune  relation  propre  ou  naturelle.  Je  recommande  l'extinction  du  système  actuel 
et  la  transmission  de  la  gérance  de  ces  terres  à  l'administration  générale  des  terres  de 
Il  République,  par  assimilation  avec  les  autres  propriétés  nationales,  pour  être  mises 
ea  vente  et  achetées  aux  conditions  que  le  congrès,  dans  sa  sagesse,  aura  cru  devoir 
prescrire,  réservant,  en  faveur  du  gouvernement,  un  tant  pour  cent  équitable  sur  le 
produit  brut  du  minéral  exploité  ;  désirant,  en  outre,  que  le  principe  de  préemption 
s'étende  aux  mineurs  et  cultivateurs  résidents,  au  minimum  qui  sera  fixé  par  le  con- 
grès. 

Postée,  Le  rapport  du  directeur  général  des  postes,  que  je  vous  communique  avec 
le  présent,  contient  le  détail  de  toutes  les  opérations  de  ce  département  pendant  le 
cours  de  la  dernière  année.  Il  résulte  de  ce  rapport  que  les  dépenses  des  postes  pour 
eette  année  ont  dépassé  les  revenus  d'une  somme  qui  peut  être  évaluée  1  ou  2  millions 
de  dollars.  Ce  déficit  a  été  occasionné  par  la  réduction  du  tarif  des  postes,  conséquence 
de  Tacte  du  5  mars  dernier.  Tout  le  n)onde  est  d'accord  que  ce  département  doit  se 
soutenir  par  lui-même,  en  payant  ses  dépenses  par  son  revenu.  Le  congrès  n'a  jamais 
songé  à  faire  de  ce  département  une  source  de  revenu  général,  excepté  pendant  a 
courte  période  de  la  dernière  guerre  avec  la  Grande-Bretagne  ;  mais  ce  département  ne 
peut  en  aucun  cas  devenir  une  charge  pour  le  Tré&or  public  de  l'Union.  Si  le  congrèb, 


208  JOURNAL  DES  ECONOMISTES. 

comme  je  le  pense,  adhère  à  ce  principe,  il  devient  nécessaire,  ou  de  diminuer  le  pré- 
sent service  des  postes,  de  manière  à  en  réduire  les  dépenses,  ou  de  modi6er  Tacte 
du  3  mars  dernier,  de  manière  à  en  augmenter  les  revenus.  L^extension  du  service 
des  postes,  et  les  facilités  additionnelles  nécessitées  par  la  rapide  augmentation  de  la 
population  des  Ëtats  de  Pouest,  paraissent  empêcher  une  diminution  dans  le  service, 
qui  aurait  pour  résultat  de  limiter  les  dépenses  actuelles.  L'intérêt  bien  entendu  de 
tous  exige  que,  dans  le  service  des  postes,  le  tarif  le  plus  bas  soit  adopté,  mais  aussi 
de  manière  à  ce  que  les  dépenses  puissent  balancer  les  recettes.  J'appelle  l'attention 
du  congrès  sur  les  observations  faites  à  ce  sujet  par  le  directeur  général  des  postes, 
espérant  qu'avec  quelques  modifications  dans  la  loi  actuellement  en  vigueur,  et  avec 
une  petite  augmentation  dans  les  prix  actuels,  les  recettes  et  les  dépenses  se  trouve* 
ront  balancées,  sans  charges  ultérieures  pour  le  Trésor  public. 

Des  mesures  convenables  ont  été  prises,  en  conséquence  de  l'acte  du  3  mars  dernier, 
pour  l'établissenAent  de  steamers  de  correspondance  entre  ce  pays  et  les  pays  étrangers. 
L^ropcMrtance  de  ce  service  se  recommande  d'elle-même  à  une  grande  considération. 


BIBLIOGRAPHIE. 


Des  progrès  de  l'industrie  dans  leur  rapport  avec  le  bien-être  pbvsique  et 
MORAL  DE  LA  CLASSE  OUVRIÈRE,  par  Ic  barou  DE  Gérando,  pair  de  France,  membre 
de  l'Institut,  etc.  Paris,  Guillaumin,  18tô,  1  vol.  in-18.  —  Du  paupérisme,  par 
M.  P.-Â.  Marchamd,  docteur  en  médecine.  Paris,  le  même,  4845,  i  vol.  in-8. 

En  4839,  la  Société  industrielle  de  la  ville  de  Mulhouse  oITrit  une  médaille  d'oi 
de  1,000  fr.  à  l'auteur  du  meilleur  Mémoire  traitant  des  rapports  de  l'industrialisme 
avec  la  société,  sous  le  point  de  vue  moral.  Cette  circonstance  fit  naître  le  premier 
des  deux  ouvrages  indiqués  plus  haut  ;  et  c'est  ce  même  travail,  qui  partagea  le  prix 
avec  un  autre  Mémoire,  ayant  pour  titre  :  Du  progrès  social  au  profit  des  classes 
populaires  non  indigentes  \  dont  M.  Gve.  de  Gérando  nous  donne  aujourd'hui 
une  édition  nouvelle,  complétée  par  diverses  additions  puisées  dans  les  papiers 
de  son  honorable  père.  Avant  de  parler  de  ce  petit  volume,  et  de  celui,  beaucoup 
plus  gros,  en  la  compagnie  duquel  nous  lavons  placé,  citons,  d'abord  une  phrase  du 
programme  de  la  Société  industrielle  de  Mulhouse.  Elle  nous  suggérera  des  réflexions 
qui  seront,  peut-être,  de  nature  à  jeter  quelque  jour  sur  les  graves  difficultés  de  la 
question  du  paupérisme,  agitée,  plus  ou  moins  directement,  dans  les  deux  ouvrages 
dont  nous  avons  à  rendre  compte. 

<  Là  où  il  y  a  dépravation,  lit-on  dans  ce  programme,  elle  existe  évidemment  de  la 
manière  la  plus  frappante  dans  les  populations  industrielles  agglomérées  dans  les 
villes.  Il  y  aurait  à  examiner  si  l'industrialisme  seul  a  été  cause  de  cette  dépravation, 
et  ce  que  serait  devenue  cette  même  masse  d'hommes  sans  l'industrie.» 

Ce  qui  ressort  pour  nous  des  lignes  précédentes,  c'est  que  Ton  se  forme  en  général 
une  idée  peu  nette  des  véritables  effets  de  l'industrie  ;  que,  par  suite,  l'on  comprend 
mal  l'ensemble  des  causes  qui  font  coexister  la  misère  avec  son  développement,  et 
très-mal  encore,  c'en  est  une  conséquence,  la  nature  des  moyens  à  mettre  en  usage 

1  bailleur  était  M.  F.  de  La  Farcll^;,  membre  de  la  Chambre  des  dépulêb. 


BIBLIOGRAPHIE.  209 

pour  atténuer  les  maux  qui  se  manifestent  à  sa  suite.  Il  est  évident  que  le  rédacteur 
du  programme  dont  on  vient  de  citer  un  extrait,  parce  que  cet  extrait  traduit  très- 
bien  Popinion  commune,  a  écrit  sousPiofluencede  cette  double  pensée,  queTindustrie 
peut  être  une  cause  nécessaire  de  démoralisation,  et  que,  ce|)endant,  elle  constitue  un 
bienfait  d\me  \',i\mr  iTTimeiiH^  il  hMv purticulitifre,  pour  ec  qtfou  npfiilln  U*îîdasHes 
laborieu!«es,  copsidmlion  exprimée  par  cette  question  singulière,  à  lHr(nelle  on  re- 
pondra  tout  k  l'heure  ;  ([ue  seraient  dei^enue^^  .ton*  nndmtrit\  /^vî  7Hfis.sf-s  vouées 
à  VtndtisiTie  f  Or,  il  qqils  semble  que  ces  deux  proposilions  ne  sont  vraies  ni  Tune 
oi  Tautre. 

El  d'abord,  comment  peul-on  demander,  d'une  manière  sériense,  si  Tinduslrie  est 
la  cause,  ou  Tunique  cause  de  la  démoralisation  existnnte?  yu'enlend-un  parPiri- 
dustrie^  sinon  le  travail  manufactiiTier  ctcoinmerdal,  par  oppoëition  au  travail  a^^ri- 
col€?Dcs  lors,  comment  l'homme  se  dé|ïraverait-il  eaîravïnîlatil,  c^esl-ù-dire,  lorsqu"*il 
obéit  à  la  première  des  lois  de  sa  narurv^  lorsifu^il  accomplit  un  devoir  dont  il  ne  [^our- 
rail  se  dispenser  sous  peine  du  soulTrance,  et  même  de  mort?  Il  est  bien  vrai  qu'il 
s^agit  moins  ici  du  travail  PonFidérc  tm  soi,  que  des  conditions  dnns  Hquelleà  il  a  lieu. 
Mais,  posée  ainsi,  la  question  ne  mms  parait  pas  avoir  une  portée  l>eaucoup  plus 
grande.  Certes,  personne  n'ignore  *|ue,  .^oks  te  rapport  physique,  le  travail  peut 
s'exercer  dans  de*^  conditions  plus  nu  moins  dangereuses.  Avant  même  qut^  Tcxpé- 
rience  en  eut  fourni  des  preuves  de  fjiil,  loul  le  monde  pouvait  cire  ^ronviiineu  fjue,  le 
jour  où  Ton  viendraiti  réunir  pcle-niéle,  dans  de  vastes  ateliers,  des  ouvriers  en  t^rand 
nombre,  et  surtout  des  deux  sexes,  il  se  produirait  là  des  désordres  qui  n'existaient 
point  lorsque  la  besogne  s'^exéeu tait  isolérnenl,  et  pour  ainsi  dire  en  faniille.  Qu'on 
propose  (féludier  les  moyens  de  remédier  à  ces  désordres,  cela  se  conçoit,  et  rien  de 
mieux;  mais  qu'on  demande  ^i  te  travail  en  est  la  cause,  cela  nous  parait  avoir  tout 
juste  le  même  sens  r|uc  si  Ton  in1erro|teait  quelqu'un  pour  savoir  si  rhonime  qui 
couvre  nos  ioils  ne  court  pas,  physiquement,  plus  de  dan^^ers  que  celui  qui  pave  nos 
rues  ou  laboure  nos  1er r es.  Le  travail  manufacturier  entre  si  [wn  dans  la  cause  des 
désordres  qui  raccompagnent,  qu'on  les  verrait,  au  contraire,  s'aggraver  considéra* 
blement,  dans  le  cas  où,  toutes  les  autres  circonstances  resîanî  les  mémcîi,  celle  du 
travail  disparaîtrait,  et  Ton  solderait  libéralement  les  ^ouvriers  pour  ne  rien  faire. 

Maintenant,  si  Tindustrie,  qui  n'est  que  dutrav^ût,  ne  peut  jamais  ctre  considérée, 
rationnellement,  comme  cause  de  dépravation,  produit  elle,  sur  le  sort  du  grand 
nombre,  tous  les  efTels  merveilleux  que  Ton  seeiimplail  grnéralement  à  lui  altrihuer? 
Montesquieu  ne  se  troïn]»ail-iï  pas  gravement,  par  exemple,  lorsqti'i!  écrivait,  dans 
VEsprit  det  Loin  \  la  phrase  suivante  :  *  Celui  qui  n'^a  rien  et  qui  a  un  métier  n'^est 
pas  plus  pauvre  que  celui  qui  a  dix  arpents  de  terre  en  [iropre,  et  qui  doit  les  travailler 
pour  subsister  !  »  Sans  entrer  dans  les  développements  de  cette  nouvelle  question, 
nous  nous  Iwrnerons  à  poser  ici  les  principes  qui  la  dominent,  et  dont  riuteliigcnr^ 
est  propre  â  montrer  le  coté  Hiible  de  la  plupart  des  prctjeîs  i^onçus  pour  rainélioni- 
tion  physique,  morale  et  intellectuelle  de  la  partie  la  plus  nombreuse  de  la  société. 

Toute  sociéïé  civilisée  se  partage  nécessairement  en  deux  classes,  celte  des  j proprié- 
taires du  sol  et  celle  des  non- propriétaires.  Il  s'ensuit  qu^abstraction  fîûte  de  l:j  richesse 
antérieurement  acquise,  tous  leséclianges  qui,  chaque  année,  s'opèrent  entre  ces  deux 
classes,  ne  comportent  jamais  que  deux  termes,  savoir  :  produit ft  hruts,  d'une  pari, 
ei  travail  fait  (cVsl-à-dire,  réalisé  dans  quelque  olijcl  matériel)  ou  trat^ail  û  fatre^ïe. 
Pautre.  Comme  la  monnaie  ne  s'achi  te  pas  pour  elle-même,  que  sa  fonction  uutquc 
estd'afder  à  la  circulation  des  produits  et  du  travail,  et  que  Pargent,  eu  tant  que  mon- 
naie, ne  sert  pas  pdus  que  les  chilTons  de  papit^r  tpii,  souvent,  le  remjdacent,  Ten^ploi 
de  la  monnaie  laisse  inlacle  ta  vérité  précéiîente.  De  ct-lle-ci  résulte,  que  la  valeur  du 


'  Liy,  XXIIl;  cbap.  xxix. 


210  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

travail  de  la  classe  noo  propriétaire  est  annuellement,  d'une  manière  prlncijiale  du 
moins,  déterminée  par  le  rapport  qui  se  trouve  exister  entre  la  quantité  de  produits 
bruts,  subsistances  et  matières  premières,  que  recueillent  les  propHétaires,  et  le  chiffre 
de  la  population  qui,  ne  possédant  pas  ces  produits,  a  cependant  besoin  de  les  acheter. 
Soit  100  et  i,000  les  deux  nombres  représentant  les  produits  bruts  et  la  popula- 
tion, il  est  clair  que,  si  le  l^econd  s'élève  à  i,200,  plus  de  travail  fait  ou  à  faire  sera 
fourni  contre  la  même  somme  de  produits  bruts,  ou,  eil  d'autres  termes,  qu'il  y  aura 
baisse  dans  la  valeur  du  travail  deâ  non-propriétaires  ;  que  réchange  ou  la  vente,  ce 
qui  revient  au  même,  de  ce  travail,  leur  rapportera  moins  de  choses  utiles,  commodes 
ou  agréables,  qu'il  leur  en  procurait  précédemment.  Il  est  clair,  enfin,  qu'un  effet 
contraire  serait  le  résultat  d'une  variation  inverse  des  deux  termes  ci-dessus.  La  con- 
séquence générale  de  tout  ceci  n'est  pas,  sans  doute,  que  l'industrie  soit  stérile^ 
comme  le  prétendaient  les  physiocrates  ;  mais  elle  est,  bien  évidemment,  que  la  terre 
salarie,  par  l'intermédiaire  des  propriétaires  ou  de  leurs  ayants  droit,  tout  travail  quel- 
conque, agricole,  industriel  ou  libéral.  Ce  dernier  principe  est  grave,  car  il  montre, 
contradictoirement  anx  idées  communes,  que  le  travail,  qui  comprend  l'industrie,  et 
dand  lequel  Le  Trosne  n'apercevait  qu'une  manière  d'être  de  l'homme^  Mill  que  du 
mouvement j  ne  s'échange  jamais  contre  du  travail,  mais  toujours  contre  des  produits. 
Pour  qu1l  en  fût  autrement,  il  faudrait  que  l'homme  vécût  avec^  et  non  par  le  tra- 
vail, ce  qui  reviendrait  à  dire  qu'il  se  nourrit,  se  loge,  se  vêt,  se  meuble,  etc.,  avec 
des  objets  dépourvus  de  matérialité,  avec  des  choses  incorporelles,  ce  qui  est  absurde. 
On  ne  peut  nier  que,  dans  l'état  sauvage,  le  chasseur  qui  poursuit  toute  la  journée 
une  proie  qu'il  ne  rencontre  point,  ne  travaille  beaucoup  et  ne  dîne  assurément  fort 
mal.  Dans  l'état  civilisé,  il  en  serait  de  même  du  médecin  et  de  l'avocat,  qui  ne  pour- 
raient échanger  qu'entre  eux  des  ordonnances  et  des  consultations,  ou  du  simple 
travail.  S'ils  vivent  bien,  c'est  qu'au  contraire  ils  se  procurent,  par  ce  même  travail, 
de  l'argent,  qui  est  un  produit  matériel  susceptible  de  !$e  troquer  contre  tous  les 
autres  produits  nécessaires  à  leurs  besoins.  Dès  lors,  on  se  trouve  donc  fondé  k  dire, 
comme  nous  l'avons  énoncé  plus  haut,  que  le  travail  ne  s'échange  jamais  conti-e  du 
travail,  et  que,  dans  tout  échange,  Tun  des  termes  est  nécessairement  matière  utile, 
chose  corporelle  ou  produit  ;  et  produit  brut^  quand  on  ne  considère  que  le  commerce 
qui  a  lieu  entre  les  deux  classes  fondamentales  de  toute  société  parvenue  à  l'état  de 
civilisation,  celles  des  propriétaires  et  des  non-propriétaires  du  sot. 

Ija  seconde  des  questions  posées  dans  le  programme  de  la  Société  industrielle  de 
Mulhouse  peut,  dès  à  présent,  faire  concevoir  l'importance  des  notions  qui  précèdent, 
et  qu'on  doit  appliquer  à  l'examen  de  tous  les  ouvrages  qui  traitent  de  î'afiBigeant 
sujet  du  paupérisme.  On  propose,  dans  ce  paragraphe,  de  rechercher  ce  que  serait 
devenue  sans  l'industrie ,  c'est-à-dire,  sans  le  développement  extraordinaire  du 
travail  manufacturier  en  France  (car  l'industrie  est  de  toutes  les  époques),  la  même 
masse  d'hommes  qu'occupe  actuellement  l'industrie.  Si  l'on  s'en  tenait  à  la  lettre  de 
la  question,  on  devrait  se  borner  â  répondre  qu'il  n'y  a  pas  lieu  de  discuter  une  hy- 
pothèse qui  admet  des  données  contradictoires,  puisqu'elle  suppose  l'accroissement 
de  la  population  industrielle,  avec  Fétat  stationnaire  de  l'industrie.  Mais,  comme 
on  ne  saurait  s'arrêter  à  ce  non-sens,  il  faut  aller  au  fond  de  la  pensée  du  programme, 
qui  est,  bien  évidemment,  d'accorder  à  l'industrie  la  puissance  merveilleuse  de  fournir, 
par  elle-même^  des  moyens  d'existence  à  ceux  qu'occupent  ses  nombreux  travaux. 
Or,  quelle  que  soit  l'utilité  de  l'industrie,  rien  n*est  plus  inexact  que  cette  concep- 
tion. Si  nous  avons  émis  des  idées  justes  sur  la  nature  même  du  travail,  on  doit  com- 
prendre sans  peine  que  le  développement  de  l'industrie ,  et  surtout  les  avanUiges 
qui  en  résultent  pour  la  masse  des  simples  travailleurs,  se  règlent  nécessairement  sur 
le  progr^  de  l'agriculture.  Attirez  artificiellement  les  capitaux  vers  la  première  au  dé- 
triment de  la  seconde,  vous  pourrez,  sans  doute,  multiplier  les  bras  employés  par  Tin* 


BIBUOGRAPHIE.  211 

dustrie,  et  créer  pour  les  riches  quelques  jouissances  qu'ils  n'obtenaient  pas  précé- 
demment ;  mais,  comme  la  quantité  des  subsistances  et  des  produits  bruts  qui  servent 
au  grand  nombre  ne  sera  pas  augmentée  par  cette  opération,  vous  n'aurez,  en  der- 
nière analyse,  qu'une  population  plus  nombreuse,  moins  bien  pourvue  des  choses 
les  plus  nécessaires  à  ses  besoins  *.  On  a  dit  avec  vérité  qu'une  amélioration  noiable 
s'était  produite  dans  le  sort  des  classes  laborieuses  depuis  la  grande  révolution  de 
1 789  ;  mais  on  a  eu  tort  d'en  attribuer  presque  tout  l'honneur  à  l'industrie,  et  de  tenir 
à  peine  compte  de  la  part  qu'y  avait  eue  l'agriculture,  si  fortement  encouragée  par 
le  fait  de  la  division  des  propriétés,  par  la  suppression  des  douanes  intérieures,  et 
par  le  retour  à  des  principes  plus  rationnels  d'économie  socii^e.  Malheureusement,  la 
puissance  de  l'agricultiire  n'est  pas  proportionnelle  à  cette  soif  de  bien-être  qui  est 
dans  le  cœur  de  l'homme  et  qui,  si  les  moyens  matériels  ne  manquaient  pas,  multi- 
plierait la  main-d'œuvre  et  les  services  k  l'infini.  Il  y  a  donc  nécessité,  dès  lors,  que 
la  population  qui  n'a  que  du  travail  à  vendre  reste  toujours,  si  elle  ne  veut  s'exposer 
au  dénûment ,  en  rapport  avec  les  ressources  qu'elle  peut  tirer  de  l'exploitation  du 
sol  ;  car,  dans  le  cas  contraire,  tous  les  efforts  de  la  manufacture  et  du  commerce 
n'empêcheraient  pas  que  le  travail  ne  tombât  au-dessous  de  son  prix  naturel,  qui 
peut  bien  varier  selon  la  diversité  des  fonctions  ou  des  emplois,  mais  qui  n'équivaudra 
jamais,  pour  le  grand  nombre,  qu'à  la  satisfaction  rigoureuse  des  besoins  de  pre- 
mière nécessité  '.  Agriculture  florissante  et  population  stationnaire,  ou  lente  à  s'ac- 
croître, voilà  certainement,  de  tous  les  faits  propres  à  rendre  l'aisance  générale  dans 
la  société,  ceux  qui  peuvent  le  plus  contribuer  à  cet  heureux  résultat.  C'est  en  ne  les 
perdant  pas  de  vue  qu^on  jugera  saiuement  de  la  portée  véritable  de  tous  les  projets 
qu'enfante  de  nos  jours  la  noble  passion  d'être  utile  à  l'humanité. 

Parlons  à  cette  heure,  et  11  en  est  temps,  du  Mémoire  de  M.  de  Gérando. 

Cet  écrit  est,  dans  son  ensemble,  l'œuvre  d'un  philanthrope  fort  éclairé,  qui  ne 
s'exagère  ni  le  bien  ni  le  mal  dont  le  spectacle  s'est  offert  à  nos  yeux  avec  le  déve- 
loppement de  l'industrie.  L'auteur  a  divisé  son  travail  en  trois  parties.  Dans  la  pre- 
mière, il  traite  des  faits  relatifs  à  la  moralité  de  la  classe  ouvrière  ;  dans  la  seconde, 
des  causes  qui  affectent  cette  moralité  favorablement  ou  défavorablement;  et  dans  la 
troisième,  des  remèdes  qu'on  pourrait  appliquer  au  désordre  existant.  Sous  les  deux 
premiers  rapports,  M.  de  Gérando  démontre  très-bien,  d'une  part, que  l'industrie,  soit 
qu'on  la  considère  dans  les  grandes  fabriques  ou  ailleurs,  ne  saurait  jamais  être  ré- 
putée cause  propre  de  démoralisation;  que  la  classe  ouvrière  n'est  pas  foncièrement 
plus  immorale  que  toute  autre  classe  de  la  société,  bien  que  le  vice  s'y  montre  sous 
des  formes  plus  repoussantes  et  y  ait,  pour  ceux  qui  s'y  livrent,  des  conséquences 
plus  funestes;  enfin,  que  rien  ne  prouve  que  la  démoralisation  dont  on  se  plaint  avec 
tant  d'amertume,  et  qui  a  donné  lieu  à  des  peintures  si  sombres,  suive  une  marche 
ascendante.  D'un  autre  côté,  il  ne  dissimule  aucun  des  graves  inconvénients  dont  la 

<  On  troavera  dans  Malthus,  notammcot  au  liv.  lit,  cbap.  xiii,  le  développement  des 
idées  que  nous  exprimons  ici  d*une  manière  succincte. 

*  Nous  n'entendons  pas  dire  que  le  cercle  de  ces  besoins  ne  pnisse  s* étendre  avec  le 
progrès  de  la  richesse  générale,  mais  bien  que  les  t)esoins  de  celle  espèce,  qui  varient 
selon  l'état  des  mœurs  et  de  la  civUisalion,  régleronl  toujours,  dans  les  pays  où  il  ne 
reste  plus  de  terres  vacantes,  le  maximum  du  salaire  de  la  dernière  classe  des  travailleurs; 
qu*il  est  peu  probable  que  cette  classe  obtienne  jamais  pltts  que  la  valeur  indispensable 
pour  rentrctenir  et  la  perpétuer;  et  certain,  au  contraire,  qu'elle  recevrait  moins,  si,  en 
se  multipliant  trop,  elle  rendait  l'offre  de  ses  services  supérieure  à  la  demande  qui  en 
serait  liiite.  Du  reste,  la  souffrance  des  classes  laborieuses  tient  moins  encore  à  Tinsufti- 
saoce  da  taux  des  salaires,  qu'aux  |)erUirbaliotis  économiques  qui  suppriment  le  travail 
«m  eo  avilissent  passagèrement  la  valeur,  perturbations  qui  dérivent  beaucoup  plus,  peut- 
être,  des  institations  artiticielles  de  Tboiunie  que  de  la  nature  de:i  chosci». 


2J2  JOUKNAL  DES  ECONOMISTES. 

coïncidence  est  apparue  avec  le  nouvel  emploi  des  forces  mécaniques  et  la  concen- 
tration du  capital  dans  certaines  branches  de  Findustrie  manufacturière,  savoir  : 
moins  d'indépendance  pour  le  travailleur  que  par  le  passé,  parce  que  son  existence 
est  soumise  à  toutes  les  vicissitudes  de  la  haute  industrie  et  son  activité  réduite,  la 
plupart  du  temps,  à  ne  servir  que  de  rouage  additionnel  aux  machines  avec  les- 
quelles il  fonctionne  ;  relâchement  des  liens  de  la  famille,  par  la  substitution  de  la  vie 
de  Tatelier  à  la  vie  domestique  ;  dépravation  des  mœurs,  par  suite  de  la  trop  grande 
agglomération  des  individus,  et  surtout  de  la  réunion  des  personnes  des  deux  sexes; 
inconvénients  qui  ne  trouvent  qu'une  compensation  bien  faible  dans  l'heureux  effet 
qu'on  peut  attribuer  au  travail  en  commun  d'être  plus  favorable  au  sentiment  de 
sociabilité,  de  stimuler  plus  l'émulation,  et  sous  certains  rapports  même,  d'éveiller 
davantage  l'intelligence.  Tous  ces  faits  nous  paraissent  incontestables,  et  la  conclu- 
sion qu'on  est  en  droit  d'en  tirer,  celle  que  semble  en  tirer  M.  de  Gérando  lui-même, 
c'est  que,  pour  le  moment  du  moins,  il  y  a  tout  au  plus  balance  entre  le  bien  et  le 
mal  dont  a  été  suivie,  pour  les  classes  laborieuses,  la  direction  grandiose  imprimée  & 
l'industrie  manufacturière.  Mais  encore  une  fois,  et  c'est  aussi  l'opinion  de  cet  hono- 
rable écrivain,  le  mal  ne  peut  être  considéré  comme  l'œuvre  de  l'industrie  même;  il 
tient  à  des  causer  qui  lui  sont  étrangères,  et  qui,  par  conséquent,  ne  permettent  qu'à 
l'ignorance  seule  de  l'en  rendre  responsable.  En  outre,  il  n'y  a  aucune  raison  de 
croire  que  ce  mal  soit  dépourvu  de  remèdes.  L'unique  problème  à  résoudre  consiste 
donc  à  les  rechercher  scientifiquement  et  à  se  garder,  dans  l'application,  de  tous  ceux 
dont  l'efficacité  ne  serait  pas  déduite  d'une  étude  approfondie  de  la  nature  physique 
et  morale  de  notre  espèce,  et  de  ses  rapports  nécessaires  avec  le  monde  extérieur.  Tel 
est  encore  le  mérite  des  vues  exposées  à  cet  égard  par  M.  de  Gérando  dans  la  troi- 
sième partie  de  son  Mémoire,  et  sur  lesquelles  un  bref  examen  de  l'ouvrage  de  M.  le 
docteur  Marchand,  sur  le  paupérisme^  nous  fournira  l'occasion  de  revenir. 

A  l'exemple  de  la  plupart  des  philanthropes,  ce  dernier  écrivain  ne  range  les  faits 
générateurs  de  la  misère  que  sous  deux  chefs  principaux  :  l'imperfection  des  institu- 
tions sociales  et  les  mauvaises  habitudes  de  la  classe  laborieuse.  Procéder  de  la  sorte, 
c'est  en  négliger  la  cause  la  plus  active,  celle  qui,  d'une  manière  fatale,  amènerait 
encore  le  dénûment  du  grand  nombre  ,  alors  même  que  l'organisation  de  la  société 
serait  parfaite  et  tous  ses  membres  vertueux.  N'est-il  pas  bizarre  que  des  intelligences 
exercées  persistent  à  méconnaître  une  vérité  de  sens  commun,  et  que  force  soit  de 
répéter  sans  cesse  qu'un  pays,  susceptible  d'enU-etenir  dans  l'aisance  une  population 
de  trente  millions  d'habitants,  perdra  cette  faculté  si  la  population  s'augmente  d'uo 
tiers,  par  exemple,  taudis  que  la  production  des  denrées  alimentaires  et  de  première 
nécessité  demeurera  la  même,  ou  ne  s'accroUra  pas  proportionnellement?  De  mau- 
vaises lois  et  de  mauvaises  mœurs  peuvent  s'amender  dans  une  certaine  mesure, 
mais  quels  remèdes  opposer  à  l'excès  de  la  population?  Il  faut  le  reconnaître  avec 
Mallhus,  il  n'y  en  a  que  trois  :  l'un,  moins  cruel,  mais  qu'il  n'est  pas  toujours  au  pou- 
voir de  l'homme  de  choisir,  et  dont  la  vertu,  d'ailleurs,  n^est  pas  grande,  l'émigration, 
et  deux  autres  terribles,  que  la  nature  applique  elle-même,  la  souffrance  et  la  mort. 
Lors  donc  qu'en  traitant  de  la  misère  on  n'embrasse  pas  dans  leur  ensemble  l'action 
des  trois  causes  d'où  elle  dérive,  l'excès  de  la  population,  ou,  ce  qui  revient  au  même, 
l'insuffisance  de  la  production  agricole;  l'organisation  imparfaite  de  la  société  et  les 
habitudes  mauvaises  de  la  classe  laborieuse,  on  arrive  nécessairement  à  prendre  de 
simples  palliatifs  pour  des  moyens  radicaux  de  la  détruire,  ou,  ce  qui  est  pire  encore, 
à  considérer  comme  tels  des  mesures  beaucoup  plus  propres  à  élargir  qu'à  resserrer 
la  plaie  de  Tindigenco. 

C'est  le  reproche  qu'on  peut,  selon  nous,  adresser  au  travail  du  docteur  Marchand, 
quoiqu'il  y  ait  beaucoup  de  profit  à  tirer  de  ses  nombreuses  observations  de  détail 
bur  les  devoirs  du  gouvernement  envers  le  grand  nombre,  et  sur  les  réformes  à 


BlbLlOGRAPHŒ.  3lS 

ÎDlrodiiire  dans  radroinistralion  de  la  charité  publique.  Aiosi,  frappé  de  Tusage  per- 
nicieux que  fait  trop  souvent  la  classe  ouvrière  de  sa  liberté  naturelle  et  civile, 
l'auteur  demande  qu'on  place  les  prolétaires,  et  par  ce  mot  il  entend  tous  ceux  qui 
ne  jouissent  pas  d^un  revenu  assez  certain  pour  être  à  tout  jamais  à  Fabri  de  Pindi- 
gence,  hors  du  droit  comifiun  ;  il  veut  qu'on  les  soumette  à  un  régime  forcé  d*incor- 
jMration  dans  le  but  de  les  moraliser  en  plaçant,  même  leur  vie  intime,  sous  une 
surveillance  perpétuelle  et  à  peu  près  de  la  même  nature  que  celle  qui  est  exercée 
par  un  père  sur  la  conduite  de  ses  enfants.  Pour  notre  compte,  nous  croyons  qu'un 
tel  régime,  fût-il  praticable,  n'enfanterait  que  les  plus  désastreux  résultats.  La 
contrainte,  la  servitude,  sous  quelque  forme  qu'elles  se  déguisent,  nous  paraissent 
Pantipode  de  ce  qu^il  faut  pour  inspirer  à  Pbomme  le  respect  de  lui-même,  le  senti- 
ment de  sa  dignité  !  Nous  ne  saurions  admettre,  avec  l'écrivain  dont  nous  réfutons 
ici  l'idée  principale,  idée  dont  il  poursuit  surtout  les  conséquences  dans  le  projet 
qu'il  trace  d'une  organisation  nouvelle  de  la  charité  publique,  que  les  ouvriers 
soient  de  grands  enfants^  et  que  les  classes  supérieures  de  la  société  aient  jamais  le 
droit  de  leur  imposer,  même  dans  les  vues  les  plus  pures,  une  protection  obligatoire, 
ou  une  tutèle  quelconque  qu'ils  n'accepteraient  pas  librement.  Nous  sommes  heureux 
à  cet  égard  de  pouvoir  appuyer  notre  propre  opinion  de  celle  de  M.  de  Gérando  lui- 
même.  Ce  dernier  n^a  pas  moins  bien  compris  que  M.  le  docteur  Marchand  l'impor- 
tance qu'il  y  aurait  à  faire  proGter  la  porlion  du  peuple  qui  vit  de  salaires,  de  la 
bienveillance  et  des  lumières  de  celle  qui  occupe  les  degrés  supérieurs  de  l'échelle 
sociale  ;  mais,  en  provo(|uant  sous  ce  rapport  la  formation  de  comités  de  patronage, 
en  détaillant  avec  soin  tout  le  bien  que  pourraient  faire  des  institutions  de  cette 
nature  qui  auraient  pour  simple  but  d'instruire,  d'encourager  et  de  protéger  la 
dasae  ouvrière,  il  recommande  avec  force  qu^elles  n'émanent  pas  de  l'autorité 
publique  et  u'attentent  en  rien  à  Pindépendance  des  travailleurs.  Avec  cette  indépen- 
dance de  moins,  en  effet,  vous  auriez  Phypocrisie  de  plus,  mais  non  la  moralité  ; 
vous  n'aboutiriez  qu'à  provoquer  une  dégradation  analogue  à  celle  qui  se  remarque 
parmi  les  pauvres  que  certains  dévots,  plus  intolérants  que  charitables,  placent 
dans  Paltemative  de  renoncer  à  leurs  aumônes  ou  de  se  livrer  aux  pratiques  exté- 
rieures de  la  religion.  Nous  croyons  donc  que  si  M.  le  docteur  Marchand,  dont  le 
zèle  pour  le  bien  est  au-dessus  de  tous  les  éloges,  pouvait  se  raccommoder  avec  la 
liberté,  approfondir  mieux  la  notion  du  travail  et  les  effets  nécessaires  du  principe 
de  population,  la  critique  aurait  beaucoup  moins  à  reprendre  dans  la  suite  qu*il 
annonce  devoir  donner  à  son  ouvrage,  et  dans  laquelle  il  traitera  de  la  part  qu'il 
faut  attribuer  à  nos  institutions  sociales  dans  la  somme  de  la  misère  publique.  Ce 
côté  de  la  question  du  paupérisme  est  certainement  le  plus  important  ;  car,  si  tout  le 
monde  est  d'accord  que  l'imprévoyance  et  le  vice  ont  les  conséquences  les  plus 
funestes  sur  le  sort  de  l'ouvrier,  il  s'en  faut  de  beaucoup  qu'on  soit  unanime  sur  les 
réformes  qu'exigerait  l'ensemble  de  nos  institutions  pour  accroître  la  richesse  générale 
et  la  distribuer  équitablement.  Ajoutons  qu'il  ne  dépendra  jamais  des  classes  labo- 
rieuses de  remédier  à  celte  cause  particulière  de  leurs  souffrances  ;  tandis  que,  pour 
annuler  l'autre,  au  contraire,  il  leur  suffit  de  réfléchir  et  de  vouloir  maîtriser  leurs 
passions. 

En  résumé,  tout  en  croyant  que  l'industrie  est  en  elle-même  une  excellente  chose, 
nous  n'avons  pu  considérer  l'affligeant  tableau  qu'ont  tracé  deux  hommes  conscien- 
cieux de  la  situation  physique  et  morale  de  la  classe  ouvrière,  sans  nous  confirmer 
dans  Popinion  qu'on  exagère  beaucoup  les  avantages  que  le  développement  du 
travail  manufacturier  procure  à  cette  classe,  et  qu'il  parait  vrai,  même,  que  le  mal 
Peroporte  sur  le  bien,  quand  ce  développement  est  le  résultat  de  mesures  artificielles 
qui  ont  pour  eflet  d'appeler  au  monde  une  population  nouvelle,  à  laquelle  on  ne 
saurait  donner  que  des  moyens  d'existence  précaires.  Voilà,  sinon  complètement, 


214  JOURNAL  DES  ECONOMISTES. 

au  moips  dans  une  bien  large  mesure,  les  suites  déplorables  de  la  violalioQ  du  prin- 
cipe naturel  de  la  liberté  des  échanges,  violation  qui  est  ToeuTre  d^  propriétaires  ei 
des  capitalistes,  mais  dont  la  peine  est  portée  sqrtout  par  les  travailleurs.  Avouons 
que  c'est  là  un  triste  précédent  en  faveur  de  tous  les  systèmes  qui  veulent  rendre, 
pour  les  seconds,  la  tutelle  des  premiers  obligatoire  !  E.  D. 

Exposition  de  l'industrie  française,  année  1841.  Description  méthodique  accom- 
pagnée d'un  grand  nombre  de  planches  et  de  vignettes,  et  précédée  du  discours 
de  Sa  Majesté  et  de  celui  du  baron  Thénard,  de  la  liste  des  récompenses  et  d*up 
historique  sur  les  expositions.  Texte  par  M.  Jules  Burat,  ingénieur  civil,  ancien 
élève  de  l'École  Polytechnique,  rédacteur  en  chef  du  Journal  du  œmmerce,  publié 
par  M.  Challamel,  Paris,  1845,  2  vol.  in4"  avec  planches  *. 

L'histoire  des  expositions  sera  désormais  Thistoire  des  industries.  Les  ouvrages  sé- 
rieux qui  seront  consacrés  à  reproduire  les  faits  les  plus  saillants  de  ces  solennités, 
auront  toujours  uu  grand  intérêt  quand  ils  auront  été  rédigés  par  des  hommes  com- 
pétents et  habitués  à  suivre  les  phases  si  diverses  de  la  production.  Sous  ce  rapport, 
personne  ne  pouvait  mener  à  bonne  fm  un  travail  si  complexe,  mieux  que  M.  Jules 
Burat,  qui  s'est  depuis  longtemps  tenu  au  courant  des  divers  mouvements  de  riDdu&> 
trie  française  et  étrangère. 

Il  y  a  cinq  parties  dans  les  deux  volumes  publiés  par  M.  Challamel  :  les  métaux, 
les  machines,  les  tissus,  Papplication  des  beaux-arts,  et  les  industries  diverses.  E» 
outre,  l'ouvrage  est  précédé  d'un  historique  de  toutes  les  expositions  antérieures  > 
celle  de  18i4qui  fait  Fobjet  spécial  de  Fouvrage. 

M.  Jules  Burat  ne  s'est  pas  borné  à  dresser  une  liste  plus  ou  moins  raisonnée  des 
échantillons  les  plus  remarquables  de  l'exposition.  Tout  en  signalant  les  produits  qui 
lui  ont  paru  mériter  le  plus  d'attention,  il  a  soumis  les  diverses  industries  qui  se  sont 
déroulées  sous  ses  yeux  à  une  appréciation  d'ensemble  toujours  agréable  pour  le  lec- 
teur, parce  qu'elle  est  instructive,  ^insi,  il  a  fait  appel  aux  sciences  naturelles,  h  la 
physique,  à  la  chimie,  à  la  mécanique,  à  la  technologie,  à  la  statistique,  à  FécoDomie 
politique,  et  il  a  rédigé  sur  chacune  des  branches  de  l'industrie  française  des  notices 
pleines  d'intérêt. 

Au  nombre  des  qualités  qui  distinguent  cet  ouvrage,  nous  devons  signaler  les 
planches  nombreuses  dont  M.  Challamel  a  enrichi  sa  publication.  Ces  planches  sont 
de  deux  espèces  :  les  unes  doivent  être  considérées  comme  de  pur  ornement  ;  les  au- 
tres servent  à  l'intelligence  du  texte.  S'il  est  vrai  de  dire  que  toutes  les  planches  et  les 
vignettes  de  la  première  espèce  ne  sont  pas  irréprochables,  il  y  en  a  plusieurs  qui 
sont  de  véritables  chefs-d'œuvre  et  tout  à  fait  dignes  de  représenter  quelques-uns 
des  objets  splendides  qui  décoraient  l'immense  exposition  de  l'industrie  française. 

C'est  surtout  dans  l'étude  et  Tapprcciation  des  machines  et  des  appareils  nouveaux 
que  la  gravure  vient  en  aide  à  Fauteur.  Tous  les  artifices  du  langage,  toute  la  clarté 
du  style  ne  peuvent  remplacer  un  bon  dessin.  M.  Jules  Burat  l'a  compris  :  aussi 
n'hésitons-nous  pas  à  dire  que  c'est  dans  son  livre  seulement  que  les  mécaniciens  et 
les  chefs  d'industrie  pourront  se  faire  une  idée  nette  des  choses  remarquables  de 
l'exposition  de  1844;  non  pas  que  les  dessins  acceptés  par  M.  Burat  contiennent  tous 
les  détails  nécessaires  aux  constructeurs  (un  pareil  travail  eût  été  ici  un  hors-d'œuvre); 
mais  parce  que  l'œil  fixé  sur  ces  dessins  peut  aider  l'intelligence  à  saisir  rapidement 
les  nouveautés  que  l'auteur  a  voulu  constater.  Supposons,  par  exemple,  qu'il  s'agisse 

•  Rue  de  la  Harpe,  13.  L*ouvrage  est  en  cinq  parties  qui  se  vendront  séparé- 
ment, savoir  :  MéUux,  10  fr.  ;  machines,  90  fr.;  tissus,  10  fr.  ;  application  des  beanx- 
arts,  «5  fr.  ;  industries  diverses,  15  fr.  Tout  Fouvrage  sur  papier  blanc,  60  fr.,  et  en  pa- 
pier de  Chine,  75  fr. 


^  comprendre  1^  divers  systèmes  proposés  pour  introduire  |a  vapeur  djias  |es  nia- 
efaines  :  comment  expliquer  et  comment  comprendre  toutes  les  combinaisons  de  la 
vapeur  à  détente,  si  Ton  n*a  pas  sous  les  yeux  un  croquis  suffisamment  complet  pour 
représenter  les  détails  et  la  variété  très-grande  des  combinaisons?  Il  faut  doue  savoir 
gré  à  M.  Jules  Burat  d^avoir  appelé  à  son  aide  toutes  les  ressources  de  Tart  graphique 
et  de  uous  avoir  donné  un  jivre  agréablement  et  utilemeut illustré. 

On  se  rappelle  que  le  quartier  des  machines  était  celui  qui  ofTrait  le  plus  dUntérêt  à 
notre  dernière  exposition,  celui  dans  lequel  les  grands  industriels  venaient  plus  parti- 
culièrement sonder  la  force  présente,  les  ressources  et  l'avenir  deFindustrie  française. 
Ce  sont  aussi  les  machines  qui  ont  le  plus  particulièrement  attiré  l'attention  de  Fau- 
teur ;  et  il  en  a  fait  Thistoire  très-complète,  au  moins  en  ce  qui  concerne  les  app^eils 
les  plus  importants.  Grâce  à  une  description  claire  et  simple,  à  des  considérations 
industrielles  et  économiques  pleines  de  sens  et  de  portée,  à  des  planches  sagement 
multipliées,  nous  avons  retrouvé  la  grande  salle  des  machines  que  nous  avions  tant 
parcourue  aux  Champs-Elysées.  Nous  voyons  d'abord  cette  intéressante  famille  de 
turbines  rajeunies  par  la  science  moderne;  puis  Finnombrable  pléiade  des  machines 
à  vapeur  avec  ou  sans  détente  variable,  verticales,  horizontales,  inclinées,  oscillantes; 
puis  les  fécondes  applications  de  ces  mécanismes  à  la  navigation,  aux  chemins  de  fer. 
Un  magnifique  dessin  reproduit  à  merveille  un  atelier  de  sondage  de  M.  Degousée. 
Oo  y  voit  Ggurer  tous  ces  appareils  cyclopéens  au  moyen  desquels  Tacquisition  d'une 
fontaine  jaillissante  est  maintenant  devenue  chose  facile  et  assurément  fort  peu  coû- 
teuse. Nous  ne  pouvons  citer  ici  les  autres  mécanismes  si  nombreux  dont  M.  Jules 
Burat  a  retracé  la  physionomie  et  l'usage,  les  appareils  de  la  filature  et  du  tissage, 
les  machines  agricoles,  i'horiogerie,  les  instruments  de  physique  et  de  mathématiques, 
les  appareils  de  la  carrosserie  et  de  la  sellerie,  etc.  Nous  remplirions  plusieurs  pages 
avec  une  simple  nomenclature.  Rappelons  seulement  cette  belle  collection  de  nia- 
chines,— outils  qui  ont  surpris  tout  le  monde  :  les  constructeurs  eux-mêmes,  parce  que 
le  pro^^  ne  datait  pas  de  cinq  ans  ;  les  industriels,  parce  qu'ils  croyaient  jusque-là 
que  les  Anglais  seuls  étaient  capables  de  s'ou(iller  ^insi  ;  le  public  enfin,  parce  qu'il 
ne  se  doutait  guère  qu'on  pût  avoir  des  appareils  qui  rabotent  et  taraudent  le  fer  et 
la  fonte  avec  plus  de  facilité  que  d'autres  ne  travaillent  le  bois,  avec  autant  de  préci- 
sion que  le  ferait  un  petit  instrument  portatif.  M.  Jules  Burat  a  fait  Thistoire  et  la 
description  des  plus  importants  de  ces  appareils  :  le  marteau-pilon  exposé  par 
M.  Schneider,  la  machine  à  percer  et  à  river  les  tôles  de  M.  Calla,  le  gigantesque  tour 
parallèle  de  Pihet,  etc. 

Après  avoir  donné  un  soin  tout  particulier  aux  métaux  et  aux  machines,  c*est-à-dire 
à  Hndustrie  mère,  si  l'on  peut  ainsi  parler,  M.  Jules  Burat  termine  sou  premier  volume 
en  pariant  des  tissus,  dont  il  fait  précéder  la  description  par  des  considérations  histo- 
riques et  industrielles  sur  la  production  et  la  préparation  des  matières  textiles.  Dans 
cette  partie  de  son  travail.  Fauteur  n'a  guère  pu  faire  appel  au  dessin,  l/on  comprend 
en  effet  que  les  toiles,  les  rubans,  les  peluches,  les  draps,  etc.,  n'ofTrent  pas  une 
grande  ressource  à  la  gravure,  bien  que  leur  fabrication  tire  cependant  un  grand  profit 
des  progrès  de  l'orthographique. 

C'a  pu  être  tout  à  fait  différent  pour  la  quatrième  partie  de  Fouvrage,  pour  toutes 
les  industries  classées  sous  la  rubrique  :  application  des  beaux-arts.  Ici,  le  second  vo- 
lume devient  véritablement  illustré  dans  toute  Facception  du  mot.  A  côté  des  détails 
de  technologie  et  des  appréciations  commerciales  de  Fécrivain  apparaissent  comme  un 
gracieux  complément  de  magnifiques  planches  dont  la  plupart  font  honneur  au  goût 
de  M.  ChaJIamel.  Avec  cette  heureuse  combinaison,  l'on  a  vraiment  une  histoire  par- 
lante des  merveilles  accumulées  aux  Champs-Elysées.  Comment  constater  autrement 
les  formes  si  diverses  que  présentaient  la  cristallerie,  les  bronzes,  l'orfèvrerie,  les  vi- 
tnux;oubien  les  arts  de  l'ornementation  qui  emploient  les  métaux,  le  bols,  le  cuir, 


316  JOURNAL  DES  ECONOMISTES. 

le  cartoD-pierre  ou  toute  autre  préparation  ;  ou  bien  encore  les  meubles,  la  typogra- 
phie, rimpressioD,  la  gravure,  la  lithographie  coloriée,  etc.?  f<es  trois  quarts  de  ce  se- 
cond volume  sont  un  véritable  album  qui  ne  serait  nullement  déplacé  à  côté  des  pro- 
ductions les  plus  brillantes  de  Gurmer  ou  d'Hetzel.  M.  Jules  Durât  a  du  reste  compris 
que  tous  ces  dessins  et  toutes  ces  planches  n^étaient  et  ne  devaient  être  que  Taccessoire 
de  son  travail  ;  aussi  a-t-il  donné  un  soin  tout  particulier,  non-seulement  à  citer  les  pro- 
duits des  principaux  exposants,  mais  encore  à  faire  précéder  ses  notices  d^aperçus 
généraux  qui  plaisent  à  Tesprit  et  reposent  le  lecteur  dans  cette  revue  où  se  trouvent 
tant  et  tant  dVticles  différents. 

Dans  la  cinquième  partie,  celle  des  industries  diverses,  M.  Jules  Biu*at  a  mis  toutcequi» 
à  rixposition,  concernait  Fagriculture,  les  sub^nces  alimentaires  ;  les  diverses  bran- 
ches des  arts  physiques  et  chimiques,  le  chauffage,  Téclairage, les  savons,  les  produits 
chimiques,  les  couleurs,  etc.,  enfin  les  produits  des  arts  qui  ne  se  rattachent  à  aucune 
classification  générale,  tels  que  les  cuirs,  les  chaussures,  la  ganterie,  la  chapellerie, 
la  papeterie,  la  bimbeloterie,  etc. 

En  finissant  cette  analyse,  nous  caractériserons  en  peu  de  mots  la  belle  publication 
de  MM.  Jules  Burat  et  Challamel,  et  qui  sort  de  la  ligne  de  ces  productions  éphé- 
mères auxquelles  les  expositions  donnent  toujours  lieu.  M.  Jules  Burat  a  fait 
non-seulement  la  description  complète  de  TExposition  de  1844,  mais  encore  il  a  écrit 
rhistoire  de  Tindustrie  française  au  milieu  du  dix-neuvième  siècle.  Son  livre  joint  à 
Pavanlage  d^étre  une  œuvre  de  circonstance,  celui  d'être  pour  plusieurs  années  le 
complément  indispensable  des  encyclopédies  qui  ont  été  écrites  sur  les  matières  inté- 
ressant la  production  et  le  commerce. 

M.  Challamel  en  a  fait  en  outre  un  ouvrage  d*art  et  de  luxe.  Jph.  G. 


CHRONIQUE. 


Les  trois  Conseils  généraux  de  Tagriculture,  des  manufactures  et  du  com- 
merce ont  fini  leur  session.  Nous  avons  voulu  consacrer  notre  premier 
article  à  leurs  travaux. 

En  même  temps  que  nos  Chambres  reprenaient  leurs  discassions ,  Ton  a 
lu  en  Europe  le  message  du  nouveau  président  des  États-Unis ,  qui  a  su 
par  ses  explications  et  sa  franchise  fixer  Topinion  publique  et  simplifier  les 
grandes  questions  à  l'ordre  du  jour.  Nous  reproduisons  une  partie  de  ce  do- 
cument, dans  lequel  M.  Polk  a  parlé  des  Gnances  de  la  République,  de  la 
révision  du  tarif,  des  postes  et  des  banques.  Nos  lecteurs  liront  surtout  avec 
un  vif  intérêt  les  doctrines  du  nouveau  gouvernement  américain  en  matière 
de  douanes.  Ces  doctrines,  qui  devraient  être  celles  de  notre  pays,  nous  font 
espérer  un  dégrèvement,  et  par  contre,  une  augmentation  de  débouchés,  pour 
toutes  les  brauches  de  notre  industrie. 

Le  message  du  président  Polk  a  une  grande  signification  en  présence  de  la 
marche  ascendante  de  la  Ligue.  Une  fois  l'Angleterre  délivrée  de  toute  prohi- 
bition et  de  toute  protection,  elle  jouira  des  avantages  de  la  liberté;  il  est 
probable  que  les  Américains  feront  le  même  calcul ,  et  que  nous  pousserons 
nous  aussi  la  sagacité  jusque-là. 

En  attendant,  la  Ligue  continue  à  étonner  par  les  difficultés  qu'elle  surmonte. 


CHRONIQUE.;  21^ 

La  campagne  recommence  ;  il  faut  de  nouveau  faire  provision  du  nerf  de  la 
guerre.  Un  meeting  est  convoqué  à  Manchester,  on  y  souscrit  comme  par  en- 
chantement :  qui  1,000  et  1,500  liv.  sterl.,  qui  500,  qui  250,  âOO,  150, 
100,  etc.,  total,  59,160 liv.  sterl.  ou  1,500  mille  francs.  Nous  avons  encore  con- 
sacré an  article  spécial  au  compte-rendu  de  cette  réunion  remarquable. 

^'ous  disions  dans  notre  dernière  chronique,  en  nous  réjouissant  du  coup 

décisif  porté  par  M.  le  ministre  de  Tinstruction  publique  à  Toligarchie  uni- 
versitaire, que  M.  de  Salvandy  avait  encore  une  belle  ÎDÎtiative  à  prendre,  en 
proToquant  la  création  de  Facultés  administratives  et  économiques,  dans  les- 
quelles la  jeunesse  française  trouverait  enûn  un  enseignement  digne  de  notre 
pays  et  de  notre  temps.  Nos  lecteurs  apprendront,  sans  doute  avec  la  même 
joie  qui  nous  anime,  qu*au  moment  où  nous  exprimions  nos  sentiments  et  nos 
désirs,  M.  le  ministre  de  Tinstruction  publique  faisait  en  partie  droit  à  notre 
demande.  On  lit  en  effet,  dans  Feiposé  des  motifs  du  projet  spécial  du  budget 
de  son  département,  présenté  cette  année  sous  forme  de  rapport  au  roi,  que 
les  Facultés  de  droit  seront,  dans  la  session  actuelle,  «l'objet  de  propositions 
spéciales  pour  développer  leur  enseignement  et  les  mettre  en  harmonie  avec  les 
besoins  de  la  société  française  au  temps  où  nous  sommes  et  avec  l'esprit  libéral 
de  nos  institutions,  soit  par  le  dédoublement  d'une  ou  de  plusieurs  facultés 
naissantes  et  rétablissement,  dans  chacune  d^elles,  d'un  second  doctorat  pour 
le  droit  public  et  les  sciences  qui  s'y  rattachent,  soit  par  la  création  d'un  sixième 
ordre  de  Facultés  qui  seraient  consacrées  aux  sciences  administratives  et  politiques, 

M.  le  ministre  de  l'instruction  publique  est  l'interprète  de  l'opinion  des 
hommes  compétents  ;  mais  la  majorité  de  la  Chambre  des  députés  voudrait- 
elle  le  suivre  dans  la  voie  du  progrès  et  voter  une  dépense  vraiment 
reproductive,  en  ce  sens  qu'elle  augmentera  considérablement  le  capital  mo- 
ral de  la  nation  ?...  Rappelons  toujours  aux  antiéconomistes,  que  la  loi  du 
7  ventôse  an  111  institua  des  chaires  d*économie  politique  et  de  législation 
dans  les  écoles  centrales  ;  que  la  loi  du  3  brumaire  an  IV  prescrit  l'établis- 
sement d'écoles  spéciales  pour  les  sciences  politiques  ;  enfin,  que  la  loi  organi- 
que du  11  floréal  an  X  maintenait  expressément  l'école  d'économie  politique. 

M.  Gnizot,  ministre  de  l'instruction  publique,  eut  l'honneur  de  réparer,  en 
1852,  la  première  faute  de  Bonaparte,  en  fondant  l'Académie  des  sciences 
morales  et  politiques.  M.  de  Salvandy  aura  l'honneur,  à  son  tour,  de  réparer  la 
faute  de  Napoléon,  de  compléter  les  écoles  spéciales  et  d'y  réintégrer  l'éco- 
nomie politique,  en  attendant  qu'un  troisième  ministre  achève  de  renouer  la 
chaîne  des  temps,  en  ramenant  nos  collèges  au  point  où  étaient,  il  y  a  un 
demi-siècle,  ces  écoles  centrales  qui  ont  duré  si  peu  et  qui  ont  laissé  un  si 
beau  souvenir!  . 

Mais  ne  nous  faisons  pas  d'illusion.  En  admettant  que  le  grand  projet  des 
Facultés  administratives  et  politiques  soit  présenté  pendant  cette  session,  il  est 
peu  probable  qu'il  puisse  subir  les  épreuves  de  la  commission,  de  la  discussion 
publique,  tant  à  la  Chambre  des  députés  qu'au  palais  Bourbon.  Il  sera  donc 
renvoyé  à  la  session  prochaine.  M.  le  ministre  de  l'instruction  publique  ferait 
donc  bien  de  commencer  à  réaliser,  par  voie  d'ordonnance,  la  création 
des  chaires  d'économie  politique,  qui  est  sans  contredit  la  mieux  définie  et 
la  plus  demandée  des  sciences  qui  entreront  dans  les  progranmies  des 
Facultés.  S'il  craint  que  la  Chambre  ne  veuille  pas  accorder  un  crédit  sup- 
plémentaire pour  toutes  les  Écoles  de  droit,  pourquoi  ne  bornerait-il  pas 

T.  XUI.  —  Janvier  u««.  i^ 


2 1 8  JOURNAL  DBS  ÉGOffOMlSTES. 

sa  demande  i  la  chaire  de  l'École  de  Paris?  Pourquoi  le  mitHstère  ne  eom- 
binerait-il  pas  une  proposition  pour  doter  à  la  fois  de  renseignement  de  eelte 
science  TÉcole  normale,  la  Faculté  des  lettres»  TÉcole  des  ponts  et  ehauisées 
et  TËcole  des  mines?  Ces  diverses  créations  porteraient,  il  est  vrai,  le  nombre 
des  chaires  d'économie  politique  à  sept;  mais  ce  nombre  paraîtra  encore  fort 
restreint  quand  on  le  compareraà  celui  des  chaires  fondées  pour  la  yulgarisatioa 
des  autres  sciences  utiles,  telles  que  la  chimie,  ]a  physique^  l'histoire^  etc., 
que  Ton  compte,  à  Paris  seulement,  par  douzaines.  En  ce  moment  l'économie 
politique  n'a  que  deux  chaires,  ni  plus  ni  moins  qUe  le  persan  ! 

Or,  si  Ton  ne  craint  pas  de  faire  les  fk^isde  cours  utiles  à  divers  titres,  mais 
où  le  nombre  des  élèves  ne  dépasse  guère  celui  des  professeurs,  nous  ne 
voyons  pas  pourquoi  on  s'opposerait  à  la  création  de  chaires  pour  une  science 
dans  laquelle  tous  les  citoyens  doivent  puiser  des  notions  exactes  sur  la  phy- 
siologie de  la  société  au  sein  de  laquelle  ils  vivent  et  travaillent. 

kais  on  peut  craindre  que  ces  diverses  chaires  ne  fassent  double  emploi. 
Or,  ii  suffit  de  jeter  les  yeux  sur  le  but  des  institutions  que  nous  avons 
nommées  pour  écarter  cette  difQculté. 

Au  collège  de  France  le  cours  d'économie  politique  est  essentiellement  indé- 
pendant, transcendental,  philosophique.  Le  professeur  parle  à  des  esprits  d'é- 
lite, habitués  à  explorer  les  hautes  régions  de  la  pensée.  Au  Conservatoire  des 
arts  et  métiers,  l'auditoire  a  besoin  d'explications  simples,  nettes  et  pratiques  : 
le  cours  est  destiné  aux  ouvriers,  auxcontre-mattres,  aux  petits  entrepreneurs. 
A  rÉcoie  de  droit  et  à  la  Sorbonne,  la  science  économique  monterait  au  dia- 
pason de  ses  voisines;  elle  serait  historique,  philosophique,  savante.  A  l'École 
normale  elle  se  inontrerait  aussi  didactique  que  possible.  Aux  ponts  et  chaus- 
sées et  aux  mines  elle  serait  le  flambeau  des  faits  que  nos  ingénieurs  sont 
pàrioul  appelés  à  observer,  à  constater,  à  rapporter,  à  juger,  surtout  depuis 
que  les  voies  de  conmiunication  et  les  travaux  publics  ont  pris  un  si  grand  dé- 
veloppement. Partout  enfin  les  professeurs  choisiraient  les  thèses,  adopteraient 
les  arguments  siiivant  les  besoins  des  élèves. 

Mais  Paris  seul  jouirait  du  progrès  l  Ce  n'est  pas  ce  que  nous  voulons.  Les 
premiers  essais  se  feraient,  comme  toujours,  à  Paris,  puis  le  progrès  rayon- 
nerait dahs  les  départements  par  les  chaires  dans  les  Facultés,  dans  les  Écoles 
d'arts  et  métiers,  et  aussi  par  des  chaires  que  les  municipalités  des  grandes 
villes  créeraient,  une  ibis  l'impulsion  donnée.  Sans  compter  que  les  professeurs 
de  philosophie  ne  seraient  peut-être  pas  fâchés  un  jour  de  consolider  leur 
ehseignement  par  quelques  considérations  sur  léconomie  des  sociétés.  Car 
enfin,  il  n'y  a  qu'un  petit  nonibre  de  collégiens  qui  s'adonnent,  en  sortant  des 
bancs,  à  là  rechek-che  du  rapport  qui  lie  le  fini  à  l'infini  :  le  plus  grand 
nombre  a  besoin  de  faire  appel  au  travail,  et  la  science  qui  s'occupe  du  travail 
en  vaut  bien  une  autre. 

—Voici  un  argument  à  faire  valoir  à  la  Chambre  en  faveur  des  chaires  d'é- 
conomie politique.  Nous  apprenons  que  le  roi  de  Sardaigne  vient  d'en  fonder 
une  à  turln,  et  il  y  a  nommé  M.  Anl.  Scialoja,  de  Naples.  M.  Scialoja,  fort  jeune 
encore,  est  auteur  des  Principes  d'économie  sociale^  traduits  en  français  par  M.  de 
Vlllers,  et  l'un  des  savants  qui  ont  le  plus  brillé  au  dernier  congrès  scientifique 
tenu  à  Naptes.  11  avait  récenunent  concouru  pour  la  chaire  de  cette  ville  alors 
vacante.  Maintenant  l'Italie  a  plus  de  cours  d'économie  politique  que  la  France. 

«—  Dès  le  début  dé  là  session,  M.  le  ministre  des  finances  a  présenté  le  bud- 


CHB0N1QI3Ë.  219 

9et  desrecettoi  0t  des  dépenses  pour  Tannée  1847.  M.  Lacave-Laplagne  a  pro- 
noncé i  cette  occasion  un  discours  où  se  trouve  exposée  la  situation  financière 
de  la  France.  Cette  situatiop  est  bonne;  M.  le  ministre  semble  avoir  pris  à  tâche 
da  Tene^iellir,  imitant  en  ce^  les  comptables  qui  arrondissent  un  peu  les  dé- 
tails de  leur  inyentaire.  Ainsi,  M.Laplagne  a  balancé  son  budget  avec  5  millions 
de  recettes  prévues  excédant  les  dépenses  également  prévues  ;  mais  Tannée 
dernière,  le  budget  de  1846  soldait  à  peu  près  de  même,  ce  qui  n'empêche  pas 
que  les  pcévîsions  en  déficit  de  cet  exercice  à  peine  commencé  ne  s'élèvent  déjà 
à  25  millions.  Pourtant,  si  nous  voulions  nous  appesantir  sur  Tétat  actuel  de  nos 
fiiUMfiees,  nous  n'imiterions  pas  M.  Charles  Dupin  qui,  dans  un  discours  fait  à  la 
Ghaaibre  des  pairs  et  à  propos  de  Tadresse,  s*est  mis  à  comparer  les  dépenses 
4e  Qotr^  régime  actuel  et  de  celui  de  la  Restauration.  En  vérité,  si  les  chiflFres 
de  ces  deux  époques  se  prêtent  aux  combinaisons  de  l'arithmétique,  les  choses 
qu'ils  disent  ne  peuvent  être  comparées  qu'avec  une  infinité  de  précautions. 
Si  le  fomeux  milliard  tant  attaqué  est  arrivé  aujourd'hui  à  1330  millions  sans 
compter  les  emprunts,  les  fonds  de  l'amortissement,  la  vente  des  domaines  de 
l'Etat,  etc.,  il  faut  tenir  compte  de  ce  qu'on  a  fait  pour  l'Algérie,  pour  la  dé- 
fense du  territoire,  pour  les  eanaux,  pour  les  routes,  pour  les  chemins  de  fer, 
pmr  toutes  les  institutions.  Que  Ton  ait  bien  ou  mal  agi  en  ravageant  TA- 
fipiqoe,  en  entourant  Paris  de  murs  et  de  forts,  etc.,  c'est  ce  que  nous  ne  vou- 
lons pas  dire  ici  ;  mais  il  est  évident  qu'il  faut  tenir  compte  de  toutes  les  dé- 
penses extraordinaires,  quand  on  veut  apprécier  les  situations  financières  de 
ltt9  i  1846. 

—  H.  le  ministre  des  finances  promet  la  réforme  postale  ;  que  Dieu  soit  béni  1 
0  attendra  de  meiHeure^i  circonstances  pour  présenter  un  projet  sur  la  réduction 
des  rentes,  qu'on  appelle  aussi,  pour  varier,  le  remboursement  de  la  dette. 
La  raison  tirée  de  l'inopportunité  aura-t-elle  encore  cours  à  la  Chambre  cette 
année?  Pourquoi  pas?  Les  préoccupations  politiques  et  électorales  vont  déborder 
les  apures.  Adieu  donc  aux  améliorations  qu'onnous  avait  (ait  entrevoir! 
Adieu  à  l'union  douanière  que  M.  le  comte  d'Iiarcourt  a  rappelée  si  i  propos  au 
Luxembourg  I 

Nous  saisissons  cette  occasion  pour  témoigner  de  toute  notre  sympathie  à  ce 
spirituel,  savant  et  courageux  économiste  qui  foit  avaler  tous  les  ansà  messieurs 
éa  fer,  du  bois,  de  la  houille  ou  de  toute  autre  chose,  des  pilules  assez  amères. 
Nous  lui  savons  gré  cette  année  d'avoir  fait  retentir  l'enceinte  de  la  pairie  du 
nom  d'un  des  héros  infatigables  de  la  Ligue,  a  11  mériterait,  a-t-il  dit,  qu'on  lui 
élevât  une  statue  I...  d 

Mous  sommes  sûrs  qu'à  l'heure  qu'il  est  le  discours  de  l'honorable  M.  d'Har- 
oourt  électrise  notre  excellent  collaborateur  des  Landes,  et  que,  lui  aussi,  s'é- 
crie :  n  Liguons-nous  !  » 

Tout  prohibant  sourit  à  ce  cri;  mais  laissez  tbire,  les  temps  s'accomplissent, 
les  consommateurs  s'éclairent,  et  le  jour  viendra  où  la  voix  des  free-traders 
français  ne  sera  plus  comme  celle  dont  parle  TÊcriture  :  Voxclamantis  in  de- 
$erto. 

Après  M.  d'Harcourt,  qui  venait  de  dire  avec  une  juste  raison  que  <x  la  li- 
berté des  échanges  c'est  la  civilisation,  et  que  la  prohibition  c'est  la  sauvagerie  », 
l'honorable  M.  Fulchiron  est  monté  à  la  tribune  pour  un  fait  particulier.  Or,  ce 
fait  particulier,  c'était  le  système  protectionniste  dont  l'honorable  M.  Fulchiron 
est  un  ehaHipion  ardent,  hien]qu*il  se  dise  modéré.  M.  Fulchiron  a  parfaitement 


Î20  JOUKNAL  DES  ÉœNOMISTES. 

expïiqiK^  comment  quelques  usines  à  fer  sont  si  mal  placées,  à  80  et  iOOlieiies 
du  combustible  ou  des  déboucbés.  qu'il  n'y  a  ffuere  d'espoir  de  les  voir  pro- 
duire à  bon  marché.  Mais  il  combat  comme  on  combat  dans  soii  école,  abstrac- 
tion faite  des  prémisses.  Nous  dirons  fVanchement  à  M.  Fulchiron  :  a  Quand  vous 
serez  allé  au  fond  de  la  question,  vous  êtes  trop  honnête  pour  ne  pas  com- 
prendre. »  L'honorable  pair  a  éfi^ayé  l'assemblée  en  rappelant,  pour  montrer 
la  modération  de  ses  opinions  économiques,  qu'il  a  été  qualifié  lui-même  de 
«Robespierre  de  l'industrie»  par  un  filateur  de  coton.  T^  mot  est  drôle,  mais  il 
dénote  simplement  un  jufi^ement  trés-restreint  chez  les  fliateurs  en  question. 

— Rien  que  les  adjudications  des  deux  lignes  de  Paris  à  Lyon  et  de  Oeil  à  Saint- 
Quentin  soient  des  faits  accomplis  depuis  un  mois,  nous  n'en  devons  pas  moins 
les  consigner  ici.  Quatre  compagnies  (Colbert,  duc  de  Vicence,  Carrette^MinguH^ 
Bothschild'ïïottinger)  se  sont  disputé  la  dernière.  La  compagnie  Rothschild  a 
voulu  à  toute  force  rester  adjudicataire,  et  elle  a  fait  un  immense  rabais 
de  50  ans  30  jours,  ce  qui  porte  la  durée  de  la  concession  à  ^  ans  335  jours. 
îiOS  autres  avaient  proposé  des  rabais  de  ^,  26  et  38  ans. 

A  une  seule  compagnie,  résultat  de  toutes  les  fusions,  devait  échoir  l'autre 
ligne,  de  Paris  à  Strasbourg.  Cette  compagnie,  représentée  par  MM.  le  général 
Raudran,  Ch.  Lafltte,  Rarillon  et  Ganneron,  avait  écrit  dans  son  billet  cacheté 
une  off^e  de  rabais  de  2  ans  6  mois  sur  le  maximum  fixé  par  la  loi  à  45  ans. 
Mais  ce  rabais  s'étant  trouvé  inférieur  au  maximum  du  ministre,  Tadjudica- 
tion  ne  put  avoir  lieu  ce  jour-là,  bien  que  la  compagnie  lyonnaise  oflfrtt  en- 
suite d'accepter  le  maximum  du  ministre.  Ce  n'est  que  le  surlendemain  22  dé- 
cembre que  le  chemin  fut  définitivement  adjugé  à  cette  compagnie  pour  4i  ans 
90  jours,  à  dater  de  l'époque  fixée  par  le  cahier  des  charges  pour  l'achèvement 
des  travaux. 

Le  même  jour,  les  journaux  annonçaient  le  rappel  de  sir  Robert  Peel  aux 
affaires....  La  crise  politique  et  la  crise  commerciale  étaient  définitivement  en- 
rayées; l'année  s'est  terminée  assez  favorablement  par  la  disparition  ou  l'af- 
faiblissement des  causes  qui  l'avaient  amenée. 

—  La  défaveur  qui  a  frappé,  à  Londres  et  à  Liverpool ,  les  valeurs  indus- 
trielles n'a  pas  très-sensiblement  refroidi  l'ardeur  de  la  spéculation. 

En  décomposant  les  documents  dans  lesquels  le  bureau  de  commerce  aura 
bien  de  la  peine  à  démêler  les  bons  des  mauvais,  on  trouve  que,  des  projets 
déposés  au  bureau  du  commerce,  412  concernent  l'Angleterre  proprement 
dite,  H 3  l'Ecosse  et  48  l'Irlande.  L'Angleterre  et  l'Ecosse  se  trouvent  déjà  sil- 
lonnées de  railways  exécutés  ou  en  cours  d'exécution;  d'Edimbourg  à  Londres, 
et  de  Norwich  à  Plymouth,  les  grandes  artères  de  la  circulation  par  loco- 
motives sont  ou  vont  être  ouvertes,  et  l'étendue  des  chemins  de  fer  égalera 
bientôt  celle  des  voies  navigables.  En  Irlande,  au  contraire,  si  l'on  excepte  les 
environs  de  Relfast,  de  Dublin  et  de  Waterford,  les  lignes  de  fer  sont  encore  à 
construire.  A  cette  considération  se  joint  la  nécessité  de  donner  du  travail  à 
une  population  pauvre,  affamée,  mécontente.  Aussi  dit-on  que  la  Chambre 
des  communes,  réservant  toute  sa  sévérité  pour  les  lignes  anglaises,  se  propose 
d'accueillir  tous  les  plans  sérieux  qui  auront  l'Irlande  pour  objet.  Dans  les  pro- 
jets qui  concernent  l'Angleterre  et  l'Ecosse,  les  trois  cinquièmes  au  moins  sont 
des  embranchements.  Le  Grand-Junction^  qui  va  de  Rirmingham  à  Liverpool, 
demande  six  embranchements  pour  sa  part;  le  Greal-Wesiern^  lignede  Londrei^ 
à  BristoL  qui  a  plusieurs  embranchements,  en  pro|>ose  encore  six  ;  la  com- 


CHRONIQUE.  221 

pagnie  de  Londres  à  Birmingham  en  \eut  onze;  celle  de  Manchester  à  l^eds, 
cinq;  celle  de  Manchester  à  Sheffield,  sept;  enfin  douze  nouveaux  chemins  de 
fer  ou  embranchements  doivent  partir  d'Edimbourg  ou  y  aboutir.  Mais  le  fait 
le  plus  caractéristique  de  ce  mouvement  est  dans  les  projets  qui  se  rattachent 
aux  abords  de  Londres.  On  sait  que  les  grandes  lignes  de  chemin  de  Ter  ont 
placé  leurs  débarcadères  à  une  assez  grande  distance  du  centre  de  la  métro- 
pole. La  ligne  de  l'ouest  (Great-Westem)  débouche  à  Paddingtow,  bien  au  delà 
de  Hyde-Parfc;  la  ligne  du  nord  (Birmingham)  s'arrête  à  Euston-squarc,  dans 
le  voisinage  du  parc  du  Régent;  la  ligne  dej'est  {Eastem^ounties}  est  confinée 
â  Betbnal-Green,  dans  le  faubourg  le  plus  pauvre  et  le  plus  sale,  bien  loin 
derrière  la  Cité;  enfin  la  ligne  sud-ouest  (Southampton)  débarque  ses  voya- 
geurs au  pont  du  Wauiball,  tout  à  fait  hors  de  Londres  et  en  face  de  Chcisea. 
Les  seules  lignes  qui  pénètrent  au  cœur  de  la  capitale  sont  :1e  chemin  de 
Btakwall,  qui  n'a  guère  plus  d'une  lieue  de  longueur,  et  qui  est  porté  tout 
entier  sur  arcades,  entre  Penchurch-street  et  l'entrée  des  docks,  ainsi  que  le 
chemin  de  Greenwich,  qui  a  une  lieue  et  demie  d'étendue  et  dont  le  débar- 
cadère touche  au  pont  de  Londres.  Celui-ci  est  devenu  la  tète  des  lignes  de 
Groydon,  de  Douvres  et  de  Brighton;  mais  l'insuffisance  des  dimensions  qui 
avaient  été  données  à  la  gare  a  obligé  les  deux  compagnies  de  Brighton  et  de 
Douvres  à  ouvrir  une  seconde  gare  à  Textrémité  du  faubourg  méridional. 

—  Le  gouvernement  belge  et  le  gouvernement  hollandais  \]onnentun  triste 
exemple  en  ce  moment.  Egarés  parla  colère,  ils  méconnaissent  grossièrement, 
bêtement  les  principes  qu'ils  ont  invoqués  plusieurs  fois.  Il  n'y  a  pas  six  mois 
que  la  Hollande  simplifiait  son  tarif  et  baissait  tous  les  droits  après  des  consi- 
dérations parfaitement  motivées.  La  Belgique,  elle  aussi,  s'était  toujours  mon- 
trée libérale  en  négociant  avec  la  France.  Tout  cela  est  oublié.  Les  taquineries 
entre  les  deux  gouvernements  ont  commencé  par  être  politiques  et  ont  eu, 
diton,  pour  premier  prétexte,  des  croix  d'honneur  données  par  le  gouverne- 
ment hollandais  à  des  citoyens  belges,  croix  dont  le  gouvernement  de  Bnixelles 
se  serait  réservé  d'autoriser  le  port.  Quoi  qu'il  en  soit  de  ces  graves  motifs  que 
le  Timbre  ne  nous  permet  pas  d'apprécier,  les  deux  gouvernements,  par  une 
logique  qui  nous  échappe,  se  sont  vengés  d'un  commun  accord  sur  le  com- 
merce et  l'industrie  des  deux  nations. 

Dans  les  deux  pays  les  casse-cousapplaudissent,  les  protectionnistes  s'exaltent  ; 
on  dirait  que  les  Pays-Bas  en  sont  encore  à  la  révolution  de  septembre.  Quelques 
voix  plus  intelligentes  protestent  néanmoins,  et  tout  porte  à  croire  que  les 
Chambres  hollandaises  n'acquiesceront  pas  à  cette  stupide  guerre  de  tarifs.  Les 
deux  gouvernements  eux-mêmes,  et  ceux  qui  les  ont  excités,  parlent  déjà  de 
reprendre  les  négociations  :  c'est  par  là  qu'il  fallait  commencer.  Quand  donc 
les  pouvoirs  publics  cesseront-ils  de  se  servir  de  cette  arme  à  deux  tranchants 
qu'on  appelle  les  représailles  commerciales?  quand  cesseront-ils  de  mettre 
Tamour-propre  et  la  vanité  des  nations  en  jeu ,  lorsqu'il  s'agit  d'affaires  d'intérêt  ? 

—  Par  un  traité  conclu  entre  le  ministre  des  finances  d'Espagne  et  la  banque 
de  Saint-Ferdinand,  cet  établissement  sera  désormais  le  banquier  du  gouver- 
nement de  la  Péninsule.  11  recevra  les  fonds  de  TÉtat,  fera  les  payements  et 
les  revirements  de  fonds  nécessaires.  Une  convention,  du  30  décembre  1K45, 
règle  les  dispositions  qui  seront  suivies  dans  le  courant  de  Tannée  1816.  1^ 
banque  de  Saint-Ferdinand  remplira  donc  en  partie  vis-à-vis  du  gouverne- 


222  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

meot  espagnol  iea  mêmes  fonctions  que  ]a  Société  générale  vis-à-vis  le  gonver- 
nemenl  belge,  et  ia  banque  d'Angleterre  vis-à-vis  de  rËcbiquier. 

L^applicatioii  de  l'acte  relatif  aux  banques  d'Irlande  a  commencé.  Cette  me- 
s«ire  est  destinée  à  opérer  une  révolution  complète  dans  les  opérations  de 
banque  dans  ce  pays.  Les  privilèges  exclusifs  de  la  banque  d'Irlande  sont  retirés, 
et  le  rayon  de  cinquante  milles  autour  de  la  ville  de  Dublin,  dans  lequel  cet 
établissement  avait  seul  le  droit  de  faire  ses  opérations,  est  ouvert  aux  autres 
banques.  Cependant  rétablissement  conservera  le  Utre  de  banque  de  TËtat  en 
Irlande.  Les  banques  d^émission  continueront  leurs  opérations,  mais  le  mon- 
tapt  du  papier  au  porteur  qu'il  leur  est  permis  d'émettre,  seia  réduit  à  une 
somme  égale  à  celle  du  papier  en  circulation  pendant  les  douse  mois  qui  ont 
précédé  le  i«^  mars  dernier,  augmentée  d'une  somme  équivalente  à  lV>r  et  à 
l'argent  en  barres  qui  se  trouvent  dans  les  caves  de  ces  établissements.  Elles 
fie  peuvent  émettre  de  bons  d'une  valeur  inférieure  à  une  livre  sterling.  Cha- 
cun de  ces  établissements  devra  faire  parvenir  au  gouvernement  un  aperçu 
hebdomadaire  de  sa  situation,  mentionnant  le  chiffre  du  papier  en  circulation 
et  la  valeur  des  métaux  précieux  en  réserve.  Si  la  valeur  moyenne  mensuelle 
du  papier  en  circulation  excède  le  chïfke  autorisé  par  l'acte  de  concession, 
toute  somme  supérieure  à  ce  chiffre  est  immédiatement  acquise  à  lIÊtat.  Au- 
cune nouvelle  banque  d'émission  ne  peut  être  établie  après  Tépoque  de  la  mise 
en  vigueur  de  l'acte.  Ui  loi  n'oblige  personne ,  en  Irlan^ç; ,  à  recevoir  les  bons 
de  la  banque  d'Angle(erre. 

—  Les chiffres  du  dernier  trimestredeUann^  184^  îiipntreptque  les  3anques 
de  l'Etat  de  New-Yorlç  avaient  nsiguère  Roiir  59  mi)liop#  ^p  doll^fs  de  t^ille^ 
en  circulation,  et  15  niillipps  tout  ^ii  plus  de  fe§spvii*<^e9  disponibles  :  le  xqo- 
ment  est  venu  pour  elles  de  se  surveiller-  A  qu^tfe  ^tipospbères  la  tepsiof) 
est  déjà  considérable.  Nos  lecteurs  saveqt  q^'il  n'est  nqllenient  qéce^aire 
d'adresser  ce  conseil  à  la  Banque  de  France  :  cet  établissement  n'a  pas  l'ha* 
bitude  de  charger  sa  soupape  de  sQreté. 

—  Le  traité  entre  la  Sicile  et  la  Rpssie  pst  basé^qr  Ift  f^ipfoçité;  lesarticlçd 
sont  à  peq  près  les  rpèmes  qqeceux  dq  traité  poiicju  av^  l'Angleterre,  maisl^ 
rédaction  en  est  plus  claire.  Le  roi  accorde  4  rpmperpWF  wne  d|miputiop  de 
10  pour  100  sur  tous  les  produits  russes  arrivant  directement  eiur  nayire^ 
russes.  Naples  ne  reçoit  pour  cela  que  l'assurance  que  l'ukase  du  19  juin  i84o 
ne  sera  pas  appliqué  au  commerce  papqlitain,  et  qu'il  p'y  aqra  en  Russie  au- 
cun droit  différentiel  sur  les  produits  <}çs  manufactures  russes.  Dans  l'art.  14, 
il  est  dit  que  le  traité  s'applique  au^si  aq  foyaume  de  Pologne  :  il  est  conclu 
pour  8  anpées  à  partir  du  13  (25  septembre  1K45).  Dans  les  trois  articles  sé- 
parés, qui  ont  la  même  forcp  que  les  quinze  articles  principaux,  il  est  fait 
mention  des  relations  commerciales  avec  la  Suède,  la  Norveège  et  la  Turquie, 
la  compagnie  russo-américaine,  Lubeck,  le  Havre,  etc.  1|  est  même  question 
des  privilèges  dont  jouissent  les  habitants  du  littoral,  d'Archangel  et  du  club 
des  yachts  anglais. 

— 'Parune  ordonnance  du  S4  décembre,  M.  le  ministre  du  commerce  amodiOé 
le  tarif  des  douanes  sur  une  vingtaine  d'articles  que  notre  commerce  importe  : 
Talbètre,  les  bois  d  ébénislerie  non  dénommés ,  le  buis,  le  caoutchouc ,  l'écaillé 
de  tortue,  les  écorces  médicinales,  l'émeri  et  autres  pierres  ferrugineuses,  les 
fleurs,  feuille»»  et  herbes  médicinales  non  dénommées,  les  essences  de  cassis 
et  de  cannelle,  le  minerai  de  plomb,  la  pâte  de  pastel,  les  plumes  à  écrire. 


I 


CHRONIQUE.  2?3 

les  pro4Qits  importés  en  droiture  de  I4iide  par  navires  français,  la  racine  de 
réglisse,  le  sounre,  les  cordages  en  soie  végétale  :  tous  ces  produits  sont  dé- 
grevés. Nous  partageons  à  ce  sujet  le  vœu  d'un  journal  de  province,  qui  vou- 
drait voir  dans  ces  ordonnances  les  droits  remplacés  en  regard  de  ceux  qu'on 
leur  substitue ,  afin  qu*on  pût  juger  de  la  différence  sans  feuilleter  le  tarif, 
qu*on  n*a  d'ailleurs  pas  sous  la  main. —La  même  ordonnance  prohibe  les 
monnaies  de  cuivre  et  de  billon  étrangères.  La  douane  admettra  néanmoins, 
en  payement  des  droits,  ces  pièces  brisées  ou  coupées,  pour  leur  valeur  in- 
trinsèque. 

Tous  ces  projets  n'ont  point  encore  agi  sur  l'industrie  métallurgique;  les 
produits  ne  s'écoulent  pas  avec  la  rapidité  sur  laquelle  on  comptait,  toutefois, 
la  fabrication  est  colossale.  On  parle  dei3â  fourneaux  donnant  17  mille  tonnes 
par  semaine  ou  884  mille  tonnes  par  an.  On  en  produirait  en  môme  temps 
i200  miJle  en  Angleterre,  et  en  tout,  plus  de  deux  millions  de  tonnes, 
c'est-à-dire  un  cube  formidable  qui  aurait  1250  mètres  sur  ses  trois  dimen- 
sions. 

—  La  Société  séricicole  de  Paris,  qui  s'occupe  de  tout  ce  qui  peut  intéresser  la 
production  de  la  soie,  a  tenu  sa  séance  annuelle.  Elle  a  donné,  entre  autres 
inédaiiles,  une  médaille  d'or  à  M.  d'Arbalestier,  qui  a  publié  une  instruction 
sur  l'art  d'améliorer  les  races  de  vers  à  soie  et  de  faire  la  graine.  Elle  a  aussi 
signalé  et  récompensé  les  instituteurs  primaires  qui  ont  répondu  à  son  appel 
et  qui  ont  nourri,  à  Taide  de  leurs  élèves,  et  à  Tinstar  de  ce  qui  se  pratique 
en  Allemagne,  une  quantité  notable  de  vers,  dont  le  produit  est  venu  améliorer 
leur  position.  Ainsi,  le  maître  augmente  ses  appointements,  les  élèves  s'in- 
struisent en  s'amusant,  et  les  saines  notions  gagnent  sur  les  préjugés  des  cam- 
pagnes. On  a  cité  des  instituteurs  qui  avaient  obtenu  ,  le  premier,  60  kilo- 
grammes de  cocons  à  â  fr.,  le  second,  55  kilogrammes  à  5  fr.  —Dans  le 
cours  de  la  même  séance,  la  Société  a  approuvé  M.  Louis  Leclerc,  son  délégué 
au  congrès  agricole,  qui  avait  défendu  la  liberté  du  commerce  des  soies  gtèges, 
que  MM.  les  prohibitifs  de  l'assemblée  voulaient  protéger,  dans  la  crainte  d'une 
inondation  des  soies  de  la  Chine. 

Libérale  pour  ies  grèges,  la  Société  séricicole  semble  redouter  ses  principes 
quand  il  s'agit  de  tissus.  Rassurons-la  sur  ce  dernier  point,  en  lui  rappelant  les 
avanies  que  la  douane  fait  encore  subir  au  commerce.  Un  des  grands  négo- 
ciants de  Paris  racontait  dans  la  dernière  réunion  des  économistes,  qtie  sur 
une  expédition  de  tissus  venant  de  la  Chine  et  de  la  même  fabrique,  une 
partie  avait  dû  entrer  par  mer,  l'autre  par  terre,  et  qu'une  troisième  partie 
n'avait  pas  pu  entrer  du  tout.  Les  prohibants  de  la  Société  séricicole  ne  trou- 
vent-ils donc  pas  ces  entraves  suffisantes  ? 

— L'administration  de  la  caisse  d'épargne  a  pu  arrêter  à  la  fin  de  décembre  le 
compte  de  ses  recettes  et  de  ses  dépenses  pendant  Tannée  que  nous  venons 
d'achever.  Ces  premiers  documents  offrent  un  grand  intérêt  à  la  fin  d'une 
aiiiLiV  poiidant  laqiiifUo  Uimarcbt'  ile  cet  étahiissement  a  été  alTeclée,  d'abord, 
par  ragitatioti  qui  s'est  maiûfostee  d(}&  leTUL^is*  de  janvit^r  au  sujet  dew  mesures; 
n<^rU:tjves  demandées  par  M.  le  njiiiksire  de^  (liKince:!^,  et  converlies  en  ïol 
ûmmlc  cmumd  de  U  session;  etis^uite  par  rappïicaticm.  Le  rnjndîie  des  ïmu- 
veauïdetpàsontE^,  moindre  de  einq  à  &iM;etitspar  seuuine,  stî  trous  ait  iMn\im 
31  déiuîmbre,  de  plus  de  178,2Cï(ïj  ou  de  cinq  millo  de  plus  uiiuron  <|u  à  la  tin  de 
tH4*,Co  résiilUUAuHHfHHirdisiiiper  totite  crainte*  Noii-seulemml  le&prit  dé- 


324  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

conomie  et  do  prévoyance  n'a  pas  fléchi  au  milieu  de  la  société  parisienne,  mais 
il  a  fait  de  nouveaux  progrès,  en  môme  temps  qu'il  surmontait  toutes  les  cau- 
ses d'affaiblissement  que  nous  venons  d'énumérer.  Peu  importe  maintenant 
que  le  montant  du  capital  appartenant  aux  déposants  ait  diminué,  car  cette 
diminution  prouve  que  les  économies  ont  été  employées  soit  à  satisfaire  des 
besoins,  soit  à  faire  des  placements.  Quelle  que  soit  la  cause  première  de  ces 
besoins  qui  ont  absorbé  les  épargnes,  quelle  que  soit  la  nature  des  placements 
qui  ont  pu  les  dissiper,  la  caisse  d'épargne  y  est  tout  à  fait  étrangère.  D'ailleurs, 
cette  différence  entre  le  capital  en  dépôt  à  la  fin  de  i845,  et  celui  qui  était  en 
dépôt  à  la  fin  de  Tannée  précédente,  est  bien  moindre  qu'on  n'aurait  pu  le 
croire.  Les  173,500  déposants  avaient,  le  31  décembre  1844,  environ  112  mil- 
lions; les  178,200  de  cette  année  avaient,  il  y  a  quelques  jours,  100  millions; 
12  millions  de  moins,  qui  ont  dû  faire  face  aux  besoins  de  la  coalition  des 
charpentiers,  aux  placements  dans  les  actions  des  chemins  de  fer,  aux  éven- 
tualités de  la  crise  commerciale.  Dans  ces  là  millions  sont  encore  compris  ces 
capitaux  prétendus  parasites,  qui  avaient  dépassé  le  maximum,  et  qui  ont  dû 
chercher  asile  ailleurs.  Mais  ces  12  millions  se  réduisent  à  9  millions  et  demi, 
si  Ton  réfléchit  que  106,000  fr.  de  rentes  5  et  5  pour  iOO  ont  été  achetés  pour  le 
compte  de  1,678  déposants,  qui  ont  consacré  à  ce  placement  un  capital  de 
2  millions  et  demi,  depuis  les  six  mois  que  la  nouvelle  loi  est  mise  en  vigueur. 
Une  pareille  situation  nous  paraît  rassurante. 

—  Nous  avons  sous  les  yeux  la  circulaire  annuelle  des  administrateurs  du 
bureau  de  bienfaisance  du  douzième  arrondissement,  le  plus  pauvre  de  Paris. 
On  a  compté  en  1844,  dans  cette  partie  de  Paris,  13,809  indigents  secourus, 
sans  compter  les  pauvres  honteux  signalés  directement  au  maire  et  à  ses  ad* 
joints.  C'est  un  indigent  secouru  sur  six  habitants.  En  1845,  la  population  in- 
digente s'est  encore  accrue ,  elle  est  maintenant  de  13,900. 

—Nous  ne  pouvons  qu'applaudir  à  l'esprit  qui  a  dicté  une  circulaire  récente 
que  M.  le  ministre  de  l'intérieur  a  adressée  aux  préfets  sur  les  loteries  qui 
demandent  des  autorisations  pour  des  actes  de  bienfaisance  ou  de  charité. 
M.  le  ministre  appelle  l'attention  des  chefs  de  l'administration  départementale 
sur  les  divers  degrés  d'abus  qui  peuvent  être  commis,  et  leur  prescrit  en  même 
temps  les  limites  dans  lesquelles  ils  doivent  se  renfermer  quand  ils  sont  appelés 
à  se  prononcer  sur  des  questions  de  cette  nature. 

—  L'administration  des  ponts  et  chaussées  vient  de  décider  que  les  chefs 
cantonniers,  qui  jusqu'ici  n'étaient  guère  que  de  simples  ouvriers  sans  carac- 
tère légal,  vont  être  commissionnés  et  assermentés.  Cette  mesure  peut  avoir  une 
très-grande  influence  sur  la  conservation  des  routes.  Elle  permettra  aux  can- 
tonniers d'y  exercer  une  surveillance  plus  efflcace,  et  pourra  réduire  de  beau- 
coup le  nombre  des  dégradations  que  commettent  fréquemment  les  voituriers 
par  insouciance  ou  mauvais  vouloir. 

—  Deux  nouveaux  meetings  de  la  Ligue  ont  encore  produit  plus  d'un  million 
de  francs.  Sous  peu  l'administration  de  cette  formidable  association  pourra 
donc  disposer  du  demi-million  sterling  qu'elle  a  jugé  nécessaire  pour  cette 
année.  —  Une  nouvelle  manifestation  de  John  Russell ,  à  Glasgow,  est  en  même 
temps  venue  augmenter  les  chances  de  succès.  L'illustre  lord  a  évoqué  dans 
cette  circonstance  les  noms  glorieux  des  trois  plus  grands  économistes  de  sa 
patrie  :  Adam  Smith,  Ricardo  et  Malthus. 

Paris,  il  janvier  1845. 


CON<ilDERAT10Nâ  SUR  LE  METAYAGE.  335 

CONSIDÉRATIONS 

SUR   LE    MÉTAYAGE. 


En  soumettant  au  public  le  plan  d*un  établissement  agricole  sus- 
ceptible de  devenir  une  pépinière  de  bons  métayers,  je  dois  avouer 
que,  comme  tous  les  faiseurs  de  projets,  j*éprouvc  pour  le  mien  une 
sorte  de  faiblesse  paternelle.  Il  me  semble  que  peu  d'institutions  ana- 
logues se  combinent  aussi  bien  avec  les  circonstances  de  notre  dépar- 
tement, et  recèlent,  à  peu  de  frais,  des  germes  aussi  féconds  de  bien* 
être,  d'instruction  et  de  moralité. 

J*ai  autrefois  critiqué  le  métayage^  je  suis  aujourd'hui  persuadé  que 
si  mes  observations  étaient  justes,  elles  étaient  incomplètes.  J'avais  vu 
le  bien  qu'il  empêche  ;  je  n'avais  pas  vu  le  bien  qu'il  fait  ou  peut 
faire.  Mon  but  étant  de  le  perfectionner,  d'en  bannir  les  inconvénients 
qa'il  présente,  il  doit  m'ètre  permis  de  me  livrer  à  quelques  considé- 
rations générales  sur  ce  modie  d'association  du  travail  et  du  capital, 
ce  qui  me  forcera  de  toucher  à  quelques-uns  des  problèmes  les  plus 
élevés  de  l'économie  sociale. 

Cet  ensemble  de  travaux  par  lesquels  la  race  humaine  pourvoit  à  sa 
subsistance,  a  subi  de  grandes  révolutions.  D'abord ,  l'homme  s'est 
borné  à  poursuivre  les  animaux  sauvages.  —  Ensuite,  en  réduisant 
k  la  domesticité  certaines  espèces,  il  a  pu  utiliser  et  tourner  indirec- 
tement à  son  proGt  les  graminées  qui  naissent  spontanément  sur  le 
soi.  —  Plus  tard,  il  a  soumis  la  terre  à  la  charrue,  et  parait  s'être 
fixé,  depuis  les  temps  les  plus  reculés  jusqu'à  nos  jours,  à  ce  système 
agricole  qu'on  nomme  trietinal.  —  EnGn  l'agriculture  entre  aujour- 
d'hui dans  sa  quatrième  phase  :  la  culture  alterne. 

On  conçoit  aisément  les  immenses  progrès  que  chacun  de  ces  pas  a 
fait  faire  à  l'humanité.  Il  fallait  des  étendues  immenses  pour  procu- 
rer aux  peuples  chasseurs  une  chétive  subsistanco.  —  Lm  peuples 
pasteurs  ont  pu  coniparalivemenl  croître  en  nombre  et  en  richesse. 
—  Un  progrès  analogue  a  dA  suivre  la  conversion  des  pâturages  en 
labourages.  — Enfin,  il  n'est  pas  douteux  que  h  culture  alterne  ne 
préparée  rhumanité  un  nouveau  progrèsqui  la  mettra  aulantau-des- 
SQS  de  sa  condition  actuelle  que  le  système  triennal  Ta  élevée  au-des- 
sus de  la  lie  pastorale,  ou  celle-ci  au-dessus  de  la  vie  sauvage. 


iU  JOlHNAL  DES  KCONOMISTKJ. 

Lorsque  Ton  considère  combien  chacun  de  ces  systèmes  coolieiit 
naturellement  en  germe  le  système  suivant,  on  est  surpris  du  temps 
qu'il  a  fallu  à  l'humanité  pour  les  parcourir.  Entre  poursuivre  le  gi- 
bier pour  le  dévorer  à  mesure  qu'on  s'en  empare,  et  élever  autour  de 
soi  les  espèces  les  moins  sauvages  pour  obtenir,  à  mesure  des  be- 
soins, leur  lait,  leur  viande,  leur  laine,  leur  cuir,  il  semble  qu'il  n'y 
ait  qu'un  pas,  et  ce  pas  paraît  encore  infranchissable  aul  tribus  amé- 
ricaines. Entre  élever  de».animaux  autour  d*une  tente,  au  moyen  de 
certaines  graminées  excrues  spontanément  sur  le  sol,  et  favoriser  par 
la  culture  la  végétation  de  ces  graminées,  on  croirait  la  transition 
facile,  et  elle  n'a  jamais  été  essayée  par  les  peuples  nomades  de  la  Tar- 
tarie  et  de  l'Arabie.  EnGn,  le  système  triennal  coïncida  sans  doute 
avec  les  premiers  essais  de  culture.  En  eflet,  les  hommes  durent  d'a- 
bord ensemencer  sur  la  terre  défrichée  du  blé  pour  eux  et  de  l'avoine 
pour  le  bétail  ;  mais  ne  tardant  uas  à  s'apercevoir  que  la  succession 
de  ces  récoltes  favorisait  l'envahissement  des  plantes  parasites,  la  ja- 
chère ne  dut  pas  tarder  à  s'introduire  et  à  compléter  la  rotation.  De 
là,  à  atteindre  le  même  but  par  la  culture  successive  de  plantes  de 
diverses  familles,  on  pourrait  croire  qu'il  n'y  a,  du  moins  sous  le 
rapport  de  la  difficulté,  qu'un  insensible  progrès  à  accomplir,  et  ndal 
voyons  ce  progrès  paraître  au-dessuâ  de  la  puissance  des  peuples  les 
plus  éclairés,  les  plus  avancés  en  civilisation,  malgré  leâ  eflbrts  des 
savants  et  les  encouragements  du  pouvoir. 

Quoi  qu'il  en  soit,  cette  dernière  révolution  s'accomplit,  bien  qu'avec 
lenteur,  sous  nos  yeux.  Pour  savoi;*  la  part  que  le  métayage  petit  y 
prendre,  il  importe  de  comparer  la  cuUufe  triennale  a  la  culture 
alterne. 

Dans  la  culture  triennale,  chaque  domaine  est  divisé  en  deux  par- 
ties, l'une  consacrée  aux  prairies  permanente^  et  à  la  dépaissànee  des 
bestiaux,  l'autre  soumise  à  la  charrue.  C'est  à  cette  division  fonda- 
mentale que  fait  allusion  le  mot  de  Sully  :  <c  Patur  et  iabor  sont  le» 
deux  mamelles  nourricières  de  l'Etat  » ,  mot  dans  lequel  dû  a  ii 
mal  à  propos  voulu  reconnaître  un  vague  pressentiment  de  U  coltafe 
alterne. 

La  terre  cultivée  présente  elle-même  trois  divisions  ou  trois  aolts 
livrées  alternativement  à  la  production  de  deux  céréales,  et  à  iin« 
année  de  repos,  ou  plus  exactement  de  travaux  de  nettoyage  et  de  pré- 
paration. 

Il  est  aujourd'hui  de  mode  de  honnir  ce  vieux  système,  confie  le 
triste  produit  de  l'ignorance.  De  bons  esprits  en  ont  porté  uil  ja^ 
men  bien  différent  :  «  On  ne  me  soupçonnera  pas,  je  pense,  dit  M.  de 
Dombasle,  d'être  un  trop  zélé  partisan  de  ce  système  de  cvItlIfAi  G^ 
pendant  il  m'est  impossible  de  dissimuler  qu'il  tue  §efàble  parittlt* 
ment  approprié  aux  circonstances  de  l'époque  pouf  laqtielle  il  à  été 
conçu,  époque  à  laquelle  Tagriciilture  ne  pouvait  s'exercer  que  Mf 


CONSIDÉRATIONS  SlîK  Lfc  MI^TaVAGE.  iîî 

Un  petit  notnbrô  de  plantes,  prises  dan^  la  famille  des  céréales.  Si  Ton 
c6nsidère  reitréme  simplicité  de  ce  système,  l'harmonie  avec  laquelle 
tontes  les  parties  qui  le  composent  se  lient  entre  elles,  l'égale  répar^ 
tition  qu'il  oflre,  sur  toutes  les  parties  de  Tannée,  des  travaux  qu'il 
eiige;  la  facilité  avec  laquelle  il  s'applique  aux  sols  de  toutes  na- 
tures, placés  sous  des  climats  très-variés,  on  jugera  peut-être  qu'il 
eAt  été  impossible  alors  d'imaginer  une  solution  plus  complète  du 
problème  suivant  :  Trouver  le  système  de  culture  le  plus  convenable 
pour  fournir  les  objets  indispensables  de  consommation  à  une  nation 
pauvre,  peu  avancée  dans  la  civilisation  et  peu  peuplée,  quoique  déjà 
trop  nombreuse  pour  que  le  système  pastoral  puisse  suf6re  à  sa  sub^ 
sistance  ;  le  système  qui  exige  le  moins  de  main-d'œuvre  possible, 
qui  poisse  le  plus  facilement  être  mis  en  pratique  par  des  hommes 
nunquant  d'instruction  et  d'avances  pécuniaires. 

«C'était  bien  là,  sans  doute,  les  données  du  problème  dans  les  cir- 
constances dans  lesquelles  se  trouvaient  les  nations  de  l'Europe  à  Té^ 
poqoe  du  moyen  Age  et  encore  longtemps  après.  Considéré  sous  ce 
point  de  vue,  on  trouvera  que  l'assolement  triennal  avec  jachère  et 
vaine  pAtare,  malgré  des  défauts  graves,  mais  inévitables,  était  vrai'- 
ment  une  admirable  conception,  n 

Le  caractère  le  plus  saillant  du  système  triennal,  c'eit  Vimmobiliii. 
Il  est  aujourd'hui  ce  qu'il  a  été  de  tous  temps;  par  là,  il  se  prête 
merveilleasement  au  mélayage,  parce  qu'il  se  maintient  sur  un  tré^ 
sor  d'observations  et  d'expériences  qui  remontent  à  la  nuit  des  teitaps, 
et  que  les  générations  se  transmettent  sous  le  nom  de  routine.  (Routiriê, 
d^roia,  roue,  laquelle  une  fois  montée,  tourne  toute  èeiile.) 

Mais  quelque  vénérable  que  soit  cette  antique  culture  que  nos  pèfés 
notts  ont  transthise,  il  ne  faut  pas  se  dissimuler  qu'elle  a  fait  ëôn 
temps  et  touche  à  son  terme.  Dans  ses  bornes  étroites,  dans  son  homo- 
généité, elle  est  impuissante  A  alimenter  l'industrie  moderne  de  cette 
abondance  et  de  cette  variété  de  matières  premières  dont  ie  besoin 
s'accroît  sans  cesse.  Elle  est  même  incapable  d'assurer  la  subsistatiee 
d'une  population  nombreuse,  parce  qu'elle  exclut  un  grand  nombre 
de  produits  animaux  et  végétaux,  et  que  la  variété  des  produits  est 
le  seul  obstacle  que  nous  puissions  opposer  à  l'inconstance  des  sai- 
mis. 

Aussi,  je  le  répète,  une  révolution  agricole  se  prépare  de  nos  jours, 
c'est-à-dire  qu'elle  s'élatiore  dans  le  corps  !îOf*ial,  comme  toutes  les 
tévoitttions,  au  moment  ou  elle  deïîetit  nécensairc.  Celle  révolution, 
c'est  l'avènement  de  la  cuflure  ûtteme. 

De  même  que  l'im mobilité,  rhomogénéité  mni  les  raractères  du 
itstème  triennal,  la  wofci/iW,  h  variété  mni  les  trail**  dî?tînrlifsde  la 
culture  alterne. 

Dans  ce  système,  te  pàiuragi\  le  paraiurs,  el  même  Ws  prairies 
permanentes  disparaissent.  La  ^iiperfieip  enlièrw  des  héritages,  rha- 


St8  JOURNAL  D£$  ECONOMISTES. 

cun  divisé  en  un  nombre  très-varié  de  soles,  est  assujettie  h  raction 
de  la  charrue.  L'infinie  diversité  des  besoins  sociaux,  manifestés  par 
le  cours  des  denrées^  détermine  la  production  de  chacune  des  soles  qui 
entrent  dans  la  rotation  ;  et  le  chef  de  l'exploitation  a  le  soin  de  main- 
tenir au  sein  de  cette  confusion  apparente  Tordre  indiqué  par  les  lois 
de  l'assolement,  faisant  succéder  sans  interruption  et  sans  intervalle 
les  plantes  qui  fertilisent  le  sol  k  celles  qui  l'épuisent,  les  végétaux 
propres  à  la  nourriture  des  animaux  à  ceux  qui  alimentent  Thomme, 
intercalant  à  propos  entre  eux  des  plantes  qui  permettent  de  nettoyer 
et  préparer  le  sol,  sans  avoir  recours  à  la  jachère,  enfin  ne  perdant 
jamais  de  vue  que  toutes  ces  cultures  doivent  être  combinées  de  ma— 
nière  h  ce  qu'au  terme  de  la  rotation,  le  sol  se  trouve  dans  un  état 
au  moins  stationnaire,  et  plutôt  progressif  de  prospérité  et  de  fertilité. 

Tel  est  le  système  alterne.  Je  n'ai  pas  besoin  de  faire  remarquer  ici 
combien,  par  l'abondance  et  la  variété  de  ses  produits,  il  favorise  ie 
développement  et  le  bien-être  de  l'homme. 

Une  chose  me  frappe,  c'est  l'état  d'infériorité  qui  menace  les  con- 
trées qui  s'élèveront  les  dernières  à  la  culture  alterne.  Il  est  dans  la 
nature  de  ce  système,  non-seulement  de  livrer  à  la  consommation  des 
substances  alimentaires  très-variées,  de  la  viande,  des  légumes,  des 
racines,  des  laitages,  mais  encore  d'obtenir  les  céréales  elles-mêmes 
à  un  prix  de  revient  inférieur  à  celui  auquel  la  culture  triennale  peut 
les  donner.  Cela  semble  un  paradoxe,  puisque  le  système  ancien  con- 
sacre à  cette  nature  de  production  les  deux  tiers,  et  ie  nouveau  la 
moitié  au  plus  de  la  superficie  du  terrain  cultivable. 

Mais  il  faut  remarquer  que  le  domaine  de  la  charrue  s'augmente, 
dans  la  culture  alterne,  de  tout  ce  que  la  culture  triennale  abandonne 
aux  prairies  permanentes  et  à  la  dépaissance  des  bestiaux,  de  ma- 
nière qu'au  total  les  céréales  ne  perdent  pas  en  espace. 

D'un  autre  cêté,  dans  le  système  triennal,  la  rente  afférente  au  tiers 
du  domaine  en  friche  et  les  frais  considérables  de  la  jachère  viennent 
grever  le  débit  des  comptes  des  deux  récoltes  qui  la  suivent,  ce  qui  ne 
lui  permet  de  soutenir  la  concurrence  avec  le  système  alterne  que 
parce  que  celui-ci  est  encore  limité,  en  France,  à  un  très-petit  nombre 
de  cantons. 

Enfin,  il  est  douteux  que  le  premier  maintienne  la  fertilité  du  sol 
que  le  second  augmente  indéfiniment. 

La  statistique  agricole  publiée  récemment  par  ordre  de  l'admini^ 
tration  met  ces  vérités  en  lumière  avec  l'irrésistible  éloquence  des 
chiffres.  Comparons  ici  trois  départements,  l'un  pris  dans  la  Flandre 
française,  berceau  de  la  culture  alterne;  le  second  dans  la  Touraine, 
où  la  culture  triennale  est  arrivée  u  son  plus  haut  degré  de  perfection, 
enfin  le  dernier  dans  notre  propre  n'pion. 


œNSlDÉRATlONS  SUR  LE  MÉTAYAGE.  229 

DéfMrt.  Départ.  Départ. 

daHord.  d'Indre^-Loire.  detLaadet. 

PopalalioD  par  rayriamèlre  carré.  18,074  4,971  3,114 
Prodail  par  hectare. 

Froment i0,7i  bect.  11,17  8,62 

Seigle 18,41  15,19  8,23 

Avoine 39,93  10,08  9,80 

Pommes  de  terre 169,20  101  27,79 

Légumes  secs 22,64  10,01  11,99 

Un 579,1  kilog.  423  140 

Prairies  naturelles 85,57  qt.  met.       27  17 

Prairies  arUfidelles 43,95  21  18 

Nombre  d'aoimaui. 

Espèce  bovine 226,338  92,529  62,228 

Ovine 210,834  2.Tr.793  463,628 

Chevaline 79,177  27,852  23,035 

Quoi  de  plus  signîGcatif  que  de  pareils  chiffres? 

Présentons-les  sous  une  autre  forme  pour  en  rendre  les  résultats 
plos  sensibles.  Nous  poserons  Tétat  réel  des  choses,  dans  le  départe- 
ment des  Landes,  cbmme  Tunité. 

Landetf.         Indre-et-Loire.  Nord. 

Population 1  1,59  r>,80 

Valeur  du  bétail I  1,30  6,44 

Prodait  de  chaque  hectare  en  fro- 
ment   1  1,41  â,50 

Avoine t  1,22  4,85 

En  prairies  artificielles 1  1,30  3,30 

Un 1  2,40  5,16 

Pommes  de  terre 1  3,29  6,81 

Aussi,  dans  le  département  du  Nord,  la  production  est  triple,  quand 
il  8*agit  des  deux  végétaux  qui  se  combinent  également  avec  la  cuU 
tore  alterne  et  la  culture  triennale,  comme  le  froment  et  Tavoine. 
Elle  est  quintuple,  quant  aux  plantes,  telles  que  le  trèfle,  le  lin,  la 
pomme  de  terre,  qui  ne  peuvent  trouver  une  place  convenable  dans 
I  assolement  triennal.  Le  résultat  des  deux  systèmes  se  manifeste  par 
une  population  plus  que  quintuple,  consommant  pour  une  valeur  plus 
qae  sextuple  en  viande  de  boucherie. 

Il  est  vrai  que  la  classe  des  iigriculteurs  ne  protiic  pas  seule  de  cet 
excédant  de  production  du  à  ses  iravnux  intellif;ents,  A  mesure  que 
les  frais  de  production  diminuent  rcIativcMni^nt  aiu  produits,  ofi  voit 
s'élever  le  taux  du  fermage,  et  par  conséqueul  le  prix  de  la  terre, 
en  sorte  que,  en  déGnitive,  c'est  le  propriétalrti  qui  recueille  le  fruit 
de  cette  supériorité  des  fermiers  flamands.  C'est  là  ce  qui  rétablit 
l'équilibre  entre  les  deux  cultures.  Sans  cette  sorlc  t!e  modérateur, 
il  serait  impossible  à  la  culture  triennale  de  lutter  mntre  sa  rivale, 
liaison  comprend  aisément  quelle  puissante  il  y  n  âam  cet  accrois^ 
sèment  successif  de  la  valeur  des  terres  pour  attirer  vers  le  Nord  le^ 
capitaux  qui  cherchent  à  se  placer. 

La  culture  alterne  n*a  pas  moin»  de  putb^ance  |K>ur  appétiir  1  tUa 


%^0  iOUHNAL  pliS  £U)NOIII»iVâ. 

cei  capitaux  qui  cherchent,  non  la  collocation,  mais  la  spéculation. 
Par  l'abondance  et  la  variété  des  matières  premières  qu'elle  fournit  à 
l'industrie,  aussi  bien  que  par  la  consommation  active  qui  se  mani- 
featfi  au  sein  de  populations  denses  et  riches,  elle  oiTre  au!(  (nanufao- 
turesdes  chances  infiniment  supérieures  à  celles  qu'elles  pourraient 
rencontrer  dans  les  régions  ou  une  population  rare  et  dénuée  se 
borne  à  la  production  des  céréales. 

Ainsi,  population,  consommation,  capitaux,  instruction,  industrie, 
la  culture  alUme  attire  tout  à  elle. 

Cependant,  le  métayage  n'est-il  pas  un  obstacle  invincible  à  ce  que 
les  pays  où  ce  mode  d'exploitation  est  adopté  entrent  dans  les  voies 
de  I  agriculture  moderne? 

Nous  l'avons  déjà  dit,  le  métayage  se  combine  parfaitement  avec 
la  culture  triennale,  parce  que  Tun  et  l'autre  portent  eq  eux*mèf|ieA 
II)  principe  de  Vimmobililé.  Une  action  toujoqrs  identique  n'exige  pas 
un  agent  progressif.  Sans  doute  ,  l'agrîpulture  trienpale  supppae 
une  multitude  de  connaissances;  mais  ses  procédés  étant  uniformes, 
de  telles  connaissances  ont  pu  se  fixer,  se  condenser,  pour  ainsi  dire, 
dans  une  série  de  règles  devenues  proverbiales,  et  se  transmettre 
ainsi,  et  surtout  par  l'exemple,  depuis  Tépoque  la  piqs  reculée  jus- 
qu'à nos  jours.  Le  métayer  sans  instruction,  sans  idées  générales,  en 
sait  toujours  assez  pour  faire  comme  faisaient  ses  pères;  et  la  masse  des 
observations,  qui  va  sans  cesse  grossissant  de  siècle  en  siècle,  permet 
même  quelques  perfectionnements  d*exécution  dans  la  pratique  d'en 
système  dont  Tensemble  est  immuable. 

Hais  le  caractère  essentiel  de  l'agriculture  alterne,  c'est  la  mobilité 
ou  du  moins  la  diversité.  Ici  l'assolement  p^M^  varier  d'époqqe  à  épo- 
que, selon  les  besoins  de  la  consommation,  et  doit  varier  de  canton  i 
canton,  suivant  les  exigences  du  sol.  C'est  donc  à  sa  propre  expé* 
rîence,  et  non  à  celle  de  ses  ancêtres,  que  l'agriculteur  doit  demander 
la  règle  de  ses  résolutions. 

Quand  on  supposerait  que  le  système  alterne,  so  formulant  en  un 
assolement  simple,  put  aussi,  comme  l'exploitation  pastorale  ou 
triennale,  devenir  l'objet  d'une  routine  nouvelle,  et  se  transmettre  de 
père  en  fils  aux  générations  futures  par  le  seul  véhicule  de  Pexpénence 
et  de  l'usage,  toujours  est-il  que  le  premier  ei^emple  ne  peut  être 
donné  par  la  classe  des  métayers.  Ce  n'est  pas  l'esclave  qui  conduit  au 
pâturage  les  troupeaux  du  Tartare  nomade  qui  lui  révélera  la  culture 
triennale;  ce  n'est  pas  davantage  le  métayer,  dans  lequel  s'est  incarnée 
l'expérience  antique,  qui  pourra  initier  l'agriculture  dans  sa  nouvelle 
phase. 

Trois  choses  manquent  au  métayer  pour  qu'il  puisse  devenir  l'in- 
strument d'une  telle  révolution  :  le  savoir,  le  pouvoir  et  le  vouloir, 

La  culture  alterne  exige  plus  de  connaissances  que  la  culture  trieo* 
nale  ;  elle  s'exerce  sur  un  plus  grand  nombre  de  végétaux  ,  peur 


CONSlDÉHATlO.NSi  SUR  LE  METAYAGE.  331 

chacun  desquels  il  Taut  connaître  la  préparation  des  terres,  le  mode 
d*cq$emeQceiiient,  de  culture,  de  récolle,  de  conservation.  Elle  pro- 
cède différemment  quant  à  la  confection  des  engrais.  L'éducation  des 
bestiaux  y  occupe  aussi  plus  de  place,  et  doit  s*y  appliquer  à  des  races 
plu$  perfectionnées.  Enfin,  l'art  de  tirer  parti  des  produits  animaux 
}i'y  étend  lur  une  plus  grande  échelle.  Où  veut-on  que  le  métayer  pui^ 
da  telles  connaissances?  Dans  les  livres?  Il  ne  sait  pas  lire  et  ne  parle 
mâme  pas  leur  langue.  Dans  Tesemple?  Il  n*ep  a  pas  d*autre  sous  les 
yeux  que  celui  de  la  culture  triennale.  Dans  ses  relations  avec  les 
propriétaires?  Hais  son  seul  instinct  l'avertit  que  s'ils  lui  sont  supé- 
rieiirs  sous  |e  rapport  de  Tinstruction  scientifique,  ils  sout  cepen- 
dant moins  avancés  que  lui  dans  la  connaissance  de  l'art,  du  métier. 
SdM  ^voir  faire  cette  distinction,  il  comprend,  il  devine  que  cettç 
io^truction  est  insuffisar^te  dans  la  pratique. 

Alors  même  que  le  métayer  saurait  changer  son  agriculture,  il  ne 
\e  pourrait  pas.  L'exploitation  d'un  domaine  selon  les  procédés  nou- 
veaux demande  un  accroissement  considérable  de  capital  :  Tacquisî^ 
ti^n  d'instruments  aratoires  plus  perfectionnés,  un  plus  grand  appro- 
visionnement de  semences,  une  augmentation  d'animaux  de  trait, 
l'agrandissement  et  une  meilleure  distribution  des  granges  et  des 
stables.  Qui  fournira  ce  supplément  de  capital?  Que  ce  soit  le  mattre 
QU  le  métayer,  cette  modification  dans  la  proportion  de  leur  apport  à 
l'œuvre  comniune  doit  amener  une  modification  correspondante  dans 
le  partage  des  produits.  Une  comptabilité  rigoureuse  pourrait  seule 
servir  de  base  à  une  distribution  nouvelle  et  équitable.  Cette  compta- 
bilité est  d'autant  plus  indispensable,  qu'il  est  impossible  d'apprécier 
sans  elle  le  prix  de  revient  d'unç  foule  de  produits,  particulièrement 
dç  produits  animaui,  tels  que  viande,  lait,  beurre,  fromage,  laine,  etc., 
qui  sont  cependant,  dans  la  culture  alterne,  une  branche  nécessaire 
et  importante  de  revenus.  Or,  la  tenue  des  livres  est  hors  de  portée 
de  tons  les  métayers  et  dç  la  plupart  des  propriétaires. 

Enfin«  que  le  métayer  n'ait  pas  davantage  la  volonté  d'innover, 
c'est  ce  qui  n'a  pas  besoin  de  démonstration.  Nous  entendons  assez 
souvent  les  agronomes,  et  surtout  les  agronomanes,  se  lamenter  sur 
U  répugnance,  la  force  d'inertie  que  rencontrent  parmi  les  métayers 
l^urs  projets  d'améliorations.  Ce  qu'on  ne  remarque  pas  assez,  c'est 
Tutilité,  je  dirai  même  la  nécessité  d'une  telle  résistance.  L'attache- 
iqent  aux  anciens  usages  que  la  nature  a  enfoncé  si  avant  dans  le 
GfBur  de  cette  classe  est  la  seule  garantie  que  nous  ayons  contre  les  in- 
novations inconsidérées.  Sans  lui,  des  changements  aussitôt  acceptés 
que  conçus  ne  pourraient  manquer  de  compromettre  la  source  même 
des  subsistances.  Et  n'est-il  pas  heureux  que  le  vouloir  fasse  défaut, 
là  ou  font  défaut,  ainsi  que  nous  venons  de  le  démontrer,  le  savoir 
et  le  pouvoir  ? 

Tels  sont  les  motifs  qui,  k  une  aiftre  époque,  m'a\aient  fait  m'éle- 


382  JOUUNAL  DES  ECONOMISTES. 

ver  contre  le  métayage,  et  Ton  voit  par  ce  qui  précède  que  je  cootinae 
è  le  considérer,  du  moins  dans  son  organisation  actuelle,  comme  in- 
compatible avec  rintroduction  dans  le  pays  de  l'agriculture  perfec- 
tionnée. 

Faut-il  en  conclure  qu'il  y  a  urgence  à  lui  substituer  le  fermage  ? 
doserait  là,  il  faut  le  dire,  une  déduction  précipitée.  D'abord,  un 
pays  ne  change  pas  son  organisation,  sa  coutume,  avec  la  même  fa- 
cilité que  nous  avons  de  remplacer  un  vêtement  usé  par  un  vêtement 
nouveau.  Rien  n'est  prêt  dans  la  plupart  des  départements  pour  rece- 
voir le  fermage  en  ce  qu'il  a  surtout  d'avantageux.  La  classe  d'hommes 
entreprenants  et  éclairés  qui  devraient,  è  titre  de  fermiers ,  diriger 
les  exploitations,  n'existe  pas  sur  notre  sol,  et  la  distribution  des  terres 
en  domaines  d'une  étendue  fort  restreinte  n'est  pas  propre  èles  y  atti- 
rer. Les  agents  immédiats  du  travail  agricole,  ou  la  race  des  jour- 
naliers, n'existe  pas  davantage,  et  il  est  au  moins  douteux  que  son 
avènement  dans  le  pays  soit  désirable.  Enfin,  l'usage  où  sont  les  pro- 
priétaires de  recevoir  la  rente  de  leurs  terres  en  nature  a  fait  prendre 
des  dispositions  qui  ne  sauraient  changer,  sans  bouleverser  toutes  les 
relations  qui  constituent,  à  proprement  parler,  la  vie  sociale  d'une 
contrée. 

Alors  donc  qu'il  serait  démontré  qu'au  point  de  vue  agricole  le  fer- 
mage est  supérieur  au  métayage,  ce  serait  une  véritable  utopie  que 
de  le  présenter  au  pays  comme  l'échelon  indispensable  pour  s'élever 
è  la  culture  alterne. 

Mais  si  le  métayage,  plus  stationnaire  par  sa  nature  que  le  fer- 
mage, lui  est  inférieur  au  point  de  vue  de  l'art;  si  cette  infériorité 
devient  plus  sensible  encore  à  ces  époques  critiques  où  une  modiBca- 
tion  profonde,  et  l'on  peut  dire  une  grande  révolution  dans  les  pro- 
cédés agricoles,  réclame  l'intervention  de  l'intelligence  et  des  capi- 
taux, il  faut  se  demander  aussi  si  cette  infériorité  existe  sous  d'autres 
rapports,  et  principalement  sous  le  rapport  social,  qui  est  de  beaucoup 
le  plus  important.  Le  métayage  et  le  fermage  se  combinent  très-diver- 
sement avec  les  lois  de  la  population  et  avec  celles  qui  président,  è  la 
distribution  des  richesses.  En  admettant  que  le  fermage  crée  plus  de 
produits,  il  reste  è  savoir  s'il  les  distribue  d'une  manière  aussi  équi- 
table entre  tous  ceux  qui  y  ont  concouru,  et  s'il  oppose  un  frein  aussi 
puissant  i  l'accroissement  désordonné  de  la  population,  ce  qui  est 
considéré  par  tous  les  économistes  et  les  hommes  d'Etat  comme  le 
plus  grand  fléau  qui  puisse  affliger  l'humanité,  puisqu'il  implique  è 
lui  seul  tous  les  autres. 

C'est  avec  répugnance  que  j'aborde  ces  graves  questions.  Cependant 
elles  ont  un  intérêt  si  puissant,  particulièrement  pour  notre  Midi,  que 
je  me  vois  forcé  de  réclamer  un  moment  d'attention.  Comment  pour- 
rais-jc,  d'ailleurs,  proposer  la  fondation  d'une  école  de  métayage, 
après  avoir  montré  celte  organisation  sous  son  aspect  le  plus  défavo- 


œNSIDERATlONS  SUR  LE  METAYAGE.  233 

rable,  si  je  ne  l'envisageais  pas  aussi  en  ce  qu'elle  a  de  bon,  d'utile  et 
d'avantageux  au  bien-être  des  populations  au  sein  desquelles  elle  a 


Les  produits  agricoles  se  partagent  entre  trois  classes  de  personnes 
dans  les  pays  de  ferme  :  le  propriétaire,  le  fermier  et  les  manouvriers. 

Les  proportions  de  ce  partage  sont  loin  de  présenter  un  caractère 
it  perpétuité.  A  mesure  qu'une  exploitation  intelligente  parvient  à 
améliorer  le  sol  et  à  augmenter  les  produits,  le  propriétaire,  profitant 
de  la  concurrence  des  fermiers,  élève,  à  chaque  renouvellement  de  bail, 
la  rente  de  la  terre,  en  sorte  que  l'accroissement  de  la  richesse  ne  pro- 
fite au  fermier  que  temporairement,  et  dans  l'intervalle  d'un  renou-- 
Tellement  à  l'autre  ;  en  définitive,  c'est  dans  la  caisse  du  propriétaire 
oisif,  de  celui  qui  n'a  contribué  en  rien  au  progrès,  que  les  résultats 
du  progrès  viennent  se  réaliser.  La  condition  du  fermier  demeure  sta- 
tioDnaire,  si  même  elle  n'empire  pas  par  l'effet  d'une  concurrence  exa- 
gérée. On  dira,  sans  doute,  qu'il  y  a  également  concurrence  de  terres 
a  affermer.  Mais  il  est  sensible  que  le  nombre  des  domaines  est  limité, 
tandis  que  le  nombre  des  hommes  qui  peuvent  se  placer  à  la  tête 
d'une  exploitation  doit  s'accrottre  sans  cesse  à  mesure  que  les  lumiè- 
res se  répandent  et  que  les  capitaux  se  multiplient. 

Cette  inégalité  dans  la  répartition  de  tous  les  produits  qui  sont  le 
frait  de  l'amélioration  successive  du  sol  et  des  progrès  des  procédés 
de  l'art,  est  plus  désavantageuse  encore  à  la  classe  des  manouvriers. 

La  concurrence  réduit  naturellement  le  salaire  à  ce  qui  est  néces- 
saire pour  entretenir  la  vie  de  l'ouvrier.  Cela  est  vrai  en  agriculture, 
eommedans  les  manufactures.  Qu'une  filature  bien  dirigée  parvienne 
i  donner  de  meilleurs  résultats,  il  ne  s'ensuit  nullement  accroisse- 
ment dans  le  salaire  de  l'ouvrier.  Si  l'amélioration  est  un  fait  isolé,  elle 
profite  à  l'entrepreneur  ;  si  elle  est  commune  à  toutes  les  filatures,  elle 
tourne  au  profit  du  consommateur.  Quant  an  salaire ,  il  n'en  est 
pas  altéré.  L'entrepreneur,  en  effet,  ne  le  règle  pas  selon  ses  profits, 
mais  suivant  le  taux  auquel  la  concurrence  lui  livre  les  bras  ;  et  si  le 
pays  les  lui  offre  à  un  franc  par  jour,  ses  profits  auront  beau  s'accrot- 
tre, ils  ne  le  détermineront  pas  à  donner  bénévolement  deux  francs. 

Les  choses  se  passent  de  même  dans  les  pays  de  ferme.  Il  y  a  même 
ane  raison  de  plus  pour  que  la  condition  des  manouvriers  ne  s'y  amé- 
liore pas  avec  le  progrès  de  la  culture.  Cette  raison,  c'est  que  tout  l'ex- 
cédant de  richesse  produite  passant  au  propriétaire,  le  fermier  n'est 
pas  placé  dans  une  condition  meilleure,  quoique  la  ferme  soit  bien 
phis  productive.  Economiser  sur  les  frais  de  production  est  pour  lui 
ane  obligation  qui  ne  se  ralentit  jamais,  et  la  première,  la  principale, 
comme  la  plus  notable  des  économies,  c'est  de  diminuer,  autant  que 
possible,  la  main-d'œuvre,  et  de  ne  payer  celle  qu'il  ne  peut  épargner 
qu'au  taux  le  plus  bas  auquel  la  concurrence  des  journaliers  lui  permet 
de  descendre. 


382  JOUKXAL  DES  ECONOMISTES. 

ver  contre  le  métayage,  et  Ton  voit  par  ce  qui  précède  que  je  cootiiiue 
è  le  considérer,  du  moins  dans  son  organisation  actuelle,  comme  in- 
compatible avec  l'introduction  dans  le  pays  de  l'agriculture  perfec- 
tionnée. 

Faut-il  en  conclure  qu'il  y  a  urgence  à  lui  substituer  le  fermage  ? 
doserait  là,  il  faut  le  dire,  une  déduction  précipitée.  D'abord,  un 
pays  ne  change  pas  son  organisation,  sa  coutume,  avec  la  même  fa- 
cilité que  nous  avons  de  remplacer  un  vêtement  usé  par  un  vêtement 
nouveau.  Rien  n'est  prêt  dans  la  plupart  des  départements  pour  rece- 
voir le  fermage  en  ce  qu'il  a  surtout  d'avantageux.  La  classe  d'hommes 
entreprenants  et  éclairés  qui  devraient,  à  titre  de  fermiers ,  diriger 
les  exploitations,  n'existe  pas  sur  notre  sol,  et  la  distribution  des  terres 
en  domaines  d'une  étendue  fort  restreinte  n'est  pas  propre  èles  y  atti- 
rer. Les  agents  immédiats  du  travail  agricole,  ou  la  race  des  jour- 
naliers, n'existe  pas  davantage,  et  il  est  au  moins  douteux  que  son 
avènement  dans  le  pays  soit  désirable.  Enfin,  l'usage  où  sont  les  pro- 
priétaires de  recevoir  la  rente  de  leurs  terres  en  nature  a  fait  prendre 
des  dispositions  qui  ne  sauraient  changer,  sans  bouleverser  toutes  les 
relations  qui  constituent,  à  proprement  parler,  la  vie  sociale  d'une 
contrée. 

Alors  donc  qu'il  serait  démontré  qu'au  point  de  vue  agricole  le  fer- 
mage est  supérieur  au  métayage,  ce  serait  une  véritable  utopie  que 
de  le  présenter  au  pays  comme  l'échelon  indispensable  pour  s'élever 
à  la  culture  alterne. 

Mais  si  le  métayage,  plus  stationnaire  par  sa  nature  que  le  fer- 
mage, lui  est  inférieur  au  point  de  vue  de  l'art;  si  cette  infériorité 
devient  plus  sensible  encore  à  ces  époques  critiques  où  une  modiBca- 
tion  profonde,  et  l'on  peut  dire  une  grande  révolution  dans  les  pro- 
cédés agricoles,  réclame  l'intervention  de  l'intelligence  et  des  capi- 
taux, il  faut  se  demander  aussi  si  cette  infériorité  existe  sous  d'autres 
rapports,  et  principalement  sous  le  rapport  social,  qui  est  de  beaucoup 
le  plus  important.  Le  métayage  et  le  Fermage  se  combinent  très-diver- 
sement avec  les  lois  de  la  population  et  avec  celles  qui  président,  è  la 
distribution  des  richesses.  En  admettant  que  le  fermage  crée  plus  de 
produits,  il  reste  è  savoir  s'il  les  distribue  d'une  manière  aussi  équi- 
table entre  tous  ceux  qui  y  ont  concouru,  et  s'il  oppose  un  frein  aussi 
puissant  i  l'accroissement  désordonné  de  la  population,  ce  qui  est 
considéré  par  tous  les  économistes  et  les  hommes  d'Etat  comme  le 
plus  grand  fléau  qui  puisse  affliger  l'humanité,  puisqu'il  implique  è 
lui  seul  tous  les  autres. 

C'est  avec  répugnance  que  j'aborde  ces  graves  questions.  Cependant 
elles  ont  un  intérêt  si  puissant,  particulièrement  pour  notre  Midi,  que 
je  me  vois  forcé  de  réclamer  un  moment  d'attention.  Comment  pour- 
rais-jc,  d'ailleurs,  proposer  la  fondation  d'une  école  de  métayage, 
après  avoir  montré  cette  organisation  sous  son  aspect  le  plus  défavo- 


œNSIDÉRATlONS  SUR  LE  MÉTAYAGE.  233 

rable,  si  je  ne  Tenvisageais  pas  aussi  en  ce  qu'elle  a  de  bon,  d'utile  et 
d'avantageux  au  bien-être  des  populations  au  sein  desquelles  elle  a 
prévalu? 

Les  produits  agricoles  se  partagent  entre  trois  classes  de  personnes 
dans  les  pays  de  ferme  :  le  propriétaire,  le  fermier  et  les  manouvriers. 

Les  proportions  de  ce  partage  sont  loin  de  présenter  un  caractère 
de  perpétuité.  A  mesure  qu'une  exploitation  intelligente  parvient  à 
améliorer  le  sol  et  à  augmenter  les  produits,  le  propriétaire,  profitant 
de  la  concurrence  des  fermiers,  élève,  è  chaque  renouvellement  de  bail, 
Il  rente  de  la  terre,  en  sorte  que  l'accroissement  de  la  richesse  ne  pro- 
fite au  fermier  que  temporairement,  et  dans  l'intervalle  d'un  renou- 
vellement à  l'autre  ;  en  définitive,  c'est  dans  la  caisse  du  propriétaire 
oisif,  de  celui  qui  n'a  contribué  en  rien  au  progrès,  que  les  résultats 
du  progrès  viennent  se  réaliser.  La  condition  du  fermier  demeure  sta- 
tionoaire,  si  même  elle  n'empire  pas  par  l'effet  d'une  concurrence  exa- 
gérée. On  dira,  sans  doute,  qu'il  y  a  également  concurrence  de  terres 
à  affermer.  Hais  il  est  sensible  que  le  nombre  des  domaines  est  limité, 
tandis  que  le  nombre  des  hommes  qui  peuvent  se  placer  à  la  tête 
d'une  exploitation  doit  s'accrottre  sans  cesse  à  mesure  que  les  lumiè- 
res se  répandent  et  que  les  capitaux  se  multiplient. 

Cette  inégalité  dans  la  répartition  de  tous  les  produits  qui  sont  le 
fruit  de  l'amélioration  successive  du  sol  et  des  progrès  des  procédés 
de  l'art,  est  plus  désavantageuse  encore  à  la  classe  des  manouvriers. 

La  concurrence  réduit  naturellement  le  salaire  à  ce  qui  est  néces- 
saire pour  entretenir  la  vie  de  l'ouvrier.  Cela  est  vrai  en  agriculture, 
comme  dans  les  manufactures.  Qu'une  filature  bien  dirigée  parvienne 
i  donner  de  meilleurs  résultats,  il  ne  s'ensuit  nullement  accroisse- 
ment dans  le  salaire  de  l'ouvrier.  Si  l'amélioration  est  un  fait  isolé,  elle 
profite  à  l'entrepreneur  ;  si  elle  est  commune  à  toutes  les  filatures,  elle 
tourne  au  profit  du  consommateur.  Quant  an  salaire ,  il  n'en  est 
pas  altéré.  L'entrepreneur,  en  eflet,  ne  le  règle  pas  selon  ses  profits, 
mais  suivant  le  taux  auquel  la  concurrence  lui  livre  les  bras  ;  et  si  le 
pays  les  lui  offre  à  un  franc  par  jour,  ses  profits  auront  beau  s'accrot- 
tre, ils  ne  le  détermineront  pas  à  donner  bénévolement  deux  francs. 

Les  choses  se  passent  de  même  dans  les  pays  de  ferme.  Il  y  a  même 
ane  raison  de  plus  pour  que  la  condition  des  manouvriers  ne  s'y  amé- 
liore pas  avec  le  progrès  de  la  culture.  Cette  raison,  c'est  que  tout  l'ex- 
ilant de  richesse  produite  passant  au  propriétaire,  le  fermier  n'est 
pas  placé  dans  une  condition  meilleure,  quoique  la  ferme  soit  bien 
plus  productive.  Economiser  sur  les  frais  de  production  est  pour  lui 
une  obligation  qui  ne  se  ralentit  jamais,  et  la  première,  la  principale, 
comme  la  plus  notable  des  économies,  c'est  de  diminuer,  autant  que 
possible,  la  main-d'œuvre,  et  de  ne  payer  celle  qu'il  ne  peut  épargner 
qu'an  taux  le  plus  bas  auquel  la  concurrence  des  journaliers  lui  permet 
de  descendre. 


m  JOURNAL  PEi  f^CONOMISlIii. 

Ppor  que  le  ««laire  s'amélipr^t,  il  faudrait  dpnç  é%  dra*  çhMif 
Tune,  ou  que  la  quantité  de  main-d'œuvre  dei|iafid^«*ecçr|U  progrMr 
sivement  avec  les  progrès  de  la  culture,  ou  que  la  populaligo  m^* 
vrîère  «e  restreignit  de  manière  à  limiter  l'oOre  de  I4  m^P-d^qm- 
vre,  et  en  élever  ainsi  le  taux. 

Mais,  sous  Tun  ou  Tautre  rapport,  qu  trouve  qya  cette  clesse 
est  placée  dans  les  conditions  les  plus  défavorableSf'--Quapt  i  |i  4^ 
m«iid#  de  main-d'œuvre,  elle  tend  plutôt  à  diniinper  qu'à  aPgoiMtff 
avee  les  progrès  de  la  culture,  car  ces  progrès  eqnsislept  pr^isément 
à  faire  accomplir  les  travaux  par  des  agents  mécaniques,  ptqu«n|i  le/* 
frê  des  bras,  on  ne  peut  douter  qu'elle  ne  tende  sans  çe^se  è  Mçerottre, 
car  i|  est  dans  la  nature  du  salariat  de  créer  Timprévoyançe*  etde(i|^ 
voriser  Taccroissement  désordonné  de  la  population,  C^est  ce  qw  U 
science  moderne  a  parfaitement  compris  et  démontré,  et  ce  qui  a  été 
confusément  senti  de  tout  temps,  ainsi  que  le  témoigne  ^tte  énergi- 
que expression,  prolélarial,  appliquée  k  la  classe  qui  vit  de  «aUireSi 
longtemps  avant  que  les  lois  de  la  population  fussent  soupisefi  eux  iiw 
vestigatjonsde  la  science. 

Ainsi,  en  admettant  que  le  fermage  fût  une  organisation  agricole 
plus  favorable  que  le  métayage  au  perfectionnement  de  regricoltuft 
et  à  l'accroissement  de  la  richesse,  on  ne  peut  nier  qa*i|  ne  recèle,  quant 
à  le  distribution  des  produits,  le  plus  grend  de  tous  les  inconvénients. 
Loin  d'appeler  toutes  les  classes  de  trevailleurs  au  partage  équitfbîe 
des  produits;  loin  de  les  faire  participer  toutes  aux  avantage^  des  pro- 
grès agricoles,  de  manière  à  ce  que  l'accroissement  des  riciiessai  se 
fàt  autre  chose  qu'une  augmentation  de  bien-^tre  justement  réparti, 
il  n'aboutit,  au  contraire,  qu*à  enrichir  le  richeet  à  appauvrir  I4  pauv 
vre,  éloignant  sans  cesse  Tune  de  l'autre  ces  deux  extrémités  ii  le 
chaîne  sociale,  et  créant  ainsi  cette  incommensnrable  distapee  qui  sir 
pare  l'extrême  opulence  de  Textrème  misère. 

Ce  n'est  pas  seulement  le  bien-être  qui  se  répartit  d'une  peuièra 
aussi  inégale  sous  la  toi  du  fermage,  mais  encore  l'instruction  et  Tin- 
fluence,  mèonf  en  ce  qu'elles  ne  sont  pas  le  fruit  de  la  richesse. 

Le  propriétaire  oisif,  complètement  étranger  aux  proeédés  de  l'art, 
s'éloigne  de  la  terre  qui  le  fait  vivre,  et  souvent  même  il  ne  l'a  ja- 
mais visitée.  1}  habite  les  grandes  villes,  au  centre  de  la  civilisatioa, 
des  affaires  politiques. 

Le  fermier,  à  la  vérité,  est  obligé  de  cultiver  son  intelligence,  et  de 
se  tenir  au  courant  des  progrès  de  l'art.  En  lui  se  concentrent  toutes 
les  lumières.  Hais  remarquer  que  les  résultats  positifs  de  sou  iostrue-* 
tion,  périodiquement  contisqués  par  le  propriétaire,  laissent,  à  chaque 
renouvellement,  le  fermier  dans  la  même  position.  Il  est  donc  (enné 
dans  un  cercle  qu'il  ne  peut  franchir,  et  ses  idées,  comme  son  io* 
fluence,  ne  peuvent  s'étendre  au  delà  du  méli^. 

Quant  au  journalier,  toujours  réduit  au  salaire  qui  le  fi^ik  vivre,  pMi 


œNSID^HATIONg  iUH  LE  MÉTAYAGE.  n& 

loi  îiipûrtmt  iei  procédés  de  i'artdont  il  est  an  rouage  inintelligent. 
Il  est  même  douteux  qu*oa  puisse  regarder  comme  avantageuse  pour 
lui  cette  sorte  d'instruction  subreptice  qui  lui  vient  du  dehors,  qui  ne. 
D«tt  pu  ée$à  position,  qui  ne  doit  p^s  Taméliorer,  et  qui  ne  servira 
peut-être  qu'à  lui  en  faire  apprécier  Tborreur. 

En6o  l'industrie  elle*mèmedoit  se  ressentir,  dans  le  pays  de  ferme, 
de  l'absence  permanente  des  propriétaires  et  de  leurs  familles.  Libres 
de  toute  participation  personnelle  à  l'œuvre  agricole,  ils  ont  aflaibli 
autant  que  possible  les  liens  qui  les  attachaient  au  sol,  et  ils  s'en  éloi- 
gnentsans  peine  pour  aller  consommer  au  loin  leurs  revenus.  Le  quart, 
le  tiers  peut-être  des  produits  sont  ainsi  perdus  pour  le  pays  qui  les  a 
iait  nattre,  et  le  vide  causé  par  cet  absenUisme  régulier  est  d'autant 
plus  irréparable  qu'il  ne  saurait  être  comblé  à  la  longue  par  les  efforts 
des  fermiers  et  des  journaliers,  puisque  ces  efforts  n'aboutissent,  ainsi 
que  nous  l'avons  vu,  qu'à  grossir  la  part  de  Vabseniiismê. 

Aussi  le  voyageur  qui  parcourt  les  riches  ou  plutêt  les  fertiles  con* 
tfées soumises  au  contrat  de  ferme,  a-t-il  peine  à  concilier  la  beauté 
des  cultures,  la  richesse  des  produits  avec  la  misère  du  pays;  des  ch&<- 
teaox  déserts,  des  fermes  dont  une  loi  inexorable  arrête  le  progrès, 
tt  des  amas  de  masures  où  pullule  la  race  des  journaliers;  un  anta- 
gonisme incurable  entre  les  trois  classes  que  nourrit  le  sol,  des  proprié- 
taires oui  souvent  n'ont  jamais  vu  la  terre  qui  fournit  à  leur  luxe  de 
cour,  aes  fermiers  déplorant  l'aspect  de  leurs  riches  moissons,  signe 
certain  du  surcroît  de  charges  qui  les  menace,  des  journaliers  sans 
instruction,  sans  intérêt  au  succès  de  leur  oauvre,  sans  prévoyance  et 
sans  espoir  en  un  avenir  qui  pour  eux  ne  recèle  aucun  germe  d'amé- 
lioration, telle  est  la  condition  réelle  à  laquelle  ont  été  réduitesces  con- 
trées par  le  fermage,  combinaison  trop  vantée,  parce  qu'elle  a  été 
trop  souvent  considérée  au  seul  point  de  vue  de  la  production  et  dans 
le  seul  intérêt  du  propriétaire. 

Il  semble  au  premier  coup  d*œil  qu'une  bien  légère  différence  sé- 
pàte  \e  fermage  du  métayage.  Pour  Je  loyer  de  la  terre,  l'un  paye  en 
argent  une  redevance  Bxe,  l'autre  livre  en  nature  une  redevance  pro- 
portionnelle aux  produits.  Il  est  pourtant  certain  que  de  ces  légères 
Boances  naissent  deux  ordres  sociaux  complètement  distincts: 

Le  bail  à  ferme  est  essentiellement  temporaire;  il  se  renouvelle 
tous  les  vingt-un,  tous  les  dix-huit,  quelquefois  tous  les  neuf  ans,  et 
«ême,  comme  en  Irlande,  tous  les  ans.  Pour  peu  que  le  fermier  se 
soit  enrichi,  ail  fait  ses  affaires,  le  bail  à  ferme  intervient  périodi- 
quement et  le  fait  descendre  à  sa  condition  première. 

Le  bail  à  colonie  a  un  caractère  essentiel  de  perpéluUi,  ou  du 
moins  sa  durée  dépend  entièrement  de  l'activité,  de  l'esprit  d'ordre  et 
de  la  probité  de  colon  partiaire.  Pourvu  qu'il  travaille  bien  la  terre  et 
eiécote  loyalement  les  conditions  de  son  contrat,  il  n'y  a  aucune 
raison  pour  qu'il  soit  expulsé,  et  en  aucun  cas  ses  charges  ne  sont  agt 


236  JOURNAL  DES  ÉCON  OMISTES. 

gravées.  Il  y  a  donc  une  place  pour  l'espérance  dans  le  cœur  du  mé- 
tayer. Il  pro6tera  de  chacun  de  ses  eflbrts,  chaque  goutte  de  sueur  qui 
tombe  de  son  front  aura  sa  récompense,  il  peut  montrer  les  champs 
avec  orgueil  et  con6ance  au  proprétaire,  il  n'a  pas  à  craindre  que  le 
bon  état  des  cultures  enflamme  sa  cupidité. 

Le  métayage  a  divisé  le  sol  cultivable  en  portions  égales  à  ce  qu'une 
famille  peut  exploiter.  Dans  les  pays  de  métairies,  il  n'y  a  donc  pas 
de  journaliers,  de  prolétaires.  Quiconque  met  la  main  à  l'œuvre  est 
intéressé  au  résultat.  Les  qualités  morales,  le  perfectionnement  in- 
tellectuel ne  sont  pour  personne  un  bagage  inutile  et  peut-être  fu- 
neste. Exécuter  les  travaux  avec  plus  de  sagacité,  avec  plus  de  persé- 
vérance, ce  n'est  pas  améliorer  momentanément  le  sort  d'un  fermier, 
et  en  définitive  grossir  la  fortune  du  mattre,  c'est  améliorer  sa  propre 
condition  et  celle  de  sa  famille. 

Dans  le  métayage,  la  distribution  de  la  richesse  s'opère  évidem- 
ment d'une  manière  plus  équitable.  La  famille  qui  fournit  le  capital 
et  celle  qui  fournit  la  main-d'œuvre  partagent  selon  des  proportions 
une  fois  arrêtées,  mais  immuables.  Selon  les  difficultés  de  la  main- 
d'œuvre,  sa  part  est  de  moitié,  des  deux  tiers,  des  trois  cinquièmes  et 
souvent  des  trois  quarts.  C'est  la  véritable  association  du  capital  et  du 
travail  tant  cherchée  par  les  utopistes  de  notre  siècle.  Une  fois  la  part 
du  travail  convenue,  il  ne  reste  à  celui-ci  qu'à  agir,  à  se  multiplier,  à 
se  perfectionner,  sa  récompense  lui  est  toujours  assurée. 

Sous  le  rapport  de  la  population,  les  pays  de  métairies  paraissent 
être  dans  des  conditions  très-favorables. 

On  s'est  beaucoup  récrié  dans  ces  derniers  temps  contre  les  doctri- 
nes de  Malthus.  On  dirait  que  ce  célèbre  économiste  a  imposée  l'hu- 
manité les  loisqu'il  n'a  faitque  constater.  Autant  vaudrait  s'en  prendre 
à  Newton  d'avoir  exposé  les  lois  de  la  gravitation  parce  que  c'est  en 
vertu  de  ces  lois  que  nous  sommes  blessés  par  la  chute  des  corps,  ou 
par  notre  propre  chute. 

Le  fait  est  que  l'exubérance  de  la  population  a  toujours  été  et  sera 
toujours  le  plus  grand  fléau  de  l'humanité,  parce  qu'il  implique  tous 
les  autres. 

Un  fait  également  bien  constaté,  c'est  que  la  tendance  à  une 
multiplication  désordonnée  se  manifeste  principalement  au  sein  de  cette 
classe  d'hommes  qui  vit  de  salaires.  Cette  prévoyance  qui  retarde  les 
mariages  a  sur  elle  peu  d'empire,  parce  que  les  maux  qui  résultent  de 
l'excès  de  concurrence  ne  lui  apparaissent  que  très-confusément  et 
dans  un  lointain  en  apparence  peu  redoutable. 

C'est  donc  la  circonstance  la  plus  favorable  pour  un  pays  d'être  or- 
ganisé de  manière  à  exclure  le  salariat.  Dans  les  pays  de  métairies,  les 
mariages  sont  déterminés  principalement  par  les  besoins  de  la  culture  ; 
ils  se  multiplient  quand,  par  quelque  circonstance,  les  métairies 
ofi^rent  des  vides  nuisibles  aux  travaux  ;  ils  se  ralentissent  quand  les 


CONSIDERATIONS  SUR  LE  MÉTAYAGE.  28? 

places  sont  remplies.  Ici,  un  état  de  choses  facile  à  constater,  savoir, 
le  rapport  entre  retendue  du  domaine  et  le  nombre  des  bras,  opère 
comme  la  prévoyance  et  plus  sûrement  qu'elle.  Aussi  voyons-nous  que 
si  aucune  circonstance  n'intervient  pour  ouvrir  des  débouchés  à  une 
p(q>ulation  surnuméraire,  elle  demeure  stationnaire.  Nos  départe- 
ments méridionaux  en  sont  la  preuve. 

Ed  est-il  de  même  dans  les  pays  de  ferme?  L'Angleterre  et  l'Irlande 
sont  là  pour  nous  répondre.  Ou  ne  sait  ce  qui  croit  avec  le  plus  de  ra* 
pidité  de  l'autre  cAté  de  la  Manche,  la  production,  la  population  ou  le 
paupérisme.  Or,  la  simultanéité  de  ce  triple  développement  sémble.au 

G-emier  coup  d'œil  inconciliable.  Une  population  croissante  s'explique 
en  par  une  production  progressive  et  réciproquement;  mais  ce  sur- 
croit de  misère  est  un  phénomène  qui  semble  contradictoire  aux  deux 
autres;  car,  d'une  part,  comment  la  surabondance  des  produits  n'a- 
mène-t-elle  pas  le  bien-être  des  producteurs,  et  de  l'autre,  comment 
le  paupérisme  ne  restreint-il  pas  la  population?  Ces  apparentes  ano- 
malies s'expliquent  par  le  salariat,  que  les  manufactures  et  l'agricul* 
ture  développent  à  l'envi  dans  les  Iles-Britanniques.  Le  salariat 
détermine  une  inégale  répartition  des  produits,  ainsi  s'explique  l'ac- 
croissement simultané  de  la  richesse  et  de  la  misère.  Il  neutralise  la 
prévoyance  à  l'égard  du  mariage,  ainsi  s'explique  le  développement 
simultané  de  la  population  et  du  paupérisme. 

Est-ce  là  un  résultat  que  la  philanthropie  puisse  désirer?  Une  exu- 
bérance désordonnée  de  cette  partie  de  la  population  qui  vit  sur  la 
précaire  ressource  des  salaires,  ressource  que  tant  de  causes  viennent 
sans  cesse  altérer  et  déranger;  une  concurrence  de  plus  en  plus  active 
dans  l'offre  des  bras;  une  baisse  relative  et  constante  dans  la  valeur 
des  salaires,  jusqu*à  ce  que  l'ouvrier  se  réduise,  comme  en  Irlande,  à 
vivre  de  quelques  pommes  de  terre  dérobées  à  l'auge  des  pourceaux, 
est-ce  là  le  but  définitif  de  Thumanité  ? 

Heureuses  donc  les  contrées  au  sein  desquelles  la  plus  importante,  la 
plus  générale  de  toutes  les  industries,  celle  qui  occupe  l'immense  ma- 
jorité des  travailleurs,  est  fondée  sur  une  organisation  qui  exclut  le 
salariat.  Gardons-nous  de  toucher  au  métayage,  à  cette  association  du 
travail  et  du  capital,  qui  ferme  la  porte  aux  deux  plus  terribles  fléaux 
de  l'humanité  :  l'exubérance  de  la  population  et  le  paupérisme. 

Sous  le  rapport  moral,  le  métayage  offre  encore  d'incontestables 
avantages.  La  communauté  d'intérêts  qu'il  établit  entre  les  proprié- 
taires et  les  métayers,  la  force  avec  laquelle  il  les  pousse  vers  un 
même  but  par  des  routes  parallèles,  ne  laissent  point  se  produire  ces 
sentiments  de  défiance  et  d'envie,  cette  sourde  irritation  qui  travaille 
la  classe  ouvrière  salariée,  et  qui  se  manifeste  de  temps  en  temps  par 
les  terribles  explosions  de  l'émeute,  du  rébeccaïsme,  de  l'incendia- 
risme,  symptômes  divers  d'une  même  souffrance.  Dans  les  contrées 
où  le  métayage  domine,  il  y  a,  sans  doute,  différence  de  degrés  entre 


un  JOUMNAL  DK9  ÉCONOMUTSS. 

les  fortodes,  mais  communaiitéde  chances  et  de  pert^livea.  Le  mi* 
tayer  gagne  ou  perd  par  les  mêmes  causes  qui  enrichisèent  le  matUrt 
ou  l'appauvrissent.  Tous  deui  sont  intéressés  à  s'entendre,  A  se  concer- 
ter pour  traverser,  en  s'entr'aidant,  les  jours  mauvais^  et  pour  consa^ 
erer  en  améliorations  le  superflu  des  années  Tavorables.  Il  s'établit  des 
relations  de  tous  les  jours,  presque  des  liens  de  parenté  entre  la  fa-^ 
mille  du  propriétaire  et  celle  du  métayer.  Le  maître  aime  à  s'instruire 
de  la  position  de  ses  colons;  il  intervient,  par  ses  conseils,  dans  l%s 
projets  de  mariage  ;  il  les  accélère  ou  les  retarde  selon  les  néceasitis 
do.  travail,  ou,  ce  qui  revient  au  même,  selon  l'intérêt  social.  Il  tient 
compte  de  la  bonne  renommée  quand  il  s'agit  d'introduire  dans  son 
domaine  un  nouveau  travailleur  destiné  à  devenir  chef  de  colonie , 
ouvrant  ainsi  aux  familles  les  mieux  famées  des  chances  supérieures 
d'accroissement  et  de  propagation.  Quand  le  métayer  vient  portera 
son  propriétaire  la  poule  de  vendange  ou  les  œufs  de  Pâques,  leur  en- 
tretien est  cordial  et  affectueux.  Ils  n*ont  point  à  se  soupçonner  réci- 
proquement de  sinistres  arrière-pensées ,  et  le  colon  peut  se  oon- 
plaire  à  vanter  la  beauté  des  récoltes,  la  fertilité  du  sol,  sans  craindre 
d'enflammer  la  cupidité  du  mattre  et  de  lui  suggérer  la  funeste  pen* 
sée  d'un  changement  dans  les  clauses  de  leur  contrat.  J'ai  va  on 
propriétaire  inviter  ses  métayers  au  premier  de  l'an,  suivant  un  «sage 
antique,  et  voir  sa  table  couronnée  de  cent  vingt  chefs  de  colonie  \ 

Je  n'ai  pas  Toyagé  ;  je  n'ai  pas  été  à  même  de  comparer  les  pays  de 
fermes  à  ceux  de  métairies;  mais  il  me  semble  que  le  raisonnement  suffit 
pour  montrer  qu'ils  doivent  présenter  un  aspect  bien  différent.  Dans 
les  uns,  quelques  chAteaux  délabrés  que  VabsenUistne  laisse  silencîeni 
et  vides,  des  fermes  placées  à  de  grandes  distances  et  oà  l'instroetioA 
et  l'aisance  ne  peuvent  franchir  la  barrière  de  fer  imposée  par  le  con- 
trat de  fermage;  des  bourgades  exclusivement  habitées  par  des  manon- 
vriers,  et  où  s'étalent,  sans  doute,  la  misère,  la  malpropreté,  Timprè- 
vayance,  le  défaut  de  culture  qui  sont  le  triste  cortège  du  prolétariat. 
Oe  n'est  pas  là  la  froide  physionomie  que  le  métayage  imprime  à  nos 
campagnes.  La  division  du  territoire  en  petits  domaines  y  multiplie 
les  maisons,  les  jardins,  les  bouquets  d'arbres,  les  prés^  les  champs, 
les  vignes,  les  taillis,  et  répand  sur  tout  le  paysage  l'attrait  de  la 
variété. 

La  conclusion  qui  ressort  de  tout  ce  qui  précède,  c'est  qoe  le  fer- 


*  M.  de  Sismondi,  dans  ses  Nouveaux  principes  d'économie  poUlique  (1S87,  tome  I,  ] 
ISO),  a  aussi  reconnu  celle  propriété  au  roélayage  quand  la  même  famille  se  maiuUent 
sur  le  domaine.  Mais  il  a  signalé  Taccroissement  eicessif  de  population  qui  pouvait  ré- 
sttller  du  bon  plaiMr  du  maître  toujours  disposé  à  offrir  sa  terre  tut  atoonds  fila  fini»  dé- 
siraut  se  marier,  acceptent  des  diminutions  sur  les  conditions  de  la  métairie,  et  arriveet, 
comme  les  paysans  des  ri?ières  de  Gènes .  de  la  république  de  Lucques  et  de  quelque» 
provinces  de  Naples,  à  se  contenter  du  Hêrs  des  récoltes  au  lieu  de  ta  moitié.  {NùféOtt 

iChêf.) 


CONSIDÉhAtlONS  SlJll  LK  METAYAGE.  n% 

mage  est  plus  favorable  à  la  productioD,  et  le  métayage  è  la  distribu- 
tion ie  la  richesse.  L'un  parait  supérieur  sous  le  rapport  purement 
agricole.  L'autre  paraît  avoir  des  avantages  incontestables  au  point  de 
vue  social.  Si  donc  il  était  possible  de  répandre  une  instruction  vraie 
et  solide  dans  la  classe  métayère;  si  l'on  pouvait  faire  franchir  au  mé- 
tayage la  barrière  qui  sépare  le  système  triennal  et  le  système  al- 
terne, il  ne  me  parait  pas  douteux  qu'on  ne  vit  bientôt  les  contrées  où 
cette  organisation  a  prévalu  égaler,  sous  le  rapport  de  l'art^  lés  pftys 
de  fermes,  sans  présenter  comme  ceux-ci  le  triple  fléau  de  l'absen- 
téisme quant  au  propriétaire,  d'un  état  fatalement  stationnaire  en  ce 
qui  concerne  le  fermier,  et  du  prolétariat  pour  le  lot  de  l'ouvrier  des 
campagnes. 

FRÉDÉRIC  BASTIAT. 


240  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

VOTE 

DO 

CONSEIL  GÉNÉRAL  DU  COMMERCE 

SUR  LA  QUESTION  DES  MONNAIES. 


Dans  le  dernier  article  que  nous  nvoDS  consacré  aax  travaux  des 
trois  Conseils,  nous  avons  rendu  compte  des  séances  générales  dans 
lesquelles  les  trois  Conseils  réunis  ont  discuté  en  commun  les  quatre 
questions  posées  par  le  ministre  sur  les  fers  propres  h  la  construction 
des  navires,  sur  les  fers  destinés  à  la  fabrication  de  Tacier,  sur  le 
crédit  agricole  et  sur  un  projet  de  caisses  de  retraite  pour  les  ou- 
vriers \  Il  nous  reste  maintenant  à  faire  connaître  les  votes  et  les 
vœux  exprimés  par  chaque  Conseil  séparément,  et  à  signalera  nos  lec- 
teurs les  discussions  particulières  ou  les  travaux  des  Commissions  qui 
ont  présenté  un  véritable  intérêt. 

Au  nombre  de  ces  questions,  et  en  première  ligne,  se  présente  la 
question  des  monnaies,  dont  le  Conseil  supérieur  du  commerce  a  été 
saisi  par  diverses  propositions  émanées  des  Chambres  de  commerce. 
Outre  que  tout  ce  qui  se  rapporte  à  la  monnaie  présente  une  grande 
importance  économique,  nous  avons  trouvé  que  c'était  peut-être 
la  question  qui  avait  été  le  plus  complètement  élucidée  dans  cette 
dernière  session,  grâce  aux  lumières  des  divers  membres  de  la  Com- 
mission *,  gr&ce  surtout  à  la  science  de  notre  honorable  collabora- 
teur, M.  Horace  Say,  qui  en  a  été  le  rapporteur.  On  trouve,  en  effets 
dans  le  travail  de  M.  Horace  Say,  le  sentiment  de  cette  pratique 
éclairée  qui  donne  à  son  opinion,  en  pareille  matière,  une  hante 
importance. 

On  se  rappelle  qu'un  projet  de  loi  constitutif  du  système  de  fabri- 
cation et  de  refonte  des  monnaies  de  billon  et  de  cuivre  et  de 
quelques  pièces  d'argent,  fut  rejeté  pai*  la  Chambre  en  ISii,  et 
qu'une  partie  seulement  de  ce  projet,  relative  à  la  refonte  des  pièces 
de  30  sous  et  des  pièces  en  billon  de  6  liards  et  de  10  centimes  à  l'N, 

*  Voyez  dans  le  Journal  des  Économistes  et  daos  les  numéros  de  décembre  et  de  jan- 
vier précédents,  les  divers  articles  consacrés  aux  questions  débattues  dans  les  séances 
générales. 

'  Composée  de  MM.   Renouard  de  Bussières,  Prat^  d'ISchtal,  Gasanave,  Devinck, . 
Schneider,  et  Horace  Say,  rapporteur. 


CONSEIL  GÉNÉRAL  DU  COMMERCE.  24 1 

a  été  reprise  et  convertie  en  loi  dans  la  session  dernière.  En  ce  mo* 
ment  même,  et  en  exécution  de  cette  loi,  toutes  les  pièces  de  billon 
sont  retirées  de  la  circulation. 

Nous  reproduisons  le  rapport  de  M.  Say,  qui  présente  avec  une 
grande  méthode  toutes  les  questions  que  l'État  actuel  de  notre 
système  monétaire  soulève,  et  dont  les  pouvoirs  publics  sont  appe* 
1^  à  trouver  la  solution. 

« Il  serait  superflu  sans  doute  d'insister   ici  sur  l'utilité 

pour  le  pays  d'une  bonne  circulation  monétaire.  Si  la  monnaie  n'est 
pas  la  mesure  des  valeurs,  elle  est  au  moins  le  terme  commun  de 
comparaison  de  toutes  les  valeurs  entre  elles  et  par  suite  l'agent 
principal  des  échanges,  l^s  qualités  qui  caractérisent  une  bonne 
monnaie  sont,  d*abord,  le  titre  régulier,  qui  s*obticnt  par  les  pro- 
cédés les  plus  perfectionnés  de  l'ariinage  des  métaux  précieux,  ensuite 
le  poids  uniforme,  et  en6n  la  bonne  fabrication  des  pièces. 

«  Tout  pays  ou  l'affinage  et  la  fabrication  des  monnaies  sont  au 
niveau  des  progrès  les  plus  récents  des  sciences,  où  les  transactions 
ordinaires  donnent  une  grande  activité  à  la  circulation,  et  qui,  en 
même  temps,  se  trouve  heureusement  placé  pour  recevoir  facilement 
par  son  commerce  extérieur  les  produits  des  mines  de  toutes  les  par- 
ties du  monde,  doit  nécessairement  devenir  le  marché  principal  du 
commerce  des  matières  d'or  ou  d'argent. 

«  En  Angleterre,  la  monnaie  d'or  est  la  seule  qui  ait  un  cours  lé- 
gal obligatoire  ;  c'est  celle  que  le  créancier  a  le  droit  d'exiger,  c'est 
celle  que  le  débiteur  peut  lui  imposer  de  recevoir.  La  monnaie  d'ar- 
gent n'y  est,  comme  la  monnaie  de  cuivre  ou  de  billon,'  qu'une  mon- 
naie d'appoint,  n'ayant  pas  une  valeur  intrinsèque  égale  à  sa  valeur 
nominale.  L'Etat  y  frappe  gratuitement  la  monnaie  d'or,  c'est-à- 
dire  qu'il  garde  à  sa  charge  les  frais  de  fabrication.  Il  fabrique  ensuite 
pour  son  propre  compte  la  monnaie  d'argent,  et,  avec  une  valeur  de 
60  schellings  d'argent,  il  frappe  66  schellings  en  pièces  de  monnaie 
qui  circulent  sur  la  foi  publique,  dans  le  pays,  mais  qui  ne  sauraient 
avoir  la  même  valeur  au  dehors.  Dans  ces  conditions,  Londres  a  pu 
devenir  un  marché  important  pour  le  lingot  d'or,  mais  non  pas  au 
même  degré  pour  celui  d'argent. 

«  En  France,  au  contraire,  le  débiteur  peut  se  libérer  valablement 
d'une  dette  en  offrant  à  son  choix  une  monnaie  d'or  ou  une  monnaie 
d'argent.  La  loi  a  donc  établi  un  rapport  nominal  constamment  le 
même  entre  ces  deux  métaux.  Cependant  le  rapport  réel  entre  la  va- 
leur des  métaux  est  non  moins  sujet  k  variation  que  celui  de  toutes 
les  autres  marchandises. — La  valeur  intrinsèque  de  la  quantité  d'or 
frappée  en  une  pièce  de  20  francs,  s'est  trouvée  plus  élevée  que  celle 
de  l'argent  métal  contenu  dans  quatre  pièces  de  cinq  francs.  L'or 
monnayé  a  par  suite  gagné  une  prime,  un  agw  sur  l'argent.  Le  débi* 

T.  XIII.—  Férrier  ihc.  17 


î4ï  JOl  HNAL  DES  ECONOMlSitS. 

teor  a  toujours  eu,  dès  lors,  avantage  à  se  libérer  au  moyen  «l'un 
payement  fait  en  monnaie  d'argent ,  et  ce  métal  est  devenu  chez  nous 
l'agent  principal  des  échanges.  C'est  en  France,  en  même  temps,  que 
les  arts  chimiques  ont  fait  le  plus  de  progrès:  l'attention  de  nos  sa- 
vants s'est  portée  sur  Taflinage  des  métaux  précieux,  et  l'on  est  par- 
venu à  constatera  une  fraction  d'un  millième  près  le  degré  de  finesse 
d'un  lingot,  c'est-à-dire  à  déterminer  par  un  essai  la  proportion 
exacte  de  métal  pur  qu'il  contient.  Les  relations  extérieures  se  sont 
étendues;  de  grandes  entreprises  de  banque  se  sont  formées,  et  toutes 
ces  circonstances  réunies  ont  fait  de  Paris  le  premier  marché  du  monde 
ponr  l'argent,  en  tant  que  métal. 

a  Le  commerce  des  matières  d'or  et  d'argent  a  donc  pris  chez  nous 
beaucoup  plus  d'importance  ;  les  métaux  bruts  y  sont  arrivés  de  tous 
les  points  du  globe  ;  l'argent  des  mines  du  Mexique  et  du  Pérou  est 
venu  en  France  comme  il  allait  autrefois  en  Espagne  ;  et  ensuite,  af- 
finé en  lingots  ou  converti  en  pièces  de  monnaies,  il  s'est  répandu  dans 
les  contrées  qui  en  réclamaient  l'usage. 

«  Bien  que  ce  commerce  se  soit  étendu  et  se  soit  régularisé,  il  est 
encore  entravé  dans  son  essor  par  deux  causes  principales;  la  pre- 
mière, le  défaut  de  garantie  qu'offre  la  méthode  suivie  par  les  es* 
sayeurs  du  commerce,  et  par  suite,  le  peu  de  sécurité  que  donne  ,quanl 
au  titre  véritable  du  lingot  qu'on  achète  ou  qu'on  expédie,  le  poîi»- 
çon  appliqué  par  eux.  La  seconde  est  dans  les  mauvaises  conséquences 
pour  les  opérations  particulières,  résultant  du  système  adopté  pour  la 
fabrication  des  monnaies.  C'est  à  ces  inconvénients  que  la  proposition 
qui  fait  particulièrement  l'objet  de  ce  rapport  a  pour  but  de  porter 
remède. 

«  On  peut  procéder  de  deux  manières  différentes  à  l'essai  des  ma- 
tières d'or  et  d'argent  ;  l'essai  par  la  coupellation^  l'essai  par  la  voie 
humide.  Le  premier,  d'une  origine  fort  ancienne,  est  aussi  le  «oiiii 
parfait  ;  il  consiste  à  opérer  sur  la  portion  de  métal  prise  an  lingot, 
par  voie  de  fusion  ;  l'autre,  beaucoup  plus  précis,  consiste  à  opérer 
sur  la  portion  du  métal  par  sa  mise  en  dissolution  dans  l'acide  ni- 
trique. 

«Ce  nouveau  procédé  a  fait  reconnaître  que,  par  l'ancien,  on  était 
conduit  inévitablement  à  poinçonner  aux  dépens  du  titre  véritable  du 
lingot,  et  cela  dans  des  proportions  plus  ou  moins  fortes,  suivant  la 
quantité  relative  d'alliage  qu'il  contenait.  L'on  n'a  pas  cependant, 
malgré  ce  grave  inconvénient,  renoncé  à  l'ancienne  méthode,  plus 
facile  et  pins  prompte  que  la  nouvelle,  et  les  essayeurs  se  sont  bornés 
à  compenser  l'erreur  que  comportait  en  lui-même  leur  proeédé,  ao 
moyen  de  tables  de  rectifications  approximatives,  dresséea  par  M.  Gajf- 
Lussac.  Noos  ne  reproduirons  ici  aucun  des  reproches  auxquels  oo  i 
pensé  qu'une  surveillance  disciplinaire  de  l'essayage  ponrrait  remé** 
dier  ;  mais  il  est  de  fait  qae  des  réclamatioiia  le  sont  aonvent  prodaitâi 


CONSEIL  GÉNÉItAL  Ul  COMMEKCfe.  241 

à  Toccasion  do  titre  des  lingots  envoyés  à  Tétranger;  des  pertes  ont 
été  supportées  sur  des  matières  présentées  au  monnayage,  et  la  con- 
fiance dans  les  poinçons  particaliers  a  été,  sinon  détruite,  au  moins 
fortement  ébranlée. 

«  Un  seul  moyen  restait  dans  cet  état  de  choses  pour  avoir  une  sé- 
curité parfaite  quant  au  titre  des  lingots  d'argent,  c'était  d'obtenir 
la  marque  et  la  garantie  du  gouvernement,  et  pour  cela,  par  consé- 
quent, de  lui  faire  donner  au  métal  In  forme  et  l'empreinte  de  pièces 
de  cinq  francs.  On  était  donc  conduit  à  faire  faire  un  monnayage  qui, 
sans  cela,  eût  été  inutile  et  dont  les  frais  devaient  en  définitive  être 
une  charge  pour  le  pays.  Lorsque  le  mé^al  d'argent  sort  converti  dans 
le  seul  but  d*avoir  un  poids  et  un  titre  certains  en  monnaie,  monnaie 
qui,  le  plus  souvent,  est  refondue  sans  avoir  circulé,  il  est  évident  que 
la  contrevaleur  expédiée  ensuite  en  France,  en  retour  de  ces  envois, 
est  cetie  du  métal  seulement^  sans  y  rien  ajouter  pour  les  frais  de  la 
fabrication. 

«  Votre  Commission,  Messieurs,  a  donc  été  amenée  à  reconnaître 
qu'il  y  aurait  une  grande  utilité  dans  l'établissement,  près  de  l'admi- 
nistration des  monnaies,  d'un  bureau  d'essai  des  matières  d'or  et  d'ar- 
gent, où  serait  apposé  un  poinçon  officiel.  L'essai  à  la  suite  duquel  le 
poinçpnfiage  serait  donné  ne  pourrait  être  simplement  approximatif, 
comme  celui  des  essayeurs  du  commerce;  il  devrait  être  fait  avec  la  plus 
grande  précision  possible,  par  conséquent  par  la  voie  humide  et  sur 
une  goutte  prise  dans  la  matière  en  fusion,  nu  moment  du  jet  dan^  la^ 
iingotière;  le  bureau  serait  donc  ouvert  en  même  temps  pour  In  fonte 
et  pour  l'essai. 

«  Le  commerce  se' porterait  volontiers  vers  un  bureau  qui  lui  pré- 
senterait toute  garantie  de  lumière  et  d'impartialité,  et  payerait  sans 
regret  les  frais  de  l'opération  ;  mais  comme  il  ne  s'agit  nullement  en 
cette  circonstance  d'établir  une  recette  fiscale,  l'usage  de  ce  bureau 
de  fonte  et  d'essai  serait  purement  facultatif. 

«  Le  commerce  des  matières  d'or  et  d'argent  trouverait  là,  il  faut 
le  remarquer,  des  motifs  de  sécurité  qui  lui  manquent  et  qui  le  tien- 
nent dans  une  position  véritablement  exceptionnelle,  puisqu'il  n'a 
pas,  dans  l'état  actuel  des  choses,  les  garanties  qui  résultent,  dans  d'au- 
bes commerces,  de  la  surveillance  de  la  police  et  de  la  vérification  des 
poids  et  mesures. 

«  La  réunion,  dont  il  avait  été  question,  de  tous  les  essayeurs  du 
commerce  en  une  corporation  soumise  à  la  surveillance  disciplinaire 
d'un  syndicat,  serait  un  remède  insuffisant  et  conduirait  probable- 
ment à  de  nouveaux  abus. 

^  c  Nous  ne  devons  pas,  toutefois,  manquer  de  vous  signaler  la  seule 
objection  un  peu  sérieuse  qu'a  pu  faire  naître  la  proposition  d'éta- 
blissement d'un  bureau  public  d'essayage.  Ou  s'est  demandé  si,  pour 
qu'il  y  aH  garantie  complète,  il  ne  faudrait  pas  qu'il  y  eût  une 


244  JOURNAL  DES  ÉœNOMlSTES. 

responsnbilit<^  réelle  de  la  part  de  PEtat,  h  raison  de  la  marque  offi-» 
eiellequi  serait  apposée  en  son  nom,  et  si,  le  cas  échéant  d'une  fauaae 
constatation  de  titre,  on  ne  devrait  pas  le  rendre  passible  de  dom- 
mages et  intérêts  qui  deviendraient  une  dépense  publique. 

«  Votre  Commission  n'a  pas  pensé  qu'il  y  eût  à  s'arrêtera  cette 
objection.  La  responsabilité  des  employés  du  bureau  d'essai  pourrait 
être  régularisée  par  assimilation  peut-être  avec  ce  qui  a  lien  dans  la 
conservation  des  hypothèques.  D'ailleurs,  Topération  de  l'essai,  par 
des  hommes  capables  et  instruits,  arrive  à  donner  une  sécurité  com- 
plète. La  régularité  du  titre  se  trouverait  fréquemment  vérifiée,  en 
outre,  par  l'apport  à  la  monnaie  de  lingots  ainsi  contrôlés  ;  et  la 
bonne  réputation  du  bureau  d'essai  s'établirait  bientôt  en  France  et 
ensuite  au  dehors. 

«  Paris  est,  comme  nous  l'avons  dit,  le  grand  marché  des  matières 
d'or  et  d'argent;  cependant  rien  ne  s'opposerait  à  ce  que  l'adminis- 
tration fit  ouvrir  de  semblables  bureaux  de  fonte  et  d'essai  dans  les 
autres  villes  où  le  besoin  s'en  ferait  sentir.  Le  bureau  de  Paris,  de 
même  que  tout  autre  qui  pourrait  être  ouvert,  existerait  indépen- 
damment du  bureau  actuel  d'essai  de  la  monnaie  qui  deviendrait 
tribunal  d'appel,  où  l'on  pourrait  recourir  au  besoin  comme  contrôle 
des  premiers  essais  constatés.  » 

L'honorable  rapporteur  a  ensuite  abordé  le  point  délicat  de  la  fa- 
brication des  monnaies. 

a  Même  alors  qu'on  aurait  remédié  aux  inconvénients  qui  poussent 
les  détenteurs  de  lingots  à  faire  frapper  des  monnaies  en  quantités  su- 
périeures aux  besoins  réels  de  la  circulation,  il  y  aura  toujours  des 
relations  constantes  et  majeures  entre  le  commerce  des  matières  d'or 
et  d'argent  et  la  fabrication.  Une  organisation  monétaire  qui  met 
cette  fabrication  dans  les  mains  d'un  entrepreneur  indépendant  peut 
conduire  et  conduit  en  eflet  à  la  création  d'un  monopole  de  fait  dans 
le  commerce  des  matières  d'or  et  d'argent,  au  préjudice  du  commerce 
en.  général  et  de  l'intérêt  public  bien  entendu. 

<f  Le  droit  de  donner  à  la  pièce  de  métal  le  caractère  de  monnaie 
légale,  en  la  marquant  d'une  empreinte,  a  toujours  été  regardé 
comme  une  attribution  du  souverain  ou  de  l'Etat,  mais  c'est  seulement 
alors  qu'on  ignorait  les  véritables  lois  économiques  qui  donnent  une 
valeur  réelle  aux  monnaies,  qu'on  n  pu  penser  qu'il  dépendait  d'un 
pouvoir  absolu  de  fixer  cette  valeur,  quel  que  fût  le  poids  plus  ou  moins 
exact,  le  titre  plus  on  moins  loyal  des  pièces  qui  sortaient  de  des- 
sous le  balancier.  Désormais,  on  comprend  que  la  valeur  positive 
des  monnaies  ne  saurait  excéder  la  valeur  intrinsèque  du  métal  qui 
les  compose  en  y  ajoutant  une  faible  et  stricte  rémunération  des  frais 
de  fabrication. 

«  Chez  nous,  l'Etat  est  propriélaire  des  hôtels  des  monnaies,  il 
fournit  les  coins  ;  il  se  réserve  do  juger  la  f^ibrication  ;    mais  il  aban- 


CONSEIL  GÉNÉBAL  DU  COMMERCE.  24à 

donne  cette  fabrication  à  un  entrepreneur  particulier.  Cet  entrepre- 
neur a  droit  de  retenir,  pour  prix  de  la  Taçon,  1  pour  100  sur  la 
faleur  du  lingot  d'argent;  ainsi,  pour  un  kilogramme  d'argent  à 
neuf  cent  millièmes  valant  200  francs,  il  rend  en  pièces  frappées 
seulement  une  valeur  de  198  francs.  Lorsqu'un  lingot  est  apporté  à 
l'entrepreneur,  il  doit  délivrer  un  bon  de  monnaie  qui  peut  circuler 
comme  un  billet  de  banque  et  donner  droit  de  retirer  la  monnaie  fa- 
briquée. Hais,  depuis  longtemps  les  choses  ne  se  passent  plus  ainsi 
dans  la  pratique;  la  marge  donnée  aux  frais  de  fabrication  est  trop 
large,  et  tous  les  directeurs  des  monnaies  ont  trouvé  avantage  à  de- 
venir acquéreurs  de  lingots  pour  leur  propre  compte. 

«  Les  avantages  de  la  concession  a  l'industrie  privée  de  la  fabri- 
cation des  monnaies  ont  ainsi  disparu  et  les  inconvénients  sont  restés. 
Ces  inconvénients  sont  de  plus  d'un  genre;  nous  venons  de  voir  en 
quoi  le  commerce  en  était  lésé  ;  il  nous  resterait  à  signaler  quelques 
autres  conséquences. 

«  Le  fabricant  de  monnaie  peut  être  intéressé  à  fabriquer  à  béné- 
fice rédoit  et  même  occasionnellement  sans  bénéfice,  afin  d'entretenir 
son  personnel,  et  il  y  a  là  encore  une  cause  d'un  monnayage  inutile 
et  par  conséquent  onéreux  au  pays.  Contrairement  ensuite  è  ce  qui  a 
lieu  dans  les  industries  libres,  l'entrepreneur  est  intéressé  à  diminuer 
les  frais  de  sa  fabrication  sans  s'inquiéter  de  la  perfection  des  produits; 
son  amour-propre  n'est  même  pas  enjeu  ;  une  seule  chose  lui  importe, 
c'est  de  fabriquer  tout  juste  assez  bien  pour  n'être  pas  refusé.  Dès  que  la 
Commission  des  monnaies,  qui  est  une  juridiction  administrative  en 
cette  matière,  a  prononcé  qu'une  certaine  quantité  de  monnaies  fa- 
briquées, sur  laquelle  trois  pièces  prises  au  hasard  ont  été  l'objet  d'un 
essai,  est  admissible,  c'est  l'Etat  qui  devient  alors,  vis-à-vis  du  pu- 
blic, l'éditeur  responsable  de  cette  monnaie  jetée  dans  la  circulation. 

«  Votre  Commission  n'a  pas  hésité  à  penser  qu'à  un  mode  aussi 
vicieux  il  conviendrait  de  substituer  une  régie  gouvernemehtale. 
L'établissement  d'une  semblable  régie  serait,  il  est  vrai,  un  retour  à 
ce  qui  existait  sous  l'ancien  régime  :  mais,  avec  nos  formes  et  nos  ga- 
ranties constitutionnelles,  avec  les  progrès  dans  les  sciences,  avec  des 
idées  économiques  mieux  assises,  une  régie  ne  présente  plus  actuel- 
lement aucun  des  inconvénients  et  des  dangers  d'une  régie  sous  un 
pouvoir  absolu  et  irresponsable.  C'est  ainsi  que  se  place  la  remarque 
des  garanties  qui  résulteraient,  p^ur  le  pays,  de  la  composition  con- 
venable d'une  Commission  supérieure  de  surveillance  de  la  fabrication 
des  monnaies.  L'auteur  de  la  proposition,  afin  de  donner  plus  de  pré- 
cision à  ses  idées,  avait  posé  en  principe  que  les  membres  de  cette 
Commission  seraient  pris  en  nombre  déterminé  dans  les  deux  Cham- 
bres législatives,  le  Conseil  d'État,  l'Institut  et  la  Banque  de  France; 
votre  Commission  a  pensé  que,  sans  entrer  dans  aucun  des  détails 
d'exécution,  il  suffirait  d'exprimer  le  vœu  que  la  Commission  fût 


2H  JOLMNAL  hBS  ECONOMISTES. 

composée*  par  analogie  avec  ce  qu'on  a  fait  pour  la  Caisse  àe»  dépétfl 
et  consignations,  de  manière  à  donner  toute  garantie  d'indépendance 
et  de  lumières  spéciales,  en  tenant  compte  des  considérations  parti- 
culières du  commerce  et  de  la  fabrication.  Tout  serait  Tait,  de  la  part 
de  la  ré^ie,  dans  l'intérêt  du  pays  qui  se  sert  de  la  monnaie  et  reste 
garant  de  son  bon  aloi.  Ceux  qui  dirigeraient  la  fabrication  en  son 
nom  pourraient  mettre  quelque  gloire  à  bien  faire. 

«  Vous  remarquerez,  messieurs,  que  nous  n'avons  rien  ditsur  ta  né- 
cessité de  centraliser  à  Paris  toute  la  fabrication,  et  d'arriver  ainsi  à 
la  suppression  des  hôtels  des  monnaies  qui  existent  dans  quelques 
villes  des  départements.  C'est  que  votre  Commission  a  pensé  que  les 
deui  grandes  mesures  qu'elle  avait  à  vous  proposer  d'appeler  de  vos 
vœux  ne  se  liaient  pas  d'une  manière  essentielle  à  la  question  de  la  cen- 
tralisation de  la  fabrication.  Rien  ne  s'opposerait,  en  effet,  a  ce  que 
la  régie  centrale  ouvrit  des  ateliers  monétaires  dans  les  lieux  où  ruti- 
litédu  maintien  d'une  semblable  fabrication  se  ferait  clairement  r^ 
connaître. 

«  On  a  dit,  par  exemple,  que  les  villes  de  Bordeaux  et  de  Marseille 
étaient  des  points  d'arrivage,  que  les  matières  d'or  et  d'argent  y  étaient 
apportées,  et  que  des  monnaies  ou  des  lingots  en  étaient  ensuite  expor- 
tés; que,  d'ailleurs,  ces  villes  étaient  des  centres  d'activité  pour  des 
contrées  importantes  dont  elles  alimentent  la  circulation  monétaire. 
Votre  Commission  n'a  pas  été  mise  en  possession  de  documents  suffi- 
sants pour  apprécier  la  force  de  semblables  arguments,  et  le  temps  lui 
manquait  pour  chercher  à  se  les  procurer.  Elle  considère  que  la  ré- 
gularisation du  commerce  des  matières  d'or  et  d'argent  fera  de  plus 
en  plus  de  Paris  le  marché  principal  du  monde  pour  les  métaux  pré-^ 
cieuxet  notamment  pour  l'argent;  que  c'est  la  surtout  qu'il  convient 
d'établir  des  ateliers  complets  et  perfectionnés  pour  le  monnayage. 
Elle  pense  que  ce  qu*il  importe  surtout  aux  autres  villesdu  paysd'ob- 
tenir,  c'est  moins  Texistence  d'une  fabrication,  que  de  bons  et  solides 
réservoirs  monétaires  où  se  conserverait,  pour  les  moments  du  besoin* 
une  partie  de  la  réserve  en  n.uméraire,  qui  doit  être  la  conséquence 
du  développement,  sur  toute  la  surface  du  pays,  d'un  bon  système  de 
banque.  Nous  ne  pourrions  développer  davantage  un  point  qui  se  rat* 
tache  cependant  si  naturellementànotresujet,  sans  abuser  de  l'attention 
que  vous  voulez  bien  nous  prêter,  et  nous  en  avons  dit  assez  peut-être 
pour  justifier  les  conclusions  par  lesquelles,  en  reconnaissant  toute 
1  importance  qu'il  pourrait  y  avoir  a  centraliser  la  fabrication  des  mon* 
naies  pour  les  obtenir  plus  parfaites  et  à  moins  de  frais,  nous  ne  tran- 
chons pas  la  question  en  ce  qui  touche  le  maintien  d'une  fabrication* 
sous  la  direction  de  la  régie  centrale,  dans  celles  des  villes  qui  ont  ac- 
tuellementdes  hôtelsde  monnaies,  lorsqu'un  commerce  régulier  de  ma- 
tière d'argent  et  des  établissements  d'affinage  feraient  reconnaître 
l'utilité  d*un  tel  maintien. 


CONSEIL  UMNfiMAL  DU  COMM£U€i£.  247 

.  «Ln  question  a  été  agitée  de  savoir  s'il  conviendrait  de  réduire  le 
prti  de  fabrication  que  la  régie  numétaire  demanderait  au  public* 
«On  a  dit  que  le  prix  d*un  demi  pour  cent  au  lieu  d'un  pour  cent 
seraitaufiisant  pour  couvrir  les  frais  de  fabrication.  Cependant  on  a 
hitvaloir  d'an  autre  c6té  l'avantage  qu'il  pourrait  y  avoir  à  laisser  & 
l'Etat  un  bénéfice  assez  élevé  pour  couvrir  la  perte  qui  résulte  pour 
loi  des  refostes  des  monnaies  dont  le  poids  a  été  altéré  par  la  circu- 
lation. Ce  point  mériterait  un  examen  plus  approfondi  et  ne  fera^ 
ea  ce  moment,  l'objet  d'aucune  proposiition  spéciale  de  notre  part. 
.  «Enfin,  messieurs,  vous  avez  encore  renvoyé  à  l'examen  de  la  Corn-* 
mission  au  nom  de  laquelle  ce  rapport  vous  est  présenté  les  de- 
mandes des  Chambres  de  commerce  de  Saint-*Brieuc  et  de  Lorient, 
pour  qu'il  soit  procédé  à  la  refonte  des  monnaies  de  cuivre.  Nous  n'en- 
trerons pas  dans  de  longs  développements  à  ce  sujet ,  car  la  néces- 
sitéde  remplacer  la  monnaie  de  billon,  déjà  retirée  de  la  circulation, 
et  les  mauvaises  pièces  de  cuivre  et  en  métal  de  cloches,  par  une 
bonne  monnaie  de  bronze,  est  reconnue  de  tout  le  monde. 

,  tf  La  Chambre  de  commerce  de  Lorient  voudrait  ajouter  à  cette 
demande  l'expression  d'un  avis  tendant  au  maintien,  pour  la  mon- 
naie de  cuivre,  d'une  valeur  intrinsèque  sensiblement  égale  à  la  va- 
leur nominale.  Mais  cette  question  de  détail  est  une  de  celles  que  les 
expériences  continuées  par  les  soins  de  l'administration  sont  desti- 
aées  à  éclaircir. 

«  La  monnaie  d'appoint  en  cuivre  ou  en  bronze  est  essentiellement 
une  monnaie  de  convention,  émise  pour  compte  de  l'Etat,  et  qui  doit 
être  retirée  par  lui  au  même  tiux  que  celui  auquel  elle  est  émise. 
Pour  que  les  quantités  en  circulation  fussent  toujours  suffisantes  et  ne 
vioisentpas  ensuite  à  faire  encombrement  et  à  se  déprécier  daqs  les 
transactions,  il  serait  à  désirer  qu'elles  fussent  fabriquées  en  abon-* 
dance  d'une  part,  et  que  d'un  autre  côté  elles  fussent  toujours  re- 
prises par  les  caisses  publiques^  quelle  que  soit  la  quantité  présentée. 
Avec  ce  système,  la  pièce  serait  en  quelque  sorte  un  billet  de  banque 
ea  cuivre,  et  la  valeur  intrinsèque  qu'elle  pourrait  avoir  deviendrait 
d'une  considération  peu  importante  pour  le  détenteur  ;  il  lui  convien- 
drait même  qu'elle  fAt  légère.  Hais  l'Etat,  responsable  de  la  valeur  de 
Il  monnaie  en  circulation,  et  disposé  à  la  recevoir  à  bureau  ouvert, 
ne  pourrait  retirer,  sans  préjudice,  que  les  pièces  qu'il  aurait  réelle- 
ment émises.  Il  faut  donc  se  mettre  en  garde  contre  le  faux  mon- 
nayage ;  c'est  dans  la  perfection  de  la  fabrication  et,  jusqu'à  un  certain 
point,  dans  la  valeur  intrinsèque  de  la  monnaie,  que  se  trouveront 
des  garanties  à  cet  égard.  Les  expériences  déjà  faites  et  celles  qui  se 
continuent  encore  à  l'Hôtel  des  monnaies  de  Paris  sont  destinées  à 
édaireir  cette  partie  de  la  discussion.  Sans  en  connaître  les  résultats, 
il  y  aurait  quelque  présomption  peut-être  à  se  prononcer  d*ane  ma- 
nière absolue. 


248  JOURNAL  DES  ÉCONOMIS'fKS. 

«  Nous  nous  bornerons  à  mentionner  qu'une  des  garanties  que 
pourrait  assurer  le  gouvernement,  serait  dans  le  retrait  des  pièces 
avant  que  les  empreintes  en  fussent  elTacées,  et  lorsque,  par  exemple, 
après  dix  ans  d'émission,  les  pièces  viendraient  à  rentrer  dans  les 
caisses  publiques.  A  cet  effet,  le  millésime  de  la  fabrication  pourrait 
être  rendu  très-apparent  sur  le  revers.  » 

A  la  suite  de  ce  rapport,  la  Commission  a  proposé,  à  Tunanimité, 
d'admettre  les  vœux  suivants  : 

V  Que  la  fabrication  des  monnaies  soit  constituée  en  régie  gou* 
vernementale,  sous  la  surveillance  d*une  Commission  supérieure , 
composée,  par  analogie  à  ce  qui  a  été  fait  pour  la  Caisse  des  dépAti 
et  consignations,  de  membres  priisentant  toute  garantie  d'indépen- 
dance et  de  lumières  spéciales  ; 

2?  Que  les  ateliers  monétaires  soient  organisés  de  manière  à  procu- 
rer une  fabrication  aussi  parfaite  que  possible  ; 

S"*  Que,  sous  la  surveillance  de  la  même  Commission  supérieure,  il 
soit  ouvert  à  Paris ,  et  dans  les  villes  où  le  besoin  s'en  ferait  sentir, 
un  bureau  de  fonte  et  d'essai,  dans  lequel  l'essai  serait  toujours  fait 
d'après  les  meilleurs  procédés  que  la  science  indiquera  ; 

i**  Qu'un  projet  de  loi  soit  prochainement  présenté  aux  Chambres 
pour  arriver  à  remplacer,  aussitôt  qu'il  sera  possible  de  le  faire,  par 
une  monnaie  de  bronze,  les  pièces  de  billon  déjà  retirées,  ainsi  que 
les  sous  en  métal  de  cloche  et  en  cuivre,  dont  le  retrait  de  la  circula- 
tion est  réclamé  de  toutes  parts. 

Ces  conclusions  ont  été  adoptées  à  une  grande  majorité  par  le  Con- 
seil général  du  commerce. 

Comme  on  le  voit,  le  rapporteur,  pour  ne  pas  réveiller  l'esprit  de 
clocher,  ne  s'était  pas  trop  prononcé  sur  la  question  des  hdtelsdes  mon- 
naies en  province  ;  mais  les  délégués  de  Lille,  de  Bordeaux  et  de  Mar- 
seille ont  insisté  sur  l'importance  relative  des  hdtels  des  monnaies  de 
leurs  villes,  et  ils  ont  fait  ajouter  aux  conclusions  ci-dessus  et  par  voie 
d'amendement,  un  vgbu  tendant  à  ce  «  qu'un  certain  nombre  d'hôtels 
des  monnaies  de  province  soit  conservé,  et  que  la  centralisation  du  tra- 
vail monétaire  n'ait  pas  lieu  à  Paris.»  Voilà  la  pierre  d'achoppement  qui 
a  fait  rejeter  le  projet  de  1843,  et  qui  suscitera  encore  des  opposants 
bien  décidés  à  se  coaliser  pour  faire  échouer  la  mesure.  An  fond,  la 
question  est  vidée,  et  il  est  démontré  que  les  hôtels  des  monnaies  dans 
les  départements  sont  de  véritables  superfétations.  Tous  les  arguments 
contre  la  manie  de  tout  centraliser  portent  à  faux.  Il  est  mal  de  cen- 
traliser, quand  la  centralisation  amortit  le  mouvement  et  complique 
les  rouages  administratifs  ;  il  est  bon  de  centraliser  quand  on  sim- 
plifie au  contraire  ces  rouages.  A  bien  prendre,  la  question  est  toute 
d'amour-propre  pour  les  villes.  C'est  désormais  aux  Chambres  à  briser 
leur  résistance,  si  elles  le  peuvent;  car  il  ne  s'agit  pas  ici  de  l'intérêt  de 
Paris,  de  Lyon,  de  Lille,  de  Marseille,  de  Bordeaux,  de  Strasbourg, 


CONSEIL  GENERAL  DU  COMMERCE.  249 

OU  de  toate  autre  ville,  ii  s'agit  de  Fintérèt  public,  qui  réclame  une 
bonne  monnaie,  et  de  la  cessation  de  la  fraude  dont  on  souffre  dans 
plnsienrs  parties  de  la  France. 

Nous  avons  regretté  que  les  documents  que  l'administration  jugeait 
è  propos  de  communiquer  ne  fussent  pas  publiés  quelque  temps  à  l'a- 
vaoce.  Dès  les  premières  séances,  cette  question  a  attiré  l'attention  des 
trois  Conseils,  et  le  Conseil  du  commerce  a  émis  le  vœu  suivant  : 
a  Que  les  documents  concernant  les  questions  soumises  aux  Conseils 
soient  communiqués  aux  Chambres  de  commerce  un  mois  avant  la 
réunion  du  Conseil  ;  que  les  procès-verbaux  soient  imprimés  et  dis- 
tribués le  lendemain  de  leur  adoption.  »La  première  demande  était 
fort  juste  :  sans  doute  que  l'administration  y  fera  droit  désormais,  non- 
seulement  pour  les  Chambres  de  commerce,  mais  encore  pour  les 
Chambres  consultatives  des  arts  et  manufactures,  pour  les  principales 
Sociétés  d'agriculture  et  les  organes  de  la  presse,  seuls  capables  de 
donner  aux  questions  le  retentissement  nécessaire. 

La  seconde  demande  se  motive  aussi  d'elle-même.  Le  procès- 
verbal  des  séances  est  un  mémorandum  indispensable  pour  les  as- 
semblées délibérantes.  Hais ,  pour  qu'il  soit  utile,  il  faut  que 
chaque  membre  puisse  le  consulter  à  tout  moment.  Sans  cela,  il 
perd  l'enchaînement  des  travaux  et  le  fil  des  discussions.  Or,  les 
trois  Conseils  étaient  assemblés,  que  les  procès-verbaux  de  la  session 
1841  ne  leur  avaient  point  encore  été  communiqués. 

En  fait,  cependant,  nous  devonsdire  que  l'administration  a  mis  cette 
année  une  grande  diligence  à  faire  distribuer,  dès  les  premiers  jours, 
les  notices  qu'elle  a  cru  devoir  publier,  ainsi  que  l'ensemble  des  pro- 
cès-verbaux de  la  dernière  session  qu'on  lui  a  demandés.  Quant  aux 
procès-verbaux  de  cette  dernière  session,  leur  distribution  n'a  été  ré- 
gulière que  pour  les  premières  séances,  celles  précisément  qui  présen- 
tent le  moins  de  résultats.  Nous  espéronsque  l'administration  ne  tardera 
pas  à  remplir  sa  promesse  et  à  publier  l'ensemble  des  procès-verbaux 
dont  nous  avons  promis  une  analyse  complète  à  nos  lecteurs.     C.  L. 

P.  S.  La  revue  fouriériste  la  Phalange  nous  plaisante  très-agréa- 
blement sur  ce  que  nous  avons  dit  au  sujet  des  caisses  de  retraite; 
une  de  nos  phrases,  relative  à  la  prévoyance,  est  pour  messieurs  du  pha- 
lanstère «une  de  ces  phrases  ébouriffantes  que  l'on  ne  rencontre  que 
deux  ou  trois  fois  dans  la  vie,  et  qui  se  gravent  dans  la  mémoire  avec 
un  délicieux  souvenir  des  moments  de  jubilation  qu'elles  ont  procurés.» 
Nous  sommes  vraiment  heureux  d'avoir  excité  la  gaieté  de  nos  confrè- 
res. C'est  bien  le  moins  que  nous  leur  rendions  un  peu  de  ce  qu'ils 
nous  donnent  à  profusion  ^ 

*  La  Phaiange  cianiine  aussi  les  derniers  travaux  de  MM.  Fix ,  Baslial  et  Horace  Say. 
L*oocasion  se  préseolera  paai^^|J|yg||^ver,  dans  le  Journal  des  ÉcmoinisUs^  quelque 
tiDcs  des  assertion»  de  Té 


tM  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 


««%  «%»%»<%i%%»%  v 


PRELUDES 


UR   LA 


NOlJVELLi:  RÉFOliME  ÉCONOMIQUE  EN  ANGLETERRE. 


La  bataille  n'est  pas  Knie  «  mais  la  cause  est  gagnée.  Cette  lotte 
est  si  belle,  que  nous  pourrions  nous  écrier  avec  le  poète  : 

Rois,  soyez  aUendfs,  terre,  prête  l'oreille. 

Les  doctrines  économiques  de  la  Ligue,  la  liberté  des  échanges,  ont 
pénétré  dans  la  masse.  Robert  Peel  Ta  senti,  et  Thabile  ministre, 
après  avoir  tàté  le  pouls  à  l'opinion  publique,  a  dit  aux  tories  et  aux 
landlordsqui  lui  avaient  confié  le  timon  de  l'État  :  Il  ne  nous  est  plus 
possible  de  remonter  le  courant;  le  flot  nous  emporte  ;  virons  de  bord 
et  jetons-nous  dans  d'autres  eaux. 

Heureux  le  ministre  qui  comprend  les  besoins  de  son  siècle^  et  oui 
sait  pratiquer  l'art  difficile  d'arracher  à  temps,  aux  privilèges,  des 
sacrifices  larges  et  efficaces  ! 

Rentré  aux  affaires  vers  la  fin  de  décembre,  après  une  courte  ab- 
sence, sir  Robert  Peel,  dont  le  pouvoir  s'était  fortifié  par  le  peç  de 
succès  de  la  mission  confiée  à  John  Russel  pour  reconstituer  une  nou- 
velle administration,  s'occupa  activement  du  moyen  de  donner  sa- 
tisfaction aux  partisans,  tous  les  jours  croissants,  du  rappel  des  lois 
sur  les  céréales.  Mais  il  garda  le  silence  le  plus  absolu  jusqu'au  22 
janvier,  jour  où  il  exposa,  dans  un  noble  langage,  les  motifs  de  sa 
conduite. 

Le  22  janvier,  le  Parlement  fut  ouvert  par  la  reine  Victoria.  Dans 
son  discours,  la  reine,  après  s'être  appesantie  avec  une  intention  bien 
marquée  sur  les  assassinats  commis  en  Irlande,  sur  le  martque  de  la 
récolle  des  pommes  de  terre,  et  sur  le  succès  des  réformes  économi- 
ques déjà  opérées*,  disait  :  «  J'ai  éprouvé  beaucoup  de  satisfaction  à 
sanctionner  les  mesures  que  vous  m'avez  présentées,  de  temps  à  autre, 
dans  le  but  de  développer  le  commerce,  et  de  stimuler  la  science 
et  l'industrie  intérieures  par  la  révocation  des  droits  prohibitifs,  et  par 
la  réduction  des  droits  protecteurs.  La  situation  prospère  des  revenîis 
publics,  l'augmentation  de  la  demande  du  travail  et  Tamélioration 


•  Voir  un  article  de  M.  Th.  Ffx  sur  ce^  premières  réformes,  tome  XI,  page  93$ ,  tt«  18. 


i 


NOUVELLE  REFOKMfi  ECONOMIQUE  EN  ANGLETERRE.       m 

gétérale  qni  a  eu  lieu  dans  la  condition  intérieure  du  .pays,  sont 
d'éclatants  témoignages  en  faveur  de  la  marcbe  que  vous  avez  suivie. 
Je  vous  recommande  d'examiner  prompteroentsi  les  principes  d'après 
lesquels  vous  avez  agi  ne  seraient,  pas  avantageusement  susceptibles 
d'une  plus  large  application,  et  si  vous  ne  pouvez  pas,  après  un  soi- 
gneux examen  des  droits  existants  sur  un  grand  nombre  d'articles 
produits  ou  fabriqués  par  d'autre  pays,  faire  encore  de  nouvelles  ré- 
ductions et  abolitions  tendant  à  assurer  la  continuation  des  grands 
avantagea  que  j'ai  signalés,  et,  en  élargissant  nos  rapports  commer- 
ciaux, à  fortifier  les  liens  d'amitié  avec  les  puissances  étrangères. 
Toutes  les  mesures  que  vous  pourrez  adopter  dans  l'intérêt  de  ces 
grands  objets  seront,  j'en  suis  convaincue,  accompagnées  des  précau- 
tions de  nature  à  prévenir  des  pertes  permanentes  pour  les  revenus 
publics  on  des  résultats  préjudiciables  à  quelqu'un  des  grands  inté- 
léts  du  pays.  » 

On  savait  bien  que  sir  Robert  Peel,  qui  avait  déjà  donné,  depuis 
1842  surtout,  des  preuves  de  hardiesse  Gnancière  et  économique, 
frapperait  un  grand  coup;  mais  ou  s'était  perdu  dans  les  conjectures. 
Lord  Wellington,  la  personnibcation  du  torysme  et  de  la  protection 
terrienne,  s'était  borné  à  dire  aux  personnes  qui  l'interrogeaient  : 
«  Je  vous  engage  à  suspendre  toute  appréciation  prématurée..^»  Le 
discours  de  la  reine,  écouté  et  lu  avec  avidité,  agrandit  le  cercle  des 
prévisions,  et  il  n'y  eut  plus  aucun  doute  sur  l'ampleur  des  réformes 
qui  seraient  proposées,  lorsque  le  premier  ministre,  interpellé  le  jour 
même  à  la  Chambre  des  communes»  expliqua  avec  une  grande  clarté 
et  sans  détours  qu'il  était  décidé  à  abandonner  radicalement  la  voie 
de  la  protection  et  à  arborer  le  drapeau  de  la  liberté  des  échanges. 

Il  est  d'usage  en  Angleterre  que  la  réponse  au  discours  de  la  cou- 
ronne soit  votée  le  jour  même  de  l'ouverture  de  la  session.  La  pre- 
mière séance  des  deux  Chambres  empruntait  donc  à  la  gravité  des 
circonstances  un  intérêt  tout  particulier.  A  la  Chambre  des  lords, 
après  la  présentation  du  projet  d'adresse  S  lord  Wellington  s'est 
tenu  dans  une  complète  réserve.  Lord  Stanley  s'est  borné  à  dire  qu'il 
s'était  séparé  de  ses  collègues  parce  que,  dans  son  opinion,  les  com- 
lawt  n'appelaient  pas  une  modification  importante.  Mais  le  duc  de 
Richmond,  le  représentant  de  la  nouvelle  opposition  torie,  a  déclaré, 
après  une  sortie  violente,  qu'il  emploierait  tous  les  moyens,  même 
les  moyens  factieux^  pour  s'opposer  à  une  réforme.  Le  noble  lord, 
avant  d'arriver  au  paroxysme  de  sa  colère,  avait  essayé  de  la  raillerie, 
et  s'était  écrié  : — En  vérité,  il  ne  manque  plusque  d'élever  H.  Cobden 
à  la  pairie!  —  Et  pourquoi  pas,  noble  duc?  Le  fils  d'un  Ulateur  de 
eoton  est  bien  à  la  têtedes  affaires,  et  je  siège  bien  ici — ,  a  sans  doute 
toqIu  dire  lord  Brougham  en  demandant  la  parole.  Lord  Brougham, 

*  VÈÔresse  est  présentée  par  un  pair  d*6co!»e  et  soutenue  par  un  pair  d^Irhinde. 


262  JOURNAL  DES  ECONOMISTES. 

tout  en  exprimant  son  vif  désir  de  voir  adopter  les  principes  du  ooai-- 
nierce  libre  pour  les  céréales,  a  déclaré  qu'il  ne  lui  était  pas  démontré 
que  le  pain  serait  à  meilleur  marché  après  le  rappel  de  ces  lois.  Selon 
lui,  les  cam^laws  ne  seraient  la  cause  ni  de  la  disette,  ni  des  crimes, 
ni  de  la  mortalité. 

C'est  surtout  à  la  Chambre  des  communes  que  se  décident  les 
grandes  propositions  financières ,  et  c'est  à  cette  Chambre  qoe  Robert 
Peel  a  donné  ses  premières  explications.  Cette  année,  on  a  interverti 
la  coutume,  à  peu  près  invariable,  selon  laquelle  la  tAche  de  présenter 
le  projet  d'adresse  est  dévolue  aux  plus  jeunes  membres.  C'est  lord 
Francis  Ëgerton  qui  l'a  proposée,  et  c'est  M.  Beckett  Denison  qui  l'a 
soutenue.  Lord  Egerton  est  un  des  hommes  les  plus  considérables  de 
son  pays,  pour  sa  fortune  *  et  ses  qualités  personnelles.  Il  a  hérité  du 
fameux  duc  de  Bridge-Water,  et  il  s'est  acquis  une  réputation  litté- 
raire sous  son  premier  nom  de  Lewson-Gower.  Son  adhésion  à  la  ré- 
forme a  donc  eu  une  grande  portée.  H  a  déclaré  qu'il  considérait 
le  blé  comme  un  produit  manufacturé,  et  le  plus  grand  propriétaire 
foncier,  comme  le  plus  grand  manufacturier  du  royaume ,  et  qu'il 
espérait  bien  que  le  blé  serait  traité  comme  tous  les  autres  produits 
manufacturés.  Le  système  protecteur  est,  à  ses  yeux,  incompatible 
avec  le  bien  public.  Quant  au  danger  de  voir  l'Angleterre  affamée 
par  une  coalition  des  autres  puissances,  il  est  illusoire.  L'orateur  a 
rappelé  les  événements  de  1810  à  l'appui  de  son  opinion. 

A  cette  époque,  l'Angleterre  avait  la  guerre  avec  le  monde  entier ,  et 
les  céréales  n'en  sont  pas  moins  arrivées  dans  les  ports  du  royaume* 
uni.  «  Aucun  concours  de  circonstances,  a  dit  lord  Ëgerton  en  finis- 
sant, ne  pourra  nous  empêcher  de  recevoir  le  blé  que  nous  voudrons 
payer.  » 

M.  Denison  a  pris  soin  de  rappeler  qu'il  était  le  représentant  du 
corps  électoral  le  plus  nombreux  du  royaume,  comptant  un  million 
et  demi  de  voix.  On  mesure  à  ce  chiffre  la  valeur  de  son  opinion. 
Mais  l'histoire  électorale  de  M.  Beckett  Denison  est  à  elle  seule  l'his- 
toire de  toute  l'Angleterre  dans  cette  formidable  question  des  céréales, 
et  elle  peut  faire  apprécier  les  éclatants  efforts  de  la  Ligue.  Il  y  a 
quatre  ans,  lord  Morpeth  perdait  la  majorité  dans  le  Yorkshire,  mal* 
gré  son  nom,  sa  position  et  ses  relations  personnelles  avec  la  plupart 
des  électeurs,  malgré  sa  place  dans  le  Conseil,  parce  qu'il  était  du 
nombre  de  ceux  qui  avaient  voulu  modifier  les  ccm^tawSj  l'arche 
sainte  de  l'agriculture,  comme  on  disait  alors,  en  convertissant  en 
droits  fixes  le  système  déplorable  de  l'échelle  mobile.  Eh  bien  !  c*est 
comme  représentants  du  système  protecteur  des  com^laws  que  M.  De- 
nison et  H.  Wortiey,  fils  de  lord  Warncliffe,  furent  envoyés  au  Par^ 
lement,  et  que  lord  Morpeth,  alors  ministre,  fut  exclu  en  1841»  à 


^  On  lui  doone  deux  milUons  de  revenu. 


^ 


NOUVELLE  RÉFORME  ÉCONOMIQUE  EN  ANGLETERRE.       2&3 

quatre  *anâ  de  distance.  La  doctrine  du  free  trade  et  de  Vanli<om^ 
ktw  lêagu0  a  si  bien  germé  dans  l'esprit  des  électeurs  du  Yorkshire« 
que  c'est  ce  mèoie  H.  Denison  qui  vient  soutenir  un  projet  d'adresse 
conforme  à  un  discours  royal  qui  fait  pressentir  le  rappel  des  lois  cé- 
réales et  de  tout  le  vieux  système  prohibitif.  Il  y  a  plus,  lord  Morpeth, 
qui  s'est  récemment  prononcé  en  faveur  des  doctrines  de  la  Ligue,  vient 
de  reprendre  le  siège  laissé  vacant  par  la  mort  du  dernier  lord  Warn- 
clifle.  Le  jour  de  son  élection  était  naguère  un  jour  de  fête  à  Waketield. 
Les  ouvriers  de  Leeds  encombraient  les  rues;  on  comptait  trente  mille 
personnes  autour  des  bustings.  «  Messieurs  les  électeurs  de  West-Riding 
(disait  lord  Horpeth  avec  émotion),  permettez-moi  d'ajouter  mes  vieux 
amis  (Applaudissements),  vous  comprendrez  et  vous  partagerez  l'émo- 
tion qui  me  domine  en  ce  moment.  Me  voici  en  ce  jour  à  Wakelield, 
moi^  candidat  battu  et  repoussé  en  1841 ,  me  voici,  en  1846,  présenté 
sans  l'avoir  demandé,  et,  à  ce  qu'il  parait,  sans  concurrent  vis-à-vis 

de  mot.  (On  applaudit) Je  vous  remercie,  vous  qui  conGrmerez 

tout  à  l'heure  mon  élection,  de  me  donner  vos  suffrages  en  un  moment 
si  solennel.  Élu  par  vous,  j'irai  à  la  Chambre  des  communes,  repré- 
sentant de  West-Riding,  voter  pour. .. .  (Bruyants  applaudissements.) 
Permettez  que  j'achève.  J'irai  voter  pour  la  révocation  complète  et 
immédiate  des  lois  des  céréales.  (Applaudissements.)  Et  je  n'oublie- 
rai pas,  quoique  je  ne  partage  pas  tous  les  principes  de  la  Ligue  contre 
les  lois  des  céréales,  que  la  question  de  la  révocation  des  lois  des  cé- 
réales doit  sa  position  actuelle  principalement  à  la  Ligue,  à  ses  efforts 
illimités,  et  à  l'énergie  et  au  talent  de  ses  chefs.  »  Les  parolesdelord 
Morpeth  étaient  couvertesd'applaudissements,  et  l'auditoire  votait  trois 
salves  pour  Cobden. 

Mais  revenons  au  discours  de  M.  Denison  dans  la  séance  des  Com- 
munes du  22,  et  dont  cette  digression  fera  sans  doute  comprendre 
toute  la  portée.  M.  Denison ,  après  avoir  traité  quelques  points 
de  politique,  a  rappelé  le  succès  des  réformes  financières  exécu- 
tées depuis  1842,  et  qui  ont  abouti  à  une  réduction  de  quatre  à  cinq 
millions  sterling  sur  l'accise,  a  la  prospérité  des  manufactures  et  au 
développement  des  communes,  a  J*ai  souvent  entendu  parler,  a-t-il 
dit,  de  faits  remarquables  ;  mai»  je  considère  celui-ci  comme  l'un  des 
plus  grands  et  des  plus  merveilleux  que  j'aie  jamais  connus.  (Vifs  ap- 
plaudissements. )  Je  répèle  que  c'est,  à  mes  yeux,  un  fait  merveilleux 
que  la  somme  des  revenus  du  Trésor  se  soit  accrue  en  présence  d'une 
réduction  aussi  importante  dans  les  impositions  fiscales.  Je  ne  doute 
pas  que  les  ministres  de  S.  M.  ne  persévèrent  dans  l'application  d'un 
système  qui  a  été  aussi  avantageux  au  pays.  » 

La  voie  ainsi  ouverte,  sir  Robert  Peel  prit  la  parole,  pour  répondre, 
contrairement  à  l'usage,  au  vœu  universel  de  la  Chambre,  et  donner 
des  explications  sur  la  crise  ministérielle  amenée  par  la  question  des  cé- 
réales, et  sur  ses  nouvelles  doctrines  à  l'endroit  du  système  protecteur. 


364  JOURNAf.  DES  ÉCONOMISTES. 

L'on  ne  peut  s'empêcher  de  rendre  hommage  aux  nobles  parolcsa 
du  ministre  :  Texorde  de  son  discours  est  un  aveu  franc  et  loyal  de 
ses  erreurs  économiques.  Or,  jamais  cet  homme  politique  n'avait  tena 
un  pareil  langage;  il  mettait,  au  contraire,  un  certain  orgueil  à  se 
référera  ses  anciens  discours.  Mais  aujourd'hui,  il  dit  solennellement 
aux  représentants  du  pays  qu*il  administre,  et  à  la  majorité  qui  Fa 
élevé  et  soutenu  :  — Nous  nous  sommes  trompés. —  L'économie  poii-> 
tique  avait  raison.  —  Le  sens  commun  est  avec  la  liberté.-^  Mais 
présentons  plus  en  détail  le  cannevas  de  cette  introduction  au  grand 
discours  que  nous  reproduisons  plus  loin,  et  que  sir  Robert  Peel  a 
prononcé  le  mardi  suivant,  28,  à  la  Chambre  des  communes. 

Le  ministre  ne  dit  que  quelques  mots  des  attaques  qu'on  a  dirigées 
contre  lui.  Il  n'a  pas  voulu  traiter  ce  sujet,  parce  qu'on  l'a  condamné 
sans  jugement.  H  a  donné  sa  démission  pour  rendre  le  pouvoir  à  ceux 
qui  le  lui  avaient  donné,  et  parce  qu'il  ne  voulait  plus  l'exercer  aux 
mêmes  conditions.  Il  l'a  repris,  espérant  mener  à  bonne  6n  une  ré-^ 
forme  devenue  nécessaire.  L'expérience  seule  a  modifié  son  opinion 
sur  la  protection,  a  Je  ne  vois,  a-t-il  dit,  aucune  raison  de  rougir  ni 
d'hésiter  à  faire  l'aveu  de  ce  changement  d'opinion.  Je  rougirais  pin-* 
têt,  si,  après  ce  changement,  j'avais  hésité  à  l'avouer,  de  peur  d'être 
taxé  d'inconséquence  politique.  »  (Applaudissements.) 

Robert  Peel  a  montré  ensuite  qu'il  est  impossible  de  soutenir  que 
les  droits  protecteurs  profitent  à  la  communauté,  et  que  l'industrie 
anglaise  ait  besoin  d'être  protégée  contre  la  concurrence  étrangère. 
Il  a  étudié  attentivement,  depuis  trois  ans,  Teifet  des  mesures  adoptées 
ett  faveur  du  libre  commerce,  «  et  le  résultat  de  cet  examen  appro- 
fondi a  été  que  la  doctrine  de  la  protection  professée  jusquiei  n^élaii 
plus  soutenable.  » 

On  Tait  toujours  intervenir,  à  propos  des  droits  protecteurs,  la  ques- 
tion du  taux  des  salaires.  Robert  Peel  a  émis  h  ce  sujet  l'opinion  que 
le  taux  des  salaires  ne  varie  pas  comme  le  prix  des  vivres,  mais  bien 
comme  ta  commande  du  travail.  C'est  l'expérience  des  dernières  an-- 
nées  qui  lui  a  confirmé  la  vérité  de  cette  loi.  Pendant  les  trois  années 
qui  viennent  de  s'écouler  (1 845-44-43),  il  y  a  eu  bon  marché  com-- 
paratifdes  vivres  et  élévation  des  salaires.  Pendant  les  trois  années  an- 
térieures (1842-41-40),  il  y  avait  eu  au  contraire  cherté  dans  les 
vivres  et  modicité  dans  les  salaires.  Donc  la  protection  qui  renchérit 
le  prix  des  choses  n'élève  pas  les  salaires;  elle  tend  à  les  faire  baisser. 
Donc  la  protection  nuit  à  la  masse. 

Passant  aux  résultats  du  commerce  extérieur,  Robert  Peel  montre 
un  développentent  des  exportations  en  raison  directe  de  la  réduction 
des  droits  protecteurs.  De  1842  à  1844  les  exportations  se  sont  éAe^ 
vées  de  42  millions  à  56  millions  sterling.  C'est  une  augmentation  4e 
10  millions,  si  l'on  met  à  part  le  commerce  de  la  Chine. 

En  ce  qui  touche  la  recette  du  fisc,  Robert  Peel  arait  éralaé  à  4  ni* 


NOtVfiLLF.  ReFOR\iË  liCONOMl<^U£  RN  ANGLËTËKKIi:.       9S& 

lions  sterling  la  perte  devant  résulter  du  retrait  des  droits  de  douane, 
et  cette  perte  n'a  pas  dépassé  le  quart  de  l'évaluation.  Il  avait  porté 
k  1  million  la  perte  devant  résulter  de  la  suppression  des  droits  d'ac- 
cise sur  le  sucre  et  les  autres  articles,  et  il  pense  que  cette  année  la 
perle  pour  l'accise  sera  nulle!...  «  Est-ce,  s'est-il  écrié,  quand  je  vois 
toutes  mes  évaluations  porter  Àfaui,  que  je  pourrais  encore  me  pro- 
noncer en  faveur  des  droits  protecteurs  élevés?» 

Après  ces  considérations  toutes  économiques,  Robert  Peel  s'est  lon- 
guement étendu  sur  les  détails  de  la  crise  ministérielle  qui  ne  trouve- 
ront point  place  ici.  Les  motifs  de  sa  démission,  les  mesures  qu'il 
proposait  dans  le  courant  de  novembre  et  de  décembre,  tant  pour  l'ou- 
verture des  ports,  la  suspension  provisoire  des  corn-laws,  que  pour 
la  prorogation  ou  la  dissolution  du  Parlement,  et  plusieurs  autres 
combinaisons  qui  n'ont  pas  abouti,  ont  tous  une  très-grande  place 
dans  ce  premier  discours.  Robert  Peel  a  fini  en  rappelant  qu'il  a 
servi  son  pays  sous  Georges  III  et  ses  trois  successeurs,  et  en  procla- 
mant quelques  belles  maximes  à  l'usage  de  tousccui  qui  ont  l'honneur 
de  diriger  les  aflaires  publiques.  En  parlant  des  relations  avec  la 
France,  il  a  dit  :  a  Nous  n'avons  pas  voulu  effacer  le  souvenir  de  glo- 
rieux exploits  militaires  et  de  grandes  victoires,  mais  seulement  en- 
lever à  ces  glorieux  souvenirs  tout  ce  qui  pouvait  provoquer  Tinimitié 
iatemationale.  Nous  avons  essayé  de  créer  une  rivalité,  non  sur  le 
cbamp  de  bataille,  mais  sur  le  terrain  d'une  concurrence  honorable, 
pour  le  progrès  du  commerce  et  l'amélioration  de  la  condition  sociale 
de  l'humanité.»  (Applaudissements.) — a  Si  le  pouvoir  a  quelque  va- 
leur, a-tr-il  ajouté  avant  de  se  rasseoir,  c'est  à  cause  des  occasions 
qu'il  offre  de  rendre  des  services  publics.  Je  ne  tiendrai  pas  le  gou- 
vernail pendant  une  nuit  de  tempête,  si  ce  gouvernail  ne  peut  pas 
fonctionner  librement;  je  n'entreprendrai  point  de  diriger  la  marche 
du  navire  sans  autre  boussole  que  des  observations  faites  en  1842. 
^Applaudissements.)  Je  me  réserve  mon  libre  arbitre  et  le  droit  de 
]Qger  ce  qui  convient  à  l'intérêt  public.  » 

Après  ce  discours  de  Robert  Peel ,  suivi  d'acclamations  bruyantes 
et  prolongées,  Lord  John  Russel  a  longuement  expliqué  aussi  ce  qui  le 
ooncemait  durant  la  crise  ministérielle,  et  il  a  solennellement  promis 
son  concours  pour  une  solution  dé6nitive  de  la  grande  question  des 
céréales.  Puis  H.  d'Israeli,  le  représentant  de  je  ne  sais  quel  mystique 
socialisme,  qui  s'accommode  fort  bien  du  monopole  et  des  droits  éle- 
vés, a  clos  la  séance  par  un  torrent  de  sarcasmes  qui  doivent  être 
cités  à  côté  du  mot  fameux  du  duc  de  Richmond  et  des  violentes 
attaques  de  quelques  organes  de  la  presse  contre  les  doctrines  de  la 
liberté.  M.  d'Israeli  a  comparé  Robert  Peel  au  grand  amiral  de  Mah- 
i&oud  conduisant  à  l'ennemi  la  flotte  magnifique  que  le  sultan  avait 
équipée  à  grands  frais.  Il  a  ajouté  :  «  Le  très-honorable  baronnet,  nous 
forcés  de  TcToiier  en  roogisaant,  doit  son  éléTation  à  la  eoua 


2&6  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

sacrée  de  la  protection  pour  laquelle  les  rois  ont  été  bridés,  les  Parle- 
ments dissous  et  la  nation  dupée...  On  nous  annonce  pour  mardi  de 
grandes  choses.  Nous  autres  qui  nous  étions  opposés  à  la  proposition 
modérée  des  whigs,  qui  étions  pleins  de  confiance  dans  Texpérience 
d'un  personnage  qui  a  servi  quatre  souverains,  Georges  III,  Georges  IV, 
Guillaume  IV  et  Victoria  ;  nous  qui  croyions  qu'un  pareil  homme  ne 
pouvait  tomber  dans  des  bévues  aussi  grossières  et  aussi  palpables, 
nous  devons  assister  à  la  mort  de  la  protection.  Les  whigs  mèneront  le 
deuil  ;  ils  pleureront  sur  un  enfant  qui  n'a  été  qu'un  avorton  et  qui 
cependant  avait  fait  naître  les  plus  douces  espérances  de  la  maternité. 
Nous,  nous  suivrons  en  versant  des  larmes  sur  un  rejeton  assassiné, 
et  par  qui?  par  la  nourrice  que  nous  avions  prise  !...  »Le  Moming^ 
Posl  comparait  le  lendemain  Robert  Peel  à  un  faiseur  de  tours  de 
Londres,  qui  sait  tirer  ses  gants  d'un  œuf  et  qui  étonne  le  public  sans 
le  persuader  ! 

Cependant  le  premier  ministre  s'est  présenté  le  mardi  suivant  à  la 
Chambre  des  communes,  et  y  a  développé  son  plan  économique  et  finan- 
cier dans  un  magnifique  discours  que  nous  avons  voulu  reproduire  en 
entier,  et  que  l'histoire  mettra  à  côté  des  plus  beaux  discours  d'Hos- 
kisson. 

Nous  ne  pouvons  nous  empêcher  de  faire  remarquer  ici  l'habileté 
av^  laquelle  Robert  Peel  s'est  conduit  dans  cette  affaire,  à  ne  consi- 
dérer même  que  le  côté  économique  de  la  question  qui  nous  intéresse 
spécialement.  L'agitation  de  la  Ligue  était  complète  ;  la  redoutable 
association  avait  élevé  le  débat  à  la  hauteur  d'un  débat  politique. 
La  crainte  de  la  disette  en  avait  précipité  la  marche  et  l'avait  converti 
en  question  ministérielle. 

Que  fait  Robert  Peel,  une  fois  que  la  question  des  personnes  est 
vidée  et  qu'il  s*est  chargé  de  la  mission  du  rappel  des  corn-laws?  D'a- 
bord il  garde  le  plus  grand  silence  sur  ses  projets  et  laisse  l'opinion 
s'aventurer  dans  le  champ  des  conjectures;  puis,  quand  il  a  commencé 
à  agir,  ce  n'est  pour  ainsi  dire  que  goutte  à  goutte  qu'il  infuse  le 
breuvage  de  la  réforme  dans  le  corps  fiévreux  de  l'aristocratie  terri- 
toriale. Il  soutient  l'adresse  le  22,  il  propose  son  plan  le  28,  il  ne 
veut  le  discuter  que  le  9  du  mois  suivant.  Dans  le  discours  de  la  Cou- 
ronne, il  rappelle  d'abord  les  crimes  commis  en  Irlande,  la  maladie 
des  pommes  de  terre  et  la  disette  ;  puis  il  montre  le  succès  des  mesures 
déjà  prises  et  se  hâte  de  conclure  à  la  nécessité  d'en  prendre  de  nou- 
velles. Il  procède  de  même  dans  son  discours  du  22  ;  il  se  garde  bien, 
ce  jour-là,  de  proclamer  des  principes  scientifiques  ;  tout  ce  qu'il  pro- 
pose est  le  fruit  de  son  expérience  pendant  la  durée  de  quatre  règnes  ! 
Et  quand  il  formule  In  loi  économique  des  salaires  qui  est  en  opposi- 
tion avec  la  théorie  des  protectionnistes  qui  l'écoutent,  il  ne  veut  pas 
mêcn^  avoir  l'air  de  savoir  que  la  science  a  depuis  longtemps  établi 
comme  vérité  fondamentale  l'augmentation  des  recettes  comme  eOet 


NOUVELLE  RÉFORME  ÉCONOMIQUE  EN  ANGLETERRE.       m 

de  la  diminution  des  droits;  car  ce  qui  s'est  passé  depuis  18i2  en 
Angleterre  n*estqu*une  nouvelleexpérience  sur  une  grande  échelle  con- 
Grmant  une  règle  bien  connue.  Mais  l'attitude  de  l'orateur  est  bien  dif- 
férente dans  le  discours  du  28  que  nous  publions.  Il  est  plus  hardi,  car 
il  sent  sous  ses  pieds  un  terrain  plus  compact:  aussi  il  parle  au  nom 
de  la  science  ;  il  cite  Adam  Smith,  qui  déposait,  il  y  a  soixante-dix  ans, 
dans  son  immortel  ouvrage,  ces  éternels  principes  de  liberté,  qui 
étaient  aussi  ceux  de  notre  grande  école  physiocratique.  Ah  !  sans 
donte  l'ombre  de  ces  illustres  philosophes  a  tressailli  en  voyant 
leurs  méditations  moins  méconnues  par  les  représentants  d'un  grand 
peuple.  Quelques  jours  avant,  lord  John  Russel,  reçu  citoyen  de  Glas- 
row.  rappelait  aussi  les  glorieux  travaux  d'Adam  Smith,  de  Malthus 
et  de  Ricardo,  noms  à  jamais  illustres,  il  est  vrai,  mais  qu*il  aurait 
pu  faire  suivre  encore  de  ceux  non  moins  glorieux  de  Quesnay,deTur- 
got  et  de  J.-B.  Say. 

Appelé  à  exposer  les  détails  de  son  plan,  sur  lequel  rien  de  précis 
n'avait  transpiré,  Robert  Peel  ne  laisse  échapper  aucune  occasion  de 
critiquer  les  avantages  ficltfi  du  système  protecteur^  l'efiet  heureux 
de  la  concurrence  comme  stimulant  en  industrie  ;  et,  tontes  les  fois  qu'il 
le  peut,  il  invoque  l'amélioration  du  sort  des  classes  pauvres.  Les  pre- 
mières concessions  qu'il  propose,  c'est  aux  manufacturiers  qu'il  les 
demande,  pour  que  le  peuple  obtienne  ses  vêtements  à  meilleur  mar- 
ché, et  parce  que  ce  sont  eux,  Adam  Smith  l'a  dit,  qui  ont  inventé  le 
système  protecteur.  Une  fois  la  pilule  dorée,  il  la  présente  au  parti 
agricole  en  se  hâtant  de  lui  faire  entrevoir  une  série  d'améliorations 
qui  allégeront  le  fardeau  des  propriétaires  fonciers,  en  insistant  à 
chaque  instant  et  avec  raison  sur  ce  fait,  que  l'abaissement  de  plusieurs 
droits  profitera  essentiellement  aux  cultivateurs. 

L'écionomie  du  plan  de  réforme  dont  Robert  Peel  a  expliqué  minu- 
tieusement tous  les  points,  peut  se  résumeir  eri  peu  de  mots.  Parmi 
les  matières  premières  les  plus  importantes  dont  les  droits  n'ont  point 
encore  été  remaniés,  se  trouvent  le  saifetlebois  de  construction  autre 
que  celui  venant  du  Canada.  Dès  à  présent,  sir  Robert  Peel  propose 
une  diminution  de  50  pour  cent  sur  le  suif,  et  il  annonce  que  le  tarif 
du  bois  est  à  l'étude. 

Dans  les  produits  manufacturés,  ce  sont  les  tissus  qui  attirent  d'a- 
bord l'attention.  Robert  Peel  a  fait  trois  catégories  :  les  tissus  plus 
grossiers,  toiles,  lainages  et  cotonnades, qui  payaient  10  pour  cent, 
sont  complètement  affranchis  ;  les  produits  plus  lins  dans  les  toiles  et 
les  tissus  de  coton  et  de  laine,  qui  sont  protégés  par  un  droit  de  20 
pour  cent,  ne  seront  plus  protégés  que  par  un  droit  de  10  pour  cent; 
enfin,  lesdroitssur  les  soieries,  si  diversement  protégées,  serontramenés 
au  taux  uniforme  de  15  pour  cent.  Robert  Peel  a  donné  à  ce  sujet 
des  explications  très-instructives  sur  l'inefficacité  des  hauts  -tarifs  et 
l'art  des  contrebandiers  à  rétablir  la  balance. 

T.  Xm.  —  rérrier  !•«•.  18 


r5R  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

Les  substances  alimentaires  telles  que  le  beurre,  le Troroage,  le  hoÉ- 
blon,  le  poisson  sec,  le  maïs,  les  pommes  de  terre,  le  sarrasin,  la 
viande,  les  bestiaux,  sont  affranchies.  Les  droits  sûr  les  pois,  les  f^ves^ 
le  riz,  etc.,  sont  considérablement  abaissés. 

EnGn  Robert  Peel  dévoile  le  grand  secret  sur  les  céréales  (blé«  orge 
et  avoine)  dont  la  protection  a  toujours  été,  comme  l'ont  dit  les 
ligueurs,  la  clef  de  voûte  de  tout  le  système.  Il  propose  une  échelle 
mobile,  mais  pour  trois  ans  seulement.  Le  1"  janvier  1849,  les  cé- 
réales, si  son  plan  est  adopté,  seraient  entièrement  libres  et  ne  paye^ 
raient  qu'un  droit  de  balance.  Voici  la  nouvelle  échelle  en  regard  de 
celle  adoptée  le  29  avril  1842  : 

ÉCHU.L8  PAOPOttl.  RCniLLR  âCtOtLLI. 

Prix  du  trié  par  quarter.                Droit.  Prix  du  blé.  Droit. 

A  53  sch.  et  au-dessus i  scU.      A  59  et  au-dessus 14 

De  53  à  58 5            De  59  à  58 li 

De  58  à  57 15 

De  5a  à  51 a           De  57  à  M IS 

De  51  à  50 7            De  56  à  55 17 

De  50  à  49 8            De  55  à  5i 18 

De  49  à  48 9            De  58  à  51 19 

A  48  et  au-dessous. « 4....    10  A  51  etau-dessovs.......  80 

Dans  la  nouvelle  échelle  les  deux  points  extrêmes  sont  diminués,  et  les 
droits  réduits  de  plus  de  50  pour  cent,  surtout  vers  les  prix  supérieurs. 
On  sait  que  Téchelle  de  1842  (loi  du  29  avril)  a  remplacé  le  bill  de 
1838  proposé  par  sir  Robert  Peel  :  les  prit  extrêmes  y  étaient  de  73 
et  54,  et  les  droits  correspondants  de  1  et  32  schellings.  La  propo- 
sition de  John  Hussell  avait  eu  pour  bat  à  cette  époque  TétabliV 
semaatd'un  droit  fixe  de  8  schellings  par  quarter.  G*est  la  loi  de 
1822^'  soûs  le  ministère  Huskisson,  qui  a  institué  Téchelle  mobile, 
véritable  progrès  sur  la  loi  prohibitive  de  1815.  Ainsi  il  aurait  Mlù 
plus  de  trente  ans  à  la  législatioh  anglaise  pour  passer  de  la  prohi- 
bition à  la  liberté,  du  système  de  spoliation  au  droit  commun. 

Le  triomphe  de  la  réforme  admis  en  hypothèse,  on  peut  se  de- 
mander lequel  vaut  mieux  de  la  proposition  trafiêitoire  de  Peel  ob 
de  l'abrogation  immédiate  des  corn-laws.  Nous  laisserofis  nos  lec- 
teurs se  prononcer  d'après  la  lettre  de  H.  Cobden,  que  nous  publions 
avec  le  discours  du  ministre. 

Quand  on  étudie  la  nature  des  exportations  de  la  France  en  Angle- 
terre, on  voit  que  notre  agriculture,  notre  industrie  et  notre  com^- 
roerce  recevront  bien  certainement  une  notable  impulsion  *,  si  la 
réforme  s'opère.  Il  en  sera  de  même  pour  les  autres  nattons.  Et  c^est 
avec  des  considérations  de  cet  ordre  que  Robert  Peel  a  fait  la  pérorai- 


*  Le  vin  n'est  pas  compris  dans  la  réforme.  Il  sera  sans  doute  Tobjet  d'une  propositioa 
«pédale.  Nas  leeteurs  savent  que  la  question  est  à  l*étude  au  bureau  de  conlm^rce.  (Voir 
la  leitMtde  M.  Bistiataux  membres  du  Bmrd  ofWade  et  de  la  Ugoe  daafi  le  aoifi^ 
45,  tome  XII,  page  79. 


NOUVELLE  RÉFORME  ÉCONOMIQUE  EN  ANGLETERRE.         U9 

wm  de  son  discours. — Reprochex-nous,  a*t->U  dit  à  ses  adversaires, 
que  Dous  n'avoos  pas  deroaadé  des  concessions  aux  autres  peuples,  que 
nous  leur  sacrifions  Tintérét  de  notre  pays  :  je  vous  répondrai  tou- 
jours par  des  faits  accomplis.  Notre  commerce  pénètre  partout  et  nos 
produitSi  franchissant  par  la  contrebande  ou  autrement  les  barrières 
et  les  lignes  dédouane,  supplantent  les  produits  des  Etats  qui  ont  ag- 
gravé leurs  tarifs. 

C'est  surtout  en  lisant  ce  passage  que  Von  ne  peut  s*emp6cher  de 
rougir  au  souvenir  de  tout  ce  qui  a  été  dit  Tan  dernier  dans  nos  deux 
Chambres,  si  ridiculement  effrayées  par  l'inondation  du  sésame  et 
rinvasion  des  plumes  d*oie  étrangères.  Robert  Peei  a  été  saiH- 
glaot  pour  nos  protectionnistes.  «  Nous  n'avons  eu,  a-t-il  dit,  de 
négociations  avec  aucune  puissance;  nous  n'avons  rien  exigé  de  1a 
France  pour  l'abaissement  des  droits  sur  les  eaux^^de-vie  ;  nous  n'a- 
vons rien  exigé  de  la  Russie  pour  la  réduction  des  droits  sur  les 
saifs.  » 

Hélas  I  la  Russie  méditait  alors  le  fameux  ukase  qui  a  élevé  le  tarif 
à  50  pour  100,  et  les  hommes  soinlisant  pratiques  en  France  com*- 
bottaient  les  clauses  libérales  du  tmité  sarde  et  du  traité  belge*  Nos 
timides  négodateurs  avaient,  à  leurs  yeux,  sacrifié  les  intérêts  de  U 
France  en  ne  fermant  pas  tout  à  fait  la  frontière  aux  fils  de  lin  de  Ul 
Belgique  et  aux  b<Bu(s  du  Piémont*  dont  l'invasion  (M.  Bugeaud  l'a 
dit,  mais  tous  le  pensent)  serait  plus  redoutable  que  celle  des  Cosa- 
ques ! 

Mais  à  propos,  qui  n'a  entendu  dire  que  le  traité  de  178fi  a  ruiné 
la  France,  parce  qu'il  a  livré  l'industrie  française  à  celle  de  nos  voî«- 
sins?  Napoléon  lui-même,  après  la  signature  des  préliminaires  de  la 
paix  en  1801,  répondait  à  Gambacérès  :  «N'allons  pas  si  vite;  la 
paix  politique  est  faite,  tant  mieux  ;  jouissons-en.  Quant  k  U  fais 
eofntnereiale^  nous  la  ferons  si  nous  pouvons.  Mais  je  ne  veux  à  au- 
cun prix  sacrifier  l'industrie  française  :  je  me  souviens  des  malheurs 
de  1786  '.» 

Ces  paroles,  prononcées  il  y  a  un  demi*>siècle ,  sont  encore  l'ex- 
pression naïve  des  préjugés  universels.  Eh  bien!  que  diront  tnaia- 
tenant  les  partisans  des  bons  traités  de  commerce,  les  adversaires  des 
concessions  commerciales  à  notre  ennemie  naturelle  ?  Cette  perfide  Al- 
bion vient  de  nous  faire  toutes  les  concessions  imaginables.  Peu  lui 
importe  l'opinion  de  nos  maîtres  de  (orges,  de  nos  marchands  de  bois, 
de  nos  propriétaires  de  bouille,  de  nos  éleveurs  de  bestiaux,  de  nos 
fiibrioants,  de  nos  constructeurs  ;  eUe  ne  réclame  aucune  concession^ 
et  elle  nous  octroie ,  du  haut  de  sa  raison,  un  traité  de  commerce  tel 
que  ne  l'ont  jamais  pu  rêver  les  diplomates  les  plus  subtils.  Mais  elle 


mttoire  du  Consulat  et  de  VEmpire,  par  M.  Tbiers,  III»  vol.,  pig»»  lit. 


1^60  lOUftNAL  DES  ÉCONOMiStfiS. 

compte  sur  la  contagion  de  l'exemple  ;  elle  compte  sur  la  nécessité 
d'importer  quand  on  exporte ,  et  enfin  sar  l'éducation  du  consom- 
mateur. 

On  lui  a  toujours  dit  à  ce  bon  consommateur  :  — Vous  payez  plus 
cher,  c'est  vrai  ;  mais  ce  sacrifice,  vous  le  faites  an  travail  national, 
à  l'industrie  nationale  ,  à  la  gloire  nationale.  Vous  et  vos  pa- 
reils vous  vous  appauvrissez  ;  mais  la  France  s'enrichit.  Voyez 
l'Angleterre,  c'est  en  suivant  ce  système  qu'elle  a  couvert  la  mer  de 
ses  vaisseaux ,  qu'elle  est  parvenue  à  extraire  tant  de  houille,  à 
faire  tant  de  fer,  à  avoir  tant  de  colonies.  —  Cette  fantasmagorie  de 
langage  n'est  plus  possible  après  les  aveux  de  Robert  Peel,  après  l'ex- 
périence des  trois  dernières  années,  après  les  eflbrts  de  la  Ligue  et 
surtout  après  la  réforme  radicale  que  le  Parlement  discute.  Le  con- 
sommateur averti  va  mettre  les  mains  sur  ses  deux  poches,  et  crier 
au  voleur,  jusqu'à  ce  qu'il  soit  entendu  de  qui  de  droit. 

Les  protectionnistes  diront  peut-être  que  nous  parlons  trop  tôt,  et 
que  le  Parlement  peut  très-bien  rejeter  le  projet  de  Robert  Peel.  Oui, 
sans  doute  ;  mais  d'abord  le  rejet  de  cette  grande  mesure  est  peu  pro- 
bable dans  les  circonstances  actuelles.  Ensuite,  la  Ligne  n'est  pas  dis- 
soute. Car  enfin,  à  qui  revient  en  définitive  l'honneur  de  cette  grande 
révolution  dans  les  esprits  et  bientôt  dans  les  lois  économiques? 
Avant  tout,  à  ces  intrépides  ligueurs  qui  ont  déployé  depuis  huit 
ans  un  immense  talent,  un  grand  courage  et  une  persévérance  in- 
croyable. 

Ce  sont  MM.  Cobden,  Bright,  Fox,  Wilson,  Thompson,  Bowring, 
Williers,  Paulton,  Smith,  Ashworth,  etc.,  qui  ont  prêché  dans  les 
meetings  l'économie  politique,  qui  ont  discuté  tous  les  sophismes  op- 
posés à  la  liberté  des  échanges,  et  qui  ont  fait  pénétrer  dans  toutes 
les  couches  de  la  nation  le  sentiment  que  le  droit  du  free-trade  est 
un  droit  de  sens  commun.  Ils  ont  attaqué  la  protection  sur  tous  les 
points,  ils  ont  tout  discuté,  ils  ont  répondu  à  tout,  dans  la  chaire  dû 
professeur,  à  la  tribune  des  meetings,  au  sein  du  Parlement.  D'a- 
bord incompris  par  la  foule,  raillés  par  la  presse,  traités  de  fous 
par  les  hommes  éminents ,  ils  sont  arrivés  en  quelques  années  à 
passionner  le  peuple  anglais  pour  la  réforme  économique^  à  conver- 
tir la  presse  et  à  faire  soutenir  leurs  mesures  par  les  chefs  de  tous  les 
partis. 

Le  Timei,  le  plus  fidèle  interprète  de  l'opinion  des  masses,  n'a-t-il 
pas  poursuivi  les  ligueurs  de  ses  railleries?  Peel  n'a-t-il  pas  combattu 
Huskisson  et  les  propositions  libérales  des  whigs?  Lord  John  Rnssell 
lui-même  n'a-t^il  pas  dit  que  le  rappel  des  lois  des  céréales  était 
une  folie? 

Eh  bien!  aujourd'hui  le  Times  et  la  majorité  de  la  presse  sont-ils 
pour  ou  contre  le  free^lradel  Peel  et  Russcll  défendent-ils  la  liberté 
ou  la  protection? 


NOUVELLE  RÉFORME  ÉCONOMIQUE  EN  ANGLETERRE.       261 

Sans  doute  un  pareil  triomphe  était  un  rêve  il  y  a  deui  ans.  Hais 
désormais  ce  sera  une  réalité,  et  la  postérité  mêlera  dans  ses  bénédic- 
tions les  noms  de  Turgot,  d*Huskisson,  de  Cobden  et  de  Peel.  Puisse 
un  nom  français  venir  encore  s'adjoindre  à  cette  liste  des  plus  brillants 
vulgarisateurs  et  applicateurs  des  vérités  de  l'économie  politique  ! 

JOSEPH  GARNIER. 


DISCOURS  DE  Sm  ROBERT  PEEL 

A  LA  SÉANCE  DES  COMMUNES,  LE  28  JANVIER  1846. 


MBSAIBCBfi, 

Quelle  que  soit  Topinion  qoe  Ton  puisse  se  former  définitivement  sur  le  mérite  de  la 
proposition  que  je  Tais  soumettre  ce  soir  à  Texaroen  de  la  Chambre  de  la  part  du  gou- 
vernement de  Sa  Majesté,  j^ai  la  confiance  que  Textréme  difDcullé  de  la  mission  qu*il 
oi*a  été  dévolu  d*accomplir  et  la  grandeur  des  intérêts  engagés  dans  la  proposition  que 
je  vais  faire,  m^assureront  cette  attention  patiente  et  indulgente  sans  laquelle  il  me  serait 
complètement  impossible,  soit  à  ma  satisfaction  personnelle,  soit  utilement  pour  les 
intérêts  publics,  de  remplir  la  lAche  que  j^ai  entreprise.  (Applaudissements.) 

Je  vais,  pour  remplir  la  promesse  contenue  dans  le  discours  du  trOne,  passoren  re- 
vue les  droits  qui  s^appliquent  aux  divers  articles,  produits  naturels  ou  fabriqués  des 
antres  pays.  J*agis  diaprés  cette  afBrmation  contenue  dans  le  discours  du  trône,  que  le 
nppel  des  droits  prohibitifs,  la  diminution  des  droits  protecteurs  forment  en  eux- 
nièmes  un  système  de  sage  politique.  (Applaudissements  sur  les  bancs  de  Topposition.) 
Tagirai  d*après  cette  conviction,  que  des  droits  prohibitifs  ou  protecteurs,  considérés 
abstractivement  et  en  principe,  peuvent  prêter  à  toutes  les  objections;  que  la  politique 
qui  consiste  à  les  maintenir  peut  être  défendue,  mais  quMl  faut  alors  mettre  en  avant 
des  considérations  spéciales,  soit  de  politique  générale,  soit  de  justice,  pour  réclamer 
le  maintien  de  droits  pareils;  j*agirai  diaprés  cette  conviction,  que  pendant  la  période 
des  trois  dernières  années  il  y  a  eu  dans  ce  pays  un  accroissement  toujours  constant 
de  revenus,  nonobstant  la  réduction  des  droits  très-lourds  ;  qu*il  y  a  eu  un  accroisse- 
ment de  travail,  un  accroissement  de  commerce,  un  accroissement  enfin  de  confort,  de 
bien^tre  et  de  paix  dans  tout  le  pays.  (Applaudissements  sur  les  bancs  de  Topposition.) 

Je  ne  prétends  pas  que  ces  bienfoits  soient  la  conséquence  forcée  de  tel  ou  tel  sys- 
tème que  vous  avez  adopté  ;  mais  ce  que  je  dis,  c*est  que  le  fait  de  cette  prospérité 
tnestiaable  a  du  moins  coïncidé  avec  votre  politique  ;  que  cette  politique  a  été  sanc- 
tionnée par  la  Chambre  des  communes;  et  la  politique  «hitit  ]c  \^r\**  mi  celli:  qui  con- 
siste dans  le  rappel  des  droits  prohibitifs  et  la  rédoctinn  i1o<ï  tirtûif^  prnteeUnti^* 

Ainsi  donc,  en  voulant  continuer  ce  système,  je  n'ai  \yu^  ik  »gîr  sur  lu  Chaiithre  des 
communes  pour  loi  faire  quitter  une  voie  dans  laquelLi^  eHt2  ^o  «erjit  eugii^éa  :  lu  sys- 
tème que  nous  avons  suivi  a  déjà  reçu  la  sanction  de  ctiiu^  Chanihrt*,  el  jïi  co  j^ysième 
a  déjà  produit  nubien  général,  ce  ne  sera  pas  être  iaco»<^rqiifMit,  ce  sera  au  contraire 
être  parfaitement  conséquent  que  de  persévérer  dans  ce  ^^r^tùme.  (  Bruyants  appt;iud1s- 
sements  sur  les  bancs  de  Topposition.) 

En  même  tenaps  que  je  me  préoccupais  de  rapplicati<iii  conUntii^  de  ces;  princ^K^^,  i^ 
ne  devais  pas  perdre  de  vue  les  autres  promesses  conU^nnt^s  cbni^  le  discours  di^  S.  M.; 
nous  nous  sommes  engagés,  vous  le  savez,  en  adoptant  un  Xkhï  pjIneîiM.^  h  ne  |io^  \n*t- 
drede  vue  le  crédit  public,  à  faire  en  sorte  de  ne  pas  c;iuslt  une  pune  iK^rm^inente  au 
crédit  de  l*ÉUt;  un  antre  engagement  de  notre  part,  €  c^t  qui;  dan^  rapf*liciitj4»u  U<^ 


HZ  JOURNAL  DEâ  ÉCONOMISTES. 

frais  pjriociiMSi,  nous  agirons  avec  assêz  de  pré«aiiliont,  de  prév^yiinco  ot  ëe  j^rutfeoce 
pour  ne  eau&or  Hucun  préjudice  anx  grands  iqiérèts  û^  et)  pay»  i  c^i  ongage»*)»!»  je  aa 
le  n^ligerai  pas  dans  la  pruposiUon  (\n^  je  vai^  voas  s^umcitfe.  f ar-des6us  Wat,  j'^i  |a 
cpnvicUon  que  la  recofi)mandation  de  S.  M.,  ou  plutôt  la  confiance  exprimée  j^r  S.  M., 
que  cette  grande  question  serait  Tobjet  d*une  discussion  calme  et  sans  passion^  dans  la 
Cbambre  des  communes  ne  serait  pas  perdue  de  vue  |>ar  celle  Chambre.  i\l  déjà  dit, 
en  répondant  à  une  que^iiou  qui  m*avnit  éto  laite  |)ar  le  député  de  Sommcrset,  que  je 
n'avais  pas  rinlention  de  demander  à  la  Chambre  dVmcltre  aujourd'hui  même  une  opi- 
nion sur  tout  ou  partie  de  la  pro)u)silion  que  je  devais  lui  faire.  Le  vœu  du  gouverne- 
ment de  S.  M.,  c'est  que  rensciiible  de  ces  propositions  soit  discuté  mûrement  et  sans 


Il  peut  se  faire  que  je  vienne  à  luiicHer  à  tant  d'intérêts,  que  tous  se  réunissenl  à  cette 
conclusion  unanime,  que  c'est  là  un  projet  téméraire  et  imprudent  qu'il  faut  rejeter 
aussitôt.  Telle  peut  être  Toplnion  <iui  viendra  à  prévaloir  ;  si  c'est  là  Topinion  de  la 
majorité  parmi  ceux  qui  devront  se  résigner  à  abandonner  les  avantages  fictifs  de  la 
protection,  rien  ne  devra  être  plus  facile  |K)ur  eux  que  dMnsister  auprès  de  la  Chambre 
pour  lui  faire  adopter  quelques  principes  contraires  à  ceux  que  Je  viens  d*émetire. 
(Applaudissements  sur  les  bancs  des  constTvateurs.)  Ils  pourrpat«  oe  sonr  m^»,  ne 
Illettré  en  face  d*une  résolution  comme  celle-ci,  non  pas  que  la  protection  d*MB«  Iwaii- 
çhe  particulière  d'industrie  ou  de  production  est  souteuable,  mais  en  face  d'une  réiO' 
lution  large  et  complète,  comme,  par  exemple,  que  la  protection  de  Tindustrie  est  90 
elle-même  un  bien,  et  qu'en  principe  elle  doi^  être  sanctionnée.  (Écauteat  «coulea» 
sur  les  bancs  miuistériels,)  Il  se  pourrait  foire,  au  contraire,  qu'en  présence  de  to«l^ 
les  grandes  difScultés  de  cette  question»  eu  présence  de  la  variété  infinie  de  toutes  les 
opinions  qui  se  sont  produites,  eu  présence  de  la  nature  même  de  cette  lutte  depuis  si 
longtemps  commencée,  et  qui,  je  le  crois  bien,  durer4  longtemps  encore,  il  ppgrrait  se 
faire,  dis-je,  que  la  Chambre  et  le  pays  vinssent  k  conclure  qu'il  y  a  là  une  solution 
salisfaiante  de  la  question.  (ApplatidissemenlSt) 

En  présence  de  toutes  ces  considérations!  il  peut  eneore  arriver  que  ceux-ia  même 
qui  n'approuveraient  pas  tous  les  détails  du  grand  projet  que  je  vais  soumettre  à  Texa- 
men  de  la  Chambre,  fussent  cependant  disposés  à  l'accepter  dans  sou  ensewhlê,  et  que 
la  voix  du  pays  tout  entier  exprimât  aussi  sou  opinion  sur  l'ensemble  de  mes  plans. 
Peut-être,  dira-t-on  :  après  tout,  ce  n'est  pas  une  transaction  injuste,  inéquitable^  inw- 
prévoyante;  et  plutôt  que  de  continuer  un  pénible  conflit,  acceplons-le  conine  une 
transaction.  Si  c'est  là  la  eonclusiou,  si  c'est  îk  l'opinion  génémle  que  la  partie  Intelli- 
gente et  raisoiinable  de  toutes  les  classes  vient  à  émettre,  alors  j'aurai  tout42  coniianee 
dans  le  succès  définitif  de  ma  proposition.  D'un  autre  côté,  comme  je  le  disais  tout  à 
l'heure,  si  j'attaque  taut  d'intérêts  par  l'application  de  ce  graïui  |irincipe  que  les  dratls 
protecteurs  ne  sont  pas  par  eux-mêmes,  et  abstraclivemenl  parhiut,  un  bieUi  et  doivent 
\wr  conséqueut  être  abolit»,  dans  ce  cas,  un  autre  so^t  attend  ma  iiruposition  ;  tous  cas 
intérêts  n'ont  qu'à  se  reunir,  ils  n'ont  qu'à  la  rejeter;  ils  s'adresseront  alors  à  un  autre 
plus  capable  que  moi  de  eompruiklre  les  intérèlë  de  mon  (tays;  le  princife  «u4««l  fii 
fait  allusion,  principaleuieut  Ui  réduction  des  droits  proteeleura,  je  ne  V4#uk  pas  i-ap- 
pliquer  à  quelque  intérêt  particulier.  AppUiudissements  bruyants  sur  les  bMes  de  pop- 
position.) 

Je  ne  vais  lias  aller  choisir  les  grands  intérêts  liés  à  l'agriculture  de  ee  pays,  leur 
demander  d'abandonuei*  dits  droits  protecteurs»  sans  être  en  mêaie. temps  préparé  à 
demander  le  même  sacrifiée  aux  autres  intérêts  aujourd'hui  protégés  \nr  nos  lois.  (Ap- 
plaudissements prolongés  sur  le>  bancs  de  l'opposition.)  Ma  proposiUon  n^est  pas  une 
proposition  séparée  ou  isolée*.  Convaincu  que  h:  principe  |¥>ur  lequel  je  lutte  aujour- 
d'hui est  un  principe  juste  et  sage,  je  demande  à  tous  les  intérêts  protégés  leur  part  de 
sacrifices,  si  toutefois  cVisi  nu  sacrifice  <pie  ma  pro|iosition  veut  leur  imposer.  (Bruyants 
applaudissements  sut*  les  lianes  de  l'opposition.) 

La  Chambre  sait  (|ue,  durant  ces  trois  dernières  aunées»  ce  qu'on  appelle  le  taiifi  c*«st 


.^Ê^^k 


NOUVELLE  REFORME  ECONOMIQUE  EN  ANGLETERRE.       263 

à-dira  tout  le  système  de  nos  droits  de  douane,  a  été  soumis  à  une  refonte  générale  et 
k  Tesamen  de  cette  Chambre.  Bn  18iS  ce  fut  mon  devoir,  comme  organe  du  gouver- 
■MMaly  de  proposer  un  grand  changement  dans  les  droits  de  douane  alors  existants.  Le 
principe  général  du  plan  que  je  proposai  fut  d*abolir  tes  droits  sur  les  matières  pre- 
mières i|ui  constituaient  i*élément  de  nos  manufactures  ;  ce  priucipe  fut  aussi  de  sou- 
neUre  en  général  les  articles  manufacturés  provenant  des  autres  pays  à  un  droit  qui 
n^eicédait  pas  io  pour  100.  Non>seutciiient  en  18(i,  mais  plus  tard,  la  Chambre  des 
opHinuoes  adopta  le  principe  qui  m'avait  fait  agir  ;  malgré  la  crainte  d'une  diminution 
dans  le  revenu,  vous  avez  choisi  pour  leur  faire  une  remise  de  droits,  les  principaux 
articles  servant  de  matière  premîèru  à  nos  manufactures.  Bn  1844,  vous  avez  réduit  les 
droits  sur  la  laine,  et  Tannée  suivante,  en  1845,  vous  avez  réduit  également  les  droits 
sur  le  coton,  et  maintenant  c'est  à  peine  s'il  reste  une  seule  matière  première  employée 
dans  nos  manuhctures  et  importée  des  autres  pays  sur  laquelle  les  droits  n'aient  pas  été 
fédaits.  Ainsi  donc  les  fabricants  de  ce  pays  ont  à  présent  un  avantage  qu'ils  n'avalent 
pas  auparavant,  ils  ont  toute  fiicUité  )K)ur  se  procurer  les  matières  qui  forment  la  base 
lirincipale  de  leur  industrie;  j*ai  donc  un  titre  à  demander,  d'abord  au  fiibricant,  de  faire 
le  sacrifioe  ées  droits  qui  le  protègent  aujourd'hui.  (Applaudissements  des  deux  côtés.) 
Il  a  maintenant  des  avantages  qu'il  ne  |)ossédait  pas  autrefois. 

i'ai  riulention,  en  examinant  les  droits  actuellement  existants  sur  lesquels  S.  M.  a 
appelé  votr«  attention,  j'ai  rintentiou  de  continner  à  agir  d'après  les  mêmes  prineipec 
qui  ttut  déjà  dicté  la  conduite  de  la  ChamlNre  ;  je  m'occupe  d'abord  des  matières  pre- 
mières qui  sont  encore  soumises  à  des  droits,  et  je  commence  par  elles,  pour  m'autoriser 
|4«ft  tard  à  demander  au  fabricant  le  sacrilice  complet  de  ses  droits  protecteurs. 

Kb  ($ïi  de  matières  premières  dont  on  se  sert  dans  nos  fibriques,  je  n'en  connais  pas 
d'autres,  à  l'excepiion  du  suif,  et  peut-être  dois-je  ajouter  du  chanvre,  sur  lesquelles 
piWBt  encore  quelques  droits.  Pour  le  suif,  qui  tient  de  la  nature  des  matières  premières 
OHHme  étant  d'un  usage  fréquent  dans  Kss  fabriques  d'une  grande  importance  pour  les 
IwBipini  de  I9  grande  majorité  du  peuple,  telles  que  les  manufactures  de  savon,  de  eban» 
délias  et  d'appeftts  pour  les  cuirs,  je  propose  de  commencer  par  une  réduction  sur  le 
çMOtaJit  des  droits  perçus  à  rimportation  de  ces  articles. 

\A  Russie  est  le  pays  d'où  nous  viennent  non  principales  importations  de  suif,  quoiqu'il 
lioqi  «n  vienne  aussi  un  peu  des  Ëtats-Unis;  le  droit  sur  les  suifsest  à  présentde  3  scheK 
ling»  9  d.  par  quintal  ;  cette  question  a  été  débattue  lors  des  discussions  sur  le  dernier 
tarif,  principalement,  je  Tavoue,  au  point  de  vue  <le  nos  propres  intérêts,  mais  aussi  pour 
•iMoiliiger  la  Russie  à  s'avancer  dans  le  système  libéral  pour  lequel  elle  avait  montré 
qiMilque  tendance  et  dont  je  propose  que  maintenant  rAngleterre  vienne  donner 
rexeniple,  même  sans  fécipuocité,  par  la  réduction  de  ces  droits  élevés.  J'ai  la  conHance 
que  cet  exemple  Bnira  par  prévaloir  et  que  l'intérêt  du  grand  corps  des  consommateurs 
nUhmra  wmm  sur  le  gouvernement  pour  U)  foire  entrer  dans  la  même  voie,  et  qtte 
m  MHS  n'aaimianft  pas  une  réciprocité  immédiate  par  des  réductions  comme  celle  que 
je  propose,  nous  obtiendrons  du  moins  un  résiilut  immédiat,  nous  encouragerons  par  là 
le  ièle  de  nos  fiibricanu,  nous  les  feron«  progresser,  et  je  ne  doute  pas  qu'avant  peu 
mms  n*y  puisaiens  jaiadm  les  bienfaits  d'un  commerce  plus  étendu. 

Je  propose  donc  de  réduire  les  droits  sur  les  suHs  de  3  sch.  8  d.  à  1  sch.  6d.  par 
qalnUl. 

Comme  je  l'ai  dit,  je  m'occupe  maintenant  de  ces  articles  qui  participent  de  la  nature 
des  matières  premières.  Par  rapport  aux  buis  de  charpente,  je  n'entends  pas  les  excepter 
de  la  révision  générale  des  droits  :  vous  avez  déjà  consenti  à  ce  que  les  bois  de  con- 
slracllon  provouant  de  «os  colonies  fussent  admis  à  un  droit  purement  nominal,  et 
malnlanant  que  vous  êtes  sur  le  point  de  loucher  à  vos  intérêts  nationaux,  parla  réduc- 
tian  des  droits  qui  proli^nt  votre  industrie  indigène,  vous  avez,  je  crois,  parfaitement 
le  droit  d'«gir  de  même  à  l'égard  des  intérêts  de  vos  colonies;  le  bois  de  construction 
«pendant  est  le  seul  article  sur  lequel  je  demanderai  quelque  temps  encore  avant  de 
r.  La  question  dit  kola  de  coBStmeUou  est  une  questtoAtrès-compUquée,  et 


361  JOUANAI.  DES  KCONOyiSTES. 

il  est  imporUni  que  nous  ayons  réuni  tous  les  documents  possibles,  pour  qu*co  ef- 
fectuant une  réduction  quelconque  de  droits ,  nous  puissions  assurer  au  consomma- 
teur tous  les  avantages  possibles.  La  marche  que  le  gouveruement  se  propose  de  saivre 
par  rapport  à  cet  article  sera,  je  dois  le  dire  cependant,  une  réduction  graduelle  du  droit 
actuellement  existant  jusqu*à  ce  qu*il  soit  descendu  à  un  chiffre  infiniment  plus  bas. 
Cette  réduction  s^échelonnera  d'année  en  année,  de  manière  à  prévenir  toute  pertartta- 
tioB  dans  notre  commerce  intérieur. 

Mais  d'ici  à  peu,  Pintention  du  gouvernement  quanl  au  droit  sur  les  bois  de  conslruc- 
tioUy  sera  connue  de  la  Chambre  ;  ce  sujet  est  Tun  des  plus  compliqués,  et  rien  n'est  plus 
difficile  que  d'obtenir  des  informations  à  cet  égard,  d'autant  plus  qu'il  est  indispensable, 
en  cherchant  4  se  les  procurer,  de  garder  le  plus  profond  secret  sur  nos  intentions, 
jiisqu*à  ce  que  nous  soyons  préparés  à  les  faire  connaître  à  tout  le  monde. 

Ce  sont  \k  les  réductions  sur  les  matières  premières  que  nous  nous  proposons  de  faire, 
et  à  ces  deux  ou  trois  exceptions  près,  je  ne  connais  aucune  sorte  de  matière  première 
dont  les  droits  n'aient  pas  déjà  été  considéi  uhlement  réduits  par  te  premier  tarif. 

Je  dis  donc  que  la  Chambre,  après  avoir  suivi  cette  marche,  après  avoir  donné  aa 
fabricant  l'avantage  d'un  immense  débouché  sans  aucun  droit  d'importation  pour  les 
matières  qui  forment  la  base  de  ses  rabricatious  respectives,  m'a  misa  même  de  faire  appel 
à  la  bonne  foi  des  fabricants  des  trois  grands  articles  qui  entrent  dans  la  consommation 
pour  l'habillement  du  peuple  ;  je  viens  donc  aujourd'hui  leur  demander  cette  preuve  (et 
je  suis  sûr  qu*ils  la  donneront)  de  la  sincérité  de  leurs  convictions  quant  aux  inconvé- 
nients du  système  protecteur;  je  leur  demande  d'abandonner  cette  protection  dont  ils 
jouissent  maintenant.  Les  trois  grandes  branches  de  fabrication  dont  je  parle  sont  les 
fabriques  de  tissus  de  fil,  de  laine  et  de  coton  ;  je  leur  demande  de  donner  un  solennel 
exemple  aux  autres,  en  abandonnant  volontairement  et  sans  regret  la  protection  qne  le 
pays  leur  donne  maintenant. 

Mon  honorable  ami  le  député  deDorset,  et  je  lu|  donne  ce  titre  sans  aucune  hésitation 
(Eooatez  !  écoutez  !  On  rit.),  car  je  puis  l'assurer  que  ce  ne  sera  pas  ma  faute  si  le  mal- 
heureux dissentiment  qui  existe  maintenant  entre  nous,  à  l'occasion  de  questions  poli- 
tiques, interrompt  pour  un  moment  cette  harmonie  qui  a  jusqu'ici  existé  entre  nous,  et 
c^est  pour  cela  que,  sans  aucune  de  ces  réserves  et  de  ces  restrictions  qui  (paraissent 
rembarrasser  (Rires.),  je  lui  donne  ce  titre  que  j'ai  toujours  vié.  accoutumé  à  lui  donner 
quand  je  parlais  de  lui  ;  mon  honorable  ami  a  exprimé  l'espérance  que  la  Chambre,  en 
^'occupant  des  grands  intérêts  auxquels  il  a  été  fait  alhision  dans  le  discours  de  S.  M., 
s^occuperait  aussi  de  la  protection  à  laquelle  ont  également  droit  les  intérêts  moins  élevés 
do  pays;  il  a  dit  que  S,  M.,  en  appelant  l'attention  du  Parlement  sur  ce  sujet,  a  exprimé 
le  désir  que  ces  grands  intérêts  ne  souffrissent  pas  d'une  intervention  nuisible  de  la  part 
du  gouvernemenL  Je  ne  me  propose  pas,  en  revisant  le  tarif,  de  m'ex poser  à  cette  Im- 
putation qui  m'a  déjà  été  adressée,  de  compromettre  les  grands  intérêts  et  de  négliger 
en  même  temps  les  petits  intérêts  du  pays  ;  je  remplirai  donc,  j'en  ai  Pespolr,  les  vues 
de  mon  honorable  ami,  je  satisferai  ses  désirs  en  lui  disant  que  j'agirai  plulôl  encore  sur 
les  grands  que  sur  les  petits  intérêts  du  pays. 

Je  m'occupe  maintenant  de  ces  articles  qui  constituent  l'habillement  de  la  grande 
majorité  du  peuple  ;  je  demande,  comme  je  Tai  dit,  aux  grands  fabricants  de  tissus  de 
coton,  de  fil  et  de  laine,  de  faire  le  sacrifice  des  droits  protecteursque  la  loi  leur  accorde 
maintenant;  mais  en  ce  qui  touche  à  ces  articles  qui  occupent  le  travail  des  classes 
industrieuses,  je  les  traiterai  avec  un  peu  plus  de  précaution  et  je  leur  continuerai  une 
légère  protection.  Par  exemple,  pour  les  produits  de  cotons  manufacturés,  h  loi  actuelle, 
en  y  comprenant  la  grande  masse  de  cotons,  de  toiles,  de  calicots,  d'impressions,  les 
soumet  k  un  droit  de  10  iiour  100.  Les  cotons  fabriqués,  comme  les  bas  de  colon,  sont 
soumis  à  un  droit  de  20  pour  100.  En  ce  qui  touche  les  cotons  fabriqués,  maintenant 
soumis  à  un  droit  de  10  pour  100,  je  propose  à  la  Chambre  de  les  admettre  sans  droit  ; 
pour  les  articles  de  coton  auxquels  s'applique  le  droitdeiOpour  100,  articles  qui  sont  à  un 
degré  plus  élevé  dans  l'échelledela  fabrication,  je  propose  de  réduire  le  droit  de  90  à  10 
pour  100;  c'est-à-dire  que  les  grands  articles  de  coton  manufacturé  seront  importés  sans 


NOUVELLE  REFORME  ECONOMIQUE  EN  ANGLETERRE.       365 

droiu  et  que  les  petits  articles  manufacturés,  tels  que  chemises  ou  bas,  au  lieu  de  M 
pour  1O0«  ne  payeront  plus  que  10  pour  100.  (A  ce  moment  le  cri  de  : 'Ecoutez!  et  des 
ooUoqoes  animés  sur  les  bancs  de  Topposition,  interrompent  un  moment  Thonorable 
baronnet.) 

La  seule  faveur  que  je  demande  à  la  Chambre,  c*est  de  vouloir  me  permettre d*ex poser 
rensemble  complet  du  plan  que  je  compte  lui  soumettre,  sans  qu'on  tire  telle  ou  telle 
conclusion  d^ne  partie  isolée  de  ce  plan;  je  me  verrais  forcé  d'adopter  des  précautions, 
de  ne  livrer  à  mille  explications,  de  peur  que  la  première  partie  de  mon  plan  ne  puisse 
donner  Beu  à  des  conclusions  erronées,  à  moins  que  les  honorables  membres  ne  sus- 
pendent leur  jugement  jusqu'à  ce  que  j'aie  complété  mon  exposé;  Je  leur  demande  de 
suspendre  leur  jugement  jusqu'à  demain,  quand  ils  auront  tout  mon  système  sous  les 
yeux,  ou  du  moins,  je  le  répète,  de  le  suspendre  jusqu'à  ce  que  j'aie  complètement  ter- 
miné les  explications  que  j'ai  à  leur  soumettre. 

Je  suis  surtout  désireux  de  faire  un  appel  aux  ftaibricantspour  qn'ils  donnent  l'exemple 
de  Tabandon  des  droits  protecteurs,  parce  que,  d'après  de  très-graves  autorités,  ce  ne 
sont  pas  les  laboureurs,  mais  les  fabricants  qui,  les  premiers,  ont  demandé  au  législa- 
teur des  droits  protecteurs;  ce  sont  les  intérêts  du  commerce  et  des  manufactures  qui 
ont  donné  le  premier  exemple  de  réclamer  une  protection  ;  c'est  donc  de  toute  justice, 
après  tout ,  qu'ils  viennent ,  et  je  ne  doute  pas  qu'ils  ne  le  fassent  avec  empressement, 
donner  exemple  d'un  sacrifice  de  cette  nature  :  rien  n'est  plus  digne  d'attention  que 
les  remarques  qui  ont  été  faites  à  cet  égard  par  Adam  Smith.  Au  point  de  vue  histo- 
rique, cet  écrivain  disait  :  «  Les  cultivateurs  et  fermiers  sont,  et  cela  leur  fait  grand 
honneur,  les  moins  sujets  à  ce  déplorable  esprit  de  monopolo.  (Applaudissements  et 
rires.)  Je  parle  maintenant  de  l'origine  du  système  restrictif,  et  je  puis  dire  avec  con- 
iance  que  l'autorité  sur  laquelle  je  m'appuie  est  une  des  pins  impartiales,  n'ayant  eu 
aucune  préférence  pour  les  agriculteurs  et  parlant  seulement  au  point  de  vue  historique. 
Adam  Smith  disait  donc,  et  votre  interruption  me  force  à  le  répéter  (on  rit),  que  ce 
n'étaient  pas  les  agriculteurs,  mais  les  fabricants,  qui  devaient  être  responsables  de 
réiablissenient  du  droit  protecteur;  il  disait  :  «  Les  cultivateurs  et  les  fermiers  sont,  à 
leur  grand  honneur,  de  tous  les  citoyens,  les  moins  sujets  à  ce  déplorable  esprit  de 
■onopole.  Les  cultivateurs  et  les  fermiers,  dispersés  sur  les  diflérents  points  du  pays, 
■e  peuvent  pas  si  facilement  s'entendre  que  des  négociants  ou  des  fabricants  qui,  réunis 
dans  des  villes  et  accoutumés  à  cet  esprit  exclusif  de  corporation  qui  prévaut  toujours 
en  eux,  essayent  naturellement  d'obtenir,  au  détriment  de  leurs  concitoyens,  les  mêmes 
privilèges  exclusifs  qu'ils  possèdent  généralement  au  détriment  de  leurs  cités  respec- 
tives; ils  semblent  donc  par  conséquent  avoir  été  les  premiers  inventeurs  de  ces  restric- 
tions imposées  à  Pimportation  des  produits  étrangers,  restrictions  qui  leur  assurent  le 
OHMiopole  du  marché  national  ;  ce  fut  donc  probablement  à  leur  imitation,  et  pour  se 
Bettre  au  niveau  de  ceux  qu'ils  trouvaient  tout  disposés  à  les  opprimer,  que  les  culti- 
vateurs et  les  fermiers  de  la  Grande-Bretagne  arrivèrent  à  un  oubli  si  complet  de  la 
géaéfofité,  qui  est  le  caractère  national  de  leur  industrie,  qu'ils  réclamèrent  le  privi- 
lège exclusif  de  fournir  à  leurs  condtoyens  les  céréales  et  la  viande  de  boucherie  ;  peut- 
être  ne  prirent-ils  pas  le  temps  de  considérer  combien  leurs  intérêts  se  trouvaient 
moins  froissés  par  la  liberté  du  commerce  que  ceux  des  citoyens  dont  ils  suivaient 
rexemple. 

Maintenant,  je  crois  que  l'opinion  soutenue  dans  cet  extrait  est  parfaitement  juste,  je 
crois  que  les  principes  restrictifs  n'ont  pas  dû  leur  origine  aux  agriculteurs,  mais  qu'ils 
ont  été  imposés  à  la  législature  d'abord  par  les  intérêts  mercantiles,  et  que  seulement  en- 
nite  ils  ont  été  adoptés  comme  une  conséquence  nécessaire  par  les  agriculteurs. 

Je  suis  donc,  pour  ainsi  dire,  invité  à  m'adresser  d'abord  aux  fabricants  de  laine  et 
de  fil  et  d'aunes  grands  articles  qui  intéressent  l'habillement  du  peuple,  comme  aussi 
aux  fabricants  des  objets  qui  s'y  rattachent  plus  ou  moins  directement,  pour  qu'ils  aban- 
donnent la  protection  que  la  loi  actuelle  leur  accorde,  et  qu'ils  peuvent,  je  le  crois  fer- 
sementr  abandonner  sans  se  faire  aucun  tort  à  eux-mêmes* 
La  conséquence  peut  être  une  diminution  dans  le  revenu,  mais  cette  perte  sera,  je 


m  jouenàl  des  économistes. 

C9t>i«,  plus  que  balancée  par  l\}ffet  produit  dans  le  pays  ;  je  crois  que  nmpoiHatioB  des 
Plumes  îirlicles  stimulera  tellonieut  Thabileté  et  Tesprit  d'eulreprise  de  oes  aianul^etii* 
rien^,  que  noa-seulement  ils  parviendroul  à  égaler,  mais  même  à  surpasser  lea  febrieaBts 
français  ou  alleniands. 

Pour  le  moment,  les  laines  manu  facturées  sont  soumises,  d'après  le  tarif  de  lS4i.  àun 
(|ru|t  de  10  pour  100  t  peur  cu^i  produits  comme  pour  tes  iiroduits  de  ooton  soumis  à  ce 
cirait  de  iO  pour  100,  je  propose  de  le  réduire  à  10  pour  100.  Dans  le  oommeroe  des  so* 
tous  et  de;»  laines,  nous  avons  donné  au  fabricant  un  pouvoir  sans  limite  pour  ûnpsner 
hm  matières  premières i  la  même  obose  peut  être  dite  pour  la  toile  de  fil,  car  le  llo  ae 
imye  aucun  droit;  et  maintenant  c'est  devenu,  comme  je  l*avais  prévu  une  premlèfe  fois. 
MUe  source  de  produits  considérable  pour  l'iriande. 

PeiHiis  bien  des  années,  il  n'y  a  eu  aucun  droit  i  Timportation  spr  le  lin  étranger,  et 
je  propose  que,  pour  les  articles  de  (il  aussi  bien  que  pour  ceux  de  coton  et  de  laine,  les 
produits  les  plus  communs,  ceux  qui  servent  I  la  grande  masse  du  peuple,  soient  ad- 
ipis  daus  le  pays  sans  payer  de  droits  ;  quelques-uns  des  articles  des  fabriques  de  fil  soat 
tr^beaux  et  sont  loin  de  servir  à  la  généralité  des  consommateurs;  leur  eousonmatiso 
au  cantraire  est  très-limitée;  même  pour  ces  articles,  je  ne  me  propose  pas  de  conserver 
)e  cbiffre  actuel  des  droits  ;  pour  la  batiste  et  d'autres  articles  à  Tusage  seuleoieBi  ëes 
liens  riches,  je  propose  une  réduction  importante;  lesdroits cependant  sur  ces  articles 
varient  beaucoup;  les  droits  sur  les  articles  de  Ul  varient  suivant  leur  désignatioa,  et 
je  me  propose  de  réduire  à  la  moitié  du  cbilTre  actuel  les  droits  actuellement  perçus  sur 
les  91s  manufacturée.  C'est  là  tout  ce  que  j'avais  à  dire  par  rapport  à  ces  trois  grends 
produits. 

J'approche  maintenant  d'une  autre  classe  de  marchandises  qui  ne  doit  pas  être  exacte- 
pient  rangée  avec  le  coton,  la  laine  ou  le  (il,  mais  a  l'égard  de  laquelle  Je  crois  qnil  est 
d'une  grande  importance,  non  pas  d'adopter  le  même  système,  mais  d'appliquer  le  pff<a- 
ci|)e  d'une  grande  réduction;  je  veux  faire  allusion  aux  étofies  de  soie.  (Bcoutei !  éeou 
tez  I)  Je  ue  voudrais  pas  que  l'on  pût  supposer  que  le  droit  actuellement  existant  sur  les 
sqieries  fAt  une  protection  pour  rindustrie  nationale;  vous  avex  un  droit  que  vous  appe- 
lez de  80  pour  100,  mais  qui,  par  rapport  à  beaucoup  d'articles,  est  bien  plus  élevé  et 
sur  lequel  un  compte,  bien  à  tort,  comme  sur  une  protection  pour  nos  fabricants }  11  n'en 
est  rien.  Il  y  a  un  grand  nombre  de  maisons  à  Paris  et  sur  la  o6te  qui  garantissent  te  li- 
vraison des  étoffes  de  soie  à  Londres  i  moitié  prix  du  tarif  ;  c^est  done  une  perte  sAebe  an 
Ueu  d'un  bénéfice.  Kn  premier  lieu,  c*est  une  prime  donnée  à  la  contreban^ie,  et  de  pies, 
cela  fait  naître  dans  l'esprit  des  fabricants  et  des  classes  laborieuses  employées  par  eux, 
ridée  qu'ils  jouissent  d^une  protection  dont  en  fait  ils  ne  jouissent  pas  et  dont  ils  sont  dé- 
pouillés par  des  contrebandiers  ou  des  consommateurs  désbonnétes. 

Aussi  je  opttis  que  par  de  nouvelles  dispositions,  en  réduisant  le  montant  des  droits 
peryussur  les  soieries,  vous  ne  touches  en  quoi  que  ce  soit  à  des  intérêts  nationaux!  vous 
arrives,  au  contraire,  et  j'en  suis  convaincu,  h  stimuler  l'activité  creKaante  du  fabricant 
anglais,  et  eu  même  temps  vous  diminuez  les  profits  du  contrebandier,  vous  alia^aez 
dans  sa  source  même  un  trafic  immoral  et  déshonnête. 

J'ai  dans  les  mains  un  relevé  des  droits  actuellement  perçus  sur  les  soieries ,  et  quoi- 
que, peur  les  unes,  il  n'excède  pas  80  peur  100,  que,  pour  d*autres  mène,  il  puisse  être 
moindre,  il  y  en  a  cependant  quelques  sortes  sur  lesquelles  les  droits  sont  bien  plus 
élevés;  pour  le  crêpe,  par  exemple,  le  droit  n'est  pas  moindre  de  48  à  M  pour  f 00; 
pour  les  velours  unis,  ce  droit  est  de  84  à  50  pour  100;  pour  les  articles  de  Bouveautés, 
il  est  de  80  à  78  pour  100  ;  pour  les  turbans  et  bonnets,  il  est  au  moins  aussi  fbrt.  Malm- 
lenant  y  a-t-il  un  seul  ludivldu  qui  puisse  croire  que  ces  articles  payent  an  dreit 
de  148  pour  100 en  venant  dans  ce  pays?  Il  n*en  est  rien  ;  ils  sont,  je  cr<rfs,  d*UB  usage 
oonraun,  mais  ils  y  ont  été  introduits  par  la  contrebande  au  détriment  de  VÈiMU  Peur 
tous  ces  articles,  je  propose  de  nouvelles  dispositions,  mais  je  ne  fiittgueral  pas  la 
Giiambre  de  leur  éaumération,  j'espère  pouvoir  en  donner  une  liste  exacte  et  complèle 
demain  soir,  entre  les  mains  des  honorables  membres;  je  propose ,  eonne  je  1^1  dit , 
«l'appliquer  u«  nouveau  principe  à  la  perœptlon  du  droit  sur  les  soieries,  et  je  laisserai 


NOUVELLE  RÉFORME  ÉCONOMIQUE  EN  ANGLETERRE.        t6T 

m  «Mx  eu  directowr  des  douaaes  à  flier  tin  droit  qui,  en  Ums  cas,  ne  pourra  pas  ex-* 
céder  15  pour  100.  Le  principe  général  sera  donc  Tadoption  d'un  droit  sur  ces  articles 
de  li  pour  f  00  au  Heu  du  droit  actuel  variable,  dit  de  80  pour  100,  mais  qui,  en  fait, 
est  lii^ére  de  80  poup  lOO  pour  quelques  artieles  de  cette  catégorie,  tandis  qu*il  est  in- 
Moeii  phia  élefé  pour  d\intres. 

Il  y  a  «ne  auive  kîranebe  de  manuftictures  qui  entre  ou  qui  peut  entrer  en  concur* 
reoce  avec  les  manufactures  de  ce  pays  ;  et,  sur  cet  article,  je  dois  dire  que  Je  crois 
que  la  chiffre  actuel  des  droits  est  extraordinaireroent  élevé,  et  je  suis  aussi  d*avis 
qu^uae  admission  raisonnée  de  ces  articles  manufacturés  ne  ferait  aucun  toK  à  nos  H' 
bricants,  Bfmis  au  contraire  stimulenilt  et  exeiterail  leur  adresse  et  leur  talent  en  les 
forçant  k  lutter  avec  les  étrangers.  Cest  un  article  sur  lequel  je  crois  que  les  fabricants 
de  ce  pays  a'onl  aucun  droit  pour  demander  le  maintien  de  ce  qui  existe  :  je  parle  du 
papier. 

Pour  le  moment.  Il  y  a  un  droit  sur  les  papiers  de  tenture  étrangers,  importés  dans 
ee  pays.  Ce  droit  est  de  1  schelling  par  yard  carré,  et  ce  droit  s^appliqoe  individuelle- 
nenl  i  chaque  spécialité  de  cet  article. 

Maintenant  Je  crois  qu'il  est  possible  de  vendre  dans  ce  pays,  au  prix  dVin  farthinff  * 
le  yard,  la  même  espèc>e  d'article. 

Pour  les  papiers  de  fantaisie,  je  propose  donc  de  réduire  le  droit  perçu  sur  le  papier  de 
tenture  importé  en  Angleterre,  de  1  schelling  i  8  pence  par  yard. 

farrive  maintenant  à  ces  fabriques  qui  se  rattachent  aux  métaux.  Je  dirai  que  les 
bhriqœs  de  métaux  de  ee  pays...  (L*honorable  baronnet  est  en  oe  moment  interrompu 
par  un  rire  général  qui  parcourt  les  bancs  de  Topposition.) 

L'honorable  baronnet  fait  observer  qu'il  lui  est  réellement  impossible,  quoique  cet 
exposé  puisse  exciter  et  provoquer  l'hilarité  de  certains  membres,  de  développer  les  in- 
lenlioBs  dn  goavemeraent  de  S.  M.  sans  entrer  dans  tous  ces  détails.  Je  puis  assurer, 
dit-il,  les  honorables  membres,  que  tous  ces  points  ont  assez  d'importance  pour  être 
mentionnés.  Il  continue  en  ces  termes  : 

Bn  ce  qui  concerne  les  manufactures  métallurgiques,  vous  avez  déjà  réduit  les  droits 
sur  le  minerai  étranger,  et  s'il  est  une  fabrication  qui  puisse  ou  qui  doive  lutter  avec 
^étranger,  c'est  sans  contredit  la  fabrication  métallurgique  en  ce  pays. 

Oénérelement  parlant,  les  produits  manufacturés,  eu  fait  de  métaux,  importés  en  ce 
pays,  sont  firappés  d'un  droit  de  15  pour  100  advaiorem;  en  ce  qui  les  concerne,  et 
tKHir  tous  les  autres  articles  manufacturés  que  je  ne  spécifie  pas,  je  propose  qu'à  l'avenir 
la  règle  générale  soit  que  ces  droits  ne  puissent  pas  excéder  10  pour  100  ;  Tarticle  des 
papiers  de  tenture,  que  j'ai  déjà  mentionné,  sera  seul  excepté  de  cette  règle  générale. 
Mais,  pour  la  grande  généralité  des  produits  étrangers  soumis,  d'après  le  tarif  de  1818, 
à  un  droit  de  90  pour  100.  je  propose  de  fixer  un  droit  général  maxhMmiie  10 pour  100. 
Ce  droit  de  10  pour  100  s'appliquera  aux  brocarts,  à  la  poterie  et  à  divers  autres  ariicles 
de  cette  catégorie.  Les  cheveux  seront  dans  le  mémo  cas;  dans  ce  moment  un  droit 
de  80  peur  100  est  perçu  à  l'importation  sur  les  vojtures,  Il  n'y  a  aucune  raison  pour  le 
maintenir.  Pour  les  articles  que  j'ai  mentionnés.  Je  considî'i  j  que  toutes  ces  propositions 
aoront  pour  effet  une  égalisation  de  droits  éminempieiit  avantageuse  aux  consomma- 
teurs de  ce  pays,  et  je  demanderai  s'il  est  un  seul  article  manufactijré  qui  soit  aussi 
exorbitamment  cher  qu'une  voiture  fabriquée  dans  ce  pays.  Comparez  le  prix  d'une 
voiture  fabriquée  ici  avec  le  prix  d'une  voiture  fabriquée  à  Bruxelles  ou  partout  ail- 
leurs, ou  même  le  prix  d'une  voiture  à  Londres  et  celui  d'une  voiture  à  Edimbourg  et 
dans  quelques  autres  villes  de  ce  pays,  et  je  ne  crains  pas  d'être  démenti  en  disant  que 
ces  prif  sont  véritablement  exorbitant*^.  Ici,  en  Angleterre,  nous  avons  à  portée  le  fer, 
nous  avons  Phabiletéet  le  capital,  il  m'est  impossible  d'apercevoir  une  raison  qui  puisse 
militer  en  faveur  d'un  droit  de  80  pour  100. 
Aussi  je  propose,  pour  encourager  la  concurrence  avec  les  fabricant!^  de  voitures  de  et; 

'  rmhiH§  —  MvtfMi  t  liard  ou  i  eant.  i/4. 


268  JOURNAL  DES  ECONOMISTES. 

pays,  (le  permettre  rimportalion  des  voitures  sous  un  droit  de  10  pour  100  au  Uea  de 
SO  pour  100. 

Il  est  une  autre  fabrication  à  Tégard  de  laquelle  je  propose  égalemeni  de  foire  une  ré- 
duction considérable.  Je  propose  de  réduire  les  droits  sur  les  bougies  et  chandelles  de 
toute  espèce.  Nous  avons  déjà  réduit  les  droits  sur  la  cire  et  le  blanc  de  baleine,  je  pitw 
pose  aujourd*bui  de  réduire  à  la  moitié  du  chiffre  actuel  les  droits  perçus  sur  le  suif  de 
toute  espèce. 

Les  droits  sur  les  savons  étrangers  seront  réduits  à  moitié  du  prix  fixé  par  le  tarif  de 
1843.  Pourlesavon  dur,  maintenant  soumis  à  un  droit  de  30  scb.,  je  propose  de  le  réduire 
à.S  scb.  ;  je  propose  de  réduire  le  droit  sur  le  savon  mou,  de  SO  sch.  à  14  scb.,  et  les  droits 
sur  le  savon  de  Naples,  de  56  scb.  à  90  scb. 

Par  rapport  à  tous  les  articles  qui  touchent  à  la  fabrication  du  cnfar,  nous  avons  déjà 
fait  une  grande  réduction  de  droits. 

J*arrive  maintenant  à  un  important  article  d*habilleraent  :  je  veux  parler  des  bottes  et 
des  souliers.  Vous  avez  déjà  diminué  les  droits  qui  frappaient  les  cuirs  bruts,  et  vous 
avez  affranchi  presque  tous  les  articles  relatifs  au  tannage  :  ainsi  donc,  il  n*y  a ,  pour 
ainsi  dire,  aucun  droit  qui  frappe  la  fabrication  du  cuir;  je  propose  cependant  d'abolir 
également  les  droits  qui  pèsent  sur  un  article  encore  imposé  et  qui  tient  un  peu  du  ca- 
ractère des  matières  premières  :  je  veux  parler  des  cuirs  préparés^ 

Avec  rintention  de  réduire  le  coût  d'un  article  d'habillement  d'une  importance  im- 
mense et  tous  les  jours  croissante  pour  les  classes  laborieuses  de  la  communauté,  je  pro- 
pose d'abolir  le  droit  qui  frappe  sur  les  cuirs  préparés,  et  alors  il  n*y  aura  plus  une  seule 
matière  première  ayant  trait  à  la  fabrication  du  cuir,  que  les  fabricants  de  ce  pays  ne 
puissent  se  procurer  en  franchise.  Comme  conséquence,  je  propose  de  diminuer  égale- 
ment les  droits  établis  sur  les  bottes  et  les  souliers;  il  me  semble  que  le  prix  demandé 
par  nos  fabric4ints  pour  des  bottes  ou  des  souliers,  article  si  important  pour  le  bien-être 
et  la  santé  du  peuple,  que  ce  prix,  dis-je,  n'est  rien  moins  que  raisonnable,  et  après 
avoir  enlevé  le  droit  sur  la  seule  matière  qui  tenait  par  sa  nature  aux  matières  premières, 
je  propose  de  réduire  les  droits  sur  ce  qu*on  appelle  les  tiges  de  bottes,  de  3  scb.  6  d.  à 
1  sch.  9  d.  ;  je  propose  aussi  de  réduire  le  droit  sur  les  tiges  de  bottes  de  première  gran- 
deur, de  5  sch.  6  d.  à  S  sch.  9  d.  la  douzaine.  La  réduction  sur  les  bottes  étrangères  se- 
rait de  28  sch.  à  13  sch.  la  douzaine,  et  le  droit  sur  les  souliers  étrangers,  de  14  scb.  à 
7  sch.  la  douzaine  ;  les  droits  sur  les  chaussures  des  femmes  et  des  enfants  seraient  éga- 
lement réduits  dans  la  même  proportion.  Je  proposerai  également  une  réduction  de  droits 
sur  les  chapeaux,  et  de  mettre  à  exécution  une  réduction  que  l'on  a  ajournée  à  tort,  j*ea 
ai  bien  peur,  en  1842,  je  veux  parler  des  droits  sur  la  paille  tressée.  Pour  cet  article,  je 
proposerai  une  réduction,  de7  sch.  6  d.  à  5  sch.  par  livre,  et  le  droit  sur  les  chapeaux  de 
paille,  de  8  sch.  7  d.  à  5  sch.  par  livre. 

Je  dois  avoir  dit  que  lorsque  je  proposai  la  réduction  du  droit  d'importation  sur  les 
soieries  fabriquées,  je  proposais  également  de  réduire  les  droits  sur  ce  que  je  considé- 
rais plutôt  comme  une  matière  première  que  comme  un  article  manufacturé,  je  veux 
parler  de  la  soie  teinte  ;  je  crois  qu*il  est  également  juste  de  réduire  les  droits  sur  cet 
article. 

Le  droit  actuel  sur  Teau-de-vie  n^est  pas  moindre  de  22  scb.  10  d.  le  gallon  ;  il  est  resté 
à  ce  chiffre,  ou  bien  près  de  ce  chiffre,  depuis  nombre  d*années,  et  je  crois  qu^à  ce  mo- 
ment la  consommation  d'eau-de-vie  étrangère  en  ce  pays  n'est  pas  aussi  grande  ou  du 
moins  n'est  pas  plus  grande  qu'elle  ne  l'était  à  la  fin  du  dix-septième  siècle  ;  je  crois 
que  ce  fait  doit  être  attribué  en  grande  partie  à  l'exorbitante  évaluation  des  droits  qui 
pèsent  sur  la  matière  première.  Maintenant  l'eau-de-vie ,  comme  la  soie,  est  un  article 
pour  lequel  la  protection  apparente  est  plutôt  illusoire  que  réelle  :  il  n'est  pas  d'article, 
excepté  peut-être  la  soie,  sur  lequel  la  contrebande  agisse  comme  sur  le^  esprits  étran- 
gers; une  diminution  de  droits  ne  sera  donc  pas  nécessairement  une  diminution  de  pro- 
tection accordée  au  producteur  national,  elle  tendra  seulement  à  prévenir  la  contrebande 
et  à  convertir  un  trafic  illégal  en  un  trafic  légal;  la  moralité  publique  ne  pourra  qu*y  ga. 
gner;  je  propose  donc  que  le  montant  actuel  des  droits  sur  Teau-Kle-vie,  le  genièvro  et 


NOUVELLE  RÉFORME  ÉCONOMIQUE  EN  ANGLETERRE.      269 

les  aotres  esprHs  étrangers  en  général,  soit  réduit  de  Si  sch.  10  d.  à  15  scb.  le  gallon. 

Reste  maintenant  un  article  sur  lequel  je  reriens,  quoique  tout  récemment  encore, 
ranaée  dernière,  on  s'en  soit  déjà  occupé,  et  que  je  propose  de  soumettre  également 
M  principe  de  la  réduction  ;  je  veux  parler  du  sucre.  (Bruyants  applaudissements  de 
roppositioo.)  Les  honorables  membres  doivent  m'excuser  si  je  n*enlre  pas  eu  ce  moment 
dans  une  discussion  minutieuse  sur  des  sujets  qui  déjà  ont  été  Tobjet  de  débats  pro- 
longés dans  cette  Chambre  ;  je  ne  fais  que  lui  soumettre  les  intentions  du  gouvernement, 
et  j*évite  bien  des  détails  sur  lesquels  plus  tard  ce  sera  mon  devoir  de  m'appesantir  ;  mais 
je  craii»  bien  que  ce  que  j'ai  à  proposer  relativement  aux  sucres  ne  rencontre  pas  Tap^ 
probation  des  honorables  membres  de  Toppositlon,  qui  ont  déjà  exprimé  leurs  vues  à  ce 
s^jet;  cela  ne  m'empêchera  pas  cependant  de  mettre  sous  vos  yeux  les  propositions  du 
gouvernement. 

L*année  dernière,  j*esti mais  le  montant  probable  du  produit  des  droits  sur  le  sucre  en 
calcolant  sur  une  augmentation  de  consommation  qui  n'irait  pas  à  moins  de  50,000  tonnes; 
pour  les  quelques  mois  qui  se  sont  écoulés  depuis  cette  réduction  de  droits,  Taccroisse- 
nent  de  la  consommation  du  sucre  s'est  élevée  déjà  jusqu'à  30,000  tonnes  ;  je  ne  sais 
si  pour  les  mois  qui  restent  encore  à  s'écouler  jusqu'à  la  fin  de  l'anuée,  cette  augmenta- 
UoQ  atteindra  mes  prévisions  ;  mais  ce  que  je  sais,  c'est  qu'un  accroissement  considéra- 
ble aura  lieu. 

Le  montant  du  sucre  étranger,  produit  du  travail  libre,  qui  venait  Taire  concurrence 
ib  production  sncrière de  nos  colonies,  a  diminué  depuis  la  réduction  du  droit;  nous 
avions  pensé  qne  cette  importation  s'élèverait  à  vingt-cinq  mille  tonnes,  tandis  qu'elle 
s'est  élevée  à  quinze  mille  seulement.  Le  motif  de  cette  diminution  est  dans  le  manque 
total  de  la  canne  à  Cuba,  et  dans  les  demandes  toujours  croissantes  que  fait  le  continent 
aux  autres  pays  qui  sont  sous  l'empire  du  travail  libre.  Je  crois  qu'il  est  facile  de  prou- 
ver la  vérité  de  cette  assertion,  mais  cela  ne  ui'empècbe  pas  de  soutenir  que  je  crois  le 
sncre  des  colonies  anglaises  capable  de  supporter  toute  espèce  de  concurrence  avec  le 
sacre  produit  du  travail  libre  étranger. 

ie  veux  cependant  dès  à  présent  bien  établir  que  je  ne  suis  disposé  à  faire  aucune 
niodilication  à  la  loi  relativement  aux  sucres,  produit  du  travail  esclave;  mais  pour  le 
sacre,  produit  du  travail  libre,  je  suis  disposé  à  la  modifier.  Taut  que  la  concurrence 
pour  le  sucre  des  colonies  anglaises  sera  limitée  au  sucre  étranger,  produit  du  travail 
libre,  le  gouvernement  a  pensé  qu'il  n'y  avait  pas  lieu  d'exempter  cette  sorte  de  pro- 
duits de  Tappllcation  générale  du  principe  de  réduction,  que  je  soumets  en  ce  moment 
à  la  Chambre.  Nous  proposons  donc,  mais  seulement  eu  ce  qui  regarde  le  sucre,  produit 
do  travail  libre,  de  retrancher  3  sch.  6  d.  du  droit  différentiel  actuellement  exisUnt; 
pour  les  moBcouades,  le  montant  du  droit  différentiel  est  de  9  sch.  i  d.  les  100  livres,  et 
pour  les  sucres  terrés,  le  chiffre  est  de  11  sch.  8  d«;  maintenant  nous  vous  |Ht>posons 
pour  ces  deux  espèces  de  sucro  unejréduction  de  3  sch.  6  d.  sur  le  droit  différentiel,  lais- 
sant par  conséquent  le  montant  du  droit  différentiel  en  faveur  des  colonies  anglaises 
sor  le  sucre  étranger,  produit  du  travail  libre;  pour  le  sucre  moscouadê^  à  5  sch.  10  d., 
et  pour  les  beaux  sucres  terrés^  à  8  sch.  Sd. 

Après  cet  examen  de  tous  les  articles,  ou  du  moins  de  presque  tous  les  articles  sur 
lesquels  pèsent  des  droits  d'importation,  j'arrive  aux  produits  qui  se  rattachent  directe- 
ment à  l'agriculture. 

Il  y  a  plusieurs  articles  de  la  plus  grande  importance  sur  lesquels  il  y  a  en  ce  moment 
des  droits  très-lourds,  mais  pour  lesquels  ces  droits  ne  sont  pas  des  droits  protecteurs, 
le  tabac,  par  exemple.  Mais,  pendant  qu'au  nom  du  gouvernement  je  propose  des  cban- 
genents  aussi  considérables  sur  les  droits  d'importation,  j'ai  l'espoir  que  les  considéra- 
tiou  qui  touchent  aux  revenus  publics  auront  assez  d'empire  sur  l'esprit  des  honorables 
membres,  et  qu'on  ne  viendra  pas  nous  demauder  des  réductions  pins  étendues,  quoique 
desargunieuts  puissants  militent  également  en  faveur  de  cette  réduction.  Au  milieu  de 
toutes  ces  grandes  modifications,  j'ai  la  coniiance  que  la  Chambre  comprendra  toute 
Tinportanee  qu'il  y  a  à  ne  pas  porter  un  coup  mortel  au  revenu  public  en  ce  pays.  Le 
public  se  préoccupe  beaucoupd^^s  réductions  que  je  propose,  et  qui,  nécessairemeni,  se- 


i1«  JOUENAL  MS  ECONOMSTB». 

rmii  tffèft-«r»Mtet;  d*ta  aulto  côté,  dei  OMsidéraUMs  de  gnad  inlMl  itlkmH  d  Tat» 
teiiUoB  q«e  mmm  deYont  porter  à  la  défeniie  du  ptys^  ae  nous  lakaeal  pti  hétiler  à  wig- 
RMAler  les  dépenses;  tous  devei  laisser  de  c6lé  de  simplee  eoosIdéraUoiii de  rewM^ 
qoaBddeslatéffétsde  si  grande  imporunte  sonl  en  qvestion.  J'espère  dote  q«e  la  Glia»> 
bre  M  perdra  pas  de  vue  qae  Je  lui  propose  des  rMocUons  <}iii,  BéeessaireineM,  <yBii- 
Biieronl  considérableroeiit  nos  reœtles,  peadani  q»e,  d'an  astre  eMé«  c'est  ea  mCnK 
tenps  pour  nous  «a  devoir  de  propouer,  aoa  dans  un  bat  bostile,  malt  poar  poarvoir 
seulement  à  notre  défense  nationale,  c*est«  dis-je,  poar  nous  un  de?oér  de  proposer  aae 
augmentatkM  considérable  de  dépenses  pour  cette  sanée.  J'espère  qae  ces  faits  a'écluip- 
peront  pas  à  votre  pensée,  et  que,  si  ({uelqa'ttn  élait  d'avis  qae  les  dreUs  doat  Je  pr»>» 
pose  eacore  le  nuintien  pèsent  d*aae  BMnière  Ad^ase  sar  qaelqaes  industries,  il  a'Ii^ 
sistera  pas  pour  une  réduction  simultanée  de  ces  droits. 

Je  M'occuperai  d'abord  des  articles  qui  ne  fonaent  pas  diroctearant  la  base  de  la  aoar- 
ritare  da  pays,  et  d'abord  des  graines  fourragères  et  de  toutes  les  antres.  Qaaal  à  aMi,f  ai 
la  conviction  qu'une  rédaction  de  dreiusur  ces  graines,  bien  loin  d'être  une  diasteaCloa 
de  protection  poar  l'agriculture,  est  au  coniraiiv  un  bienfeit  pour  elle,  (trayanu  appba* 
dissemeats.)  Et,  par  exemple,  pour  la  luzerne,  il  est  certaiaeneat  Impowibic  de  aoato- 
air  que  les  droiu  qui  pesaient  sur  cette  graine  étaleat  une  protection  poar  l'africal* 
ture.  Sur  bien  des  points  de  ce  royaume,  les  droits  sur  la  luzerne  sont  ea  fait  an 
hapùt;  en  IMt,  si  Je  ne  me  trompe,  noas  avions  réduit  les  droits  sar  la  laseiae  d'envi- 
ron IdiMMO  livres  sterling  :  mais  comUea  y  a-t-it  de  disUrlcU  agricoles  qui  aieai  proité 
de  cette  réduction  ? 

Maiateaaat  donc,  et  poar  toutes  les  graines  servant  en  général  à  l'agricaUare,  Je 
propose,  non  comme  aa  retrait  de  protectioa,  mais  coaime  ua  bienfait  po«r  elle,  je 
propose  de  réduire  sur  toutes  le  droit  à  un  taux  très-modéré;  par  exemple,  poar  oe  qai 
regarde  la  semence  de  luserae,  le  droit  perçu  Tannée  dernière  s'est  élevé  à  7a,  090  livres 
sterling:  il  avait  été  féduit  de  moitié  en  ISia;  Tannée  précédente^  il  avait  été  en  eiet 
de  près  de  150,000  livres  sterting.  Mainlenanl  je  propose,  poor  simplifier  la  iMtlère»  de 
Même  que  j'ai  réduit  les  droiU  sur  la  grande  masse  des  ol^fets  manuflMlurés  à  aa  taux 
anifome  de  10  pour  100,  de  même  en  ce  qal  regarde  les  graines,  Je  demande  qae  ee 
droit  a'excède  pas  5  sch.  par  qalatal;  en  cerlains  cas,  en  ce  qal  regarde,  par  exemple^ 
la  graine  de  porreau  et  celle  d'oignon,  le  droit  actuel  n'est  pas  moins  de  M  scb.  par 
quintal;  à  Tavenir,  b  maximum  pour  toutes  les  graines  sera  de  3  scIk 

J'ai  déjà  parlé  de  cetie  brandie  importante  de  l'agriculture,  celle  qui  a  Irait  à  la  aoar- 
ritare  des  bestiaux;  maintenant  Je  crois  qu'il  est  impossible  d'exagérer  Timportance  de 
l'engrais  des  bestiaux  considéré  comme  instrument  de  progrès  pour  ragricaltars  :  la 
ferUlisatioB  du  sol  au  moyeu  des  engrais  est  un  des  plus  grands  bieaùdts  de  la  Fravi- 
dence,  et  Je  crois  qu'il  n'y  a  pas  d'engrais,  prenez-^le  où  vous  voudrez,  qui,  par  rapport 
à  ses  fîacultés  fertiliMntes,  puisse  entrer  en  comparaison  avec  celui  qui  provient  diwiete 
ment  du  sol  lai*mème. 

Je  crois  que  nous  ne  pouvaas  pas  pousser  plus  à  l'amélioration  des  terrains  laférlenrs 
qu'en  encourageant  la  nourrilure  et  Tengrais  des  bestiaux,  et  eu  excitant  TappUeetlea 
des  tomlers  à  Taocroissemeat  oontinael  de  la  fertilisation  du  sol  ;  Je  prspooe  donc  qa'aae 
sorte  de  graines  qui,  Je  crois,  sera  três-atileiuent  appliquée  à  l'engrais  des  bestieaa» 
puisse  être  importée  sans  aucune  espèce  de  droits;  c'est  un  article  cependant  d'âne 
imamnsc  imporunce,  Je  veux  parler  du  mais  ou  blé  de  Turquie.  (ApplaadissemenU  sar 
les  bancs  de  ropposiilon.) 

J'ai  pent-ètre  fait  une  erreur  qaaad  j'ai  dit  que  Je  proposais  qu'il  ne  fttt  perça  amena 
droK  à  l'importatioa  sur  cette  matière,  mais  je  propose  qae  le  droit  sar  le  amis  sok  dès 
à  préseat  et  de  suite  un  droit  nominal.  Et,  Je  le  répèle,  en  abolissant  ledteit sar  le  mtfs, 
Je  m  crois  pas  priver  Tagricnkare  d'ane  protection. 

Si  je  ne  me  trompe,  le  mais  est  d'un  usage  général  aux  ÉUts-Unis;ea  s'en  aeit  basa» 
coup  pear  la  aoarritare  même  de  Tboonae;  Je  sais  cependant  que  son  tttililéso«B«e 
rapport  est  irès-conlestêe  dans  ce  pays  ;  mais  en  phMiears  endroits  du  ceatineat  on  s^ 
sert  oooMie  d^iae  nonnitnre  excellente,  et  même  aux  Étatsmaîs  oa  le  préfère  à  Wea 


NOUVELLE  RÉFOlUiS  BCONOMIQUB  EN  ANGLETERRE.      iU 

des  ol^ieu  qee  nous  préféroDS  iei.  AuMi  je  croi»  qu^en  proi^geaat  rimporutioii  libre  en 
maïs,  bien  loin  de  rendre  un  maoTBis  service  à  l^agriculturet  j*augnienterai  par  là  les 
fscitîtés  de  nourriture  pour  les  bestiauii  et  Tavantage  de  ragricultare  se  trouvera  essen- 
tiellenient  lié  à  TadopUon  de  eette  mesure.  Je  propose  également  de  soumettre  a» 
mène  principe  que  le  nais  le  sarrasin.  (Test^indiro  qu*à  Tavenir  le  mais  el  le  saftasln, 
b  fkrine  du  mais  et  celle  du  sarrasin»  seront  admis  sans  aucSn  droit» 

Je  propose  également  d'admettre  sur  le  môoie  pied  la  farine  et  la  graine  de  Un  et  de 
ealaa.  Si  quelque  membre  voulait  se  rendre  compte  des  sommes  énormes  qui  sont  main" 
tenant  payées  par  les  plus  grands  fermiers  de  ce  pays  pour  Tacqulsition  des  tourteaux 
de  graine  de  Un  et  de  colia,  il  conviendrait  avec  moi  que  les  facilités  nombreuses  ac- 
cordées pour  rimportation  de  ces  articles  qui  peuvent  servir  à  Tengrais  des  bestiaux  ne 
aox^ni  pas  d'une  médiocre  utilité  pour  les  intérêts  agricoles;  les  demandes  de  tourteaux 
de  yn  sont  si  grandes  que  le  prix  tous  les  jours  s'en  élève  sur  le  marché,  et  la  consom- 
maiio»  en  est  immense. Le  prix  des  tourteaux  degraine  de  Un  était  en  1848  do  •  à  fuUv. 
slerl.  le  100;  en  1845,  il  était  de  10  liv.  sterl.  à  10  guinées  ;  en  1846,  le  prix  s*est  élevé 
de  19  liv.  sterl.  k  18  Uv.  sterl.  5  scb.  ;  pour  les  tourteaux  de  colia,  le  prix  par  tonne, 
en  1848,  éuit  de  5  liv.&  scb.;  en  1844,  il  tomba  de  6  liv.  6  scb.  à  4  liv.  10  sch.;en  1846, 
U  monta  de  5  Uv.  5  sch.  à  5  liv.  10  scb.,  et  en  janvier  1846,  le  prix  s'est  élevé  de  4  liv. 
5  scb.«  chiffe  où  il  était  en  1844,  à  5  liv.  17  sch.  0  d.,  ou  prés  de  6  Uvres. 

Voici  une  lettre  que  j'ai  dans  les  mains  el  qui  me  vient  d'un  négociant  qui  Insiste 
fortement  cpie,  en  raison  des  avantages  qui  doivent  en  résulter  pour  l'agriculture,  on 
accorde  rimportation  en  francbise  de  droits  à  plusieurs  articles  d'un  usage  général  aux 
Etats-Unis  pour  l'engrais  des  bestiaux  ;  en  vcrfci  les  termes  :  «  Je  prends  la  liberté  de 
soumettre  à  votre  attention  un  petit  illonécbant  d'un  objet  appelé  tourteau  de  riz,  qui 
est  d'un  usage  trés-répandu  aux  Etats-Unis  pour  l'engrais  des  bestiaux  ;  nous  craigsoBS 
que  l'acte  •  de  Georges  IV  ne  s'applique  à  cet  article  ;  nous  soumettons  donc  à  vos  ré- 
flexions la  question  de  savoir  s'il  ne  serait  pas  très-important  pour  les  Intérêts  du  culti'- 
vatear  d'en  faeiUter,  autant  que  possible,  Papprovlslonnement  à  bon  marché  ;  c'est  le 
rebut  du  riz,  cela  coûte  beaucoup  moins  que  les  tourteaux  de  graine  de  lin  que  l'on 
admet  on  franchise.  Cest  un  article  admirablement  approprié  à  la  nourriture  des  Iks- 
tiaux  f  mais  comme  c*est  de  la  farine  et  non  une  graine^  elle  se  trouve  prohibée,  d'après 
les  dispositions  de  cette  loi.  » 

Je  soutiens  que  l'admission  d'un  article  de  cette  nature  qui  nous  met  à  même  de  sou- 
tenir la  concurrence  avec  les  nourrisseurs  et  engraisseurs  étrangers,  bien  loin  d'être  un 
désavantage  pour  Pagriculture,  sera  un  avantage  très-positifs 

i'arrrive  maintenant  à  l'examen  de  ces  articles,  produits  agricoles  proprement  dits, 
qui  ont  directement  trait  à  la  nourriture  de  l'homme  ;  je  sais  que  c'est  là  le  point  le  plus 
cfifBciie  dans  l'en8eml>le  de  cette  grande  question,  et  que  de  ce  côté,  je  le  prévois  d'a- 
vance, je  vais  toucher  aux  Intérêts  les  plus  grands  ;  j'ai  d'abord  à  lutter  d'un  cOté  avec 
ces  membres  qui  déclarent  qu'ils  ne  veulent  entendre  parler  ni  de  retard  ni  de  com- 
promis :  d*un  antre  côté  je  me  trouve  en  face  de  ces  honorables  membres  qui  insistent 
pour  qui!  n*y  ait  aucune  espèce  de  diminution  dans  les  droits  qui  pèsent  sur  les  articles 
de  consommation  intérieure,  ni  dans  la  protection  accordée  à  l'agriculture.  Mon  bat 
sera,  s'il  est  possible,  de  suggérer  un  arrangement  auquel  chacun  poisse  consentir  ;  je 
■^attends  à  ne  rencontrer  d'approbation  ni  d'un  côté  ni  de  l'autre.  (Ecoulez!  écootei! 
Rires.) 

Je  sais  que  je  dois  m'attendre  i  la  désapprobation  de  plusieurs  des  honorables  nombres 
de  Toppôeition.  i  celle  d'un  grand  nombre  de  membres  qui  siègent  même  sur  les  banos 
ministériels  ;  probablemeat  même  je  rencontrerai  de  Topposition  de  bi  part  de  ceux 
qui  ont  élé  mes  collégoes  aux  affaires:  je  ne  puis  ajouter  qu'un  mot,  et  cela  an  noas  du 
gouvememeat,  c'est  que  notre  désir  est  de  proposer,  sans  faveur  et  sans  partialité  au- 
cune, ce  qœ  wms  croinms  juste,  ce  que  nous  croirons  de  nature  à  terminer  ce  conflit 
dont  tout  le  monde,  f  en  sois  convaincu,  déplore  la  prolongation,  ce  que  nous  croirons 
le  pins  propre  à  Cdre  disparaître  ces  cauaes  de  jalousie  et  de  dissension  qai  exisleoi 
actseUanesC  entre  les  diférentes  classes  de  sujets  de  S.  M*,  ce  qui,  d'après  nous»  ne  sera 


272  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

pas  de  nature  à  aHéctcr  gravement  les  intérêts  d*nne  chsse  de  citoyens,  et  cependant 
qui  sera  de  nature  à  servir  les  intérêts  {généraux  du  pays. 

ie  crois  qu*avant  tout,  au  point  de  vue  de  Hutérèt  général,  il  faut  Jeter  les  bases  da 
plan  qui  doit  régler  définitivement  celte  grande  question.  (Ecoutez!  écoutez!)  Je  n*ai 
pas  rintention  de  demander  le  rappel  immédiat  des  droits  sur  le  blé;  je  proposerai, 
comme  les  arrhes  du  principe  diaprés  lequel  j'agirai  plus  tard,  je  proposerai  la  réduction 
immédiate  des  droits  sur  un  grand  nombre  d'articles  d*une  importance  directe  pour  la 
nourriture  de  Tbomme.  Et  d*abord,  je  m'occuperai  de  ceux  pour  lesquels  je  demanderai 
un  rappel  complet  et  immédiat  de  droits. 

Parlant  des  objets  de  consommation  en  général,  je  me  propose  de  passer  en  revue 
tous  les  articles  compris  aux  tarifs,  qui  servent  à  la  consommation  du  peuple  :  sar  Uws 
je  ferai  une  réduction,  et  une  réduction  immédiate.  (Ecoutez  !  écoutez  !)  Je  vous  pro- 
pose donc  au  nom  du  gouvernement  de  réduire  immédiatement  tons  les  droits  de  50 
pour  100:  sur  le  beurre,  de  1  llv.  sterl.  à  10  sch.  par  quintal  ;  sur  les  fromages,  de  lOsch. 
à  5  sch.  par  quintal  ;  sur  le  houblon,  de  4  liv.  10  sch.  à  S  liv.  5  sch.  par  quintal  ;.sur  le 
poisson  sec,  de  S  sch.  à  i  sch.  par  quintal;  les  droits  actuels  sur  le  cidre  et  le  poiré 
sont  en  ce  moment  de  lOguinées  par  tonneau;  à  Tavenlr,  ils  ne  seraient  plos  que 
de  5  guinées. 

J'arrive  aux  produits  agricoles  sur  lesquels  je  propose  un  rappel  immédiat  de  droits; 
je  propose  ce  rappel  immédiat  sur  tous  les  articles  qui  constituent  un  aliment  propre- 
ment dit.  (Ecoutez  !  écoutez  !) 

Les  droits  sur  le  lard  seraient  immédiatement  et  complètement  supprimés  ;  il  en  serait 
de  même  pour  les  droits  sur  le  bœuf  frais,  le  bœuf  salé,  sur  ce  qu'on  appelle  les  viandes 
sans  désignation,  sur  le  porc  frais  ou  salé,  sur  les  pommes  de  terre  et  les  légumes  de 
toute  espèce  ;  je  propose  l'abolition  complète  de  tous  ces  droits  ;  je  propose  d'admettre 
en  franchise  à  l'avenir  tous  les  articles  que  je  viens  d'énumérer  (Bruyants  applaudisse- 
ments de  la  part  de  l'opposition)  ;  en  uu  mol,  je  propose  que  tout  ce  qui  peut  être  rangé 
dans  la  catégorie  des  aliments,  soit  dans  le  règne  végétal,  soit  dans  le  règne  animal, 
soit  admis  en  franchise.  (Nouveaux  applaudissements.) 

Je  crois  que  la  qualité  supérieure  de  la  viande  dans  ce  pays  met  les  agriculteurs  àfabri 
de  toute  crainte  sur  la  concurrence  ;  mais,  remarquez-le ,  j'ai  agi  pour  Fagriculture 
comme  j'ai  agi  pour  tes  manufactures  ;  je  crois  que  j'ai  grandement  augmenté  les  Cici- 
lités  pour  soutenir  la  concurrence  étrangère,  en  supprimant  les  droits  sur  les  graines  et 
en  permettant  Tintrodoction  en  franchise  du  mais  et  autres  articles;  je  crois  que  Fha- 
bileté  toujours  croissante  de  nos  éleveurs,  stimulée  encore  par  la  concurrence,  donnera 
aux  agriculteurs  dans  ce  pays  de  grands  avantages  sur  l'étranger.  (Ecoutez!  écoutez!) 

Après  avoir  aboli  les  droits  sur  ce  que  l'on  peut  considérer  comme  des  produits  ftd>ri- 
qués,  comme  la  viande  salée,  par  exemple,  je  vous  propose  de  supprimer  également  les 
droits  sur  l'importation  du  béuil  étranger  (Bruyants  applaudissements);  en  un  mot, 
règle  générale,  pour  tous  les  animaux  venant  de  pays  étrangers,  je  propose  Tabolitioo 
complète  de  droits  (Applaudissements);  il  n'y  a  aucune  raison  pour  conserver  un  droit 
sur  les  bœufs  et  encore  moins  sur  d'autres  animaux  mentionnés  au  tarif.  (Un  membre 
demande  une  exception  pour  les&nes;  Rires  prolongés.) 

Ainsi  donc,  en  ce  qui  touche  tes  animaux,  je  propose  comme  preuvede  notre  attache- 
ment au  principe  qui  nous  fait  agir,  je  propose  non-seulement  pour  la  viande  préparée, 
mais  aussi  pour  ce  que  l'on  peut  appeler  la  matière  première,  la  viande  elle-même,  que 
rimporution  ait  lien  en  franchise  ;  j'ai  dit  déjà  que  tous  les  végétaux  seraient  également 
admis  sans  aucune  espèce  de  droits;  quelques  personnes  se  sont  plaintes  de  la  manière 
dont  les  droits  sur  le  bétail  étaient  à  présent  établis  :  il  est  complètement  inutile  de 
maintenir  un  droit  sur  quelques  animaux,  par  exemple,  les  agneaux  et  les  chevreaux; 
personne  ne  mettra  en  doute  l'intérêt  qu'il  y  a  à  l'abolir. 

Mais  on  a  dit,  avec  quelque  justice,  qu'il  n'était  pas  équitable  de  fTapper  un  droit  égal 
sur  les  animaux  engraissés  à  l'étranger  et  sur  les  animaux  importés  ici  pour  y  être  en- 
graissés; bien  des  cultivateurs  m'ont  exprimé  l'opinion  qu'il  y  aurait  un  immense  avan- 
tage pour  eux  à  se  procurer  facilement  des  animaux  maigres  pour  les  engraisser  en  ce 


NOUVELLE  RÉFOMIBiÉCONOIIlQUE  EN  ANGLETERRE.      173 

ptyR  ;  jusqu'à  un  certain  point  ma  proposition  réparera  cette  injustice.  (Rires.)  Je  so«« 
liens,  en  efiet,  que  les  facilités  toujours  croissantes  pour  l*engrais  des  b^tiaux,  les  faci- 
lités toujours  croissantes  pour  obtenir  des  animaux  maigres  et  les  changer  en  bètea  de 
prix,  propres  à  la  nourriture  des  habitants  de  ce  pays,  je  soutiens  et  j*espëre  que  ces 
avantages  seront  considérés  comme  une  certaine  compensation  à  la  perte  immédiate^ 
conséquence  forcée  de  la  réduction  de  droits  sur  des  animaux  engraissés.  (Écoules  I 
écoutez!) 

Mais  j*espcre  aussi  que  ceux  des  honorables  membres  dont  les  intérêts  touchent  à 
ragricolture,  n'oublieront  pas,  en  examinant  cette  proposition  de  réduction ,  que  f  al 
déjà  proposé  Tabolilion  des  droits  protecteurs  pour  un  grand  nombre  de  ces  grands 
articles  de  fabrication  qui  ont  trait  à  Thabillement  du  peuple;  j'espère,  dis-je,  qu'ils  ne 
se  préoccuperont  pas  simplement  de  cette  abolition  de  protection  pour  ragrioulture; 
mais  qu*ils  se  souviendront;que  j'ai  d*abord  demandé  aux  fabricants  de  donner  les 
premiers  Texeropleet  de  renoncer  à  la  protection  des  tarifs;  qu'ils  réfléchissent  surtout 
que  leurs  serviteurs  et  leurs  fermiers  iJOurront  se  commander  une  plus  grande  quan- 
tité d*habilleiucuts  ;  et  les  agriculteurs,  j'en  ai  la  conliance,  ne  se  montrent  pas  peu  dis- 
posés à  suivre  Texempte  de  ceux  auxquels  j'ai  Cdt  d'al)ord  appel  pour  donner  le  pre- 
mier exemple  du  sacriQ«:e. 

Je  vais  maintenant  expliquer  ce  que  j'ai  rinieuUon  de  faire  au  sujet  des  lois  sur  les 
céréales.  J'ai  déjà  établi  que  j'exemptais  complètement  des  droits  quelques  articles  main- 
tenant compris  dans  la  loi  des  céréales,  le  mais  et  le  sarrazin;  je  propose  leur  libre 
admission  aussitôt  après  Tadoption  de  ce  bilL 

D'uD  autre  côté,  je  no  propose  pas  le  rappel  immédiat  des  lois  sur  les  céréales  ;  mais, 
dans  1* espoir  d'arriver  à  une  transaction  finale,  de  prévenir  d^injuates  appréhensions, 
de  donner  tout  le  temps  nécessaire  à  Tugriculture  pour  se  préparer  à  un  nouvel  état  de 
choses,  quoique  je  propose  une  continuation  temporaire  des  droiu  protecteurs;  cepen- 
dant, je  propose  que  le  bill  contienne  une  clause  spéciale  portant  qu'après  un  certain 
bps  de  temps  le  graiu  étranger  soit  importé  dans  ce  pays  en  franchise.  (Tonnerre 
d*applaudissements.)  Je  suis  profondément  convaincu  qu'une  proposition  intemédiaiie 
ne  servirait  à  rien.  (Écoutez.) 

Il  n*aorait  pas  été  en  mon  pouvoir,  je  l'ai  déjà  dit  à  la  Chambre  dans  une  précédente 
occasion,  cTindiquer  aucune  modification  sur  les  lois  des  céréales  actuellement  exis* 
tantes,  avec  la  garantie  qu'elle  continuerait  à  exister.  Je  le  répète ,  cela  eût  été  Im- 
possible. (  Écoulez!.)  Il  faut  se  décider,  soit  à  maintenir  en  fiait  le  taux  actuel  de  bi  pro- 
tection dans  toute  son  étendue,  ou  à  jeter  les  fondements  d'une  solution  positive  et 
définitive  de  cette  question.  Je  propose  donc  une  réduction  considérable  du  droit  existant, 
et  je  propose  que  la  durée  ainsi  réduite  soit  limitée  à  une  période  de  trois  ans.  (Applau- 
dissements  de  l'opposition.) 

H  faut  que  ce  bill  prévoie  d'avance  qu'à  cette  époque  de  l'année  où  il  y  aurait  le 
moittsd*inoonvénientà  supprimer  les  droits  de  protection,  c'est-à-dire  le  !«'  février  lti9, 
Favoine,  l'orge  et  le  blé  seront  seulement  soumis  au  droit  nominal  que  je  proposais  toni 
à  rbeure  d'appliquer  immédiatement  au  maïs  et  au  sarrazin.  (Applaudissements  de 
l'opposition.)  La  question  qui  reste  à  résoudre  est  ceUe-ci  :  Quel  sera  l'état  interraédiaira 
de  la  loi  sous  la  prolongation  de  ce  régime  protecteur?  Mon  opinion,  j'ai  le  droit  de  le 
dire,  quant  aux  avantag.>s  de  pourvoir  immédiatement  à  une  grande  réductloa  du  drok 
sur  les  céréales,  reste  toujours  la  même.  Je  ne  peux  pas  admettre  que  je  me  sois  trompé 
dans  mes  prévisions,  j'ai  le  regret  de  le  dire,  je  voudrais  que  cela  fût;  mais  je  ne  puis 
pas  admettre  que  je  me  sois  trompé  dans  mes  prévisions  sur  les  difficultés  qui  pèseront 
av  ce  pays  jusqu'à  la  récolle  prodaine.  (Écoutez!) 

Je  pense  que  non-seulement  en  envisageant  U  perspective  du  printemps  prochain, 
mais  encore  les  conséquences  du  manque  toul  des  vivres  en  Irlande,  je  pense,  dis-^e, 
qn'U  eade  la  plus  grande  imporUnceqne  la  législatioa  premw  des  nesnres  autant 
qu'elle  le  pourra,  en  prévoyant  les  soufrances  qui  pourraient  provenir  d'une  disette. 
(Éootfez  :)  11  est  possible  que  les  résulUU  de  cette  disette  soient  plus  étendus  q«e  BOUS 
ne  le  pensons.  Je  déslie  qu'il  soit  possible  de  noos  prévaloir  de  cette  calamité  et  d'en 
T.  xm.  —  r^tr  mm.  19 


sn  JOURNAL  DBS  ÉGONOlil^l^. 

profiter  en  inlroduisant  parmi  le  peuple  (Tlrlande  le  goût  U^une  nmirritttre  plut  relevé. 
(Écoutez  !  )  L*Irlande  est  le  pays  où  vous  aurez  constamment  à  craindre  le  retour  de  ces 
éventualités  qui  détruisent  la  nourriture  ordinaire  d*un  million  de  vos  semblables.  Nous 
avons  ensuite  à  considérer  ce  que  nous  substituerons  à  cette  masse  de  saines  pommes  de 
terre  qui  va  être  pendant  un  temps  employée  comme  semence.  Vous  ne  pouvez  pnt 
changer  les  goûts  et  les  habitudes  d*un  peuple.  Ou  peut  croire  que  la  pomme  de  terre 
est  un  article  de  subsistance  insuffisant;  mais  vous  ne  pourrez  pas,  pendant  deux  ou  trois 
ans,  empûcher  les  Irlandais  d'y  avoir  recours. 

Je  ne  vais  pas  maintenant  vous  proposer  ce  que  je  vous  proposais  le  1*^  novembre,  b 
suspension  immédiate  des  lois  des  céréales  ;  tout  projet  qui  tendrait  à  Teffectner  par  an 
ordre  du  Couseil  pendant  une  session  du  Parlement  est  hors  de  discussion.  Mais  je  déstr« 
faire  une  telle  réduction  des  droits  actuels  qu'elle  puisse  réaliser  une  partie  des  avan- 
tages que  nous  pourrions  obtenir  par  la  suspension  immédiate.  Je  désire  n'avoir  qu*aii« 
loi  en  vigueur  pendant  la  période  de  temps  dont  je  parle,  et  j'espère  prendre  an  moyen 
de  cette  loi,  en  partie  du  moins,  des  précautions  qu'une  sus|)ension  immédiate  ne  m'an- 
rait  pas  permises. 

Je  propose  donc  que,  pour  le  moment,  il  y  ait  une  grande  et  immédiate  réduction  sur 
le  montant  des  droits,  et  que  ce  droit  aiosi  réduit  ne  dure  qu'un  temps  limité.  Il  y  aorait 
ensuite  une  garantie  dans  la  loi,  par  une  disposition  formelle,  qu'à  l'expiration  de  cette 
période,  le  droit  existant  serait  converti  en  un  droit  purement  nominal.  (Applaudisse- 
ments.) Quelle  sera  cette  période  délimitée?  quelle  sera  la  natnrc  de  la  loi  pour  ladlle 
période?  Mes  collègues  et  moi  nous  avons  examiné  cette  grave  question  sans  nous  laisser 
inOnencer  en  rien  par  les  discussions  antérieures.  Notre  but  a  été  de  proposer  nne  loi 
temporaire  qui  nous  a  paru  en  tout  la  plus  appropriée  aui  exigences  du  présent,  el  U 
mieux  calculée,  pour  pourvoir  aux  besoins  du  pays  pendant  la  période  de  son  existence. 
Le  taux  du  droit  sous  la  loi  actuelle  et  de  toutes  les  lois  antérieures,  le  droit,  dis-je,  sur 
toutes  les  espèces  de  céréales  a  toujours  été  réglé  par  le  taux  du  droit  sur  le  blé.  Notts 
proposons  par  conséquent  que  sous  le  régime  de  la  loi  actuelle,  si  le  Parlement  lui  donne 
sa  sanction,  les  droits  sur  l'orge,  l'avoine,  les  pois,  les  haricots  et  le  seigle  conservent, 
autant  que  possible,  les  mêmes  rapports  avec  les  droits  sur  le  froment,  c*est-û-dire  qu'ils 
subissent  une  réduction  correspondante  û  celle  qu'aura  subie  le  froment.  Noos  propomns 
immédiatement,  c'est-à-dire  aussitût  après  l'adoption  de  la  loi  actuelle,  que  tons  les 
grains  produits  des  colonies  britanniques  sortis  de  Tentrepôl  soient  admis  à  un  droit 
nominal.  Je  propose  que  dans  tous  les  cas  les  restrictions  qui  s'appliquent  à  l'importa- 
tion des  farines  provenant  de  ces  grains  soient  supprimées. 

Je  pense  que  ces  restrictions  sont  établies  pour  la  protection  desfiirines  ludigèttes;  je 
les  crois  parfaitement  inutiles.  Elles  ne  sont  pas  appliquées  aux  urines  de  froment,  et 
je  ne  vois  pas  pourquoi  elles  existeraient  pour  les  farines  d'orge  et  autres.  (Écoutez!) 
Ainsi,  d'une  part,  j'offre  à  tous  ceux  qui  insistent  pour  une  suppression  immédiate  et 
sans  distinction  de  ces  lois,  je  leur  offre,  dis^Je,  l'imporution  sans  restriction,  savf  un 
ilroit  nominal,  de  toutes  espèces  de  graines  ou  farines  qui  sont  le  produit  des  récoltes 
des  colonies  britanniques  hors  d'Europe.  Relativement  k  un  article  important  qui  est  le 
produit  des  États-Unis,  article  à  l'importation  en  franchise  duquel  les  États-  Unis  atta- 
chent la  plus  grande  importance,  c'est-à-dire  le  mais ,  je  propose  qn*il  soK  admis  à  un 
droit  nominal.  (Écoutez  !  ) 

Telles  sont  les  dispositions  que  nous  vous  proposons  d'établir  à  l'égard  de  toutes  les 
autres  espèces  do  grains  pendant  le  laps  de  temps  où  le  grain  étranger  sera  encore  son- 
nais à  un  droit;  nous  avons  essayé  d'aller  an-devant  des  objections  qui  avaient  été  faites 
à  une  échelle  variable  de  droits  pour  le  froment .  m^ii^^-n  unuu-  i*  t^y^  m  ^<rctiii 

fixer  un  droit  qui,  tout  en  étant  suflisant  au  point  ili^  ^iumIi^  h  prui^^rti  m  i  l^  mu- 
pécherait  pas  d'arriver  au  but  que  nous  nous  propisoit^^^r.^iiHiKtn',  t<%^t-^i  ^Uff  'k>  tiùn* 
une  réduction  immédiate,  en  présence  des  exigenri!^  li»i»tM)r»irP!ï di^  ce  pay^,  ^irr  t^  |frH 
actuel  des  grains  étrangers. 

Nous  proposons»  en  conséquence,  que  la  durée  dt-  [st  ïoi  !»!(  de  Irntn  années  H  éfillto 
de  la  manière  suivante.  Jusqu'au  t**  février  Igii  k^s  droits  pertu»  I  Vlmportallon  %urh* 


A 


NOUVELLE  RÉPOllMfi  ËGOKOMlQllE  EN  ANGLETERRE.       iH 

bUdeproteMiiee  élrtngèro  Miit réglés  tomma  suit,  d*après  \e^  mercuriatcâ  :  site  qtMN 
tsr  *  dn  blé  est  aa-dessotis  de  i8  scbellings,  le  droit  sera  de  10  sch.  ;  au-dessus  de  48  scb. 
et  âa-dessous  de  49, 9  scb.  ;  de  49  à  50,  de  8  scb.  ;  entre  50  et  51,  7  scb.  ;  de  51  à  51,  é 
aeh.  ;  de  59  à  58,  5  scb. 

Bl  qtiftod  le  prix  do  grain,  ainsi  qu'il  est  coté,  excédera  98  scb. ,  il  y  aura  un  droit 
ffttarlable  de  4  scb. ,  et  cela  afin  qu*on  ne  soit  lias  tenté  d^accaparet  le  grain  quand  son 
prix  excédera  54  scb.  pour  arrWer  Jusqn*à  un  schclling  de  droit.  Les  décisions  que  nous 
•Otts  proposons  de  prendre  à  Tégard  des  antres  grains,  suivront  la  même  écbelle  que 
celle  adoptée  pour  le  blé,  et  11  sera  peut-être  plus  commode  pour  la  Cbambre,  considé- 
rant retendue  de  mon  discours,  qu*elleait  recours  aux  tables  imprimées  qui  seront  dis- 
tribuées demain.  Il  peut  être  suffisant  pour  le  moment  d*établir  que  la  règle  générale 
sera  adoptée.  Il  serait  donc  maintenant  perçu  sur  le  blé,  au  Heu  d*un  droit  de  18  scb., 
«a  droit  de  4  scb.,  et  toute  autre  espèce  de  grains  au  prix  actuel ,  sortie  de  TentrepAt 
pour  la  consommation  du  marcbé  intérieur,  sera  sujette  à  un  droit  nominal. 

Telles  sont  les  dispositions  que  le  gouvernement  de  S.  M.  offre  à  l'appréciation  du 
Ftrleaieot  pour  mener  à  fin  cette  grande  question.  Nous  vous  proposons  d'accompagner 
oe  piaii  d'autres  dispositions  calculées,  je  ne  dirai  pas  pour  donner  une  compensation , 
Mais,  eomine  Je  le  crois  fermement,  pour  procurer  un  avantage  réel  aux  intérêU  de 
celte  partie  de  la  communauté,  qui,  après  une  période  de  trois  ans,  devra  renoncer  à 
kwte  espèce  de  droits  prolecteurs.  Je  crois  qu'il  est  possible  d'arriver  k  une  combinaison 
qal  n'affecte  pas  les  intérêts  des  autres  parties  de  la  communauté,  et  qui  devra,  en  déQ- 
altlve,  tourner  à  leur  profit.  Je  crois  que  l'introduction  des  réformes  dans  Fétablisse- 
BKttt  des  droits,  sans  aucune  augmentation  de  cbarges,  procurera  un  avantage  consi- 
dérable. Je  remercie  les  membres  de  cette  Chambre  qui ,  sans  m'tnterrompre ,  me 
permettent  de  formuler  toute  cette  partie  de  la  loi,  qui  peut  paraître  peser  lourdement 
sareax. 

Je  vais  maintenant  exposer  les  mesures  accessoires  qui  doivent  accompagner  la 
grande  mesure  que  j'ai  prise.  Qu'on  me  permette  de  passer  en  revue  quelques-unes  des 
cbarges  qui  pèsent  directement  sur  le  sol.  cbarges  qui,  dans  mon  opinion,  quetques- 
aoes  du  moins,  sont  susceptibles  de  réduction,  flou  pas  en  les  transférant  sur  d'autres 
parties  de  la  communauté,  mais  en  introduisant  des  réformes  dans  l'exécution  de  la  loi. 
FarkNis  d'abonl  d'une  source  de  mécontentements  et  d'un  lourd  fardeau  dont  se  plai- 
gneot  justement  et  constamment  les  agriculteurs.  Je  veut  dbe  te  droit  perçu  pour  les 
grandes  routes.  (Bruyants  applaudissements.]  Je  peuse  qu*ll  est  possible  de  dégrever  en 
grande  partie  ragriculture  de  cette  cbarge.  Quelles  sont  les  lofs  qui  régissent  les 
ebeaiins  de  grande  communication  ?  Il  y  a  18,000  autorités  locales  difféa^ntes  pour  la 
perception  de  ces  droits. 

■ainteaant  ces  voles  deviennent  tons  les  jours  d'une  importance  plus  grande,  &  me- 
sure que  les  ^teralna  de  far  se  mnlUplieut;  ceux  qui  n'étalent  que  de  peu  d'Importanea 
ea  prennent  tous  les  jours  une  plus  grande  ;  les  routes  à  barrières  perdent  de  leur  In- 
térêt, mais  les  voies  de  grande  communication  en  gagnent  tous  les  jours.  T  a-t-il  quel- 
que chose  de  plus  défectueux  que  le  système  qui  existe  a  présent?  Tous  savei  que  lors* 
qae  ces  routes  traversent  différentes  paroisses,  elles  se  trouvent  sous  la  direction  de 
cbacuae  de  ces  paroisses,  et  leur  nombre  n*est  pas  moindre  de  18  mille. 

Dans  la  pratique,  que  voyons-nous  ?  Il  y  a  dans  cbaque  paroisse  un  inspecteur  parti- 
cafier  qui,  la  plupart  du  temps,  ne  connaît  rien  k  la  construction  d'un  cbemin  ;  et 
Blême,  quand  II  y  connaîtrait  (|uelque  cbose,  le  fait  seul  de  Texistence  de  ces  différents 
tespecteurs  pour  un  seul  cbemin  est  nécessairement  un  mal  ;  et  quand  même  chacun 
d>ax  aurait  l'habileté  d'un  Mac  Adam,  cela  doit,  rien  que  pour  rexécution  d'un  plan 
féaéral,  produire  des  différences  qui  doivent  donner  lieu  à  de  grands  abus  et  causer 
aae  dépense  d*argent  beaucoup  plus  considérable. 
D  y  a  tta  acte  da  Parlement  qui  permet  bi  réunion  vokmuilre  des  paroisses,  dans  lu 

•  Uqaarurfaaiabect,H. 


316  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

Iml  de  rormer  une  aatorlté  de  district  pour  radministration  des  chemins;  mais  i 
cette  réunion  est  toute  facultative  de  son  essence,  et  que  beaucoup  d^intérèts  locaui  le 
trouvent  afToctés  par  cet  arrangement  volontaire,  il  est  difficile  de  trouver  un  seul  cas 
où  ce  pouvoir  facultatif  puisse  agir  comme  il  serait  nécessaire.  Aujourd'hui,  co  que  Je 
propose,  non  pas  seulement  comme  un  bienfait  pour  ragriculture,  en  la  déchargeant 
d*un  fardeau,  mais  comme  devant  produire  les  plus  grands  avantages  en  augmentaol 
les  facilités  de  communication ,  c'est  de  rendre  obligatoire  ce  qui  aujourd'hui  est  pure- 
ment facultatif;  d'obliger  les  paroisses  à  s'associer  en  district,  dans  le  but  d'assurer 
une  administration  efficace. Le  meilleur  système  est  sans  doute  un  système  analogue  à 
celui  des  Unions  instituées  par  la  loi  des  pauvres  ;  si  vous  acceptez  cette  mesure,  vous 
aurez  donc  seulement  600  autorités  locales  au  lieu  de  16,000.  J'exigerais  de  plus  que 
chaque  autorité  locale  nomm&t  un  inspecteur  doué  de  qualités  suffisantes,  un  homme 
du  métier,  sur  qui  reposerait  la  responsabilité  de  toutes  les  voies  de  communicalioD  du 
district. 

Il  y  a,  Je  le  répète,  quelques  cas  dans  lesquels  celte  union  volontaire  a  eu  lieu,  et  je 
veux  faire  connaître  à  la  Chambre  les  résultats  qu'a  produits  une  centralisation  opérée 
sous  la  surveillance  d'hommes  compétents.  Dans  un  district  du  nord  les  autorités  parois- 
siales ont,  de  leur  propre  consentement,  été  remplacées  ;  un  comité  de  distria  a  été 
formé,  il  a  sous  sa  direction  environ  70,000  milles  de  voies  de  communication  :  voici 
maintenant  quels  ont  été  les  résultais  de  cette  mesure.  L'effet  de  cette  révolution  a  vrai- 
ment été  remarquable  ;  naguère  la  dépense  commune  des  routes  dans  les  dillërentes  lo- 
calités était  environ  de  6  d.  à  9  d.  par  livre  sterling  de  revenu,  et  l'argent  était  littéra- 
lement Jeté  par  les  fenêtres.  Maintenant  le  cas  est  tout  différent,  nos  routes  communales 
dans  toutes  les  directions  sont  aussi  bonnes  que  celles  d'aucune  commune  dans  le  royaume; 
leur  entrelien  est  aussi  bon  que  possible  ;  il  se  fait  k  l'entière  satisfaction  des  coniri- 
buables,  et,  je  le  crois  aussi,  du  magistrat  chargé  de  régler  les  comptes.  La  dépense  eo 
général  esi  maintenant  de  1 1/2  à  3  d.  par  livre  sterling.  Les  diverses  impositions  pour 
Tentretien  des  cbemins  dans  les  neuf  paroisses  adjacentes  qui  ne  pratiquent  pas  le  même 
système  pour  les  voies  de  communication,  sont  établies  comme  suit  :  Dans  les  neuf  pa- 
roisses dont  il  s'agit,  les  impositions  varient,  non  pas  de  1 1/8  d.  ii  S.  ;  mais  de  i  1/S  i 
1  sch.  8  d. 

N'est-ce  donc  pas  une  disposition  avantageuse  que  celle  qui,  sans  aucun  aide  de  la 
part  du  législateur,  vous  met  k  même  d'améliorer  vos  routes  et  vos  grandes  voies  de 
communication,  et  vous  permet  en  même  temps  de  soulager  la  partie  malheureuse  du 
peuple  d'un  fardeau  qui  pèse  actuellement  sur  elle?  C'est  là  un  des  points  k  l'égard  des- 
quels le  gouvernement  de  S.  M.  propose  de  donner,  k  l'aide  de  bonnes  dispositions  et 
(Tune  réforme  du  présent  système,  on  secours  puissant  à  l'agriculture. 

J'arrive  maintenant  k  une  loi  quia  été  l'ohjetdes  plaintes  nombreuses  de  ragriculture, 
et  cela  à  juste  titre,  selon  moi  ;  je  veux  parler  de  la  loi  actuelle  sur  le  domicile. 

Sous  le  régime  actuellement  en  vigueur,  la  population  d'un  district  rural  est,  au  mo» 
ment  d'une  prospérité  manufacturière,  attirée  dans  les  grands  centres  de  fabrication.  La 
jeunesse  de  l'homme  se  passe  dans  le  travail  des  manufactures,  et  toute  son  industrie,  sa 
force  et  sa  bonne  conduite  sont  employées  au  profit  de  cette  ville.  Survient-il  une  crise 
commerciale,  les  intérêts  manufacturiers  ne  prospèreut-ils  pas  autant,  qu'arrive-t-il 
alors?  L'homme  et  sa  famille  sont  renvoyés  dans  leur  district  rural,  et  cet  homme  dont 
ia  meilleure  partie  de  Texisteuce  s'est  passée  daqs  un  travail  de  fabrique  et  qui  n'a  pas 
peut^tresu  faire  des  économies  pendant  le  temps  de  la  prospérité  commerciale,  et  qui, 
k  son  retour  dans  son  village,  se  trouve  complètement  Impropre  aux  travaux  agricoles, 
cette  personne,  dls-je,  voyant,  k  son  grand  regret,  tous  ses  travaux  interrompus,  se  tronve 
transférée  dans  un  centre  nouveau  où  elle  n'a  pas  les  moyens  de  gagner  honnêtement  sa 
vie. 

Non-seulement  c'est  une  injustice  faite  aux  districts  ruraux,  mais  c*est  auasi  un  coup 
fatal  porté  aux  sentiments  moraux  d'un  honiine  qui  se  voit  soumit  à  cette  translation. 
(Bconlez!)  Aujourd'hui  donc,  non  pas  seulement  |K>ur  alléger  les  charges  qui  pèsent  sur 


NOUVELLE  RÉFORME  ÉCONOMIQUE  EN  ANGLETERRE.       277 

le  sol,  mais  aussi  pour  faire  bonne  justice  au  tra?ailleur,  nous  pniposons  qn*one  rési- 
dence industrielle  de  cinq  années,  sans  avoir  commis  aucune  f^ute,  donne  droit  à  un 
domicile,  et  qu*au  bout  de  ces  cinq  ans  le  pouvoir  d^éloigner  un  citoyen,  le  cas  échéant, 
ne  puisse  plus  s*exercer.  Nous  voulons  que,  1orsqu*un  homme  aura  dévoué  dans  tel  ou 
tel  district  manufacturier  ou  ;iutre,  cinq  années  de  sa  vie  au  travail,  son  droit  i  des  se- 
ooars  n'existe  pas  au  lieu  de  son  domicile  primitif,  mais  au  lieu  qu'il  a  folt  profiter,  pen- 
dant ce  temps,  de  son  travail  et  de  son  industrie.  Maintenant,  j'ose  le  dire,  plusieurs  des 
honorables  membres  de  cette  Chambre  se  rappelleront  ce  qui  arriva  en  18 iS,  année  de 
grande  crise  manufacturière. 

L'usage  constant  alors  était  de  renvoyer  les  ouvriers  qui  n'avaient  pas  droit  k  rester 
dans  la  ville  où  ils  résidaient.  Je  pense  que  ce  que  nous  proposons  aura  un  bon  résultat 
moral,  je  crois  que  c'est  juste  en  soi,  et  que  cela  soubgera  les  cantons  ruraux.  Mais  le 
grand  avantage  que  j'y  vois,  c^est  d*éviter  qu'une  injustice  soit  faite  aux  travailleurs.  Aussi 
je  propose  de  la  part  du  gouvernement  que,  cette  loi  une  fois  adoptée,  ancime  personne 
ne  puisse  être  renvoyée  après  cinq  années  de  séjour  dans  une  paroisse;  que  le  séjour 
dans  une  prison,  dans  une  caserne,  dans  une  maison  de  fous,  dans  un  hôpital,  soit  compté 
dans  les  cinq  ans.  Je  propose  non-seulement  qu'on  n'ait  pas  le  pouvoir  d'éloigner  un 
homme,  mais  que  ni  ses  enfhnts,  ni  les  enfants  de  sa  femme  légitime  ou  illégitime,  âgés 
de  moins  de  seize  ans  et  résidant  avec  leurs  père  et  mère,  ni  sa  femme,  ne  puissent  être 
éloignés  là  où  l'éloignement  de  Tonvrier  est  interdit.  Nous  ne  voulons  pas  qo*on  ait  le 
pouvoir  de  séparer  les  enfants  de  leur  père,  mais  nous  voulons  que  si  un  homme  a  con- 
sacré cinq  années  d'un  travail  continu  à  un  district  manufacturier,  nous  venions,  dis-je, 
que  cet  homme  personnellement,  que  sa  femme,  que  ses  enfants,  aient  droit  de  recevoir 
des  secours  non  pas  au  lieu  de  leur  domicile  originaire,  mais  là  où  il  a  travaillé. 

Aujourd'hui,  aussitôt  après  b  moK  d'un  ouvrier,  dans  un  district  manufacturier,  sa 
veuve  peut  être  renvoyée.  Nous  proposons  que  la  femme,  résidant  avec  son  mari  à 
répoque  de  sa  mort,  ne  puisse  être  renvoyée  de  la  paroisse  dans  laquelle  il  résidait, 
avant  une  année  depuis  le  jour  de  sa  mort.  A  présent,  quand  un  ouvrier  tombe  malade 
peutrètre  par  suite  d'un  excès  de  travail  dans  une  manufacture»  dans  la  crainte  qu*il  ne 
devienne  une  charge  pour  la  paroisse,  on  s'empresse  de  le  renvoyer.  Nous  proposons 
qo'on  ne  puisse  obtenir  un  ordre  de  translation  sous  prétexte  d'un  accident  ou  d^une 
BttUdie  survenue,  soit  à  Touvrier  lui-même,  soit  à  quelque  membre  de  sa  famille  ;  c'est- 
i^re  que,  dans  le  cas  de  maladie  ou  d'accident,  on  n'aura  plus  le  pouvoir  de  le  trans- 
férer d'un  district  manufacturier  à  un  district  rural. 

Je  persiste  à  croire  que,  par  cette  modification  à  la  loi,  nous  obtenons  un  avantage 
ndal  immense,  et  nous  déchargeons  en  même  temps  les  districts  agricoles  d'un  fardeau 
qui  pesait  injustement  sur  eux. 

Nous  faisons  ce  qui  est  juste,  en  empêchant  qu'une  injustice  puisse  être  faile  i  l'homme 
qui  a  donné  cinq  années  de  son  travail. 

Taborde  maintenant  un  autre  sujet  à  l'égard  duquel  nous  sommes  prêts  à  soutenir 
que.  sans  aucune  perte  pour  une  portion  quelconque  de  la  communauté,  nous  pouvons 
procurer  on  grand  avantage  à  l'agriculture,  et  en  général  à  tous  les  plus  grands  intérêts 
de  la  société. 

Ob  a  conçu  des  craintes,  des  craintes  bien  naturelles  sur  la  concurrence  formidable, 
produit  nécessaire  ne  l'abolition  de  droits  sur  les  céréales.  Personne,  je  crois,  ne  niera 
qie  Pagriculture,  comme  science,  ne  soit  encore  à  Tétat  d'eufance,  que  Pou  peut  trouver 
le  moyen  de  lui  faire  faire  d'immenses  progrès,  qu'il  y  a  moyen  de  lutter  avec  la  con- 
currence à  force  d'habileté,  de  capitaux,  d'industrie;  que  tout  cela  enfin  mettra  le  cul- 
tivalear  anglais  à  même  de  lutter  avec  les  cultivateurs  étrangers  ;  nous  soutenons  que 
rstat  doit  encourager  les  progrès  de  l'agriculture. 

Qu'on  lise  l'enquête  faite  seulement  l'année  dernière  devant  un  comité  présidé  par 
H.  le  duc  de  Richmond  dans  l'autre  chambre  du  Parlement;  enquête  qui  avait  trait 
i«x  perfectionnements  à  apporter  aux  dessèchements.  Cette  cnciuête  est  de  la  plus  haute 
importance;  elle  prouve  qu'au  moyen  d*améUoratk>ns  successives,  il  y  a  toutes»  facilités 


m  iOUHNAL  l>fi8  £G0N0MUTB6. 

pour  augmenlaroousidérableineat  le  revenu  des  terres; elle  prouve i|n*en  ce  qvi  touche 
$ux  grtodft  diilriclSY  dans  ce  pays,  il  y  a  à  la  fois  rintelligenee  et  les  moyooi  néooasaiioi 
poor  améliorer  ragricolture. 

Je  crois  qu*aii  moyen  des  desséchemenu,  vous  pouvez  augmenter  considérablement 
un  desproduiu  de  ce  pays. 

DiiTéreuts  plans  ont  été  présentés ,  quelques-uns  par  mon  lionoreble  ami  (M.  Pusey, 
député  de  Berksbire}^  dans  le  but  de  faciliter  les  progrès»  et  des  comités  ont  été  institués 
pour  arriver  à  ce  résultat.  Mais  de  grandes  difficultés  se  sont  rencontrées  par  suite  de 
Finterventiou  indispensable  de  la  Cour  de  la  cliancclierie,  lorsquMI  fallait  percevoir  des 
londs  sur  des  propriétés  hypothéquées. 

Aujourd'hui  nous  demandons  que  le  crédit  public  de  la  nation  soit  employé  pour  quoi- 
que temps  a  encourager  des  améliorations  de  cette  nature. 

Il  ne  s'agit  pas  d'exposer  le  trésor  public  k  une  perte,  mais  simplement  d'avancer,  sur 
une  garantie  suffisante,  une  certaine  somme  d'argent  à  de  ceruines  échéances,  dans  ud 
but  d'amélioration  agricole. 

J'attache  la  plus  grande  importance  à  cette  disposition.  Le  public  n'en  souffrira  pas« 
Vous  avances  des  bons  de  l'Echiquier  comme  prêt,  et  vous  assurez  les  intérêts  de  ce  prêt. 
Le  mécanisme  de  ces  dispositions  ne  serait  pas  compliqué.  Voici  comment  on  pourrait 
appliquer  le  crédit  public  à  ces  amélioratious  locales.  Je  propose  d'autoriser  les  commis- 
saires de  l'Echiquier  à  prêter  des  capitaux  sur  de  bonnes  garanties.  Je  conseillerai  pour 
arriver  à  ce  résultat  d'avoir  recours  ii  une  institution  fondée  dernièrement.  Je  veux  par- 
ler du  bureau  des  commissaires  ofendwure.  Les  propriétaires  qui  désireraient  améliorer 
leurs  terres  pourraient  s'adresser  à  ladite  commission.  H  y  aurait  des  expertises  préala- 
bles, et  afin  que  la  dépense  ne  frapp&t  pas  sur  le  public,  je  proposerais  que  les  frais  pri^ 
mitifo  fussent  supportés  par  la  partie  qui  réclamerait  l'intervention  publique. 

Après  expertise  faite  par  les  commissaires,  un  certificat  serait  donné  par  eux,  certifi- 
cat qui  autoriserait  le  commissaires  du  biti  de  l'Echiquier  à  avancer  une  cerlaioe  somme 
dans  le  but  proposé,  pourvu  toutefois  que  toute  garantie  ait  été  donnée  pour  le  payement 
des  intérêts  que  cette  somme  doit  produire,  et  pour  les  annuités  qui  doivent  successive- 
ment amortir  le  capital,  de  manière  qu'il  ne  puisse  y  avoir  aucune  espèce  de  perte  ;  je 
proposerais  que  le  capital  fût  regardé  comme  une  rente  annuelle  à  la  charge  de  la  pro- 
priété, excepté  dans  le  cas  où  une  objection  k  cet  arrangement  viendrait  de  la  part  de 
ceux  qui  seraient  intéressés  dans  la  propriété. 

Je  crois  qu'il  serait  bien  rare  de  voir  des  créanciers  hypothécaires  soulever  des  objec- 
tions contre  cet  arrangement,  parce  que  cet  arrangement  tournerait  directement  au 
profit  de  la  propriété  qui  forme  leur  gage.  Nous  ne  pouvons  cependant  pas  nous  dissi- 
muler que  des  oppositions  |>cuvent  se  présenter,  et  pour  prévoir  ce  cas,  je  propose  qu'a- 
lors les  parties  intéressées  aient  le  droit  de  former  opposition,  et  que  cette  opposition, 
une  fols  faite,  ce  ne  i^nisse  plus  être  qu'avec  rasscntimentde  la  Cour  de  la  chancellerie, 
que  les  commissaires  du  liill  de  PEchiquier  avancent  Targenl  nécessaire  à  ces  améliora- 
tions. 

flous  pensons  que  par  suite  de  ces  dispositions  pour  les  cas  qui  ne  présentent  pns  dus 
dinicttltés  extraordinaires,  on  se  décidera  à  éviter  le  coût  d'un  appel  devant  la  Omt  do  la 
chancellerie,  et  qu'il  y  aura  \à  la  base  d'un  progrès  immense  pour  l'agriculture.  Je  ne  tf- 
mite  pas  les  résultats  de  ces  améliorations  au  chiffïre  des  avances  que  le  trésor  public 
pourra  founiir;  je  m'attache  surtout  aux  idées  que  ce  plan  doit  fiire  surgir  au  milieu 
de  la  société  agricole:  j'ai  la  conviction  que  les  voisins  de  celui  qui  améliorera  sa  pro- 
priété seront  stimulés  par  son  exemple;  enx  aussi  ils  voudront  améliorer  la  leur;  ib  en- 
treprendront des  travaux  du  même  genre  ;  la  conséquence  forcée,  ce  sera  une  amélio- 
ration générale  de  toutes  nos  terres  et  un  grand  pas  qne  nous  aurons  fait  foire  en  avant 
à  Tesprit  de  nos  agriculteurs. 

Ce  n'est  pas  tout;  il  est  un  autre  moyen  par  lequel  je  me  propose  de  mettre  les  inté- 
rêts territoriaux  à  même  de  lutter  avec  ceux  qui,  à  rcxpiration  de  la  loi,  on  le  suppose 
du  moinS|  viendront  leur  faire  concurrence. 


NOUVELLE  RÉFORME  ÉCONOMIQUE  EN  ANGLETERRE.       fit» 

Lo  gouY«nieniettt  de  S.  M.  a  donné  une  sérieuse  aitenUen  à  toul  ce  qui  regarde  les 
cbargtts  locales  proprement  diles;  mais  dans  rexplicatioo  de  cette  partie  de  mes  plans, 
je  doU  franchement  avouer  que  Je  ne  suis  pas  préparé  à  proposer  un  changement  lat* 
portant  au  système  qui,  ponr  le  moment,  a  mis  à  la  charge  de  la  terre  le  soulagement 
des  pauvres.  Sans  aucun  doute  une  somme  immense  ost  perçue  toos  les  ans,  dans  ee 
pays,  sous  la  dénomination  de  taxe  des  pauvres;  une  partie  s*applique  à  la  nourri(are 
et  an  soulagement  des  pauvres  ;  une  partie,  an  contraire,  à  rextinctimi  d*autfes  charges; 
Jiainlenaot  Ton  dit,  et  Ton  dit  avec  raison,  que,  dans  le  premier  cas»  c'est  là  un  inw> 
p6t  direct  sur  le  sol,  que,  dans  lo  second,  il  y  a  toute  raison  pour  y  tremrer  le  moyen  de 
soulager  la  propriété  foncière.  Mais  en  fait,  ces  charges  ne  sont  pas  un  impôt  dii«ct  sur 
la  terre  seule,  le  conflit  n*est  pas  aujourd'hui  entre  la  terre  et  les  maisons,  mais  entre 
la  propriété  immobilière  et  la  propriété  mobilière. 

Ce  n'est  pas  une  charge  qui  pèse  sur  la  terre  seule  ;  elle  pèse  également  sur  toute  la 
propriété  foncière,  comprenant  les  terres,  les  mines,  les  maisons  et  les  manufactures; 
tout  cela  y  est  soumis.  Si  c'était  une  charge  générale,  il  serait  juste  et  utile  d'en  faire 
retomber  une  partie  sur  la  propriété  mobilière,  mais  souvenez-vous  que  c'est  une  charge 
locale,  et  non  pas  une  charge  générale.  La  terre  ne  gagnerait  rien  à  ce  que  la  propriété 
aocunmlée  a  Manchester  fAt  obligée  de  contribuer  an  soulagement  des  pauvres  ;  il  n*y 
aurait  pas  pour  les  haliitants  de  Norfolk  avantage  à  faire  retomber  ce  firdeau  sur  1^ 
habitants  d'Halifax,  Huddersâeld,  Stockport  et  Blackburn.  Cet  impôt,  dis-je,  étant  un 
impôt  local.  Je  ne  vois  pas  comment  vous  pourriez  en  faire  une  plus  juste  répartition  ;  si 
vous  le  faites,  rappelez-vous  qu'il  faut  le  faire  dans  les  districts  manufacturiers  aussi  bien 
que  dans  les  districts  agricoles  ;  mais  comment  ferez-vous  pour  établir  nu  impôt  aussi 
Minime  sur  la  propriété  mobilière? 

Il  peut  être  aisé  d'établir  un  impôt  sur  la  propriété  mobilière  sur  une  large  échelle  pour 
couvrir  nn  grand  déficit  ou  fournir  à  un  grand  besoin  national  ;  mais  comment  pourriez- 
voos  y  arriver  sur  une  aussi  petite  échelle  et  ponr  des  intérêts  purement  locaux?  J*en 
suis  convaincu,  une  pareille  disposition  serait  considérée  comme  un  fardeau  intolérable. 
Percevoir,  au  moyen  d'un  système  d'investigations  minutieuses,  à  travers  tout  le  pays, 
par  rintermédiaire  des  autorités  locales,  au  moyen  d'une  enquête  pour  ainsi  dire  per- 
manente sur  les  affaires  de  chaque  citoyen,  percevoir,  dis-je,  par  de  tels  moyens,  une 
misère,  ponr  subvenir  à  une  charge  locale,  ce  serait  regardé  comme  une  tyrannie  insup- 
portable, et,  soyez-en  sûrs,  on  ne  la  supporterait  pas. 

Je  Tadmets  volontiers.  Il  y  a  des  cas,  en  ce  qui  regarde  cet  impôt  particulier,  où  sa 
répartition  n'est  pas  parfaitement  équitable.  Pour  le  moment,  je  ne  suis  pas  préparé  à 
vous  proposer  un  moyen  quelconque  de  remédier  à  ce  mal ,  mais  je  ne  puis  penser  qu'il 
y  ait  nn  avantage  quelconque  à  vouloir  l'atténuer  par  l'établissement  injuste  d'un  impôt 
sur  la  propriété  mobilière.  Il  est  vrai  que  la  taxe  des  pauvres  frappait  également  sur 
cette  sorte  de  propriété,  d'après  la  loi  de  la  reine  Étisabelb  ;  mais  alors  déjà  des  borues 
avalent  été  mises  à  cette  disposition  ,  et  depuis  lors  ou  Ta  abandonnée,  comme  étant 
d'une  application  dlfOcile,  pour  ne  pas  dire  impossible.  Je  ne  suis  pas  disposé,  par  con- 
séquent, à  me  prêter  à  un  pareil  arrangement  ;  et,  quant  au  projet  qui  tendrait  à  mettre 
entièrement  à  la  charge  de  l'État  la  taxe  des  pauvres ,  Il  prêterait  à  de  nombreuses 
objections. 

Ainsi  donc,  puisque  c'est  nue  charge  locale,  je  ne  compte  proposer  aucune  modifica- 
tion importante  il  la  loi  qui  règle  la  perception  de  la  taxe  des  pauvres;  mais  nous  avons 
compris,  en  ce  qui  touche  d*autrcs  charges  locales ,  qu'il  y  avait  lii  des  droits  susceptibles 
de  réduction,  et,  en  un  mot,  je  dirai,  nous  sommes  tout  disposés  à  prendre  quelques- 
unes  de  ces  charges  et  à  les  acquitter  sur  les  fonds  publics.  Ce  n'est  pas  que  je  veuille  les 
mentionner  comme  une  compensation  directe  pour  la  terre,  mais  je  les  regarde  comme 
les  premiers  jalons  d'améliorations  sociales  considérables.  Quelques-uns  des  points  sur 
lesquels  nous  proposons  des  modifications  ont  déjà  été  soumis  à  Texamen  de  cette 
Chambre  :  l'honorable  député  de  Sommersetshire  a  soumis  l'année  dernière  à  l'examen 
è%  la  Chambre  certaines  taxes  pesant  sur  l'agriculture  à  l'égard  desquelles  je  fus  alors 


dia  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

obligé  de  soutenir  qtie  tant  cpi^on  roalnMendnit  un  système  de  protection,  H  ne  fatbil 
pas  penser  à  les  abolir;  mais,  ï  cet  égard,  J'ai  le  droit  de  dire  aujourd'hui  que  si  vous 
retires  à  la  terre  les  droits  protecteurs,  les  circonstances  sont  complètement  changées. 
Voos  avez  déjà  mis  à  la  charge  du  Trésor  public  une  partie  des  dépenses  des  prisonniers 
en  Angleterre  on  en  Irlande,  condamnés  pour  des  crimes  ou  pour  des  délits  ;  vous  arez 
pris  également  la  charge  des  condamnés  gardés  sur  des  pontons.  Nous  tous  proposons 
d'appliquer  complètement  ce  principe  pour  soulager  les  différents  comtés  de  la  portion 
qui  reste  encore  à  leur  charge  ;  nous  pensons  qu'il  y  a  la  plus  grande  importance  à  ceqoe 
cet  impôt  soit  soumis  k  la  révision  du  Parlement  ;  nous  pensons  qu'il  faut  le  soumettre  à 
un  eontrMe  périodique  et  vigoureux  ;  nous  tous  proposons  donc  de  ne  pas  prendre  cette 
dépense  sur  les  fonds  consolidés,  mais  de  la  faire  roter  tous  les  ans  par  le  Parlement. 

En  ce  qui  touche  les  frais  de  poursuites  Judiciaires  en  Angleterre,  la  moitié  est  payée 
par  le  Trésor  public  ;  en  Ecosse,  c'est  la  totalité  ;  en  Iriande,  une  partie  pèse  encore  sur 
la  terre.  Nous  vous  proposons  pour  l'Angleterre,  comme  pour  l'Iriande,  que  les  ftrals  de 
Jostice,  maintenant  prélevés  sur  les  revenus  locaux,  soient  entièrement  payés  par  TÉtat 
Cette  exonération  ne  s'élève  pas,  je  le  sais,  dans  ce  cas.  i  un  cbiffîre  très-fort,  mais  cela 
vous  donnera  des  moyens  plus  puissants  d'établir  de  nouveaux  contrôles  sur  ces  actes 
judiciaires,  et  au  point  de  vue  de  l'intérêt  social,  vous  serez  largement  indemnisés  de 
ce  minime  accroissement  de  dépenses.  En  Ecosse,  on  a  un  système  admirable  pour  em- 
pêcher Jes  procès  futiles,  c'est  Tavocat  public.  En  Irlande  aussi ,  (m  a  eu  recours  ï  une 
espèce  de  contrôle  du  même  genre,  en  exigeant ,  pour  lous  les  procès  dont  les  frais 
devraient  retomber  ik  la  charge  du  public,  qu'on  ait  obtenu  d'abord  le  consentement 
d*un  offlcier  public.  Nous  tous  proposons  donc  à  la  fois,  pour  décharger  la  terre  et  com- 
biner avec  cette  exonération  les  moyens  d'améliorer  notre  loi  criminelle,  de  mettre  à  la 
charge  de  l'Ëtat  tous  les  frais  de  Justice  générale. 

Pour  l'Irlande,  nous  supposons  que  Taugmentation  de  dépenses  ne  sera  pas  moindre 
de  17,000  livres  sterling,  et  pour  l'Angleterre  de  100,000  livres.  Quant  à  l'Iriande»  s'il 
est  une  partie  du  royaume-uni  qui  doit  soufirir  du  retrait  des  droits  protecteurs,  j'ai 
toujours  compris  que  cette  portion  du  royaume-uni  élait  l'Irlande,  puisque  les  capitaux 
et  l'industrie  de  cette  contrée  sont  presque  exclusivement  diriges  vers  l'agriculture.  Si 
donc,  en  enlevant  des  charges  qui  pèsent  aujourd'hui  sur  in  terre,  nous  paraissons  au 
premier  abord  favoriser  spécialement  l'Irlande,  rappelons-nous  cepeudaut  que  l'Irlande 
n'a  pas  les  mêmes  moyens  que  les  autres  parties  du  royaume-uni  pour  employer  son 
travail  dans  Tindustrie  manufacturière  ;  et  cependant,  Je  le  répète,  nous  ne  proposons 
aucune  abolition  de  droits  qui  ne  soit  immédiatement  la  source  d'un  grand  progrès 
social. 

Pour  le  moment,  il  y  a  pour  la  police  en  Irlande  un  corps  nombreux  dont  la  dépense 
est  en  partie  supportée  par  la  terre  et  le  surplus  par  le  Trésor  public  ;  c'est  le  système 
le  plus  anormal  que  je  connaisse,  et,  consciencieusement,  Je  crois  qu'il  y  aura  un  grand 
avantage  pour  le  public  k  ce  que  la  police  en  Irlande  soit  à  l'avenir  placée  immédiate- 
ment sous  le  contrôle  du  pouvoir  exécutif.  De  cette  manière,  nous  préviendrons  effica- 
cement toute  possibilité  de  mauvaise  influence  de  la  part  des  autorités  locales,  et,  pour 
en  faire  un  système  aussi  parfait  que  possible ,  nous  exclurons  les  nominations  et  les 
préférences  locales,  et  nous  remettrons  tout  le  contrôle  aux  mains  du  pouvoir  exécutif. 
Pour  rcmire  ce  contrôle  complet,  nous  proposons,  comme  Je  l'ai  dit,  de  mettre  à  la  charge 
de  rÉtat  les  dépenses  de  la  police  en  Irlande.  Celte  mesure  avait  été  fortement  recom- 
mandée par  la  Commission  présidée  par  lord  Devon,  sans  qu'il  fût  fait  la  moindre  allu- 
sion au  retrait  des  droits  protecteurs  ;  et  ce  fut  en  acquiesçant  complètement  aux  con- 
clusions de  ce  rapport,  que  le  gouvernement  demanda  que  l'ensemble  de  la  police  rurale 
en  Iriande  fût  supporte  par  le  Trésor  public. 

Il  est  une  autre  charge  qui  retombe  sur  la  terre  en  ce  pays,  et  à  l'égard  de  laquelle 
nous  avons  toujours  dit  qu'une  partie  doit  en  être  supportée  par  l'État,  je  veux  parier  des 
secours  médicaux  dans  les  Unions.  Il  n'est  pas  une  partie  de  l'administration  de  b  loi 
des  pauvres  qui  ait  produit  plus  de  mécontentements  que  l'administration  des  secours 
médicaux  ;  il  y  a  une  ^raqde  mauvaise  volonté  déployée  à  cet  égard  par  beaucoup  de 


NOUVELLE  IIEFORME  ECONOMIQUE  EN  ANGLETERRE.       281 

garéietu-of/icierê,  qui  ont  pensé,  non  sans  motifs,  que  leur  principale  et  première  affaira 
ooo&istalt  à  Tenir  au  secoura  de  la  détresse  absolue  ;  mais,  généralement  parlant,  je  le 
répète,  il  y  a  eu  de  justes  sujets  de  plaintes  quant  à  la  distribution  de  ces  secours. 
Cette  question,  en  Ecosse,  a  occupé  Tannée  dernière  Tattention  de  cette  Cbambre.  Nous 
proposons  donc,  dans  le  but  de  détruire  les  observations  faites  à  cet  égard  et  dans  le 
bat  de  corriger  peu  à  peu  l'ensemble  du  système,  de  prendre  b  moitié  du  payement  des 
médecins  des  pauvres  à  ta  charge  de  TËtat.  Nous  estimons  cette  dépense  à  100,000 
livres  sterling  environ  pour  TÂngleterre  et  15,000  livres  sterling  pour  TÉcosse.  L*lr-> 
lande,  vous  le  savez,  est  sous  Tempire  d*une  loi  spéciale ,  en  ce  qui  touche  Tassistance 
publique.  Je  pense  du  reste  que  toute  cette  matière  est  une  de  celles  qui  peuvent  deman- 
der l'attention  la  plus  sérieuse  de  la  part  du  Parlement ,  et  je  crois  que  vraisemblable- 
ment elle  fixera  d*ici  à  peu  Tattention  de  Taulre  Chambre. 

En  ce  qui  touche  TÉcosse,  il  existe  une  charge  particulière  dont  ce  pays  a  le  droit  de 
demander  Tabolition  et  avec  toute  raison:  la  somme,  il  est  vrai,  est  peu  de  chose,  mais 
il  y  a  là  une  question  de  principe;  et  à  deux  litres  TÉcosse  peut  à  bon  droit  appeler 
votre  attention  sur  ce  sujet.  Tandis  que  les  dépenses  de  la  prison  générale  à  Peulonville 
sont  supportées  par  TÉtat*  PÉcosse  se  plaint  que  les  dépenses  de  la  prison  générale  à 
Perth  tombent  à  la  charge  des  propriétaires  du  sol  ;  ce  sera  sans  aucun  doute  une  satisfac- 
tion pour  rÉcosse,  tout  à  la  fois  comme  question  d^intérét  et  comme  question  de  principe, 
de  savoir  que  nous  proposons  d'appliquer  à  la  prison  Parker,  à  Perth,  et  à  d'autres  qui 
ne  servent  pas  directement  à  des  besoins  locaux ,  les  mêmes  principes  que  ceux  que 
nous  avons  appliqués  à  la  prison  de  PentonvUle,  et  que  nous  mettrons  leurs  dépenses  au 
compte  de  TÉtat. 

Il  ne  reste  plus  qu'une  seule  sorte  de  dépense  que  nous  ayons  Tintention  de  faire  payer 
par  le  Trésor;  mais  à  cet  égard  je  crois  ne  faire  qu'aller  au-devant  du  vœu  général  de 
h  Cbambre.  Je  crois  qu'en  ce  qui  touche  les  malsons  de  travail  de  chaque  paroisse,  ou 
en  tout  cas,  en  ce  qui  touche  un  très-grand  nombre  d'entre  elles,  il  existe  des  plaintes 
très-nombreuses  et  très- fondées  sur  l'inégalité  de  l'éducation  qu'on  y  trouve.  Dans  bien 
des  maisons  de  travail,  il  n'y  a  pas  du  tout  d'écoles;  dans  beaucoup  d'autres,  quelques 
personnes,  complètement  incapables  d'être  chargées  de  l'éducation  des  enfants,  ont  reçu 
mission  d'instruire  les  enfants  abandonnés,  avec  un  salaire,  je  crois,  de  dix  livres  par 
an.  Je  propose,  sans  vouloir  en  quoi  que  ce  soit  intervenir  dans  les  droits  des  adminis- 
trations, droits  qui  s'exercent  par  la  nomination  aux  places  de  maîtres  et  de  maîtresses 
d*école,  désirant  ardemment  éviter  de  voir  s'élever  nue  question  religieuse  en  cette  ma- 
tière, je  propose,  dis- je,  de  prendre  k  la  charge  de  l'Etat  le  soin  de  fournir  des  maîtres 
eonTenables  pour  les  écoles  de  paroisse.  Nous  demandons  aux  maîtres  des  connaissances 
spéciales,  nous  réclamons  le  droit  de  les  renvoyer,  nous  réclamons  le  droit  de  les  inspec- 
ter, mais  nous  ne  réclanmns  rien  de  plus.  Dans  ces  termes,  nous  sommes  prêts,  au  nom 
de  l*Etat,  à  pourvoir,  aux  frais  du  Trésor,  à  ce  que  des  salaires  convenables  et  décents 
soient  donnés  à  cenx  auxquels  on  a  confié  la  charge  d'élever  les  enfants  des  pauvres  dans 
les  paroisses. 

KoQS  vous  proposons  d'allouer  pour  cet  objet  une  somme  d'environ  dO,000  liv.  sterl. 
par  an.  Noos  limiterons,  je  le  répète,  notre  contrôle  sur  les  personnes  au  droit  de  les  in- 
specter, de  manière  à  nous  donner  toute  satisfaction  sur  leurs  qualités  pratiques  pour 
leur  emploi,  et  au  dmit  de  les  renvoyer  pour  de  justes  motifs,  mais  sans  vouloir  jamais 
intervenir  pour  leur  nomination  entre  elles  et  les  autorités  locales,  sans  vouloir  nous 
mêler  non  phis  de  la  question  religieuse,  restant  pour  ainsi  dire  dans  les  limites  de  Tin- 
lenrention  qol  nous  appartient  déjà  sous  l'empire  de  la  loi  existante. 

De  phis-,  en  ce  qui  touche  les  suppléants,  nous  proposons  que  les  salaires  de  ces  sup- 
pléants soient  supportés  par  l'Etat  de  la  même  manière  que  la  charge  des  commissaires 
et  des  commissaires-suppléants  est  déjà  supportée  par  lui.  Remarquez,  je  le  répète,  que 
dans  tous  les  cas  dans  lesquels  je  propose  une  réduction  de  charges  qui  pèsent  sur  le 
fiol,  je  propose  aussi  d'atteindre  quelque  grand  projet  d'une  utilité  sociale  et  publique. 

Si  oetto  loi  que  je  propose,  si  ce  plan  général  que  je  viens  de  vous  exposer  peuvept  oth* 


ut  JOURNAL  DES  ËCONOMfôTES. 

tenir  TàpprolMUon  générale  ilc  la  Chambre,  regarde!  quelles  devront  en  être  las  < 
quences  pour  la  nation.  Avant  que  cette  proposition  ne  soit  rejetée  par  vous,  j'ai  Tespoir 
que  des  deux  parties  de  cette  Chambre,  même  quand  leurs  vues  partioulières  ne  pour- 
raient pas  s*accomp1ir  immédiatement,  on  considérera  ce  que  j*ai  fait  remarquer,  on  rè- 
Béchira  que  dès  à  présent,  pour  un  grand  nombre  d'articles  alimentaires^  on  aura  tonte 
liberté  d*im porta tlon,  que  pour  tous  il  y  aura  complète  liberté  d'importation  cTici  à  on 
laps  de  temps  très- rapproché  ;  que  pour  les  articles  d'habillements  il  y  aura  liberté  d*iBH 
portation  complète,  liberté  d'acheter  là  où  les  produits  sont  le  moins  cher. 

L'exposé  que  je  viens  de  faire  des  mesures  que  le  gouvernement  a  l'intention  de  dé- 
fendre devant  vous,  a-t-il  pu  amener  les  deux  partis  ft  les  accepter?  Cest  plus  que  je  ne 
pourrais  dire.  Je  ne  puis  maintenant  exprimer  qu'un  vœu,  c'est  que  des  deux  côtés  de 
cette  Chambre  on  les  examine  avec  calme,  et  surtout  et  avant  tout  qu'on  réfléchisse  sur 
les  conséquences  d'un  rejet.  Aujourd'hui  je  ne  demande  l'opinion  de  personne  :  fespère 
qu'après  quelques  jours  de  réflexion  calme,  la  Chambre  sera  préparée  à  discuter  la  so- 
lution déflnitive  de  cette  importante  question  avec  la  même  dispodlion  d'esprit  qu'elle  a 
bien  voulu  mettre  à  m'écouter. 

llaintenant  permettez-moi  de  finir  par  deux  observations  :  la  première  a  trait  aux 
considérations  étrangères  qui  se  rattachent  à  cet  important  r^et  ;  la  deuxième  a  trait 
uniquement  à  nos  intérêts  privés. 

Je  dois  franchement  avouer  que,  quant  aux  réductions  que  j'ai  proposé  de  Caire  sur 
l'admission  des  produits  des  pays  étrangers  sur  notre  territoire,  je  n'ai  aucune  garantie 
que  ces  pays  agiront  envers  nous  comme  je  vous  ai  proposé  d'agir  envers  eux.  Vous 
pouvez  tirer  de  cet  aveu  tous  les  avantages  possibles.  Nous,  c'est-à-dire  le  gouvernement 
de  ce  pays,  nous  avons  poursuivi  ce  système  pendant  longtemps;  à  chaque  occasion 
favorable  nous  avons  fait  les  efforts  les  plus  sérieux  pour  obtenir  des  Etats  étrangers  de 
rê|>ondre  aux  avances  que  nous  avions  faites  depuis  longues  années  pour  obtenir  la  li« 
berté  du  commerce  du  monde  ;  aujourd'hui  nous  sommes  bien  résolus  à  ne  consulter  que 
nos  propres  intérêts,  que  le  bien-  être  et  le  bonheur  du  peuple  sur  lequel  nous  veillons» 
sans  nous  occuper  de  savoir  si  les  nations  étrangères  nous  rendront  les  avantages  que 
nous  voulons  bien  leur  accorder. 

Nous  n'a  vous  eu  des  négociations  avec  aucune  puissance  étrangère  au  sujet  des  chan- 
gements projetés  dans  nos  tarifs.  Nous  avons  réduit  les  droits  sur  les  eaux-de-vie  de 
France,  sans  demander  à  ce  pays  aucune  concession.  Nous  n'avons  rien  exigé  de  la 
Russie  quand  il  s'est  agi  de  diminuer  les  droits  sur  les  suifs.  Pour  s'opposer  à  mon  plan, 
on  ne  manquera  pas  sans  doute  de  s'écrier  que  partout  et  toujours  je  donne,  j'accorde, 
et  que  je  n'exige  rien  en  retour.  On  dira  que  les  réductions  déjà  opérées  dans  nos  tarifs 
n'ont  pas  engagé  les  nations  étrangères  à  suivre  notre  exemple;  que  non  contentes  de 
rester  passives,  elles  ont  frappé  de  droite  plus  élevés  les  produits  de  nos  manufaetares. 

Je  vous  laisse  encore  tout  l'avantage  de  cet  argument,  mais  je  m'appuie  sur  oe  fait 
même  pour  en  tirer  la  preuve  que,  dans  les  circonstances  auxquelles  on  (ait  allusies, 
tout  a  tourné  au  profit  et  non  au  détriment  des  manufactures  de  ce  pays*  li  est  vrai 
que  les  nations  étrangères  ont,  ces  dernières  années,  élevé  les  droits  sur  les  produits  de 
vos  fabriques  ;  mais  quel  a  été  le  résultat  de  cette  augmentation  ?  Vos  fabricants  l'ont 
défiée,  vos  exportations  ont  augmenté,  non  peut-être  par  la  voie  que  vous  eussiex  dé- 
sirée, mais  par  une  voie  néanmoins  inévitable,  c*e8t-à-dire  en  partie  par  ce  que  la  con- 
trebande a  été  mise  en  réquisition,  et  en  partie  parce  que  les  précautions  même  contre  vos 
marchandises,  ainsi  surchargées  de  droits,  ne  pouvaient  les  empêcher  de  se  présenter 
avec  avantage  sur  le  marché  étranger,  même  à  ce  taux  excessif  de  droits,  et  de  flûre 
concurrence  aux  produits  des  manufactures  que  ce  tarif  était  appelé  à  protéger. 

Malgré  l'augmentation  du  droit  sur  vos  produits  manufacturés,  le  ohifn«  de  vos  ex- 
portations s'est  constamment  élevé.  Sur  le  marché  étranger,  vous  aviez  délié  vos  con- 
currents, vous  avec  fini  par  les  exclure,  et  en  dépit  de  leurs  tarifs  protecteurs,  vous  les 
avez  battus  sur  leur  propre  terrain.  Je  dis  donc  que  la  surtaxe  dont  nos  marchandises 
sont  frappées  dans  les  ports  étrangers,  loin  d'être  une  objeetloo  au  plan  que  je  ne  pro- 


NOUVELLE  RÉFOHMS  ÉCONOMIQUE  EN  ANGLETERRE.       m 

I  lie  iuine,  est  un  argument  qa!  combat  puissamment  en  sa  Taveur.  Permettez-moi 
cTeavisager  la  question  sous  un  point  de  vue  tout  à  fait  différent 

r*kae  à  croire  que  l^essai  que  Je  propose  aura  un  plein  succès  ;  vous  pouvez  compter 
qoe  Texemple  que  vous  allez  donner,  si  vous  persévérez  dans  votre  conduite,  aura  du 
ralentissement;  que  la  voie  dans  laquelle  vous  allez  entrer  pour  arriver  à  la  protection, 
Mn  suivie  par  les  nations  élrangères,  Quand  le  tarir  protecteur  aura  été  abaissé  en  An* 
gleterre,  notre  exemple,  dis-je,  sera  suivi,  non  pas  peut-^tre  par  les  gouvernements  de 
toutes  les  nations,  mais  par  celles  de  ces  nations  qui  consomment  les  marchandises  si 
fortemeiit  taxées.  Les  nations  consommatrices  forment  un  corps  nombreux,  et  comptez 
fur  ce  fait,  le  peuple  finira  toujours  par  prévalCHr  contre  les  bureaux  de  commerce,  les 
UriCs  des  douanes. 

Un  abaissement  des  droits  protecteurs  nattra  de  ce  mouvement  naturel  des  esprits. 
Oui,  c*e8t  là  ma  ferme  croyance,  oui,  je  vois  déjà  se  produire  les  symptômes  de  cette 
réalisation.  Dans  les  derniers  rapports  qui  nous  arrivent  de  Tautre  côté  de  TAtlantique, 
malgré  leurs  tendances  hostiles,  examinez  le  rapport  du  secrétaire  de  la  trésorerie  des 
BUU-Unis,  vous  y  trouverez  que  Texemple  donné  si  récemment  par  ce  pays  quant  à  la 
réri^oa  du  tarif,  n'a  pas  été  perdu  pour  le  peuple.  Ce  rapport,  fait  par  M.  Walker, 
ooBllent  les  vues  les  plus  larges  et  éclaire  de  la  façon  la  plus  lumineuse  la  question  des 
Urife  protecteurs. 

«  En  voulant  maintenir  le  systènM  protecteur,  dit  M.  Walker,  nous  faisons  injure  à 
■oire  propre  cause  et  nous  sacrifions  notre  agriculture  et  notre  commorce.  Autant  vau- 
drait greffer  une  monarchie  et  une  aristocratie  sur  notre  constitution,  que  d*établir  pour 
les  Etats-Unis  un  système  protecteur.  Que  notre  commerce  reste  donc  libre  comme 
DOS  institutions  t  proclamons  la  liberté  de  notre  commerce,  et  de  nation  en  nation  notre 
exemple  sera  bientôt  suivi  partout.  Si  Ton  me  demandait  qui  le  premier  est  entré  dans 
ce  système,  je  répondrais  :  ce  fut  1* Angleterre  par  Tabolition  du  droit  sur  nos  cotons  et 
le  réduction  des  droits  sur  d'autres  produits,  et  quoique  maintenant  il  ne  nous  soit  plus 
permis  de  prendre  Tinitiative  de  cette  politique  si  éclairée,  qu'il  nous  soit  du  moins 
donné  d'être  les  premiers  à  en  reconnaître  les  avantages ,  d'ôtre  les  premiersà  la  suivre.  » 

Eh  Inen!  n'est-ce  pas  là  un  tardif  hommage  rendu  à  la  politique  dans  laquelle  vous 
êtes  entrés?  On  vous  déclare  que  cette  mesure  que  vous  avez  adoptée,  le  rappel  de  la 
use  ser  les  cotons,  est  un  exemple  que  les  Ktats-Uois  doivent  s'empresser  de  suivre. 
J>aiisttne  grande  partie  de  l'Europe,  là  où  la  forme  du  gouvernement  est  toute  différente 
de  celle  des  Etats-Unis,  je  'puis  démontrer  que  des  sentiments  tout  semblables  à  ceux 
exfNimés  par  M.  Walker  sont  sur  le  point  de  prévaloir. 

Je  puis  vous  présenter  un  gouvernement  basé  sur  des  principes  entièrement  opposés 
à  ceux  sur  lesquels  les  Etals-Unis  sont  fondés,  et  où  les  opinions  sur  la  liberté  du  com- 
nierce  sont  identiques  à  celles  exprimées  par  M.  Walker. 

Naple»  a  été  l^une  des  premières,  parmi  les  puissances  européennes,  à  entrer  dans  cette 
¥«Nede  politique  libérale,  et  je  dois  au  roi  de  Naples,  qui  prend  aux  questions  de  celle 
BSture  un  intérêt  personnel,  la  justice  de  déclarer  que  j'ai  vu  un  document  écrit  de  sa 
iBiiBf  besé  snr  des  principes  anssi  vrais  que  ceux  soutenu»  par  les  professeurs  les  plus 
éelairés  d'économie  politique.  Ce  ononarque  a  constamment  abaissé  le  tarif  des  droits  sur 
les  importations  étrangères  dans  ses  États,  et  je  ne  désespère  pas  de  voir  bientôt  le  tarif 
napolitain  placé  sur  le  pied  le  plus  avantageux. 

La  Norwège  vient  de  montrer  une  opinion  favorable  au  système  de  l'abaissement  des 
droits,  et  la  Suède  suit  le  même  mouvement.  L'Autriche,  sans  entrer  dans  la  même 
mie,  n'a  pas  suivi  l'exemple  de  l'Union  des  douanes  en  augmentant  ses  droits  d'impor- 
tation. Le  Hanovre  a  pris  une  mardie  particulière  ;  mais  je  ne  désespère  pas  de  voir 
arriver  le  moment  où  l'exemple  que  vous  allez  donner  sera  regardé  par  tous  ces  États 
comme  celai  qu'ils  devront  suivre  à  l'avenir.  J'ai  la  confiance  que  les  rapports  toujours 
plus  nombreux  que  cette  politique  va  nécessairement  établir  avec  les  pays  en  question, 
constitueront  uaë  ère  nouvelle  dans  l'histoire  du  monde  (Ecoutez!);  j'espère  que  les  amis 
et  les  promoteurs  de  la  paix  entre  les  nations  de  la  terre  puiseront  de  nouvelles  forces 


384  JOURNAL  DES  ECONOMISTES. 

dans  Texeraple  que  je  vous  propose  de  donner,  et  quMIs  trouveront  que  c'est  un  pas  de 
fDiit  pour  éloigner  bs  obstacles  qui  peuvent  s*opposer  à  une  harmonie  perpétuelle. 

Mais  en  même  temps  vous  pouvez  observer  que  si  le  résuUat  est  celui  que  je  suppose, 
vous  serez  exposés  h  une  concurrence  plus  étendue  que  par  le  passé.  Plus  la  paix  aura 
de  durée,  plus  la  concurrence  aura  d'extension.  En  temps  de  guerre,  nos  manufaotores 
pouvaient  fournir  toutes  les  nations  d'objets  d'habillement;  une  époque  de  paix  (ait 
surgir  de  nouvelles  fabriques  dont  les  productions  viennent  rivaliser  avec  les  nôtres; 
mais  je  crois  que  l'abondance  et  la  modicité  du  prix  sont  les  deux  conditions  de  notre 
prospérité  manufacturière  et  commerciale.  (Applaudissements  de  Topposition.)  Vous 
direz  que  l'objet  de  ces  modiOcations  est  d'exciter  la  soif  du  gain  et  de  venir  en  aide 
au  désir  d'amasser  de  l'or.  Ce  u'cst  pas  sous  de  pareilles  faces  que  je  veux  envisager  ces 
mesures  ;  je  crois  que  l'accumulation  de  la  richesse,  c'est-âi-dire  Taugmentation  da  ca- 
pital, est  le  principal  élément  de  notre  prospérité  et  de  notre  grandeur.  (Ecoutez  l) 

Je  crois  que  c'est  un  des  moyens  par  lesquels  nous  pouvons  consolider  la  haute  position 
dont  nous  jouissons  depuis  si  longtemps.  J'ai  essayé  de  démontrer  que  l'abondance  des 
approvisionnements  est  un  élément  nécessaire  de  notre  force.  Une  telle  abondance  con- 
tribue non-seulement  ù  l'accumulation  de  la  richesse,  mais  elle  conduit  directement  à 
l*aliégenient  des  charges  publiques,  en  augmentant  le  chiffre  du  revenu.  (Ecoutes! 
écoutez!)  Elle  contribue  à  l'allégement  des  charges  locales  en  diminuant  les  exigences 
du  pauvre;  mais,  par-dessus  tout,  elle  conduit  à  répandre  partout  des  idées  de  moralité 
en  diminuant  ces  tentations  au  crime  qui  naissent  au  sein  de  b  misère  et  dn  besoin. 
(Longs  apphiudissements.) 

Je  vous  demande  donc  de  donner  votre  approbation  à  ces  mesures,  non  en  tous  bis- 
sant guider  par  un  étroit  point  de  vue,  ou  par  un  plaisir  mesquin,  rattaché  au  désir 
d'augmenter  vos  richesses.  Je  vous  demande  votre  approbation,  étayée  sur  un  principe 
plus  élevé,  sur  ce  principe  que,  menacés  comme  vous  l'êtes  d'une  dure  calamité,  sou- 
cieux comme  vous  .l'êtes  du  ciédit  public,  vous  reconnaissez  que  les  véritables  sources 
de  raiigraentation  du  revenu  sont  l'augmentation  des  objets  de  bien-être  et  la  propa- 
gation parmi  le  peuple  du  goût  pour  les  objets  qui  ne  sont  pas  de  première  nécessité. 
Votre  revenu  s'est  donc  augmenté  par  une  taxe  invisible  et  involontaire  née  de  l'accrois- 
sement de  b  consommation  d'articles  sujets  aux  droits.  Je  vous  demande  votre  appro- 
bation du  plan  que  je  vous  propose,  parce  que  je  crois  avoir  prouvé  que  l'abondance  et 
la  modicité  du  prix  des  vivres  tend  à  diminuer  le  chiffre  des  crimes  et  k  répandre  b 
moralité.  Je  pourrais  vous  apporter  bien  d'autres  preuves  des  résultats  poiur  la  société 
du  bon  marché  des  vivres  et  de  leur  abondance  comparative. 

On  a  dit  :  Il  n'y  a  point  de  disette  ;  pourquoi  donc  craindre?  Mais  qu'est-ce  que  b 
disette?  (Voix  de  l'opposition  :  Ecoutez  !  écoutez!)  La  disette,  c'est  encore  là  un  terme 
rebtif.  (Ecoutez!  écoulez!)  Ge  qui  n'est  pas  disette  pour  nous,  peut  être  disette  pour  les 
masses  populaires.  (Ecoutez!  écoutez!)  Rappelez-vous  aussi  qu'une  période  de  trc^  an- 
nées d'abondance  de  vivres  et  d'un  bon  marché  comparatif  ont  changé  b  manière  de 
sentir  de  ce  pays.  Ce  qui  n'eût  pas  été  disette  dans  le  dur  hiver  de  18iS  le  serait  au- 
jourd'hui. Ce  qui  alors  n'eût  pas  été  un  manque  de  bien-être  serait  aujourd'hui  fortenseat 
senti.  Il  y  a  eu  certainement  plus  de  réelles  souffrances  supportées  en  janvier  lêM, 
après  trois  années  d'une  abondance  comparative,  qu'il  n'y  en  a  eu,  dans  de  semblables 
circonstances,  en  janvier  1843. 

Je  vous  conjure  de  ne  pas  croire  que  l'augmentation  générale  de  prospérité  qui  s'est 
fait  sentir  ces  trois  dernières  années  doit  toujours  continuer.  Nous  avons  eu  trob  années 
d'abondantes  récoltes.  Ne  vous  méprenez  pas  sur  mes  paroles:  je  ne  suis  pas  insensible 
à  cette  richesse  qui  nous  vient  d'une  faveur  de  la  Providence  ;  je  ne  dis  pas  que  l'im- 
portation du  blé  étranger  pourra  compenser  le  déficit  national  (Ecoutez  !  écoutez  !  sur 
les  bancs  ministérieb.)  ;  mais  je  vous  conjure  de  considérer  si  ce  n'est  pas  b  un  motif 
puissant  de  décision.  Comment  !  lorsque  le  danger  d'une  récolte  insuffisante  existe, 
nous  ne  chercherions  pas  à  prévenir  ce  malheur  en  permettant  l'importation  du  blé 
étranger  !  On  me  disait  l'autre  jour  que,  dans  l'un  des  bataillotu»  de  b  garde»  dans  cette 


NOUVELLE  RÉFORME  ÉCONOMIQUE  EN  ANGLETERRE.      S8S 

fille,  le  Dombfe  des  congés  demaodés  par  de  simples  soldats»  et  le  nombre  actuellement 
accordé,  aYaient  rapidement  augmenté  pendant  ces  trois  deruîères  années  :  j*en  demandai 
la  raison  ;  c'est  peu  de  cbose,  mais  cela  a  fait  une  grande  impression  sur  moi.  On  me 
répondit  que  le  nombre  des  congés  avait  augmenté  de  près  du  double  en  18i5,  parce 
que  le  nombre  des  soldats  qui  demandaient  des  permissions  avait  doublé.  Le  fait  est  que 
les  amis  de  ces  soldats  se  trouvaient  dans  une  position  si  beureuse,  qu*ils  les  avaient 
d*abord  engagés  et  qu*iis  les  engageaient  tous  les  jours  à  venir  avec  eux  dans  les  cam- 
pagnes. Il  y  a  là,  je  le  crois  du  moins,  un  exemple  frappant  des  avantages  moraux  de 
cette  abondance.  Dans  ce  cas,  par  exemple,  elle  facilitait  les  communications  d*amis 
entre  eux,  et  réunissait  ceux  qui,  sans  aucun  doute,  doivent  être  séparés  aux  époques 
de  difficultés  et  de  malheurs.  Elle  permettait  au  soldat  de  revoir  ses  foyers,  et  de  reve- 
nir ensuite  à  son  devoir  avec  des  idées  qui  rengagent  à  le  bien  remplir.  On  me  deman* 
dait  Tautre  soir  pourquoi  je  venais  troubler  un  état  de  prospérité  pareil  à  celui  que  je 
viens  de  décrire  ;  on  me  disait  que  je  ne  pouvais  nier  que,  pendant  cette  période  de 
trois  années,  il  y  avait  eu  une  abondance  et  une  prospérité  comparatives,  et  qu*elles 
avaient  coïncidé  avec  la  loi  des  céréales  de  184S  ;  on  me  disait  :  pourquoi  changer  des 
dispositions  qui  fonctionnaient  si  bien  ? 

Jda  réponse,  cVst  que,  jusqu*au  mois  d'octobre  dernier,  ces  indices  de  prospérité 
avaient  continué  à  se  produire;  mais,  dans  le  mois  d'octobre  dernier  et  dans  les  trois 
ou  quatre  mois  qui  Toni  suivi,  il  y  a  eu  rapport  constant  entre  la  prospérité  des  manu- 
factures et  le  prix  des  approvisionnements.  Aujourd'hui,  voici  une  circulaire  venue  de 
Manchester  et  contenant  un  rapport  sur  Tétat  du  commerce.  D\m&  nniu  circubixv,  qui 
est  datée  du  22  janvier,  on  lit  ce  qui  suit  :  «  Les  prévisions  que  nous  vivions  Mtes  dan!» 
notre  dernière  circulaire  annuelle  sur  la  prospérité  de  Tstniièe  dans  Laquelle  nous  ;iL' 
lions  entrer»  se  sont  complètement  réalisées  pendant  leâ  neuf  premiers  mois  ;  pt^iidani 
ce  temps  nous  avons  eu  non-seulement  la  continuation  ûe  b  piOs^Krilè  de  JBi4,  niaiiï 
toutes  les  branches  de  commerce  ont  atteint  un  degré  de  prospérité  Jusqu'alors  sans 
exemple  dans  Thistoire  manufacturière.  Cette  prospérité  a  ^^i  <le  la  manière  la  plu» 
heureuse  sur  la  condition  sociale  du  peuple;  les  causes  qui  ont  conlribué  à  produire 
cet  état  de  choses  ont  été  la  stabilité  des  prix,  Téquilibre  purfuit  entre  les  oflVe»  et  les 
demandes,  le  bas  prix  des  matières  premières  et  Tabondance  d'argent  à  un  i^m\  d'in- 
térftt  très-modéré.  Malheureusement,  depuis  il  y  a  eu  des  boule  versements  diins  plu- 
sieurs de  ces  éléments  de  prospérité,  qui,  parleur  action  rédpi-oqu<^,  nous  ont  amejiés 
à  un  état  d*embarras  dont  nous  avons  souffert  pendant  les  trois  dernier!^  mois,  el  qui 
commence  à  peine  à  s^améliorcr  un  peu.  Noire  commerce  îulénonr,  jusqu'au  molîi  de 
septembre,  avait  été  plus  fort  que  jamais;  mais  ,  par  les  motifs  el-dessus  mentionnés, 
une  suspension  presque  totale  a  eu  lieu  pendant  deux  mois,  qui  ont  été  suivis  par  ua 
ralentissement  dans  les  affaires  qui  a  nécessité  les  plus  grandes  précautions,  n 

Tlotre  intention  n*est  pas  de  conclure  qu^à  l'époque  dont  je  parle  ces  indices  de  pro- 
spérité continuent  à  se  proiUiirc;  je  soutieus  que  ce  qui  s'est  passé  depuis  te  mois  d'oc^ 
tot>r(i  1815  constitue  un  motif  suffisant  pour  justiOer  les  disiK>atUons  que  nous  avons 
prises. 

Voilà  donc  les  propositions  qui,  diaprés  Topinion  du  gouvct-neineui  de  la  reine,  doi- 
vent présider  à  la  solution  définitive  de  celte  grande  question;  je  ne  veux  )>âs  faire 
appel  à  des  sentiments  mesquins,  à  la  peur,  comme  un  argum^^it  à  Tappui  de  mes  pr4>- 
positions.  Il  peut  y  avoir  de  Tagitatiou  dans  le  pays,  mais  ce  n'est  pas  mm  a^^itatlou  qui 
ait  pénétré  dans  la  grande  masse  des  travailleurs;  il  n*y  a  i>as,  il  ne  peut  pas  j  avoir 
(Tmfluence  étrangère  ;  je  soutiens  qu'il  est  parfaitement  |K)sf^îblc,  sans  anctui  danyer 
ponrla  paix  publique,  de  maintenir  le  système  actuellement  existant.  Ce  n'est  donc 
pas  par  la  peur  que  je  veux  vous  déterminer;  ce  que  je  crois  vrai,  c'est  qu'il  s'est  pro- 
duit une  grande  révolution  dans  les  opinions  de  la  grande  tnasise  du  peuple  au  sujet  do 
la  loi  sor  les  céréales;  c'est  qu'il  y  a  maintenant  dans  Tesprit  des  fabricants;  et  de^  ou- 
vriers une  conviction  commune  qui  n'existait  pas  en  iSii  ou  U  une  époque  aulérieoni , 
et  cette  opinion,  c^est  que  le  rappel  de  ces  lois  est  une  question  dlntérft  public.  Mais 


m  JOURNAL  DM  ÉCOffOMMTKd. 

Je  crois  que,  malgré  cette  ptrhite  cofnmtinauté  d^opinioM,  il  fi'5  i  dtM  ee  pajf»  et  < 
tons  les  cœurs  que  calme  et  soumission  parfaite  aux  lob|  J*aJotttenii  que  f  al  Umle  oon- 
fiance  dans  la  justice  et  la  sagesse  de  cette  Chambre.  (Ecoutes  !  ) 

Sans  doute  il  y  a  eu  des  inquiétudes,  mais,  autant  que  J*en  puis  Juger,  Teiemple  <pie 
vous  avez  donné,  en  vous  imposant  une  lourde  charge  pécuniaire  pour  soulager  lea 
classes  laborieuses  des  impôts  aniquels  elles  étaient  soumises,  a  produit  la  pins  pro* 
fonde  impression  et  les  effets  les  plus  avantageux.  Je  pense  que  c^est  Ui  le  plus  parlait 
témoignage  de  oonflance  dans  votre  justice  el  dans  votre  sagesse  ;  mais,  bien  que  bous 
soyons  dans  un  temps  de  paix  et  de  soumission  aux  lois,  bien  que  ce  soit  un  état  de 
calme  parfait  qui  ne  sera  troublé,  si  ce  n'est  peut-être  par  Tagitation  de  quelqveS'-aBi 
de  nos  principaux  manuficturiers  (On  rit.],  bien  que  vous  ne  aoyea  exposés  à  MeiuM  ▼!•« 
lence  morale,  cependant  je  tous  engagea  réfléchir  que  Taspeel  des  affaires  pey  t  chnager. 
Nous  pouvons  avoir  à  subir  des  récoltes  pires  que  celles  de  Tannée  dernière ,  et  il  paat 
être  sage  de  nous  prévaloir  de  ropportunilé  des  circonstances  présentes  peur  laire  m» 
redressement  auquel  il  faudra  toujours  arriver,  et  qui  ne  peut  être  ajourné  longteoipf 
sans  engendrer  des  sentiments  d*animosité  entre  les  diverses  classes  des  sujets  de 
S.  M.  Dans  la  croyance  sincère  que  la  mesure  que  je  propose  ne  blesse  aucun  intérêt , 
et  en  proposant  cette  mesure  avec  la  conviction  complète  qu'elle  sera  entourée  de 
toutes  les  précautions  qu'elle  comporte,  f  ai  dK  qu'elle  ne  portera  aucune  atteinte  am 
Intérêts  de  l'agricnlture.  Je  déplorerais  profondément  un  échec,  mais  Je  ne  le  éé^kMe* 
rais  qu'au  point  de  vue  des  intérêts  publics  ;  je  déplorerais,  dIs-Je,  Téchec  qoi  poomit 
atteindre  le  plan  que  je  viens  de  soumettre  ce  soir  à  votre  calme  et  patient  examen  , 
au  nom  du  gouvernement  dont  je  suis  le  représentant.  Je  n'ai  pas  d'autre  intérêt  à  hi 
réussite  de  ce  plan,  que  de  penser  qu'il  peut  conduire  au  maintien  des  aentiraenta  de 
concorde  entre  les  différentes  classes  de  la  société;  qu'il  doit  donner  de  nonvellea  ga- 
ranties à  la  durée  de  la  paix  iiilérieure.  et  de  nouveaux  motifs  de  contentement  et  de 
dévouement  à  toutes  les  classes  des  sujets  de  S.  M.,  en  augmentant  leur  bien-être  et  en 
améliorant  la  condition  de  la  plus  grande  partie  du  peuple. 

(Le  très-honorable  baronnet  se  rassied  au  milieu  des  applaudissements  de  tonte  la 
Chambre,  mais  plus  parliculiêrement  du  côté  de  ropposltlon.) 


LETTRE  DE  M.  COBDEN  AUX  FERMIERS. 


Dans  cette  lettre,  M.  Cobden  établit  que  la  nouvelle  échelle  des  droits  Mo- 
biles que  sir  Robert  Peel  a  proposée  pour  trois  ans  enoore,  doit  être  plus  nui- 
sible aux  intérêts  de  la  culture  que  ne  le  sera  jamais  TaboUtion  totale  et 
immédiate  des  corn-laws, 

c  C'est  maintenant  à  vous  à  décider  si  la  suppression  de  la  loi  des  céréiles 
sera  graduelle  ou  immédiate. 

«  L'opinion  publique  a  décidé  que  la  protection  de  l'agriculture  et  des  mtmK 
factures  sera  abolie,  et  les  ministres  et  les  hommes  d*Etat  se  sont  ioclintt.  mal- 
gré eux,  devant  une  puissance  contr.e  laquelle  il  n'y  a  pas  d'appel.  Ne  vous  lais- 
sez pas  abuser  par  des  politiques  obtus  qui  pourraient  vous  dire  que  la  Giambre 
des  lords  ou  une  dissolution  du  Parlement  pourrait  empêcher  la  révocation 
des  lois  des  céréales.  Quiconque  a  du  bon  sens  comprend  aiyourd'bai  que  la 
liberté  du  commerce  du  blé  et  des  articles  manufacturés  est  inévitable;  seu- 
lement, faut-il  faire  Fapplication  de  ces  principes  graduellenieni  et  timide» 
ment,  comme  des  enlkntSi  ou  hardiment  et  une  fois  pour  toutes,  conuM  des 


NOUVELLE  RftPOllMB  ÉCONOMIQUE  EN  ANGLETERRE.       )§î 

Anglais?  A  ce  sujet,  permetteK  quelques  réflexions  à  un  homme  sorti  de  vos 
rangs,  et  qui,  quoique  passant  aux  yeux  de  quelques^^uns  pour  votre  ennemi, 
finira  par  être  regardé  comme  le  promoteur  de  l'indépendance  et  de  la  pros- 
périté des  fermiers  du  royaume.  La  mesure  du  gouvernement  propose  d'abolir 
la  loi  des  céréales  en  février  1849,  établissant,  pour  les  trois  années  intertné- 
diaires,  one  nouvelle  échelle  de  droits  mobile  de  10  sch.  à  4  sch. 

a  Dès  Vinstant  de  l'adoption  de  cette  loi,  le  droit  fléchira  de  15  sob.  à  4  sch. 
Ainsi,  tout  d'abord,  changement,  frayeur  et  panique  ;  mais  pas  d'état  normal. 
U  sera  impossible  de  prédire  si  le  droit,  pendant  1847  et  1848,  sera  de  4  sch.  ou 
de  iO  sch.  11  est  probable  qu'en  février  1849  le  droit  sera  de  10  sch.;  alors,  le 
i*'  de  ce  mois,  il  fléchira  brusquement  de  10  sch.  à  1  sch.  :  deuxième  chan- 
gement, deuxième  frayeur,  deuxième  panique.  La  baisse  du  droit,  dans  cas 
deux  changements,  aura  été  de  15  sch.  à  4  sch.,  puis  de  10  sch.  à  4  sch.;  en 
tout  20  sch.  Si  le  droit  était  réduit  immédiatement  de  15  sch.  à  1  sch.,  la 
baisse  ne  serait  que  de  14  sch.  Ainsi,  par  suite  de  cette  combinaison,  vous  êtes 
tenus  pendant  trois  ans  en  suspens  et  dans  l'embarras,  exposés  à  double  pa- 
nique, passibles  d'une  baisse  de  20  sch.  au  lieu  de  14  sch.  On  vous  assujettit  à 
la  secoii!«e  du  retrait  do  6  sch.  de  plus,  de  la  protection  !  Et  ce  n*est  là  que  le 
moindre  danger  résultant  de  l'attermoieroent. 

«  Dès  le  moment  où  la  nouvelle  loi  des  céréales  sera  adoptée,  les  étrangers 
et  les  importateurs  de  blé  commenceront  à  faire  des  préparatifs  pour  le  Jour 
de  son  extinction,  redoutant  une  échelle  mobile  sous  quelque  forme  que  ce 
soit  A  cause  de  leurs  pertes  précédentes,  ils  auront  constamment  les  yeux 
fixés  sur  le  1"  février  1849.  Politique  précieuse  que  celle  qui,  prévenant  trois 
ans  à  l'avance  les  propriétaires  et  les  spéculateurs  du  monde  entier,  leur  of- 
frant une  prime  pour  garder  leurs  approvisionnements  et  lancer  ensuite  sur 
nos  marchés,  en  un  seul  jour,  une  quantité  de  blé  qui,  sans  cette  combinaison, 
eût  été  absorbée  douze  ou  diX'^iuit  mois  plus  tôt.  Supposons  la  récolte  de  1848 
abandonnée  en  Angleterre,  vous  serez  assujettis,  au  printemps  de  1849,  à  Taf- 
floenoe  brusque  et  monstrueuse  du  blé  accumulé  par  les  étrangers  pour  PAn- 
gleterre,  blé  qui  devra  être  vendu,  n'ayant  pas  d'autre  marché  ouvert,  et  fai- 
eint  baisser  les  prix  artiflciellement  au  préjudice  de  tous  les  partis,  et  surtout 
du  fermier  anglais. 

«  Les  effets  d'une  révocation  immédiate  des  lois  des  céréales  seraient  bien 
différents;  il  n'y  aurait  pas  d'approvisionnement  de  blés  étrangers  attendant 
ronverture  de  nos  ports.  Personne  n*a  pensé  l'année  dernière  en  Pologne  ni  en 
Amérique,  que  la  loi  anglaise  des  céréales  serait  révoquée;  personne  ne  s^est 
préparé  pour  cet  événement;  il  n'a  pas  été  préparé  un  seul  boisseau  de  grain 
pour  le  cas  où  se  présenterait  cette  éventualité  imprévue  ;  mais  le  moment  ac- 
tuel est  certainement  le  plus  favorable  qui  se  soit  jamais  présenté  pour  abolir 
les  lois  des  céréales.  Si  jamais  elles  purent  être  abolies  sans  inconvénient 
pour  le  fermier,  c'est  bien  aujourd'hui.  Il  y  a  rareté  des  céréales  actuellement 
sur  presque  tout  le  continent.  La  moitié  de  l'Europe.^  i  îvalise  pour  avoir  Tcx- 
cédantde  grain  peu  abondant  de  TAmérique;  des  niilli<*rs  de  nus  concifoycnis 
sont  privés  de  leur  subsistance  ordinaire  par  suite  de  la  maladie  des  pommes 
de  terre;  il  faut  les  soutenir  aux  frais  du  public  avec  une  nourriture  supé- 
rieure. Il  est  impossible ,  cette  année,  d'assurer  des  prix  iuféneurs;  abolissez 
donc  les  lois  des  céréales ,  et  alors  le  blé  montera  pendant  le  printemps  et  l'été. 
S'il  était  donné  aux  fermiers  de  commander  au  temps  et  aux  circonstances , 


J 


281  JO0RNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

ilg  ne  pourraient  pas  avoir  une  plus  favorable  occasion  que  l'opportunité  ae-* 
tuelle  pour  la  révocation  immédiate  et  complète  des  lois  des  cén^les. 

a  Je  crois  que  si  la  loi  des  céréales  pouvait  être  abolie  par  un  édit  secret,  les 
fermiers  ne  s*apercevraient  pas  de  Touverture  des  ports  par  la  moindre  lésîoo 
de  leurs  intérêts.  Je  ne  puis  croire  sir  Robert  Peel  favorable  à  la  révocatlOD 
graduelle ,  il  n*a  pas  présenté  d'autres  arguments  à  son  appui  que  la  crainte 
d^une  panique  parmi  les  fermiers;  il  nous  a  sou  vent  répété,  en  proposant  ses 
anciennes  modifications  du  tarif,  qu'il  considérait  tous  ces  changements  comme 
moins  préjudiciables  lorsqu'ils  s'accomplissent  brusquement  que  lorsqu'ils 
sont  étendus  à  une  période  de  plusieurs  années.  J'ai  la  plus  intime  conviction, 
conviction  provenant  de  ses  changements  antérieurs  dans  le  tarif,  qu'il  a  rai- 
son. Pourquoi,  par  déférence  pour  des  craintes  chimériques,  vous  priverait- 
on  des  bienfaits  de  l'expérience  ?  Si  vous  vous  prononcez  en  faveur  d'un  règle- 
ment immédiat,  qui  combattra  vos  vues?  Ce  ne  sera  pas  le  gouvernement;  il 
est  jaloux ,  autant  que  Topinion  publique  et  les  exigences  du  moment  le  per- 
mettent ,  de  se  concilier  votre  faveur.  Ce  ne  seront  pas  les  grands  propriétaires 
fonciers,  dont  les  intérêts  sont ,  sous  ce  rapport ,  identiques  avec  les  vôtres, 
qui  désirent  aussi,  pour  des  raisons  politiques,  mettre  un  terme  à  l'agitation 
dont  ils  croient  la  prolongation  préjudiciable,  et  qui  adopteraient  voloottera 
toute  mesure  servant  vos  intérêts  et  amenant  la  dissolution  de  la  Ligue. 

a  Veuillez  vous  occuper  sérieusement  et  promptement  de  cette  question. 
Rendez-moi  la  justice  de  croire  que  je  n'ai  pas  autre  chose  en  vue  que  vos  in- 
térêts. En  concourant  avec  moi ,  vous  éviterez  le  seul  danger  auquel ,  i  mon 
avis,  aient  jamais  été  exposés  les  fermiers,  danger  provenant  de  la  révocation 
des  lois  des  céréales,  le  danger  d'un  état  de  transition.  J'ai  toujours  pensé  que 
la  liberté  du  commerce ,  loin  de  faire  un  tort  permanent  aux  fermiers,  tendrait 
en  définitive  à  assurer  leur  indépendance  et  leur  prospérité.  Toutefois  je  ne 
me  suis  jamais  dissimulé  les  maux  passagers  auxquels  le  changement  pourrait 
les  exposer.  Mais  réuntssons^nous  pour  profiter  de  l'occasion ,  et  nous  pour- 
rons faire  triompher  les  bons  principes  sans  que  ce  triomphe  soit  acheté  par 
quelque  préjudice  pour  une  classe  ou  pour  un  seul  individu. 

«  Depuis  les  plus  hauts  personnages  du  royaume  jusqu'au  plus  humble 
paysan ,  tous  pourront  voir  avec  un  plaisir  sans  mélange  une  des  plus  grandes 
victoires  obtenues  sur  la  prévention  et  l'ignorance  anciennes,  chaque  classe 
verra  avec  un  sentiment  de  plaisir  unir  notre  longue  lutte  intérieure.  La  sou- 
veraine pourra  se  glorifier  de  ce  que  son  règne  est  devenu  l'ère  d'une  réforme 
commerciale,  plus  féconde  en  conséquences  salutaires  pour  les  destinées  du 
monde  que  toutes  les  guerres  de  ses  illustres  ancêtres.  L'aristocratie  du  sol 
verra,  dans  la  conclusion  de  nos  travaux,  s'ouvrir  pour  elle  une  influence  so- 
ciale basée  sur  l'unique  fondement  solide,  le  respect  et  la  confiance  du  peu- 
ple. Les  classes  moyennes  et  les  classes  laborieuses  verront  s'ouvrir  devant 
elles  un  vaste  champ,  s'élargissant  sans  cesse,  pour  le  déploiement  de  leor 
calme  énergie,  et  en  même  temps  trouveront  plus  de  moyens  et  de  loisir  pour 
arriver  à  une  amélioration  morale  qui,  je  l'espère,  acompagnera  l'amélioratioo 
de  la  condition  physique. 

a  J'ai  rhonneur,  etc.  i>  Cobdjen. 


ADRESSE  DE  LA  SOCIÉTÉ  DES  ÉœNOMISTES.  989 

ADRESSE 

DE  LA  SOCIÉTÉ  DES  ÉCONOMISTES 

AUX  ORATEURS  DE  LA  UGUE. 


La  Société  des  Ëconomistes  a  voté»  dans  sa  réunion  mensuelle  du  10  janvier 
une  adhésion  pleine  et  entière  aux  doctrines  libérales  du  libre  échange.  Nous 
publions  la  lettre  qui  a  été  adressée  par  le  bureau  de  la  Société  au  président 
de  la  Ugue,  et  nous  nous  empressons  d*ajouter  que  cette  démarche  a  toutes 
nos  sympathies. 

Nous  apprenons  par  le  journal  anglais,  the  League,  que  Tadhésion  des  écono- 
mistes de  Paris  a  été  reçue  des  membres  du  Conseil  de  la  Ligue  avec  une 
grande  satisfaction. 

La  Société  des  Économistes  de  Paris  à  messieurs  /es  Présidents  et  Orateurs 
de  la  Ligue  anglaise  pour  la  liberté  générale  du  commerce. 

Mrssiedrs, 

La  Société  des  Économistes,  qui  partage  la  pensée  si  véritablement  sociale 
dont  la  Ligue  se  montre  animée,  qui  a  témoigné  plusieurs  fois  déjà  du 
Yir  et  légitime  intérêt  que  ses  travaux  lui  inspirent,  et  qui  la  suit  avec  une 
attention  si  curieuse  et  si  passionnée  à  travers  toutes  les  péripéties  de  la 
lutte  où  elle  est  si  glorieusement  engagée,  croit  devoir  lui  adresser  directe- 
ment, dans  la  personne  de  ses  chefs  et  de  ses  organes  les  plus  illustres,  ses 
remerciements,  ses  félicitations  et  ses  encouragements  motivés. 

Notre  réuuion,  Messieurs,  croit  faire  une  appréciation  éclairée  du  but  que 
se  propose  la  Ligue,  des  moyens  qu'elle  emploie  pour  atteindre  ce  but,  des 
résultats  enGn  qu*il  est  permis  d'espérer  de  l'entreprise  qu^elle  tente  ;  et  son 
but,  ses  moyens,  les  résultats  qu'ils  promettent,  nous  paraissent  également 
dignes  d'être  approuvés. 

Ce  n'est  point  ici,  vous  Pavez  assez  déclaré,  la  lutte  d'une  industrie  envieuse 
et  cupide  contre  les  privilèges  d'une  autre  industrie.  Vous  commencez  par  re- 
Doocer  pour  vous-mêmes  aux  monopoles  iniques  dont  vous  poursuivez  Tabo- 
lition.  Vous  ne  les  attaquez  particulièrement  dans  l'intérêt  territorial  que 
parce  que  c'est  là  qu'est  leur  principale  force,  celle  qui  les  unit  et  les  main- 
tient tous,  et  parce  que  vous  espérez,  en  faisant  tomber  la  clef  de  voûte  du 
système,  que  le  système  tout  entier  s'écroulera.  Vous  voulez  la  liberté  géné- 
nle  da  commerce.  Vous  la  voulez  en  commençant  par  l'offrir  généreusement 
à  tous  sans  la  demander  à  personne.  Vous  la  voulez  en  en  donnant  l'exemple. 
VoQs  en  donnez  l'exemple  en  espérant  sans  doute  qu'on  vous  imitera ,  mais 
sans  exiger  et  sans  attendre  qu'on  vous  imite.  C'est  un  magnifique  dessein; 
que  Dieu  vous  inspire  et  vous  soutienne  dans  cette  entreprise,  et  puissiez- 
voQs  la  conduire  heureusement  à  fini  Elle  vous  vaudra,  dans  un  prochain 
avenir,  la  reconnaissance  de  vos  concitoyens  et  celle  du  monde.  Elle  fera  ceque 

T.  xm.  -^Êfétri^r  «ait.  20 


7m  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

rien  jusqu'ici  travail  pu  faire,  et  les  libres  relations  commerciales  que  vous 
travaillez  à  établir  entre  les  nations  effaceront,  en  confondant  leurs  intérêts, 
les  derniers  vestiges  de  ces  tristes  haines  que  n'avaient  pu  faire  entièrement 
disparaître  encore  ni  la  religion  ni  la  philosophie. 

La  manière  dont  vou^  Avancez  vers  votre  but  ne  parait  pas  moins  digne 
d'approbation  que  le  but  même  que  vous  voulez  atteindre.  Vous  procédez 
ainsi  qu'il  convient  de  procéder  aux  grands  changements  quand  on  veut  les 
rendre  durables.  Vous  avez  su  vous  préserver  de  tout  emportement,  de  toute 
puérile  impatience.  Vous  n'avez  voulu  avancer  que  par  le  bénéfice  de  la  dis- 
cussion, dans  la  mesure  du  progrès  que  la  question  pourrait  faire;  et,  en  de- 
mandant à  votre  gouvernement  de  réaliser  la  grande  réforme  que  vous  mé- 
ditiez, vous  ne  l'avez  pressé  de  vous  accorder  son  Indispensable  concours 
qu'en  lui  portant  l'appui  d'une  opinion  publique  toujours  plus  forte,  mieut 
préparée  et  plus  sagement  mûrie.  C'est  assurément  là  une  conduite  de  bon 
exemple,  faite  pour  porter  d'heureux  fruits,  et  à  laquelle  il  nous  serait  bien 
difSciie  de  refuser  notre  hommage. 

Enfm,  Messieurs,  nous  sommes  vivement  préoccupés  des  résultats  qu'il  est 
permis  d'espérer  du  grand  changement  qu'a  su  rendre  inévitable  une  conduite 
si  ferme  et  si  sage  à  la  fois.  Nous  croyons  avec  vous  qu'à  mesure  que  les  prin- 
cipes libéraux  pénétreront  davantage  dans  les  relations  du  commerce  extérieur, 
il  s'opérera  entre  les  peuples  une  division  du  travail  toujours  plus  intelligente 
et  plus  normale,  c'est-à-dire  plus  d'accord  avec  les  conditions  particulières  de 
chacun  d'eux;  que  le  capital  se  distribuera  selon  les  mêmes  lois  naturelles; 
que  la  production  sera  plus  féconde  par  cela  seul  qu'elle  sera  mieux  ordon- 
née ;  qu'une  plus  grande  production  entraînera  une  consommation  plus  abon- 
dante; que  la  répartition  des  produits,  enfin,  sera  plus  équitable  et  la  paix 
du  monde  infiniment  mieux  assurée. 

Nous  aimons  à  vous  annoncer,  Messieurs,  la  vive  sympathie  que  les  mani- 
festations de  la  Ligue  commencent  à  faire  naître  en  France,  et  notre  réunion 
ne  veut  pas  différer  davantage  de  vous  transmettre,  avec  la  vive  expression  de 
ses  sentiments  pour  vous,  celle  de  son  adhésion  inébranlable  aux  doctrines 
économiques  dont  vous  poursuivez  la  diffusion  avec  une  persévérance  si  rare, 
une  activité  si  propre  à  étonner,  et  une  générosité  si  bien  faite  pour  exciter  la 
gratitude  et  l'admiration  des  autres  peuples. 

Nous  vous  prions.  Messieurs,  d'agréer  l'hommage  de  nos  sentiments  de 
haute  et  affectueuse  considération. 

Le  membre  de  l'institut,  faisant  fonction  de  président  : 

Cb.  DUNOW.R. 
Le  vice-présidenty  membre  du  Conseil  général  de  la  Selue  : 

HORACE  SAY. 
f^  secrétftire  : 
JOSEPH  GARNIGR. 


QUESTION  DES  ENFANTS  TROUVES.  50 1 

PARTI  A  PRENDRE 
LA  QUESTION  DES  ENFANTS  TROUVÉS  \ 

PAR  M.  CUREL, 

Prôret  du  déparlement  dot  llaules-Alpes. 


Lorsque  Ton  pense  à  la  multitude  de  faits  que  notre  organisation  permet  â 
radministraUon  de  recueillir,  on  a  lieu  de  regretter  que  nos  fonctionnaires 
publics  ne  yeuillent  pas  plus  souvent  profiter  de  la  facilité  que  la  connaissance 
de  ces  faits  leur  offrirait  pour  la  solution  de  la  plupart  des  questions  dont  la 
société  se  préoccupe.  Admirablement  placés  pour  étudier  ces  faits,  ayant  entre 
les  mains  tous  les  documents  propres  a  éclairer  les  questions,  ils  n'apportent 
pourtant  que  par  exception,  en  quelque  sorte,  le  tribut  de  leurs  lumières  et 
de  Texpérience  acquise  dans  la  pratique  des  affaires.  On  ne  voit  presque  exclu- 
sivement prendre  part  aux  discussions  que  des  hommes  étrangers  à  l'admi- 
nistration, pleins  de  zèle,  il  est  vrai,  mais  souvent  portés  à  embrasser  dans 
toute  leur  rigueur  des  théories  trop  absolues,  parce  qu'ils  sont  presque  tou- 
jours privés,  par  leur  position,  des  moyens  de  connaître  tous  les  éléments 
dont  la  réunion  pourrait  former  leur  opinion. 

Sans  parler  de  ce  qu'il  y  a  de  fâcheux  à  von*  les  questions  les  plus  impor- 
tantes se  traiter  sans  le  concours  des  hommes  les  mieux  placés  pour  en  étu- 
dier les  moindres  détails,  cette  négligence  a  d'autres  graves  inconvénients. 
D'abord,,  il  en  résulte  que  presque  toutes  les  mesures  de  l'administration  cen- 
trale sont  livrées  à  des  hommes  qui,  à  tous  les  degrés  de  la  hiérarchie,  sont 
indifférents  pour  les  résultats.  Dès  lors  ces  mesures  sont  appliquées  partielle- 
ment, avec  nonchalance  ou  par  intermittences,  à  la  suite  de  retards  ou  de 
suspensions  sans  motifs,  et  par  des  individus  qui  les  faussent,  les  défigurent, 
ou  tout  au  moins  les  affaiblissent  ou  les  exagèrent,  parce  que  personne  ne 
s'est  pénétré  de  leur  e^it.  Exécutées  d'une  manière  très-inégale,  et  sans 
suite,  elles  n'ofTVent  que  des  résultats  insignifiants  ou  contradictoires. 

D'un  autre  côté,  ne  rencontrant  presque  partout  que  des  hommes  étrangers 
par  leurs  études  aux  questions  dont  elle  s'occupe,  des  hommes  qui  n'y  voient 
qu'un  fastidieux  surcroît  de  travail,  l'autorité  supérieure  n'obtient  le  plus 
souvent  que  des  renseignements  incomplets,  incohérents,  fournis  à  la  der- 
nière extrémité  et  toujours  à  la  hâte,  presque  toujours  inexacts,  et  parfois 
sciemment  faux,  ou  fabriqués  avec  une  légèreté  inexcusable  par  des  agents 
subalternes  à  qui  l'on  abandonne  le  soin  de  les  rassembler.  Les  décisions  qu'elle 
prend  ensuite  ne  peuvent  manquer  d*étre  défectueuses  comme  les  documents 
sur  lesquels  elle  se  fonde,  et  aux  vices  de  la  mesure  â*ajoutent  ensuite  les  vices 
de  l'exécution. 

*  Vm  vol.  te-«  de  Sta  pa«i^.  Ttt^,  F.  Dwpoiil,  1S43. 


292  JOUBNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

On  86  ferait  dimcilement  une  idée  de  la  masse  de  lumières  ainsi  perduei. 
On  ne  sait  pas  assez  tout  ce  que  les  questions  gagneraient  à  être  étudiées  par 
les  hommes  qui  sont  a  la  source  pour  recueillir  tous  les  éléments  d'une  dis- 
cussion éclairée;  qui  sont  à  portée  d'étudier  les  faits  sur  tous  les  points  du 
territoire,  et  de  les  saisir  avec  la  physionomie  et  la  valeur  particulière  que 
leur  donnent  une  foule  de  circonstances  locales,  circonstances  inconnues  des 
écrivains  éloignés  qui  n'ont  d'autres  ressources  que  des  documeots  toujours 
insufTlsants.  L'administration  supérieure  devrait  comprendre  tout  l'avantage 
qu'il  y  aurait  pour  elle  à  voir  les  questions  élaborées  dans  toutes  les  provinces 
par  les  hommes  que  leur  position  appelle  à  lui  fournir  des  lumières.  Elle  de- 
vrait, par  tous  les  moyens  qui  sont  en  elle,  provoquer  é  les  étudier.  Par  sou 
empressement  à  accueillir  tous  les  travaux  consciencieux,  elle  devrait  encou- 
rager des  efforts  dont  le  premier  résultat  est  avant  tout  de  simplifier  sa  tâche 
et  de  lui  épargner  de  graves  erreurs. 

Ces  réflexions  nous  sont  venues  à  l'esprit  pendant  que  nous  lisions  Touvrage 
important  dont  nous  avons  à  rendre  compte,  l'un  des  phis  remarquables  qui 
aient  été  publiés  sur  cette  question  des  enfants  trouvés,  toujours  à  Tordre  du 
jour  depuis  une  dizaine  d'années.  L'auteur,  M.  Curel,  préfet  des  Hautes-Alpes, 
a  Tavantage  d'apporter  dans  la  discussion  des  résultats  au  lieu  de  théories. 
Ce  qu'il  conseille,  il  Ta  mis  en  pratique.  Les  vues  qu'il  expose,  il  ne  s'est  dé- 
terminé à  leur  donner  de  la  publicité,  que  lorsque  l'expérience  les  a  eu  cou- 
ronnées du  succès  le  plus  complet.  Les  faits  contenus  dans  son  livre  ont  donc 
une  valeur  qui  le  recommande  à  toute  notre  attention. 

Cet  ouvrage  se  compose  de  deux  parties  bien  distinctes:  l'une  spécialement 
consacrée  à  la  question  des  enfants  trouvés  ;  Tautre,  qui  précède  celle-ci  etiui 
sert  d'introduction,  contenant  des  considérations  préliminaires  d'un  grand  in- 
térêt sur  le  paupérisme  et  la  charité;  c'est  Fexposé  des  principes  sur  lesquels 
reposent  les  mesures  recommandées  par  l'auteur. 

Dans  cette  première  partie,  M.  Curel  se  montre  économiste  profond.  On  voit 
qu'il  a  étudié  la  science  aux  meilleures  sources  et  qu'il  la  possède  à  fond.  Il 
professe  sur  tous  les  points  du  grave  sujet  quil  traite  les  opinions  les  plus 
saines,  et  laisse  voir  un  esprit  dégagé  de  tous  les  préjugés  qui  ont  encore 
aujourd'hui  cours  dans  le  monde,  il  expose  ses  idées  avec  une  netteté,  une 
précision  et  une  fermeté  d'expressions  remarquables.  11  marche  droit  au  but, 
combattant  sur  sa  route  brièvement,  mais  avec  vigueur,  les  erreurs  accrédi- 
tées, et  démontrant  avec  clarté  les  véritables  principes.  On  ne  peut  s'empê- 
cher même  de  trouver  un  certain  courage  dans  la  résolulion  avec  laquelle  il 
attaque  des  idées  généralement  reçues  ;  car  il  faut  du  courage  pour  faire  triom- 
pher les  vrais  principes,  pour  combattre  les  idées  erronées,  surtout  lorsque 
ces  idées  paraissent  avoir  pour  fondement  des  sentiments  de  bienfaisance.  Ce 
courage  ne  peut  puiser  sa  source  que  dans  une  conviction  profonde.  Il  ne  faut 
pas  craindre  de  s'exposer  pour  quelque  temps  à  des  reproches  d'inhumanité 
de  la  part  de  certains  individus  qui  s'arrêtent  à  la  surface,  reproches  analo- 
gues à  ceux  que  quelques  personnes  ont  pu  faire  au  livre  de  la  Charité  UgaUy 
par  M.  Naville,  le  traité  le  meilleur  et  le  plus  complet  que  nous  possédions 
sur  la  matière,  l'ouvrage  d'un  homme  de  bien,  dont  on  aime  à  retrouver  ici 
les  opinions  si  sages  et  les  jugements  si  consciencieux. 

M.  Curel  part  de  ce  principe  parfaitement  constaté,  que  la  bienHeii- 
•ance  publique ,  telle  qu'elle  est  organisée  aujourd'hui,  est  impuissante  à 


QUESTION  DES  ENFANTS  TROUVÉS.  293 

soulager  toutes  les  misères.  Elle  crée  le  paupérisme  plutôt  qu'elle  ne  le  sou- 
lage. Ce  n*est  pas  qu^on  doive  dire  qu'elle  crée  des  pauvres,  bien  qu'il  ne  (ût 
pas  difficile  de  prouver  comment  elle  peut  avoir  indirectement  ce  résultat. 
Mais,  en  établissant  sans  cesse  de  nouveaux  secours  pour  des  misères  délaissées 
auparavant,  elle  convie  à  les  réclamer  des  individus  qui  n*y  auraient  jamais 
songé,  et  qui  auraient  cherché  dans  la  charité  privée,  et  surtout  dans  leurs 
propres  efforts,  les  moyens  d*y  remédier.  Elle  met  ainsi  en  relief  une  misère 
dont  on  n'aurait  pas  soupçonné  l'existence,  et  après  une  extension  croissante 
des  secours,  on  se  trouve  en  dernier  lieu  avoir  encore  à  soulager  une  masse 
d'individus  bien  supérieure  à  celle  en  vue  de  qui  la  bienfaisance  publique  s'é* 
tait  primitivement  émue. 

De  cette  résignation  des  pauvres  à  souffrir  longtemps  sans  se  plaindre,  lors- 
qu'ils ne  voient  aucun  secours  préparé  pour  leur  espèce  particulière  de  mi- 
sère, et  de  leur  empressement  à  solliciter  le  soulagement  offert  ou  promis  en 
quelque  sorte  à  tous  ceux  qui  sont  dans  le  cas  d'y  avoir  recours,  faut-il  donc 
conclure  â  la  suppression  de  ces  secours?  Non,  sans  doute.  Lors  même  que  la 
science,  qui  doit  puiser  ses  inspirations  dans  la  raison  et  la  justice,  conseille* 
rait  une  semblable  mesure,  l'humanité  s'y  opposerait  au  nom  de  principes 
non  moins  sacrés.  Lorsque,  par  suite  des  progrès  de  notre  civilisation,  nous 
devenons  tous  de  plus  en  plus  avides  de  bien-être,  la  société  ne  peut,  par  des 
raisons  seules  d'économie,  fermer  volontairement  les  yeux  k  des  misères  que 
le  bien-être  environnant  rend  plus  pénibles  è  supporter.  Ce  n'est  donc  pas  le 
secours  en  lui-même  qu'il  faut  condamner,  c'est  la  manière  dont  il  est  ac- 
cordé. Telle  est  aussi  la  conclusion  de  M.  Curel. 

D'après  ce  principe  que  le  travail  est  une  source  de  richesses  et  en  même 
temps  le  germe  des  vertus  et  des  habitudes  les  plus  salutaires,  il  repousse  tout 
mode  de  secours  qui  se  substitue  à  la  prévoyance,  à  l'activité,  aux  efforts  per- 
sonnels du  pauvre,  qui  le  provoque  à  la  dissipation  et  à  la  paresse,  et  l'en- 
gourdit dans  une  trompeuse  sécurité,  en  lui  faisant  entrevoir  une  ressource 
assurée  dans  sa  détresse.  La  charité  publique  a  le  tort,  en  effet,  d'entretenir 
une  dangereuse  confiance  dans  refflcacité  des  secours  publics,  et  par  là  de 
paralyser  tous  les  efforts  de  l'individu.  Cette  confiance  est  même  mensongère; 
car,  malgré  les  sommes  énormes  consacrées  à  cet  usage  dans  les  localités  où 
les  secours  sont  le  plus  abondants,  ces  secours,  ainsi  que  chacun  le  sait, 
sont  toujours  très-insuffisants.  Ils  sont  dans  tous  les  cas  impuissants  pour 
fiûre  disparaître  la  misère  :  ils  la  perpétuent,  au  contraire,  en  se  substituant 
tu  seul  remède  efRcace,  le  travail. 

La  société  commet,  en  effet,  une  erreur  funeste  à  elle-même  et  aux  pau- 
vres, lorsqu'elle  accorde  des  secours  gratuits  et  sans  condition  de  travail,  dans 
toutes  les  circonstances  où  elle  pourrait  faire  autrement.  Outre  la  démorali- 
sation des  indigents  qui  est  la  première  conséquence  de  ce  système,  elle  s'ap- 
pauvrit de  toutes  les  ressources  qui  sont  ainsi  perdues  par  le  défaut  de  tra- 
m\,  et  elle  prive  les  pauvres  de  toute  la  différence  qui  existe  entre  le  produit 
du  travail  et  la  valeur  du  secours  accordé.  Or,  la  partie  du  travail  perdu  est 
toujours  bien  supérieure  au  secours.  La  société,  comme  le  dit  M.  Curel,  dis- 
tribue de  petits  filets  d'eau,  en  tarissant  uno  source  abondante.  Aussi,  plus  on 
sème  d'argent,  plus  on  recueille  de  misère,  et,  après  beaucoup  do  dépenses, 
on  se  trouve  dans  une  situation  plus  embarrassée  qu'avant. 

1^  nœud  de  la  difficulté,  pour  M.  Curel,  est  donc  d'obtenir  de  l'indigent  le 


291  JOURNAL  DES  ECONOMISTES. 

plus  de  travail  possible.  Il  fait  reposer  avec  raison  la  véritable  charité  sur  un 
aeul  principe  :  tirer  avant  tout  parti  des  forces  et  des  moyens  de  chaque  indi- 
gent, au  lieu  de  se  mettre  à  la  place  de  son  insuffisance  et  de  le  dispenser 
de  tout  eifort.  C^r  la  partie  des  ressources  qu'on  perd  à  l'en  affranchir 
est  la  plus  précieuse,  en  ce  que  d'un  côté  elle  est  de  beaucoup  la  plus  consi- 
dérable, et  que  de  Tautre  elle  moralise  Tindividu,  tandis  qu'autrement  on  le 
déprave.  On  pourrait  presque  dire  que  Timpui^isanee  do  secourir  tous  ceux  qui 
comptent  sur  autrui  est  un  avertissement  plus  intelligent  et  plus  salutaire  que 
les  inspirations  d'ime  charité  si  peu  prévoyante. 

Ainsi,  alimenter  la  mendicité  dans  le  but  de  soulager  les  souffrances  et  la 
faim,  donner  aveuglément  accès  dans  les  hospices  à  tous  les  enftints  aban- 
donnés, avec  Teicellente  intention  de  les  sauver,  mais  pn  réalité  et  inévita- 
blement pour  encourager  le  vice  et  la  débauche,  ce  sont  là  des  choses  abu* 
sives  qu'un  bon  sentiment  ne  suffit  pas  à  justifier.  Au  contraire,  exiger  de 
l'indigent,  avant  tout  secours,  le  travail  dans  la  mesure  de  ses  forces,  exiger 
de  la  mère  Taccomplissement  du  devoir  maternel,  en  lui  allégeant  le  Airdeau 
de  la  maternité,  voilà  des  vues  charitables  qui  tiennent  compte  de  la  moralilé 
de  l'individu  et  de  l'intérêt  de  la  société,  à  laquelle  on  rend  ainsi  de^  foroes 
perdues. 

C'est  de  ces  excellents  principes  que  l'auteur  fait  ensuite  l'application  à  la 
question  des  enfants  trouvés,  dans  la  portion  de  son  livre  qui  y  est  spéciale* 
ment  consacrée.  Cette  partie  est  de  beaucoup  la  plus  importante.  Les  per- 
sonnes qui  partagent  les  opinions  de  l'auteur  pourront  y  trouver  des  répéti- 
tions; mais  les  développements  dans  lesquels  il  est  entré  étaient  peut-être 
nécessaires  pour  faire  passer  ses  convictions  dans  l'esprit  de  ceux  qui  profes- 
sent encore  une  opinion  opposée.  M.  Curel  passe  en  revue,  dans  cette  partie, 
les  diverses  mesures  qui  ont  été  proposées  ou  employées  pour  ari^ter  le 
nombre  croissant  des  abandons  d'enfants.  11  a^arréto  surtout  aux  trois  prin« 
cipales  :  le  déplacement  des  enfants,  la  suppression  des  tours»  et  l'adous- 
sion  à  bureau  ouvert.  La  mesure  du  déplacement,  qui  a  été  vivement  recom- 
mandée par  l'administration  pendant  plusieurs  années,  qui  a  été  appliquée 
dans  un  grand  nombre  de  départements,  et  qui  y  a  produit  des  résultats  flnan* 
ciers  très-remarquables,  est  aujourd'hui  complètement  repoussée  par  tout  le 
monde,  surtout  à  cause  de  son  caractère  d'inhumanité  et  d'injustice,  puis- 
qu'elle fait  porter  aux  nourriciers  la  peine  de  l'aflection  qu'ils  ont  conçue  pour 
leurs  nourrissons.  C'est  d'ailleurs  une  mesure  transitoire  qui  remédie  monMn- 
tanément  au  mal  sans  le  prévenir. 

La  suppression  des  tours  est  une  mesure  plus  radicale  :  aussi  II.  Curel  s*y 
arréte-t-il  plus  longtemps.  Il  s'attache  à  prouver  que  cette  mesure  ne  im 
pas  droit  au  mal,  comme  elle  semble  le  faire.  Elle  est  d^ailleurs  illuseiie, 
si  elle  n'est  que  partielle.  Elle  n'empêche  pas  entièrement  l'abandon  ém 
enfants,  qui  est  cependant  le  but  auquel  on  doit  tendre.  Cette  mesure  peut 
même  avoir  de  funestes  résultats,  si  elle  est  employée  isolément,  si  elle  n'est 
pas  accompagnée  ou  même  précédée  par  d'autres  mesures.  L'admission  à  bu- 
reau ouvert, employée  comme  complément  de  la  mesure  de  la  suppression  des 
tours,  enlève  à  celle-ci  les  dangers  qu'elle  pourrait  avoir  si  elle  était  employée 
seule;  cependant  elle  n't  st  elle-même  qu'un  palliatif  insuffisant.  Si  l'admissIoB 
a  lieu  facilement,  le  nomhre  des  abandons,  un  moment  diminué,  recommence 
bientôt  à  s'élever  avec  rapidité,  et  il  finit  par  atteindre  ou  même  dépasser  le 


QUESTION  DES  ENFANTS  TROUVÉS.  295 

dtàflre  primitif.  Si  l'on  se  montre  trop  sévère  pour  Tadroission,  alors  on  re- 
pousse des  enfants  qui  auraient  des  droits  aux  secours  de  TadministraHon,  et 
on  retombe  dans  tous  les  inconvénients  qu^aurait  la  mesure  isolée  de  la  sup- 
preasioB  des  tours. 

Pour  être  efOcace,  cetle  dernière  mesure  doit  être  appuyée  par  d^autres 
fio«t  M.  Curel  s'applique  à  démontrer  la  nécessité.  Ainsi,  il  veut,  avant  tout, 
qu'on  établisse  d*une  manière  définitive  ce  principe,  que  nul  n*a  le  droit  de 
mettre  un  enfant  k  la  charge  de  la  société,  et  que  nourrir  lésion  est  pour  toute 
mère  un  devoir  impérieux,  sacré,  dont  la  société  ne  peut  la  dispenser  que 
dans  des  circonstances  très-rares,  et  uniquement  dans  l'intérêt  de  l'enfant  et 
par  des  considérations  de  moralité.  Mais,  en  proclamant  ce  devoir  de  la  mère 
d'élever  son  enfant,  il  faut  lui  fournir  les  moyens  d'accomplir  cette  tâche.  Un 
secours  peut  être  nécessaire  surtout  pour  les  filles-mères  sur  qui  retombe 
exclusivement  un  ferdeau  qui  aurait  dû  être  porté  par  ceux  qui  ont  partagé 
leur  foute.  1^  société  doit  donc  leur  venir  en  aide.  Mais  c'est  ici  que  M.  Gurel 
applique  surtout  le  principe  qu'il  voudrait  faire  prédominer  dans  tous  les 
actes  de  la  charité  publique.  Le  tour  étant  fermé,  toute  admission  clandestine 
étant  interdite,  la  mère  sait  quelles  sont  ses  obligations  :  elle  sait  aussi  qu'elle 
ne  pourra  s*y  soustraire,  parce  que  tous  les  moyens  seront  employés  pour  Vj 
contraindre,  moyens  moraux  d'abord,  et  tout  de  persuasion,  mais  qui  peuvent 
aller  jusqu^à  la  menace,  Tabandon  devant  être  considéré  comme  un  délit.  Dès 
lors,  pour  aider  la  mère  à  supporter  une  charge  qui,  dans  beaucoup  de  cir- 
constances,  peut  être  trop  lourde  pour  elle,  un  secours  lui  sera  accordé.  Mais 
oe  secours  n'est  qu'un  supplément  à  ce  qu'elle  doit  faire  elle-même  :  c'est  seu- 
lenent  lorsqu'elle  a  épuisé  toutes  ses  ressources  qu'il  lui  est  accordé,  lors- 
qu'elle a  fait  elle  aussi  tout  ce  qui  est  dans  la  mesure  de  ses  forces.  Ce  secours, 
toujours  limité  k  deux  ou  trois  ans,  a  uniquement  pour  objet  de  l'aider  à 
pourvoir  à  sa  subsistance  et  à  celle  do  son  enfant  lorsqu'elle  le  nourrit  elle- 
mêne,  les  soins  qu'elle  lut  doime  diminuant  alors  le  produit  de  son  travail  ; 
ou  de  lui  fournir  les  moyens  de  payer  une  nourrice  lorsque  la  conservation 
de  sa  réputation  ou  d'autres  circonstances  la  mettent  dans  la  nécessité  de  se 
séparer  de  son  enfant.  Mais,  à  moins  de  cas  exceptionnels  qui  ne  se  rencon- 
trent guère  que  dans  les  grandes  villes  où  la  corruption  a  le  plus  étendu  ses 
rivages,  jamais  l'hospice  ne  doit  la  décharger  de  ses  obligations;  l'administra- 
tion ne  peut  que  suppléer  à  l'insuffisance  de  ses  ressources,  lorsqu'elle  a  fait 
tout  ce  qu'elle  a  pu  et  tout  ce  qu'elle  a  dû. 

Bans  cette  position ,  cependant ,  la  bienfaisance  publique  peut  encore  venir 
en  aide  à  la  mère,  et  cela  par  des  moyens  qui  n'ont  aucune  fîicheuse  influence, 
qui  n*affaiblissent  en  rien  ce  sentiment  maternel  qu'on  doit  entretenir  ou  ré- 
veiller par  tous  les  moyens  possibles,  des  moyens  dont  Tégoisme  ou  la  paresse 
ne  peuvent  abuser.  Toutes  les  pensées  de  la  bienfaisance  qui  ont  pour  objet 
l'organisation  de  moyens  semblables,  sont  éminemment  salutaires  :  elles 
préviennent  la  misère  en  soulageant  les  classes  laborieuses  et  en  les  morali- 
sant. Telles  sont  celles  qui  créent  les  salles  d'asile,  parce  qu'avec  de  sembla- 
bles institutions  on  rend  service  à  la  mère,  on  vient  à  son  secours,  sans  la 
dépraver  :  on  lui  laisse  la  libre  disposition  de  son  temps,  en  lui  donnant 
tonte  sécurité  sur  la  surveillance  dont  son  enfant  est  l'objet.  Telles  sont  celles 
qui  ont  fondé  les  récents  établissements  connus  sous  le  nom  de  crèches.  Telles 
sont,  en  un  mot ,  toutes  les  pensées  qui ,  en  conservant  au  sentiment  maternel 


296  JOURNAI.  DES  ÉGONO^illSTËS. 

son  intégrilé  et  en  le  fortifiant,  tendent  à  circonscrire  et  à  cicatrifter  cette  pUîe 
profonde  des  abandons  d*enfants  qui  ronge  le  corps  social. 

Au  reste,  M.  Curel  ne  se  dissimule  pas  les  difficultés  de  Tentreprise.  Au 
contraire ,  dans  une  dernière  partie  de  son  travail ,  précieuse  par  les  rensei- 
gnements qu'elle  présente  sur  les  moyens  d'exécution .  il  fait  connaître  en 
détail  tous  les  obstacles  qu'il  a  rencontrés  dans  l'accomplissement  de  ses  vues, 
et  fournit  d'utiles  indications  à  ceux  qui  voudront  marcher  sur  ses  traces,  l^^es 
résultats  remarquables  qu'il  a  obtenus  sont  d*ailleurs  la  justification  la  plos 
complète  de  ses  idées.  Ainsi ,  par  des  investigations  multipliées  et  par  des 
secours  judicieusement  accordés  aux  filles  mères,  il  est  arrivé,  non-seulement 
i  réduire  graduellement  ces  abandons  d*une  manière  extraordinaire  ;  maîa 
même  à  faire  que ,  dans  la  dernière  année,  en  4844,  le  nombre  des  expositions, 
qui  dans  son  département  8*étdit  élevé  pour  une  seule  année  a  424,  est  tombé 
à  5,  sur  lesquelles  encore  4  enfants  ont  été  retirés  par  leur  mère,  un  seul  étani 
resté  à  la  charge  de  Thospice.  Pour  obtenir  ce  résultat  prodigieux,  des  secours 
ont  été  accordés  à  â6  filles  mères  seulement. 

il  est  juste  de  dire  toutefois  que  le  département  des  Hautes-Alpes  se  trouve 
dans  une  position  particulière ,  que  c'est  un  département  exclusivement  agri- 
cole, où  rindustric  n*a  encore  fait  aucun  progrès,  et  qui  ne  renferme  aucune 
de  ces  grandes  agglomérations  d'habitants  ou  de  ces  grands  centres  industriels 
qui  sont  trop  souvent  des  foyers  de  corruption.  )l.  Curel  le  reconnaît  lui- 
même,  et  il  prévoit  que  les  mesures  proposées  par  lui  rencontreront  ailleurs 
des  obstacles  beaucoup  plus  grands  que  ceux  dont  il  a  eu  le  bonheur  de  triom- 
pher. Cependant ,  ces  obstacles  sont  peut-être  encore  supérieurs  à  ce  qu*il 
laisse  entrevoir.  Ils  s'accroîtront  sans  doute  dans  beaucoup  de  départements 
de  toute  la  diflérencequî  pourra  exister  entre  eux  et  celui  des  Hautes-Alpes, 
sous  le  rapport  de  l'inmioralité  régnante,  de  la  plaie  du  paupérisme,  du  nom- 
bre ordinaire  des  abandons,  et  du  nombre  des  agents  à  qui  sera  confiée  Texé- 
cutlon  des  mesures  ;  mais  les  difficultés  ne  sont  pas  une  raison  pour  abandon* 
ner  des  idées  dont  la  justesse  est  démontrée,  ce  qui  nous  paraît  être  le  cas  pour 
celles  que  M.  Curel  expose  dans  son  livre. 

Nous  lui  ferons  cependant  une  objection  avant  de  terminer.  Préoccupé 
avec  raison  des  inconvénients  de  la  charité  publique ,  il  en  exagère  peut-être 
les  fâcheux  effets.  Ainsi ,  il  établit,  dès  le  début  de  son  ouvrage,  que  la  cause 
première  du  paupérisme  est  dans  l'exercice  mal  entendu  de  la  charité.  C'est, 
je  pense,  aller  un  peu  trop  loin  dans  une  assertion  qui ,  renfermée  dans  de 
certaines  limites,  serait  d'une  vérité  incontestable.  Il  faut  du  moins  bien  s'en- 
tendre sur  les  mots.  Une  charité  imprudente  peut  étendre,  et  je  crois  qu'elle 
étend  démesurément  la  plaie  du  paupérisme ,  mais  elle  n'est  pas  la  cause  pre- 
mière de  la  misère. 

Frappé  aussi  des  efforts  inouïs  qu'une  vie  habituelle  de  privations  fait  faire 
aux  populations  misérables  de  l'âpre  pays  qu'il  administre  avec  un  si  louable 
zèle,  M.  Curel  semble  croire  qu'il  n'y  a  pas  de  misère  qui ,  même  sans  aucun 
secours  étranger,  ne  diU  disparaître  devant  des  efforts  analogues.  Il  va  même 
jusqu'à  regarder  comme  une  hypothèse  sans  réalilo,  qu'une  famille  ne  puisse 
subvenir  à  sa  propre  subsistance.  Ceci  est  certainement  une  hyperbole ,  car  » 
sans  parler  de  toutes  les  circonstances  où  la  maladie  et  les  infinnités  viennent 
priver  une  famille  des  seuls  bras  qui  puissent  la  faire  vivre,  quels  efforts  per- 
sonnelspourraient,  auxépoquesdecrisescommerciales,  procurer  la  subsistance, 


L 


ACADEMIE  DES  SCIENCES  MORALES  ET  POLITIQUES.       2d7 

dans  de  certaines  localités  inanuracturières,  à  ces  ouvrien»qii^  en  temps  ordi- 
oaire,  ne  reçoivent  qu'un  cbétif  salaire ,  sur  lequel  il  n'y  a  pas  possil^ilité  de 
prélever  aucune  épargne ,  et  à  qui  le  travail  vient  subitement  à  manquer? 
Eloigné  de  ces  localités ,  M.  Curel  les  a  sans  doute  un  peu  perdues  de  vue  en 
écrivant  son  livre,  auquel  nous  nous  plaisons  d*aiUeurs  à  rendre  justice ,  mal- 
gré cette  légère  critique ,  et  dont  tous  les  principes,  non-seulement  ceux  qui 
ont  rapport  â  la  question  spéciale  des  enfants  trouvés,  mais  aussi  ceux  qui  sont 
relatifs  i  l'exercice  en  général  de  la  charité  publique,  recevront  certainement 
l'approbalion  de  tous  les  hommes  éclairés. 

J.W.  RAPET. 


%%%%%%%%%%%»%  »%^»%^ 


REVUE  MENSUELLE 

DES  TRAVAUX  DE  L'ACADÉMIE  DES  SCIENCES 

MORALES  ET  POLITIQUES. 


SoHM AiBB.  —  Nominations.  ^  Suite  et  lin  du  Mémoire  de  M.  Busèbe  de  Salles,  intitulé  : 
VméammU  de  pkUosopMê  ethnographique,  —  De  la  société  conjugale  y  par  M.  Wo- 
lowski.  —  Saint  Thomas  d^Aquin,  par  M.  Mootel.  —  Documents  inédits  relatifs  à 
rBistoire d'Espagne.  —  Rapport  de  M.  Blanqui  sur  un  nouveau  Dictionnaire  anglais  et 
français  de  M.  S[i\ers.—Antiquités  du  Droit  français^  ^tar  M.  Troplong.— Réclamai  ion  de 
M.  Moreau  de  Jonnès  au  sujet  du  Mémoire  de  M.  Fayet,  Sur  la  population  delà  France. 

Ainsi  que  nous  Tannoncions  dans  notre  dernier  compte-rendu,  TAcadémie  a 
fût  plusieurs  nominations  dans  la  section  d'économie  politique.  Deux  places  de 
correspondants  nationaux  étaient  vacantes  par  le  décès  de  M.  Robiquet,  et  par 
la  Domioatioti  de  M.  Alban  de  Villeneuve-Bargemont  comme  membre  ordinaire 
dans  la  section  de  morale.  1^  liste  de  présentation  de  la  section  était  ainsi  dis- 
posée :  au  premier  rang,  et  ex-œquo  :  M.  Frédéric  Bastiat  et  M.  de  La  Farelle. 
Aasecond  rang,  et  er-cFçuo:  M.  le  comte  d'Angeville  ;  M.  Giierry  de  Champ- 
neuf;  M.  du  Boys-Aimé,  et  M.  Julliani.  A  la  séance  du  samedi  24  janvier,  sur 
SI  votants,  M.  Frédéric  Bastiat  a  obtenu,  au  premier  tour  de  scrutin,  20  suf- 
frages, et  M.  le  comte  d*Ângeville,  I  ;  au  second  tour  et  sur  le  même  nombre 
de  votants,  M.  de  La  Farelle  a  obtenu  20  suffrages,  et  M.  le  comte  d*Ange- 
tiUe,  i. 

Pour  une  nouvelle  place  de  correspondant  étranger,  la  liste  de  présentation 
portait,  au  premier  rang,  M.  Ceva  Grimaldi,  marquis  de  Pietracatella.  Au  se- 
cond rang,  M.  le  comte  Petitti  de  Roreto;  et  au  troisième  rang,  M.  Giulio. 
Sur  21  votants,  M.  Ceva  Grimaldi  a  obtenu  15  suffrages.  et.M.  Petitti  de  Roreto,  6. 
Deux  académiciens  que  la  politique  enlève  habituellement  aux  travaux  paci- 
fiques de  la  savante  compagnie,  MM.  Guizot  etDucbâtel,  étaient  venus  déposer 
leur  boule. 

Le  Journal  des  Économistes  ne  se  trouve  pas  dans  des  conditions  d'impartia- 
lité suffisantes  pour  s'expliquer  sur  les  nouveaux  choix  de  TAcadémie.  Ses  lec- 
teurs ont  souvent  vu  figurer  MM.  Bastiat  et  de  La  Farelle  parmi  ses  collabora- 


atS  JOURNAL  DfiS  ECONOMISTES. 

teure,  etnousMpérons  qae  cette  partie  de  leurs  travaux  n\  pas  été  sans  iiH 
fluence  sur  la  décision  de  rAcadémie  et  la  presque  unanimité  qui  a  accueilli 
leur  candidature.  Quant  à  M.  Ceva  Grimaldi,  chargé,  ainsi  que  le  demandai! 
M.  Charles  Dtipin,  de  représenter  scientitiquenient  rAcadémie  en  Italie,  sa 
qualité  de  ministre  des  finances  du  royaume  des  Deux  Siciles,  et  ses  Ira- 
vaux  sur  diverses  branches  de  Téconomie  politique,  justifient  hautesient  sa 
nomination.  Mais  TAcadémie  aurait  aussi  trouvé, nous  devons  le  dire,  dans  les 
autres  candidats  des  correspondants  dignes  d*elle. 

—  Nous  dirons  pour  terminer  les  notions  sommaires  que  nous  avons  ëéjà 
exposées  à  Toceasion  du  Mémoire  de  M.  Eusébe  de  Salles,  intitulé  :  Linéa^ 
ments  de  philosophie  ethnographique ^  que  la  conclusion  de  l'auteur  est  celle-ci  : 
Vespèce  provient  d'une  création  primitive  et  invariable  ;  cette  opinion  est 
celle  de  Candolle,  do  Bufibn  et  de  Cuvier.  Elle  se  sépare  profondément  de  celle 
des  partisans  de  la  chaîne  des  êtres.  Si  maintenant  on  veut  observer  et  classer 
la  famille  humaine  et  ses  variétés  actuelles,  il  faut,  suivant  M.  de  Salles,  pro- 
céder par  chronologie  et  par  géographie  ;  à  tel  temps  il  y  avait  telles  races,  de 
telle  apparence,  occupant  tels  espaces  du  globe  terrestre. 

Dans  ce  Mémoire,  où  les  questions  les  plus  diverses  de  temps,  de  pays,  de 
systèmes,  ont  tour  à  tour  été  abordées,  l'examen  critique  est  difficile.  Des  points 
particuliers  sont  acceptés  ou  critiqués  suivant  les  opinions  particulières  du  lec- 
teur. Mais  une  réfutation  ou  une  approbation  complètes  sont  impossibles.  Cer- 
tains chapitres,  cependant,  doivent  être  accueillis  avec  faveur  à  raison  de  la  dis- 
tinction des  sentiments,  et  des  expressions  par  lesquelles  ils  sont  formulés.  Ea 
s'occnpant  des  aptitudes  respectives  des  races,  M.  Eusébe  de  Salles  s'exprime 
ainsi  sur  l'inaptitude  intellectuelle  reprochée  à  la  race  noire:  a  Les  dédains  vio- 
lents, dit-il,  se  sont  acharnés  de  préférence  sur  les  nègres,  à  qui  Ton  conteste 
toute  civilisation  passée  et  même  présente  ;  mais  rinéducabilité  de  cette  race,  en 
la  supposant  quelque  chose  de  certain,  n'est  pas  quelque  chose  de  définitif.  La 
race  nègre  eut  quelque  part  à  la  fonction,  sinon  à  l'initiation  de  la  civilttatioa 
égyptienne,  pendant  que  les  Scythes  nos  aïeux  étaient  encors  des  aauvafssnus 
et  à  peine  chasseurs.  Les  races  tardives  ne  sont  pas  pour  cela  déshéritées  de  tout 
lot  social  ;  le  climat  où  vivent  les  nègres  est  énervant  etdonne,  presque  sans 
travail,  la  nourriture  et  le  vêtement.  I.es  climats  froids  et  ingrats  stimulent 
plus  vivement  Tindustrieet  Tacti  vite  humaines.  Dans  l'Amérique  tropicale,  des 
chrétiens,  fils  indignes  du  Portugal,  ont  été  trouvés  vivant  sans  mariage,  sans 
monnaie,  sans  sel,  et  presque  sans  vêtements  et  sans  religion  dans  une  contrée 
du  Brésil,  où  les  troupeaux  sont  d'une  prodigieuse  fécondité,  où  la  vigne  donne 
trois  récoltes  par  an,  où  le  bananier  et  le  citronnier  sont  tonte  l'année  coureris 
de  fruits.  Dans  quelques  années  d'ici  les  enfants  de  pareils  blancsauront  beaois 
de  plusieurs  générations  éduquées  pour  ressaisir  les  hantes  faenlléêde  leors 
aïeux  d'Europe.  Pourquoi  s'étonner  que  ces  facultés  ne  surgissent  pas  entières 
dès  la  première  ou  la  seconde  génération  des  nègres  de  nos  colonies  !  Avant 
que  les  générations  aient  parcouru  le  cercle  entier  du  progrès,  assez  d'indivi- 
dualités privilégiées  ont  montré  que  dans  le  procès  fait  à  la  race  nègre,  oa 
avait  tort  de  confondre  le  fait  de  l'éducation  avec  l'aptitude  à  la  recevoir.  Un 
seul  exemple  de  succès  suffirait  pour  mettre  hors  de  doute  l'éducabilité  de  la 
race  entière  ;  et  ces  exemples  ont  été  nombreux.  Sans  citer  les  collections  de  lit- 
térature ayant  pour  auteurs  des  nègres,  commander  ou  asservir  des  hommes 
passe  pour  une  combinaison  intellectuelle  plus  haute  que  de  les  inêttaiie,  st 


ACADÉMIE  DES  SCIENCES  MORALES  ET  POLITIQUES.       2H 

krtM  nègre  0*7  a  jamais  failli,  car  ses  tribus  n*oot  jamais  manqué  de  chefs, 
ses  Bonarchies  de  roitelets,  ses  républiques  de  présidents  t  » 

•^  Dans  de  précédents  travaux,  M.  Wolowski  s*est  occupé  des  différentes  ré- 
Ibm^s  dont,  suivant  lui,  notre  système  hypothécaire  est  susceptible.  Pour 
compléter  ses  observations  et  embrasser  d*une  manière  plus  complète  toutes 
les  questions  qui  se  rattachent  aux  hypothèques  légales,  M.  Wolowski  se 
propose,  dans  une  série  de  nouvelles  études,  de  rechercher  ce  qu'a  été  dans 
l'antiquité  romaine  la  constitution  de  Tunion  conjugale  sous  le  rapport  des 
biens,  et  de  signaler  les  modifications  dont  cette  même  union  conjugale 
est  susceptible  dans  le  droit  français  actuel.  M.  Wolowski  reconnaît  que 
le  Code,  en  adoptant  le  régime  de  la  communauté,  a  rendu  hommage  au 
principe  essentiel  de  Tunion  conjugale  ;  mais  le  législateur  n*a  pas  tiré  les 
eoBséquences  du  principe  qu*il  avait  posé.  La  communauté  entière  des 
époux  ne  repose  encore  qu'en  germe  dans  le  Gode  civil.  En  cela,  d*aprés 
M.  Wolowski,  nous  avons  suivi  Texemple  des  Romains,  qui,  après  avoir 
émis  de  magnifiques  propositions  sur  l'identité  de  Texistence  des  époux, 
n'ont  su  organiser  que  la  division  des  patrimoines.  <  Leurs  préceptes,  dit-il, 
sont  une  protestation  éloquente  contre  leurs  lois;  ils  ont  pressenti,  au  contact 
do  christianisme,  la  dignité  et  la  fin  du  mariage;  mais  ils  ont  renoncé  à  les 
réaliser  au  milieu  d'une  société  perdue  de  vices  et  abîmée  dans  la  débauche.» 

Arrivant  au  Code  civil  et  s'occupent  du  titre  du  contrat  de  mariage,  M.  Wo- 
lowski trouve  que  le  partage  de  l'existence  matérielle  des  époux  tel  qu'il  est 
reconnu  par  la  loi  nouvelle  et  Fapplication  de  co  principe  sont  susceptibles 
d'objections  sérieuses,  a  La  pensée  de  la  Révolution,  Tégalité  des  biens  devant 
la  loi ,  a  disparu  pour  faire  place  à  la  résurrection  tronquée,  infidèle  du  passé. 
Le  régime  dés  propres,  effacé  dans  les  successions,  revit  dans  le  contrat  de  ma^ 
ria^e  ;  Punité  du  Code  est  brisée.  L'union  des  biens,  à  laquelle  devait  conduire 
natoreHemeot  l'union  des  personnes ,  ne  comprend,  par  une  distinction  sin* 
gulière,  que  les  biens  meubles ,  en  laissant  les  biens  immeubles  en  dehors  de 
la  eommunauté  conjugale.  Cette  division  n'existait  pas  dans  Tancienne  juris- 
prudence, te  régime  de$  fropres  avait  un  sens,  et  exerçait  une  influence  qui 
tenait  i  un  système  de  dévolution  des  biens  aux  lignes  dont  ceux-ci  prove- 
naient; la  différence  introduite  entre  les  meubles  et  les  immeubles  ne  tient 
qu'à  de  fàussûs  notions  d'économie.  Elle  ne  repose  sur  aucun  principe }  elle 
n*a  pas  de  raison  d'être  dans  la  société  actuelle.  Cent  mille  francs  de  rente  en 
iaaeriptioos  sur  le  grand-livre  tombent  dans  la  communauté,  et  une  bieoque 
de  cent  écus  n'y  tombe  pas.  » 

Dans  le  cours  de  la  première  partie  de  son  Mémoire,  M.  Wolowski  insiste 
sur  te  déveteppement  immense  de  la  richesse  mobilière  et  sur  le  non-sens  ac- 
tuel «te  la  loi,  qui  laisse  les  immeubles  en  dehors  de  la  communauté,  parce 
que,  i  l'époque  de  la  rédaction,  les  immeubles  étaient  considérés  comme  beau- 
coup plus  précieux  que  les  meubles.  M.  Wolowski  montre  également  que  te 
réfûiie  dotal  n'a  pris  naissance  que  par  le  divorce  ;  il  s'est  développé  en  vue 
du  divorce  et  des  seconds  mariages.  De  fausses  idées  sur  la  population  domi- 
naient ces  tels.  La  première  lecture  de  M  .Wolowski  sera  suivie  de  plusieurs 
autres;  nous  en  préciserons  te  pensée  et  les  développements. 

—Bans  un  Mémoire  sur  saint  TiMmas  d'Aquin,  considéré  comme  philosophe^ 
M.  Montet  s'est  occupé  des  travaux  allemands  et  français  sur  te  scolastique. 
Arrivant  à  saint  Thomas  d'Aquin,  il  a  montré  te  réte  joué  par  lui  au  treiaièaMi 


300  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

siècle ,  ses  emprunts  à  la  philosophie  de  Platon  et  d'Aristote,  ses  nombreux 
ouvrages ,  sa  théorie  des  idées...  Résumant  son  jugement  sur  Thomas,  M.  lion* 
tet  dit  :  a  Saint  Thomas  manque  d*originalité  et  de  force  de  réflexion  ;  bien 
qu'il  se  distingue  par  un  jugement  sain  et  par  une  grande  puissance  de  systé- 
matisation, il  a  be^in  d'être  dirigé  et  contenu ,  et  ne  peut  pas  voler  de  ses 
propres  ailes  dans  la  sphère  de  la  spéculation.  Aussi  le  voyons-nous  faire  fousie 
route  dans  toutes  les  questions  de  philosophie  pure ,  tandis  que ,  lorsquMl 
entre  dans  le  champ  de  la  théologie  et  de  la  morale,  il  se  trouve  sur  son  ter- 
rain. Appuyé  sur  le  christianisme,  il  marche  d'un  pas  assuré;  aussi,  en  étu- 
diant Tensemble  de  son  système  métaphysique ,  nous  trouverons  un  tout  autre 
homme,  et  nous  découvrirons  les  qualités  éminentes  qui  le  firent  surnommer 
Y  Ange  de  l'école,  o 

—  Le  mouvement  politique  qui  s'est  manifesté  en  Espagne  depuis  quinze 
ans  s'étend  à  l'industrie,  aux  lettres  et  aux  scienœs.  Des  publications  impor- 
tantes y  sont  faites  par  de  simples  particuliers.  On  doit  citer  en  première  ligne 
la  CoUeclion  des  documents  inédits  relatifs  à  VhisUnre  d'Espagne^  due  au  zèle  et 
au  dévouement  de  don  IViartin,  Fernandez  Navarrete,  don  Miguel  Salva  et  don 
Pedro  Sainz  de  Baranda,  tous  trois  membres  de  l'Académie  royale  d'histoire 
d'Espagne.  Qiielques  parties  de  ces  documents  onl  été  explorées  et  analysées 
par  M.  Mignet  dans  un  rapport  présenté  à  l'Académie.  Le  tome  VI  de  cette 
publication,  sur  lequel  M.  Mignet  a  insisté,  se  rapporte  principalement  au  sei- 
zième siècle,  époque  de  la  grandeur,  de  la  richesse  et  de  la  gloire  espa- 
gnoles, et  se  compose  de  correspondances  officielles  ot  de  documents  au- 
thentiques. 

Par  toutes  ces  pièces,  on  connaît  avec  exactitude  et  précision  la  conquête 
du  Mexique  par  FernandCortez,  celle  du  Pérou  parPizarre,  la  lutte  glorieuse 
des  forces  espagnoles  et  catholiques ,  commandées  par  don  Juan  d'Autriche , 
dans  la  Méditerranée,  contre  les  Turcs,  de  i57i  à  4576;  l'occupation  du  Portu- 
gal, en  1580,  par  Philippe  H  ;  le  mariage  de  ce  prince  avec  la  reine  Maried'An- 
gleterre ,  et  l'influence  qu*il  exerça  dans  ce  pays  ;  la  mission  du  duc  d'Albe 
dans  les  Pays-Bas ,  et  le  sort  réservé  à  Florès  de  Montmorency,  baron  de  Mon- 
tigny,  que  la  duchesse  de  Parme  avait  envoyé  à  Philippe  il,  en  4566,  pour  lui 
proposer  les  mesures  les  plus  propres  à  pacifier  les  troubles  survenus  en 
Flandre.  M.  Mignet  a  félicité  les  auteurs  d'une  collection  aussi  savaxite  ,  aussi 
utile,  et  à  l'aide  de  laquelle  l'histoire  peut,  sur  plusieurs  points  importants , 
rectifier  ses  erreurs,  combler  ses  lacunes  et  donner  plus  de  couleur  en  même 
temps  que  plus  d'exactitude  à  sis  récits. 

—  L'usage  des  dictionnaires  se  conservera  tant  que  les  projets  souvent  re- 
nouvelés d'une  langue  universelle  ne  seront  pas  adoptés.  Aussi  ne  peut-on 
qu'applaudir  aux  efforts  tentés  pour  améliorer  ces  livres  d'une  utilité  journa- 
lière. Les  progrès  de  l'industrie,  les  choses  nouvelles  qu'elle  faiit  surgir,  et  les 
mots  qui  expriment  ces  choses  ne  reçoivent  que  tardivement  droit  de  cité  dans 
ces  livres  édités  souvent  avec  routine.  M.  Blanqui ,  en  présentant  un  rapport 
verbal  sur  un  Dictionnaire  anglais-français  de  If.  Spiers ,  a  voulu  encourager 
les  efforts  de  l'auteur,  en  signalant  le  mérite  de  son  livre  qui  renferme  la 
langue  scientifique  et  usuelle  de  l'industrie  moderne ,  celle  des  sciences  éco- 
nomiques ,  mécaniques  et  administratives ,  la  langue  parlementaire  et  finan- 
cière qui  joue  un  si  grand  rôle  dans  les  affaires  des  deux  nations,  et  dont  les 
vieux  lexiques  ne  disent  pas  un  mot. 


ACADEMIE  DES  SCIENCES  MOHALES  ET  POLITIQUES.        301 

—  Ud  livre  de  M.  Bouthors,  sur  les  coutumes  locales  du  bailliage  d'Amiens,  a 
motivé  un  rapport  de  M.  Troplong  que  nous  analyserons  dans  notre  prochaine 
revue.  Ce  travail  est  une  curieuse  dissertation  sur  les  antiquités  du  droit 
français.  M.  Troplong  fait  une  excursion,  à  l'occasion  du  livre  de  M.  Bouthors, 
dans  le  droit  coutumier,  dans  l'histoire  de  rétablissement  des  communes  et  du 
régime  féodal.  Suivant  M.  Troplong,  la  féodalité,  les  communes,  les  cou- 
tumes sont  trois  grands  anneaux  de  la  chaîne  du  moyen  âge ,  et  trois  anneaux 
qui  se  lient  et  qu*il  faut  tenir  dans  la  main  pour  descendre  historiquement 
des  hauteurs  de  Tépoque  aristocratique  dans  les  régions  libres  et  faciles  de 
Dotre  démocratie  ;  mais  ces  trois  éléments  de  la  civilisation  du  moyen  âge 
dW  pas  toujours  été  envisagés  sous  leur  véritable  point  de  vue ,  soit  par  les 
historiens,  soit  par  les  jurisconsultes  des  deux  siècles  précédents.  1^  haine 
pourdes  institutions  vieillies,  et  cependant  toujours  hautaines  et  ambitieuses, 
la  faveur  pour  la  royauté ,  leur  rivale ,  inspirèrent  aux  publicistes  les  plus 
recommandables  de  Tancien  régime,  des  jugements  sévères  jusqu'à  la  passion. 
On  voit  le  point  de  départ  de  M.  Troplong  ;  nous  le  suivrons  bientôt  en  résu- 
mant ses  idées. 

—  La  livraison  de  janvier  du  compte-rendu  des  séances  et  travaux  de  TAca- 
démie  des  sciences  morales  et  politiques  contient  une  réclamation  de  M.  Moreau 
deJonnès,  à  l'occasion  d'un  Mémoire  de  M.  Fayet,  sur  la  population  de  la 
France.  Ce  Mémoire,  ayant  été  inséré  dans  le  Journal  des  Économistes  (np- 
méro  du  mois  d'octobre) ,  nous  croyons  devoir  la  reproduire.  Cette  lettre, 
adressée  au  secrétaire  perpétuel  de  l'Académie ,  est  ainsi  conçue  : 

«Monsieur  le  secrétaire  perpétuel , 

«  Mon  nom  étant  cité  mal  à  propos  et  mes  travaux  statistiques  ayant  été  fort 
étrangement  travestis  dans  un  Mémoire  sur  la  population  de  la  France^  inséré 
dans  vos  comptes-rendus,  j'ai  Thonneur  de  vous  prier  de  vouloir  bien  accueillir 
la  réclamation  suivante ,  et  la  présenter  à  l'Académie  dans  sa  prochaine 
séance. 

«il  a  été  fait  usage  dans  ce  Mémoire  de  chiffres  vrais,  recueillis  oflicielle- 
ment  par  mes  soins,  mais  on  en  a  tiré  des  chiffres  imaginaires  et  des  consé- 
quences diamétralement  opposées  à  la  vérité. 

«  L'objet  systématique  de  Fauteur  est  d'attribuer  une  prodigieuse  mortalité 
et  une  grande  diminution  de  population  aux  événements  de  la  Révolution  et  de 
l'Empire,  observation  contredite  par  tous  les  documents  statistiques  des  ar- 
chives du  royaume ,  et  qui  n'est  que  la  reproduction  en  chiffres  des  pamphlets 
de  Pelletier,  Lewis  Goldsmith,  Martainville  et  autres  écrivains  de  la  même 
sorte. 

<  Pour  commettre  cette  falsiOcation  historique ,  il  a  fallu  substituer  aux 
nombres  que  M.  Necker  a  donnés,  de  la  population  de  la  France ,  des  chiffres 
qui  sont  propres  à  l'auteur,  mais  qui  sont  en  contradiction  flagrante  avec  vingt 
autorités  irrécusables ,  parmi  lesquelles  il  suffit  de  citer  :  Messance,  Montyon, 
Buffon ,  Pommelles  et  l'illustre  Lavoisier. 

«W  est  évident  qu'un  travail  qui  a  un  tel  but  et  de  pareils  moyens  d'exécu- 
l\(m  n'est  nullement  susceptible  de  réfutation,  d'autant  plus  qu'il  rappelle  un 
autre  Mémoire  où  l'auteur  s'efforçait ,  l'année  dernière,  de  prouver  par  des 
cbitfresquc,  pour  multiplier  los  crimes,  il  sufTit  d'cnscignerà  lin:  ^mx  onranta.  b 


803  JOURNAL  DBS  ÉCONOMISTBS. 


CORRESPONDANCE. 


SUR  LE  œMMERCE  DES  GRAINS  EN  HOLLANDE. 

Nous  recevons  de  M.  de  Witte  van  Citters,  membre  du  barreau  de  La  Haye, 
une  lettre  sur  le  commerce  des  grains  on  kollande,  dans  laquelle  nous  pui- 
sons quelques  considérations  intéressantes,  qui  feront  suite  à  un  article  de 
M.  Léon  Faucher,  publié  dans  le  numéro  d'octobre  dernier  \  sur  la  Belgique 
6t  le  commerce  des  grains.  Après  avoir  établi  que  la  Hollande,  loin  de  jouir  de 
la  liberté  illimitée  du  commerce  des  grains,  est,  au  contraire,  régie  par  la  loi 
du  â9  décembre  1855,  contenant,  comme  la  loi  anglaise,  un  système  de  droits 
mobiles  et  variables  suivant  les  prix  des  blés,  mais  sans  prohibition  absolue, 
notre  honorable  correspondant  entre  dans  les  considérations  suivantes  : 

a  Le  résultat  de  cette  législation  est  facile  à  deviner.  Les  greniers,  établis 
principalement  à  Amsterdam,  restent  vides,  et  le  commerce  languit  tellement, 
qu'en  septembre  dernier  il  n*a  pu  fournir  la  moindre  partie  du  samsin 
qu*on  lui  demandait  avec  instance  pour  remplir  le  vide  que  laissait  la  non- 
réussite  de  la  récolte  des  pommes  de  terre.  Et  pendant  que  nos  négociants  se 
trouvent  réduits  à  une  inaction  forcée,  ceux  de  Hambourg  s*enrichissenL 
J'emprunte  à  un  ouvrage  remarquable  sur  notre  commerce ,  publié  en  4844, 
les  tableaux  suivants,  fort  significatifs  sans  doute,  si  Ton  considère  que  les 
droits  ont  été  augmentés  en  18âo,  diminués  en  1830,  et  qu'en  1855  les  droits 
progressifs  ont  été  établis.  Le  tableau  donne  la  moyenne  du  mouvement 
commercial,  calculé  par  année  pour  chacune  de  ces  quatre  périodes. 

Lasts  (  de  30  beclolilres). 

râOHI5T.  8IIGLB. 

Ifnporiaiion.  Exportation.  Imporiaiion.  Exporitlioa. 

ISSOlSSi 1M59                i,307                19,728  SIS 

18S5-1889 14,S7f              ll,eil                i7,89S  1,114 

1830-1835 10,616                1,489                80,311  MM 

1836-1840 14.655                9,663                16,186  8,875 

Le  conunerce  des  grains  à  Hambourg  a  toujours  suivi  une  progression  con- 
traire : 

En  18i5  il  a  élé  importé  89,181  Exporté  14,581  lasis. 

En  1830  —       57,459  —      39,674 

Ed  1831  —       46,688  —      15,639 

En  1835  —        18.750  —        8,710 

Bn  1841  —       73,988  —      58,135 

Voilà  en  peu  de  motsTexposé  de  notre  situation  sous  le  rapport  du  com- 
merce des  grains. 

Soyons  justes  cependant.  La  faute  n'est  pas  entièrement  au  gouvemeinent, 
qui  parait  être  pénétré  de  la  nécessité  d'une  réforme.  Les  lecteurs  du  Jaumai 
des  Économistes  ont  pu  voir  dans  l'analyse  du  projet  de  loi  de  douane,  publié 
par  M.  de  ionge,  tome  H,  page  560,  que  le  gouvernement  avait  proposé  un 

«  Tome  XII,  page  193. 


gourbspondangb.  sot 

relovr  aux  saioeB  dootrines  par  l'éUbliMamenl  d*un  droit  fixe.  L'auteur  da 
Tarticle  ne  doutait  nullement  que  Tagriculture  ne  vtnt  jeter  des  hauts  cris^  et 
ne  nt  tout  son  possible  pour  maintenir  la  loi  de  i  835  ;  et  en  cela,  il  ne  s*est  pas 
trompé.  On  s'est  tellement  démené,  que  le  gouvernement  a  dû  retirer  oetle 
partie  du  projet^  et  laisser  les  choses  comme  elles  étaient.  11  n'y  a  malheureu- 
sement aucun  espoir  d'amélioration,  surtout  aussi  longtemps  quels  législa- 
tion anglaise  restera  en  vigueur.  Les  grands  propriétaires  seront  toujours  en 
force  à  la  seconde  Chambre  des  Ëtats-Généraux,  et  le  gouvernement  se  voit 
forcé  de  tenter  quelque  mddiflcation,  ainsi  qu'il  a  été  prouvé  lors  delà  discus- 
sion sur  le  projet  de  loi  sur  Timportation  des  subsistances  alimentaires. 

Cette  loi  est  cependant  bien  supérieure  aux  droits  adoptés  en  Belgique,  si 
justement  critiqués  par  M.  L.  Faucher.  H  peut  être  utile  de  rappeler  les  réral- 
tats  de  Tenquéte  faite,  par  Tordre  du  gouvernement,  en  septembre  dernier, 
qui  a  servi  de  base  à  l'ordonnance  royale  du  H  septembre,  depuis  convertie 
en  loi.  Cette  enquête  a  été  traduite  en  français  dans  le  Journal  de  La  Haye,  du 
17  septembre;  et,  si  je  ne  me  trompe,  reproduite  dans  quelques  journaux 
français.  Pour  la  tirer  do  l'oubli  où  elle  paraît  être  tombée  en  France,  et 
qu'elle  ne  mérite  guère,  je  transcris  ici  les  passages  où  le  gouvernement  ex^ 
pose  son  sentiment  sur  les  principes  à  suivre  dans  la  matière.  Ils  se  trouvent 
dans  le  $  5,  intitulé  :  Sur  quelques  moyens  de  prévoyance. 

«  On  a  proposé  grand  nombre  de  moyens  à  employer  pour  prévenir  le  renché- 
risaement  des  subsistances  alimentaires;  mais  la  plupart  sont  ou  inapplicables 
à  notre  pays,  ou  peu  propres  à  atténuer  le  mal  ;  tels  sont  les  moyens  suivants  s 

«  i»  La  prohAiHon  des  denrées  à  la  sortie.  La  règle  :  point  d'importation  sans 
exportation^  trouve  son  application  plus  encore  chez  nous,  pays  plus  émiriem- 
ment  commerçant  qu'ailleurs.  Le  mobile  des  spéculateurs  peut  et  doit  être 
cherché  dans  la  perspective  de  pouvoir  réaliser  des  bénéfices  ;  car  ce  n^est  que 
par  l'appât  de  chances  favorables  que  le  négociant  se  décide  à  acheter  ailleurs. 
S'il  y  a  des  motifs  assez  puissants  pour  excepter  de  cette  règle  quelques  pro- 
duits, ce  ne  sont  pas  les  pommes  de  terre,  surtout  celles  de  cette  année;  car 
l'expérience  a  démontré  qu'elles  ne  paraissent  pas  devoir  se  conserver  long- 
temps; et,  si  Ton  forçait  les  détenteurs  à  les  garder,  en  les  empêchant  de  les 
exporter,  ils  pourraient  plus  tard  reprocher  avec  justice  au  gouvernement  de 
leur  avoir  causé  gratuitement  un  notable  préjudice. 

a  2»  La  défense  d'employer  les  pommes  de  terre  dans  les  distilleries  n'était  pas 
nécessaire  ;  en  eCTet,  si  les  prix  des  pommes  de  terre  se  maintiennent,  les  dis- 
tillateurs se  garderont  bien  d'en  employer;  ils  les  remplaceront  alors  avec 
avantage  par  le  ^rop  de  sucre  ou  les  grains  qui  seront  meilleur  marché;  et 
sL,  d'un  autre  côté,  les  mauvaises  pommes  de  terre,  qui  ne  peuvent  servir  pour 
la  consommation,  sont  encore  bonnes  pour  les  distilleries,  il  vaut  alors  infini- 
ment mieux  que  les  distillateurs  s'en  servent  que  de  les  laisser  pourrir.  En  ou- 
tre, cette  défense  exigertit,  pour  ne  pas  violer  des  droits  acquis,  des  indemni- 
tés en  faveur  des  distillateurs. 

«  5^  Acheter  des  approvisionnements  pour  en  former  des  magasins  dans  les  corn* 
tnunes  est  également  un  moyen  inapplicable;  car  le  gouvernement  n'a  pas  le 
droit  d'y  contraindre  les  communes.  D'ailleurs ,  il  est  à  présumer  que  parmi 
les  1,217  commuqes,  il  s'en  serait  trouvé  plus  d'une  qui  ne  s'y  serait  pas  sou- 
niise,  ou  à  laquelle  les  moyens  auraient  manqué,  de  sorte  que  cette  mesure  ne 
peut  être  adoptée  comme  mesure  de  précaution  générale  ;  elle  eût  au  contraire 


a04  JOURNAL  DBS  ËCONOMISTES. 

(ait  naître  la  jalousie  entre  les  communes;  elle  eût  eu  pour  suite  Inévitable 
que  ces  achats  considérables  de  vivres  seraient  dégénérés  en  une  espèce  de  con- 
currence, et  auraient  encore  fait  monter  les  prix.  Au  surplus,  si  le  mal  a  la 
gravité  que  les  divers  rapports  lui  prêtent,  les  communes  ne  sont  pas  d'abord 
en  état  de  faire  face  à  Tachât  des  approvisionnements  nécessaires;  et  ensuite, 
comme  le  caractère  de  la  maladie  pandt  être  tel  que  les  pommes  de  terre  se 
gâtent  vite,  il  est  fort  possible  que  les  pommes  de  terre  emmagasinées  auraient 
pourri,  et  que  dès  lors  le  but  aurait  été  complètement  manqué. 

«4®  Uadhat  d'approvisionnements  pour  le  compte  du  gouvernement.  Ce  moyen 
n'est  pas  applicable,  par  la  même  raison  qui  a  fait  rejeter  la  formation  des 
magasins  par  les  communes.  En  outre ,  la  quantité  de  pommes  de  terre  à 
acheter,  pour  suppléer  au  trop  minime  rendement  de  la  récolte,  pourrait,  sans 
exagération,  être  évaluée  à  2  à  3  millions  de  rasières,  que  Ton  devrait  céder 
à  1  ou  2  florins,  et  peut-être  encore  à  plus,  de  perte.  Selon  toutes  les  proba- 
bilités, ceci  aurait  réagi  d'une  manière  défavorable  sur  Tesprit  d'entreprise  des 
spéculateurs. 

«  ^o  Accorder  des  primes  à  l'importalion  est  un  moyen  inexécutable  sans  une 
prohibition  à  la  sortie;  car,  pour  gagner  les  primes,  on  aurait  importé  des 
pommes  de  (erre  par  transit,  pour  les  réexporter  de  suite.  Les  hauts  prix  peu- 
vent  plutôt  être  regardés,  de  la  part  du  commerce ,  comme  un  moyen  d'en- 
couragement pour  l'importation,  o 

Ce  serait  vraiment  chose  désirable  que  tous  les  gouvernements  pensassent, 
sur  cette  matière,  comme  le  nôtre.  Au  reste,  malgré  toutes  les  fautes  qu'on  a 
pu  faire  dans  le  sens  prohibitif,  nos  gouvernants  ont  toujours  devancé  leur  siè- 
cle dans  leur  manière  de  considérer  les  matières  commerciales.  Par  exemple, 
la  belle  maxime,  point  d'exportation  sans  importation,  se  trouve  déjA  en  termes 
formels  dans  une  ordonnance  du  3  février  1501,  de  Philippe  le  Bel,  en  sa  qua- 
lité de  comte  de  Hollande. 

Je  voudrais  n'avoir  plus  rien  à  dire  ;  mais,  tandis  que  j'écris  ceci,  une  mesure 
vient  d'être  prise  par  le  gouvernement ,  qui  n'est  pas  fort  en  harmonie  avec 
les  principes  qu'il  professait.  Il  s'est  laissé  entraîner  à  des  représailles  contre 
les  prohibitions  de  la  Belgique,  qui  ont  déjà  conduite  une  guerre  ouverte  de 
tarifs;  au  moment  où  ces  lignes  seront  imprimées  on  en  saura  sans  doute  les 
résultats,  dont  un  peut  être  facilement  prédit,  c'est  que  le  commerce  honnête 
des  deux  pays  aura  souflTert,  et  la  contrebande  aura  prospéré  "... 

J.  DE  WITTE  VAN  CITTERS, 
Avocat  près  la  Cour  lapréme  de  jostioe  det  Payt-Bas. 
La  Haye,  15  janvier  1816. 

Alençon,  3  février  1846. 
A  monsieur  le  rédacteur  en  chef  du  Journal  des  ÉcoDoroistes. 

Après  avoir  lu  dans  le  dernier  numéro  de  votre  journal  les  courtes  réflexions  de 
M.  Daire  sur  mon  ouvrage',  ma  première  pensée  est  une  pensée  de  gratitude  pour  la 
bienveillance  avec  laquelle  il  Ta  jugé.  Mais,  tout  en  rendant  justice  à  ce  qu'il  veut 
bien  appeler  mon  amour  du  bien,  il  a  cru  devoir  attaquer  le  fond  même  de  mes 

«  Voir  la  cbroniqae  du  numéro  précédent,  page  Sil. 
*Du  Paupérisme. 


GORRESPONDANCB.  30& 

idées,  soiiâ  le  double  rapport  de  romissioo  d*UD  principe  fondamental  en  (ait  de  pau* 
périnneet  de  l'atteinte  portée  à  la  liberté  naturelle  d'une  partie  des  ouvriers. 

QuMI  nie  soit  permis  de  faire  deux  roots  de  réponse  à  ces  deux  objections. 

Il  est  Trai  que  je  ne  me  suis  point  occupé  du  principe  de  population  et  de  ses  oon- 
séquences;  mais  c'est  parce  que  ks  enveloppements  relatifs  à  une  si  haute  question 
m'ont  paru  étrangers  à  cette  partie  de  mon  ouvrage,  et  non  par  ignorance.  A  la  vé- 
rité, j'ai  eu  un  tort  que  je  dois  reconnaître  aigourd'bui,  puisqu'un  esprit  comme 
M.  Daire  s*y  est  mépris,  c'est  de  ne  pas  avoir  exprimé  formellement  mon  adhésion 
eati^  à  la  doctrine  de  Malthus,  et  annoncé  que,  plus  tard,  je  dirais  comment  elle 
doit  concourir,  avec  les  préceptes  exposés  dans  ma  première  partie,  à  l'afTaiblisse- 
mentdu  paupérisme.  Quoi  qu'il  en  soit,  tout  homme  éclairé  doit  s'apercevoir  que, 
dans  l'état  actuel  de  notre  population,  la  difficullé  de  vivre  tient  moins  A  ce  qu'il  n'y 
aurait  plus  de  place  aujourd'hui  pour  tout  le  monde  au  banquet  de  la  vie^  qu'à  la 
mauvaise  conduite  des  travailleurs,  ainsi  qu'h  l'iniperfoclion  de  quelques-unes  de  nos 
lois  et  de  notre  système  économique  général.  Mais  en  voilù  assez  sur  ce  premier 
point. 

A  l'égnrd  de  mon  système  d'incorporation  et  de  ce  qu'il  a  de  contraire  à  la  lilierlé 
individuelle,  comme  j'ai  exposé  les  raisons  stnr  lesquelles  je  l'appuie,  je  n'ai  plus  à  y 
revenir,  et  je  l'abandonne  au  jugement  du  public.  Si  je  me  suis  trompé,  on  rejettera 
mesid^es  et  on  fera  bien,  car  je  n'y  tiens  qu'autant  qu'elles  seraient  vraies;  ce  n'est 
pas  leur  adoption  que  je  demande,  mais  leur  examen  consciencieux.  Pour  moi,  fondé 
sur  le  grand  précepte  de  la  charité  chrétienne,  j'ai  cru  que  le  secours  était  dû  à  la 
souffrance,  mais  à  la  souffrance  imméritée,  et  non  h  celle  qui  serait  la  suite  d*une 
mauvaise  conduite,  à  moins  pourtant  qu'on  ne  vint  à  résipiscence,  et  qu'on  n'adhérât 
à  quelques  r^les^  fort  simples  après  tout,  puisqu'elles  constituent  la  loi  morale  du 
genre  humain  et  sont  la  condition  de  son  existence. 

Mais  voici  une  seconde  considération  que  je  crois  absolument  péremptoire.  Libre  à 
un  mauvais  sujet  de  se  perdre,  s'il  le  veut  absolument,  bien  que,  pour  mon  compte, 
ce  soit  là  une  thèse  que  je  n'admette  pas,  appuyé,  ce  me  semble,  sur  notre  législa- 
tion, qui  a  consacré  deux  chapitres  du  Code  civil  à  l'interdiction  et  au  conseil  judi- 
ciaire :  cependant,  comme  beaucoup  d'économistes  de  l'école  moderne  l'admettent,  et 
que  je  suis  loin  de  méconnaître  la  force  des  raisons  sur  lesquelles  ils  s'appuient ,  je 
n'insiste  pas  davantage,  et  je  penx  leur  faire  cette  concession  ;  mais  c'est  à  une  con- 
dition, à  conditiou  que  les  sottises  seront  personnelles  el  qu'elles  ne  rejailliront  point 
sur  la  famille,  car,  dans  ce  cas,  je  soutiendrai  de  toutes  mes  forces  le  droit  d'inter- 
vention de  la  société.  Quoi  !  la  loi  punit  les  sévices  directs  des  parents  sur  leurs  en- 
tants, et  elle  permettrait  qu'ils  les  élevassent  (>our  la  mendicité,  la  paresse,  la  débau- 
che ou  le  crime;  elle  permettrait  qu'ils  les  Uissassent  volontairement  sans  pain,  sans 
vêtement,  sans  abri  !  Mais  qu'est-ce  donc  que  des  sévices,  si  de  pareilles  indignités 
n'en  sont  pas?  On  en  pensera  ce  qu'on  voudra  ;  pour  moi,  je  m'élève  contre  une  pa- 
reille insouciance,  et  le  silence  des  lois  à  l'égard  de  si  cbers  intérêts  est  injustifiable 
à  mes  yeux.  Je  n'aperçois  qu'une  seule  difliculté,  c'est  celle  de  savoir  si  le  législa- 
teur agira  par  voie  répressive  ou  préventive.  Croyant  la  répression  le  plus  souvent 
impossible  ou  illusoire  par  mille  raisons  que  ce  n'est  pas  le  lieu  de  dire  ici,  j'ai  re- 
gardé dès  lors  une  intervention  sage  et  modérée  comme  chose  très-légitime,  et  je 
l'ai  formulée  à  ma  manière.  C'est  là-dessus  que,  encore  une  fois,  j'ai  appelé  l'at- 
tention du  public,  pour  examiner  et  prononcer. 

Voici,  au  reste,  une  considération  à  laquelle  on  n'a  iieut-èlre  pas  encore  songé, 
malgré  son  importance,  car  elle  est  la  clef  d'un  grand  problème  ;  je  veux  parler  de 
l'abolition  de  l'esclavage.  Ceux  qui  la  réclament  s'appuient  sur  le  droit,  et  là-dessus 
ils  sont  inexpugnables  :  ceux  au  contraire  qui  y  sont  opposés  de  l)onne  foi,  sans  au- 
cun motif  d'intérêt  personnel  (et  il  fout  être  assez  juste  pour  reconnaître  qu*il  y  en 

T.  Xm.  —  terrier  iim.  Î| 


306  JOURNAL  nSS  tiCQNOMiSTES. 

a  beaucoup),  m  fMNieot  sur  ne  que  rexpérianoa  a  déjà  appris  par  rapport  aux  I 
tildes  de  paraaae,  de  vagaliondage,  bref,  h  lliorreur  du  travaH  des  asdaTes  dtreaus 
libres.  Aussi,  prévoyant  ce  quedaviendrail  une  société  ainsi  composée.  Us  ne  veulent 
phis  entendre  parier  d'aflVanebissement  général.  Biais  si,  portant  plus  haut  leun  re- 
gards, ils  ooQsidéraient  que  tout  homme  étant  mis  dans  ce  mo«da  pour  y  travaiUar, 
élever  honnêtement  sa  famille  et  virre  en  paix  avec  ses  voisins,  on  a  droit  da  con- 
traindre à  une  vie  régulière  œux  que  la  faiblasse  de  leur  volonté  ou  tout  autre  motif 
éloignent  de  ces  habitudes,  ils  ne  tarderaient  peut-être  pas  à  reconnaître  que  la  li- 
berté absolue  n*est  pas  toujoura  bonne,  et  qu*elle  doit  s'accommoder  avec  le  jeu  ré- 
gulier de  la  société.  Donc  les  nègres  doivent  recouvrer  la  liberté»  mais  la  libarlé  dans 
Tordre,  et  non  la  liberté  dans  le  désordre  ;  donc,  pour  ceux  qui  sont  incapables  de  se 
conduire,  il  faut  un  patronage,  une  incorporation,  quelque  chose  enfin  de  sembUble 
à  ce  que  j*ai  proposé,  sans  quoi  on  ne  doit  même  pas  songer  à  changer  leur  oondi- 
tion.  Je  ne  crois  pas  qu'à  cet  égard  Texpérience  vienne  me  donner  un  démenti,  liais 
ici  la  couleur  de  la  peau  ue  dit  rien  à  Taflaire.  Les  mêmes  principes  s'applique«t  aux 
blancs  comme  aux  noirs,  les  uns  et  les  autres  faisant  partie  de  Pespèce  humaine. 
Telle  est  ma  manière  de  voir,  et  voilà  sur  quoi  j'appelle  la  lumière  de  la  discussion. 
Agréez,  monsieur,  l'assurance  de  ma  considération  la  plus  distinguée. 

Marcnaiid,  D.  m. 
Réponse. 

Si  nous  ne  nous  trompons,  l'honorable  signataire  de  la  lettre  précédaate  nous 
justiBe  lui-même  du  reproche  que  nous  lui  avions  adressé  de  n'avoir  pas  Iom 
compte,  dans  la  question  du  paupérisme,  de  la  tendance  constante  de  la  populatioo  i 
dépasser  le  niveau  des  moyens  d'existence  qu'elle  puise  dans  la  terre  et  dâiii  lo  tra- 
vail. Il  ressort  de  ses  propres  paroles  que  nous  n'avons  pu  voir,  dans  son  Uvra,  ee 
qui  ne  s'y  trouvait  point ,  à  savoir  l'adhésion  qu*il  déclare  aujourd'hui  donner  à  la  doc- 
trine de  Malthits.  Il  ne  reste  donc  plus,  entre  nous  et  lui,  qu*une  seule  cause  de  dis- 
sentiment. 

Cette  cause  a  pour  objet  l'opportunité ,  que  nous  n'admettons  pas ,  de  restreindre 
la  liberté  naturelle  des  classes  ouvrières.  If.  le  docteur  Marchand  peniste  i  croire 
notre  critique  mal  fondée  à  cet  égard,  et  il  la  repousse,  d'une  manière  aussi  modérée 
que  consciencieuse,  par  les  considérations  qu*on  vient  de  Kre.  En  cela,  il  use  d'un 
droit  dont  nous  approuvons  l'exereice  ;  car  c'est  seulement  du  choc  des  opinions 
que  peut  jaillir  la  lumière. 

Il  comprendra,  toutefois,  que  nous  ne  pouvons  rentrer  dans  une  discussion  des 
éléments  de  laquelle  le  public  prendre  connaissance  avec  beaucoup  phis  de  fruit  dans 
son  livre  même.  Aussi,  nous  bornerons-nous  à  répondre  qu'A  nos  yeux  l*Êtata  rom* 
pli  tous  ses  devoin  cuvera  la  société,  quand  il  pourvoit  sagement  à  l'éducation  morale 
et  intellectuelle  du  peuple,  et  quand  il  n'étabKt  ou  ne  maintient  que  des  lois  eon^ 
formes  à  Vintérét  général,  c'est-à-dire,  qui  respectent  autant  la  liberté  et  la  pra» 
priété  dans  la  personne  des  simples  travailleurs,  que  dans  celle  des  propriétaires  ol 
des  capitalistes.  Voilà,  selon  nous,  toutes  les  institutions  pr^t^eyi^^t^es  que  rédanio  la 
morale  publique  ;  et  il  nous  serait  facile  de  prouver,  l'histoire  A  la  main,  que  toolas 
les  atteintes  portées  à  la  liberté  humaine,  même  dans  les  intentions  les  plus  puros, 
n'^ont  jamais  eu  que  des  résultats  déplorables.  Les  bonnes  moBurs  ne  se  décrétait  pas 
législativement,  et  elles  ne  peuvent  être  que  l'effet  de  l'amélioration  lente  et  gradualie 
du  corps  social.  Or,  tout  ce  qui  s'est  passé,  notamment  depuis  4799,  démontra  que 
cette  amélioration  n'a  cessé  de  suivre  une  marehe  parallélo  au  progrès  do  la  lîhorlé. 
C*est  la  liberté  de  conscience  qui  a  tué  le  fanatisme.  C'est  la  liberté  d'écrire  qui  a  pro- 
pagé les  lumières  jusque  dans  les  dernières  classes  de  la  société*  Coslla  Kbsrté  éà 
travail  quia  suscité  les  prodiges  de  Industrie  moderne;  et  la  liberté  des  ( 


qim4  k  notdi  J'pbtif nrfra,  vi'mffméfen  pas,  m  poiot  de  vue  mttériel  et  moiaJ, 
ém  ooDiéqiieoces  m«ii8  saliilsires.  En  vérité,  ce  D'est  pas  un  argument  beureuK 
que  edui  de  se  prévaloir  contre  la  liberté,  ainsi  que  le  fait,  en  dernière  analyse, 
M.  le  docteur  Marcband,  des  habitudes  de  paresse  et  de  vagabondage  qu'on  a  pu 
reaurquer  chez  un  nombre  plus  ou  moins  grand  de  nègres  alTrancbis  !  Quoi  I  depuis 
dit  siècles,  vous  vous  êtes  efforcés  de  faire  descendre  toute  une  race  d'hommes  au  ni- 
veau de  la  brute  !  vous  avez  enlevé  au  Noir  la  liberté ,  la  propriété,  la  famille  !  au 
lieu  d'une  personne,  vous  en  avez  fait  une  chose^  et  vous  êtes  surpris  qu'à  une  heure 
donnée  cette  chose  ne  soit  pas  à  la  hauteur  du  métier  d'homme!  S'il  est,  au  contraire, 
une  considération  qui  milite  en  faveur  de  rexcetlence  de  la  liberté,  n'est-ce  pas  le 
(ait  même  que  vous  invoquez  pour  la  combattre t  Admettre  qu'entre  le  Noir  et  le  tra- 
vaiMeur  européen  fil  n'y  a  d'autre  différence  que  la  peati,  c'est  oublier  que  l'un  a 
pefdu  le  aentiment  de  sa  dignité  sous  le  fouet  dît  commandeur,  tandis  que  l'autre  i^i 
cessé  de  grandir  au  souffle  bi«oitisant  de  la  liberté. 

Certes,  et  nous  sommes  bien  loin  de  vouloir  insinuer  k  contraire,  il  n'y  a  rÎM  de 
iÊtamm  eatre  l'esclavage  «t  Je  système  d#  patronage  et  d'incorparalÂMi  que  propose 
N.ltdfeUiKltorcbaiid,  Ibis  toujours  est-il  que,  selpu  lui,  TËtat  a  le  droit  de  m- 
trtt«4re  la  liberté  da#  classes  laborieu^^  dans  une  cerivine  mesure.  Or,  c'est  li,  po^is 
le  répéterona,  uo  principe  qu'il  nous  est  impossible  d'admettre,  et  que  nous  avons 
dû  combattre  d'autant  plus  vivement,  parce  qu'il  nous  parait  dangereux,  qu'il  émane 
d^ul  écrivain  dont  la  bonne  foi,  l'indépendance  et  les  lumières  sont  de  nature  à  faire 
autorité.  Â  cela  près,  nous  n'avons  pas  eoteodu  méconnaître  Timportance  du  tra- 
vail auquel  s'est  livré  M.  Marchand  ;  et  nous  croyons  bien  sincèrement,  au  contraire, 
qu'il  est  udispensable,  â  tous  ceux  qui  s'occupent  de  la  grave  question  du  paupérisme, 
de  méditer  les  vues,  souvent  neuves,  qu'il  émet  sur  les  réformes  A  introduire  dans 
Pensemble  de  nos  divers  établissements  charitables  ou  pénitentiaires,  ainsi  que  les 
observations  par  lesquelles  il  a  signalé  le  premier,  peut-être,  la  large  part  que  notre 
système  actuel  de  remplacement  militaire  peut  revendiquer  dans  la  misère  et  la  dé- 
moralisatiofl  des  masses.  E.  D. 

BULLETIN. 


hwsTMiE  MJTBicnENfif:.  Rapport  adressé  à  UM.  les  membres  de  la  Chambre  de  corn- 
miTC^  de  PariSf  sur  l'exposition  des  produits  de  l'industrie  à  Vienne, 

Uat  expoiftiioo  des  produits  industriels  de  la  mouarcbie  autricbienue  a  élé  ouverte 
à  VieMit  Iel5  bbaï  1^45.  Vous  avez  pensé  qu'il  importait  au  commeree  de  Paria  ée 
fecevoir,  à  l'occasion  de  cette  solennité  industrielle,  des  reaseigwments  wwr  l'éiil  «t 
sur  les  progrès  des  manufactures  de  l'Autriche,  et  voua  noua  avez  confié  l'hMUNBaUe 
wnoD  d'étudier  à  Vienne  las  produits  qui  s'y  trouvaianl  expoaéi,  et  dans  quelques- 
uns  des  cen^s  industrieb  de  la  monarchie  Li  fabrication  de  ce»  produits, 

M.  le  ministre  de  l'agriculture  et  du  commerce  a  bien  voulu  donner  son  agrémoal  A 
Mue  misstoa  ;  il  nous  a  accrédité  dans  les  mêmes  termes  que  ses  délégués , 
MM.liayer  et  Dervieu,  auprès  de  AL  l'ambassadeur  de  France  à  Vienne;  nous  avons 
ncn  dt  lui  des  instructions  générales  propres  à  nous  guider  dans  raccomptoement 
dene^tiebe. 

Arrivé  à  Vieiuie  dans  les  derniers  jours  du  mois  de  juin,  nous  y  sommes  resté  jus- 
fril  la  dôtaire  de  Texposition,  qui  a  eu  lieu  le  15  juillet  Nous  avons  ensuite  vistlé. 


J 


3Ô8  JOURNAL  DÈS  ÉCONOMISTES. 

en  compagnie  de  M.  Toussaint,  directeur  des  cristalleries  de  Baccarat,  et  de  MM.  Set^ 
1er  et  Marciis,  directeurs  des  cristalleries  de  Saint-Louis,  quelques-unes  des  nom- 
breuses verreries  de  la  Bohôme;  à  Carlsbad,  nous  avons  été  rejoint  par  un  de  nos 
compatriotes,  M.  F.  Robert,  qui  occupe  depuis  longtemps  un  rang  distingué  parmi 
les  manufacturiers  de  TAutriche,  et  qui  nous  a  obligeamment  servi  de  guide  et  dln- 
terprète  dans  la  plupart  de  nos  courses  industrielles;  nous  avons  visité  avec  lui  les 
fabriques  de  porcelaine  et  de  produits  chimiques  des  environs  de  Carisbad,  phisieure 
établissements  importants  de  Prague  et  de  Brûnn,  la  grande  fabrique  de  sucre  de 
betteraves  qu^il  a  fondée  à  Sedlowitz  eo  Moravie.  De  retoiur  à  Vienne,  après  une  tour- 
née de  vingt  jours  en  Bohême  et  en  Moravie,  nous  avons  pu  visiter  les  principales 
manufactures  de  cette  ville,  et  recueillir  les  renseignements  que  Tétude  des  produits 
de  Texpositiou  à  laquelle  nous  avions  consacré  tous  les  moments  de  notre  premier 
séjour  à  Vienne  ne  nous  avait  pas  permis  de  rassembler.  Nous  étions  de  retour  à 
Paris  à  la  fin  du  mois  d^août. 

Ce  n^est  point  assureraient,  messieurs,  dans  le  court  espace  de  deux  mois  de  séjour 
daus  un  pays  comme  rAutriche  qu^il  est  possible  de  se  faire  une  idée  exacte  de  son 
industrie.  Aussi  aurious-nous  décliné  l'honneur  et  la  responsabilité  de  la  mission 
dont  nous  venons  vous  rendre  compte,  si  nous  n^avions  pensé,  lorsquVIle  nous  (bt 
proposée,  qu^elle  serait  partagée  avec  des  personnes  plus  versées  que  nous  dans  Fap- 
préciation  des  faits  industriels  et  commerciaux.  Des  circonstances  que  vous  connais- 
sez nous  ayant  privé  du  concours  des  honorables  fabricants  que  vous  aviez  choisis 
dans  cette  intention,  nous  avons  dû  partir  néanmoins,  pour  ne  pas  compromettre, 
par  de  nouveaux  délais,  Taccomplissement  d^une  démarche  que  vous  aviez  jugée  utile 
aux  intérêts  commerciaux  que  vous  représentez.  Nous  comptions,  d'ailleurs,  sur  Po- 
bligeance  de  ceux  de  nos  compatriotes  que  leurs  affaires  ou  le  désir  de  s'éclairer  sur 
Tétat  de  Tludustrie  autrichienne  conduiraient  à  Vienne  dans  le  même  temps  que  nous, 
espérant  exploiter  au  profit  de  notre  mission  leur  zèle  et  leurs  connaissances  spé- 
ciales. 

Notre  espoir  n'a  pas  été  trompé  :  M.  Toussaint,  ancien  élève  de  TÉcole  Polytech- 
nique, directeur  des  cristalleries  de  Baccarat,  l'un  de  nos  plus  habiles  verriers,  qui  a 
fait  avec  nous  le  voyage  de  Vienne  dans  l'intention  d*étudier  Tindiistrie  du  verre,  si 
avancée  en  Autriche,  a  bien  voulu  nous  aider  de  ses  conseils  et  de  ses  notes,  dans 
nos  investigations  sur  cette  industrie.  Nous  avons  rencontrée  Vienne  M.  Malpas,  beau- 
frère  et  successeur  de  M.  Duché,  l'un  de  nos  premiers  fabricants  de  châles,  qui,  sur 
notre  demande,  a  étudié  avec  un  grand  soin  la  fabrication  des  châles,  qui  devient 
chaque  jour  plus  importante  à  Vienne  ;  M.  Malpas  a  rédigé,  tant  sur  cette  industrie 
que  sur  les  produits  qu'elle  avait  envoyés  en  grand  nombre  à  l'exposition,  un  avis 
détaillé  que  vous  trouverez  dans  la  suite  de  ce  rapport.  Ce  fabricant  distingué  a,  en 
outre,  choisi  les  châles  que  nous  avons  rapportés,  afin  que  vous  puissiez  apprécier 
Tous-mémes  l'état  de  cette  fabrication  en  Autriche. 

L'accueil  bienveillant  et  empressé  que  uous  avons  reçu  de  toutes  parts  a  beaucoup 
contribué  â  rendre  moins  difficile  l'accomplissement  de  notre  tâche.  Les  membres  du 
jury  de  l'exposition,  les  membres  de  la  Société  industrielle  de  la  bas.^  Autriche,  les 
délégués  des  autres  États  allemands,  choisis,  pour  la  plupart,  parmi  les  notaiMMtés 
scientifiques  de  l'Allemagne,  les  industriels  avec  lesquels  nous  avons  été  en  rapport, 
nous  ont  tous  traité  comme  un  confrère,  ne  nous  rappelant  notre  qualité  d'étranger 
que  par  l'empressement  qu'ils  meltaienl  ù  nous  accueillir.  Qu'il  nous  soit  permis  de 
leur  témoigner  ici  toute  notre  gratitude,  et  de  remercier  d'une  manière  phis  particu- 
lière M,  le  conseiller  de  Reuter,  directeur  do  l'exposition,  qui  a  su  te  concilier  Tafllc- 


BUUETIN.  309 

tk»  géfiéraie  dans  les  fonctions  difficiles  qu'il  avait  à  remplir;  M.  FI.  Robert,  dont  les 
ooaaaissaiiees  très^ariées  nous  ont  été  d'un  grand  secours;  M.  Schrôtter,  professeur 
(fednmteàrinstitut  polytechnique  de  Vienne,  et  M.  Redtenbacher,  professeur  à  TU- 
Divenilé  de  Prague^  tous  deux  bien  connus  des  chimistes  par  de  beaux  travaux 
scjentiâques. 

Lk  bienveillance  avec  laquelle  nous  avons  été  accueilli,  ainsi  que  tous  ceux  de  no6 
compatriotes  qui  se  trouvaieut  à  Texposition  de  Vienne,  nous  a  fait  sentir  combien  il 
importe  que  notre  gouvernement  s'occupe  de  rendre  plus  régulières,  plus  officielles^ 
plus  importantes  par  le  nombre  des  personnes  appelées  à  y  concourir,  les  missions 
qui  permettent  de  constater,  à  Toccaslon  d'une  exposition  industrielle,  l'état  des  for- 
eos productives  d'un  pays.  If.  le  ministre  du  commerce,  dansas  sollicitude  éprouvée 
pour  DOS  intérêts  industriels  et  commerciaux,  a  déjà  pris  l'initiative  eu  envoyaut  k 
Berlin  MM.  Legentil  et  Goldenberg,  dont  l'important  rapport,  qui  venait  de  paraître 
pendant  notre  séjour  en  Autriche,  a  été  accueilli  par  les  Allemands  avec  la  plus  grande 
lareur.  11  a  envoyé  à  Madrid  BOI.  Blanqui  et  Sallandrouze  ;  à  Vienne  MM.  Mayer  et 
Dervieu;  répondant  ainsi  à  l'un  des  vœux  émis  par  le  jury  central  de  notre  dernière 
exposition.  En  attendant  qu'une  exposition  générale  puisse  réunir  les  produits  indus- 
triels de  toutes  les  nations,  il  appartient  à  notre  pays,  qui  marche  à  la  tète  du  mouve- 
ment intellectuel,  et  qui,  plus  que  tout  autre,  quoi  qu'on  en  dise,  honore  le  travail, 
d'agrandir  par  de  semblables  missions  l'importance  et  l'utilité  d'une  institution  qu'il 
s'honore  d'avoir  créée. 

La  première  exposition  industrielle  de  l'Autriche  date  de  1855;  la  seconde  a  eu  lieu 
en  1839;  c'est  de  la  troisième  que  nous  avons  à  rendre  compte.  L'Autriche  n'a  adopté 
que  fort  tard  une  institution  dont  la  France  a  pris  l'initiative  en  1798.  A  la  vérité, 
plusieurs  provinces  de  la  monarchie,  la  Bohême,  la  Lombardie,  l'Autriche  intérieure, 
avaient  eu  déjà  plusieurs  expositions  locales. 

L'exposition  de  1845  était  installée  dans  les  salles  de  l'Institut  polytechnique,  l'un 
des  plus  beaux  édifices  de  Vienne.  L'étendue  de  cet  établissement  n'étant  pas  sulB- 
sante,  on  avait  élevé  devant  sa  principale  façade  plusieurs  vastes  galeries  dont  la 
coDstruction  avait  beaucoup  de  ressemblance  avec  celle  des  salles  de  notre  ex|K)si- 
tion  de  1844.  M.  de  Reuter,  délégué  de  son  gouvernement  aux  expositions  de  Paris 
et  de  Beriin,  avait  habilement  profité  des  dispositions  heureuses  qu'elles  présentaient. 

Sans  offrir  cet  ensemble  remarquable  que  notre  exposition  devait  tant  aux  larges 
proportions  d'un  local  construit  tout  d'une  pièce  pour  cette  solennité,  qu'au  nombre, 
à  la  variété  et  à  la  richesse  des  produits  qui  le  remplissaient,  l'exposition  de  Vienne 
présentait  un  aspect  fort  satisfaisant  :  pour  un  étranger,  ignorant  l'état  et  les  progrès 
de  l'industrie  autrichienne,  sa  vue  générale  inspirait  tout  d'abord  la  surprise  et  l'ad- 
miration. 

Les  objets  étaient  rangés  avec  beaucoup  d'ordre  et  de  goût  dans  douze  salles  au 
rez-de-chaussée,  huit  galeries  de  communication  et  vingt-sept  salles  au  premier 
étage.  Un  pavillon,  destiné  à  recevoir  l'empereur  et  les  membres  de  la  famille  im- 
périale, était  décoré  avec  les  produits  de  l'industrie  du  pays  :  tentures,  tapis,  lustre, 
cheminée,  bronzes,  meubles,  objets  d'art,  tout  ce  qui  s'y  trouvait  faisait  partie  de 
Texposition. 

La  place  dont  on  avait  pu  disposer  n'avait  pas  permis  d'établir  des  balustrades 
devant  les  produits,  et  de  les  confier,  comme  en  France,  aux  exposants  eux-mêmes. 
Cette  circonstance  avait  obligé  de  les  placer  sous  la  surveillance  de  cinq  cents  gar- 
diensy  qui,  bien  que  très-empressés,  ne  pouvaient  nullement  donner  les  explications 
>  aurions  pu  réclamer  des  (abricants.  Dès  notre  arrivée  à  Vienne,  M.  le  dj- 


là 


ato  JOURNAL  Btë  ÉCONOMISTES. 

recteur  de  TexpoeitioD  nous  anit  reoiii  une  carte  de  membre  de  la  < 
(lale,fiul  doua  a  dcnné  le  droit  non-seuleitieut  d'entrer  tous  les  Jours  et  à  lente  I 
dans  lès  salles  de  rexposillon,  mais  aussi  dé  toucher  aux  dbfets  et  de  lès  déptiesr 
lorsque  itous  ju§(ions  que  leur  simple  rue  à  distance  ne  suffisait  pas  i  letir  eianMfi. 
Bien  que  le  terme  de  clôture  pour  Tadmission  des  produits  eût  été  fixé  au  90  tntt, 
oft  a  coutiuué  d'admettre  pendant  toute  la  durée  de  retpositioo  les  objets  dont  Tar- 
llvéè  arait  été  reUrdée  par  dit  erses  causes^  notamment  par  la  longue  duré*  d«  lié* 
ver,  par  la  dtsbince  et  par  la  difficulté  des  Uransports.  Le  nombre  des  expesaafa  était 
de  i,e92  au  moment  de  l'ouverture  de  l'exposition  )  à  sa  détuTe»  le  catatogue  et  aas 
suppléments  portaient  1,865  noms« 

Les  exposants  se  U-ouvaient  répartis  de  la  maniéré  stiivant*  enlhs  les  dUHraMs 
prorinces  de  la  monarchie  autrieblenne  : 

Basse  Autriche. 1062  (doiit  834  de  Vienne). 

Haute  Autriche 140 

Bohème 241  (dont  98  de  Prague). 

Morarieet  Silésie  autrichienne .      119 

Styrle 71 

Tyroh 5r 

lllyrie 34 

Lombardie  et  ÊUts  vénitiens. .       88 

Hongrie 59 

Transylvanie.. ^  »...  «        18 

Dalmatie % 

Gallicle 14 

Frontières  militaires. 5 

Total T865~ 

On  sait  que  notre  exposition  de  1844  comptait  3,9(50  èxfioâants  ;  le  rapport  de 
MM.  L.egentil  et  Goldenberg  nous  apprend  que  celle  de  Berlin,  ouverte  dans  la  même 
année,  en  avait  réuni  3,040,  dont  1,952  apparleilat^kit  à  la  Prusse,  808  aUl  autres 
États  du  Zollverein  et  500  à  des  pays  de  PAIIemague  étrangers  i  rassociatlon  doua- 
nière, notamment  à  rAulriche,  au  royaume  de  Hanovre,  aux  villes  ahséatiqiles  et  aU 
Mecklembourg.  On  nVait  admis  à  Texposition  de  Vienne  que  les  produits  de  Tlndus- 
trie  autrichienne. 

On  se  tromperait  beaucoup,  dans  notre  o|>iDion,  si  Ton  iiensait  que  les  nombres 
que  iidus  venons  de  mentionner  permettent  d'ctublir  quelques  rupproohentents  entre 
notre  production  munufacturière  et  celle  de  rAulricbe  et  du  Zollverèih.  Il  faudrait 
admettre,  potir  (\ue  ces  rapprochements  eussent  quelque  valeur,  qirune  exposition 
industrielle  fotirnil,  par  le  nombre  des  fabricants  qui  y  concourent,  des  indications 
quelque  peu  précises  sur  le  iléveloppemeot  de  Pindustrie  î  ce  premier  poittt  tt'est 
nullement  démontré.  Beaucoup  de  fabricants,  parmi  les  plus  habiles,  n'attachant  pas 
encore  à  cette  institution  Timporlance  qu'elle  mérite,  ne  fût-ce  qu'au  point  de  rue  de 
rhonneur  national,  négligent  ou  dédaignent  d  y  envoyer  leurs  produits,  fl  faudrait^ 
en  outre,  supposer  que  les  conditions  d'admission  à  Texposition  ont  été  les  mêmes 
dans  les  trois  Étais;  ce  qui  n'est  pas  exact. 

A  Paris,  les  produits  ne  peuvent  entrer  dans  les  salles  de  l'exposition  qu^après  le 
sévère  examen  des  jurys  départementaux,  chargés  de  refuser  sans  pitié  les  objets  dont 
la  fabrication  ne  constate  aucun  résultat  intéressant,  et  surtout  les  objets  si  nombreux 
qui  apiMirtiennent  à  la  confection  plutôt  qu'à  la  fabrique  proprement  dite.  A  Vienne, 
de  même  qu'à  ^erliP>  les  objets  éUiient  admis  pres(jue  en  niasse,  iudisUnclenièAt,  i 


BULLETIN.  ati 

exameo  préalable  ;  Tiodustrie  allemande,  qui  sort  à  peiue  du  premier  âge,  réclame  des 
roénigamepta  dool  la  nôtre,  plus  ancienne  et  plus  robuste,  peut  fort  bien  se  passer. 
Ainsi  on  voyait  à  Texposition  de  Vienne  les  produits  du  travail  des  tailleurs,  des 
oordoiiiiiere,des  bottiers, des  couturières,  des  lingères  et  des  marchandes  de  modes; 
les  perruques  et  les  corsets  y  occupaient  de  droit  et  sans  conteste  une  place  quUls 
nVaMBi  conquise  cbei  nous  qu'après  des  luttes  acharnées,  le  petit  nombre  de  leurs 
élus  ne  devant  son  admission  qu'à  des  perfectionnements  dûmeut  constatés.  On 
remarquai!  aussi  à  l'exposition  de  Vienne  de  Dombreux  échantillons  de  vin,  de  bière,  de 
liqueurs  de  lable,  de  hotiillc,  de  minéraux,  etc,  produits  qu'on  n'ûdmet  i*\n&  depuii 
loogtempii  à  nos  exposiitinoë. 

il  faut  diri3f  d'un  autre  caté,  (|uê  l^enip ressèment  des  industriels  autrldiiens  iuvtté« 
à  prendre  pari  à  ce  concours  industriel  n'avait  pas  éié.  très-grand.  Outre  la  part 
qu'il  faut  faire  au  caractère  allemand,  ()uel(|ue  peu  lent  et  IndiJTÉrent  de  sa  nature, 
pU  iMC  I  ïTS  ci  rcoDstîi  n  cva  t:o  n  coi  ]  ni  ie  n  t  à  ce  résu  1  ta  l .  L'*ad  m  i  »  i  Btra  lioti  n^a  vai  t  pus, 
comme  en  France,  pris  k  sa  rJiiïrge  le»  frais  de  transport  des  produit»  destinée  A 
IVipu^tlion,  Trais  coti.sidmMes  duns»  un  pays  aussi  vaste  que  rAulricbe,  dont  Ibs 
voies  de  communicalion^  quoique  trèii-améliorée^  depuis  quelque^;  animées,  laissent 
encore  lieaucoup  4  ilésii-er.  G^etit  protiidileintMil  Tune  d€s  cause«i  pour  lesqudli^s  la 
Bohème,  qui  tr^t,  san^  contii^dit,  h  cuntrée  la  plus  industrieuse  l4  la  plus  productive 
dt^  la  monarrhie,  n 'était  repK's^fiitée  à  rexpo^^itiun  que  par  deux  cent  quaraole-un 
uposaittji  ;  la  KongrJe,  dont  l'indtisU'ie,  a  h  vérité,  est  nait^aDte^  mais  qui  compte 
une  population  de  viui^l  millions  d'h^ibilanls  et  qui  possède  de  très-grandes  nehej»Bes 
agricoles  et  mmérales,  n'av0it  à  Vienne  que  Irente-ueuf  représentants  de  son 
iadustric. 

Les  récouipeiii^es  oilert^saux  exposants  consistaient  en  médailles  d'or,  d'argent  et 
de  broaiie  et  en  montions  honorables.  On  nous  a  assuré  qu^aucune  décoration  ne  peut 
èlre  accordée  en  Autriche  à  des  manufacturiers,  parce  que^  nous  a-t^fn  dit,  cette 
disliocLion  fait  entrer  de  droit  dans  la  dasse  de  la  nol^lesse  celui  qui  la  reçoit^  Tel 
r^thrica ni  autrichien  qui,  quelques  mois  auparavant,  recevait  à  Tex position  de  Berlin 
liDe  décoration,  ne  pouvait  es[Kérer  dans  son  pays  qu'une  médaille  d'or.  Ajoutons  que 
h  valeur  de  ces  inédailks  était  elle-uième  un  peu  diminuée  par  cette  cir^xïnstance, 
que  Im  eom  misai  on  centrale  dVxamen  avait  été  obligée  de  confondre  les  récompenses 
aceordées  h  des  résultat»  délinitifs  avec  isellesi  qui  ont  surtout  pour  objet  d'encourager, 
d«fioulenir  une  indui^lrie  naissante  qui  manque  au  pays,  11  ne  s'était  pas  ini|ioso  la 
r^Sîlp,  stnetement  observée  dans  nos  evposilions,  de  n'accorder  des  médailles  i|u'à 
des  résultats  déjà  sanclionnéA  pur  une  longue  expérience. 

U  commission  centrale  d  examen,  nommée  par  Teiopereur  ilhff  cmimmian), 
ttaitcom^koeée  de  quaranlen^lnq  me  ml  ires  ;  une  première  eommiision  dWganisation 
^U  laquelle  se  trouvaient  plusieurs  industriels  énùnenb,  notamment  M,  SpOrlini 
L.  Halifrt  et  de  florusbosicl^  avait  été  charL^'iV  de  préparer  la  composition  de  la 
wmmissiori  centrale*  On  disait,  a  la  louange  du  gouvernement,  qu'il  avait  adopte 
tous  ki  noms  proposés  par  cette  eonimissiou  organisatrice* 

On  .sViait  attaché  ù  repTési-nler  dans  le  jury  chargé  de  prononcer  sur  le  mérite 
de*  idduslriels  etde  propoHer  les  récomjïcnses,  chaque  branche  importante  d'indus- 
tris;  ainsi  les  soîes  et  les  soieries,  les  draps,  les  lapis,  les  toiles,  les  indiennes,  fe 
r«r,  les  produits  chimiques,  la  porcelaine,  les  pianos,  la  tannerie,  avaient  pour 
repréj^entmt»  des  fabricanls  choisis  iiarmi  les  plus  renommés  dans  leurs  spéeialilés. 
Us  ^enceji  a[»piiquécâ  à  Tindustne  avaient  fKiur  interprèlea  huit  professeurs,  au 
ooinhre  desquels  on  fxïmptait  HM.  de  Reulcr,  de  Burg,  Lttinffsbausen  et  SchrOtter. 


\ 


su  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

l^a  oommiMÎon  était  sous  la  présidence  de  MM.  de  Kraus,  Baumgarloer  et  Spôrtio. 

Cette  oommission  arait  i  s'enquérir,  pour  ehaque  produit  admis  à  rexpositioD, 
de  la  solution  des  questions  suivantes  : 

I»  Les  produits  soumis  à  son  appréciation  sont-ils  des  produits  commerciaux,  ou 
bien  ont-Ils  été  fabriqués  à  Toccasion  de  Texposition  ? 

2»  La  matière  première  est-elle  de  bonne  qualité?  est^elle  employée  daoa  de 
bonnes  conditions? 

5<*  La  forme,  le  dessin,  la  couleur  et  Papprét  sont-ils  en  relation  arec  réiatde  la 
fabrication  de  ces  articles  ? 

4«  La  fabrication  du  produit  prouve-t-elle  des  progrès  depuis  Texposition  de  1830? 
en  quoi  consistent  ces  progrès?  viennent-ils  de  Pétranger  ou  de  Tindustrie  autri- 
chienne? 

9"  Le  prix  de  vente  est-il  en  rapport  avec  la  qualité  du  produit?  esl-il  plus  élevé 
ou  plus  bas  qu'en  1839? 

é^  Quelle  est  Pimporiaocede  la  fobrication  de  ce  produit?  quelle  est  la  quantité  de 
force  mécanique  que  consomme  celte  industrie? 

7«  Quelle  est  Timportaoce  de  cette  industrie  pour  le  pays  où  elle  est  exercée? 

8^  Ces  articles  donnent-ils  lieu  à  des  transactions  commerciales  avec  Tétrauger? 

En  outre,  une  instniction  officielle  sur  les  conditions  à  remplir  pour  obtenir  les 
récompenses,  contenait  les  |>rescriptions  suivantes  : 

i«  Les  médailles  d'or  seront  accordées  à  l'industriel  qui  sera  parvenu,  dans  une 
branche  d'industrie  importante,  à  transformer  en  articles  du  commerce  courant  des 
produits  qui,  précédemment,  n'avaient  pas  été  fabriqués  en  Autriche,  ou  qui  n'avaient 
été  fabriqués  que  comme  raretés  ; 

A  l'industriel  qui  aura  obtenu  dans  une  branche  d'industrie  importante  une 
grande  amélioration  dans  remploi  des  matières  premières,  ou  un  perfectionnement 
dans  la  forme,  dans  le  coloris,  dans  l'apprêt,  etc.;  enfin  celui  qui,  dans  une  branche 
d'industrie  importante,  sera  parvenu,  par  des  prix  plus  modérés  et  |)ar  un  periec- 
tionnement  marqué,  à  les  rendre  propres  à  rex|M>rtatioo. 

2»  Les  médailles  d'argent  seront  données  à  l'industriel  qui  aura  transformé  un 
simple  atelier  en  fabrique  de  quelque  importance  ;  à  celui  qui  aura  formé  un  grand 
étabhssement  industriel  dans  une  contrée  où  il  n'en  existait  pas  auparavant,  et  qui 
fournit  déjà  des  articles  de  bonne  fabrication  ;  ou  bien  à  celui  qui  a  produit,  même 
dans  une  branche  d*industriede  moindre  imiiortance,  ce  qui,  au  paragraphe  I",  est 
exigé  pour  une  branche  plus  importanU;. 

5»  Les  médailles  de  bronze  seront  décernées  à  qui  fournira,  fût-ce  même  dans 
une  branche  d'industrie  peu  importante,  un  produit  nouveau;  à  celui  qui  sera 
parvenu  à  réduire  considérablement  et  d'une  manière  durable  le  prix  de  vente  de  ses 
articles  de  fabrication,  alors  même  que  ceux-ci  n'appartiendraient  pas  aux  objets 
importants  d'industrie. 

4®  Enfin,  il  sera  accordé  des  mentions  honorables  aux  industriels  qui  se  seront 
distingués  de  l'une  des  manières  précitées,  mais  dans  un  degré  de  mérite  inférieur  à 
celui  qui  pourrait  donner  droit  à  une  médaille. 

Ces  prescriptions  paraîtront  peut-être  un  peu  impératives  ;  elles  semblent  ne  pas 
laisser  une  latitude  suffisante  au  libre  arbitre  des  membres  du  jury.  Mais  il  fout 
remarquer  que  la  plupart  d*entre  eux,  sinon  tous,  remplissaient  ces  fonctions  pour  la 
première  fois,  et  qu'il  n'existait  pas  encore  de  traditions  et  de  précédents  pouvant 
leur  servir  de  guide,  l'institution  des  expositions  en  Autriche  étant  de  date  récente. 

Les  travaux  de  la  commission  centrale  étaient  terminés  avant  la  clôture  de  l'expo- 


BULLETIN. 


318 


sition  qui  a  eu  lieu  le  15  juillet.  Les  médailles  ont  été  distribuées  le  17  du  même 
mois,  tu  palais  impérial,  en  présence  de  l'empereur  et  des  archiducs  Jean,  Louis  et 
Etienne.  Les  délégués,  les  étrangers  de  distinction,  et  notamment  les  industriels  fran- 
çais qui  étaient  venus  à  Vienne  pour  voir  Fexposition,  avaient  été  conviés  à  cette 
cérémonie.  Lea  exposants  recevaient  leurs  médailles  des  mains  de  M.  le  baron  de 
Kûbeck,  président  de  la  chambre  aulique,  auquel  on  doit  les  mesures  libérales  qui 
ont  été  prises  pour  Forganisation  de  Texposition. 

La  commission  d'examen  s'est  montrée  généreuse,  smon  prodigue,  de  récom- 
penses. Beaucoup  de  médailles  ont  été  décernées  à  des  industriels  dont  les  produits 
auraient  diffidlement,  pour  quelques-uns,  obtenu  leur  entrée  à  nos  expositions  : 
ainsi,  pour  citer  quelques  exemples,  on  voit  figurer  parmi  les  industriels  qui  ont 
reçu  la  plus  haute  récompense,  la  médaille  d'or,  un  bottier,  un  fabricant  de  gants  et 
de  chaussures,  un  tapissier,  un  parfumeur.  Plusieurs  industries  ont  été  vraisembla- 
blement récompensées  plutôt  en  vtie  des  espérances  qu'elles  font  concevoir  que 
|MHir  les  résultats  qu'elles  ont  réalisés.  C'est  ainsi  qu'on  |>eut  expliquer  les  dix  mé- 
dailles d'or  qui  ont  été  accordées  aux  machines  dont  la  fabrication,  naissante  en 
Autriche,  laisse  encore  beaucoup  à  désirer,  tant  sous  le  rapport  de  l'invention  que 
BOUS  celui  de  l'exécution. 

Voici  le  tableau  sommaire  des  récom|)enses  qui  ont  été  décernées  dans  les  diffé- 
rentes branches  d'industrie  : 


BRANCHES  D'INDUSTRIE. 


Fabricants  de  verres  el  de  poteries 

Produits  métallurgiques 

Mécaniciens,  opticiens,  horlogers 

Travail  des  métaux  précieux;  bronzes. 
Meubles,  parquets,  travail  de  la  corne. 

Un  et  chanvre,  et  leurs  Ussus 

Tissus  de  coton,  fllature  et  impression. 

Laine  et  tissus  de  laine 

Soie  et  travail  de  la  soie 

Produits  chimiques  et  autres  du  ressort  de 

la  chimie 

Papiers,  papiers  peints  et  autres 

Instrumenis  de  musique 

Cuirs  et  produits  du  cuir 

Industries  non  classées 

Tuial ..* 


ftlédaUlei 
d'or. 


il 
17 
16 

a 

n 
5 
9 
10 
9 

10 
6 
6 
3 
4 


10» 


MédaiUef 
d'argenl. 


7 
24 

i 
10 

6 

6 
23 
16 
il 

21 
i 
12 
20 
14 


18S 


Médaille! 

de 
broDic. 


li 
42 
10 

6 
19 

S 
26 
2S 
12 

27 
15 
13 
15 
35 


470 


Mentiona 
hono- 
rablef. 


14 
51 
10 

4 
17 

9 
20 
15 
14 

28 
S 
11 
17 
45 


263 


Tolal. 


46 
134 
40 
23 
42 
28 
78 
69 
56 

86 
33 
42 
55 
98 


nm 


Ainsi,  k  Vienne,  le  nombre  des  récompenses  a  ctc  presque  k  moi  lié  de  celui  d^s 
exposante.  Un  expiisunt  sur  dix-s<?pt  n  rc^u  la  médaille  d^or.  Lt^  nombre  de  ers 
mèdtiUes  aurait  été  l^ien  plus  eouaidéraWe  encore  si  les  membres  d«  jury,  la  lïluparl 
iDduatrtvis  éminenUîj  et  si  les  fabriques  im  pénales  j  qui  sont  fo ri  nombreuses,  n'avaient 
(xa  ^(^  hors  de  concours, 

A  IkTliu,  Ift  jury  s'est  montré  plus  e%igennt.  Sur  5,i:ï0 exposants  il  a  distribué  50 
tnéd(tilïi>8  j\,r  :  \  mx  T^ï  uNposanls.  lUdis  il  a  clé  aojûrdé,  en  outre,  â2  nominations 
li»  «insejUeri»  du  commerce  et  Ul  décuplions. 

A  Pim»  sur  5^1)60  tvpoaantri,  il  a  été  déc&rné  31  dccoratioû»,  12(>  médailles  d'or. 


314  JOURNAL  DBS  ÉCONOMISTES. 

4i9  médailles  d'argent  el  703  médailles  de  bronze,  outre  le  rappel  de  147  médailtas 
dV,  i69  médailles  d*argent  et  161  médailles  de  brome. 

Nous  ne  nous  arrêterons  pas  à  ces  nombres  qui  ne  permettent  d'étabUr  aucun  np- 
procbemeut  raisonnable  entre  les  progrès  industjieb)  de  la  FrancCi  de  rÂuthche  et  te 
États  de  rAssociation  allemande,  les  besoins  industriels  de  chaque  pajs,  le  mode 
d^admissiOQ  des  produits  e]q>08és  et  la  manière  d'apprécier  leur  mérite,  se  trou>ïnt 
dans  des  conditions  fort  diiïérentes. 

L'Autriehe  possède  tous  les  éléments  qui  concourent  au  développement  d'une 
grande  existence  industrielle  ;  mais  la  fertilité  même  de  son  sol,  qui,  sous  des  lati- 
tudes très-diverses,  donne  des  produils  dont  k  variété  est  plus  grande  que  celle 
d*auoun  autre  pays  de  TËurope,  eu  grandes  richesses  minérales,  qui  fournissent 
presque  toutes  les  matières  nécessaires  aux  premiers  besoins  industriels,  lui  ont 
permis  pendant  longtemps  de  ne  pas  prendre  au  mouvement  imprimé  à  Tindusthe 
par  la  France  et  par  FAngleterre  la  part  active  qm  convient  à  sa  position  géographique 
et  à  son  rang  dans  le  monde  comme  puissance  politique.  On  ne  peut  nier  qu^aucune 
nation  ne  se  trouvât  dans  une  fiosition  plus  avantageuse  pour  transporter  en  Europe 
œt  état  d'isolement  indusUiel  dont  la  i^bine  nous  offre  depuis  si  longtemps  le  curieux 
exemple.  Une  population  de  quarante  millions  d'habitants,  répandue  sur  un  vaste 
territoire,  heureusement  traversé  par  de  belles  voies  navigables,  donne  aux  manulac- 
tures  intérieures  des  débouchés  d'autant  plus  considérables  que  la  monarchie  autri- 
chienne se  compose  de  plusieurs  provinces  distinctes  par  leur  origine,  leur  climat  d 
leurs  mœurs,  qui,  aujourd'hui  même,  ne  sont  réunies  que  par  un  faible  lien  île 
nationalité.  L^Autriche  proprement  dite,  la  Bohème,  la  Hongrie  et  l'Italie  autri- 
chienne, pourraient  suffire  assurément  aux  échanges  d'une  industrie  déjà  active  et 
développée. 

Mais  le  régime  social  de  ces  provinces  repose  sur  des  bases  qui  limitent  beaucoup 
la  consommation  d'un  grand  nombre  de  produits.  Sans  entrer  ici  dans  des  considé- 
rations politiques  étrangères  à  la  tâche  purement  induatrielle  que  nous  avons  à  remplir, 
nous  devons  dire  que  l'état  féodal  et  aristocratique  de  l'Autriche  nous  semble  être  ua 
grand  obstacle  au  développement  rapide  de  son  industrie.  La  division  de  la  propriété 
territoriale  n'existant  pas  dons  ce  pays,  Tatsance  y  est  peu  commune,  Targeat  y  est 
rare  et  s'y  maintient  à  un  taux  élevé.  On  peut  s'étonner  de  ce  que,  malgré  ces  con- 
sidérations défavorables,  l'Autriche  soit  arrivée,  dans  un  assex  court  espace  de  temps, 
à  la  production  industrielle  dont  Texposition  de  1845  constatait  l'état  et  les  progrès. 

Le  gouvernement  a  beaucoup  fait,  à  la  vérité,  depuis  quelques  années,  pour  déve- 
lopper cette  production  ;  néanmoins  ses  tendances  donnent  encore  à  l'industrie  agri- 
cole et  aux  produits  qui  en  dérivent  une  prépondérance  marquée  sur  les  produits 
manufacturés.  La  fabrication  de  ceux-ci  exige  des  connaissances  scientifiques  qu'on 
trouve  rarement  en  Autriche.  Pouf  cultiver  les  sciences,  pour  les  appliquer  avec 
succès  aux  besoins  industriels,  il  faut  une  éducation  philosophique  que  donneal  rh^ 
bitude  de  la  discussion  et  la  libre  circulation  des  idées.  Les  études  scientifiques  sont 
moins  encouragées  en  Autriche  que  dans  aucune  autre  partie  de  TAllemagne.  L'Sea- 
seignement  scientifique  et  industriel  y  est  fort  restreint,  et  il  n'existe  encore  à  Vienne 
ni  académie  des  sciences  ni  Sociétés  savantes  *. 

Aussi  on  cherchait  vainement  dans  les  salles  de  Texposition  de  Tienne  les  produits 
qui  dérivent  d'une  judicieuse  application  des  sciences  à  Tindustrie;  la  (kbrication  des 


*  Nous  devons  signaler  comme  une  tendance  vers  nn  état  de  choses  plus  i 
iméfêisde  rindvsirie  la  Société  d'Encouragement  de  la  basse  Autriche,  qui  daiede 


BULLETIN.  816 

>  cArimkliiM,  quif  plus  que  toute  autre,  rédune  ai^ourd'liui  des  oofimûsMuoes 
aoieBlifii|iieft,  im  pmentàit  aucun  produit  noureau,  aucun  perfectiomiement  notable; 
riiidiietne  méeuique  avait  reproduit  avec  plus  ou  moins  de  perfection  les  machines 
v€b«m  presque  toutes  de  rdtraoger  ;  elle  ne  se  signalait  par  aucune  ioTention  nou* 
velle;  oeeberobait  vainement  aussi  ees  bronaes^ces  pendules,  ces  bijoux,  cette  orié« 
vrerie,  eoe  meubles,  ces  tissus  à  dessins  si  variés*  en  un  mot  tous  ces  objets  dont  la 
valeur  est  surtout  dans  la  forroe^  et  qui»  nés  du  goût  artistique  que  développe  chex 
nous  uoeéduoation  libérale,  sont  le  fierpétuel  triomphe  de  Findustrie  française.  La 
reproduction  la  plus  scrupuleuse  de  nos  formes  et  de  nos  dessins  pour  tous  les  objets 
de  goût  et  de  mode  est  une  des  choses  qui  frappent  le  plus  celui  qui  cherche  à  se 
rendre  compte  de  Télat  de  l'industrie  autrichienne. 

Le  carsetère  principal  des  produits  des  manufactures  allemandes  est  le  bon  marché  ; 
os  peut  dire  que  presque  tout  se  fabrique  en  Autriche,  de  même  que  dans  les  autres 
parties  de  rMlemagne,  à  meilleur  marché  qu'en  France.  Ces  différences  dans  les  prix 
dépendent  de  Tabondance  et  de  la  qualité  des  matières  premières,  et  plus  esoore  d*une 
■tain-d'œuvre  que  rendent  très-économique  le  l>on  marché  des  choses  nécessaires  à 
la  via  et  les  goûta  simples  des  habitants.  L*organi6alion  du  travail  n'entre  pour  rien 
disaoe  résultat  ;  à  Yienne,  beaucoup  de  fabricants  doivent  vendre  eux-mêmes,  à  dé« 
laut  d'intermédiaires  entre  eux  et  le  public,  les  produits  de  leur  industrie  ;  ils  sont 
obligés  dé  s'adonner  à  des  genres  très-variés  ;  ils  n'ont  point  d'assortimenU  et  ils 
travaillent  aur  comoModes,  au  jour  le  jour.  Cet  état  nous  a  surtout  f^ppé  pour  les 
tibrieants  de  tissus  de  soie  et  de  laine.  Très-souvent  aux  opérations  du  tissage  ils  joi* 
gsentchea  eus  celles  de  la  teinture.  L'industrie  en  Autriche  sorti  peine  de  son  pre* 
mier  âge  ;  elle  ne  connaît  pas  encore  la  division  du  travail,  poussée  si  loin  en  Angle- 
terre et  so  France. 

Le  régime  douanier  de  l'Autriche  ne  parait  point  de  nature  a  améliorer  beaucoup 
son  travail  rosnufaclurier  ;  le  système  prohibitif,  adopté  par  le  gouvernement  pour 
développer  l'industrie  nationale  quand  elle  était  naissante,  lui  a  d*âbord  iropriaoé,  on 
ne  saurait  le  nier,  une  vive  impulsion  :  aujourd'hui  ce  système  commence  à  lui  deve- 
nir nuisible.  Protégé  contre  toute  concurrence  éU-angère,  le  fabricant  n'apporte  pas 
toujours  un  grand  aèle  à  perfectionner  son  U-avail  et  à  diminuer  le  prix  de  ses  produits, 
qui,  à  défaut  de  produits  meilleurs,  trouvent  sur  le  marché  int^ieur  un  écoulement 
toujours  facile. 

Mais  la  contrebande  est  intervenue;  elle  s'est  organisée  sur  une  très^aste  échelle, 
surtout  dans  TlUilie  autrichienne,  sous  l'empire  de  la  prime  considérable  que  lui  con- 
cède une  prohibition  absolue,  ou  des  Uirifs  très-élevés  *.  Tout  en  lésant  le  lise,  die  a 
perfectionné  l'industrie.  Elle  a  obligé  les  manufacturiers  à  introduire  des  perfectiae- 
oements  dans  leurs  fabrications,  et  à  baisser  le  prix  de  leurs  produits. 


1899,  et  qui  a  été  créée  sur  les  batse»  de  notre  Société  d'Encouragement  de  Paris;  celle 
Société  savante  et  iodustrielle  est  placée  sous  le  haut  patronage  de  rarchiUuc  François- 
Clnrles  ;  elle  a  pour  curateur  M.  le  comte  Kolowrat  et  pour  président  M.  le  comte  Gol- 
loredo  Maonsfeld.  Quoique  de  date  récente,  elle  a  déjà  rendu  à  Pindustrie  autrichienne 
d'importants  services. 

*  La  prohllMllon  abf^olue  n'existe  en  Autriche  que  pour  une  dizaine  de  produits,  qui,  à 
l'exception  du  sel  marin,  sont  peu  importants;  mats  il  y  a  beaucoup  d'objets  mis  en  de^ 
hortÂ*  cofiifiMro0,  etqu*on  ne  peut  faire  entrer  que  pour  sa  consommation  personnelle, 
sa  payant  des  droits  élevés,  qui  sont  ordinairement  de  00  pour  100,  et  moyennant  une 
PsrîmsMOQ  spéciale  de  radininistration  des  finances.  Les  tissus  de  soie  et  de  laine  sont 

t^  droits  d^entrée  \xnjt  d'autres  siriicleâ  sont  leHe aient  «élevés  qu'lU  t^tuivaleui  ii  mm 


aia  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

«  Autaot  le  système  actuel  de  douanes,  dit  uo  auteur  qui  fait  autorité  eo  AUemagiie, 
M.  de  Tegoborski,  pouvait  être  utile  et  même  nécessaire  à  Tépoque  où  il  Ait  adopté 
pour  éveiller  les  forces  productives  du  pays,  et  leur  donner  les  moyens  de  se  déve- 
lopper, auuint  il  est  certain  que  sa  continuation  serait  de  plus  en  plus  préjudiciable 
aux  intérêts  du  commerce  légal  et  au  perfectionnement  de  lUndustrie  natioiiaie.  » 

Le  gouvernement  autrichien  a  compris  ce  danger  :  depuis  Tannée  iSSS,  beaucoup 
de  modifications  importantes  ont  été  introduites,  dans  ce  sens,  dans  les  tarife  da 
douanes.  En  ce  pays,  plus  qu'en  aucun  autre,  on  redoute  les  transitions  iMnaques  ; 
mais  les  réformes  et  les  progrès,  pour  être  lents,  n'y  sont  pas  moins  réels. 

Depuis  quelques  années  l'administration  recueille  des  documents  sUitistiques  trè»- 
développés,  tant  sur  la  production  et. sur  la  consommation  intérieures  que  sur  le 
commerce  extérieur  de  la  monarchie.  Ces  documents,  mis  en  ordre  dans  un  bureau 
spécial  de  statistique,  créé  par  l'un  des  hommes  les  plus  éminents  de  TAutricbe,  M.  le 
baron  de  Kûbeck,  ministre  des  finances,  ont  été  publiés  récemment  par  M.  Czdmig, 
chef  de  ce  bureau. 

La  publicité  donnée  h  ce  document,  dont  on  s'accorde  à  louer  le  mérite,  est,  à  la 
vérité,  fort  restreinte.  Nous  avons  cherché  à  nous  procurer  cet  ouvrage^  mais  il  ne  se 
trouve  pas  dans  le  commerce  de  la  librairie,  et  quand  nous  nous  sommes  adressé  à 
l'administration,  on  nous  a  ré|K>ndu  qu'il  n'avait  été  distribué  qu'à  quelques  person- 
nages haut  placés,  et  qu'un  ordre  de  l'empereur  François,  qu'on  espérait  voir  rappor- 
ter bientôt,  défendait  de  communiquer  aux  étrangers  les  publications  du  gouveme- 
roenl.  Ahisi,  en  Autriche,  dans  ce  temps  de  transition  d*un  vieux  système  à  un  système 
meilleur,  l'administration  eHe-méme  publie  des  livres;  mais  elle  les  publie  eo  se  ré- 
servant la  condition  de  ne  pas  les  laisser  lire. 

A  la  vérité,  cette  condition  est  assez  mal  observée.  Plus  heureux  que  nous,  le  cor- 
respondant de  la  Gazette  d'Augsbourg,  qui  a  rendu  compte  de  l'exposition  de  Vienne 
dans  une  série  d'articles  remarquables,  s'est  procuré  cet  ouvrage,  et  a  donné  aux 
documents  officiels  qu'il  renferme  Timmense  publicité  dont  dispose  ce  journal.  En 
outre,  la  Société  du  Lloyd  autrichien  de  Trieste  a  publié  à  Vienne  une  Revue  de  Texpo- 
sition,  faite  avec  les  notices  fournies  au  jury  d'examen  par  les  exposants,  et  aocom- 
fiagnée  des  documents  sUitistiques  sur  leur  fabrication,  que  ce  journal  puisait,  pour  la 
plupart,  dans  la  publication  du  gouvernement. 

Nous  avons  emprunté  à  ces  deux  journaux,  grâce  à  l'obligeant  concours  de  M.Ober- 
roayer,  tous  les  documents  sUitistiques  dont  nous  avions  besoin. 

Le  commerce  extérieur  de  l'Autriche  est  encore  peu  développé  ;  les  résultats  pen- 
dant l'année  4844,  qui  viennent  d*étre  publiés,  sont  représentés  par  une  valeur 
officielle  de  224,i03,000  de  florins,  soit  582,667.800  francs  *. 

Voici  le  tableau  des  transactions  commerciales  de  l'Autriche  en  4844,  exprimées 
en  millions  de  francs  : 

Imporuiioo.    ExporUUoo. 

Objets  de  consommation  naturels 148  78 

Matières  nécessaires  à  Tindastrie,  brutes  ou  à  demi  fa- 
çonnées       13)  117 

Produits  manubcturés 15  7S 

Total "m  S»ô         ^ 

*  Le  florin  aotricbien  vaut  2  fr.  60  c.  ;  le  kreutzer  vaut  icent. 

Les  résultats  exprimés  par  ces  nombres  ne  comprennent  pas  les  transactions  des  ter- 
riu>ires  francs  de  Trieste,  de  Venise,  de  Fi  urne  el  de  Brodi.  La  Hongrie  el  la  Dalmatie 
sont  séparées  de  rAuUriche  par  un  tarif  spécial ,  et  leurs  échanges  ne  sont  pas  compris 
dans  ces  nomlMres. 


BtJLLETlM.  8,^ 

Ces  Bomliies  sont  bieo  faibles  quand  on  les  compare  à  ceux  du  commerce  français. 
La  pofNilation  de  rAutriohe  se  compose  de  40  millions  d'habitants;  son  territoire  est 
de  i/5  environ  plus  étendu  que  le  nôtre.  Noire  commerce  général  a  dépassé,  en  1844, 
î,330  raillions  de  francs;  notre  importation  (commerce  spécial)  867  millions,  et  notre 
exportation  790  millions. 

Si  le  commerce  de  rAulricbe  diffère  profondément  du  nôtre  par  son  importance 
il  ne  s'en  éloigne  pas  moins  par  son  caractère. 

^exportation  de  TÂutriche  consiste  essentiellement  en  produits  du  sol  et  en  ma- 
tières premières;  ainsi  les  grains,  le^s  bestiaux,  la  soie,  la  laine,  le  chanvre,  les  pel- 
leteries, les  métaux  non  ouvrés  entrent  pour  75  pour  100  dans  les  produits  de  Tex- 
portalion  autrichienne. 

On  sait  que,  dans  le  pays  où  Tindustrie  est  plus  avancée,  la  proportion  est  inverse. 
Eo  France,  les  prodoiU  naturels  représentent  seulement  les  25/100  de  notre  com- 
merce d'exportation,  et  tandis  que  nous  exportons  pour  600  millions  de  francs  de 
produits  manufacturés,  TAutriche  en  exporte  pour  75. 

U  commerce  extérieur  de  TAutricbe  augmente  d'ailleurs  dans  une  proportion  assez 
importante;  en  1837,  sa  valeur  était  de  368  millions  de  francs;  eu  1840,  elle  dé- 
passait 545  raillions,  et,  en  1843,  562  millions  et  demi  ;  elle  a  augmenté  de  20  millions 
dtas  Tannée  1844.  En  comparant  les  nombres  que  nous  venons  de  citer  à  la  moyenne 
aoDuelIe  de  Pexporlation  de  1831  à  1840,  on  voit  que  Texportation  des  produits  na- 
turels s'est  accrue  de  18  millions  de  francs;  celle  des  matières  nécessaires  à  Tin- 
dustrie  de  4  millions,  et  celle  des  produits  manufacturés  de  5  millions  de  francs. 

On  sait  que  les  échanges  de  rAutriche  se  font  principalement  par  la  voie  de  terre.  Le 
cemoierce  maritime  ne  figure  que  pour  moins  d'un  tiers,  dont  la  plus  grande  part 
doit  être  attribuée  au  port  de  Trieste.  Les  contrées  qui  participent  le  plus  au  commerce 
de  terre  sont  TAssociation  allemande,  dont  la  part  est  de  40  pour  100,  l'Italie  de  21 
la  Suisse  de  16,  et  la  Turquie  de  13. 

C'est  d'ailleurs  beaucoup  moins  à  l'industrie  française  qu'à  celle  du  ZoUverein  que 
Pinduslrie  autrichienne  doit  être  comparée.  Fécondés  parle  principe  de  l'association 
les  autres  États  de  l'Allemagne  ont  donné  à  leur  industrie  un  immense  développement' 
avec  une  population  de  28  millions  d'habitants,  Tensemble  de  leurs  U'ansaclions  com- 
merciales dépasse  aujourd'hui  1,400  millions  de  francs.  Les  ZoUverein  suscite  à  la 
fabrication  autrichienne  de  graves  embarras,  en  lui  Ôtant,  par  une  élévation  progres- 
sive de  larifs,  les  débouchés  pour  ses  produits  manufacturés  qu'elle  trouvait  dans  les 
tltats  de  l'association  allemande. 

l-a  prépondérance  politique  de  l'Autriche  en  Allemagne  se  trouve  elle-même  com- 
promise parcelle  de  la  Prusse,  sous  l'empire  de  cette  puissante  coalition  d'intérêts 
industriels.  On  a  souvent  parlé  de  l'association  de  l'Autriche  au  ZoUverein;  mais  de 
grandes  et  nombreuses  difficullés  s'opposent  à  cette  union:  si  elle  a  lieu,  elle  n'est 
pis  prochaine,  assurément;  mais  le  jour  où  elle  s'accomplira,  elle  fera  subir  au  ZoU- 
verein une  complète  transformation,  et  elle  agrandira  dans  une  proportion  qu'on  ne 
peut  pas  calculer  l'influence  politique  et  commerciale  de  l'Allemagne. 

„  -,  ^  ,.  E.  PeueoT. 

M.  E.  Peligol  enb-e  ensuite  dans  des  détails  circonstanciés  sur  les  produits  chimiques, 
le  sel  marin,  la  potasse,  Talun,  le  savon,  l'acide  sulfurique,  l'acide  aoéUque  et  autres 
preéuils  chimiques,  les  sucres,  les  vins  mousseux,  les  cuirs,  les  papiers,  les  capsules 
de  poudre  fulminante,  les  allumettes  chimiques,  les  bougies  stéariques,  l'industrie 
do  verre,  les  perles  de  verre,  pierres  artificielles,  kistrerie,  etc.,  la  fabrication  du  verre 
*  Venise,  la  peinture  sur  verre,  le  terre  à  vitre,  les  glaces,  le  prix  du  combustible  et 


m  JOURNAL  {H»  ÉCONOMISTES. 

dM  ouitièri»  iK^mièrts  en  Bohé«e,  la  cMipositioo  et  i«  prf^ 
Bohême,  les  arts  céramiques,  rindustrie  métallurgique,  rindittlriedu  fer,  les  palma 
de  fonte  émaillée,  la  bijouterie  en  fonle  de  M.  Glanz,  les  (aux  et  lee  ûwàllea,  ks 
planches  de  cuivre  de  M.  Theyer,  obtenues  par  la  galvanoplastie^  le  plaqué^  le  paek- 
fong  ou  maillechort,  les  machines,  la  laine  et  les  tissus  de  {aine,  les  ehàles,  lea  dnpa, 
la  soie  et  le  travail  de  la  ^ie«  Tindustrie  linière,  Jes  tissus  de  lin,  la  filaiure  du  catoo, 
les  tissus  de  coton  blancs  et  les  tissus  de  couleur. 

Dbs  EirraAVEs  apportées  au  commerce  entre  la  Frakck  et  la  Russie.  —  Une  na- 
doi  qui,  par  goût,  ou  faute  de  savoir  mieux  comprendre  ses  véritables  intérêts ,  ac- 
oepte  le  système  restrictif,  qu'on  décore  du  nom  de  système  protecteur,  a  bien  le 
droit,  en  exagérant  les  droits  de  douane,  de  faire  renchérir  ches  eHé  lee  ppiaeiptax 
articles  de  sa  consommation,  et  de  s^appauvrir  par  conséquent  d*autant«  liés  §ourer- 
oements  étrangers  n^out  rien  à  y  voir;  c'est  raflTaire  persoonette  des  eonaoïmnaleurs 
nationaux;  c'est  à  eux  d'examiner  si  U  régime  leur  convient,  ou  s'ils  doivent  tâcher 
au  contraire  d'aviser  à  se  pourvoir  au  meilleur  marché  possil>le|  en  fusant  par  là 
succéder  l'abondance  à  la  rareté.  Mais  il  n'est  pas  aussi  {facile  de  faire  accepter  les 
mesures  restrictives,  lorsque  les  intérêts  étrangers  sont  en  cause  ;  car  alors  les  gou- 
vernements des  autres  peuples  interviennent,  ils  réclament,  ils  négocient^  et  enfin, 
s'ils  n'obtiennent  pas  justice,  ils  se  vengent  par  des  représailles.  Pour  avoir  voulu 
accaparer  tous  les  avantages  de  son  côté,  on  se  trouve  alors  avoir  tari  la  source  d'un 
commerce  profitable. 

Dans  un  intérêt  de  puissance  nationale ,  chacun  veut  posséder  une  force  maritime 
importante,  et,  pour  cela,  cherche  à  encourager  la  marine  marchande;  aussi  chaque 
nation  voudrait-elle  attribuer  à  son  pavillon  l'avantage  de  couvrir  tous  les  transports. 
Si  cependant  on  restait  de  part  et  d'autre  dans  la  même  prétention ,  il  n'y  aurait  phis 
«ueuB  commerce  maritime  possiNe  ;  on  comprend,  en  effet,  que  si  les  tJM»-%kàê  mt 
foulaient  commercer  avec  la  Frtince  qu'à  la  condition  que  les  transports  fuaaaat 
faits  exclusivement  par  navires  américains,  et  si,  de  son  côté,  la  France  reioadt 
d'admettre  sur  le  pied  d'égalité  les  navires  des  États-Unis  pour  doaMr  l'aTtotage 
à  sa  propre  navigation ,  les  transports  ne  seraient  faits ,  en  délioitiv«  ^  ni  par 
l'une  ni  par  l'autre  des  deux  marines.  Aussi  en  est-on  venu  généralement  au  prin- 
cipe de  la  réciprocité,  par  lequel  les  navires  de  chaque  nation  sont  traités,  daû  les 
deux  pays,  sur  un  pied  d'égalité  parfaite,  quant  aux  droits  qu'ils  ont  à  payer,  on 
dont  se  trouvent  chargées  les  marchandises  qu'ils  apportent.  On  tombe  seulement 
d'accord,  en  ce  cas,  pour  exclure  Tintervention  d'une  autre  marine  que  celle  des  deux 
parties  contractantes ,  et  l'on  impose  des  droits  presque  prohibitifs  sur  les  marchan- 
dises qui  arriveraient  ainsi.  C'est  ce  ({u'on  appelle  écarter  le  tiers  pavillon. 

Le  principe  de  la  réciprocité  est  si  naturel,  et  doit  être  si  inévitablement  réclamé 
par  toutes  les  nations,  que  l'on  comprend  difficilement  comment  il  n'est  pas  prodamé 
en  tout  pays,  une  fois  pour  toutes,  à  Tégard  des  nations  étrangères  quelles  qu'elles 
soient,  et  quil  faille  leujoiu^  passer  par  de  longues  négociations  avant  d'y  arriver. 
On  dirait  qu'on  cherche  à  donner  de  l'occupation  aux  diplomates  qui,  lorsque  tout» 
les  natioBs  entemkont  leurs  véritables  intérêts,  auront  certainemMt  peu  de  elMee 
à  faire. 

Lft  France  t  un  traité  de  réciprocité  avec  les  États-Unis  et  avec  l'Angleterre,  dont 
las  Mvires  font  une  rude  eooeurraiiee  à  noire  marine  marduinde,  par  phiaieurs  rai- 
iona  qu'il  serait  trop  long  de  développer  ici  ;  mais  eMe  refuse  les  mêmes  etaditieti 
à  la  Russie,  dent  la  concurrence  loi  aérait  bien  moins  redoutable.  Ceet  doueooflNie 
argument  ooeroitif  que  le  gouvemeiBeBt  nasse  a  lancé,  le  19  juin  dernier,  us  «fcaae, 
qui  frappe  d'un  droit  additionnel  de  50  pour  100  les  marchandiaetimportéca  parlas 
oavirea  des  nations  qui  n'ont  point  oonseny  avec  lui  un  traité  mm  les  baaaa  de  Ja 


^ 


AULLBTm.  SI  9 

fkm  oompMtrédfifMilé;  «l  Im  mêmM  Miirés  fmyeot,  en  outre,  dts  dmiti  dt  ton- 
nwgt  hetu^oup  pins  forls. 

lusifu^alors  les  Français  avaient  été  traités,  en  Russie,  comme  les  peuples  les  plus 
ferorisés,  et  le  eommerce  avec  oe  pays  se  développait  avec  d'autant  plus  de  facilité, 
que  de  part  et  d'autre  on  avait  de  nombreux  articles  d'écbauge.  La  Russie  aoeeptait 
nos  vins,  dos  fruits  du  Midi,  nos  objets  manufacturés,  nos  soieries,  les  artides  va- 
riés de  la  fabrique  parisienne,  et  nous  donnait  en  échange  son  cuivre  brut,  son  suif, 
80D  chanvre,  sa  colle  de  poisson,  ses  pelleteries.  Nos  relations  se  ralentissent  désor- 
mais ;  elles  sont  frappées  de  mort  ;  elles  vont  cesser,  faute  par  les  deux  gouverne- 
ments de  se  mettre  d^accord ,  et  les  commerçants,  les  consommateurs,  qui  n'en  peu- 
vent mais,  en  porteront  la  peine. 

En  attendant,  l'Angleterre,  qui  a  accepté  la  condition  de  réciprocité,  profitera  du 
conflit...,  c*est  son  tiers  pavillon  qui  couvrira  les  transports.  Le  chef  de  l*une  des 
meilleures  maisons  dans  cette  branche  de  commerce  à  Paris  nous  adresse  à  ce  sujet 
des  reflétions  qui  nous  paraissent  pleines  de  justesse. 

Le  traité  de  réciprocité  avec  la  Russie  serait  loin  d'amener  pour  notre  marine 
marchande  une  concurrence  à  beaucoup  près  aussi  redoutable  que  celle  de  FAngi»- 
tenre.  La  marine  russe,  du  moins  dans  la  Baltique,  a  relativement  peu  d'inpor- 
tance. 

Ainsi,  en  4S45,  on  a  expédié  de  Saint-Pétersbourg  1428  navires,  et  les  diff'érents 
pavillons  ont  pris  part  à  cette  navigation  dans  les  proportions  suivantes  : 
97  russes, 

Tli  anglais, 

m  holtandals, 
68  français, 
?I0  américains, 

S3S  danois,  prussiens,  lubeekois,  hanovHens  et  autres. 

Mais  si  Ton  retranche  des  97  navires  les  t4  bateaux  à  vapeur  qui  desservent  les 
diflérents  ports  russes,  et  ne  sortent  pas  de  la  Baltique ,  oa  n*aura  plus  que  75  nar 
vires  russes,  dont  les  trois  quarts  encore  ne  font  pas  d'autre  navigation  que  celle 
des  bateaux  à  vapeur  euxHfnémes. 

En  1 845,  95  navires  ont  été  expédiés  de  Saint»Pétersbourg  en  France;  aavoire 
ê8  navires  flrançais ,  27  étrangers,  et  il  est  à  remarquer  que  sur  ceux-ci  il  n'y  avait 
pis  UB  seul  navire  russe. 

Les  navires  sous  tiers  pavillon  appartenaient  à  des  nations  qui  naviguent  à  trèe^ias 
prix,  et  du  reste  ils  ne  transportaient  que  des  marchandises  qui  ont  peu  de  valeur, 
des  résidus  de  fabrique,  sur  lesquels  on  ne  trouvait  pas  par  trop  onéreux  d'aequitter 
le  droit  diflUrentiel  du  tarif  français. 

Ce  qui  est  plue  fâcheux ,  du  reste,  pour  notre  marine,  c'est  que  les  produiu  russes 
^aent  de  plus  en  plus  par  l'Angleterre ,  et  que  nous  perdons  ainsi  les  avantages 
des  refartions  directes.  Les  bateaux  à  vapeur  du  Havre  à  Saint-Pétersbourg  ont  eu 
lasqu'iel  la  préférence  du  public,  même  sur  ceux  d'Angleterre,  à  cause  de  la  régula- 
rité de  leur  service,  de  leur  marche  supérieure  et  de  leurs  dispoeitioas  convenables 
pm  recevoir  les  passagers  ;  mais  ils  ne  pourront  plus  naviguer  avec  autant  d'avan- 
tages, sus  perdent  le  proflt  du  transport  de  nos  articles  précieux;  déjà  nos  soieries 
praraeat  la  direction  de  Lubeek. 

D\in  autre  cdté,  tandis  que  l'Angleterre  entrait  résolument  dans  la  voie  de  la  liberté 
da  commerce,  la  France  prenait  une  direction  rétrograde,  qtd  n'a  pu  été  de  nature 
llni  concMier  la  btenvetHanee  du  eommeree  ni  celle  du  gouvemenMnt  en  Russie. 
Ut  droits  ont  été  augmentés  sur  Ut  graine  de  lin,  et  lee  droits  sur  le  suif,  après 
vroir  été  d*abord  et  successivement  abaissés,  ont  été  tout  à  coup  reportés  à  wi  taux 
que  Vm  peut  appeler  exorbitant. 


330  JOURNAL  DtB  ÉGONOttlSTES. 

Les  droits  sur  le  suif,  de  i8  k.  les  100  kilo^iunines  par  navires  fraiçiis,  et  ^  fr. 
par  navires  étrangers,  avaient  été  réduits  à  15  fr.,  à  12  fr.,  enfin  «  à  10  fr.  pir  nari- 
res  français,  et  15  fr.  par  navires  étrangers.  Par  la  dernière  loi  de  douane,  on  lésa 
subitement  reportés  à  15  et  18  francs.  Ces  droits  équivalent  25  et  30  potur  100  de  la 
marchandise.  Le  tout,  sans  doute,  pour  protéger  le  mouton  national ,  qui  n'en  sera 
probablement  pas  plus  gras.  Y. 


BIBLIOGRAPHIE. 


Bibliothèque  du  commerce  (Biblioteca  di  commkrcio),  par  M.  G.  Buasom.  •- 
Naples,  14  livraisons,  octobre  1841  à  août  1845,  chez  CaroBatelli  et  Comp. 

Cette  publication,  entreprise  par  M.  Bursotti,  est  analogue  à  celle  dont  est  chargé 
un  des  bureaux  du  ministère  du  commerce  à  Paris.  EHe  est  destinée  à  enregistrer  les 
tarifs  de  douane  et  de  navigation  des  diverses  nations,  les  traités  de  commerce,  et 
des  notes  diverses  de  statistique  relatives  au  commerce,  à  Tindustrie,  à  la  navigaiioo. 
Mais  fauteur  de  cette  Bibliotihèque  ne  se  borne  pas  à  recueillir  des  documents  utiles; 
il  prend  souvent  le  soin  de  comparer  les  faits  des  divers  pays,  et  déjà  Ton  peut  trou- 
ver dans  les  livraisons  qu^il  a  publiées  des  notices  pleines  dMntérêt. 

Nous  ne  pouvons  citer  ici  tous  les  documents  utiles  qui  se  trouvent  dans  les  qua- 
torze premières  livraisons  de  la  Bibliothèque  du  commerce  de  M.  Bursotti ,  mais  il  nous 
suffira  d'en  rappeler  quelques-uns  pour  montrer  futilité  et  Hntérêt  qu^oflre  cette  pu- 
blication. 

M.  Bursotti  a  publié  :  le  tarif  complet  du  royaume  de  Naples;  une  comparaison  de 
ce  tarif  avec  celui  defAutricbe;  le  tarif  de  TUnion  douanière  de  1842;  le  tarif  anglais 
de  1842,  avec  les  réformes  introduites  par  Robert  Peel;  le  traité  de  commerce  entre 
Naples  et  la  Grande-BreUigne  ;  les  tableaux  du  commerce  extérieur  de  la  France,  de 
l'Angleterre,  des  États-Unis,  de  Naples  et  de  la  Sicile. 

Au  nombre  des  notices  dont  il  a  accompagné  ces  documents,  nous  avons  surtout 
remarqué  une  statistique  de  Tagriculture  et  des  manufactures  de  tous  les  Ëtats  de 
rUnion  américaine  en  1840  ;  une  instruction  complète  sur  les  poids  et  mesures  de  la 
Sicile  ;  de  longues  recherches  sur  la  production  de  Thuile  d*olives  ;  une  notice  sur 
rétablissement  du  Lloyd  autrichien.  £n  outre,  M.  Bursotti  a  donné  place  h  quelques 
discours  sur  des  matières  économiques  importantes,  et  que  Ton  aime  à  retrouver 
dans  un  pareil  recueil,  tels  sont  :  un  discours  de  M.  le  comte  d'Argout,  à  la  Chambre 
des  pairs,  sur  Tunion  commerciale  de  la  France  et  de  la  Belgique;  une  leçon  de 
M.  Wolowski,  au  Conservatoire  des  arts  et  métiers  ;  les  discours  de  Robert  Peel,  quand 
il  a  présenté  ses  réformes  douanières;  un  discours  de  M.  Ludovico  Bianchini  sur 
Tassociation  des  douanes  allemandes;  une  lecture  de  M.  Blanqui,  à  T Académie  des 
sciences  morales,  sur  les  dangers  du  système  prohibitif;  le  Mémoire  de  M.  Rossi.sur 
le  droit  civil  considéré  dans  ses  rapports  avec  Tétat  économique  de  la  société. 

Enfin,  la  Bibliothèque  de  M.  Bursotti  contient  Panalyse  et  Tappréciation  de  quelques 
ouvrages  étrangers  ;  ainsi,  nous  y  avons  lu  avec  intérêt  une  étude  de  M.  Luigi  Blanch 
sur  V Histoire  de  l' économie poliûque  publiée  par  M.  Alban  de  Villeneuve-Bargemaat. 

On  voit  par  ces  détails  l'emploi  du  cadre  adopté  par  M.  Bursotti,  et  l'utilité  ioean- 
testable  de  la  Bibliothèque^  qui  renforme,  avec  les  documenta  généraux  qui  se  rap- 
portent aux  nations  chez  lesquelles  ces  documents  se  publient,  des  reDseigiieiiMnU 
originaux  sur  le  commerce,  la  navigation  et  Tindustrie  du  royaume  de  Naples  ei  de 
la  Sicile. 

Nous  aurons  donc  plus  d'une  fois  Toccasion  de  consulter  ce  recueil.       Jph.  G« 


\ 


BtBMOGRAPHlB.  3Si 

Des  INSTlttlTiam  DE  CREDIT   POLICIER  E?(  ALLEMAGNE  ET  EN  BeLCIQUE,  par  M.  RoTER, 

inspecteur  (le  Tagriculture.  Paris,  Dusacq,  4845,  i  vol.  in-8^. 

Au  nombre  des  questions  soumises  à  la  délibération  des  Conseils  généraux  de  Pa- 
gnculture,  du  commerce  et  des  manufactures,  il  n'en  est  pas  de  plus  importante  ni 
de  plus  controversée  que  celle  de  rétablissement  du  crédit  agricole.  Peu  d*bommes 
se  trouvent  familiarisés  avec  les  idées,  simples  cependant,  qui  devraient  présider  à 
une  large  organisation  du  crédit  du  sol,  et  affranchir  la  propriété  territoriale  du  far- 
deau d'intérêts  énormes,  ainsi  que  de  la  menace  du  remboursement  intégral  des  ca- 
pitaux empruntés. 

D*autrcs  pays  nous  ont  devancés  dans  celte  voie,  et  Ton  doit  une  vive  reconnais- 
sance à  II.  le  ministre  du  commerce  pour  Pexcelienle  pensée  qui  Ta  porté  à  faire 
recueillir  les  documents  relatifs  aux  institutions  de  crédit  foncier  qui  existent  en  Al- 
lemagne et  en  Belgique. 

Ce  Iravail  a  été  confié  à  M.  Rover,  inspecteur  de  l'agriculture  ;  il  s'en  est  acquitté 
avec  soin  et  succès.  Son  rapport  fournit  la  réunion  des  faits  les  plus  intéressants  et 
des  indicitions  utiles  à  mettre  en  œuvre. 

Les  associations  territoriales,  qui  ont  eu  de  si  grands  résultats  ailleurs,  |>cuvent-elles 
èlro  naturalisées  immédiatement  en  France?  Nous  ne  le  pensons  pas;  néanmoins 
l'idée  mère  du  système,  qui  consiste  à  créer  un  intermédiaire  entre  le  propriétaire  et 
le  capitaliste,  u  retirer  la  propriété  territoriale  de  Pisolement  individuel,  pour  accroître 
Ifê  garanties  qu'elle  présente  et  faciliter  sa  libération,  cette  idée  peut  et  doit  être  ap- 
pliquée chez  nous  sous  une  forme  nouvelle. 

Nous  avons  pensé  (|ue  l'Etat  devrait  se  charger  de  cette  grande  entreprise,  qu'il 
lui  serait  facile  d'avoir,  à  côté  du  grand-livre  de  la  dette  publique,  le  grand-livre  de 
la  dette  foncière  K 

Mais  si  l'on  recule  devant  cette  organisation,  soiis  prétexte  d'épargner  au  gouverne- 
ment un  contact  périlleux  avec  les  propriétaires  obérés,  on  ne  saurait  méconnaître 
l'utilité  d'une  banque  qui  se  chargerait  du  même  office.  La  seule  différence  entre 
l'État  et  une  banque  sera  que  celle-ci,  formée  comme  entreprise  de  spéculation  pri- 
vée, et  non  comme  établissement  de  pure  utilité  publique,  percevra  un  supplément 
d'intérêt  pour  s'assurer  des  bénéfices. 

I^s  associations  territoriales,  dont  M.  Royer  a  soigneusement  relevé  les  statuts, 
fourniraient  à  la  grande  banque  foncière  d'utiles  précédents.  I>e  principe  sur  lequel 
Tauteur  a  raison  d'insister,  c'est  la  nécessité  absolue  de  l'amortissement,  qui  (hit 
échapper  la  propriété  au  danger  de  l'expropriation,  en  lui  donnant  le  moyen  de  se 
libérer  peu  à  peu,  à  mesure  que  le  capital  agricole  se  reconstitue  par  fractions  suc- 
cessives. 

H  y  a  dans  celte  création  plus  qu'un  intérêt  privé;  on  y  rencontre  un  intérêt  na- 
tional que  M.  Royer  explique  à  merveille  dans  le  passage  suivant,  que  nous  lui  em- 
pruntons: 

«  L'imagjnation  se  réjouit  sans  doute  à  l'idée  des  merveilles  que  pourrait  accomplir 
UQ  système  de  crédit  foncier  qui  permettrait  d'éteindre  et  de  renouveler  trois  fois  dans 
tmsiède,  moyennant  4  ou  4i|i  pour  100  d'intérêt  temporaire,  un  capital  de  150  mil- 
lions de  francs  sur  une  surface  égaleà  celle  de  la  Siléaie,  et  de  consacrer  ainsi,  chaque 
aiècle,prè8  d'an  demi-milliard  en  améliorations  agricoles  sur  cette  étendue  de  terrain; 
inais  il  serait  (ècheux,  pour  le  maintien  de  l'équilibre  nécessaire  aux  relations  inter- 


*  Voy.  notre  travail  sur  la  Réforme  hypothéxUre  et  le  crédit  foncier^  publié  dans  ce  Re- 
cueil, tau,  tome  IX,  page  193. 

T.  un,   —  Féeritr  itM.  ^ 


k 


891  JOlîUNAI.  DES  ÉCONOMISTES. 

iiitioDalesi,  que  \en  autres  peuples  m  laissassent  devancer  li^ucnufi  ékM*  <^le  voie  de 
progrès  et  de  liien-ètre.  \a  Prusse  n'a  oniuire,  à  cet  égard,  que  cinq  ou  six  ans 
d'avance,  puisque  son  système  de  crédit  avec  amortissement  ne  date  que  de  1^9  ; 
mais  il  pourrait  être  dangereux  pour  la  France  de  ne  pas  la  suivre  dans  cette  voie.  Oo 
verra  toutefois  que  la  volonté  particulière  des  propriétaires  a  souvent  pris  plus  de 
part  que  les  gouvernements  d*Allemagne  à  la  création  de  cette  institution,  et  peut-être 
cette  volonté  sera-t-elle  beaucoup  plus  difficile  à  diriger  en  France.  La  grandeur  du 
but  doit  aider  cependant  à  surmonter  les  obstacles  à  Texécution.  Il  n'y  aurait  pas,  en 
effet,  de  concurrence  possible  dans  la  production  des  matières  premières,  entre  uo 
État  dont  le  sol  serait  grevé  de  dettes  hypothécaires  considérables  absoii)ant  le  crédit 
des  propriétaires  et  toute  la  partie  de  leur  revenu  qu'ils  pourraient  consacrera  des 
améliorations  foncières,  et  un  autre  État,  perpétuellement  libre  de  ce^  dettes,  jouis- 
sant d'un  crédit  foncier  florissant,  et  s'en  ser>'ant  pour  pxéculer  chaque  année  de 
nouvelles  améliorations  capitales.  Le  revenu  perpétuel  et  considérable  de  ces  amélio- 
rations, en  augmentant  l'aisance  de  toutes  les  classes  de  la  population,  donnerait  aux 
arts  le  plus  puissant  encouragement,  et  faciliterait  le  recouvrement  et  TaugmenUlion 
des  impôts,  de  manière  à  favoriser  les  entreprises  les  plus  gigantesques  de  la  part  de 
l'État  qui  profiterait  exclusivement  de  si  grands  avantages.  Mais  ce  système,  qui  pour- 
rait devenir  inquiétant  s'il  était  le  privilège  d'un  peuple,  ne  peut  que  concourir  «u 
bien  de  l'humanité,  cette  œuvre  de  notre  siècle,  en  devenant  le  partage  de  tous.  > 

La  difticulté  d'organiser  le  crédit  foncier,  et  les  embarras  que  présente  notre  régime 
hypothécaire,  ont  fait  naître  dans  ces  derniers  temps  un  singulier  expédient.  Ceux 
qui  se  souciaient  peu  d'approfondir  une  matière  neuve  et  délicate,  ont  voulu  sortir  de 
la  difBculté  en  niant  l'utilité  du  crédit  appliqué  à  la  propriété.  Un  seul  mot  suffit  pour 
leur  répondre.  Une  dette  de  iS  milliards  pèse  sur  le  sol  ;  elle  prélève  uu  intérêt  d'en- 
viron 700  millions  par  an  et  cause  sans  cesse  des  procès,  des  expropriations,  la  ruine 
des  propriétaires.  On  pourrait  convertir  celte  dette  énorme,  eu  amenant  une  grande 
réduction  dans  le  taux  de  Tintérèt;  il  s'agit  lu  d'une  économie  annuelle  de  200  millions, 
l'équivalent  de  l'impôt  foncier.  On  pourrait  aussi  substituer  à  la  menace  permanente 
d'un  remboursement  à  échéance  rapprochée,  qui  est  impossible  ailleurs  que  dans  le 
commerce,  la  libération  par  voie  d'amortissement.  Faut-il  le  tenter,  ou  bien  nous 
condamnera  un  far  niente  commode  mais  funeste  ? 

Le  livre  de  M.  Uoyer  servira,  nous  n'en  doutons  pas,  à  faire  avancer  bi  question  ; 
mais  il  ne  faut  pas  se  borner  à  le  parcourir,  il  faut  le  méditer,  et  ne  pas  tomber  dans 
l'erreur  que  commettent  nombre  d'hommes  qui  sacrifient  le  fond  à  la  forme  et  qui 
pensent  que,  du  moment  où  une  institution  ne  peut  pas  être  transportée  chex  nous 
toute  d'une  pièce,  on  ne  doit  pas  s'occuper  de  l'accommoder  aux  exigences  de  nos  lois 
et  de  notre  constitution  sociale.  L.  W. 


De  l'influence  des  divers  modes  de  location  sur  le  produit  des  tehres  kh 
France,  par  M.  Charles  Ladoucetti  ,  auditeur  au  Conseil  d'Etat.  In^,  Paris 
Félix  Malteste  et  C«. 

Nous  avons  examiné,  dans  ce  journal,  un  Mémoire  de  M.  Ladovœlte,  aiir  let 
tnoyenM  les  plus  propres  à  meUrê  à  ladispositéandê  l^agrieuUure  ks  têrre$  m  fnckt 
(fu  roytnme,  et  il  nous  fut  impossible  de  partager  le  sysièa»  du  Jeun*  ot  WMrmtx 
auteur  ;  cette  fois,  notre  tâche  est  plus  douce,  et  nous  n'aurons  i|ue  des  élogie  pour 
son  nouvel  ouvrage,  dont  M.  le  duc  de  Nemours  a  accepté  la  dédicace.  C'est  une  ex- 
cellente étude  historique,  économique  et  agronomique  sur  les  divers  modes  de 
location  des  terres. 


BlBLIOGRAPUm.  39S 

Les  histomns,  toujours  fort  occupés  de  balailles,  crusurpaliuiis  et  de  crimes,  n'ont 
pas  trouvé  le  temps  de  dire  grand*  chose  sur  les  faits  industriels  et  In  condition 
économique  des  peuples  ;  il  a  fallu  toute  lu  patience  des  érudits  pour  retrouver  par 
lambeaux,  au  travers  des  siècles,  ou  déchiffrer  dans  récriture  à  demi  effacée  d'insi- 
gnifiants parchemins,  des  notions  incohérentes,  tronquées,  obscures,  souvent  con- 
tradictoires, dont  la  science  s'arrange  ensuite  comme  elle  peut.  Dans  toute  question, 
il  dut  débuter  par  là,  chercher,  compulser,  traduire,  interpréter  à  outrance,  et  tirer 
dacea  aflreusea  étymologies  qui  faisaient  rire  Voltaire  aux  éclats,  M.  Ladoucette  s'est 
boDoétenieut  tiré  de  cette  gymnastique  obligée;  les  Grecs,  les  Romains,  le  Baa- 
Empire  et  lea  barbares  ne  lui  feront  aucun  reproche,  et,  avouant  noire  ignorance 
tans  trop  de  honte,  noua  lui  savons  gré  de  nous  apprendre  que  vilain  vient  de  villa^ 
roturier  de  ruptura,  compagnie  de  compani,  c'est-à-dire  mangeant  leur  pain 
muemble;  bail  de  bajulus,  d'où  sans  doute  nos  vieux  baillis  d*opéra-comique  ; 
cheptel  de  oaUtllum^  troupeau  ;  ferme  de  firmare^  affermir,  ou  ûiefirmus,  liau  fermé, 
oomme  on  voudra.  Mais  le  véritable  et  très-utile  travail  de  l'auteur,  c'est  l'étude  du 
fermage  dans  toolea  lea  variétés  de  l'espèce. 

Le  trista  métayage,  qui  règne  encore  dans  une  grande  partie  de  la  France,  et  qui 
exploite  plus  de  moitié  des  terres  en  culture,  mérite  bien  tout  le  mal  qu'en  dit 
M.  Ladoucette,  appuyé  sur  lea  autorités  les  plus  respectables.  En  vain  M.  de  Sis- 
Boodi,  dont  l'extrême  et  éloquente  sensibilité  a  plus  d'une  fois  obscurci  le  juge- 
ment, cnit-il  devoir  louer  ce  mode  de  location  des  terres  qui  s'oppose  ù  tout  progrès 
ât  l'agriculture  ;  le  métayage,  transition  peut-être  nécessaire  pour  atteindre  un 
■eiHeur  état  de  choses,  n'en  est  pas  moin»  aujourd'hui  un  déplorable  et  ruineux 
contrat  iadualriel,  puisque  le  colon  ayant  à  fournir  en  payement  la  moitié  des  fruits,  se 
niioaen  effet  a'il  tente  de  cultiver  plus  et  mieux. 

Le  fermage  n'est  point  toujours  ce  qu'il  devrait  être  ;  la  brièveté  des  baux,  lea 
clauses  souvent  absurdes  qu'y  introduisent  beaucoup  de  notaires  ignorants,  Tinsuffi- 
aaace  du  capital  rouhint  chez  les  cultivateurs,  les  aveugles  routines  d'exploitation, 
s'opposent  sur  trop  de  points  encore  au  développenient  de  la  richesse  agricole  en 
France  ;  mais  enlin  le  fermage  est  rationnel,  et  les  perfectionnements  que  d'autres 
peuples  lui  ont  apportés  tendent  à  s'introduire  chez  nous.  Les  ingénieuses  et  sages 
eorobinaisona  de  C(^e  et  de  lord  Kamee  ont  déjà  passé  le  détroit,  d'autres  se  feront 
jaur,  et  nos  agronomes  français  se  décideront  |>eut-étre  enfin  à  chercher  les  véritables 
saurces  de  prospérité  agricole  où  elles  se  cachent  encore,  au  lieu  de  rançonner  le 
public,  cultivateurs  compris,  à  l'aide  de  misérables  protections  dont  le  résultat  le 
plus  clair  est  d'élever  le  taux  du  fermage.  Jusqu'ici  le  vrai  cultivateur  est 
demeiué  dupe  de  celte  supercherie  ingénieuse,  mais  il  verra  clair  tôt  ou  lard ,  et 
n'offrira  plus  son  dos  pour  les  chevauchées  de  messieurs  les  protecteurs. 

Esprit  sérieux,  méthodique,  clair,  et  sans  préjugés  ni  parti  pris,  M.  Ladoucette 
ayant  à  traiter  d'économie  rurale,  a  fait  tout  d'abord  de  bonnes  études  en  économie 
politique,  aussi  parle-t-il  de  ces  matières  avec  autorité  et  droite  raison.  Destiné  sans 
ittctm  doute  aux  postes  les  plus  élevés  de  l'administration,  il  y  rendra  quelque  jour 
dts  services  que  nous  sommes  heureux  de  prévoir.  Quant  aux  écrits  qu'il  ne  peut 
moquer  de  produire  encore,  nous  leur  souhaitons,  et  ceci  est  moins  une  critique 
qu'une  prière  intéressée,  nous  leur  désirons  un  style  plus  ferme,  plus  étudié,  plus 
vif,  cette  diction  animée  qui  soutient  le  lecteur,  l'entraîne  et  le  charme  en  l'instrui- 
Mat.  Après  tout,  les  livres  ne  se  répandent  et  ne  vivent  qu'à  cette  condition,  même 
^  ouvragea  agronomiques.  L.  L. 


tu  JOUBNAl  bËS  ÉCONOMISTES. 

QIÎKSTION  DB    LA    JUSTR    RÉPARTITION   DR    l'IMK^T  ,    RÉSOLOC   ARITHMÉTIQOEIiE!<T  ,    CT 

DÉFENSE  DE  L^iMPÔT  PROGRESSIF,  cootrc  M.  DE  CoRCELLES,  membre  de  la  Chambre 
des  députés  ;  M.  Jollivet,  aocien  membre  de  FAssemblée  législative  ;  M.  le  comte 
DE  Rambl'teau,  préfet  de  la  Seine  ;  le  journal  des  Dérats  et  autres,  par  Ch.  Danré, 
ancien  notaire.  Paris,  1845,  in-8°,  S""  édjt,,  chez  A.  Appert,  passage  du  Caire,  54. 

Ce  serait  assurément,  quelle  que  fût  la  thèse  qu^on  adoptât,  une  belle  questioo 
h  débattre  que  celle  de  savoir  lequel  est  le  plus  conforme  à  Tintérét  général  de 
Fimpôt  proportionnel  ou  de  Timpôt  progressif.  D'autant  plus  intéressante  que,  tbéo« 
riquement,  il  n'est  pas  de  matière  qui  ait  suscité  des  vues  plus  divergentes  que 
celle  de  Tiropôt,  parmi  les  économistes ,  et  que,  pratiquement,  il  n'en  est  pas  qui 
touche,  d'une  manière  plus  directe,  au  bien-être  du  grand  nombre.  La  quotité  et 
Tinégalité  des  salaires,  selon  les  divers  emplois  du  travail,  réhultent  fatalement,  en 
effet,  de  la  nature  des  choses  ;  mais  il  n'en  est  pas  de  même  de  la  portion  de  revenu 
que  le  lise  enlève  aux  travailleurs,  et  dont  l'importance  dé|iend  uniquement  du 
degré  d'équité  suivaut  lequel  s'opère  la  répartition  des  charges  puMiques.  €  ||  n'y  a 
rien,  comme  Ta  dit  Montesquieu,  que  la  sagesse  et  la  prudence  doivent  plus  régler 
que  celte  portion  qu'on  ôte  et  cette  portion  qu'on  laisse  aux  sujets  >  ;  car  eHe  est 
prise,  iN)ur  la  plupart,  sur  un  fonds  qui  n'a  d'autre  objet  que  les  besoins  de  pre- 
mière  nécessité.  Et  cependant,  il  faut  convenir  que  notre  système  financier  ne  repose 
sur  aucune  base  scientifique,  et  qu'il  reflète  uniquement  les  traditions  du  moyen 
ftge,  qui  ne  sont  elles- mèiues  que  l'héritage  pur  et  simple  de  l'ignare  et  rapaoe  fis- 
calité romaine.  Ne  serait-ce  pas  merveille  même  qu'il  en  fût  autrement  ;  que  la 
sagesse  et  la  prudence  dont  parle  Montesquieu  déterminassent  chez  nous  la  répar- 
tition de  l'impôt,  quand  on  voit  ce  grave  sujet  réglé,  dans  la  loi  fondamentale  de 
TEtat,  par  deux  articles  essentiellement  contradictoires^  dont  l'un  porte  que  les 
taxes  doivent  être  proportionnelles  à  la  fortune  des  citoyens,  et  dont  l'autre,  en 
sanctionnant  Vimpôt  indirect^  déclare  implicitement  qu'elles  seront  levées  en  raison 
inverse  de  la  fortune  des  contribuables  !  G  législateurs  !  si  vous  avez  véritableaient 
souci  de  la  morale  publique,  peut>êtrie  serait-il  temps  de  ne  plus  jouer  avec  elle 
un  pareil  jeu.  L'injustice  dans  la  loi,  le  peuple  peut  encore  ne  l'attribuer  qu'à 
votre  ignorance  ;  mais  quand  vous  y  placez  la  dérision,  où  voulez-vous  qu'il  en 
cherche  l'excuse?  Si  les  considérations  précédentes  laissent  entrevoir  combien 
serait  utile  un  Mémoire  qui  fixerait ,  en  théorie,  les  vrais  principes  d^nne  juste 
répartition  de  Timpôt,  le  travail  que  nous  avons  sous  les  yeux,  on  ne  saurait  le  dis- 
simuler, élucide  peu  la  question. 

Pour  Fauteur  de  cette  brochure,  l'impôt  progressif  remplace  ce  qu'est,  pour 
d'autres,  le  thème  de  Fassociation.  C'est  le  dada  qu*il  'monte,  Forviétan  qu'il  prône, 
la  panacée  dont  il  se  sert  pour  guérir  toutes  les  maladies  du  corps  social,  et  en 
l'honneur  de  laquelle  il  bataille,  unguibus  et  rostro,  tant  contre  les  morts  que 
contre  les  vivants.  Il  fautconvenir  que  la  chose  en  vaut  la  |)eine,  s'il  y  a  véritablemêot 
dans  l'impôt  progressif  tout  ce  que  l'imagination  de  M.  Ch.  Danré  y  aperçoit,  c'est- 
à-dire  <  Vabolition  du  crime,  la  réuuion  de  tous  les  peuples  en  un  seul  corps  social, 
l'uniformité  dans  la  législation,  dans  le  gouvernement,  dans  la  monnaie,  dans  les 
poids  et  mesures,  dans  hi  langue,  dans  la  religion,  et  en  un  mot  dans  toutes  les 
institutions  morales  nécessaires  aux  besoins  de  l'espèce  humaine.  >  Mais,  par 
malheur,  tous  ces  magnifiques  résultats  ne  reposent  que  sur  les  trois  théorèmes 
suivants,  dont  Fénoncé,  ainsi  que  la  démonstration,  malgré  les  cbifllres  qui  Faooom- 
pagnent,  ne  nous  ont  pas  paru  fbrt  intelligibles  : 

iw  Théorème.  —  €  L'impôt  progressif  est  la  loi  de  l'attraction  centrale  et  de 
l'équilibre  universel  delà  fortune  et  de  la  contribution,  et,  en  général,  la  loi  du  bien 
individuel  et  social,  t 


RIBLIOGRAPUIE.  326 

î*  Théorème,  —  c  L'impôt  rétrograde  (que  l'auteur  définit  :  celui  qui  est  très» 
lourd  sur  les  petites  fortunes,  moins  hurd  sur  les  fortunes  moyennes,  et  très-léger 
sur  les  grandes  fortunes)  est  la  loi  de  la  répulsion  centrale  et  de  Tinéquilibre  uni- 
versel de  la  fortune  et  de  la  contribution,  et,  en  général,  la  loi  du  mal  individuel  et 
social.  > 

3«  Théorème. —  «  L'impôt  invariable  (celui  qui  pèse  dans  une  proportion  égale 
sur  toutes  les  fortunes)  est  la  loi  de  la  co-existence  et  de  l'égalité  du  bien  et  du  mal 
individuel  et  social.  » 

Combien  n'est-il  pas  à  regretter,  puisque  Timpôt  a  tant  de  mérite  ou  de  démérite, 
selon  qu'il  est  progressif,  rétrograde  ou  invariable,  que  M.  Cb.  Danré  ne  nous  en 
ait  pas  entretenus  dans  la  langue  de  Montesquieu  et  de  J.-B.  Say,  dont  il  a  cité 
quelques  pages  et  dont  il  croit,  un  peu  légèrement  à  notre  avis,  les  opinions  favo- 
rables à  son  système  !  Cela  ne  pouvait  nUire,  il  nous  semble,  à  TadopUon  du  petit 
projet  de  loi  en  quarante-quatre  articles  qu'il  tient  tout  prêt  pour  le  moment  où  la 
Cbambre  des  députés  comprendra  la  réforme  générale  de  l'impôt  dans  son  ordre  du 
jour. 

H  serait  superflu  d'ajouter  que  ce  projet  ne  s'appuie  que  sur  des  bases  essentiellement 
indiscutables.  Il  serait  à  propos,  du  moins,  d'en  faire  disparaître  l'art.  5,  qui  porte 
littéralement  que,  c  dans  tous  les  cas,  et  quelque  considérables  que  soient  les  revenus 
individuels,  le  maximum  des  progressions  ne  pourra  dépasser  cent  pour  cent,  » 
L'auteur  a-t-il  donc  craint  que  le  fisc  n'o|)éràt  des  miracles? 

S'il  voulait  bien  nous  permettre  un  conseil,  nous  l'engagerions  à  retrancher  do 
la  3*  édition  de  sa  brochure  :  i°  l'art.  5  ci-dessus  ;  2**  VOraison  dominicale  qu'on  y 
trouve  tout  entière,  mais  dont  le  texte,  tout  respectable  qu'il  soit,  ne  iKiralt  pas 
avoir  beaucoup  de  rapports  avec  la  question  de  l'impôt  proportionnel  ou  progressif. 

E.  D. 


StELLU?CG   UND  AUSSICUTEN  DES  WeLTHANDELS  IN   DEN   RR8TEN    MoNATfiN   DES  JAURES 

1845.  —  Situation  et  avenir  du  commerce  général  dans  les  premiers  mois  de 

l'année  1845,  pour  servir  à  l'histoire  commerciale  des  temps   modernes;  par 

VwcEWT  NoLTE.  —  Un  volume  in-8®,  Trieste,  1845. 

Ce  livre,  comme  l'indique  son  titre,  est  un  écrit  de  circonstance;  mais  il  n'en  ren- 
ferme pas  moins  d'excellentes  obsenations  sur  des  questions  qui  ont  un  intérêt  per- 
manent. La  circulation  anglaise  {currency)  y  est  très-bien  appréciée,  et  le  coup  d'œil 
rétrospectif  que  l'auteur  jette  sur  les  opérations  de  la  Banque  d'Angleterre  nous  révèle 
plusieurs  circonstances  pleines  d'intérêt.  La  Banque  d'Angleterre  exerce  en  effet  une 
très-grande  influence  sur  les  transactions  commerciales  du  monde  entier,  et  il  est 
dès  lors  important  d'avoir  une  idée  précise  du  caractère  de  ses  opérations,  et  des  vices 
et  des  avantages  de  sa  forme  organique.  Nous  ne  suivrons  pas  Fauteur  dans  ses  ap- 
préciations; nous  dirons  seulement  qu'il  connaît  parfaitement  le  mécanisme  et  les 
opérations  de  ce  grand  établissement  de  crédit  dans  ses  rapports  avec  le  commerce 
général.  Les  chiffres  qu'il  présente  à  ce  sujet  sont  fort  instructifs,  et  ils  nous  donnent 
hi  clef  de  plusieurs  événements  qui  ont  porté  la  i)erturbation  dans  les  transactions 
commerciales  de  l'ancien  et  du  nouveau  monde. 

Le  mouvement  de  certaines  marchandises  se  confond  naturellement  avec  les  opé- 
rations de  la  Banque  d'Angleterre.  L'auteur  aborde  tout  d'abord  le  commerce  des 
céréales,  non  plus  dans  ce  qu'il  a  de  particulier  avec  l'Angleterre,  mais  bien  dans  sa 
généralité.  Viennent  ensuite  les  cotons  et  la  consommation  de  ce  produit  dans  tous 
les  Ëtats  manufacturiers.  M.  Noite  appuie  constamment  ses  jugements  sur  des  don- 
nées numériques,  et  ses  informations  paraissent  offrir  une  suffisante  evaclitude* 
Il  y  a  dans  ce  chapitre  de  son  livre  une  partie  très-curieusr  nii  il  dcviiiti^  k»  nryslères 
et  les  artifices  du  commerce  du  coton,  les  manœuvres  au  iiioyeti  desquelles  on  ojièro 


326  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

là  hausse  et  la  baisse,  en  un  mot  tous  les  secrets  de  la  spéculation.  Il  est  aittii  ood<> 
duit  à  présenter  la  situation  financière  des  Ëtats-iliiis  de  TAniérique  du  M«rd  et  le 
mouvement  de  la  circulation  de  ce  pays.  Le  chapitre  consacré  au  oommerœ  de  la 
laine  et  des  fils  et  tissus  de  laine  présente  également  des  chiffres  el  des  rapprache* 
ments  intéressants,  quoiqu^il  soit  beaucoup  moins  étendu  que  celui  qui  traite  des 
cotons.  Nous  Ferons  pareille  observation  pour  les  parties  relatives  au  lin,  au  dlanvre , 
à  la  soie,  à  Pindigo,  aux  métaux,  au  café  et  au  sucre.  Enfin^  comme  M.  Noite  est  di 
Trieste,il  conclut  qu'il  sérail  de  rinlérètdc  PAAilriclie  de  former  avec  les  États  de  la 
péninsule  italique  une  association  commerciale  dans  laquelle  PEmpire  occuptrait  un 
rang  analogue  à  celui  que  tient  la  Prusse  dans  TAssociation  allemande  des  Douanes. 
L'appendice  du  livre  contient  plusieurs  notes  curieuses,  qui  prouvent  de  nouveau 
que  M.  Noite  connaît  parOiitement  le  sujet  qu'il  a  traité,  et  qu'il  est  trèa^bioo  initié 
dans  le  mouvement  des  marchandises  dont  il  a  fait  Ténumération  raisonnée. 


Statistiscue  Uebersichten  uebeh  WAAHEN-VEaKKHR  ufiD  Zoll-Ertrig  IM  MUrfSCIftll 
Zoll-Vereine  fur  das  iAHR  iSÂl,  —  Aperçu  .statistique  du  mouvement  cem- 
mercial  et  du  revenu  douanier  de  l^ Association  allemande  dês  Douaneg  petiâmU 
l*annéeiHAA,  publié  par  le  bureau  central  de  l'Union  douanière.  •«- In^*,  Berlin. 

La  Prusse  publie  depuis  trois  ans  un  tableau  des  exportations  el  des  importations 
de  l'Association  des  Douanes,  où  se  trouvent  également  des  données  numériques  sur 
ietransitetleproduitdestaxes.ee  document  e^t  fort  incomplet;  il  ne  renferme  pas 
même  une  table  des  matières,  et  l'on  y  chercherait  en  vain  des  résumés  propres  à  (aire 
connaître  le  mouvement  commercial  par  pays  ou  par  catégories  de  marchandises.  Le 
premier  volume  de  cette  collection,  c'est-à-dire  celui  qui  renferme  les  résultats  com- 
merciaux de  l'année  1842,  est  beaucoup  plus  complet  que  le  document  qu*on  tient 
de  publier,  et  l'ou  ne  comprend  pas  comment  on  a  ainsi  mutilé  une  publication  qui 
aurait  au  contraire  dû  recevoir  de  nouveaux  développements.  Le  registre  que  nous 
avons  sous  les  yeux  est  tellement  incomplet  qu'il  ne  contient  pas  môme  des  totaiu, 
et  dès  lors  il  devient  à  peu  près  inutile.  Le  travail  publié  annuellement  par  M.  Diete- 
rici  est  infiniment  meilleur,  et  il  remplace  heureusement  le  registre  en  question. 
Il  est  cependant  à  regretter  que  la  publication  de  M.  Dieterici  soit  toujours  arriérée, 
et  que  les  résultats  ne  nous  arrivent  que  deux  ou  trois  ans  après  Taccomprissement 
des  faits.  Quant  au  document  officiel,  nous  déclarons  qu'il  est  tout  à  fait  indigne  d'un 
gouvernement  qui  a  la  prétention  d*infoniicr  le  public,  car  il  n'apprend  absolument 
rien,  et  ne  peut  servir  ni  aux  fonctionnaires  publics,  ni  aux  économistes  ;  encore 
moins  peut-il  éclairer  les  hommes  qui  n'appartiennent  ni  à  l'une  ni  à  Pautre  de  ces 
catégoi  les. 

Gegen  den  ungarischen  ScnuTZVEREi.N  UNO  SEINE  Tenhetizen.  —  Contre  l^Assodatio^ 
hongroise  instituée  pour  la  protection  de  l'industrie  nationale  et  contre  ses  len* 
dances. 

Nous  avons  donné  dans  notre  travail  intitulé  Tendances  industrielles  et  commer» 
dates  de  quelques  États  de  l'Europe^  une  idée  de  cette  association  qui  prend  le  nom 
de  Vedegylet,  Elle  s'est  organisée  dans  le  but  d'exclure  de  la  consommation  hongroise 
tous  les  produits  manufacturés  de  TAnU-iche.  (:ba(|ue  membre  de  l'Association  a  pris 
l'engagement  de  ne  consommer,  à  quelques  exceptions  près,  que  des  produits  fabri- 
qués dans  le  pays.  C'est  un  plan  assez  difficile  à  réaliser,  et  quoique  les  auteurs  du 
Vedegylet  aient  su  interessor  dans  leur  projet  un  lion  nombre  de  grands  propriélairet 
et  de  seigneurs  hongrois,  il  est  néanmoins  douteux  qu'ils  arrivent  au  but  qu'ils  se 
sont  pro|)osé.  Ce  but  est,  en  eiïet,  fort  difficile  à  atteindre  :  il  s'agit  de  changer 
tout  à  coup  les  habitudes  et  les  cunsouuuatioos  des  classes  moyennes  et  supérieures 


BIBLIOGMAPHIE.  m 

ftdc  leur  imiioaer  des  iH-ivations  auxquelles  elles  sont  fort  peu  babttuées.  Gepeodint 
le  Vidêgjflêl  «  produit  uue  très-grande  agitation  dans  le  pays,  et  le  gouvernement  au- 
triobien  s'en  est  inquiété.  Il  a  pris  des  mesures,  siuon  pour  détruire  l'Association»  du 
BeiBs  pour  la  oomprimer  et  pour  en  paralyser  les  effets. 

lie  VedegylH  a  donné  lieu  à  un  très-grand nombrede  publications  etàune polémique 
aetive  entre  les  journaux  autrichiens  et  hongrois.  Les  premiers  contestaient  la  légiti- 
Mité  des  moyens  et  du  but  de  FÂssocialion  ;  les  seconds,  au  contraire,  défendaient  le 
VedêffyiH  et  dans  sa  oonstitution  et  dans  ses  tendances.  La  brochure  que  nous  avons 
MUS  les  yeux  est  une  attaque  dirigée  contre  rAssocialion  et  un  exposé  des  rap* 
ports  industrieli  et  commerciaux  qui  existent  actuellement  entre  Teropire  et  la  Hon- 
grie. Ce  travail,  quoique  fait  du  point  de  vue  autrichien,  contient  néanmoins  des  ar- 
guments qui  éublissent  le  but  insolite  du  Vedeyylet  et  les  erreurs  dans  lesquelles  sont 
tombés  ses  membres.  L'auteur  de  la  brochure,  en  présentant  les  rapports  commer- 
GÎaox  et  industriels  entre  les  deux  pays,  s'appuie  principalement  sur  des  faits,  et  il 
prouve  que  le  préjudice  dont  se  plaint  la  Hongrie  est  singulièrement  exagéré.  Noua 
ne  pouvons  qu'adhérer  à  cette  opinion,  et  nous  trouvons  d'ailleurs  que  le  moyen 
choisi  par  les  Hongrois  pour  fonder  l'indusU-ie  nationale  est  au  moins  singulier.  Le 
VedegyUt^  on  ne  peut  pas  se  le  dissimuler,  renferme  une  pensée  politique  que  les 
magyares  de  ropposition  ont  exploitée  jusqu'ici  avec  assez  de  succès.  Ce  o6té  de  la 
question  a  saus  doute  plus  d'importance  aux  yeux  du  cabinet  de  Vienne  que  le  pro* 
Même  industriel  qu'on  a  fait  surgir,  et  c'est  probablement  cela  qui  détermine  le  gou- 
vernement autrichien  à  suivre  les  mouvements  du  VedêgylH  avec  une  attention  parti' 
eulière.  T.  F. 


AssociATiOM  Bbetohne.  Troisième  session.  In-8®,  Prosper  Sebire,  à  Nantes. 

Les  congrès  agricoles  ou  autres  pourraient  offrir  une  étude  de  mœurs  fort  piquante. 
Indépendamment  des  travers  et  des  ridicules  qui,  comme  partout  ailleun^  abondent 
dani  ee»  sortes  de  réunions,  elles  ont  leur  cachet  particulier  portant  l'empreinte  de 
Il  profession,  de  la  classe,  de  Tinlérêt  mis  en  jeu^  et  des  localités  !  c'est  on  ne  peut 
plus  curieux.  Puis  l'emphase,  réloquenee<  les  obséquiosités  ;  puis  les  mouche»  du 
ooche,  l'idiome  enfin,  ou  si  l'on  veut,  le  français  flamand^  normand,  alsacien,  gat- 
eoa  et  bas-breton,  voilà  une  riche  pàiure  pour  l'observateur,  et  de  quoi  le  consoler 
des  discours  qui  ne  finissent  pas^  des  improvisations  qui  ne  conduent  jamaiif  et  du 
désordre  qui  règne  à  peu  près  toujours.  Cette  part  accordée  à  la  comédie  humaine^ 
rsstc  l'hicoBtestable  utilité  des  grandes  réunions  si  fort  à  la  mode  aujourd'hui,  et  que, 
peur  notre  oumpte,  nous  voyons  avec  grand  plaisir  se  multiplier  en  France.  Elles 
msaifiBstent  l'état  réel  des  esprits,  et  plus  d'un  secret  s'en  échappe  naïvement  ;  il  s'y 
fut  de  bonnes  études;  oerUins  préjugés  s'y  évanouissent  ;  c'est  du  rapprochement, 
e  est  toujours  quelque  peu  de  jour  et  de  himière. 

L'assoctalion  agricole  de  la  Bretagne  s'est  donc  réunie  funir  la  troisième  fois,  en 
ttàt  1945,  à  Nantes,  et  elle  publie  le  compte-rendu  de  ses  séances.  Nous  avons  avoué 
dspnis  longtemps  U>utei  nos  sympathies  fiour  le  directeur  de  cette  Association, 
M.  Iules  Rieflel,  agriculteur  et  agronome  éminent,  moins  enfoncé,  penaoos-nous,  que 
Ms  émules  dans  les  théories  fatales  de  la  protection,  prêchant  l'économie  industrielle, 
et  pesant  un  système,  une  école,  en  face  de  Mathieu  de  Dombasie,  dont  l'étoile  si  bril- 
blDte  ju»(|H*iei  commence  à  pâlir,  et  s'éclipsera  dans  un  avenir  peut-être  prochain. 
Il  y  a  une  beHe  place  à  prendre,  aujourd'hui,  dans  l'agricultiire  française  I  que 
M.  RiffM  ait  la  hardiesse  de  s'y  asseoir;  son  talent  l'y  appelle.  H  est  aimé,  il  est  en- 
taoré  de  considération  ;  son  expérience,  ses  lumières,  la  justesse  et  l'élévation  de  ses 
vues  en  feront  un  chef  utile  et  puissant  qui  manque  à  notre  pauvre  agriculture. 

Le  discours  simple,  dair,  bien  écrit,  substantiel ,  ferme  et  modeste  fiar  lequel  Tho- 
DoraMe  directeur  a  ouvert  cette  seasîont  est  assuréoient  ce  que  le  compte-rendu  pré- 


zn  JOURNAL  DES  ECONOMISTES. 

sente  de  meilleur,  eo  totalité.  Il  y  met  en  parallèle  lu  doctrine  du  produit  brut,  en 
agriculture,  ou  si  Pou  veut,  de  la  plus  grande  quantité  pitssible  de  produits,  avec  la 
doctrine  économique  et  vraiment  industrielle  de  Texploitation  profiUble.  Produire 
savamment,  artistiquement  et  pour  produire,  où  cela  mène-t-il,  eu  effet?  Tirer  du 
sol,  en  accroissant  sa  fécondité,  un  bénéfice  en  rapport  avec  Fimportance  du  fermage 
et  des  capitaux  engagés,  voilà  le  vrai,  le  seul  problème,  et  M.  Riefliel  le  pose  en  booiine 
capable  de  le  résoudre.  Il  préconise  avec  juste  raison  Tclève  du  bétail,  non-seulemeot 
pour  Tengrais.  mais  pour  le  bétail  même  qu*il  est  fort  loin  de  considérer  comme  uo 
mal  nécessaire  en  agriculture,  ainsi  que  trop  de  gens  le  pensent  encore.  —  «  Peu  soi- 
gneux, dit-il,  lieu  au  fait  de  tous  les  soins  que  réclament  nos  animaux  domestiques, 
la  conservation  oe  ces  animaux  nous  est  onéreuse  ;  de  là  tout  le  mal.  Il  faut  dire  aussi 
que  le  gouvernement  des  bestiaux  dmnande  des  études  H  des  connaissances  spêdaks^ 
et  une  longue  observation  des  circonstances  économiques  d'un  domaine.  »  —  Sans 
doute,  et  la  conclusion  de  tout  ceci  pei:t  se  résumer  dans  tm  seul  mal  :  enseigner. 
Enseignez  donc,  demandez  et  faites  que  Ton  enseigne,  et  les  questions  en  agriculture 
se  résoudront  d'elles-mêmes. 

M.  Rieffel,  qui  atUiche  avec  niison  une  grande  im|»ortance  à  Tengrais,  semble 
ce|)endant  faire  peu  de  cas  des  études  cbimiques  auxquelles  rcrigrais  a  donné  lieu, 
et  dont  il  |)eut  encore  être  Tobjet.  Le  profit  en  agriculture,  dit-il,  dépend  du  prix 
de  Tengrais.  Soit  ;  mais,  ce  prix  ne  dé|)end-)l  \m»  aussi  des  progrès  que  h  science 
peut  introduire  dans  Part  de  produire,  de  recueillir,  de  conserveretd^uliliserPengrais? 
Et  pour  répondre  aux  doléances  dont  s'occupe  rhonomble  agronome,  sur  les  al- 
térations frauduleuses  que  Ton  fuit  subir  au  titre  de  Tcngrais,  la  science  nVt-elie 
pas  à  résoudre  un  problème  de  la  plus  liante  importance,  en  cherchant  les  moyens 
de  mesurer  facilement  et  d'une  manière  approximative  ce  titre  même?  Si  tous  les 
agricidteurs  de  France  s'entendaient  pouroflTrir  un  million  à  qui  trouverait  cette  vraie 
pierre  pbilosopbale  de  l'agriculture,  ils  feraient  ime  bonne  spéculation. 

Les  orateurs  du  congrès,  cela  se  conçoit,  invoquent  de  leur  mieux  le  système  pro- 
tecteur; cependant,  ils  y  apportent,  en  général,  une  modération  fort  rare  ponr  le 
temps  qui  court.  L'un  d'eux  fait  cette  phrase  :  «  Il  nous  faut  un  peu,  sans  doute,  6001»- 
coup  méme^  pour  quelque  temps  au  moins,  de  celte  protection,  tant  et  si  longtemps 
BOUS  avons  été  délaissés;  mais,  à  coup  sûr,  il  nous  faut  aussi  d'un  autre  secours  et 
d'une  autre  protection.  »  Quels  secours,  quelle  autre  protection  ?  La  suite  du  discours 
n'a  point  édairci  Ténigme,  pour  nous  du  moins. 

L'impôt  du  sel,  l'impôt  sur  les  chiens ,  pauvres  bètes  !  qu'un  terrible  agronome 
breton  veut  qu'on  supprime^  parce  qu'ils  sont  plus  nuisildes  qu'utiles  à  l'agriculture; 
renseignement  agricole,  Teau-de^^vie,  que  ce  bon  M.  Duchàtellier  veut  que  Ton  sup- 
prime aussi;  la  production  chevaline,  le  crédit  agricole,  le  noir  animal,  les  caries 
agronomiques ,  le  défrichement  des  landes ,  Tindustrie  linière ,  telles  sont  les  questions 
discutées  plus  ou  moins  heureusement  par  l'association  bretonne.  On  pardonnera  à 
l'auteur  de  cet  article  de  mentionner  les  conclusions  d'un  rapport  tout  à  fait  en  har- 
monie avec  un  |>etit  travail  que  contient  V Annuaire  de  4846.  Le  rapport  demande 
que  les  généraux  et  colonels  soient  priés  d'encourager  parmi  les  soldats  la  formation 
de  simples  conférences  agricoles  ;  de  telle  aorte  que  les  fils  de  paysans  puissent  tirer 
de  leurs  voyages  forcés  dans  le  royaume  et  ailleurs,  le  profit  que  les  ouvriers  des 
autres  états  retirent  de  leur  tour  de  France.  Or,  ceci  a  pani  à  l'assemblée,  dit  le 
procès-verbal,  inadmissible  dans  l*eoDécutkm,  c  Tout  au  plus,  ajoute  un  membre, 
pourrait-on  demander  aux  colonels  d'accorder  aux  soldats  la  penniasion  de  suivre  les 
cours  d'agriculture  qui  existeraient  dans  les  villes  de  garnison,  t  Non,  rien,  tout  est 
rejeté  par  l'association  bretonne.  Inadmissible  dans  l'exécution  1  L.  L. 


^ 


BIBLIOGRAPHIE.  S20 

HiSTOUlE  DES  1DÉB8  SOCIALES  AVANT  I.A  RÉTOLUTION  FRANÇAISE,  OU  leS  SOCioUsteS  mO' 

dernes  devancés  et  dépassés  par  les  anciens  penseurs  H  philosùphes,  avec  textes  à 
l'appui;  par  F.  Villegardelle.  —  1  vol.  in-32  de  220  pages.  Chez  Guarin.  Paris, 
1846.  Prix  :  i  fr. 

Ce  petit  volume  forme,  dans  la  pensée  de  Fauteur,  la  quatrième  et  dernière  partie 
des  Thêorics  sociales,  qui  se  composent  maintenant  des  quatre  publications  suivantes  : 
la  Cité  du  soleil,  de  Campanella,  traduit  pour  la  première  fois  du  latin,  par  M.  Ville- 
gardelle *  ;  l* Analyse  du  système  social,  de  Morelly,  avec  moi-ceaux  choisis  du  Code 
de  la  nature  et  de  la  Basiliade  '  ;  Accord  des  intérêts  dans  l'association,  avec  notice 
sur  Charles  Fourier,  dont  nous  avons  déjà  rendu  compte  *  ;  enfin  V Histoire  des  idées 
sociales,  dont  nous  allons  entret<*nir  le  lecteur. 

Le  but  de  Tauteur  dans  ce  dernier  travail  est  de  faire  remonter  l'invention  des  prin- 
cipales propositions  des  socialistes  bien  audelùde  Fourier,  de  Saint-Simon,  d*Owen,etc., 
qui  se  sont  fait  un  renom  de  nos  jours.  Après  une  introduction  sur  le  caractère  gé- 
néral des  théories  sociales,  l'auteur  ouvre  le  Nouveau  Testament,  et  il  n'est  pas  em- 
barrassé d^y  trouver  des  doctrines  sociales.  Il  montre  la  communauté  des  biens  établie 
chez  les  premiers  chrétiens,  et  rappelle  que  saint  Jean  Chrysostôme  et  l'abl^é  Fleury 
OQt  donné  leur  adhésion  à  cette  manière  de  vivre,  ainsi  que  plusieurs  Pères  de  TE- 
glise,  qui  out  combattu  Tusure,  les  richesses  et  la  propriété  individuelle  des  biens, 
comme  incompatibles  avec  Fesprit  du  christianisme.  11  s^appuie  encore  sur  les  tenta- 
tives faites  par  les  Albigeois,  les  Vaudois,  les  anabaptistes,  les  jésuites  du  Paraguay, 
lest^res  rooraves,  etc.,  pour  donner  enfin  une  idée  des  systèmes  de  Faiguet,  de  Mo- 
nts et  de  Mably,  dont  les  plans  semblent  satisfaire  son  esprit. 

Ce  Faiguet,  employé  dans  les  finances,  a  exposé  ses  idées  dans  quelques  pages  de 
VEncydopédie  *,  Son  travail  a  été  reproduit  dans  Vhistoire  de  l'Encyclopédie  métho^ 
dique  ^.  Il  est  inutile  que  nous  l'analysions  ici  ;  car  Faiguet  s'est  borné  à  proposer 
Tapplication  générale  de  la  communauté  plus  ou  moins  modifiée  dans  les  détails  par 
les  Moraves.  Pourquoi  M.  Villegardelle  lui  fait-il  l'honneur  de  le  citer  plus  que  tant 
d'autres,  avant  même  l'utopie  de  Morus  écrite  en  1516,  avant  les  doctrines  oommu- 
oistes  de  Mably?  C'est  ce  que  nous  ne  saurions  dire.  L'auteur  des  Théories  sociales 
a  le  tort  de  ne  pas  digérer  ses  études  et  de  jeter  péle-roèle  dans  ta  copie  qu'il  envoie  à 
Timprimerie  des  titres  de  chapitres  quil  ne  remplit  pas,  des  chapitres  qui  ne  peuvent 
se  suivre.  Nulle  part  on  ne  voit  dans  ce  livre  ce  quon  y  cherche,  c'est-à-dire  la  filia- 
tion des  idées  socialistes.  Ensuite  M.  Villegardelle  ne  s'est  préoccupé  que  d^une  chose, 
d'enregistrer  toutes  les  élucubrations  dans  lesquelles  il  a  trouvé  du  communisme.  Or, 
au  point  où  nous  en  sommes,  Phistorien  des  Théories  sociales  doit  se  proposer  autre 
chose  que  de  savoir  si  la  conception  de  M.  Cabet  est  ou  n'est  pas  entièrement  nouvelle. 
Ce  livre  est,  selon  nous,  à  refaire.  Si  M.  Villegardelle  est  jeune,  tout  porte  à  croire 
que  Ks  idées  se  classeront  ;  que  ses  lectures,  si  nombreuses  à  en  juger  par  les  titres 
des  ouvrages  qu'il  cite,  cesseront  de  faire  comme  un  nuage  de  poussière  devant  ses 
yeux;  et  quil  nous  donnera,  quelque  jour,  un  véritable  travail  historique,  si  toutefois 
il  est  assez  bien  inspiré  pour  vouloir  explorer,  en  même  temps  que  les  plaines  infinies 
du  socialisme,  ks  terres  un  peu  plus  drcooscrites  de  l'économie  politique  autre  que 


I  Dd  vol.  iD«3a,  1840.  Prix  :  1  fr.  Chez  Goarin. 

*  Un  vol.  in-as,  épuisé,  sera  publié  avec  quelques  parties  inédites  de  {'Analyse  du 
tyttèmê  todoL  ^  Le  Codé  de  la  nature  complet ,  pris  :  i  fr.  Chez  Guarin. 

'  Un  vol.  in-ai.  Prix  :  7S  c.  Chez  Guarin.  Le  Joumat  des  économistes  en  a  parlé  dans 
leBoméro  de  septembre  tSiS,  t.  Xll.  p.  174. 

*  Toae  XXU ,  p.  S45 ,  cdil.  de  Genève ,  1779. 
*taM  Ul,  p.  99êz  «S4.Ciuiioo de  rameur. 


dao  JOURNAL  DBS  ÉCONOMISTES. 

oelle  de  Necker  doot  il  fait  uo  trop  grand  oaa.  Mais  si  par  hasard  M.  ViUagardelle  avail 
déjà  vu  griaoDner  sa  léte,  nous  pourrions  affirmer  que  oe  n'est  pas  lui  qui  datera  la 
ittérature  d'une  histoire  des  théories  sociales. 

Disons-lui  aussi  que  si  réconomie  politique  u'est  pas  sooiaUstey  eUe  est  aussi  sûciaie^ 
pour  ne  pas  dire  plus  sociale,  que  la  plupart  des  théories  qu'on  lui  oppose.  En  s*ea 
occupaut,  M.  Villegardelle  verra  que  les  sentiments  des  éâ)nomistes  valent  ceux  de 
Faiguet,  de  Chamousset  ou  de  M.  de  Besplas.  ira.  G. 


Discours  en  favkur  de  la  liberté  du  commerce,  prononces  par  M.  le  duc  d'HARCooRT, 
pair  de  France.  —  In-8«  de  52  pages.  1846,  Guillairaiin. 

M.  Guillaumin  a  eu  l'heureuse  idée  de  recueillir  trois  discours  remarquables  pro- 
noncés par  l'honorable  M.  d'Harcourt  :  le  premier,  ces  jours  derniers  k  roccasion  de 
la  discussion  de  l'adresse;  le  second,  en  18i5,  lorsque  le  fameux  tarif  contre  le  sé- 
same fut  présenté  au  vote  de  la  Chambre  des  pairs;  enfin,  le  troisième,  en  1835,  lors 
de  la  discussion  du  budget  des  recettes.  A  celte  époque,  Thonorable  pair  (disait  en- 
core partie  delà  Chambre  des  députés.  Ces  trois  discours  sont,  avec  un  petit  nombre 
de  paroles  censées  prononcées  par  M.  Lherl>ette,  M.  Ânisson-Duperron  et  M.  Passy, 
à  peu  près  les  seules  manifestations  complètement  raisonnables  qui  aient  été  faites 
depuis  1815,  au  sein  du  Parlement  français,  touchant  la  grande  question  de  la  liberté 
des  échanges.  Les  discours  de  M.  le  duc  d'Harcourt  se  distinguent  par  une  remar- 
quable finesse  et  par  une  rare  indépendance  :  ils  ont  toujours  été  écoutés  avec  la  plus 
grande  attention,  parce  que  tout  le  monde  reconnaît  à  l'orateur  beaucoup  d'esprit, 
une  grande  probité  et  une  véritable  science. 

11  disait  dernièrement  aux  hommes  politiques  :  <  Vous  nous  dites  des  subtilités. 
Pourquoi  ne  nous  parlez- vous  pas  d'un  projet  d'union  douanière  avec  la  Belgique, 
de  votre  désir  d'affranchir  les  échanges,  et  de  donner  aux  pauvres  les  vêtements  et  U 
nourriture  à  moitié  meilleur  marché?  Faites-nous  quelque  chose  d'analogue  à  ce  qu'a 
obtenu  M.  Cobden,  nous  vous  dresserons  des  statues.  • 

L'année  dernière  il  s'élevait  au  nom  de  la  liberté  des  échanges  dont  la  paix  est  le 
fruit,  au  nom  de  toutes  les  libertés,  contre  ces  coalitions  brutales  de  monopoleurs  qui 
ont  dicté  au  Parlement  cet  absurde  tarif  du  sésame,  et  qui  auraient  voulu  efDicer  du 
traité  belge  et  du  traité  sarde  le  peu  de  sens  commun  qui  s'y  était  glissé  par  hasard.  Il 
signalait  la  jonglerie  du  travail  national^  et  montrait  comment  les  protectionnistes  ton- 
dent, àTaidede  noms  menteurè,  le  troupeau  doux  et  inerte  des  consommateurs.  Il  dé* 
veloppait  les  tristes  conséquences  auxquelles  aboulit,  pour  nos  relations  extérieures, 
ce  système  illogique.  U  disait,  en  parla  ut  de  la  durée  de  la  protection  :<  Quand  il  est  bien 
démontré  qu'à  tout  jamais  une  industrie  ne  peut  pas  soutenir  la  concurrence,  qu'elle  ne 
|>eut  vivre  que  de  protections  et  de  privilége.s,  que  c'est  nous  autres  consommateurs 
qui  sommes  appelés  à  en  faire  tous  les  frais,  je  dis  qu'une  semblable  industrie  est  nui- 
sible, et  peut,  à  juste  titre,  être  qualifiée  d'anti-nallonalé  ;  car  en  définitive,  c'est  lin- 
dustne  qui  est  faite  pour  le  pays,  et  non  le  pays  qui  est  fait  pour  l'Industrie,  t 

En  1835,  M.  le  duc  d'Harcourt  voulut  faire  entendre  quelques  vérités  à  propôe  des 
privilèges  réclamés  par  tes  maîtres  de  forges,  et  repousser  les  principaux  sophismes 
invoqués  pour  légitimer  la  protection  à  perpéttiité.  Il  rappela  à  cette  époque  que  la  per- 
fide Albion  avait  prospéré,  non  pas  par  ses  tarifs,  mais  malgré  ses  tarifs.  1 1  fit  voir 
aussi  combien  était  chimérique  lu  crainte  plus  ou  moins  simulée  de  ceux  qui  mettent 
toujours  en  avant  le  danger  de  voir  la  France  manquer  de  fer  en  cas  de  guerre.  L'ho- 
norable député  concluait,  il  y  a  dix  ans,  que  la  protection  du  fer  durant  depuis  trente 
ans  au  grand  avantage  des  intéressés,  ceux-ci  auraient  en  deux  an3  le  temps  de  se  pré- 
parer à  la  liberté. 

Les  protectionnistes,  c'est-à-dire  toute  la  Chambre,  resta  ébabie.<— DenaMl  H  y  a 
quelque  chose  là-dessous,  disait  à  l'oraleyr  uo  tteoibre  de  l'a 


CHRONIQUE.  ail 

éê  pkwqtMMquejedii.  — *£n  férité!  deux  anst!  mais  vous  êtes  nuiltn  de  forges 
iossi  ;  «lis  vmis  êtes  propriétaire  de  bois.  —  Eh  bien  I  qu'est-ce  que  cela  prouve,  si 
js  suis  ea  méuie  temps  partisan  de  la  liberté  du  commerce? 

L'booorable  coUègiie  avait  raison  de  s'effirayer.  L'opinion  de  M.  le  duc  d'Harcourt, 
maître  de  forges,  propriétaire  de  bois  économiste  est  vraiment  considérable,  et  nous 
remercions  l'éditeur  d'avoir  songé  à  réfiandre  ses  discours.  Jph.  G. 


£lP08tf  IMI  LA  SIT04TIOK   OSS  SUCRES  DBS    COLONIIS  CT  DES  SUCRES  0B  BETTERAVES, 
IMilAE  A   PRE50EE  IMHÉIMATEIISNT  POUR  LEUR  PROSPÉRITÉ  ROTUELLE;  par  M.LOUlS 

Sav.  Brocb.  in-8  de  20  pages^  id46.  Guillaumin. 

M.  Louis  8ay  espeee  suffisamment  dans  ce  petit  écrit  la  nouvelle  difficulté  que 
présente  la  situation  des  deux  sucres,  en  ce  qui  touche  surtout  la  perception  de  Tim- 
pèt  sur  le  sucre  indigène,  que  doit  régler  une  nouvelle  loi  dont  le  projet  a  déjà  Voyagé 
UM  première  fois  de  la  Chambre  des  députés  à  la  Chambre  des  pairs,  et  qui  doit  re- 
venir cette  année  à  la  Chambre  des  députés.  L'embarras  de  l'administration  vient 
de  ce  qu'on  a  voulu  imposer  les  sucres  bnits  en  raison  de  la  quantité  de  sucre  raf- 
finé qu'ils  contiennent,  évaluée  pour  le  premier  type  à  77  pour  iOO*  De  là,  la  né- 
cessité de  surveiller  à  Paris,  au  Havre,  à  Nantes  et  à  Bordeaux  seulement,  huit  cent 
mille  pains  en  cours  de  fabrication,  et  rimpossibiliié  de  consulter  la  fraude.  L'admi- 
nistration a  imaginé  de  soumettre  tous  les  sucres  en  pain  à  la  formalité  onéreuse  des 
acquits  à  caution.  Mais  cette  précaution,  qui  ne  suffit  même  pas,  blesse  le  sucre  co- 
lonial. En  effet,  le  raflineur  qui  achète  ce  sucre  brut  est  toujours  porté  à  en  offrir  un 
prix  réduit  en  proportion  des  risques  qu'il  court  ;  et  le  droit  en  est  payé  avant  te 
raffinage.  Tandis  que  le  sucre  de  betteraves  a  la  faculté  de  ne  payer  le  droit  qu'a- 
près le  raffinage  et  lorsque  le  rendement  est  bien  fixé. 

t>odr  éviter  cette  Injustice  et  rétablir  l'équilibre.  M.  Louis  Say  demande  qu'on  éta- 
Miaee,  sans  aucune  restriction,  la  perception  de  Pimpâi  sur  tous  les  su&tes  à  f^Mùt 
6rul  et  au  oMMUonl  où  en  les  Kvre  au  raffinage.  Ce  moyen  parait  facile  à  metltfe  en 
pnUiqiie«  puisqu'il  n'y  a  qua  vingt-huit  fabnoRata  raffineura^  Jpr.  G. 


CHRONtQUE. 


Lea  premières  luis  que  nos  Chambres  ont  examinées  sont  des  lois  d'affaires, 
des  lois  d'ordre  économique.  Au  Luxembourg,  ona  discuté  la  loi  deslivretset  les 
prqjelsconoeroant  la  propriété  des  dessins  et  les  marquesde  fabrique.  A  la  Cham- 
bre des  députés,  on  a  adopté  la  loi  sur  la  falsification  des  vins,  partie  du  palais 
Bourbon,  revenue  amendée  de  la  Chambre  des  pairs,  et  qui,  ayant  été  amendée 
de  nouveau  par  la  Chambre  des  députés,  doit  retourner  au  Luxembourg.  On 
a  aussi  discuté  et  voté,  à  la  Chambre  des  députés,  Timportante  loi  des  canaux 
auxquels  il  s*agit  de  consacrer  48  millions.  Tous  ces  projets  pendants  devant  la 
législation  et  l'opinion  du  pays  méritent  un  examen  séparé.  C'est  le  devoir  du 
Journal  des  Economistes  à^'iïkldTSQmT  dans  la  discussion,  bien  que  quelques-uns 
de  ses  plus  honorables  collaborateurs,  MM.  Passy,  Vivien  et  Michel  Chevalier, 
aient  déjà  apporté  à  la  tribune  le  fruit  de  leurs  lumières  et  de  leur  expérience, 
liais  taisons  dès  à  présent  une  réflexion  générale  qui  s  applique  au  moins  aux 
Anax  premiers  projets  relatifs  aux  livrets  et  aux  vins.  Ce  sont  les  organisateurs 
du  travail  i|ui  ont  provoqué  ces  malencontreux  projets,  parce  qu'à  leurs  yeux 


^3î  JOURNAL  DBS  ÉCpNOMISTES. 

une  mauvaise  organisation  vaut  toujours  mieux  que  Pabseoce  des  réglementa 
qu'ils  intitulent  laconcurrençe  anarchique.  f..es  Bordelais  ont  pris  au  sérieux  tout 
ce  qui  les  flattait  dans  ces  accusations  contre  les  excès  du  «  laissez  Ciire», 
Tempoisonnement  universel  du  vin,  etc.,  etc.,  et  la  loi  est  arrivée  devant  les 
Chambres  d'où  elle  ne  sortira  pas.  si  Dieu  veut.  M.  Gay-Lussac  a  dit  aux  or- 
ganisateurs qu'ils  n'avaient  oublié  qu'une  chose  :  le  moyen  de  reconnaître  le 
vin  falsifié  etbaplisé.  De  plus,  personne  n'a  encore  su  les  limites  de  la  fabri- 
cation naturelle  du  vin.  Un  moment  nous  avons  cm  que  M.  Darblay  allait  noua 
doter  du  corps  rubicond  des  experts-courtiers-gourmefs-piqueurs  dont  la 
loi  avait  organisé  le  travail  et  décrété  la  tempérance,  f^^  vendeurs  d*eau  l'ont 
échappé  belle.  On  en  jugera  par  le  colloque  suivant  sur  une  banquette  de  la 
Chambre. 

—  Un  vinicole  modéré  :  Nous  ne  voulons  la  mort  de  personne. 

—  II.  Darblay  :  Je  n'ai  jamais  demandé  la  peine  de  mort;  mais  une  pénalité 
efficace. 

Dans  la  loi  des  livrets,  le  gouvernement  n'a  pas  compris  qu'il  généralisait 
trop  l'usage  du  livret  utile  partout  où  il  s'est  établi,  inutile  et  nuisible  partout 
01^  il  n'est  pas  employé.  On  met  dans  les  mains  des  chefs  d'industrie  un  in- 
strument d'oppression.  On  organise  un  ferment  de  haine  et  de  désorganisation. 
Nous  n'en  sommes  plus  au  commencement  de  l'Empire  :  la  loi  des  livretsn'est 
pas  une  innovation,  c'est  une  vieillerie  empruntée  aux  corporations,  une 
atteinte  portée  à  la  liberté  des  travailleurs. 

— Un  grand  et  mémorable  événement  s'est  accompli  depuis  lapublication  du 
dernier  numéro  de  notre  revue.  L'économie  politique  entend ,  grâce  aux  ef- 
forts de  la  Ligue,  un  langage  digne  d'elle  au  sein  du  Parlement  anglais.  Nos 
lecteurs  nous  sauront  sans  doute  gré  d'avoir  publié  eu  entier  le  discours  de 
Robert  Peel  et  d'avoir  analysé  avec  quelques  détails  la  séance  de  l'adresse,  où 
cet  habile  ministre  annonçait  que  le  système  protecteur  avait  fîiit  son  temps. 
Nous  avons  également  recueilli  l'adhésion  que  la  Société  des  économistes  a 
adressée  aux  membres  du  Conseil  de  la  Ligue.  Cette  lettre ,  rédigée  d'une  ma- 
nière simple  et  en  dehors  de'toute  préoccupation  industrielle  ou  politique , 
est  peut-être  la  première  lueur  d'une  grande  clarté  qui  doit  se  faire  de  oc 
c6té-ci  de  la  Manche.  Qui  sait  si  les  intérêts  injustement  fh)issés  par  la  protec- 
tion et  enhardis  par  la  science  ne  se  ligueront  pas,  eux  aussi,  pour  demander 
une  réforme  douanière  et  appuyer  la  proposition  de  l'honorable  duc  dUar- 
eourtt  Déjà  les  journaux  de  Bordeaux  et  de  Marseille  parlent  de  réunions  où 
cette  question  serait  agitée ,  où  des  pétitions  seraient  signées.  Nous  savons 
aussi  d'autre  part  que  quelques  délégués  des  Chambres  de  commerce  do 
Havre,  de  Bordeaux,  de  Marseille  et  de  Paris  se  sont  réunis  pour  aviser  à 
une  organisation  quelconque.  Allons,  messieurs  des  ports,  et  vous  tous  re- 
présentants des  industries  victimes  et  vraiment  nationales ,  c'est-à-dire  qui 
n'imposent  aucun  sacrifice  à  la  nation ,  groupez-vous,  comptez-vous ,  liguez- 
vous,  et  suivez  la  voie  que  vous  a  tracée  la  science  économique.  Que  le  cri  du 
libre  commerce  se  fasse  entendre  du  sud  au  nord,  de  l'ouest  à  l'est,  et  que  nos 
ministres  et  notre  Parlement,  reconnaissant  la  voix  de  l'opinion  publique,  do- 
tent la  France  de  la  réforme  commerciale.  Allons,  messieurs,  montrons  à  la 
perfide  Albion  que  la  France  est  assez  intelligente  pour  se  venger  dignement 

La  cause  de  la  liberté  gagne  du  terrain  ;  naguère  ce  n'était  là  qu'une  pure 
théorie ,  rêve  d'économistes  plus  ou  moins  utopiques ,  mais  à  jamab  irréali- 


CHRONIQUE.  38d 

sable;  et  cependant  on  la  discute.  Quelques  journaux  la  prêchent  franchement: 
le  Siècle^  la  Pairie,  et  le  Courrier.  Si  d'autres,  comme  la  Presse^  se  donnent  la 
mission  de  la  comliattre;  c'est  pour  montrer  au  public  la  faiblesse  de  leur  ar- 
gumentation. 

—Le  directeur  du  journal  la  Presse  a  imaginé  de  frapper  l'attention  de  ses  lec- 
teurs par  uo  tournoi  d'une  nouvelle  espèce.  Il  a  écrit  à  M.  Blanqui  des  lettres 
sur  la  protection.  M.  Blanqui  lui  a  répondu  des  lettres  sur  la  liberté  du  com- 
merce. Nous  avons  retrouvé  dans  les  réponses  du  savant  professeur  du  Con- 
servatoire la  fiicilité  qui  le  distingue,  et  les  doctrines  libérales  au  succès  des- 
quelles il  a  jusqu'ici  attaché  son  nom.  Mais  il  a  été  malheureusement  trop 
poli  pour  dire  à  M.  Emile  de  Girardin  sa  laçon  de  penser  sur  Téconomie  poli- 
tique que  celui-ci  vient  d'inventer  pour  les  besoins  de  la  discussion.  Cette 
correspondance  a  donc  le  grave  inconvénient  de  ne  pas  se  correspondre.  M.  de 
Girardin  donnant,  sans  sourciller,  cours  à  ses  théories  protectionnistes  dont 
le  moindre  défaut  est  d'être  illogiques;  M.  Blanqui  trouvant  qu'il  est  inutile  de 
se  dure  entendre  d'un  sourd,  et  exposant  avec  sa  clarté  ordinaire  le^  avan- 
tages de  la  liberté  des  échanges  et  les  facéties  du  système  douanier.  ^lais  nos 
lecteurs  pourraient  croire  que  c'est  par  esprit  de  corps  que  nous  critiquons  les 
découvertes  que  vient  de  faire  M.  de  Girardin  ;  nous  leur  en  donnerons  donc 
UB  échantillon.  M.  de  Girardin  établit  qu'il  y  a  quatre  ftges  dans  le  développe- 
Bient  économique  d'un  peuple  : 
L'âge  de  l'importation , 
L'âge  de  la  protection , 
L'âge  de  l'exportation , 
Et  l'âge  de  la  liberté  du  commerce. 

Nous  sommes  pour  longtemps  encore  dans  le  second  âge,  et  nous  devons 
franchir  le  troisième  avant  d'arriver  au  quatrième. 

Qu'est-ce  que  cela,  je  vous  prie,  si  ce  n'est  du  galimatias  élevé  à  la  <iuatrième 
puissance?  et  pourtant  M.  de  Girardin  est  un  homme  d'esprit  et  de  sens.  Cela 
n'empêche  pas  de  dire  des  bêtises  (comme  on  en  disait  avant  Quesnay,  Turgot 
et  leurs  successeurs),  quand  on  ne  prend  pas  la  peine  de  lire  ce  qu'ils  nous 
ont  appris.  M.  de  Girardin  n'est  pas  le  seul.  Bonaparte  en  a  dit  et  fait,  et 
V.  Thiers  les  approuve,  lui  aussi  qui  est  un  homme  de  sens  et  d'esprit. 
'  Que  conclure?  qu'il  faut  enseigner  l'économie  politique  et  imiter  l'Angle- 
terre, l'Allemagne,  l'Italie  et  même  la  Russie,  a  11  y  a,  disait  récemment  le 
journal  des  Débats,  des  chaires  d'économie  politique  dans  toutes  les  Universités 
de  l'Angleterre  qui  est  constitutionnelle ,  et  de  l'Allemagne  qui  ne  Test  qu'à 
moitié;  on  en  trouve  même  en  Russie,  où  les  hommes  ne  sont  certes  pas  ap- 
pelés à  examiner  et  à  discuter  les  actes  de  Padministration  publique.  Dans  tout 
le  royaume  de  France ,  il  n'y  a  qu'une  seule  chaire  d'économie  politique,  celle 
da  Collège  de  France,  avec  une  seule  chaire  d'économie  industrielle,  celle  du 
Conservatoire,  p 

—  Dans  une  de  ses  dernières  conférences,  r^lt^n^e  royal  a  mis  la  Ligue  an- 
glaise contre  la  loi  des  céréales,  en  discussion.  Le  public  de  cette  assemblée  a , 
en  général,  appris  avec  un  grand  étonnement que  la  doctrine  du  freetrade 
tût û  près  de  passer  dans  la  pratique,  sans  en  avoir  jamais  entendu  parler 
tutrement  que  d'une  manière  vague  et  écourtée.  Le  Journal  des  Econo^ 
mùtet  avait  deux  de  ses  plus  jeunes  collaborateurs  au  nombre  de^  personnes 
qui  ont  pris  la  parole  à  cette  occasion. 


)I4  JOURNAL  PBS  JÊCONOMISTBS. 

M.  iotepb  Gtrnier  a  ouvert  U  discumon  en  posant  la  Mgilteilé  4u  {nîmi^ 
de  la  liberté  dea  échanges ,  en  en  rapportant  la  découverte  aux  éoonoBMStea 
qui  ont  illustré  la  France  et  l'Angleterre ,  et  en  faisant  comprendre  les  conaé* 
quences  fécondes  qui  en  découleraient  pour  la  prospérité  des  nations  et  la  paii 
du  monde.  L'orateur  avait  réservé  à  M.  Fonteyraud,  qui  aeuréeenHnentriioo- 
neur  de  presser  la  nuiin  des  ligueurs  et  de  s'asseoir  à  côté  d'eux  sur  las  hua* 
tings,  le  plaisir  de  faire  connaître  au  public  de  l'Atbéoée  les  étonnantes  qoar- 
lilés  des  Gobden ,  des  Brigbt,  des  Fox«  des  Wilson  et  de  tout  ce  nouveau  parti 
éconoiniste  si  brillant.  Entre  ces  deux  représentants  de  réconomie  pditique, 
trois  autres  orateurs  avaient  pris  la  parole  :  MM,  Bonnetier,  Ch.  Durand  et 
Ivan  Golovine.  M.  Bonnelier  a  parlé  avec  talent  ;  mais  comme  la  question  sor* 
tait  du  cercle  de  ses  études  habituelles,  nous  lui  ferons  le  reproche  de 
s'être  perdu  dans  des  généralités  peu  saisissables.  M.  Charles  Durand  s'est 
complètement  noyé  dans  le  flot  de  l'histoire ,  et  nous  a  parlé  de  Guillaume  la 
Conquérant  qui  n'était  pas  en  cause ,  pour  bl&mer  dans  les  réfinmea  da  TAn* 
gleterre  une  absence  complète  de  poésie!  Enûn,  M,  Golovine  s'est  amusé  à 
faire  la  critique  de  quelques  propositions  de  détail  émises  par  M.  Joseph  Gar* 
nier,  et  n'a  apporté  aucune  lumière  sur  le  sujet  de  la  coniérenee.  Ea  léau* 
mant  ce  débat ,  qui  a  eu  au  moins  pour  résultat  de  faire  connaître  lea  travaux 
et  les  doctrines  de  la  Ligue  à  une  réunion  de  deux  cents  personnes.  M»  Joseph 
Gamier,  qui  s'était  montré  fort  clair,  mais  un  peu  froid  dans  son  exposition ,  a 
répondu  avec  chaleur  à  H.  Durand  qu'une  réforme  qui  devait  produire  plus 
de  travail  et  plus  d'aisance  pour  les  classes  ouvrières,  amoindrir  l'effet  des 
crises  commerciales  et  assurer  la  paix  du  monde,  était  tout  aussi  poétique  que 
la  conquête  de  Guillaume  le  Conquérant. 

Nous  relèverons,  entre  autres  allusions  malveillantes  et  inexplioablea  de 
M.  Golovine ,  celle  qui  était  relative  au  Journal  des  EconomisUs.  If.  Golovine  a 
cru  être  bien  méchant  en  disant  que  le  Journal  des  Economistes  avait  la  pré- 
tention d'avoir  découvert  la  Ligue.  Notre  revue  n'a  pas  découvert  la  Ligue  ; 
mais  c'est  le  premier  et  le  seul  journal  qui ,  avant  la  publication  de  M.  Bastiat 
et  les  Etudes  de  M.  Faucher  sur  l'Angleterre,  ait  fkit  apprécier  les  travaux  das 
ligueurs. 

—  La  Démocratie  pacifique  a  repris  l'idée  déji  agitée  l'an  dernier  par  M.  Jean 
Terson  et  par  le  journal  la  Réforme^  nous  voulons  parler  de  cette  fameuse  en- 
quête sur  le  sort  des  travailleurs,  demandée  dans  la  session  demiéra  par 
430,000  signatures.  —  Cette  année,  la  pétition  a  été  rédigée  par  Técole 
phalanstérienne.  Ce  manifeste  est  intitulé  :  Pétition  aua;  Chambres  contre  les 
excès  de  la  concurrence  et  en  faveur  de  l'organisation  du  travail.  Si,  voulant  si- 
gner ladite  pétition,  vous  demandiez  à  son  auteur  le  point  oà  fiait  la  liberté 
légitime  et  où  commence  Texcès  de  la  concurrence ,  puis  ce  qu'il  entend  par 
l'organisation  du  travail,  vous  le  mettriez  dans  un  double  embarras. 

Il  résulte  cependant  des  explications  récemment  données  par  les  écrivains 
de  la  Démocratie  pacifique^  qu'ils  sont  partisans  de  la  liberté,  et  que  leur  veni 
se  borne  à  la  régulariser.  Jusque-là  nous  sommes  d'accord,  liais  les  écono- 
mistes ont  toujours  dit  que  les  monopoles,  et  la  réglementation,  et  les  préju- 
gés de  toute  sorte  avaient  amené  sur  certains  points  l'excès  de  population,  las 
désastres  d'une  concurrence  téméraire  ;  ils  en  ont  conclu  à  la  suppression  des 
monopoles,  i  la  cessation  du  régime  r^lementaire,  et  à  la  nécessité  d'aoari 
gner  les  doctrines  économiques  de  Quesnay,  de  Turgot,  d'Adam  SmUK  ^ 


CtlRONIOUE.  11$ 

MtlUiiu,  etc.;  en  un  mot.  Us  profM>§Mit  de  lasser  le  travail  humain  ae  déve- 
lopper librement  selon  \o»  lois  do  sa  nature.  Quant  aux  fouriéristes,  nous 
voyons  qu'ils  n'ont  pas  mis  dans  leur  pétition  la  moindre  Indication  pratique. 
En  demandant  que  les  Chambres  organisent  le  travail,  ils  font  une  pétition 
vide  de  sens.  Pourquoi  n*oot-ila  pas  demandé  Tapplication  de  leur  système 
d'organisation  du  travail,  et  pourquoi  n^ont-ils  pas  précisé  cette  organisation 
dans  leur  lettre?  Députés,  pairs  et  signataires  auraient  su  à  quoi  s'en  tenir. 
Mais  ces  réflexions  s'adressent  au  titre  de  la  pétition;  la  conclusion  de  la  let- 
tre est  moins  ambitieuse  ;  elle  ne  demande  qu'une  enquête.  La  voici  : 

a  Considérant,  etc.,  etc.,  ete. 

a  Les  soussignés  s'unissent,  sans  acception  d'opinions,  de  classes  ou  de  par- 
tis, pour  in\  iter  leurs  représentants  légaux  à  vouloir  bien  organiser  une  en* 
quête  générale  sur  l'état  de  Tindustrie  et  du  travail,  sur  les  effets  de  la  coo* 
currefioe  anarcfaique,  et  sur  les  moyens  pratiques  de  substituer,  autant  que 
faire  se  pourrait,  l'association  des  intérêts,  l'organisation  du  travail,  le  bon 
accord  des  classes,  au  combat  acharné  qui  couvre  de  ruines  et  de  désastres 
le  champ  de  toutes  les  industries.  » 

Nous  craignona  que  cette  pétition  n'ait  pasgrand  succès.  Mais  nous  désirerions 
voir  faire  directement  cette  fameuse  enquête  dont  les  nombreux  éléments  sont 
êpars  dans  les  statistiques  et  les  travaux  des  économistes  et  des  socialistes.  On 
SMirail  enfin  le  dernier  mot  de  tous  ceux  qui  font  claquer  leurs  formules, 
qu^on  nous  passe  le  terme. 

—  Il  y  a  quelque  temps  que  nous  n'avons  pas  cherché  querelle  au  Moniteur 
imius^rkl.  Cette  fois  nous  signalerons  un  grand  progrès  dans  la  manière  de 
voir  de  œ  journal.  Nous  lisons ,  dans  son  numéro  du  5  février,  entre  deux 
leCCrea  qui  lui  sont  adressées  par  deux  producteurs  importants  et  éclairés , 
une  déclaration  qui  nous  réconcilie  complètement  avec  lui.  Voici  cette  décla- 
ration en  réponse  à  M.  Bontemps,  l'habile  directeur  de  la  CalMrique  de  Ctioisy- 


«Nous  craignons  de  n'avoir  pas  été  compris  par  M.  Bontemps.  Noua  avons 
Men  vu  que  sir  Robert  i^oel  voulait  foire  sur  les  tarifiidea  réformes  oonaidéra- 
blea ,  réduire  les  uns  et  supprimer  les  autres.  Mais ,  tous  comptes  faits ,  n'est- 
ce  pas  pour  froUger  l'industrie  anglaise  ?»  Ce  que  c'est  pourtant  que  de  parler  ; 
on  finit  par  s'entendre.  C'est  absolument  de  la  même  manière  que  l'économie 
politique  eomptend  la  protection  de  l'industrie  ;  par  la  réduction  des  tarifi^ 
la  suppression  des  entraves  commerciales ,  l'instruction ,  etc. 

<«-  Un  grand  désastre  est  arrivé  sur  la  ligne  du  Havre  et  heureusement 
avant  l'espkMtation  du  chemin.  Nous  voulons  parler  de  la  chute  de  oe  beau 
viatfae  de  Barentin,  qui  foisait  l'admiration  de  tous  ceux  qui  l'avaient  vu.  Un 
Journal  a  ifit  à  ce  sujet  qu'un  pareil  foit  était  concluant  contre  l'industrie  pri- 
vée* Ce  journal  oubliait  que  le  tunnel  de  Cumptich,  en  Belgique,  s'est  égale- 
■mU  écroulé;  d'où  Ton  peut  tirer  une  conclusion  inverse,  car  c'est  l'Etat  qui 
Ml  les  ebooiins  de  1er  dîei  nos  voishis.  Dernièrement,  un  ingénieur  plein  de 
talent  s'est  tué,  parce  qu'un  pont  sur  la  Loire,  dont  les  travaux  avaient  élé 
dirigés  par  lui,  a  disparu  dans  les  eaux.  Or,  le  projet  de  ce  malheureux  jeune 
homme  avait  passé  par  toute  la  filière  des  ponts  et  cliaussées.  Nous  ne  tirons 
de  ces  faits  d'autre  conséquence,  si  ce  n'est  que  le  désastre  de  Barentin  ne 
prouve  ni  pour  ni  contre  les  deux  systènaes  en  présence. 

— La  belle  chose  que  la  réglementation  t  Voyez  pour  échantillon  ce  qui  se  pasae 


SS6  JOURNAL  DBS  ÉGCMfOMISTES. 

depuis  quinze  jotirs  en  police  correctionnelle,  pour  savoir  comment  Mit.  du 
roi  et  MM.  de  la  basoche  entendent  le  droit  de  vendre  et  d*acbeter.  laissez  donc 
faire  le  courtage  à  ceux  qui  veulent  ot  savent  le  faire,  à  ceux  qui  inspirent  la  con- 
fiance à  leurs  clients  ;  laissez  vendre  des  actions,  desjpromesses,  des  lettres  ;  lais- 
sez même  vendre  des  bons  payables  dans  la  lune;  nez-vous  à  Tacheteur,  il  en 
sait  plus  long  que  le  plusprofond  des  législateurs  sur  ce  qui  lui  convient  et  sur  ce 
qui  peut  lui  donner  un  profit.  Mais  il  y  a  des  fous?  Qu  on  les  interdise. Mais  il 
y  a  des  gens  qui  se  ruinent  dans  les  affaires  de  bourse  ?  Eb  bien,  ils  sont  punis 
par  où  lis  ont  pécbé.  Est-ce  que  vous  vous  mêlez  des  tripotages,  des  erreurs, 
des  bévues,  des  mensonges  de  la  foire,  du  marché  ou  de  la  halle?  Vous  auriez 
fort  à  faire.  Et  vous  organiseriez  des  milliers  de  petites  corporations  d*officiers 
ministériels,  que  vous  ne  seriez  pas  plus  avancés;  que  dis-je?  vous  léseriez 
moins:  vous  auriez  un  rouage  de  plus.  —  C'est  vrai,  disent  les  phalanstériens, 
voilà  des  parasites.  Que  le  gouvernement  soit  Tageiit  général  et  fasse  le  com- 
merce, celui  du  vin,  par  exemple,  ce  sera  une  économie  de  ressorts.  —  f^es 
opinions  sont  libres,  qu'on  aille  aux  voix.  Pour  moi,  je  m'en  tiendrai  au  tabac 
de  la  régie ,  et  tout  mon  corps  frissonne  rien  qu'à  l'idée  d'un  vin  de  l'adminis- 
tration !  ! 

—  l/un  des  hommes  les  plus  estimés  du  commerce  de  Paris,  M.  Cheuvreux- 
Aubertot,  a  été  enlevé  à  sa  famille  et  à  ses  nombreux  amis  à  Page  de  quatre- 
vingts  ans.  Né  au  Mans,  il  avait  été  d'abord  destiné,  par  son  père,  à  entrer  dans 
les  ordres;  mais  se  sentant  une  tout  autre  vocation ,  il  vint  à  Paris  dès  avant 
1789  pour  chercher  à  se  créer  une  position  par  le  travail.  Avec  un  esprit  dis- 
tingué, une  grande  droiture  de  caractère  et  des  vues  pleines  de  justesse,  il 
comprit  de  bonne  heure  que  le  moment  était  venu  de  prouver,  par  la  pratique, 

2ue  la  franchise  et  la  probité  en  affaires  sont  les  moyens  les  plus  sûrs  de  réussir. 
'est  à  lui  qu'on  doit  l'ouverture  des  premiers  magasins  de  vente  à  prix  fixe. 
Jusque-là,  les  transactions  dans  les  boutiques  n'étaient  autre  chose  que  de  vé- 
ritables luttes  de  finesse  entre  le  vendeur  et  l'acheteur.  La  substitution  d'habi- 
tudes loyales  et  régulières  à  des  manœuvres  en  général  peu  honorables  était 
une  heureuse  révolution  qui  n'a  pas  peu  contribué  à  relever  le  caractère  du 
commerçant.  M.  Gbeuvreux-Aubertot,  après  en  avoir  été  le  premier  promo- 
teur, en  a  été  constamment  le  plus  fidèle  soutien.  Une  vie  aussi  bien  remplie 
que  la  sienne  pourrait  devenir  Vobjet  d'une  étude  utile;  ceux  qui.  comme  les 
disciples  de  Fourier,  ignorent  complètement  le  rôle  de  Pindustne  commer- 
ciale dans  la  production,  en  retireraient  des  idées  plus  saines  sur  Péconomie 
des  nations. 

P.  S.  La  discussion  du  plan  financier  de  sir  Robert  Peel  se  poursuit  à  la 
Chambre  des  communes.  Chose  remarquable  !  elle  n'a  présenté  depuis  qu'un 
intérêt  très-secondaire.  Les  défenseurs  de  la  réforme ,  les  Peel ,  les  Russel ,  les 
Graham,  les  Morpeth,  les  Cobden,  les  Bright,  les  Macaulay,  ne  trouvent  pas 
d'adversaires  dignes  d'eux  :  les  protectionnistes  se  traînent  à  la  remorque  de 
M.  d'israéli,  et  se  bornent  à  lancer  des  sarcasmes  à  sir  Robert  Peel.  Ils  sont 
tous  d'une  faiblesse  qui  donne  la  mesure  de  l'insuccès  croissant  de  U  cause 
qu'ils  défendent. 

Nous  apprenons  que  Bordeaux  a  imité  Manchester,  et  a  voulu  être  le  ber- 
ceau de  la  Ligue  française.  Une  réunion  de  négociants  s'est  assemblée  le  10, 
et  s'est  constituée  en  association  pour  la  liberié  des  échanges.  Nous  venons  de 
lire,  dans  le  Mémorial  bordelais,  trois  lettres  dans  lesij^uelles  notre  savant  ami, 
M.  Bastiat.  a  indiqué  à  la  Ligue  naissante  les  écueils  à  éviter  et  la  voie  du 
succès.  Obligés  de  mettre  sous  presse,  nous  regrettons  de  ne  pouvoir  analyser 
cet  écrit  plein  de  tact,  ainsi  qu'une  lettre  d'un  de  nos  correspondants,  qui  vou- 
drait voir  la  Lisue  nrançaise  concentrer  d'abord  ses  efforts  sur  le  moiM^Mle  des 
bouilles  et  du  fer,  subsistances  de  toutes  nos  industries. 

••• 

17  féfrier  1846. 


DE  LA  œNCENTRATlON  DES  ENTREPRIfiES  INDUSTRIKM  ES.  an: 


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DE  LA  CONCENTRATION 


DES 


ENTREPRISES  INDUSTRIELLES 

ET  SPÉCIALEMENT  DE  LA  RÉUNION  DES  CONCESSIONS  HOUILLÈRES  DU  BASSIN 
DE  LA  LOIRE  *. 


Le  bien-être  matériel  des  populations  tient  essentiellement  à  deux 
conditions  :  le  degré  de  puissance  de  leurs  forces  productives,  et  le 
degré  d'équité  qui  préside  à  la  distribution  des  valeurs  produites. 

Quelques  écrivains  attribuent  une  importance  secondaire  à  la 
question  de  la  répartition  des  richesses  :  ce  n'est  pas  que  ces  écono- 
mistes méconnaissent  entièrement  les  mauvais  effets  d'une  répartition 
inégale,  mais  ils  s'y  arrêtent  peu  ;  l'essentiel  à  leurs  yeux  est  d*ac- 
croître  de  plus  en  plus  la  valeur  produite  ;  et  cette  condition  obtenue, 
il  leur  parait  impossible  qu'il  n'en  résulte  pas  une  augmentation  de 
bien-être  pour  la  population  entière,  de  quelque  manière  d'ailleurs 
que  les  valeurs  soient  distribuées.  Il  y  a  là,  ce  nous  semble,  une  er- 
reur considérable,  et  nous  allons  essayer  de  la  rectifier  avant  d'abor- 
der les  questions  indiquées  par  le  titre  de  cet  article,  parce  qu^elle 
nous  parait  de  nature  à  nuire  à  une  juste  appréciation  de  ces 
questions. 

S'il  s'agissait  de  juger  de  la  grandeur  des  avantages  qu'une  na- 
tion retire  de  ses  forces  productives,  il  ne  faudrait  pas  se  borner  à 
mesurer  la  valeur  échangeable  des  produits  qu'elle  crée  annuellement: 
la  nature  de  ces  produits  devrait  aussi  être  prise  en  considération  ; 
car  il  n'est  nullement  indifférent  que  la  richesse  d'un  peuple  se  com- 
pose en  grande  partie  d'objets  de  luie,  servant  à  des  besoins  qui, 

*  Noos  noos  (éUdtODS  de  poufoir  publier  sur  la  coaUtion  des  eiploltationt  dn  ImmId 
iMMiiller  de  la  Loire,  un  article  écrit  sur  les  lieax  mèoies,  par  un  homme  éclairé,  et  plus 
i  même  que  tout  autre  d*obtenir  des  reoseignements  authentiques.  Nous  nous  bornerons, 
pour  ce  qui  concerne  les  réflexions  préliminaires,  à  dire  qu*elles  sont  un  nouvel  exem- 
ple des  utiles  incursions  que  réeonomie  politique  pent  se  permettre  dans  le  champ  de  la 
nkonle  proprement  dite;  car  c^esl  senlement  dans  cette  dernière  science  que  l'on  peut 
pQiser  les  moyens  d*apprécier  les  produits  autrement  que  diaprés  leur  valeur  échan- 
Qfoblê.  (SoU  de  la  rédactiom .  ) 

T.  xm.*— jtanifi*.  ;,    23 


338  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

souvent,  n*ont  leur  sourceque  dans  la  vanité,  la  mollesse  ou  la  corru|>- 
tioD,  plutôt  que  d'une  abondance  de  produits  applicables  aui  besoins 
rationnels,  à  ceux  dont  la  satisfaction  importe  le  plus  au  perfectionne- 
ment de  nos  facultés  physiques,  intellectuelles  et  morales.  Assuré- 
ment la  satisfaction  de  ces  derniers  besoins  doit  être  le  but  principal 
de  la  production,  celui  dont  il  est  désirable  qu'elle  ne  s'écarte  que 
le  moins  possible.  Or,  pour  atteindre  ce  but,  il  ne  sufGrait  pas  de  se 
préoccuper  exclusivement  de  la  valeur  échangeable  des  produits  créés, 
car  le  taux  de  cette  valeur  est  souvent  sans  aucun  rapport  avec  Pq- 
tilité  rationnelle  des  produits,  et  il  importe  de  remarquer  qu'il  s'en 
écarte  d'autant  plus  qu*il  existe  de  plus  grandes  irrégularités  entre 
les  fortunes;  de  telle  sorte  que^  dans  les  pays  ou  les  richesses  sont  très- 
concentrées  ,  un  accroissement  dans  la  valeur  totale  des  produits 
pourrait  coïncider  avec  une  réduction  dans  la  quantité  de  ceux  qui 
sont  le  plus  nécessaires  au  bien-être  de  la  multitude. 

Un  peuple  chez  lequel  la  plupart  des  familles  se  montreraient 
abondamment  pourvues  d*aliments,  de  logements,  de  vêtements  sim- 
ples, mais  salubres  et  commodes,  pourvues  surtout  des  bonnes  habi- 
tudes morales  et  de  l'instruction  bien  entefidue  qui  accompagnent  or- 
dinairement une  aisance  modérée,  aurait  certainement  une  situation 
préférable  h  celle  d'un  autre  peuple  qui  compterait  un  certain  nom- 
bre de  familles  très-opulentes,  vivant  avec  somptuosité  et  profusion  « 
mais  ou  le  grand  nombre  serait  soumis  aux  privations,  à  l'ignorance 
et  aux  vices  qu'entraîne  la  misère.  La  supériorité  des  avantages  de  la 
première  situation  resterait  incontestable  alors  mime  que  t addition 
de  toutes  les  valeurs  possédées  par  chacun  des  deux  peuples  comparées^ 
devrait  offrir  des  sommesdont  l'inégalité  serait  en  faveur  du  dernier. 

La  marche  ascendante  des  valeurs  n'entraine  donc  pas  nécessaire- 
ment une  progression  semblable  dans  les  avantages  réels;  c'est  là  une 
considération  fondamentale  en  économie  politique,  et  jusqu'ici ,  elle 
nous  paraît  avoir  été  trop  négligée  dans  l'exposition  des  principes  de 
la  science  ;  cet  oubli  a  souvent  conduit  à  de  fausses  appréciations. 

Tout  ce  qui  tend  à  accroître  l'inégalité  des  fortunes,  à  concentrer 
les  richesses  dans  un  petit  nombre  de  mains,  concourt  inévitablement 
à  accumuler  dans  certaines  classes  des  produits,  des  valeurs  qui  gran- 
dissent sans  que  l'utilité  réelle  s'accroisse.  Lorsque  les  revenus  d'un 
plus  ou  moins  grand  nombre  de  familles  dépassent  certaines  propor- 
tions, elles  ne  sanraient  les  appliquer  en  entier  à  la  satisfaction  de  be» 
soins  personnels,  justifiables  au  point  de  vue  du  bon  sens;  et  comoM 
elles  sont  rarement  disposées  à  faire  de  leur  superflu  un  usage  qui 
sortirait  du  cercle  de  Tégotsme  individuel,  elles  recherchent  tous  les 
moyens  d'en  profiter  exclusivement,  en  l'appliquant  au  contentement 
de  leur  vanité,  de  leurs  goûts  ou  de  leurs  moindres  caprices.  C'est 
ainsi  qu'elles  parviennent  à  rendre  leurs  besoins  de  plus  en  pins  exi- 
geants, à  les  dénaturer  en  quelque  sorte  à  force  de  raffinements,  et 


DB  LA  œNCENTBATtON  DES  ENTREPRISES  INDUSTRIELLES.  S89 

i  leur  faire  absorber  d'énormes  valeurs  qae  l'industrie  s'efforce  de 
ooncentrer  dans  une  foaie  de  soperfluités,  on  de  produits  dispen- 
diensement,  mais  stérilement  élaborés,  dont  la  création  détourne 
des  voies  véritablement  otites  une  portion  considérable  des  forces 
prodoclives.  D'antres  résultats,  également  déplorables,  naissent  en- 
core de  la  trop  grande  inégalité  des  fortunes.  En  premier  lieu,  J'exten- 
sion  excessive  qu'eUe  amène  dans  les  besoins  des  classes  riches  et  N 
prépondérance  qu'elle  donne  aut  satisfactions  vaniteuses(  surexcitent, 
par  reflet  de  l'exemple;  les  besoins  de  toutes  les  autres  classes  et  les 
détournent  des  voies  les  plus  favorables  au  bien-être  général.  Cha- 
CQB  ayant  devant  les  yeux  le  spectacle  du  luxe  et  des  profusions 
(nfétale  l'opulence,  est  naturellement  moins  disposé  à  se  contenter 
de  son  sort  ;  de  là,  le  développement  des  sentiments  d'envie,  de  eu-* 
pidité,  de  Tesprit  d'intrigue,  de  la  bassesse,  de  tontes  les  passions 
malfaisantes  ou  avilissantes  que  mettent  enjeu  des  besoins  vivement 
stimulés,  lorsqu'ils  sont  hors  de  proportion  avec  les  moyens  légitimes 
d'y  pourvoir.  En  second  lieu,  l'expérience  a  constamment  prouvé  que, 
sauf  de  rares  exceptions,  le  pouvoir  qUe  doftne  à  quelques  familles 
Il  possession  de  grandes  richesses  est  toujours  employé  au  détriment 
désintérêts  du  grand  nombre. 

On  peut  conclure  de  ces  indications,  qne  si,  lorsqu'elle  est  renfer- 
mée dans  de  certaines  limites,  l'inégalité  des  fortunes  est,  comme 
moyen  d'émulation,  une  condition  de  progrès  et  de  prospérité ,  elle 
devient  funeste  aux  populations  dès  qu'elle  atteint  de  trop  fortes  pro- 
portions. 

II. 

Nous  rechercherons  maintenant  quelle  influence  peut  exercer  sur 
la  distribution  générale  des  ridieases  la  concentration  des  entreprises 
industrielles. 

Sous  le  point  de  vue  exclusif  de  la  production,  cette  concentration 
paraH  le  pins  souvent  avantageuse  :  à  mesure  que  les  entreprises 
grandissent,  le  prix  de  revient  des  produits  peut  être  réduit  par  dif^ 
ffttents  moyens;  on  peut  faire  un  emploi  plus  puissant  de  l'action 
des  machines;  Tentrepreneur  peut  se  contenter  d'un  moindre  béiié- 
fiœ  sur  chaque  produit  en  particulier,  parce  que  ce  bénéfice  est  plus 
multiplié  ;  enfin,  lea  frais  généraux  de  l'entreprise  ne  s'aecroissant 
pas  dans  une  proportion  aussi  forte  que  les  quantités  produites,  les 
grandes  exploilatiom  peuvent  encore  procurer  de  l'économie  sous  ce 
rapport.  To«tefob,  il  est  des  limites,  plus  ou  moins  reculées  selon 
la  nature  des  industries,  au  delà  desquelles  Fagrandissement  des  en- 
treprises n'offre  pins  d'avantages  ;  cela  a  lien  lorsque  l'ensemble 
des  opérations  ètneai  trop  compliqué  pour  qu'un  seul  entrepreneur, 
au  du  moins  mm  petit  nombre  de  gérants  associés,  puissent  les  diriger 
MivenAlenwst  iam  Ions  leurs  détails;  la  gestion  devient  néeessai- 


340  JOURNAL  DES  ÉOONOIflSTES. 

rendent  moins  efficace  à  mesure  qa'elle  présente  moins  d*unité,  et 
que  la  responsabilité,  les  intérêts  qui  s'y  trouvent  liés,  sont  plusdi— 
visés.  Cela  a  lieu  encore  lorsque  la  concentration  est  poussée  assez 
loin  pour  annuler  toute  concurrence  ;  les  progrès  industriels  s'arrê- 
tent ou  se  ralentissent  alors,  parce  qu'ils  ne  sont  plus  stimulés  par  la 
rivalité,  par  la  nécessité  d'obtenir  la  préférence  du  consommateur. 
ËnGn,  pour  de  grandes  branches  d'industrie,  telles,  par  exemple, 
que  l'agriculture,  la  construction  des  maisons,  etc.,  la  natore  des 
travaux  empêche  qu'au  delà  de  limites  assez  étroites,  il  y  ait  avan- 
tage à  concentrer  les  entreprises. 

On  ne  saurait  nier  néanmoins  que,  dans  beaucoup  d'opérations 
manufacturières  ou  commerciales^  cette  concentration  ne  soit  un 
moyen  d'accrottre  les  forces  productives;  mais  on  se  fait  en  général 
une  idée  exagérée  de  ses  avantages,  et  Ton  ne  remarque  point  assez 
combien  ils  sont  chèrement  achetés  par  tes  fâcheux  résultats  des  gran- 
des inégalités  qu  elle  amène  dans  la  répartition  des  richesses. 

La  portion  des  valeurs  produites,  distribuée  comme  salaire^  suffit 
à  peine,  dans  la  plupart  des  travaux,  au  maintien  de  l'existence  des 
classes  qui  la  reçoivent.  Pour  qu'une  famille  laborieuse  puisse  faire 
des  accumulations  de  quelque  importance,  il  est  presque  toujours  in- 
dispensable que  son  chef  sorte  de  la  condition  des  salariés  et  qu'il 
devienne  entrepreneur;  si  cette  dernière  position  l'expose  à  des 
pertes,  elle  lui  offre  plus  fréquemment  la  possibilité  de  réaliser  des 
bénéfices  bien  supérieurs  à  la  moyenne  ordinaire  des  salaires,  et  qui, 
lorsque  ses  besoins  sont  raisonnablement  réglés,  peuvent  être  capita- 
lisés en  partie  et  améliorer  peu  à  peu  la  situation  de  sa  famille. 

Lorsque  les  entrepreneurs  sont  très-nombreux ,  leurs  bénéfices  sont 
plus  limités,  et,  par  conséquent,  l'élévation  de  leur  fortune  ne  s'opère 
que  fort  lentement;  mais  aussi  un  grand  nombre  de  familles  partici- 
pent simultanément  à  ce  mouvement  ascendant,  dont  la  lenteur  est 
d'ailleurs  très-favorable  au  développement  rationnel  des  besoins. 
Dans  ces  conditions  ,  il  y  a  moins  de  distance  entre  la  position  des 
entrepreneurs  et  celle  des  travailleurs  salariés,  et  ceux-ci  peuvent 
plus  facilement  aspirer  à  devenir  entrepreneurs  à  leur  tour;  cette 
situation,  à  la  vérité,  n'est  pas  favorable  à  l'extension  du  luxe  et  de 
l'opulence,  mais  il  n'y  a  pas  lieu  de  regretter  le  clinquant  qu'ils  au- 
raient offert,  si  la  majeure  partie  de  la  population  peut  vivre,  par  cela 
même,  avec  plus  d'aisance  et  de  dignité. 

Si,  au  contraire,  l'industrie  est,  pour  ainsi  dire,  accaparée  par  un 
petit  nombre  de  grandes  entreprises,  la  distance  entre  l'entrepreneur 
et  le  travailleur  salarié  devient  à  peu  près  infranchissable,  et  le  der- 
nier se  trouve  en  quelque  sorte  condamné,  quel  que  puisse  être  son 
mérite,  à  ne  jamais  obtenir  de  son  labeur  au  delà  de  ce  qui  est 
nécessaire  à  la  subsistance  de  sa  famille ,  et  à  ne  jamais  sortir  de 
sa  condition.  Avec  un  pareil  état  de  choses,  les  richesses  ne  pouvant 


DE  LA  œNCENTRATION  DES  ENTREPRISES  INDUSTRIELLES.  341 

s'accamuler  que  daDS  an  petit  nombre  de  mains,  forment  rapidement 
de  grandes  fortunes  qui  amènent  bientôt,  quant  à  la  direction  des 
besoins  et  des  forces  productives ,  les  mauvais  résultats  que  nous 
avons  déjà  signalés. 

Il  paratt  donc  que,  dans  le  cas  même  où  la  concentration  des  entre- 
prises industrielles  devrait  occasionner  quelque  abaissement  dans  le 
prix  de  certaines  classes  de  produits,  cet  avantage  ne  suffirait  pas 
pour  la  rendre  désirable ,  attendu  qu'il  serait  loin  de  compenser 
la  fnneste  influence  qu'elle  exerce  sur  la  répartition  des  richesses. 
Hais  cet  avantage,  si  insuffisant  qu'il  soit,  ne  résulte  pas  toujours  de 
la  concentration  des  entreprises;  car  lorsque  celles-ci  atteignent  un 
assez  haut  degré  de  puissance  pour  rendre ,  sur  un  vaste  marché, 
la  concurrence  impossible  ou  très-difficile,  elle  permet  rétablisse- 
ment de  prix  de  monopole  et  devient  ainsi  un  moyen  de  rançonner 
les  consommateurs.  Il  n'est  pas  rare  de  voir  de  grandes  entreprises, 
dès  qu'elles  sont  parvenues  à  s'affranchir  de  toute  rivalité,  mainte- 
nir leurs  produits  à  des  prix  bien  supérieurs  à  ceux  que  pourraient 
établir  des  entreprises  d'une  importance  moyenne  ou  même  fort  res- 
treinte. 

Remarquons  encore  qu'à  mesure  que  le  nombre  des  entreprises 
diminue  par  suite  de  l'agrandissement  de  quelques-unes  d'entre  elles, 
les  classes  salariées  perdent  de  leur  indépendance.  Il  est  facile  de 
concevoir  que  les  ouvriers  ont  d'autant  moins  de  liberté  pour  débattre 
les  conditions  de  leur  concours,  que  le  nombre  des  établissements  qui 
peuvent  leur  offrir  de  l'emploi  est  plus  restreint,  et  que  s'ils  n'avaient 
à  traiter  qu'avec  une  seule  entreprise,  ils  seraient  obligés,  ou  de  se 
résigner  aux  conditions  qu'elle  voudrait  leur  imposer,  ou  de  renoncer 
à  leur  profession.  On  peut  affirmer  que  la  concentration  poussée  à  ses 
dernières  limites  tendrait  à  établir  à  l'égard  des  classes  salariées  une 
sorte  de  servage. 

Mais,  si  un  examen  approfondi  fait  reconnaître  que  la  trop  grande 
concentration  des  entreprises  industrielles  est  plus  nuisible  que  favo- 
rable à  la  prospérité  générale,  quels  seraient  les  moyens  d'y  mettre 
obstacle?  Dans  beaucoup  de  cas,  elle  peut  s'opérer  par  le  seul  effet  de 
la  réunion  des  capitaux  !  Faudrait-il  fixer  un  maximum  d'agglomé- 
ration qu'il  ne  serait  pas  permis  de  dépasser,  ou  restreindre  dans 
des  limites  déterminées  la  faculté  d'associer  les  intérêts?  Nous  som- 
mes loin  de  le  proposer,  mais  on  pourrait  trouver  des  moyens  de  li- 
mitation convenables  dans  la  répartition  des  charges  publiques;  on 
pourrait,  tout  au  moins,  se  dispenser  de  favoriser  particulièrement^ 
comme  on  l'a  fait  jusqu'ici,  la  formation  des  vastes  entreprises  toutes 
les  fois  que  la  nature  des  travaux  n'exige  pas  la  concentration  ;  on 
pourrait,  dans  tous  les  cas,  empêcher  qu'elles  n'abusassent  de  leur 
puissance  en  ruinant,  comme  elles  le  pratiquent  souvent,  les  petits 
étabiisseffients  par  des  réductions  temporaires  sur  le  prix  des  pro* 


342  JOURNAL  OBS  ECONOMISTES. 

duits;  CQr  ces  réductions,  loin  de  constituer  un  avaq^ffo  définitive- 
ment acquis  au  consommateur,  n'ont  d*autfe  objet  que  d*étouff^ 
toute  coucurrence  et  de  lui  faire  payer,  un  peii  plus  tard,  des  prit  de 
monopole.  Les  actes  de  ce  genre  sont  coupables,  ^t  leur  répres- 
sion est  un  devoir  trop  méconuu  de  Tautorité  put)lique  ;  aprte 
avoir  restreint  de  mille  manières  la  li))erté  industrielle  dans  ses 
applications  légitimes,  on  devrait  ne  pas  reculer  devant  la  répression 
de  ces  abus  les  plus  manifestes. 

Nous  avons  tâché  de  faire  apprécier,  par  les  observations  qui  pré- 
cèdent,  combien  la  faveur  accordée  ai|x  grandes  entreprises  par  Topi- 
liion  générale  et  pat  les  pouvoirs  publics  est  peu  justiiiable  hors  des 
cas  d'absolue  nécessité,  et  combien  une  industrie  divisée  en  un  grand 
nombre  d'exploitations  de  moyenne  importance  est  préférable  à  cette 
concentration,  sous  le  point  de  vue  d'une  bonne  distribution  des  pro- 
duits, de  la  satisfaction  des  vrais  besoins,  et  de  l'amélioration  morale 
de  la  population.  Nos  idées,  h  cet  égard,  se  trouvent  opposées  à  un 
préjugé  très-répandu,  et  elles  paraîtront  peut-être  paradoxales;  mais 
si  Ton  veut  bien  les  approfondir  et  compléter,  par  la  réflexion,  ce 
qui  peut  manquer  à  nos  observations,  on  se  convaincra  qu  elles  sout 
(ondées  sur  la  vérité.  Cette  étude  se  liait  au  surplus  à  la  question  qui 
doit  faire  l'objet  principal  de  notre  lexamen,  et,  bien  que  nous  l'ayons 
laissée  incomplète,  elle  nous  a  paru  propre  a  donner  plus  de  force  aux 
conclusions  que  nous  aurons  à  présenter. 

III. 

Il  est  peu  d'exemples  d*une  concentration  d'entreprises  industrielles 
aussi  considérable  que  celle  qui  se  prépare  en  ce  moment  dans  les 
départements  de  la  Loire  et  du  Rbône. 

Les  gisements  de  houille  de  la  Loire,  qui  fournissent  près  de  la 
moitié  de  In  quantité  totale  de  ce  combustible  extraite  annuellement 
eh  France ,  sont  divisés  en  65  concessions  ,  dont  les  principales 
étaient,  il  y  a  peu  de  temps,  subdivisées  en  plusieurs  exploitations  ad- 
ministrées séparément;  les  travaux  d'extraction  se  trouvaient  ainsi 
partagés  entre  un  grand  nombre  d'entreprises  distinctes  qui  se  fai- 
saient une  active  concurrence.  Une  association  puissante  vient  de  se 
former  pour  réunir  toutes  ces  entreprises  en  une  seule;  elle  a  déjà 
concentré  les  quatre  cinquièmes  au  moins  de  l'èxploitatton  totale,  et 
elTc  est  à  In  veille  de  s'adjoindre  le  surplus  \  Nous  rappellerons  suc- 
cinctement les  circonstances  qui  ont  précédé  et  préparé  la  formation 
de  cette  gigantesque  entreprise. 


<  «  Le  10  janvier  1815  a  eu  lieu,  à  Lyon,  l*asscmblée  générale  de  la  Société  des  i 
réunies,  fusionnée  avec  le  canal  de  Givors  et  le  chemin  de  fer  de  Saint-Élienne.  Celte 
assemblée  avait  |K>ur  but  la  nomination  du  Comité  d'administration  qui  sera  chargé  de 
pféparer  les  statuts  et  de  solliciter  du  gouvernement  Tautorisation  de  se  constituer  ea 
société  anonyme  t^ir  les  bases  (^ue  noiis^vqns  indiquéeci.  Ou  voit  que  coUe  «faire  mar** 


DE  LA  CONCENTRATION  DES  ENTREPRISES  INDUSTRIELLES.  343 

Quelques  années  après  la  création  des  chemins  de  fer  de  Saint- 
Etienne  &  la  Loire  et  aa  Rhône,  l'attention  des  spéculateurs  se  porta 
sur  Texploitàtion  du  bassin  houiller  ;  ils  tâchèrent  de  persuader 
au  public  qu'entre  les  mains  des  concessionnaire^  primitifs  cette  source 
de  richesse  était  demeurée,  à  défaut  de  capitaux  suffisants  pour  la 
mettre  en  valeur ,  à  peu  près  stérile  ;  ils  publièrent  des  rapports, 
souvent  mensongers,  sur  l'étendue  des  gisements,  sur  la  puissance 
des  couches  de  chaque  concession,  et  ils  ne  ménagèrent  pas  les  aper- 
çus éblouissants  sur  les  bénéfices  que  promettaient  des  exploitations 
convenablement  conduites;  bref,  ils  firent  si  bien,  qu'une  sorte  de 
fièvre  de  spéculation  s'empara  d'une  foule  d'agioteurs  et  de  capita- 
listes, habitaiitsde  Paris  en  grande  partie.  «Les  uns  vendirent  des  mi- 
nes qu'ils  n'avaient  jamais  vues  et  sur  la  valeur  desquelles  ils  n'avaient 
aucune  notion  positive  ;  les  autres  prirent  sans  contrôle  et  les  yeux  fer* 
mes  toutes  les 'actions  de  mines  qu'on  leur  présenta  '.  »  Des  compa- 
gnies s'organisèrent;  les  concessions  furent  achetées  à  des  prix  géné- 
ralement trop  élevés;  puis  ces  valeurs,  déjà  exagérées,  furent  portées  à 
des  chiffres  véritablementexorbitants,  lors  de  leur  division  en  actions. 
Plusieurs  des  fondateurs  de  compagnies  obtinrent  ainsi  des  bénéfices 
scandaleux,  et,  munis  des  capitaux  que  leur  avaient  livrés  de  trop 
crédules  actionnaires,  ils  se  retirèrent,  laissant  à  ces  derniers  le  soin 
de  réaliser  les  promesses  faites  au  début.  Tous  les  fondateurs  de  ces 
compagnies  n'ont  pas  mérité  la  même  réprobation  ;  il  en  est  qui  ont 
agi  consciencieusement,  mais  la  plupart  sont  accusés  d'avoir  exhaussé 
outre  mesure  le  prix  d'émissiori  des  actions.  Voici  un  fait  qui  permet- 
tra de  juger  à  quel  degré  ont  pu  arriver  l'aveuglement  des  uns  et  la 
perversité  des  autres  dans  quelques-unes  de  ces  spéculations  : 

La  concession  d'Unieux  et  Fraisse,  après  avoir  été  vendue  par  les  ti- 
tulaires primitifs  au  prix  de  soixante^ix  mille  francs,  a  été  mise  en 
actions  au  capital  d'un  million;  les  fondateurs  de  la  Société  ont  réalisé 
ce  capital  en  grande  partie,  puis  ils  ont  fui  en  Belgique;  après  quoi 
les  concessions  ont  été  adjugées  publiquement  au  prix  de  trente-sept 
mille  francs  *  ! 

Ce  sont  des  spéculations  de  ce  genre  qui  ont  transporté  la  pro- 
priété d'une  grande  partie  des  mines  du  bassin,  des  concessionnaires 
originaires  aux  exploitants  qui  les  possèdent  aujourd'hui.  Avant  l'ac- 

cbe  à  pas  de  géant,  el  quil  n*y  a  pas  de  temps  à  perdre  si  l'on  veut  aller  au-devant  des 
conséquences  que  tout  le  monde  prévéft. 

*  Voici,  an  surplus,  les  noms  des  membres  nommés  : 

«  MM.  le  comte  Mole,  Cli.  Lacombe,  Naville  de  Ciiàieau vieux»  Saint-Olive,  de  Baine- 
ville.  Fleurdelïx,  Ncyrand.  Odilon  Barrot,  Durozier.  Denys,  Benott,  Eynard,  F.  Barlho- 
lony,  F.  de  Fougères,  Delabante  fils,  Rambaud,  J.  Hochet,  de  Bousquet  père,  Paul  Sé- 
guin, Folly  Saint-Paul,  Garardwesl,  Devilaine.  »  (Extrait  du  Courrier  de  Lyon,) 

*  Notice  remise  au  Conseil  général  de  la  Loire  par  les  fondateurs  de  TAssociation  gé- 
nérale. 

*  Estraii  du  Mercure  ségusien  (journal  de  Saint-Élienne)  du  7  septembre  1845. 


a44  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

complissement  de  ce  transport,  deax  causes  principales  avaient  em- 
pêché qu'une  forte  valeur  ne  s'attachât  à  la  possession  des  titres 
de  la  plupart  des  concessions  :  c'est,  d'une  part,  l'extrême  morcelle- 
ment de  l'exploitation  sur  beaucoup  de  points ,  morcellement 
que  l'administration  a  toléré  jusqu'ici,  malgré  la  défense  de  fraction- 
ner les  concessions,  portée  par  l'art.  7  de  la  loi  du  21  avril  1810; 
et  d'autre  part,  l'importance  des  redevances  à  payer  aux  proprié- 
taires  de  la  surface.  Ces  redevances  qui,  dans  les  autres  exploitations 
houillères  de  la  France,  ne  sont  jamais  réclamées,  parce  qu'elles  n'y 
dépassent  pas  1  fr.  25  c.  par  hectare  et  par  an,  s'élèvent,  dans  le 
bassin  de  la  Loire,  par  suite  d'anciens  traités  sanctionnés  par  les  or- 
donnances de  concession,  du  douzième  au  septième  du  produit  bnU 
de  l'extraction. 

On  conçoit  que  des  conditions  aussi  onéreuses  doivent  considéra- 
blement restreindre  les  béné&cesde  l'exploitation;  aussi,  la  plupart 
des  concessionnaires  originaires  ne  retiraient  guère  de  leurs  entre- 
prises que  ce  qui  était  nécessaire  pour  payer  tous  les  travaux  et  pour 
servir  l'intérêt  des  capitaux  engagés  sous  forme  de  constructions  et 
de  machines,  amortissement  compris  :  les  mines  les  plus  favorisées 
par  la  proximité  des  voies  de  transport,  par  l'abondance,  la  qualité 
ou  la  facilité  d'extraction  de  la  houille,  fournissaient  seules  des  pro- 
duits assez  considérables  pour  offrir,  au  delà  des  frais  d'exploitation, 
de  l'intérêt  et  de  l'amortissement  des  capitaux  engagés,  un  excédant 
qui  pût  représenter  le  bénéfice  de  la  concession. 

Les  nouveaux  exploitants  ne  pouvaient  changer  spontanément  ces 
conditions,  et  la  plupart  d'entre  eux,  après  s'être  mis  à  l'œuvre,  ne 
tardèrent  pas  à  reconnaître  que,  loin  de  pouvoir  compter  sur  les  bril- 
lants avantages  promis  aux  actionnaires ,  ils  avaient  à  se  demander 
s'il  leur  serait  possible  de  servir  à  ces  derniers  un  intérêt  quelcon- 
que pour  les  capitaux,  en  grande  partie  fictifs,  dont  les  titres  leur 
avaient  été  si  chèrement  vendus. 

De  pareils  mécomptes  expliquent,  s'ils  ne  les  justifient  pas,  les 
tentatives  faites  aujourd'hui  par  les  compagnies  houillères  :  ne  pou- 
vant arriver  par  des  moyens  légitimes  à  mettre  leurs  productions  en 
rapport  avec  le  prix  exagéré  de  leurs  acquisitions,  elles  ont  pensé 
qu'elles  atteindraient  le  même  but  si  elles  parvenaient  à  augmenter 
le  prix  de  vente  des  produits.  Pour  cela,  il  suffisait  de  trouver  les 
moyens  d'empêcher  que  le  marché  fût  abondamment  approvisionné 
par  des  entreprises  rivales,  car  une  réduction  de  l'offre,  en  présence 
de  l'accroissement  continu  de  la  demande,  ne  pouvait  manquer  de 
produire  l'effet  désiré,  et  le  procédé  était  même  assez  puissant  pour 
faire  renaître,  plus  vives  que  jamais,  les  espérances  de  larges  béné- 
fices ;  mais  comment  obtenir  de  soixante  entreprises  en  concurrence, 
la  détermination  unanime  de  réduire  leur  production?  Comment  ré- 
gler, de  manière  à  satisfaire  tous  jet»  intérêts,  la  quantité  de  l'exlrac- 


DE  LA  CONCENTRATION  DES  ENTREPiUSËS  INDUSTRIELLES.  345 

tioD  que  ne  devrait  pas  dépasser  chaque  entreprise?  Comment  surtout» 
en  cas  de  coalition  directe  et  franchement  ae^^usée,  échapper  aax  lois 
qui  répriment  l'emploi  de  ce  moyen  d'accroitre  les  bénéflces?  Evidem- 
ment, avec  les  conditions  du  maintien  d'un  grand  nombre  d'entre- 
prises distinctes,  le  problème  était  insoluble;  il  fallait  donc  réduire 
le  nombre  des  entreprises,  concentrer  autant  que  possible  l'eiploita- 
tion,  et  c'est  le  parti  auquel  on  s'est  arrêté. 

Plusieurs  combinaisons  ont  eu  lieu  dans  ce  but  depuis  1837  ;  avant 
qu'il  fût  question  de  l'association  générale,  trois  grandes  compagnies 
s'étaient  déjà  formées,  et  elles  étaient  déjà  parvenues  à  réunir  uu 
grand  nombre  de  concessions  des  bassins  de  Rive-de-Gier  et  de  Saint- 
Etienne;  mais  la  concurrence  se  maintenait  entre  elles,  indépendam- 
ment de  celle  que  leur  faisaient  de  nombreuses  exploitations  dissi- 
dentes; le  marché  restait  abondamment  fourni,  et  le  but  n'était  pas 
atteint.  C'est  alors  que  le  système  uniuxire  fut  préconisé,  et  qu'une  as- 
sociation s'organisa  dans  la  pensée  avouée  de  concentrer  dans  une 
seule  entreprise  l'exploitation  de  toutes  les  mines  de  la  Loire.  Les 
auteurs  de  cette  conception  ont  poursuivi  leur  but  avec  habileté  et  per- 
sévérance :  ils  n'ont  reculé,  pour  vaincre  les  résistances,  devant  aucun 
sacrifice.Les  directeurs  d'exploitations  particulières  auraient  pu,  dans 
la  crainte  de  perdre  leurs  emplois,  faire  obstacle  à  l'adjonction  des 
mines  confiées  à  leurs  soins  ;  l'association  générale  s'en  est  fait  des 
auxiliaires  iuQuents  en  leur  assurant,  en  cas  de  réunion,  une  indemnité 
de  trois  années  d'appointements  et  en  promettant  de  leur  réserver  les 
emplois  lucratifs  que  comporterait  la  nouvelle  organisation.  Les  réu- 
nions de  mines  se  sont  opérées  à  des  taux  énormes,  et  des  exploita- 
tions épuisées  ou  sans  valeur  ont  été  cotées  à  des  chiffres  de  six  cents 
et  douze  cent  mille  francs  \  Enfin,  pour  mieux  s'assurer  la  possession 
exclusive  des  moyens  de  production,  les  fondateurs  de  la  coalition  se 
sont  emparés  des  deux  principales  voies  de  transport  des  houilles  de 
la  Loire,  en  affermant  pour  une  durée  presque  séculaire  le  canal  de 
Gifors  et  le  chemin  de  fer  de  Saint-Étienne  à  Lyon  :  afin  de  déter- 
miner cette  dernière  adjonction,  ils  n'ont  pas  hésité  à  porter  le  prix 
de  ferme  du  chemin  à  deux  millions  cinq  cent  mille  francs,  quoique 
son  produit  net  annuel  n'ait  jamais  dépassé  deux  millions. 

Il  était  impossible  que  de  semblables  combinaisons  n'excitassent  pas 
de  vives  inquiétudes,  particulièrement  parmi  les  nombreux  industriels 
des  arrondissements  de  Saint-Etienne  et  de  Lyon,  qui  font  de  grands 
emplois  de  houille;  aussi  les  réclamations  n'ont  pas  tardé  à  s'élever 
de  toutes  parts  ;  les  municipalités  de  Lyon,  de  Saint-Etienne,  la  cham- 
bre de  commerce  de  cette  dernière  ville,  le  Conseil  général  de  la  Loire, 
et  en  dernier  lieu,  le  Conseil  général  du  commerce,  ont  protesté  contre 

*  Happurt  fait  au  Conseil  municipal  de  Saint-Élienne  au  nom  d*une  Ck>mmissioD,  par 
M.  FcQéoo,  membre  de  ce  Conseil  et  ingénieur  4es  minet». 


346  JOURNAL  DES  ËGONOMISTES. 

l'organisation  de  ce  vaste  monopole»  et  en  ont  signalé  tous  les  dangers; 
d'autres  réclamations  ont  été  adressées  aux  Chambres  par  voie  de  pé- 
tition, et  il  en  surgit  de  nouvelles  tous  les  jours,  à  mesure  que  la  con- 
stitution définitive  de  la  Société  générale  semble  devenir  plus  immi- 
nente. 

D'un  autre  c6té,  les  fondateurs  de  cette  Société  ont  tâché  de  justifier 
leur  entreprise  et  de  calmer  les  inquiétudes  qu'elle  faisait  naître.  Dans 
divers  écrits  publiés  en  leur  nom,  ils  ont  représenté  l'exploitation 
fractionnée  comme  devant  avoir  pour  résultat  le  prompt  épuisement 
des  mines;  ils  ont  allégué  qu'en  cherchant  à  placer  cette  exploitation 
sous  une  gestion  unique,  ils  n'avaient  d'autre  but  que  de  coordonner 
tous  les  travaux  de  manière  à  assurer  le  bon  aménagement  de  la  ri- 
chesse houillère,  à  l'extraire  plus  complètement  et  avec  moins  de  dé- 
pense dans  chaque  gisement,  à  éviter  les  fausses  manœuvres  et  les  per- 
tes qu'entraîne  le  morcellement,  et  enfin,  à  réduire  considérablement 
les  frais  d'administration.  Le  bénéfice  qu'ils  attendent  de  ces  divers 
projets  d'amélioration  leur  paraît  devoir  suffire  pour  indemniser  l'As- 
sociation de  l'exagération  des  valeurs  qu'il  a  fallu  attribuer  aux  exploi- 
tations qu'elle  s'est  appropriées  pour  en  obtenir  la  cession  ;  toutefois, 
ils  ne  dissimulent  pas  que  l'un  des  moyens  de  succès  qu'ils  attendent 
de  l'unité  de  gestion  se  trouvera  dans  le  nivellement  régulier  el  corw 
slant  de  la  prodmtian  sur  la  consommation,  et  dans  le  soin  que  Von 
prendra  d'éviter  les  encombrements,  cause  principale  de  la  détresse 
passée  ^ .  Aux  appréhensions  relatives  à  l'élévation  du  prix  de  la  bouille, 
les  défenseurs  de  la  coalition  opposent,  d'une  part,  la  concurrence  que 
soutiendront  les  autres  bassins  houillers  de  la  France  et  les  houilles 
étrangères;  d'autre  part,  l'intérêt  qu'aurait  l'Association  elle-même 
à  ménager  les  industries  de  la  contrée  qui  emploient  ce  combustible, 
afin  de  conserver  le  débouché  qu'elles  lui  offrent.  Aux  craintes  ùia- 
nifestées  sur  le  sort  futur  des  ouvriers  mineurs,  l'Association  oppose 
d'abord  les  sentiments  de  justice  et  de  philanthropie  dont  ses  membres 
sont  animés;  ensuite  l'intérêt  qu'elle  aurait  è  satisfaire  des  ouvriers  qui 
pourraient  trouver  facilement,  dans  les  nombreuses  industries  du  pays, 
des  emplois  bien  rétribués,  si  l'on  voulait  réduire  leur  salaire  dans 
les  mines.  Aux  doutes  émis  sur  la  légalité  de  la  réunion  générale  des 
concessions,  on  répond  par  des  citations  de  l'art.  7  de  la  loi  de  1810, 
qui  déclare  ces  mines  disponibles  et  transmissibles  comme  les  proprié- 
tés ordinaires,  et  l'art.  31  de  la  même  loi,  portant  que  plusieurs  con- 
cessions pourront  être  réunies  entre  les  mains  du  même  concessionnaire, 
à  la  charge  de  tenir  en  activité  l'exploitation  de  chaque  concession. 
Enfin,  les  défenseurs  officiels  de  l'Association  trouvent  des  garanties 
suffisantes  contre  les  abus  que  sa  puissance  pourrait  faire  redouta, 

■  Note  d'un  exploitant  sur  les  associations  houillères  do  la  Loire,  par  M.  Rambaud* 
Bovet,  Tun  des  fondateurs  de  TAssociation  générale. 


DE  LA  GONCENTRATiON  DES  ENTBEFRISES  INDUSTRIELLES.  S47 

dans  la  positioo  élevée  et  le  caractère  honorable  de  aes  principaux  mem- 
bres, et  surtout  dans  la  surveillance  de  l'administration,  suffisamment 
armée  par  la  loi  de  1810  pour  préserver,  au  besoin,  de  toute  atteinte 
les  intérêts  généraux  ^ 

Cependant,  l'administration  supérieure  a  reconnu  que  les  réclama- 
tions dont  c^tte  entreprise  était  l'objet  méritaient  un  examen  sérieux  : 
un  inspecteur  générai  des  mines,  M.  Higneron,  a  été  envoyé  sur  les 
lieux,  avec  la  mission  d'étudier  la  question  sous  ses  diverses  faces,  et 
de  proposer  les  mesures  qu'il  conviendrait  de  prendre,  dans  tous  les 
cas,  powr  oêiurer  f  aménagement  économique  des  giles  homllers,  pour 
garmUir  des  effets  du  monopole  Us  usines  ei  les  marchés  que  ces  gttes 
aUmenlent;  enfin,  pour  faire  maintenir  le  salaire  des  ouvriers  dans  un 
juste  rapport  avec  le  prix  de  vente  de  la  matière  exploitée.  M.  Higneron 
a  terminé  l'examen  qu'il  avait  à  faire  sur  place,  mais  les  résultats  de 
sa  mission  ne  sont  pas  encore  connus  :  on  sait  seulement  que  l'Associa- 
tion continue  à  opérer  de  nouvelles  adjonctions,  et  qu'elle  poursuit 
son  œuvre  compie«i  aucune  intervention  administrative  ne  pouvait  en 
empêcher  l'accomplissement.  Au  point  où  la  concentration  est  déjà 
parvenue,  et  si  les  réunions  eflectuées  sont  légitimées  par  la  sanction 
du  gouvernement,  aucune  concession  ne  pourra  rester  en  dehors  de 
l'Association  générale,  car  il  faudrait,  pour  cela,  que  les  gérants  des 
exploitations  qui  ne  lui  appartiennent  pas  encore  préférassent  à 
des  bénéfices  certains  et  considérables,  les  éventualités  de  la  concur- 
rence ;  il  faudrait  qu'ils  sacrifiassent  leur  intérêt  particulier  à  l'inté- 
rêt général.  Or,  on  ne  saurait  raisonnablement  espérer  un  semblable 
dévouement  :  toute  concurrence  serait  donc  supprimée  dans  le  bassin 
entier,  et  les  conséquences  probables,  ou  plutôt  inévitables  d'un  pa- 
reil état  de  choses  ne  justifient  que  trop  toutes  les  craintes  manifes- 
tées. 

Et  d'abord,  il  convient  d'apprécier  à  leur  juste  valeur  les  avantages 
qui,  d'après  les  coalisés,  devraient  résulter  de  l'adoption  du  système 
upitaire,  sous  le  rapport  du  meilleur  aménagement  des  mines  et  d'une 
exploitation  plus  économique:  à  cet  égard,  nous  reproduirons  des  ob- 
servations dues  à  des  hommes  dont  la  compétence,  en  pareille  matière, 
est  généralement  reconnue  dans  la  localité. 

4  II  serait  permis  de  soutenir  que  des  concessions  trop  nombreuses, 
mal  formées,  et  dont  les  limites  artificielles  n'ont  aucune  relation  avec 
l'allure  des  couches,  doivent  être  rectifiées  et  réunies  en  groupes  na- 
turels, délimités  selon  les  circonstances  de  gisement  et  les  accidents 
qui  subdivisent  le  bassin  de  la  Loire  en  plusieurs  portions  nettement 
séparées  les  unes  des  autres;  mais  avancer  qu'au  point  de  vue  indus- 
triel, plus  l'Association  sera  vaste,  plus  l'exploitation  sera  parfaite, 
c'est  se  moquer  du  public  ;  autant  vaudrait  prétendre  que  tous  les 

<  Mémoire,  déjà  dié,  do  M.  Rambaud-6ov«l. 


348  JOURNAL  DES  ECONOMISTES. 

terraÎDS  houillers  de  la  France,  tous  les  établissements  métallorgiquM  « 
en  un  mot,  tontes  les  industries  de  la  même  espèce,  doivent  être 
concentrés  dans  une  seule  main  pour  offrir  de  bonnes  conditions  d'ex- 
ploitation, et  qu'à  regard  d'une  ferme,  par  exemple,  les  aTantages 
de  la  concentration  n'ont  d'autres  limites  que  celles  du  royaume.  Les 
gisements  de  houille  de  la  Loire  sont  séparés  entre  eux  par  de  nom- 
breuses failhi,  ou  par  d'autres  accidents  qui  empêchent  qu'il  y  ait 
aucun  avantage  à  réunir  leur  exploitation;  les  bassins  de  Saint- 
Etienne  et  de  Rive-de-Gier  sont  complètement  isolés  par  un  vaste 
territoire  ;  à  Rive-<le-Gier  il  y  a  séparation  complète  entre  les  oon- 
cessions  de  la  Grand* Croix,  de  la  Géramière  et  le  reste  du  t^raio 
houiller;  à  Saint-^Etienne,  des  divisions  naturelles  existent  également 
entre  Firminy  et  les  groupes  de  la  Biraudière  et  de  Mtmirumbert,  en- 
tre la  Biraudière  et  le  système  de  Bérard,  entre  ce  dernier  et  la  con- 
cession de  Villars  et  de  la  Chaner.  En  quoi  la  réunion  de  ces  gise- 
ments isolés  pourrait-elle  contribuer  au  bon  aménagement  des  mines? 
Comment,  surtout,  l'accaparement  des  voies  de  transport  pourrait-il 
favoriser  l'emploi  de  meilleures  méthodes  d'extraction?  '  d 

Evidemment  les  considérations  d'exploitation  plus  économiques,  de 
conservation  de  la  richesse  houillère,  etc.,  n'ont  été  invoquées  qoe 
pour  le  besoin.de  la  circonstance  ;  entre  les  prix  de  revient  à  une  mine 
isolée  bien  conduite,  et  produisant  huit  cents  à  mille  hectolitres  par 
jour,  et  ceux  de  l'exploitation  unitaire,  il  n'y  a  pas  de  différence  *• 
Si  la  subdivision  des  concessions  présente  des  inconvénients;  si  l'abon- 
dance des  eaux  et  l'insufGsance  des  moyens  d'épuisement  peuvent,  dans 
des  cas  assez  rares,  nécessiter  la  coordination  des  travaux  de  plusieurs 
concessions^  la  loi  du  27  avril  1838  y  a  suffisamment  pourvu,  et  l'As- 
sociation générale  ne  disposerait  d'aucun  moyen  d'améliorer  l'ensem- 
ble de  l'exploitation  qui  ne  soit  déjÀ  à  la  disposition  de  l'administra- 
tion. A  proposdesavantagesde  l'unité  de  gestion,  quant  à  la  suppression 
des  obstacles  qui  peuvent  nattre  du  morcellement,  il  n'est  pas  inutile 
deremarquerquelesentreprisesconcentréesqui  ont  existé  depuis  1837, 
la  Compagnie  générale,  la  Compagnie  des  mines  réunies,  l'ancienne 
Société  de  l'union^  n'ont  jamais  exécuté,  bien  ou  mal,  que  des  travaux 
de  concessions  isolées  ^. 

Les  fondateurs  de  l'Association  générale  ont  fait  connattre  que  leur 
intention  était  de  concentrer  l'extraction,  par  des  motifs  d'économie, 
sur  un  petit  nombre  de  puits  portés  au  maximum  de  production^.  Avec 
de  semblables  conditions,  il  arriverait  que  dans  le  cas  d'uneaugmenta- 
tion  subite  de  déboursés,  ou  d'accidents  imprévus,  tels  que,  rupture 

«  Nouvelles  obsenrations  du  Conseil  rouDkipal  de  SahUpÉlienne  sur  rAssodsiioB 
bouilière. 
s  Premier  rapport  de  la  Commission  municipale  de  Sainl-Étienne,  page  7. 
>  Nouvelles  observations  du  Conseil  municipal  de  Sainl-Ètienne. 
^  Mémoire  de  M.  Rambaud-Bovet. 


1 


DE  LA  CONCENTRATION  DES  ENTREPRISES  INDUSTRIELLES.  949 

de  machines,  incendies,  inondations,  éboulement^,  les  besoins  des  eon- 
sommateurs  ne  pourraient  être  satisfaits  qu'après  des  délais  plus  ou 
moins  longs  :  c'est  ce  qui  n'est  pas  à  craindre  sous  le  régime  de  la 
concarrence,  parce  que  chaque  concession  ne  fournissant  qu'une  faible 
partie  de  la  quantité  totale  de  houille  que  ses  moyens  d'exploitation 
lui  peroMttaientde  produire,  peut,  par  cela  même,  se  prêter  facilement 
à  un  accroissement  immédiat  des  demandes  et  combler  le  déficit  mo- 
mentané que  la  suspension  des  travaux,  dans  d'autres  concessions,  pour- 
rait amener  dans  la  production. 

On  voit  que,  même  sous  le  point  de  vue  exclusif  du  perfectionnement 
de  la  production  et  du  bon  aménagement  des  mines,  il  serait  au  moins 
fort  douteux  que  la  gestion  unitaire  offrit  plus  d'avantages  que  l'ex- 
ploitation morcelée,  et  s'il  est  vrai  que  dans  cette  branche  d'industrie, 
comme  dans  toutes  les  autres,  la  concurrence  est  un  excellent  moyen 
d'accélérer  l'amélioration  des  procédés  ou  des  méthodes,  on  nuirait 
essentidlement  aux  progrès  en  confiant  l'exploitation  du  bassin  entier 
à  des  gérants  qui  n'auraient  à  lutter  contre  aucune  rivalité. 

Examinons  maintenant  si  les  appréhensions  relatives  à  l'élévation 
do  prix  de  la  houille  sont  aussi  mal  fondées  que  le  prétendent  les  au- 
teurs de  la  coalition.  La  hausse  sera  limitée,  disent-ils,  parla  concur- 
rence des  autres  bassins  :  pour  apprécier  l'efficacité  de  ce  moyen  de 
limitation,  il  faut  savoir  qu'un  parcours  de  cent  kilomètres,  par  c^- 
mindefer,  augmente,  avec  les  faux  frais,  chaque  quintal  métrique  de 
hoaille,  de  tm  franc  vingt  centimes,  et  que  le  bassin  le  plus  voisin  de 
celui  de  la  Loire  est  à  une  distance  de  cent  quatre-vingts  kilomètres  ; 
or,  près  de  la  moitié  de  la  quantité  totale  de  la  houille  extraite  du  bas- 
sin de  la  Loire  se  consomme  dans  le  département  \  et  à  des  prix  dont 
la  moyenne  sur  le  lieu  de  consommation  ne  dépasse  pas  1  franc  20  cen- 
times par  quintal  métrique.  Les  houilles  du  bassin  le  plus  voisin  ne 
pourraient  donc  faire  concurrence  sur  cette  partie  du  marché;  que 
dans  le  caaroii,  à  leur  prix  sur  le  carreau  des  mines,  s'ajouterait,  pour 
représenter  les  frais  de  transport,  un  supplément  égal  à  près  de  deux 
ibis  le  prix  actuel  de  la  houille  dans  le  département  de  la  Loire.  De 
semblables  conditions  de  concurrence  laissent,  comme  on  le  voit,  une 
belle  marge  aux  monopoleurs.  Les  défenseurs  de  la  coalition  allèguent 
encore  que  1* Association  générale  ne  pourrait  abuser  de  sa  position 
en  exagérant  les  prix,  sans  s'exposer  à  ruiner  les  industries  de  la  loca- 
lité qui  font  de  grands  emplois  de  houille  et  sans  perdre  ainsi  ses  prin- 

*  t  Jja  troi^  quarts  de  notre  production  se  consomment,  deux  parties  ou  moitié  dans  le 
àéfÊiiemeni  de  la  Loire,  un  quart  à  Lyon  et  sur  le  littoral  du  Rhône  jusqu*au-desfins 
<ràfi|Qon  dans  des  conditions  absolues  de  monopole.  Le  quart  restant,  composé  des 
ctikn  pour  maciaines,  locomotives,  des  menus  de  forge  et  des  charbons  de  gaz,  obtient, 
i  nhon  de  sa  qualité  supérieure,  une  préférence  marquée  sur  les  marchés  alimentés  aussi 
Ptt  d'autres  bassins.  »  (  Premier  rapport  de  la  Commission  du  Conseil  municipal  de 
Sthit-ÉUenne.) 


150  JOURNAL  DBS  ÀX)N0MISTE9. 

cipaux  débouchés.  Il  serait,  dans  tous  les  cas,  très^fàcheox  de  fidre 
dépendre  l'existence  des  industries  dont  il  s*agit  d«  convenanees  oo  du 
bon  plaisir  de  l'Association.  Nous  admettrons  néanmoins  qu'il  entre- 
rait dans  ses  intérêts  de  ne  pas  élever  les  prix  au  delà  du  maximam 
que  pourraient  supporter  cesindustries,  c'est-ànliredenepaslesforoflr 
absolument  à  abandonner  leurs  travaux  ;  mais,  dans  cette  limite,  elle 
pourrait  enoore  produire  beaucoup  dé  mal.  Ainsi,  par  eisemple,  ii 
n'est  pas  probable  qu'une  hausse  de  cinquante  centimes  par  hectolitre 
fit  abandonner  un  grand  nombre  d'établissements;  cette  hemse  pro- 
curerait à  l'Association,  à  raison  d'une,  prodoctieo  de  16  millions  d'hec- 
tolitres par  an,  qui  est  celle  des  dernières  années,  un  béiiéfîce  de  hait 
millions  de  francs,  et  ce  bénéfice  serait  payé,  en  grande  partie,  pit 
les  consommateurs  qui  n'emploient  la  houille  que  pour  les  usages  do- 
mestiques ;  le  surplus  irait  accroître,  dans  différentes  propertions,  les 
frais  de  production  d*une  multitude  d'industries  diverses.  Les  forges^ 
les  taillanderies,  les  verreries,  les  fabriques  d'acier^  la  q«m:tilhnie, 
l'armurerie,  etc.,  se  partageraient  cette  charge;  plusieurs  des étabibse- 
ments  placés  dans  les  conditions  les  moins  favorables  pourraient  suc- 
comber,  mais  la  majeure  partie  continuerait  à  fbnctionoer.  Seulement 
la  position  de  toutes  ces  industries  se  trouverait  aggravée;  car  elles  m 
pourraient  accroître  le  prix  de  leurs  produits,  sans  n^tre  les  industrieB 
similaires  des  autres  localités  dans  le  cas  de  s'emparer  d'une  partie, 
au  moins,  des  marchés  où  ils  s'écoulent,  et  elles  ne  pourraient  com- 
penser la  cherté  de  la  houille  que  par  des  réductions  équivalentes  sur 
les  autres  frais  de  production  et  qui  porteraient  à  la  fois  sftr  le  béoé- 
fice  des  entrepreneurs  et  sur  le  salaire  des  ouvriers.  Elles  seraient  ainsi 
maintenues  dans  un  état  ^e  souffrance,  et  les  développements  que 
pouvait  faire  espérer  l'avantage  résultant  de  la  proximité  du  condrân- 
tible  se  trouveraient  arrêtés.  Il  resterait  à  savoir  si,  pour  procurer  un 
bénéfice  de  huit  millions  de  francs  à  des  spéculateurs^ qui  n  ont  d'anlie 
titre  à  la  bienveillance  de  l'autorité  que  la  conception  d'une  combi- 
naison de  monopole,  il  serait  bien  équitable  de  les  laisser  rançonner 
les  consommateurs,  et  apporter  une  perturbation  désastreuse  dans  les 
industries  de  la  contrée. 

Cette  hausse  de  cinquante  centimes  par  hectolitre  n'est  pas  d'ail- 
leurs upe  supposition  gratuite  ;  l'action  de  l'Association  générale  sur 
la  production  l'a  d^à  réalisée  pour  les  deux  tiers  au  moins,  et  tout 
porte  à  croire  qu'elle  serait  atteinte,  sinon  dépassée,  peu  de  temps 
après  la  constitution  définitive  de  cette  Association,  attendu  qu'elle 
pourrait  alors  opérer  plus  librement  ce  que  ses  défenseurs  appellent 
le  nivellement  de  la  production.  Ainsi,  les  fondt^teurs^e  la  èoalition  jus- 
tifiaient par  leurs  actes  les  appréhensions  relatives  à  l'élévation  du  prix 
de  la  houille,  en  même  temps  qu'ils  cherchaient  à  lescahnei^  par  letcrs 
écrits.  Les  craintes  manifestées  sur  le  sort  des  ouvriers  sont-elles 
moins  fondées? 


DE  LA  €X)NCENTRATION  DBS  ENTREPRISES  INDUSTRIELLES.  3&t 

U  est  probable  que  TAssociation  aurait  la  pradence  de  ne  songer  à 
la  réduction  du  salaire  que  lorsqu'elle  aurait  été  consolidée  par  une 
certaine  durée  d'existence  autorisée  ;  mais^  alors  ^  il  lui  serait  diffi- 
cile de  ne  pas  remarquer  qu'une  réduction  de  50  centimes  sur  le  sa- 
laire quotidien  des  six  mille  ouvriers  employés  dans  les  mines,  lui 
procurerait  un  bénéfice  de  trois  mille  francs  par  jour ,  neuf  cent  mille 
francs  par  an  I  Dans  le  bassin  de  la  Loire ,  ce  salaire  est  aujourd'hui 
de  2  f.  50  à.  3  francs  ;  celui  des  mineurs  d'Anztn  ne  dépasse  pas  en 
moyenne  1  fr.  50  ;  or ,  il  serait  difficile  de  dire  pourquoi  l'association 
générale,  une  fois  qu'elle  se  serait  rendue 4  comme  la  compagnie 
d'Anzin ,  maîtresse  unique  des  conditions  du  concours  des  ouvriers  « 
De  profiterait  pas  de  cette  position  pour  réduire  d'un  «tjnème  des  sa- 
laires doubles  de  ceux  payés  par  cette  compagnie  ;  elle  pourrait  aller 
aa  delà  et  se  trouver  encore  comparativement  généreuse.  Hais ,  dit-on, 
les  ouvriers  mineurs ,  si  l'on  voulait  réduire  leur  salaire,  trouveraient 
facilement  de  Temploi  dans  les  nombreuses  industries  de  la  surface  du 
pays ,  et  l'association  serait  trop  intéressée  à  les  conserver ,  pour  s'ex- 
poser à  les  mettre  dans  le  cas  de  déserter  ses  travaux.  Si  cette  obser- 
vation n'est  pas  simplement  une  sorte  de  persifflage ,  elle  décèlerait 
chez  ceux  qui  l'ont  faite  une  profonde  ignorance  des  conditions  où  se 
trouvent  généralement  les  ouvriers  :  ne  savent-ils  pas  qu'ils  s*identi- 
fient  avec  leur  profession ,  qu'elle  devient  pour  eux,  en  quelque  sorte, 
une  seconde  nature,  et  qu'avant  de  songer  à  la  quitter,  ils  se  résignent 
i  recevoir  pendant  longtemps  des  salaires  insuffisants  pour  leurs  be- 
soins les  plus  impérieux?  Croit-on  réellement  qu'il  soit  bien  facile 
aux  ouvriers  de  changer  de  professiofi,  de  se  former  à  de  nouveaux 
travaux,  de  trouver  de  l'emploi  dans  des  industries  déjà  suffisamment 
pourvues  de  bras?  ils  ne  pourraient,  dans  tous  les  cas,  se  vouer  qu'à 
celles  qui  exigent  le  moins  d'apprentissage,  et  qui ,  par  conséquent, 
sont  le  moins  rétribuées;  or,  dans  ces  industries,  le  salaire  quotidien  ne 
dépasse  pas  1  fr,  50  ;  celui  des  ouvriers  mineurs  pourrait  donc  être 
réduit  jusqu'à  ce  dernier  taux  avant  qu'ils  songeassent  à  abandonner 
leur  profession.  Les  partisans  de  l'association  disent  encore  qu'elle 
ne  pourrait  tenter  de  réduire  les  salaires  sans  provoquer  des  grèves  rui- 
neuses pour  elle  :  mais,  lorsqu'il  s'agirait  de  réaliser,  par  des  réduc- 
tions de  50  centimes  sur  le  salaire  quotidien ,  des  bénéfices  de  450  ou 
de  900  mille  francs  par  an ,  est-il  bien  sûr  que  l'on  reculât  devant  les 
peries  momentanées  et  infiniment  moins  importantes  que  pourraient 
occasionner  les  grèves?  Ne  sait-on  pas ,  d'ailleurs ,  que  le  chômage  vo- 
lontaire des  ouvriers  ne  peut  se  prolonger  longtemps,  et  que  lorsqu'ils 
ne  sont  pas  maîtrisés  par  les  incarcérations,  par  les  collisions  san- 
glantes, ils  le  sont  bientôt  par  la  faim? 

^  A  l'égard  des  garanties  que  l'on  prétend  trouver  dans  la  haute  po- 
sition et  dans  le  caractère  de  quelques  personnages  sous  le  patronage 
desquels  l'Association  s'est  placée ,  il  est  inconcevable  que  l'on  ait  pu 


3^2  JOURNAL  OfiS  ÉCONOMISTES. 

invoquer  sérien»çment  une  pareille  considération,  lorsque  l'on  s^ît  que, 
par  le  mouvement  des  actions,  le  personnel  de  l'Associalion  peut  être 
constamment  renouvelé.  Les  détenteurs  de  ces  titres  se  sont-ils  jamais 
avisés ,  quand  ils  ont  à  s'en  défaire ,  de  s'enquérir  du  degré  de  consi- 
dération que  méritent  ceux  qui  leur  en  demandent  la  cession ,  lors- 
que d'ailleurs  ceé-  derniers  sont  solvables  et  qu'ils  offrent  un  haut 
prix?  '< 

La  garantie  résultant  de  la  surveillance  administrative  est-elle 
beaucoup  plus  rassurante?  Si  le  gouvernement  laisse  le  monopole  se 
constituer ,  il  pourra^  dit-on ,  empêcher  l'élévation  des  prix ,  en  exi- 
geant que ,  conformément  aux  dispositions  de  l'article  31  de  la  loi  de 
1810,  chaque  concession  soit  exploitée,  et  en  obligeant  l'Association  à 
tenir  toujours  sur  le  carreau  de  ses  mines  des  quantités  de  houille 
assez  cx)nsidérables  pour  que  la  nécessité  de  les  écouler  les  maintienne 
à  des  prix  modérés.  Mais ,  d'abord ,  l'Association  serait  assez  puissante 
pour  se  conformer  à  ces  prescriptions,  si  elles  lui  étaient  imposées, 
et  pour  retarder  les  livraisons  jusqu'à  ce  que  les  consommateurs  eus- 
sent consenti  à  payer  les  prix  exigés  ;  elle  n'attendrait  jamais  bien 
longtemps,  car  l'emploi  de  la  houille  se  lie  à  des  besoins  trop  impé- 
rieux pour  qu'aucun  consommateur  hésitât  à  supporter  une  hausse  de 
prix ,  même  considérable ,  plutAt  que  d'éprouver  du  retard  dans  la 
livraison.  L'efficacité  des  prescriptions  dont  il  s'agit  serait  donc  fort 
contestable,  et  la  législation  sur  les  mines  ne  permet  pas  à  l'adminis- 
tration d'intervenir  d'une  autre  manière  dans  la  fixation  des  prix  de 
la  houille.  Ensuite,  l'administration  pourrait-elle  bien  maintenir 
l'exploitation  active  de  toutes  les  concessions?  Pourrait-elle  obliger 
l'Association  à  extraire  beaucoup  plus  que  la  consommation  ne  l'exi- 
gerait ,  à  produire  un  encombrement?  Est-il  présumable  qu'elle  vou- 
lût user  d'une  sévérité  aussi  rigoureuse  envers  une  société  puissante, 
recommandée  auprès  d'elle  par  des  personnages  influents?  Les  fonda- 
teurs de  l'Association  ne  s  inquiètent  nullement  de  ce  pouvoir  de 
l'administration;  ils  avouent  et  ils  publient  que  leur  intention  est 
de  niveler  la  production,  d'éviter  les  encombrements,  c'est-à-dire, 
de  réduire  l'exploitation ,  de  la  concentrer  sur  les  mines  le  plus  fa- 
cilement exploitables,  le  plus  rapprochées  des  voies  de  transport, 
et  de  fermer  toutes  les  autres  pour  un  temps  indéfini  ^ 

Ainsi,  les  prétendues  garanties  que  l'on  nous  oflre  contre  les  abus 
du  monopole  qui  se  prépare  n'ont  aucune  valeur  :  la  cherté  des  pro- 
duits n'ayant  de  modérateur  que  la  concurrence  des  bassins  de  Sa6ne- 
et-Loire  et  du  Gard,  pourra  s'élever,  dans  le  rayon  où  s';^ulent  les 
trois  quarts  des  houilles  de  la  Loire ,  du  double  au  triple  des  prix  ac- 
tuels; le  salaire,  dans  les  mines,  pourra  s'abaisser  jusqu'au  niveau 
des  plus  faibles  salaires  payés,  pour  la  main-d'œuvre,  à  la  surface  da 

*  Mémoire  de  M.  Rainband-Bovet.  —  Notice  remise  aa  Conseil  général  de  la  Loire. 


1 


DE  LA  CONCENTRATION  DES  ENTREPRISES  INDUSTRIELLES.  353 

pays;  les  ouvriers  mineurs,  en  présence  d'une  entreprise  unique, 
perdront  toute  indépendance  et  se  trouveront  placés  dans  une  sorte  de 
servitude  ;  les  industries  qui  font  de  grands  emplois  de  houille  seront 
également  soumises  au  régime  du  bon  plaisir  de  la  Compagnie  géné- 
rale, et  les  développements  que  leur  promettait  le  bas  prix  du  combus- 
tible seront  arrêtés  ou  compromis  ;  en  un  mot,  de  graves ,  de  déplo- 
rables perturbations  seront  apportées  dans  le  sort  d*une  multitude 
de  familles,  d'ouvriers  et  d'entrepreneurs  ;  et  tout  cela  pour  obtenir 
non  pas  une  création^  mais  un  simple  déplacement  de  richesses,  pour 
permettre  à  un  petit  nombre  de  spéculateurs  d'accumuler  d'immenses 
fortunes  au  détriment  des  masses. 

S'il  était  vrai  que  Ton  peut  arriver  légalement  à  de  pareils  résultats, 
il  faudrait  déplorer  l'imprévoyance  des  législateurs,  qui,  en  fabriquant 
les  quarante  mille  lois  qui  nous  régissent,  n'auraient  pas  songé  à 
l'une  des  garanties  qu'il  était  le  plus  essentiel  de  donner  aux  intérêts 
généraux  contre  les  usurpations  de  l'intérêt  privé,  aux  moyens  d'em- 
pêcher que  le  monopole  ne  s'établit  par  l'accaparement  de  la  production; 
mais  le  reproche  d  imprévoyance  ne  serait  pas  fondé ,  au  moins  en  ce 
qui  concerne  la  question  spéciale  qui  nous  occupe ,  et  le  gouvernement 
est  suffisamment  armé  pour  empêcher  la  coalition  houillère  de  se 
constituer. 

L'illégalité  de  l'Association  générale  nous  paraît  avoir  été  par- 
faitement démontrée  dans  un  Mémoire  récemment  publié  à  Saint- 
Etienne  ^  D'une  part,  cette  coalition  est  de  l'espèce  de  celles  que  les 
dispositions  de  l'article  419  du  Code  pénal  ont  pour  objet  de  réprimer; 
de  l'autre,  les  dispositions  de  la  loi  des  mines  s'opposent  évidemment 
à  sa  constitution  définitive. 

L'article  7  de  la  loi  de  1810  autorise  la  transmission  des  concessions, 
mais  seulement  avec  leurs  conditions  d'existence  et  le  caractère  d'iso- 
lement et  de  dépendance  que  leur  a  donné  le  pouvoir  concédant. 
Quant  à  l'article  31 ,  il  confère  une  faculté  au  gouvernement,  et  non 
pas  un  droit  aux  concessionnaires  ;  il  ne  s'applique  qu'à  des  réunions 
faites  par  l'administration  elle-même,  et  non  pas  à  celles  que  l'on  ten- 
terait d'opérer  sans  son  autorisation.  Interpréter  autrement  cette 
disposition,  ce  serait  soutenir  qu'elle  permet  de  placer  l'exploitation 
de  tous  les  bassins  houillers  de  la  France  sous  une  seule  entreprise. 
Il  ressort  clairement  de  toute  la  discussion  de  la  loi  de  1810,  que  l'in- 
tention de  ses  auteurs  a  été  de  maintenir  dans  chaque  bassin  une  con- 
currence suffisante ,  et  l'on  fait  injure  au  bon  sens  en  alléguant  que  des 
subdivijiJMs  créées  par  le  pouvoir  souverain ,  dans  l'intérêt  général , 
peuvent  être  détruites  par  la  ligue  des  exploitants. 


*  Mémoire  à  Vappm  de  la  pétition  lyonnaise,  présenté  à  la  Chambre  des  députés  contre 
Tassociation  générale  des  mines  de  houille  de  la  Loire,  par  M.  Jauffret,  avocat,  docteur 
en  droit. 

T.  Xm.  —  Man  !•««.  24 


354  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

L'article  419  du  Code  pénal ,  comme  les  lois  de  Tancienne  mopar<- 
chie  et  celles  des  14  juin  1791  et  26  juillet  1793 ,  a  pour  pbjet  4e 
protéger  la  liberté  du  commerce  et  de  l'industrie  contre  le  monopole; 
il  punit  deux  faits  distincts  :  1^  la  coalition  ou  la  réunion  des  îndustrieit 
on  marchands  dans  le  but  de  Gier  les  prix  de  leurs  marchandises  ou 
autres  objets  de  leur  commerce  au-dessus  de  ceux  qu'aurait  déter- 
minés la  concurrence  naturelle  et  libre;  2^  l'accaparement  qr  Ii 
concentration  en  une  ou  plusieurs  mains  d'une  chose  quelconque 
objet  d'un  commerce  ou  d*une  industrie.  (ChauveauetHélie,  Théo- 
rie du  Code  pénal,  tome  YII,  page  180.) 

Dans  le  mode  adopté  pour  la  constitution  de  l'association  houillère, 
il  n'y  a  pas  acquisition  de  toutes  les  mines  par  une  seule  compagnie, 
mais  formation  d'une  associatioa  générale  dans  laquelle  chacune 
d'elles  prend  une  part  proportionnelle,  et  cela,  dans  le  but  avoué, 
proclamé ,  de  restreindre  la  production  et  par  conséquent  de  faire 
hausser  le  prix  du  combustible.  N'est-il  pas  évident  qu'une  telle  coa- 
lition offre  tous  les  caractères  du  délit  prévu  par  le  Code  pénal?  A  cet 
égard  le  doute  nous  parait  impossible,  et  nous  ne  pouvons  mieux  faire, 
que  de  reproduire  les  considérations  qui  terminent  le  Mémoire  qoe 
nous  venons  de  citer  : 

«  Si,  en  France,  la  loi  peut  être  impunément  violée,  nous  d^ 
dirons  pas  par  d^s  actes  clandestins ,  mais  par  des  faits  qni  se  ma- 
nifestent audacieusement  ;  si  ses  prescriptions  protectrices  sont  ou- 
bliées ou  méconnues  par  les  magistrats  qui  en  ont  reçu  le  dépAt 
sacré,  et  qu'elle  ne  soit  plus  entre  leurs  mains  qu'une  arme  émops- 
sée  ou  tranchante  suivant  ta  qualité  des  personnes  qu'ils  ont  à  frapper; 
si ,  dans  ce  siècle  d'agiotage  effréné ,  on  obtient  par  la  fortune ,  noi|- 
seulement  les  jouissances  du  luxe ,  non-seulement  cette  considération 
vulgaire  qui  s  attache  à  l'opulence,  mais  un  pouvoir  de  fait  qui  oofi- 
trebalance  et  tient  en  échec  le  pouvoir  légal  ()es  mandataires  de  |a 
société,  il  faut  désespérer  de  l'avenir \tt 

Pour  prévenir  les  maux  qui  résulteraient  du  monopole  de  l'exploi- 
tation houillère ,  il  ne  faudrait  pas  chercher  à  le  réglementer,  h  lui 
imposer  des  tarifs  de  vente,  de  salaires,  etc.,  car,  dans  le  débat  de 
ces  conditions  9  la  coalition  obtiendrait  toujours  tout  ce  qu'elle  voudrait 
obtenir ,  et  l'administration  serait  impuissante  à  protéger  coqtre  elle 
les  intérêts  généraux.  Un  pareil  mode  d'interveqtion  n'est  poiqt,  d'ajh 
leurs ,  celui  que  désignent  à  l'autorité  les  lois  don(  rcxécution  lui  est 
confiée  ;  la  loi  commune  et  |a  législation  spéciale  des  mipes  lui  don- 
nent incontestablement  le  droit  et  (uj  imposent  le  devoir  de  di^p^df^ 
la  Compagnie  générale  et  de  reconstituer  l'unité  de  chaque  concession; 
ce  n'est  qu'ainsi  qu'elle  pourra  intervenir  efficacement.  L'Adminis- 
tration possède ,  au  surplus ,  ainsi  que  nous  l'avons  vu ,  des  moyens 

i  Mémoire  de  M.  Jauffret,  page  Si. 


DE  LA  CONGENTRATIOIf  DBS  ENTREPIlISigS  INDUSTftIELLES.  3^& 

suffisants  d'éviter  lesinœnvénientsqui  pourraient  résulter  d'un  extrême 
morcellement  de  l'exploitation. 

Si,  dans  cette  grave  circonstance,  on  reculait  devant  les  intérêts 
puissants  qui  s'eQbrcent  de  paralyser  l'action  publique,  on  ouvrirait  la 
voie  à  une  organisation  industrielle  désastreuse  pour  la  grande  majo- 
rité de  la  population ,  on  sanctionnerait  d'avance  toutes  les  tentatives 
qui  pourront  être  faites  pour  constituer  des  monopoles  du  même  genre 
dans  les  diverses  branches  de  l'industrie  qui  peuvent  le  comporter;  on 
laisserait  se  former  un  pouvoir  supérieur  au  pouvoir  de  l'Etat,  une 
sorte  de  féodalité  industrielle,  et  on  laisserait  perdre  à  la  nation  le 
fruit  de  la  lutte  douloureuse  qu'elle  a  soutenue  pendant  des  siècles 
popr  s'affranchir  des  privilèges. 

A.  CLÉMENT. 
Saint-Ëtienne,  le  tS  février  1S46. 


366  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 


DES   LIVRETS  D'OUVRIERS. 


Le  livret  d'an  ouvrier  est  un  petit  livre  contenant  les  nom  et  pré-> 
noms  de  cet  ouvrier,  son  &ge,  le  lieu  de  sa  naissance,  son  signale- 
ment, et  sur  lequel  s'inscrivent,  lorsqu'il  entre  dans  un  établissement 
industriel  pour  y  travailler,  les  dates  de  son  entrée  et  de  sa  sortie. 
Sur  ce  livret  s'inscrivent  également,  à  la  sortie  de  l'ouvrier,  l'acquit 
de  ses  engagements  envers  le  chef  de  l'établissement  qu'il  quitte,  et, 
s'il  y  a  lieu,  le  montant  des  avances  dont  il  demeure  redevable. 

Obliger  les  ouvriers  à  être  munis  de  ce  petit  livre,  obliger  les 
chefs  d'établissement  à  exiger  que  les  ouvriers  en  justifient,  est-ce 
prévoyance  et  sagesse?  N'est-ce  que  surcharger  nos  lois  par  une  for- 
malité insignifiante  et  vaine?  Est-ce  consacrer  une  tracasserie  de  po- 
lice, un  moyen  d'exaction  et  d'oppression,  uneentraveà  la  liberté? 

Un  projet,  actuellement  soumis  aux  délibérations  des  Chambres,  met 
ces  questions  à  l'ordre  du  jour.  Il  importe  donc  de  les  éclaircir.  La 
liberté  est  méfiante  de  sa  nature;  elle  fait  sagement  d'être  aujour- 
d'hui sur  ses  gardes  en  matière  d'industrie;  car  c'est  de  ce  côté  qu'elle 
sert  de  point  de  mire  à  bien  des  attaques  directes  ou  détournées.  Déjà 
on  a  abusé  contre  elle  des  livrets,  et  on  pourrait  en  abuser  encore.  Je 
m'explique  donc  facilement  les  susceptibilités  qui  ont  accueilli  le  pro- 
jet et  la  crainte  qu'il  ne  renfermât  une  concession  aux  exigences  hos- 
tiles qui  nous  pressent  de  toutes  parts  et  que  le  mouvement  de  la 
concurrence  épouvante.  J'ai  recherché  avec  scrupule  si  quelque  venin 
ne  s'y  serait  pas  glissé  à  l'insu  de  ses  auteurs  ;  et  un  examen  attentif 
ne  m'y  a  fait  découvrir  aucun  péril.  Jecroisque  de  saines  intentions  ont 
dicté  le  projet;  que  les  dispositions  en  sont  judicieuses,  qu'il  ne  modifie 
l'état  actuel  que  pour  l'améliorer,  et  qu'il  doit  amener  de  bons  résultats. 

Il  importe  d'abord  de  dégager  cette  question  des  préventions  que 
son  histoire  peut  faire  naître.  En  cette  matière ,  comme  en  beaucoup 
d'autres  de  plus  haute  importance,  les  progrès  du  temps  et  le  chan- 
gement général  des  idées  conduisent  souvent  une  institution  k  des 
résultats  fort  difiérents  de  ceux  qu'on  avait  originairement  pour* 
suivis  en  l'établissant. 

Les  congés  d'acquit  sont  nés  sous  le  régime  des  corporations,  et 
leur  sont  venus  en  aide.  Lorsque  les  classifications  de  ce  régime,  si  op- 
pressives et  souvent  si  ridicules,  retenaient  avec  sévérité  les  fabricants 
et  marchands,  les  maîtres,  compagnons  et  apprentis,  dans  les  limites 
étroites  et  jalouses  de  professions  strictement  définies  et  séparées,  les 
livrets  concouraient,  pour  leur  part,  au  maintien  rigoureux  de  cette 


DES  UVRETS  D'OUVRIERS.  367 

classification  universelle.  Il  ne  faut  pas  croire  que,  même  alors,  ce 
maintien  fàt  une  œuvre  facile.  De  nouveaux  statuts,  de  nouveaux 
édits,  de  nouveaux  règlements  étaient  incessamment  nécessaires  pour 
comprimer  Tinévitable essor  de  la  liberté  naturelle  du  travail,  qui  ne 
se  lassait  jamais  de  tendre  à  se  faire  jour  à  travers  les  mille  entraves 
dont  on  la  garrottait.  Leur  multiplicité  témoigne  de  leur  impuissance; 
il  n'aurait  pas  été  besoin  de  les  renouveler  tant  de  fois  s'ils  avaient  été 
acceptés  et  obéis. 

Les  lettres-patentes  du  12  septembre  1749,  que  Ton  cite  ordinai- 
rement comme  étant  le  point  de  départ  de  la  législation  actuelle  des 
livrets,  n'ont  fait  que  généraliser  les  dispositions  sur  les  congés  d'ac- 
quit depuis  longtemps  contenues  dans  presque  tous  les  statuts  des 
corps  de  métiers.  Elles  défendent  aux  ouvriers  et  compagnons  em- 
ployés dans  les  fabriques  et  manufactures  de  les  quitter  pour  aller  tra- 
vailler ailleurs,  sans  avoir  obtenu  un  congé  exprès  et  par  écrit  de 
leur  maître,  à  peine  de  cent  livres  d'amende.  Elles  permettent,  dans 
le  cas  ou  ils  ne  seraient  pas  payés  de  leurs  salaires,  où  ils  essuieraient 
de  mauvais  traitements,  où  ils  seraient  laissés  sans  ouvrage,  et  pour 
autres  causes  légitimes,  de  se  pourvoir  par-devant  les  juges  de  police 
des  lieux,  pour  en  obtenir,  si  le  cas  y  échoit,  un  billet  de  congé;  le- 
quel, cependant,  ne  pourra  être  délivré,  en  aucun  cas,  qu'ils  n'aient 
achevé  les  ouvrages  commencés  et  acquitté  les  avances  qui  pourraient 
leur  avoir  été  faites.  Elles  prononcent  une  amende  de  300  livres  et 
des  dommages-intérêts  contre  ceux  qui  emploieraient  des  compagnons 
ou  ouvriers,  sans  congé  par  écrit  des  maîtres  qu'ils  auront  quittés  ou 
des  juges  de  police.  Elles  font  défenses,  sous  peine  de  cent  livres  d'à* 
mende,  à  tous  compagnons  et  ouvriers,  de  s'assembler  en  corps,  sous 
prétexte  de  confrérie  ou  autrement,  de  cabaler  entre  eux  pour  se  pla- 
cer les  uns  les  autres  chez  les  maîtres  ou  pour  en  sortir,  et  d'empêcher, 
de  quelque  manière  que  ce  soit,  les  maîtres  de  choisir  eux-mêmes  leurs 
ouvriers,  soit  français,  soit  étrangers. 

Ces  dispositions,  fort  explicites  quant  aux  garanties  qu'elles  assu- 
rent aux  maîtres,  se  préoccupent  assez  peu  des  ouvriers.  Elles  se  tai- 
sent sur  les  engagements  pris  envers  eux  et  sur  les  conventions  par 
eux  passées;  elles  semblent  ne  faire  dépendre  que  de  la  volonté  du  maî- 
tre l'existence  du  lien  qui  les  attache  à  la  fabrique  dans  laquelle  ils 
sont  employés.  Tout  en  leur  permettant  de  se  pourvoir  devant  le  juge 
de  police  pour  obtenir  de  lui  un  billet  de  congé  lorsqu'ils  sont  mal- 
traités, ou  laissés  sans  salaire  ou  sans  ouvrage ,  et  pour  autres  causes 
légitimes,  elles  ne  permettent,  même  en  ces  cas,  le  billet  de  congé, 
c'est-à-dire  l'autorisation  de  quitter  la  fabrique  pour  vivre  ailleurs  de 
leur  travail,  qu'à  la  charge  d'achever  l'ouvrage  commencé  pour  ce 
maitre  qui  a  violé  ses  obligations.  Elles  enferment  dans  leurs  larges 
définitions  des  cabales  entre  ouvriers,  leurs  efforts  mutuels  pour  se 
placer  les  uns  les  autres. 


I5t  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

Le  préatnbttle  de  ces  lettres-patentes  témoigne  clairemefit  de  cette 
préoccupation  exclusive  en  faveur  des  maîtres.  Il  serait  bon  que  nos 
modernes  organisateurs  du  travail  étudiassent  un  peu  la  volumineuse 
collection  des  anciens  statuts  réglementaires;  ils  y  verraient,  comme 
dans  ce  préambule,  qde  la  sétérité  du  régime  des  jurandes  et  mat- 
trises  n'empêchait  pas  de  gémir  alors,  tout  aussi  haut  qu*aujourd*hoi, 
contre  les  excès  de  la  licence;  et,  rendus  plus  modestes  par  un  tel  en- 
seignement, ils  convieraient  avec  moins  de  bruit  nos  législateurs  à 
Tetitreprise  rétrograde  de  cette  œuvre  de  Pénélope. 

«  Etant  informé  que  bon  nombre  d'ouvriers  de  différentes  fabriques 
et  manufactures  de  notre  royaume  quittent  les  (hbricants  et  entrepre-' 
neurs  qui  les  emploient  sans  avoir  pris  d'eux  un  congé  par  écrit,  sans 
avoir  Achevé  les  ouvrages  qu'ils  ont  commencés,  et  sans  leur  avoir,  le 
plus  ordinairement,  rendu  les  avances  qui  leur  ont  été  faites  dans 
leurs  besoins  à  compte  du  salaire  de  leurs  ouvrages,  que  même  cer- 
tains d'entre  eux  forment  Une  espèce  de  corps,  tiennent  des  assem- 
blées et  font  la  loi  à  leurs  maîtres,  en  leur  donnant  à  leur  gré  ou  les 
K rivant  d'ouvriers,  et  les  empêchent  de  prendre  ceux  qui  pourraient 
mr  convenir,  soit  français  ou  étrangers  ;  et  étant  pareillement  in- 
formé que,  par  facilité  ou  par  d'autres  motifs,  la  plupart  des  fabri- 
cants et  des  entrepreneurs  reçoivent  chez  eux  des  compagnons  et  ou- 
vriers sans  s'embarrasser  d'où  ils  sortent,  et  sanss'informer  des  raisons 
qu'ils  ont  eues  pour  quitter  leurs  maîtres  ;  leur  conduite  à  cet  égard 
a  beaucoup  contribué  à  l'excès  de  licence  qui  a  donné  lieu  aux  plaintes 
qui  ont  été  portées  en  notre  conseil;  à  ces  causes,  etc.  x> 

t)es  lettres-patentes  du  12  septembre  1781  ont  renouvelé  et  amé- 
lioré celles  de  1749.  La  réciprocité  d'obligations  entre  le  maître  et 
l'ouvrier,  et  la  foi  due  de  part  et  d'autre  à  leur  exécution,  y  sont  men- 
tionnées convenablement.  Les  cas  où  le  maître  ne  peut  pas  refuser  un 
billet  de  congé  y  sont  prévus  et  réglés.  Le  juge  de  police  est  institué 
pour  statuer,  sans  délai  et  sans  frais,  sur  les  contestations,  et  pour 
délitrer  les  billets  de  congé  en  cos  d'impossibilité  ou  de  refus  du  maî- 
tre. C'est  dans  ces  lettres-patentes  qu'apparaît  l'injonction  du  livret  : 
«  Voulons  que  lesdits  ouvriers  aient  un  livre  ou  cahier,  sur  lequel 
seront  portés  successivement  les  différents  certificats  qui  leur  seront 
délivrés  par  les  maîtres  chez  lesquels  ils  auront  travaillé,  ou  par  le 
juge  de  police  qui  ne  pourra,  audit  cas,  exiger  aucuns  honoraires,  ni 
frais  d'expédition.  »  Les  assemblées  d'ouvriers  continuent  à  être  in- 
terdites, et  une  fort  sage  inhibition  leur  est  faite,  celle  d'exiger  des 
ouvriers,  soit  français,  soit  étrangers,  qui  auront  été  choisis  par  les 
maîtres,  aucune  rétribution  de  quelque  nature  que  cepuisseêtre.  L'ar- 
ticle 1*'  établit  la  mesure  de  police  suivante  :  a  Tout  ouvrier  qui  vou- 
dra travailler  dans  une  ville  dans  laquelle  il  existe  des  manufactures, 
on  dans  laquelle  il  a  été  ou  sera  créé  des  communautés  d'arts  et  mé- 
tiers, sera  tenu,  lors  de  son  arrivée  dans  ladite  ville,  de  se  faire  enre-* 


DES  LIVRETS  D'OUVRIERS.  359 

gistrer  par  son  nom  etsarnoiil  au  greffe  de  la  police,  et  sera  ledit  en- 
égistrement  Tait  sans  frais.  » 

La  rétoltition  française  a  affranchi  la  société ,  et  Ta  précipitée  à  la 
cotiqllète  de  toutes  les  libertés.  Les  corjioratiohs,  maîtrises,  jurandes, 
ne  pouvaient  pas  tenir  debout  ;  avec  elles  tombèrent  toutes  les  insti- 
tutions accessoires.  Mais  on  obéissait  alors  à  un  impétueux  besoin  de 
rénovation  sociale  et  à  un  sentitiient  énergique  de  la  liberté  politique, 
bien  plutôt  qu'A  une  conviction  complète  et  raisonnée  dans  les  prin- 
cipes de  là  liberté  du  travail  et  des  échanges,  à  laquelle  on  songeait 
peu,  et  qui,  réfugiée  dans  quelques  esprits  éclairés  et  prévoyants, 
n'avait  pas  le  don  de  passionner  les  masses.  Beaucoup  de  lois  de  cette 
ét)oqtte  tétnoignent  que  la  foi  en  ces  principes  n'était  ni  générale  ni 
entière. 

Quand  les  tempêtes  révolutlohnalres  furent  calmées,  la  force  du 
gouvernement  se  dirigea  surtout  vers  la  réorganisation  de  l'ordre;  et, 
malgré  ses  méfiances  contre  la  liberté,  il  en  garda,  toutefois,  les  grandes 
et  principales  concjuétes,  signes  caractéristiques  du  régime  nouveau, 
qui  n'entendait  pas  abdiquer. 

L'esprit  de  prohibition  commerciale  et  industrielle,  de  monopole, 
de  corporation  ,  fut  des  premiers  à  relever  la  tête.  Les  mœurs  publi- 
ques étaient  encore  ifiiprégnées  des  habitudes  qu'une  longue  tradition 
avait  enracinées,  tout  ébranlées  qu'avaient  été  ces  habitudes  parle  siècle 
de  discussion  dont  on  sortait  et  par  l'explosion  terrible  qui  l'avait  clos. 
La  loi  du  22  germinal  an  XI,  relative  aux  manufactures,  fabriques 
et  ateliers,  a  été  trop  vantée.  Il  faut  la  louer,  néanmoins,  de  n'avoir 
fait  que  des  concessions  liiodérées  aux  exigences  de  réaction.  Ce  n'est 
pas  ici  le  lieu  d'entrer  dans  l'appréciation  de  cette  loi ,  sur  les  dispo- 
sitions assei  variées  de  laquelle  une  partie  de  notre  législation  est 
aujourd'hui  assise. 

Cette  loi  comprit  au  nombre  de  ses  dispositions  le  rétablissement 
des  livrets.  Elle  décida ,  par  son  article  12 ,  que  nul  ne  pourra  y  sous 
peine  de  dommages  et  intérêts,  recevoir  un  ouvrier  s'il  n'est  muni 
d'un  livret  portant  le  certificat  d'acquit  de  ses  engagements,  délivré 
par  celui  de  chez  qui  il  sort.  Par  l'article  1 3 ,  elle  délégua  au  gouver- 
nement le  soiri  de  déterminer,  par  des  règlements  d'administration 
publique,  la  forme  de  ces  livrets  et  les  règles  à  suivre  pour  leur  déli- 
^i^nce,  leur  tenue  et  leur  renonvellemeiit. 

L'établissetiientdes  livrets  n'est  qu'une  institution  secondaire,  qui 
ne  présuppose,  par  elle-même,  l'adoption  spéciale  d'aucun  régime 
géoéhil ,  et  qui ,  suivant  la  variété  des  applications  qu'elle  comporte  , 
est  susceptible  d'entrer  dans  des  systèmes  fort  divers.  Ils  pouvaient 
donc,  en  l'an  XI,  favoriser  le  retour  vers  les  corporations,  ou  se  coor- 
donner avec  le  régime  du  travail  libre  ;  ils  pouvaient  aussi  devenir  un 
itistrument  de  police. 
L'arrêté  des  consuls  du  9  frimaire  an  XII,  en  organisant  les  livrets, 


i 


SGO  JOUUNAL  D£S  ÉCONOMISTES. 

n*a  point  sacriGé  à  Tesprit  de  corporation  et  de  monopole  ;  mais ,  cé~ 
dant  à  Timpalsion  de  l'époque ,  il  a  fait  une  grande  part  aux  mesures 
de  police.  Il  ne  se  borne  pas  à  régler  les  rapports  respectifs  des  ouvriers 
et  des  maîtres;  il  exige  le  visa  des  livrets  par  les  commissaires  de  po- 
lice à  Paris,  Lyon  et  Marseille.  Son  article  3  est  ainsi  conçu  :  «Indé- 
pendamment de  Texécution  de  la  loi  sur  les  passe-ports,  l'ouvrier  sera 
tenu  de  faire  viser  son  dernier  congé  par  le  maire  ou  son  adjoint,  et  de 
faire  indiquer  le  lieu  où  il  se  propose  de  se  rendre.  Tout  ouvrier  qui 
voyagerait  sans  être  muni  d'un  livret  ainsi  visé  sera  réputé  vagabond 
et  pourra  être  arrêté  et  puni  comme  tel.  »  Un  arrêté  additionnel ,  da 
10  ventôse  an  XII,  exige  le  visa  des  commissaires-généraux  de  police 
dans  toutes  les  villes  dans  lesquelles  il  en  a  été  ou  en  sera  établi.  Par 
une  disposition  conçue  dans  le  même  esprit,  le  décret  des  11  juin 
1809  et  20  février  1810  sur  les  Conseils  des  prud'hommes  défend  à 
ces  Conseils  de  s'immiscer  dans  la  délivrance  des  livrets,  attribution 
réservée  aux  maires  ou  adjoints. 

La  jurisprudence  a  décidé  que  des  dommages  et  intérêts  sont  la  seule 
sanction  à  invoquer  en  cas  de  contravention  aux  dispositions  relatives 
aux  livrets.  Il  n'existait  une  pénalité  que  dans  la  matière  spécialement 
réglée  par  le  décret  du  3  janvier  1813  sur  la  police  de  l'exploitation 
des  mines.  Ce  décret  contient  une  section  concernant  les  ouvriers,  et 
y  rappelle,  par  son  article  26,  l'obligation  des  livrets.  Son  article  fi- 
nal applique  à  toutes  les  contraventions  la  pénalité  de  la  loi  du  21 
avril  1810  sur  les  mines,  c'est-à-dire  une  amende  de  500  francs  an 
plus,  et  de  100  francs  au  moins ,  double  en  cas  de  récidive ,  et  une 
détention  qui  ne  pourra  excéder  la  durée  fixée  par  le  Code  de  police 
correctionnelle.  Ces  peines  sont  applicables  à  l'ouvrier  et  à  Texploitant 
qui  emploierait  un  individu  non  porteur  d'un  livret  en  règle  portant 
l'acquit  de  son  précédent  mattre. 

Une  commission  de  la  Chambre  des  députés  a  émis  son  opinion  sur 
cet  état  de  la  législation  des  livrets ,  en  discutant  la  loi  du  22  mars 
1841,  qui  les  impose  pour  les  enfants  travaillant  dans  les  manufactures. 
Je  disais  dans  le  rapport  :  a  Les  règlements  sur  les  livrets  pourraient 
être  complétés  et  améliorés.  L'administration  a  beaucoup  à  faire  pour 
donner  plus  d'utilité  à  cette  partie  importante  de  la  législation  indus- 
trielle, et  pour  en  mieux  assurer  l'exécution.  Les  prêts  d'argent  et 
avances  de  salaires  faits  par  les  maîtres  aux  ouvriers ,  et  dont  la  lé- 
gislation des  livrets  assure  le  recouvrement ,  ont  besoin  d'être  res- 
treints avec  prévoyance,  et  les  liens  dont  ces  sortes  d'engagements 
chargent  les  ouvriers  ont  été  indiqués  comme  une  occasion  de  graves 
abus.  Votre  commission  n'a  pas  cru  convenable  de  traiter  accessoirement, 
à  propos  du  travail  des  enfants,  des  questions  qui  concernent  la  géné- 
ralité delà  classe  ouvrière,  et  qui  offrent  de  sérieuses  difficultés;  mais 
elle  émet  le  vœu  que  legouvernement  s'occupe  de  préparer  leur  solution; 
c'est  un  objet  digne,  à  tous  égards,  de  la  sollicitude  publique.  » 


DES  LIVRETS  D'OUVRIERS.  361 

Cette  opinion  a  été  aussi  celle  du  gouvernement.  Un  projet  de  loi 
a  été  soumis,  en  1841  et  1842,  aui  Conseils  généraui  de  Tagricul- 
tarc,  des  manufactures  et  du  commerce  ;  il  a  été  ensuite  discuté  par  le 
Conseil  d'Etat. 

Ce  projet,  présenté  à  la  Chambre  des  pairs  par  M.  le  ministre  Cunin- 
Gridaine,  et  renvoyé  à  une  Commission  dont  M.  le  comte  Beugnot  a 
été  le  rapporteur,  a  donné  lieu,  dans  cette  Chambre,  à  une  discussion 
approfondie  qui  a  occupé  quatre  séances,  les  9,  10,  11  et  12  fé- 
vrier 1846. 

Le  projet  de  loi  modiGe  Tétat  actuel  sur  trois  points  principaux  : 
il  établit  une  sanction  pénale  ;  il  limite  à  30  francs  le  privilège  con- 
servé au  mattre  par  le  livret  pour  avances  faites  à  l'ouvrier  ;  il  permet 
que  le  livret  fasse  Toffice  de  passe-port.  Ce  sont  là  trois  améliorations, 
auxquelles  s'ajoutent  celles  de  quelques  dispositions  de  détail. 

L'absence  d'une  sanction  pénale  laissait,  par  le  fait,  Tinstitutiondes 
livrets  purement  facultative.  Examiner  si  une  pénalité  sera  établie, 
c'est  demander,  en  d'autres  termes,  si  les  livrets  seront  obligatoires. 
Ici  donc  se  présente  tout  entière  la  question  de  savoir  si  les  livrets  sont 
bons  et  utiles. 

Us  sont  utiles,  dit-on  ;  mais  pour  le  maitre  seulement.  Ils  assurent 
au  mattre  que  les  ouvriers  ne  seront  pas  reçus  à  travailler  ailleurs 
s'ils  n'ont  pas  rempli  leurs  engagements  envers  lui  ;  ils  lui  garantis- 
sent, jusqu'à  trente  francs,  un  privilège  pour  ses  avances. 

Que  tout  le  monde  reconnaisse  l'utilité  de  la  loi  quant  au:x  maîtres, 
c'est  déjà  quelque  chose  ;  c'est  la  moitié  de  la  question.  Mais  ce  n'est 
assurément  pas  tout  ;  la  loi  sera  mauvaise  si  elle  est  partiale,  et  si 
elle  n'est  avantageuse  qu'au  maitre  sans  être  protectrice  pour  l'ouvrier. 
Tout  le  monde  sait  qu'il  y  a  deux  sortes  de  liberté,  qui  consistent. 
Tune,  à  faire  tout  ce  que  l'on  veut,  l'autre,  à  pouvoir  faire  tout  ce 
que  l'on  doit. 

Vous  vous  emparez  du  champ  ou  de  la  maison  d'autrui  ;  vous  tra- 
vaillez en  prenant  ses  capitaux,  ses  matériaux,  ses  outils  ;  vous  repro- 
duisez sa  pensée  sans  lui  payer  aucun  prix  pour  le  service  que  cette 
conceptioa  vous  a  rendu  ;  vous  apposez  sa  signature  sur  un  billet , 
son  nom  ou  sa  marque  sur  vos  produits  ;  vous  le  contraignez  à  exé- 
cuter les  conventions  qui  le  lient  envers  vous,  et  n'exécutez  pas 
celles  qui  vous  lient  envers  lui  ;  certes,  en  agissant  ainsi,  vous  faites 
amplement  usage  de  votre  liberté,  sauf  à  compter  avec  le  Code  pénal. 
Votre  liberté  est  grande,  mais  elle  est  la  destruction  ou  la  négation  de 
celle  d'autrui.  Les  despotes,  les  monopoleurs  sont  aussi  fort  libres. 

Dans  la  langue  de  la  sociabilité  et  du  droit,  la  liberté  a  un  autre 
sens.  Elle  n'est  vraie  qu'accompagnée  d'égalité  et  de  réciprocité,  c'est- 
à-dire  qu'étendue  à  tous,  et  non  restreinte  à  une  seule  personne  ou 
à  quelques-unes.  Les  restrictions  à  notre  liberté,  lorsqu'elles  consis- 
tent dans  le  respect  de  nos  propres  conventions  et  des  droits  légitimât 


aes  iOUtlNAL  DES  ÉœNOMISTBS. 

nient  acquis  à  autrui,  ne  sont  qu'une  reconnaissance  de  la  liberté  de 
nos  semblables  ;  elles  sont  la  liberté  sociale  et  légale,  qui  luit  pour 
tout  le  monde. 

La  nécessité  pour  l'ouvrier  de  faire  inscrire  sur  un  livret  l'acquit 
de  ses  engagements  et  le  montant  des  avances  dont  il  reste  redevable, 
ne  gêne  en  rien  sa  liberté  légale  et  légitime  de  travail  ;  elle  ne  gène 
que  cette  fausse  liberté  qui  consiste  à  ne  pas  se  considérer  comme 
obligé  par  ses  conventions. 

Les  livrets  ne  blessent  pas  la  juste  liberté  des  ouvriers.  Od  peut,  ou 
doit  aller  plus  loin  ;  il  est  manifeste  que,  bien  organisés,  ils  soùt  très- 
profitables  aux  bons  ouvriers,  auxquels  ils  servent  de  recommanda- 
tion et  d'appui  par  le  témoignage  irrécusable  qu'ils  portent  de  leur 
exactitude  à  remplir  leurs  engagements.  Le  projet  pousse  la  précau- 
tion jusqu'à  interdire  de  consigner  sur  le  livret  aucune  mentiod  fa- 
vorable ou  défavorable  à  la  conduite  de  l'ouvrier.  Une  note  défavo- 
rable serait  une  sorte  d'interdit  moral  laissé  à  la  discrétion  des 
maîtres,  et  dont  ceux-ci  pourraient  abuser,  en  le  jetant,  par  mauvaise 
humeur,  sur  l'ouvrier  qui,  usant  de  sa  liberté,  les  aurait  quittés  mal- 
gré eux,  La  possibilité  de  notes  favorables  engendrerait  le  même 
abus  ;  car  il  suffirait  de  s'en  abstenir  pour  frapper  de  discrédit  le  li- 
vret qui  n'en  contiendrait  pas.  La  simple  mention  de  l'acquit  des  en- 
gagements et  du  payemetit  régulier  des  avances  est  trop  précise  pour  se 
prêter  à  d'injustes  caprices.  Elle  est  un  premier  témoignage  d'exacti- 
tude, sauf,  au  nouveau  maître,  à  prendre  de  plus  amples  renseigne- 
ments. 

Si  les  livrets  sont  utiles  et  aux  maîtres  et  aux  bons  ouvriers,  s'ils 
ne  gênent  que  les  ouvriers  inexacts  ou  dérangés,  on  ne  peut  qu'ap- 
prouver la  force  qu'ils  reçoivent  par  la  sanction  d'une  pénalité,  qui  les 
fait  passer  de  l'état  facultatif  et  local  à  l'état  général  et  obligatoire. 

La  discussion  de  la  Chambre  des  pairs  a  posé  fort  netteiiieht  la  li- 
mite à  laquelle  doit  s'arrêter  la  généralité  d'étàblissemetit  des  livrets. 
Cette  limite  est  celle  où  cesse  l'unité  successive  de  travail  pour  un 
même  établissement;  en  d'autres  termes,  celle  où  les  livrets  devien- 
nent à  peu  près  impossibles.  Qdand  un  ouvrier  travaille  à  la  fois  pour 
plusieurs  établissements,  il  n'y  a  plus  cette  Unité  d'engagements  qoi 
permet  de  consigner  sur  le  livret  la  déclaratiori  qU'il  y  a  satisfait  et 
qu'il  en  est  dûment  libéré.  On  s'est  judicieusement  refusé  à  considérer 
comme  décisive  la  circonstance  que  l'ouvrier  travaille  dans  sa  cham- 
bre et  hors  de  l'établissement  industriel,  car  l'expérience  atteste  que 
beaucoup  d'ouvriers  travaillent  chez  eux  pour  un  seul  établissement. 

Le  projet  du  gouvernement  proposait  d'assujettir  au  livfet  les  ouvriers 
employés  aux  travaux  d'agriculture.  La  Chambre  des  pairs  n'a  pas 
admis  cette  extension.  On  a  pensé  que,  quant  aux  journaliers  qui  vont 
de  ferme  en  ferme,  il  s'agit  de  travaux  trop  variés,  trop  mobiles,  de 
trop  courte  durée,  pour  comporter  des  livrets  ;et  quant  aui  individus 


DBS  UVRETS  D'OUVRIERS.  368 

attachés  d'ane  manière  permanente  au  service  d'un  établissement 
agricole,  on  a  considéré  qu'ils  ne  devaient  pas  être  placés  sous  l'empire 
d'une  législation  spécialement  réservée  aux  seuls  ouvriers  ,  et  qu'ils 
appartiennent  plutôt  à  la  classe  des  gens  de  service  et  domestiques.  Ce 
qai  peut  concerner  les  livrets  des  domestiques  est  entièrement  étran- 
ger au  projet  actuel. 

On  a  voulu,  dans  la  discussion,  établir  une  distinction  entre  les  ou-* 
vriersdes  deux  sexes,  et  l'on  a  exprimé  la  crainte  de  donner  lieu  à  des 
abus  si  l'on  assujettissait  trop  étroitement  les  ouvrières  aux  chefs  des 
établissements  dans  lesquels  elles  travaillent.  Ces  craintes  ont  paru 
chimériques,  et  tout  à  fait  étrangères  aux  résultats  des  livrets.  En  con- 
séquence, on  a  formellement  étendu  la  loi  aux  individus  des  deux 
sexes;  ce  qui  résultait  déjà  de  la  jurisprudence,  mais  n'était  pas  ex- 
pressément écrit  dans  les  textes  antérieurs. 

Le  gouvernement  proposait  de  ne  pas  parler  des  apprentis;  le  motif 
donné  par  H.  le  ministre  du  commerce  était  que  ce  point  sera  pro- 
chainement réglé  par  un  projet  de  loi  sur  le  contrat  d'apprentissage. 
La  Chambre  des  pairs  ne  s'est  point  arrêtée  à  cette  objection;  l'utilité 
des  livrets  pour  les  apprentis  lui  a  paru  suffisamment  démontrée  dès  à 
présent. 

L'article  1*'  a  été  adopté  dans  les  termes  suivants  :  «  Les  ouvriers 
et  apprentis  de  l'un  et  l'autre  sexe  attachés  aux  manufactures,  fabri- 
ques, usines,  mines,  carrières,  chantiers  et  ateliers,  soit  qu'ils  tra- 
vaillent dans  l'établissement,  soit  qu'ils  travaillent  chez  eux  pour  un 
seul  chef  d'établissement,  seront  tenus  de  se  munir  d'un  livret.  t> 

L'article  4  rend  le  livret  efficace  en  interdisant  à  tout  chef  d'éta- 
blissement d'admettre  un  ouvrier  qui  ne  produit  pas  son  livret. 

L'article  14  décide  que  les  contraventions  seront  poursuivies  devant 
le  tribunal  de  simple  police  et  punies  d'une  amende  de  1  fr.  à  15  fr., 
sans  préjudice  de  tous  dommages-intérêts,  s'il  y  a  lieu.  Il  pourra, 
déplus,  être  prononcé,  selon  les  circonstances,  un  emprisonnement 
d'un  jour  à  cinq  jours. 

Une  amélioration  notable  du  projet,  quiàelle  seule  suffirait  pourjus- 
ti6er  la  nécessité  d'une  loi  nouvelle,  est  celle  qui  a  limité  à  30  francs  le 
tBontant  des  avances  dont  le  privilège  est  conservé  au  maître  parla 
tàention  apposée  sur  le  livret. 

Les  lettres-patentes  de  1749  et  de  1781  et  l'arrêté  de  l'an  XII  con- 
sacraient ce  privilège  sans  limitation,  et  à  quelque  somme  que  les 
avances  pussent  monter.  De  là  étaient  nés  de  grands  abus,  destructifs 
delà  liberté  du  travail,  droit  de  l'ouvrier,  et  qui  faisaient  dégénérer 
fes  livrets  en  instruments  de  servitude  et  dédommage. 

M.  Villermé  a  très-bien  démontré  l'étendue  de  ce  mal  dans  son  Ta- 
il^udef  état  physique  et  moral  dss  ouvriers;  il  y  a  consacré  un  chapitre 
spécial,  intitulé  :  Abus  des  avances  d'argent  faites  sur  les  salaires  des 
ouvriers.  Après  avoir  démontré  l'impossibilité  pour  l'ouvrier  de  rem- 


364  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

bourser  de  fortes  avances,  il  fait  les  réflexions  suivantes  :  a  Cet  état  de 
choses  produit  un  esclavage  particulier  qui  s'aggrave  chaque  fois  qu*à 
Tiroprévoyance  du  débiteur  se  joint  la  spéculation  sans  pitié  du  créan- 
cier; et  il  en  résulte  une  exploitation  révoltante  de  l'homme  par 
Thomme.  Ce  n*est  pas  tout.  La  facilité  avec  laquelle,  dans  plusieurs 
endroits,  un  ouvrier  peut  emprunter  et  augmenter  une  dette,  Tentralne 
dans  une  vie  de  désordres;  il  dépense  imprudemment  l'argent  qat 
lui  serait  nécessaire  plus  tard  pour  l'entretien  de  sa  famille;  et  quand 
il  ne  se  soustrait  point  par  la  fuite  à  une  situation  sans  issue,  il  tombe 
dans  le  découragement,  et  il  en  cherche  l'oubli  dans  la  débauche.  » 
Sa  conclusion  est  qu'il  faudrait  fixer  des  limites  bien  déterminées,  et 
pas  trop  étendues,  au  privilège  du  maître. 

«  Attendre,  dit-il,  un  règlement  émané  de  l'autorité  supérieure  , 
serait  s'exposer  à  de  longs  retards.  Aussi,  pour  amener  plus  tôt  l'amé- 
lioration qu'ils  désirent,  et  pour  se  donner  l'honneur  d'avoir  fait  le 
bien  sans  y  être  forcés,  les  naitres  devraient  d'eux-mêmes  changer 
cet  état  de  choses...  J'ai  rencontré  beaucoup  de  manufacturiers  qui 
gémissaient  avec  moi  des  malheurs  qu'entraînent  les  avances  d'argent, 
et  qui  témoignaient  l'intention  de  ne  pas  en  rester  à  de  vaines  paroles, 
si  les  actes  leur  devenaient  possibles.  C'est  qu'en  effet  la  morale  pu- 
blique est  outragée,  la  liberté  humaine  indignement  violée  par  une 
machination  révoltante;  c'est  que  le  système  des  avances,  ainsi  prati- 
qué, est  envers  l'ouvrier  une  spoliation,  un  crime  inattaquable,  et 
d'autant  plus  digne  d'une  vindicte  sévère  qu'il  s'abrite  derrière  le  texte 
même  de  la  loi  pour  en  fausser  l'esprit.  » 

Cette  mesure  que  M.  Villermé  n*osait  pas  attendre  d'un  règlement, 
et  à  laquelle  il  conviait  le  bon  vouloir  des  manufacturiers,  le  pnijet  de 
loi  l'exécute  de  la  manière  la  plus  satisfaisante.  Ramené  à  la  faible 
somme  de  trente  francs,  le  privilège  du  mattre  est  un  bienfait  pour 
l'ouvrier.  «  Le  livret,  a  dit  H.  Girard  à  la  Chambre  des  pairs,  est  entre 
les  mains  de  l'ouvrier  un  gage  avec  lequel  il  obtient  sans  peine  ,  sans 
intérêts,  les  petites  avances  que  les  besoins  de  sa  famille  ou  de  son 
industrie  lui  rendent  nécessaires.  Ainsi  l'ouvrier  est  isolé,  inconnu; 
son  livret  devient  son  protecteur:  il  est  pauvre,  sans  crédit;  le  livret 
devient  le  gage,  l'immeuble ,  pour  ainsi  dire  ,  avec  lequel  il  obtient  le 
petit  emprunt  qui  lui  est  nécessaire.  »  A  l'objection  tirée  de  ce  que  le 
privilège  du  mattre  s'écarte  du  droit  commun,  M.  le  président  Teste 
répondait  :  «  On  ne  se  pénètre  pas  assez  du  caractère  spécial  de  cette 
loi.  Fallait-il  mettre  un  terme  à  des  avances  déréglées,  au  moyen  des- 
quelles le  mattre  posait  en  quelque  sorte  la  main  sur  Touvrier  et  eo 
faisait  son  esclave;  l'empêchait  de  se  détacher  de  lui,  et  usait  du  droit 
exorbitant  de  lui  imposer  les  conditions  qu'il  voudrait ,  et  de  ré- 
duire son  salaire  à  l'excès?  Voilà  le  mal  ;  le  remède  était  facile  à  trou- 
ver; supprimer  les  avances.  Mais  là  se  rencontrait  l'autre  écueil.Si 
vous  aviez  fait  ceci  brusquement,  si  vous  n'aviez  pas  conservé  aa 


^ 


LES  UVRBTS  D'OUVRIERS.  36S 

mattre  un  privilège  sur  le  salaire  futur  de  l'ouvrier ,  il  en  serait  résulté 
qu'il  n'y  aurait  plus  eu  d'avances.  Et  il  y  a  mille  circonstances  où  une 
légère  avance  faite  à  l'ouvrier  est  pour  lui  le  plus  grand  des  bien- 
faits... Ce  n'est  pas  de  Tintérèt  du  mattre  qui  a  fait  les  avances  que 
Ton  s'occupe  ici,  c'est  de  l'intérêt  de  l'ouvrier;  c'est  une  disposition 
bienveillante  pour  l'ouvrier  lui-même.  » 

J'ai  cité  M.  Yillermé.  Son  autorité  est  imposante  en  cette  matière  ; 
car  il  n'a  pas  fait  son  livre  au  fond  de  son  cabinet.  Il  a  vu  de  très-près  les 
ouvriers  ;  il  a  voulu  converser  avec  eux ,  vivre  au  milieu  d'eux,  pour 
connaître  leur  situation  qu'il  a  peinte  d'après  nature.  Son  opinion  est 
toute  favorable  aux  livrets,  dont  on  vient  de  voir  cependant  qu'il  sait 
ne  pas  dissimuler  les  inconvénients  ;  j'ajoute  qu'il  me  parait  faire  une 
beaucoup  trop  large  part  d'éloges  k  l'arrêté  de  l'an  XII;  et  c'est  sur  ce 
règlement  même  qu'il  conviendrait  de  reporter  plusieurs  reproches 
adressés  par  H.  Yillermé  à  la  jurisprudence ,  notamment  à  celle  des 
prud'hommes,  qui  a  été  obligée  de  l'appliquer  tel  qu'il  est.  Les  vœux 
que  le  consciencieux  auteur  formait  pour  l'interprétation  de  la  légis- 
lation existante ,  seront  plus  sûrement  et  plus  exactement  remplis  par 
la  législation  nouvelle.  Mais  l'appréciation  suivante  est  précieuse  à 
recueillir  dans  ce  qu'on  peut  appeler  les  témoignages  de  ce  véritable 
ami  des  ouvriers  :  «  C'est  avec  raison  qu'on  attribue  principalement 
aax  livrets  des  ouvriers  le  bon  système  de  police  qui  régit  aujour- 
d'hui nos  manufactures.  Ce  livret  est  peut-être  le  meilleur  de  tous 
les  moyens  qui  ont  été  imaginés  pour  retenir  les  ouvriers,  prévenir 
tes  embauchages,  les  moraliser,  et  avoir  une  garantie  de  leur  fidé- 
lité... Aussi  les  bons  ouvriers,  les  ouvriers  honnêtes,  sont-ils  très- 
attachés  à  leur  livret.  Beaucoup  cependant  n'en  ont  point,  surtout 
dans  certaines  localités,  parce  que  la  loi  ne  les  force  pas  à  se  les  pro- 
curer, ce  qui  est  une  lacune  dans  les  dispositions  qu'elle  a  prescrites; 
et  qu'ils  trouvent  des  fabricants  qui  ne  l'exigent  pas.  » 

L'arrêté  de  l'an  XII  avait  vu  dans  l'établissement  des  livrets  un 
paissant  moyen  de  police.  C'est  ce  caractère,  il  faut  le  reconnaître, 
qui  a  souvent  éveillé  des  méfiances  et  excité  des  répugnances  dans  la 
classe  ouvrière.  En  certains  lieux,  et  notamment  à  Paris,  des  ordon- 
nances de  police  exigeaient  le  visa  du  livret  chaque  fois  qu'un  ouvrier 
quittait  un  atelier  ou  entrait  dans  un  atelier  nouveau.  Telles  ne  sont 
point  les  intentions  du  projet.  <x  La  loi  dont  il  s'agit,  a  très-bien  dit 
M.  le  comte  Beugnot  dans  son  rapport,  est  une  loi  de  police  indus- 
trielle et  non  de  police  administrative;  elle  se  propose  de  rendre  plus 
stables  et  plus  régulières  les  relations  des  maîtres  avec  leurs  ouvriers, 
et  non  de  fournir  à  l'administration  des  moyens  nouveaux  d'exercer 
sur  ces  derniers  une  inquiète  surveillance.  » 

Dans  des  intentions  toutes  favorables  à  l'ouvrier^  pour  lui  épargner 
une  dépense,  une  perte  de  temps,  et  pour  l'attacher  davantage  à  son 
livret,  Tarticle  12  a  été  adopté  en  ces  termes  :  «t  Le  livret,  visé  gra- 


[M. 


S66  JOURNAL  DISS  tiCONOMISTBS. 

tuitement  par  le  maire  de  la  commune  où  travuille  roa?rier,  tiendra 
lieu  à  ce  dernier  de  passe-port  à  Tintérieur,  Le  visa  sera  valable  poar 
une  année.  »  Il  a  été  bien  établi  dans  la  discussion  que  la  substitu- 
tion du  livret  au  passe-port  est  purement  facultative;  en  sorte  que  Fou- 
vrier,  sans  demeurer  obligé  désormais  à  prendre  un  pas80-port,  ea 
pourra  prendre  un  s'il  le  juge  convenable. 

On  a  donné  une  importance  que  je  ne  comprends  pas  très-bien  i  la 
question  de  savoir  si  la  garde  du  livret  sera  confiée  au  mattre  pen- 
dant le  temps  où  il  occupe  l'ouvrier.  Les  précautions  prises  pour^n^ 
pécher  le  maître  de  retenir  indûment  le  livret,  et  les  dommages-in- 
térêts auxquels  un  tel  acte  l'exposerait,  me  semblent  suffire  poor 
calmer  des  scrupules  qui,  en  réalité,  ont  porté  plutôt  sur  rinstibH 
tion  elle-même  que  sur  cette  partie  de  son  exécution. 

Une  assez  longue  discussion  s'est  élevée  sur  la  question  plus  grav? 
de  savoir  à  quelle  autorité  sera  confiée  la  délivrance  des  congés  pro- 
visoires^ en  cas  de  refus  ou  d'empéchen^ent  du  mattre.  Ser^-ce  an 
maire?  sera-ce  aux  prud'hommes?  sera-ce  au  juge  de  paix?  On  a  dé- 
cidé que  comme  il  s'agit,  non  d'un  acte  de  juridiction,  mais  d'an 
acte  d'administration,  le  congé  doit  émaner  du  maire. 

Quant  aux  contestations,  elles  seront  jugées  par  les  conseils  de 
prud'hommes,  et,  là  où  il  n'en  existe  pas,  par  les  juges  de  paix. 

On  voit  que  le  projet  de  loi  ne  modifie  la  législation  existante  que 
pour  la  rendre  plus  efficace,  plus  complète,  plus  tutélaire  pour  les  ou- 
vriers en  même  temps  que  plus  sûre  pour  les  maîtres.  Elle  n'impose  pas 
aux  ouvriers  une  seule  charge  nouvelle  ;  elle  leur  conserve  tous  leurs 
droits  résultant  du  libre  contrat  de  louage  de  travail^  et  le  privilège 
pour  un  mois  de  salaire  qui  leur  est  assuré  par  le  nouvel  article  549 
du  Code  de  commerce.  Il  a  été  reconnu  dans  la  discussion  que  les 
dispositions  imparfaites  du  Code  civil  sur  le  contrat  de  prestation  de 
travail  ont  besoin  d'être  complétées  ;  mais  le  bien  ne  peut  s'opérer 
que  successivement  ;  et  ces  vœux  pour  une  loi  nouvelle  n'empêchent 
pas  que  la  loi  proposée  ne  soit  déjà  un  véritable  progrès.  L^  amé- 
liorations de  détail  dentelle  demeure  susceptible  ne  doivent  en  chan- 
ger ni  l'ensemble,  ni  l'esprit;  il  est  à  souhaiter  qu'elles  rendent  de 
plus  en  plus  visible  à  l'ouvrier  son  intérêt  réel  à  ce  que  l'autorité  don- 
née au  livret  devienne  plus  forte  pour  être  plus  protectrice* 

Il  est  impossible  de  terminer  cet  examen,  sans  consigner  ici  les 
vœux  si  souvent  formés,  pendant  la  discussion  de  la  Chambre  des 
pairs,  pour  une  prompte  et  complète  organisation  des  Conseils  de 
prud'hommes.  Plusieurs  orateurs,  et  notamment  M.  Passy,  dont  l'auto- 
rité est  si  grave  en  ces  matières,  auraient  même  souhaité  que  œtte 
extension  d'organisation  précédât  la  loi  des  livrets.  M.  Gabriel  Deles- 
sert,  à  qui  la  police  de  la  capitale  est  redevable  d'une  impulsion  si 
morale  en  même  temps  que  si  active,  a  fait  la  déclaration  suivante  : 
tt  Je  déclare  ici  que  j'ai  été  contraire  à  l'introduction  de  la  loi  des 


DE  LIVRETS  D'OUVRIERS.  I6t 

prud'hommes  à  Paris  il  y  a  trois  ans.  Je  déclare  qu'alors  je  me  suis 
trompé.  Mienx  éclairé  aujourd'hui  par  la  pratique,  je  verrais  avec 
satisfaction  la  juridiction  des  prud'hommes  étendue  à  d'autres  corps 
d'état  que  celui  <]es  ouvriers  efi  ipétaux,  les  seuls  qui  actuellement 
possèdent  à  Paris  cette  institution.  » 

A  l'œuvre  donc,  puisque  tout  le  monde  est  d'accord  !  L'incontes- 
table succès  du  seul  Ck)nsèil  de  prud'hommes  établi  à  Paris  pour  l'in- 
dustrie des  métaux  appelle  hautement  l'institution  des  autres  Con- 
seils, qui  se  fait  trop  longtemps  attendre.  Il  ne  sufBt  pas  de  vouloir  le 
bien,  ni  même  de  le  faire ^  il  faut  aussi  savoir  le  faire  à  temps.  A 
Vœuvre,  non-seulement  à  Paris,  mais  dans  toutes  les  villes  du  royaume 
qui  sont  des  centres  d'indqstrie  !  Si  la  législation  actuelle  cause  quel- 
ques embarras  par  ses  imperfections,  que  Ton  fasse  appel  au  législa- 
teur. L'une  et  l'autre  Chambre  ont  amplement  fait  connaître  qu'elles 
placent  cette  question  au  nombre  de  celles  qui  sont  les  plus  dignes 
d'occuper  leurs  méditations. 

RENOUARD, 
Conseiller  à  la  Cour  de  cassaUoa. 


Ui  JOltRNAt  DES  ÊCONOMISTBS. 

DES  DROITS  SUR  LES  BESTIAUX, 

VOTE  SUR  LA  PROPOSITION  DE  M.   DESMOUSSEAUX  DE  GltRÉ  *. 


La  Chambre  des  députés  a  consacré  trois  séances  à  la  discossion 
des  changements  à  apporter  dans  le  mode  de  perception  des  droits 
d'octroi  sur  les  bestiaui.  Quarante  discours  ont  été  prononcés,  et 
cependant  la  proposition  ne  rencontrait  pas  d'adversaires  sérieux. 
Chacun  reconnaissait  d'ailleurs  que  le  mode  adopté  pour  percevoir  le 
droit  ne  pouvait  avoir  d'influence  que  là  où  ce  droit  était  à  un  taux 
élevé,  et  là  où  la  consommation  était  suffisamment  importante,  c'est- 
à-dire  dans  les  grandes  villes.  Déjà  Rouen  et  Lyon  ont  converti  le 
droit  par  tête  en  un  droit  au  poids  des  bestiaux.  Â  deux  reprises  dif- 
férentes le  Conseil  municipal  de  Paris  s'est  prononcé  dans  le  même 
sens,  et  il  a  toujours  dépendu  depuis  lors  des  ministres  compétents, 
de  faire  rendre  l'ordonnance  nécessaire  pour  mettre  la  mesure  à  exé- 
cution. Dans  cette  position,  la  proposition  de  H.  Desmousseaux  de 
Givré  n'avait  pas,  on  le  voit,  une  véritable  importance  et  n'était  pas 
destinée  à  avoir  une  grande  portée.  C'est  cependant  après  avoir  écouté 
patiemment  une  longue  discussion,  que  269  voix  contre  13  ont  dé- 
cidé que  dorénavant  la  perception  des  droits  d'octroi  aurait  lieu  au 
poids,  enlevant  ainsi  aux  villes  l'option  qui  leur  était  laissée  par  l'or- 
donnance du  4  juillet  1830,  sur  le  mode  qu'il  leur  paraîtrait  le  plus 
convenable  d'adopter.  On  se  demande  quel  a  pu  être  l'objet  d'un  si 
long  débat;  pourquoi  tant  d'orateurs  se  sont-ils  mis  en  frais  d'élo- 
quence? pourquoi  cet  appareil  guerroyant?  pourquoi  mettre  en  avant 
tant  de  têtes  de  béliers  pour  enfoncer  des  portes  que  les  villes  ouvraient 
d'elles-mêmes? 

La  seule  réponse  à  trouver,  c'est  que  la  véritable  importance 
de  la  question  était  justement  dans  ce  qu'on  ne  disait  pas,  dans  ce 
qu'on  gardait  au  fond  du  cœur,  en  y  faisant  à  peine  de  temps  à 
autre  de  faibles  allusions.  Le  spirituel  abbé  Galiani  *  disait  :  «  Vous 
lisez  les  lignes  qui  sont  dans  mon  livre,  vous  n'y  profiterez  guère  : 
c'est  le  blanc  qui  est  entre  les  lignes  qu'il  faut  lire,  car  c'est  là  que  j'ai 
mis  tout  ce  qu'il  y  a  d'essentiel.  »  C'est  également  en  dehors  des  dis- 

*  Voir,  sur  la  proposition  Ue  M.  Desmousseaux  de  Givré  et  sur  la  quesUon  de  la  ooa- 
version  du  droit  par  tèle  en  droit  au  poids  sur  les  bestiaux,  l'article  inséré  dans  notre  lo- 
méro  du  mois  de  mai  dernier,  tome  XI,  page  lit. 

*  J.-B.  Say,  PetU  volume  c(mtênant  quelques  aperçus  des  hommes  et  de  la  sodUé^ 
pages. 


DES  DtlOtTS  StIR  LES  BESTtAUX.  sco 

codrs  prononcés  qu'il  faut  chercher  la  pensée  des  députés  qui  ont  pris 
part  à  la  discussion.  Cette  pensée  a  été  à  la  fois,  il  faut  le  dire,  celle 
d'une  hostilité  systématique  contre  la  ville  de  Paris  et  son  octroi,  et 
un  désir  de  récrimination  contre  les  attaques  dont  sont  Tobjet,  ajuste 
titre,  les  droits  de  douane  prohibitifs  dont  sont  frappés  les  bestiaux 
étrangers  qui  se  présentent  à  la  frontière. 

Se  basant  sur  les  données  d'une  statistique  tout  àfaithypothétique, 
on  arrive  à  affirmer  qu'il  se  consomme  en  France,  maintenant,  50  pour 
100  moins  de  viande  par  tète  d'habitant  que  l'on  en  consommait 
avant  1789;  résultat  qui  semble  en  opposition  complète  avec  l'obser- 
vation des  faits,  car,  si  les  bestiaux  ne  se  sont  pas  accrus  en  nombre 
aussi  vite  que  les  hommes,  néanmoins  la  population  est  en  général 
mieux  pourvue  et  mieux  nourrie  qu'elle  n'était  ;  l'agriculture  ne  peut 
d'ailleurs  produire  une  plus  forte  proportion  de  froment,  comparé  aux 
grains  inférieurs,  qu'au  moyen  de  plus  d'engrais,  et  par  conséquent  avec 
une  beaucoup  plus  grande  quantité  d'animaux.  Enfin,  la  vie  moyenne 
des  hommes  n'a  pu  devenir  plus  longue  en  France,  ainsi  que  cela  est 
heureusement  constaté,  qu'au  moyen  d'une  alimentation  meilleure, 
d'une  hygiène  plus  salutaire  et  de  plus  grands  moyens  d'existence. 
Il  est  donc  fort  douteux,  qu'ainsi  qu'on  l'a  avancé,  la  consommation 
par  individu,  pour  toute  la  France,  soit  tombée  de  12  kilogrammes 
un  tiers  à  11  kilogrammes.  Hais,  dans  tous  les  cas,  la  totalité  des 
bestiaux  que  produit  l'agriculture  doit  être  consommée ,  car  on  n'a 
pas  l'habitude  de  déposer  le  corps  d'aucun  d'eux  dans  des  mausolées. 
Dans  la  ville  de  Paris,  la  consommation  individuelle,  par  année,  dé- 
passe naturellement  de  beaucoup  la  moyenne  du  reste  du  pays  ;  les 
registres  de  l'octroi  prouvent  qu'elle  est  en  réalité  de  près  de  60  ki- 
logrammes :  il  serait  sans  doute  à  désirer  qu'elle  fiit  plus  forte,  et  ce- 
pendant, si  des  droits  d'octroi  l'empêchent  de  prendre  tout  son  déve- 
loppement, la  première  conséquence  à  tirer  de  ce  fait,  c'est  qu'il  reste 
une  plus  grande  quantité  de  bestiaux  à  consommer  par  tous  les  habi- 
tants de  la  France,  ceux  de  Paris  exceptés.  La  question  du  mode  de 
perception  de  l'octroi,  ou  sa  quotité,  ne  fait  donc  rien  à  la  consom- 
mation moyenne  de  chaque  individu  dans  le  pays.  Ce  qu'il  faudrait, 
pour  que  cette  consommation  pût  augmenter,  ce  serait  que  l'agricul- 
ture nationale  produisit  le  bétail  en  plus  grande  quantité  ou  qu'on  en 
admit  venant  de  l'étranger.  Il  conviendrait  donc  de  s'occuper  d'abord 
de  tout  ce  qui  pourrait  réduire  le  prix  de  revient  pour  l'agriculteur, 
et  ensuite  de  la  suppression  du  droit  de  douane  protecteur,  droit  qui 
n'existait  pas  avant  1816,  et  qui  n'a  été  porté  au  taux  exorbitant  de 
55  francs  par  bœuf  en  1822,  que  dans  un  but  de  protection,  et  pour 
faire  monter  le  prix  des  fermages  en  faveur  des  grands  propriétaires 
terriens. 

Agir  ainsi,  ce  serait  véritablement  appliquer  l'économie  politique 
du  bon  marché,  celle  que  M.  de  Lamartine  fait  profession  de  préférer; 

T«  un.  -*  Uar$  im«  25 


370  JOURNAL  DES  ECONOMISTES. 

mais  ce  n'est  pas  là  ce  qu'on  veut;  on  entend,  bien  au  contraire,  con- 
server la  protection  :  on  attaque  les  droits  d'octroi ,  qu'il  serait 
difficile  sans  doute  de  défendre;  on  met  en  avant  l'intérêt  du  con- 
sommateur; mais  ce  qui  ressort  de  tous  les  votes,  c'est  qu'on  veut  es- 
sentiellement vendre  les  bestiaux  le  plus  cher  possible,  et  qu'on  a  ainsi 
particulièrement  en  vue  l'intérètexclusifdes  éleveurs.  Une  taxe  perçue 
d'une  manière  plus  équitable  rendra  sans  doute  plus  égale  la  position 
de  tous  les  éleveurs.  Ceux  qui  élèvent  de  petits  bestiaux,  parce  que 
les  petites  races  réussissent  mieux  sur  leurs  terrains,  ne  seront  pins 
repoussés  des  grands  marchés,  et  il  y  a  à  cela  toute  justice  ;  mais  l'effet 
sur  les  prix  de  vente  sera  peu  sensible,  et  la  production  n'en  sera  pro- 
bablement pas  plus  abondante;  seulement  certains  éleveurs  auront  en 
moins  ce  que  les  autres  auront  en  plus ,  et  le  prix  du  fermage  en 
Sologne  pourra  s'accroître  d'une  diminution  correspondante  dans 
la  vallée  d'Auge.  La  consommation  moyenne  par  individu  restera  la 
même. 

La  question  d'organisation  de  la  boucherie  de  Paris,  traitée  inci- 
demment, se  rattache  bien  peu  aux  octrois  et  au  prix  des  bestiaux. 
Pourquoi  maintiendrait-on  à  cet  égard  la  capitale  sous  un  autre  ré- 
gime que  le  reste  du  pays?  Partout  ailleurs,  la  profession  de  boueher 
est  libre,  pourquoi  la  soumettre  à  Paris  à  la  formalité  de  l'autorisation 
et  à  une  limitation  en  nombre?  Le  monopole  est-il  donc  le  seul  moyen 
d'exercer  une  police  efficace  ?  Diminuer  le  nombre  des  acheteurs  de 
bestiaux  et  des  vendeurs  de  viandes ,  n'est-ce  pas  tendre  à  faire 
baisser  le  prix  payé  aux  éleveurs  de  bœufs  et  à  faire  hausser  les  pré- 
tentions vis-à-vis  des  consommateurs?  Il  n'est  pas  un  seul  argu- 
ment en  faveur  de  ce  monopole  qui  n^ait  été  cent  fois  réfuté  à  l'occa- 
sion des  discussions  sur  les  corporations  d'arts  et  métiers,  sur  les 
jurandes  et  les  maîtrises. 

La  Chambre  des  députés  est  allée  trop  loin  en  réglementation, 
en  fixant  d'avance  le  rapport  entre  le  droit  sur  la  viande  introduite 
à  la  main  et  le  droit  sur  les  b^tiaux.  Il  y  a  un  grand  intérêt  de  sa- 
lubrité pour  les  villes  à  favoriser  le  régime  des  abattoirs,  en  présen- 
tant un  avantage  de  droits  sur  les  bestiaux  qu'on  y  amène.  On  ne 
peut  d'ailleurs  oublier  que  dans  la  viande  introduite  à  la  main, 
il  y  a  beaucoup  de  morceaux  de  choix,  débarrassés  des  os  qii 
en  augmenteraient  le  poids,  et  qu'un  droit  égal  serait  par  le  (lit 
un  droit  relativement  moins  fort.  Aussi  la  surtaxe  sur  la  ?iande 
à  la  main  n'a-t-elle  pas  empêché  son  introduction  d'augmenter 
chaqueannée  aux  barrières  dp  Paris.  On  avait  ainsi  introduit  570,801 
kilogrammes  de  viande  à  la  main  ei|  1812;  il  en  a  été  introduit 
3,668,000  kilogrammes  en  1845. 

Le  droit  d'octroi,  comme  le  droit  de  douane,  a  pour  effet  de  ren- 
chérir pour  le  consommateur  le  prix  de  la  denrée  ;  mais  ils  ont,  exa- 
minés comparativement,  des  conséquences  bien  différentes  Taii  et 


DBS  DROITS  SUR  LBS  BESTIAUX.  atf 

l*aotre  rac  la  richesse  générale  du  pays.  Le  premier^  est  un  droit 
fiscal,  le  second  nn  droit  protecteur.  Le  droit  fiscal,  celui  d'oo- 
troi,  produit  pour  toute  la  quotité  une  recette  qui  peut  être  em-^ 
ployée  aux  dépenses  publiques,  tandis  que  le  droit  de  douane  n'est  pro- 
tecteur qu'à  ta  condition  d'empêcher  les  produits  étrangers  d'entrer; 
et  l'aecFoissempnt  du  prix  de  la  denrée  ne  constitue  pas,  par  consé- 
quent, un  revenu  pour  TÉtat  ;  le  consommateur  ne  trouve  dans  aucune 
dépense  publique  la  compensatioq  au  surcroît  de  sacrifice  qui  lui  a 
été  imposé. 

A  qui  profite  donc  l'excédant  de  prix  exigé  pour  la  denrée  ainsi 
protégée,  puisque  Iq  douane  ne  le  reçoit  pas?  —  Le  producteur  fait 
répondre  par  H.  de  Girard  in ,  dans  la  Presit,  que  ce  n'est  pas  à  lui, 
car  il  ne  retrouve  que  ses  frais  de  production  ;  les  profits  sont,  par  la 
concurrence,  ramenés  dans  sa  profession  au  même  taux  que  dans  tou- 
tes les  autres.  —  Mais  si  le  sacrifice  ne  profite  à  personne,  à  quoi  bon 
s'y  résoudre?  Supprimez  donc  les  droits  de  douane  et  laissez  le  uiveau 
des  prix  s'établir  de  lui-même.  —  Hais  comme  il  ne  se  peut  pas  ce-« 
pendant,  dirons-nous  que  l'excédant  de  prix  ne  profite  pas  à  quel- 
qu'un? Il  faut  bien  qu'il  arrive,  soit  aux  producteurs  directs,  soit  i 
ceux  qui  lui  fournissent  les  moyens  de  produire  ;  or,  lorsqu'il  s'agit 
d^  produits  agricoles,  le  premier  de  tous  les  instruments  de  produc- 
tion est  le  fonds  de  terres,  et  c'est  là  qu'en  définitive  va  se  rendre  le 
bénéfice  usuraire  que  le  régime  protecteur  permet  de  prélever.  Le 
fermage  augmente  d'autant  et  la  valeur  vénale  du  sol  s'élève,  au  grand 
détriment  de  la  masse  de  la  population  qui  ne  possède  que  son  in- 
dostrie et  son  travail,  mais  au  grand  avantage  de  ceux  qui,  au 
moyen  de  leur  cote  fiimcière,  sont  investis  du  pouvoir  de  faire  des  loist 

Revenons  maintenant  au  droit  d'octroi*  et  répétons  que  ç*est  un 
droit  fiscal,  ce  qui  n'est  pas  dire,  ni  que  ce  soit  le  plus  équitable-i 
ment  réparti,  qi  que  ce  soit  un  avantage  de  s'y  voir  soumis.  Mais  au 
moins  s'il  nécessite  un  sacrifice,  il  entre  pour  sa  quotité  tout  entière 
dans  une  caisse  publique;  c'est  même,  dans  l'état  actuel  des  chosea* 
la  seule  perception  municipale  qui  donne  un  produit  net  de 
quelque  importance.  Les  frais  de  recouvrement  sont,  pour  Paris,  d^ 
6  pour  100  seulement;  ainsi,  sur  le  sacrifice  imposé  aux  çpnsom-» 
matenrs  ettadinst  il  y  a,  pour  chaque  lOÛ  fr.  ainsi  payés,  une  somme 
de  04  fr.  qui  peut  être  employée  en  dépenses  faites  dans  l'intérêt  du 
public  et  sous  ses  yeux.  C'est  aux  contribuables  à  s'enquérir  si  les 
dépenses  sont  bien  faites,  et  c'est  à  ceux  qu'il  charge  de  le  repré- 
senter dans  ce  but  qu'il  appartient  d'exercer  un  contràle  sévère  à  œt 
égard.  Car  l'accroifaernent  de  la  population,  les  besoins  généraux 
d'une  grande  ville  vont  en  s'augmentent  dans  des  proportions  énor- 
mes. Il  but  élargir  les  voies  publiques,  paver  toutes  les  rues,  les 
laier,  les  balayer,  les  éclairer.  On  devient  de  plus  en  plus  exigeant  ; 
eaux  qui  attaquent  le  plus  les  perceptions  municipales,  sont  souvent 


m  JOURNAL  DES  ECONOMISTES^ 

ceux-là  même  qai  reprochent  de  ne  pas  faire  assez  de  dépenses.  Alors 
qu'il  s'agissait  d'obtenir  seulement  la  conversion  du  droit  par  tète  en 
un  droit  au  poids  sur  le  bétail,  n'a-t-on  pas  entendu  un  orateur 
faire  le  tableau  le  plus  déplorable  de  la  situation  de  la  population 
parisienne,  et  attribuer  la  mort  de  7,000  personnes  dans  les  hôpi- 
taux au  droit  de  5  centimes  par  demi-kilogramme  qui  pèse  sur  la 
viande  de  boucherie?  Mais,  puisqu'il  mettait  en  présence  les  maux 
du  présent  avec  le  bien-être  des  populations  qui,  suivant  certaines 
statistiques,  auraient  consommé 50  pour  100  plus  de  viande  en  1789, 
il  aurait  dû  dire  que  la  mortalité  était  d'un  sur  quatre  individus  de 
ceux  qui  entraient  à  l'hôpital  à  cette  époque,  et  qu'elle  n'est  plus  au- 
jourd'hui que  d'un  sur  dix.  A  la  même  époque  aussi,  la  population 
indigente  inscrite  dépassait  116,000  individus  pour  une  popula- 
tion de  510^090  ftmes  ;  elle  est  aujourd'hui  de  66,000  avec  une 
population  totale  d'un  million  d'habitants. 

Tout  cela  ne  fait  pas  que  l'octroi  soit  le  meilleur  moyen  de  four- 
nir un  revenu  aux  villes.  Cette  ligne  de  douane  intérieure  est  une 
entrave  aux  communications  ;  la  taxe  est  inégalement  répartie,  et  lors- 
qu'on voudra  faire  à  ce  sujet  un  sombre  tableau,  nous  pourrons  bien 
aussi  fournir  quelques  teintes  passablement  rembrunies.  Ce  qu'il  ne 
faut  pas  perdre  de  vue  en  attendant,  c'est  que  les  grandes  agglomé- 
rations d'habitants  ont  des  besoins  communs  qui  ne  peuvent  être  sa- 
tisfaits qu'avec  des  dépenses  publiques  considérables  :  il  ne  faut  donc 
songer  à  tarir  une  source  de  revenus  qu'en  sachant  où  frapper  pour 
en  faire  jaillir  une  autre  non  moins  abondante. 

On  trouve  énorme  de  demander  à  la  population  parisienne  de  payer 
12  millions  500,000  francs  de  droits  sur  les  boissons,  et  5  millions 
700,000  francs  sur  les  comestibles.  On  a  raison,  sans  doute  ;  mais 
n'est-il  pas  absurde  de  proposer  de  supprimer  de  semblables  revenus 
publics,  en  demandant  aux  épagneulsei  aux  lévriers  de  venir  combler 
le  déficit,  puisqu'on  est  assez  généreux  pour  vouloir  exempter  de  toute 
charge  le  chien  de  l'aveugle? 

Les  impôts  somptuaires  peuvent  être  proposés  en  s'appuyant  sur 
de  fort  bonnes  raisons  ;  mais  ils  ont  toujours  le  plus  grand  des  dé- 
fauts pour  un  impôt,  celui  de  n'être  pas  productifs.  C'est  donc  ailleurs 
qu'il  faudrait  chercher  les  moyens  d  en  venir  à  la  suppression  des  oc- 
trois. Il  faudrait  avoir  le  courage  d'entreprendre  une  réforme  générale 
des  finances  du  pays  ;  il  faudrait,  comme  en  Angleterre  et  aux  Etats- 
Unis,  laisser  aux  villes  la  perception  de  toutes  les  taxes  sur  les  loyers 
ainsi  que  le  produit  des  patentes,  car,  nous  l'avons  déjà  fait  remar- 
quer dans  ce  Recueil,  c'est  là  un  impôt  qui  frappe  particulièrement 
sur  les  populations  urbaines  «  L'État  devrait  chercher  ensuite  ailleurs 
des  ressources  qui  puissent  combler  le  déficit  qui  résulterait  pour  lui 
de  l'abandon  qui  serait  ainsi  fait  aux  villes  d'une  partie  des  droits  qui 
sont  maintenant  centralisés  à  son  profit.  Il  faudrait,  è  l'exemple  de 


DES  DROITS  SUR  LES  BESTIAUX. 


878 


rAngleterre«  rendre  aux  douanes  leur  caractère  purement  fiscal,  en 
prélevant  des  droits  modérés  sur  certains  articles  de  consommation, 
et  en  appelant,  par  la  suppression  des  droits  protecteurs,  les  produits 
étrangers  qui  demandent  à  s'échanger,  avec  avantage  réciproque^ 
contre  ceux  que  peut  fournir  notre  travail  national.  Il  faudrait  enfin 
demander  à  chacun  de  contribuer,  suivant  ses  revenus,  à  payer  sa 
part  des  dépenses  publiques,  sagement  faites,  dans  l'intérêt  de  tous. 
L'impàt  n'est  pas,  comme  on  l'a  dit,  le  meilleur  placement  que 
puisse  faire  le  contribuable;  mais,  sous  une  administration  sage,  il 
peut  être  rangé  au  nombre  des  dépenses  les  plus  utiles.  C'est  parce 
qu'il  doit  être  considéré  comme  une  dépense  qui  se  renouvelle  tous 
les  jours,  qu'on  ne  doit  le  prendre  que  sur  les  revenus.  Une  nation 
qui  prélèverait  ses  dépenses  annuelles  sur  ses  capitaux,  marcherait  ra- 
pidement  vers  sa  ruine. 

HORACE  SAY. 


L 


•T4  JOURNAL  DBS  ÉCONOMISTES. 

Des  COMPLtCAtlONS  DU  tAWP  DOUANIER 

ET  DU  PROJET  DE  LOI 

ÈtR  LÀ  t^ÈRbEPtldN  bËS  bROltS  SUR  LB  SUORB  INDlGÈnfi. 


Le  régime  douanier  protecteur  paratt  destiné  à  mourir  étoulTé  sous 
la  réglementation;  les  progrès  de  la  maladie  deviennent  même  si  ra- 
pides^  que  nous  croyons  devoir  appeler  à  cet  égard  la  plus  sérieuse 
attention  de  la  part  de  ses  partisans. 

Après  les  zones  pour  l'importation  des  grains ,  et  la  nécessité  de 
recueillir  les  mercuriales  pour  connaître  les  prix  régulateurs  destinés 
à  déterminer  la  quotité  des  droits  de  douane,  on  a  eu  des  zones  pour 
l'importation  de  la  houille,  de  façon  que  les  Français,  qui  sont  censés 
égaux  devant  la  loi,  se  sont  trouvés  payer  des  droits  différents  sur  le 
charbon  de  terre,  suivant  les  latitudes  ou  le  sort  les  avait  placés.  La 
Chambre  des  députés,  qui  trouve  très-juste  d'obliger  les  villes  à  per- 
cevoir au  poids  les  droits  d'octroi  sur  les  bestiaux ,  paratt  vouloir 
maintenir  le  droit  par  tète  à  la  frontière  ;  et  cependant,  d'après  le 
traité  avec  les  Etats  sardes,  le  droit  sera  perçu  au  poids  sur  les  bes- 
tiaux de  cette  provenance,  et  voilà  le  tarif  qui  diffère  essentiellement 
dans  le  mode  de  perception,  suivant  que  les  bœufs  se  présentent  à  un 
point  ou  à  nn  autre  de  la  frontière. 

Voici  maintenant  que  le  traité  avec  la  Belgique  établit  qu'il  y  aura 
un  tarif  spécial  favorable  à  ce  pays,  mais  que  ce  tarif  cependant  s'élè- 
vera à  raison  des  quantités  de  marchandises  importées;  c'est  une 
échelle  mobile  nouvelle.  Le  droit  minimum  sur  les  fils  de  lin  sera  ap- 
plicable jusqu'à  ce  que  l'importation  en  France  ait  atteint  deux  mil- 
lions de  kilogrammes.  «Au  delà  de  deux  millions  et  jusqu'à  trois  mil- 
lions, dit  l'exposé  des  motifs,  le  tarif  spécial  à  la  Belgique  sera  aggravé 
de  moitié  de  la  différence  existant  entre  ce  tarif  spécial  et  le  tarif  gé- 
néral, c'est-à-dire  qu'il  s'élèvera  en  moyenne  de  49  pour  100  envi- 
ron. Au-dessus  de  trois  millions,  les  fils  belges  supporteront  les  trois 
quarts  de  cette  différence,  c'est-à-dire  une  augmentation  moyenne  de 
70  pour  100  environ,  comparativement  au  premier  chiffre  du  tarif  de 
privilège.» 

Il  n'est  pas  facile,  sans  doute,  pour  le  contribuable  de  démêler  le 
sens  de  ces  dispositions  compliquées;  mais,  s'il  y  parvient,  il  n'ap- 
prendra pas  sans  étonnement  que  le  droit  qui  lui  sera  demandé  dé- 
pendra non-seulement,  d'abord,  de  la  nature  de  la  marchandise  qu'il 
présentera  à  la  frontière;  ensuite,  du  pays  de  provenance  de  cette 


SUR  LA  PERCEPTION  DBS  DROITS  SUR  LE  SUCRE  INDIGENE.  876 

marchandise;  mais  encore,  et  c'est  là  ce  qu'il  y  a  de  noaveau  et  de 
plus  ettraordinairei  de  la  quantité  de  la  même  marchandise  qui  aura 
pu  être  importée  depuis  le  eommencement  de  Tannée  ,  de  telle  sorte 
qa'ua  opmmetfant  pourra  se  vçir  chargé  d'une  aggravation  impré- 
vue de  49  ou  70  pour  100  de  droit,  par  ce  seul  fait  que  des  concur- 
rents plus  actifs,  01^  plus  imprudents,  auront  présenté  la  veille  aux  bu- 
reaux des  douanes  des  quantités  de  fil  complétant  les  deux  ou  trois 
millions  de  kilogrammes  qui  devaient  seuls  profiter  du  droit  mini«- 
mum.  Ce  faible  droit  sera  ainsi  le  prix  de  la  course  et  pourra  quel- 
quefois pousser  les  négociants  à  trop  précipiter  leurs  opérations.  Une 
semblable  disposition  n'est  réellement  justifiable  sous  aucun  rapport. 

C'est  surtout,  du  reste,  lorsque  la  douane  pénètre  dans  l'intérieur 
du  pays  que  sa  réglementation  se  complique  de  plus  en  plus ,  de  telle 
sorte  qu'à  force  de  rouages  et  de  ressorts  ajoutés,  la  machine  finit  par 
ne  plus  pouvoir  marcher  du  tout;  cela  explique  en  particulier  les  dif- 
ficultés qu'on  rencontre  pour  rédiger  une  loi  sur  la  perception  des  droits 
sur  le  sucre  indigène.  Cette  loi,  présentée  d'abord  à  la  Chambre  des  dé- 
putés, modifiée^  puis  adoptée  par  elle  le  24  avril  1845,  amendée 
par  la  Chambre  des  pairs  et  revenue  au  Palais-Bourbon,  a  été  l'objet 
d'un  nouveau  rapport  présenté  par  H.  Benoisti  député  de  la  Nièvre, 
dans  la  séancedu  30  juin  dernier,  mais  elle  n'a  pu  être  discutée  dans  la 
même  session,  et  va  être  reprise  cette  année.  Il  parait  que,  sur  la  de- 
mande du  ministre  des  finances,  la  Commission  en  a  délibéré  de  nou- 
veau, et  qu'un  supplément  de  rapport  deviendra  nécessaire. 

Le  sucre  indigène,  qui  avait  grandi  à  l'abri  de  la  protection  qui  ré- 
sultait pour  lui  des  droits  de  douane  établis,  dans  l'origine,  dans  un 
but  purement  fiscal,  a  été  soumis  d'abord  à  l'impôt  par  une  loi  du 
18  juillet  1837,  et  la  loi  du  2  juin  1842  est  venue  décider  qu'un  ré- 
gime uniforme  serait  imposé  aux  deux  sucres  indigène  et  exotique, 
en  réglant  les  délais  dans  lesquels  les  accroissements  successifs  du  droit 
sur  le  preotier  lui  feraient  atteindre  le  droit  du  sucre  de  canne.  La 
betterave,  bien  que  poussée  sur  le  territoire  français  continental,  s'est 
trouvée  ainsi  soumise ,  pour  ses  produits  j  au  régime  de  la  douane , 
comme  si  elle  fût  poussée  à  l'étranger.  Pour  exercer  la  surveillance 
et  pour  arriver  à  la  perception,  la  douane  a  dû  agir  à  l'intérieur  du 
pays,  en  ajoutant  aux  précautions  ordinaires  de  son  service  celles  qui 
sont  plus  particulièrement  à  l'usage  de  la  régie  des  contributions  in- 
directes; les  procédés,  pour  arriver  à  une  perception  régulière,  ont 
été  des  plus  compliqués  et  n'ont  pas  toujours  été  efficaces.  D'un  autre 
côté,  la  betterave,  en  sa  qualité  de  produit  territorial,  s'est  trouvée 
particulièrement  représentée  à  la  Chambre  des  députés,  et  par  suite 
plus  protégée  que  la  canne  sa  rivale. 

Une  première  conséquence  de  cette  protection  a  été  une  infraction 
au  principe  d'égalité  qui  devait  régir  les  deux  productions,  par  Tau- 
tonaation  donnée  de  raffiner  le  sucre  indigène  en  fabrique  avant  le 


376  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

payement  du  droit.  Cotnme  l'égalité  du  droit  devait  s'établir  sur  le 
sncre  brut  au  premier  type,  la  loi  a  décidé  qu'on  opérerait  la  liquida- 
tion du  droit  sur  le  sucre  raffiné,  en  augmentant  son  poids  de  trois 
dixièmes  ;  établissant  ainsi  que  le  sucre  brut  devait  rendre  au  raffinage 
77  pour  100  environ. 

L'article  6  de  la  loi  du  2  juillet  1843  a  donné  au  gouvernement  la 
faculté  de  publier  des  ordonnances  pour  régler  les  moyens  d'exécution 
de  la  loi.  Une  ordonnance  a  été  par  suite  promulguée,  à  la  date 
du  7  août  suivant,  maintenant  du  reste  en  vigueur  les  dispositions  ré- 
glementaires de  celle  du  16  août  18Ï2.  Ce  sont  les  règles  posées  par 
ces  ordonnances,  auxquelles  il  s*agit  de  donner  sanction  aujourd'hui 
par  une  loi,  en  tranchant  les  difficultés  qui  se  sont  présentées  dans 
l'exécution. 

Il  est  important  de  faire  connaître  d'abord  les  principales  disposi- 
tions de  cette  réglementation. 

La  fabrique  de  sucre  indigène  est  fictivement  considérée  comme  ne 
faisant  pas  partie  du  territoire  national  ;  sa  porte  devient  frontière, 
et  c'est  au  passage  par  cette  porte  que  le  sucre  doit  acquitter  le  droit. 
Toutefois,  comme  l'administration  ne  peut  pas  entretenir  des  em- 
ployés autour  de  chaque  fabrique,  le  fabricant  lui-même  est  constitué 
gardien  ;  il  est  astreint  à  se  déclarer  à  l'avance  débiteur  du  droit  sur 
les  quantités  de  sucre  qu'il  met  en  fabrication,  et  on  lui  applique  ainsi 
en  partie  le  régime  des  entrepôts  fictifs.  Tout  cela  prête  plus  ou  moins, 
soit  à  la  fraude  réelle,  soit,  par  le  moyen  du  raffinage  et  des  disposi- 
tions qui  lui  ont  été  appliquées,  à  la  fraude  légale,  c'est-à-dire  à  la 
possibilité  de  mettre  dans  la  circulation,  pour  une  certaine  somme  de 
droit,  une  quantité  de  sucre  raffiné  supérieure  à  celle  qui  pourrait 
être  produite  par  la  quantité  de  sucre  brut  que  suppose  le  payement 
de  cette  somme. 

L'article  11  de  l'ordonnance  du  16  août  1842  dit  que  deux  regis- 
tres cotés  et  paraphés  seront  tenus  par  les  fabricants  de  sucre  de 
betterave. 

Art.  12.  Le  premier  registre  servira  à  constater  toutes  les  défé- 
cations. Le  fabricant  y  inscrira,  à  l'instant  même  où  le  jus  commen- 
cera à  couler  dans  la  chaudière  :  1""  le  numéro  de  la  chaudière; 
2**  la  date  et  l'heure  du  commencement  de  l'opération  ;  3**  les  quan- 
tités de  sucres  imparfaits,  de  sirops  et  de  mélasses  qui  seraient 
ajoutées  au  jus  à  déféquer. 

Lrsque  le  jus  déféqué  sera  reposé  et  avant  qu'aucune  partie  de 
ce  jus  soit  enlevée  de  la  chaudière,  un  bulletin,  contenant  les  mêmes 
indications  que  la  déclaration,  sera  détaché  de  la  souche  et  jeté  dans 
une  boîte  dont  les  employés  auront  la  clef.  Le  second  registre  sert 
à  enregistrer  les  résultats  de  la  cuite  et  la  mise  en  forme  ou  en  cris- 
tallisation. 

Art.  20.  Le  compte  général  de  fabrication  sera  chargé  de  1250 


SUR  LA  PERCEPTION  DES  DROITS  SUR  LE  SUCRE  INDIGENE.  317 

grammes  de  sucre  au  premier  type  par  cent  litres  de  jus  et  par  chaque 
degré  du  deusimètre  au-dessus  de  cent  (  densité  de  l'eau  )  reconnu 
avant  la  défécation,  à  la  température  de  15  degrés  centigrades. 

Art.  25.  Au  mode  de  constatation  des  défécations  réglé  par 
l'art.  20,  il  pourra,  par  convention  de  gré  à  gré  entre  la  régie  et 
le  fabricant*  être  substitué  un  abonnement  assis  sur  un  nombre 
déterminé  de  défécations  par  jour  de  travail. 

Dans  les  fabriques  où  les  procédés  ordinaires  de  défécation  ne 
sont  pas  suivis,  l'évaluation  des  quantités  servant  de  base  à  la  prise 
eo  charge  pourra  aussi  être  faite  de  gré  à  gré  entre  la  régie  et  le 
fabricant. 

Il  sufBt  d'avoir  lu  ces  articles  pour  reconnaître  que  la  constata- 
tion des  quantités  de  jus  à  déféquer  est  à  peu  près  abandonnée  à  la 
bonne  foi  des  fabricants,  et  que  la  fraude  sera  toujours  facile,  dans 
un  travail  qui  se  fait  de  nuit  comme  de  jour,  et  dont  la  surveillance 
est  confiée  à  des  employés  peu  rétribués,  qui  ne  sont  pas  constam- 
ment dans  la  fabrique. 

Aucune  garantie  ne  pouvant  être  donnée  sur  l'exactitude  des  quan- 
tités, l'évaluation  en  rendement,  qui  est  aujourd'hui  fixée  à  1,250 
grammes  pour  un  hectolitre  de  jus,  et  que  l'on  voudrait  porter  à  1 ,400 
grammes,  ne  peut  pas  avoir  le  résultat  qu'on  en  attend,  qui  serait 
de  supprimer  les  excédants  de  fabrication  ;  il  y  aura  toujours  des 
excédants  chez  celui  des  fabricants  qui  voudrait  frauder,  quand  même 
le  chiffre  du  rendement  serait  porté  à  1,400  grammes. 

Lorsque  le  fabricant  ne  raffine  pas,  ou  du  moins  ne  raffine  que 
les  produits  de  sa  fabrique ,  au  moment  de  la  sortie,  les  sucres 
sont  pesés,  et  le  droit  est  perçu  sur  le  poids  trouvé.  L'excédant  se 
trouve  ainsi  soumis  à  Timpêt.  Dans  le  cas,  au  contraire,  où  ce  fa- 
bricant introduira  d'autres  sucres  dans  sa  fabrique  pour  les  raffiner 
avec  les  siens,  rien  ne  sera  plus  facile  pour  lui  que  de  faire  sortir, 
sans  payer  les  droits,  ce  qu'il  pouvait  avoir  d'excédants  antérieurs. 

C'est  ce  qu'il  est  facile  de  démontrer. 

D'après  la  loi,  lorsqu'un  fabricant  sort  du  sucre  de  sa  fabrique  à 
l'état  de  raffiné,  on  ajoute  au  poids  trouvé  3/10*^,  et  on  perçoit  le 
droit  sur  le  tout  ;  ainsi  : 

Sucre  raffiné 76,92. 

3/10" 23,08. 

Droits  à  payer  sur 100  k. 

La  loi  considère  donc  que  le  droit  est  établi  d'après  un  rende- 
ment de  76,92,  ou,  en  nombre  rond,  77  p.  100;  c'est-à-dire  que 
100  kil.  de  sucre  brut  doivent  contenir  77  kil.  de  sucre  pur. 

Ce  droH  est  le  même  sur  tous  les  sucres,  du  plus  commun  jusqu'à 
celui  qui  atteint  le  premier  type. 

Le  rendement  de  77  doit  être  considéré  comme  étant  le  rende* 


tu  JOUBNAL  1>£8  ÉCONOMISTES. 

ment  de  la  moyenne  entre  le  sucre  le  pins  commun  et  celui  qui  tl- 
teirit  le  premier  type. 

Si  deux  fabricants  ont  chacun  une  prise  en  charge  de  100  kil. 
résultant  de  la  constatation  des  jus  à  déféquer^  au  lieu  de  100  kil. 
ils  ont  110  kil.  de  sucre,  c*est*-à-dire  10  chacun  d'excédant. 

L'un  des  fabricants  ne  raffine  pas,  ou  ne  raffine  que  ses  produits; 
à  la  sortie,  on  constate  qu'il  a  100  kiL  de  sucre,  et  il  paye  le  droit 
sur  110  kil. 

L'autre  fabricant  achète  100  kil.  de  sucre  qu'il  fait  entrer  dans 
sa  fabrique  pour  lesrafQner  avec  les  110  kil.  de  sa  propre  fabrication. 
Il  a  payé  le  droit  sur  ces  100  kil.de  sucre  acheté,  il  peut  sortir  77  ki- 
logrammes de  sucre  raffiné,  qui,  ramenés  à  l'état  brut^  en  ajoutant 
3/10''*,  ou  23,  forment  les  100  kil.  Ce  sucre,  au  lieu  de  contenir 
77  p.  0/0  de  sucre  pur,  n'en  contient  que  70,  il  a  été  payé  par 
l'acheteur  en  raison  de  ce  faible  rendement.  Dans  ce  cas,  comment 
le  compte  du  fabricant  se  réglera-t-il  7 

Il  n'a  obtenu  des  100  kil.  de  sucre  acheté,  que  70  kil.  raflidé. 
En   ajoutant  3/10^'   pour  ramener  à  l'état 

brut 21 

Ori  ne  retrouTe  que 91  kil. 

Et,  comme  il  peut  sortir  77  raffiné,  ou  100  brut,  il  en  i)rend  9 
sur  les  10  qu'il  a  d'excédani.  On  voit  ainsi  que  cet  excédant  soi't  de 
la  fabrique  sans  payer  d'impôt,  et  que  la  régie  n'a  rien  k  dire,  car 
le  fabricant  s'est  tenu  dans  les  termes  des  règlements. 

Il  est  donc  évident  que  la  prise  en  charge  de  la  part  dû  fabricant 
n'offrira  jamais  une  garantie  suffisante;  que  quand  même  on  élèverait 
à  I4d0  grammes  la  base  de  cette  prise  eh  charge,  les  quantités  pou- 
vant être  dissimulées,  on  doit  considérer  qu'il  peut  toujours  y  avoir 
des  excédants  chez  le  fabricant. 

il  est  également  hors  de  doute  que  le  fabricant,  qui  pourra  intro- 
duire chez  lui  des  sucres  achetés  dans  d'autres  fabriques,  quand  même 
ces  sucres  auraient  payé  le  droit  avant  d'entrer  dans  la  sienne,  trou- 
vera toujours  par  là  le  moyen  de  faire  sortir  les  excédants  sans  payer 
de  droits. 

C'est  déjà  beaucoup  peut-être  que  l'on  n'ait  pas  reproduit  dans  le  pro- 
jet les  termes  d'iin  article  de  l'ordonnance,  disant  :  a  Ces  sucres  ne  se- 
ront portés  en  compte  que  pour  la  quantité  de  sucre  au  premier  type 
qu'ils  représentent;  laquelle  sera  évaluée  de  gré  à  gré  entre  les  em- 
ployés et  le  fabricant.  »  Il  n'est  pas  besoin  d'avoir  une  grande  expé- 
rience en  matière  d'impAt,  pour  savoir  que  les  intérêts  du  Trésox 
trouvaient  peu  de  garantie  dans  ce  qui  peut  être  ainsi  rédé  de  gré  i 
gré  entre  un  employé  faiblement  appointé  et  un  riche  fabricant. 

Un  tel  système  est  évidemment  contraire  à  l'esprit  de  la  loi.  Il 
rompt  l'égalité  que  le  législateur  a  voulu  établir  entre  le  producteur 


SUR  LA  PERCEPTION  DES  DROITS  SUR  LE  SUCRE  INDIGENE.  8Y» 

indigène  et  le  prodacteiir  colonial,. ce  dernier  payant,  dans  tou8  les 
cas,  le  droit  intégrai  sur  tonte  sa  production. 

Dans  cette  position,  le  seul.  Tunique  moyen  de  remédier  au  mal, 
serait  de  déclarer  que  le  fabricant  ne  pourra  pas  rafBner  d'autres 
sucres  que  ceux  de  sa  prppre  fabrication,  (.ibre  à  lui,  s'il  veut  en- 
suite devenir  raffineur,  d'exercer  cette  industrie  ailleurs  que  dans 
un  local  qui,  par  une  fiction  légale,  a  été  mis  en  dehors  du  territoire 
national ,  ou  dû  méins  d  été  défclaré  entrepôt  de  douane.  Alors  sa 
position  sera  claire,  et  la  perception  des  droits  sera  assurée. 

Ce  n'est  pas  là,  toutefois,  le  parti  qui  sera  probablement  adopté, 
car,  eoname  nous  le  disions  en  commençanti  le  vent  est  à  la  régie- 
laèDiatien;  Que  leë  économistes  se  consolent  :  c'est  de  l'excès  déë 
naufc  que  vtehdm  le  remède.  8.  et  B. 


ISO  iOUBNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

INFLUENCE 

DU  BIEN-ÊTRE  MATÉRIEL 

SUR  LA  MORALITÉ  D'UN  PEUPLE. 


Une  préoccupation  presque  exclusive  du  bien-être  matériel  est  incontesia* 
blement  le  caractère  disUnctif,  le  signe  prédominant  de  la  société  actoelie. 
Son  esprit,  ses  mœurs,  ses  opinions  se  colorent  de  plus  en  plus  de  celte  in- 
fluence qu'elle  a  non-seulement  acceptée,  mais  dont  elle  conunence  à  se  foire 
un  titre  de  gloire. 

Avant  de  montrer  les  conséquences,  d'exposer  les  foits  produits  par  cette 
tendance  universelle  au  bien-être  matériel,  il  importe  d*indiquer  par  quelles 
raisons,  à  des  époques  antérieures,  ce  désir  ne  se  manifestait  pas  avec  une 
semblable  énergie,  et  ne  pouvait  devenir  surtout  un  caractère  social.  Ce  coup 
d'œil  rapide  jeté  sur  le  passé  afin  de  mieux  apprécier  le  mouvement  de  notre 
époque,  qui  ne  peut  être  abstractivement  jugée,  nous  conduira  plus  sûrement, 
nous  le  pensons  du  moins,  à  Texamen  prescrit  parle  programme  ^ 

Cette  sollicitude  des  individus  pour  les  jouissances  positives,  c*est-à-diie, 
pour  des  satisfactions  qui  peuvent  changer  avec  les  siècles,  parfois  avec  Fes- 
prit  d*un  règne,  contrairement  aux  satisfactions  morales,  immuables  et  limitées 
de  leur  nature,  si  elle  a  toujours  existé,  elle  ne  saurait  pourtant  se  développer 
dans  rhonune  que  sous  Tempire  d'une  constitution  sociale  qui  lui  donne  le  droit 
et  lui  impose  Tobligation  de  pourvoir  à  ses  besoins  et  à  ceux  de  sa  fiunille. 

Dans  la  société  antique,  à  peu  d'exceptions  près,  nous  trouvons  l'esclavage 
établi  partout.  L'amour  du  bien-être  matériel  n'était  qu'un  rêve  pour  quel- 
ques-uns, comme  le  luxe  n'était  que  le  privilège  des  maîtres,  des  puissants. 
Les  premiers  ne  réalisaient  jamais  leurs  chimères,  les  autres  poussaient  le  goût 
du  luxe  jusqu'au  crime.  Ainsi,  entre  la  poésie  du  désir  et  l'abuâve  réalité  des 
jouissances  physiques,  naissaient  et  mouraient  les  masses  qui  restaient  étran- 
gères au  désir  comme  à  la  possession .  Et  ceci  s'explique  en  partie  par  leur  con- 
dition. Les  esclaves  étaient  dispensés  de  pourvoir  à  leur  subsistance  ainsi  qu'à 
celle  de  leur  famille,  puisque  le  maître,  par  intérêt  et  par  devoir,  prenait  tons 
ces  soins.  Conséquemment,  cette  première  sollicitude  qui,  en  s'étendant  eteo 
grandissant,  peut  tendre  jusqu'à  vouloir  posséder  le  bien-être  matériel,  étnt 
inconnue  à  la  société  antique. 

Au  moyen  âge,  nous  voyous  pourtant  le  servage,  dénomination  à  peine  dé- 
guisée d'une  condition  identique,  produire  des  effets  analogues  à  ceux  de  l'es- 
clavage. L'ambition,  et  les  mille  nuances  de  cette  vaste  inquiétude,  si  noble 
quand  elle  germe  dans  des  âmes  élevées,  ne  pouvait  naître  et  se  répandre  par- 
mi les  masses  comprimées  sous  le  gantelet  de  la  féodalité.  Pour  elles,  le  bien- 


*  Ce  Mémoire  a  été  envoyé  au  concours  ouvert  par  l'Académie  des  sciences  morik» 
cl  politiques,  qui  a  remis  la  question. 


■y 


DU  BIBN-ÉTRB  MATÉAIEL  SUll  LA  MORALITÉ  D'UN  PEUPLE.  381 

être  était  un  mot  aussi  vide  de  sens  que  celui  de  nationalité.  Remarquons,  d'ail- 
leurs (et  la  distinction  ajoute  ici  de  la  force  à  l'assertion  qui  précède),  que  les 
maîtres  eux-mêmes,  les  privilégiés,  connurent  à  peine  les  douceurs  du  foyer 
domestique.  Âu  milieu  d'une  vie  agitée,  remplie  par  les  préoccupations  de  la 
guerre,  toujours  menacée  par  les  ennemis  du  dehors  et  du  dedans,  ils  purent 
se  créer  un  certain  luxe,  se  parer  du  faste  de  la  représentation  ;  mais  ils  n'eu- 
rent jamais  un  penchant  sérieux  pour  le  bien-être  matériel  tel  que  nous  le 
concevons.  Nous  n'en  voulons  pour  preuve  que  leurs  jouissances  mêmes  Heurs 
chasses,  leurs  festins,  leurs  tournois  étaient  moins  des  plaisirs  que  des  manifes- 
tations orgueilleuses  de  leurs  richesses,  de  leur  souveraineté,  de  leur  valeur. 
Mais  en  nous  rapprochant  des  temps  modernes,  en  laissant  bien  loin  derrière 
Doos  la  date  qui  scelle  Témaneipation  des  masses  ;  enfin,  en  entrant  dans  l'ère 
où  une  portion  de  la  bourgeoisie  obtint,  par  son  instruction  et  son  activité,  une 
place  notable  au  milieu  d'une  société  qui  ne  pouvait  guère  la  lui  refuser,  nous 
Yoyons  aussitôt  une  fraction  de  la  population  se  préoccuper  du  désir  de  con- 
naître des  jouissances,  de  posséder  un  mieux  relatif.  Ce  désir  n'est  pas  encore 
très-précis,  mais  il  grandit,  il  s'étend,  il  s'augmente  par  la  lecture  de  quelques 
ouvrages  où  il  est  vanté  par  les  poètes,  ces  précurseurs  en  toutes  choses.  11  s'é- 
gare même  en  prenant  <fos  proportions  afQigeantes  chez  les  personnes  de  cour 
qm  donnent  l'exemple  d'un  luxe  effréné,  et  chez  les  hommes  de  finances  qtii 
tes  imitent. 

Cependant,  l'ensemble  de  la  nation  conserve  encore  avec  une  espèce  de  vé- 
nération ses  vieilles  habitudes  de  modestie,  de  sobriété  et  de  soumission  à  la 
condition  que  Dieu  lui  a  faite.  En  héritant  de  la  profession  du  père,  le  fils  ac- 
cepte aussi  ses  goûts  et  ses  besoins,  et,  implicitement,  l'obligation  d'y  rester 
fidèle  afin  de  les  transmettre  plus  tard  dans  leuriintacte  unité  à  ses  descendants. 
Od  voit  d'ici  combien  les  corporations  de  métiers,  chez  lesquelles  Timmobilité 
était  un  article  de  foi  comme  dans  la  famille,  contribuaient  à  maintenir  la  so- 
ciété dans  les  strictes  lois  du  nécessaire. 

âoignés  du  grand  foyer  où  tout  se  transforme  sans  pourtant  toujours  s'épu- 
rer, les  habitants  des  provinces  particulièrement  garderont  une  simplicité 
d'existence  qu'aucune  ambition  inquiète  n'éveillera.  Le  peu  qu'ils  possèdent 
leur  suffit.  S'ils  ont  un  désir,  c'est  celui  de  conserver  ;  celui  d'accroître  est  ra- 
rement accompagné,  chez  eux,  de  la  pensée  d'ajouter  à  leurs  jouissances.  Une 
H^écolation  avantageuse,  un  héritage  considérable,  des  bénéfices  obtenus,  ne 
diangeront  rien  aux  mœurs  de  celui  que  le  bonheur  a  favorisé.  La  famille  s'en 
réjoait,  des  terres  nouvelles  se  lient  aux  terres  déjà  acquises,  des  pièces  d'or  ou 
d'argent  vont  s'empiler  près  des  vieux  écus  enfermés  dans  le  cofl\re-fort;  mais 
aucune  tentation  étrangère  n'est  entrée  dans  la  maison. 

An  nombre  des  causes  permanentes  qui  ne  permettent  pas  de  fhinchir  la 
limite  placée  entre  le  nécessaire  acquis,  conquête  assez  remarquable  du  reste, 
et  dont  il  faut  tenir  compte,  et  le  bien-être  matériel  comme  nous  le  définissons 
60  i846,  il  convient  de  ne  pas  omettre  le  droit  d'aînesse,  ce  principe  éminem- 
OMQt  aristocratique.  Songer  à  l'idné,  préparer  longtemps  d'avance  son  avenir, 
loi  faire  sa  part,  qui  comprenait  presque  toutes  les  parts,  était  l'obligation  du 
P^,  le  devoir  de  la  famiHe.  Sous  le  joug  de  cette  loi,  on  conçoit  combien  il  eût 
^  périlleux  de  donner  à  l'argent  un  cours  aventureux,  de  le  dépenser  en  ob- 
Hs  de  vaniteuse  fantaisie  ou  de  pur  agrément. 
Eofin  rien  pour  l'imagination,  tout  pour  le  besoin;  peu  pour  la  satisfaction 


d 


388  JOURNAL  DBS  ÉGONOMIfifBS. 

da  préseni,  beiueoup  pour  letpnévisions  de  Tavenir;  ielélail,  avael0iaûdi« 
lioatiops  indiquées  par  nous,  le  caraclève  de  la  lociété  ^vant  la  ^olulioB  de  M. 

La  révolution  française  éclate,  des  sentiments  génépeuK  exaltent,  élaetrlsent 
les  Ames.  De  profondes  réformes  s'opèrent,  de  grandes,  quelqueliis  de  terrîliies 
passions  se  déchaînent  pendant  ce  travail  social  saqs  exemple  dans  les  annales 
du  monde.  Mais  à  Thonneur  de  l'humanité  et  à  la  gloire  de  la  France,  il  eal  juste 
d^avouerqqe  Pamour  de  Tor,  que  le  désir  de  remplacer  dans  la  posewnsion  de 
leurs  immenses  richesses  ceux  qu'on  en  dépouillait,  ne  fut  jamais  le  mobile  des 
réformateurs.  11  faut  môme  dire,  ponr  répondra  aux  exigences  de  notre  si^ 
que  la  pensée  du  bien-être  matériel  ne  les  occupa  jamais.  Cbaeun,  selon  soi 
opinion,  a  le  droit  de  juger  cette  époque  et  ses  actes  ;  mais  l^rit  le  plus  pié- 
venu  contre  elle  est  obligé  de  convenir  de  ce  que  nous  avan^onif  ioi,  rUsteiia 
à  la  main.  Frappés  de  ce  magnifique  exemple  de  désintéressement,  lea  peuptu 
de  l'Europe  s'efforcent,  dirait-on,  d*imiter  la  France,  en  ee  sens  qu^la  opposent 
des  principes  armés  i  des  principes  agressifil.  Du  Nord  au  Midi,  on  écbaage  ale^ 
du  fer  pour  de  la  gloire.  Le  bien-être  matériel,  peqdant  une  guerve  ifoi  durt 
un  quart  de  siècle,  ce  fut  du  pain. 

Cette  sincère  appréciation  du  passé  avait  sa  place  marquée,  indisfkeniaUesn 
commencement  de  notre  travail  sur  l'esprit  de  l'époque  actuelle.  Base  et  appni 
nous  auraient  manqué  si  nous  l'eussions  jugée  sans  la  mettra  en  préeeuee  d'an- 
tres époques,  d'autres  mœurs. 

Une  nation  depuis  longtemps  puissante  par  la  sagesse  de  ses  instHatiaiii,  d^A 
en  possession  d'une  industrie  féconde  quand  les  autres  peuples  ignonleAt  m^ 
eore  que  le  travail  est  la  seule  source  de  la  richesse  publique,  et  tandis  que 
quelques  autres,  la  France  peut-être  aussi,  se  demandaient  si  elle  n'était  fis 
une  dérogeance,  cette  nation  invitait  les  classes  n^oyennesà  participer  aux  bé- 
néfices du  bien-être  matériel.  L'Angleterre  est  le  pays  oà  il  prit  natsaanca,  oA 
il  se  développa  sans  contrainte  comme  un  produit  du  sol. 

La  faveur  qu'il  acquit  s'explique  peut-être,  à  beaucoup  d'égards,  pat  la  sté- 
rilité primitive  de  cette  contrée  K  Du  haut  de  leurs  dunes,  lea  habitants  jetèient 
un  défi  à  Tespace,  et  ils  allèrent  au  loin  chercher  ce  qu'ils  n'avaient  pas.  lis 
mirent  d'autan^  plus  d'orgueil  et  de  ténacité  à  posséder  le  luxe  d^  pafs  richsi 
d'un  beau  climat,  qu'ils  sont  privés  deTinfluenoe  du  soleil,  qu'ils  n*ont  qq'ng 
été  brusque  et  infécond,  et  qu'une  terre  pétrie  de  fer  et  de  charbon.  Le  monde 
a  de  ces  volontés  formidables  auxquelles  ri^n  ne  résiste,  qui  s'appellent  tantêt 
Napoléon,  tantôt  l'Angleterre. 

Dans  cette  contrée,  pour  laquelle  la  nature  semblait  n'avoir  rien  fait,  le  bîeiH 
être  matériel  devint  une  croyance,  ll-était  acheté  si  c)ier  !  \l  reçut  une  défini- 
tion précise,  vivement  formulée,  un  nom  qui  est  destiné  à  passer  dans  la  langue 
de  tous  les  pays,  dès  que  Tindustrie  y  parvient  àun  certain  degré  d'universalité, 
c'est  le  com/bfi.  L'Angleterre,  en  créant  ses  manufactures,  en  élevant  isi 
usines,  en  construisant  ses  machines  aux  cent  bra§,  ep  Csisant  gémir  ta  poulie 
de  ses  vaisseaux  et  eq  jetant  l'ancre  dans  les  rades  les  plus  loiptainea,  s'^a  i 

*  C'est,  en  egbl,  presque  aQiqaemenl  sui  (irùduUs  de  L  agricuUute  du»  k  ûm  meUi^iSef 
perfeçtioanées,  k  (|e  nombreux  capitaux  et  à  une  suite  d'eUori&balnleintM)!  illrigoi^  4ji»'q| 
doit  attribuer  la  fécondité  actuelle  d*uDe  parUi'  du  se  il  de  l'Angkierre.  it  ci^li  e^  u^\^ 
ment  vrai,  qu*en  dépit  même  de  ces  cauisis  >ï  puis&anie.^,  sur  une  étendue  d^un  pis 
moins  de  quarante-sept  millions  d*scres,  L'AnglclofTe  ei  le  pays  de  Galles 
encore  près  de  sept  millions  diacres  en  brvvèrt'^  ou  en  lande»  inculifv. 


DU  BIEN-ÊTRE  MATÉRIEL  SUR  LA  MORALITE  D'UN  PEUPLE.  883 

A  travail  dor,  opiniâlre!  -<-  jouiasanoet  assurées,  bien-^tre  matériel  et  sans 
mesure!  I... 

Les  morars  anglaises  portèrent  aussitôt  Tempreinte  4e  cette  révolution,  de 
œe  immenses  efforts  couronnés  de  succès  prodigieux.  Et  comme  l'argent  est  le 
symbole  le  plus  net,  le  plus  réel  du  bien-être,  il  devint  Tidole  de  la  nation.  11 
attira  à  lui  jusqu'aux  élans  du  patriotisme.  Les  récompenses  décernées  à  tous 
les  mérites  se  traduisirent  invariablement  par  de  larges  concessions  d*argent. 
Les  dignités^  les  plus  éclatantes  distinctions  n'eurent  de  prix  qu'avec  cet  accom- 
pagnement indispensable.  La  société  anglaise  prit  ce  caractère  qui  fait  qu'une 
Bstioo  met  ce  qui  est  utile  et  profitable  au-dessus  de  tout.  La  gloire,  elle-même 
eut  presque  besoin,  avant  d'être  acceptée,  4e  prouver  qu'elle  avait  pour  objet, 
non  pas  précisément  la  renommée  du  pays,  mais  l'accroissement  de  ses 
richesses.  Conquérir  pour  conquérir,  parut  désormais  une  pensée  creuse;  TAn- 
gieferre  ne  voulut  plus  conquérir  que  pour  écouler  les  produits  de  ses  manu- 
tectures.  Ses  vaisseaux  furent  autant  de  comptoirs  à  la  voile. 

A  côté  du  peuple  anglais,  s'est  élevé  à  un  trés^haut  degré  de  puissance  un 
autre  peuple  dont  lef  institutions  démocratiques  s'éloignent  sensiblement  de 
la  ooaatitution  anglaise,  mais  qui,  par  sa  dévorante  activité,  sa  persistance  au 
travail,  sa  ténacité  infatigable,  offre  dans  ses  habitudes  une  ressemblance  de 
faoiille  avec  les  mœurs  britanniques  :  ce  sont  les  Américains  du  Nord.  A  peine 
échappés  aux  efforts  qui  précédèrent  leur  virilité,  ils  ont  ressenti  l'influence 
seus  laquelle  leurs  atnés  ont  plié.  Chez  eux  l'amour  du  bien-être  prit,  presque 
sans  transition,  des  proportions  inouïes.  Ils  se  montrèrent  d'autant  moins  por- 
tés à  observer  une  sage  modération,  qu'ils  ne  trouvèrent  ni  dans  des  traditions 
qa*ils  ne  pouvaient  posséder,  puisqu'ils  étaient  nés  de  la  veille,  ni  dans  leur 
histoire  nationale,  aucun  sentiment  capable  de  combattre  l'invasion  de  l'indus- 
trialisme et  d'apaiser  leur  soifdu  bien-être  matériel. 

Il  ne  faudrait  pas  conclure  de  ce  que  nous  venons  d'écrire,  les  yeux  fixés  sur 
les  peuples  modernes,  que  nous  condamnions  aveuglément  la  pente  des  so- 
ciétés à  chercher  une  position  plus  douce,  un  état  meilleur,  une  existence  plus 
heureuse  enfin.  Il  est  rare  d'«J)ord  que  les  peuples  se  trompent  absolument 
quand  ils  suivent  une  voie  commune.  Nul  n'oserait  dire  ensuite  que  l'Angle^ 
terre  et  l'Amérique,  citées  comme  exemples,  ne  finiront  point  par  comprendre 
qu'entre  le  milieu  purement  moral  et  le  milieu  purement  matériel,  il  est  un 
point  de  jonction  où  ce  qui  est  bon  et  ce  qui  est  beau  peuvent  se  confondre 
sans  répugnance.  C'est  la  solution  du  problème  de  l'avenir  ;  et  qui,  mieux  que 
TAnglg^rre  et  l'Aipériqqe,  l'une  si  pieuse,  l'autre  si  probe  à  son  ({ébut,  aqrait 
I|L  possibilité  de  le  résoudre  à  l'avantage  de  la  morale  universelle  des  peuples? 

II. 

Lorsqu'on  1814  cessèrent  les  grandes  luttes  qui,  durant  près  d'up  quart  de 
siècle,  ayaiçnt  appelé  tour  i  tour  ou  simultanément  les  différents  peuplisa  sur 
\p^  champs  de  l^^taille,  quand  l'hopime  formidable  qui  porta  si  haut  la  gloire 
de  la  France  eut  succombé  sous  les  coups  réunis  d'innombrables  ennemis 
oonj^rés  pour  consommer  sa  ruine,  et  que  l'Angleterre,  instigatrice  de  cette 
vaste  coalition  formée  contre  un  seul  pays,  contre  un  seul  homme,  eut  vu 
enfin  ses  eflbrts  couronnés  de  succès,  d'autres  nécessités  se  révélèrent  à  l'Eu- 
rope décidée  au  repof .  Une  ère  nouvelle  allait  s'inaugurer ,  celle  de  l'indus- 
trie. Si  le  passé  apparaissait  glorieux  à  la  France,  elle  était  pourtant  forcée 


m  iOtIRNAL  DES  ÉCONOMfSÏES. 

d'avouer  qttd  tant  de  victoires  noblement  gagnées  avalent  été  stériles.  Le 
triomphe  utile  appartenait  à  TÂDgleterre.  Son  or  lui  avait  valu  des  alliances, 
obtenu  des  trahisons,  ouvert  des  villes,  gagné  des  batailles  ;  enUo  il  avait 
vaincu  le  fer.  I.a  France,  à  son  tour,  comprit  aussi  que  Tor  lui  assurerait  la 
véritable,  la  seule  puissance  destinée  à  être  désormais  le  signe  de  la  force. 

Les  événements  qui  suivirent  iHU  virent  naître  en  France  rétabUssemeot 
du  gouvernement  représeotatlT,  et  dans  quelques  autres  Ëtats,  notamment  eo 
Allemagne,  des  constitutions  nouvelles,  des  assemblées  délibérantes  où  le 
peuple  intervint  pour  voter  Timpôt  et  participer  à  la  confection  des  lois. 

Ces  grands  faite  d^une  paix  générale,  venus  à  la  suite  d'une  guerre  univer- 
selle, établirent  de  nouveaux  rapporte  de  peuple  i  peuple,  et  modifièrent  la 
face  générale  de  la  société  européenne. 

D'autre  part,  le  système  continental,  en  agissant  plus  directement  sur  la 
France,  Tayait  dotée  de  manufactures  et  de  forces  industrielles  au  développe- 
ment desquelles  le  temps  seul  avait  manqué.  Frappés  par  le  blocus  continental 
de  la  même  gène  que  la  France,  d'autres  pointe,  soumis  pendant  plusieurs  an- 
nées à  répée  de  Napoléon,  essayèrent  de  se  passer  des  produite  anglais  et  de 
se  sufQre.  Us  durent  commencer  à  élever,  comme  la  France,  des  fabriques  et 
des  manufactures,  jalons  précieux  par  où  passeraient  bientôt  toutes  les  gran- 
des voies  du  commerce. 

C'est  donc  sous  cette  influence  et  avec  tous  ces  germes  industriels,  prête  à 
éclore,  que  commença  entre  les  peuples  la  longue  trêve  qui  embrasse  les 
trente  ans  écoulés  depuis  cette  mémorable  date  de  1815.  Malgré  des  prévisions 
spécieuses,  elle  se  maintint  par  une  force  qu'il  ne  faut  pas  chercher  dans  la 
sagesse  et  la  seule  modération  des  gouvernemente,  ni  attribuer  non  plus, 
comme  on  l'a  prétendu,  à  l'effroi  que  leur  inspirait  Thorreur  de  la  guerre.  Si 
cette  trêve  ne  fut  pas  rompue,  c*est  qu'aucun  sentiment  énergique  ne  vint 
ranimer  l'élan  des  populations.  Ce  ne  sont  pas  seulement  les  bras  qui  poussent 
les  canons  contre  les  canons ,  ce  sont  les  idées  ^  et  les  idées  n'étaient  ni  à  la 
haine,  ni  à  la  destruction.  Aucun  passé  ne  se  recommence. 

Les  travaux  de  la  guerre  étaient  unis,  ceux  de  la  paix  allaient  naître.  V^p^ 
tivité  humaine  se  tourna  vers  les  arte  utiles.  La  jeunesse  s'abandonna  à  Tio- 
dustrie,  au  commerce,  à  la  navigation  et  à  toutes  les  spéculations  dont  le 
premier  mot  est  travail,  et  le  dernier,  repos,  aisance,  bien-être. 

111. 

Les  aperçus  qui  précèdent  contribueront  à  faire  mieux  comprendre  (et  c'est 
en  cela  que  nous  avons  vu  leur  signiflcalion  et  leur  utiUté),  comment  le  dût 
capital  qui  a  si  justement  frappé  TAcadémie,  a  dû  se  produire,  à  l'époque  où 
nous  vivons,  sous  une  forme  et  un  caractère  de  généralité  qu*il  ne  pouvait 
revêtir  antérieurement. 

Ainsi ,  bien  que  la  recherche  des  causes  de  ce  qui  se  manifeste  ne  nous  fût 
pas  prescrite,  nous  avons  cru  qu'il  y  aurait  une  satisfaction  réelle  pour  l'esprit 
à  saisir  une  liaison  intime  entre  les  faite  à  observer  et  leaicirconstances  tontes 
spéciales  qui  ont  ménagé  à  ces  faite  une  influence  si  considérable  sur  l'état  de 
la  société. 

Maintenant  notre  tâche  est  de  dire  les  résultete  variés  et  nombreux  que  pro- 
duisent nécessairement  chez  un  peuple  a  la  diffusion  universelle  du  Inen-êlre, 
l'amour  singulier  quen  éprouve  le  plus  grand  nombre,  et  la  tendance  ( 


DU  BIEN-ÊTRE  MATÉRIEL  SUR  LA  MORALITÉ  D  IN  PEUPLE.  385 

el  des  înteHigences  à  d*en  préoccuper  exclusivement.  »  Car,  si  elle  était  com- 
plète, elle  contiendrait  la  solution  de  Tun  des  problèmes  sociaux  les  plus  dignes 
de  fixer  les  méditations  du  philosophe  et  de  Thomme  d*Etat. 

Eo  abordant  cette  question,  notre  e9prit  est  libre  de  tout  engagement  systé- 
matique, et  c'est  sans  parti  pris  que  nous  exposerons  les  conséquences  diverses, 
mais  graves,  qui  découlent  fatalement,  selon  nous,  du  grand  accident  politique 
et  moral  signalé  avec  tant  d'à-propos  par  TAcadémie. 

Ces  conséquences,  les  voici  : 

Influence  sur  la  marche  du  gouvernement  ;  —  sur  sa  politique  ;  —  sur  sa 
législation;  —  sur  le  patriotisme  national;  —  sur  les  travaux  publics  entrepris 
par  FEtat  ;  —  sur  les  lettres,  les  arts,  les  études  ;  —  sur  les  mœurs  générales  et 
prtYées,  les  relations  civiles,  les  sentiments  de  la  famille  ;  —  enfin,  sur  la  société 
eotiére. 

Comme  on  le  voit,  le  champ  des  observations  est  vaste.  Nous  l'avons  ouvert, 
eisa  jons  maintenant  de  le  parcourir. 

IV. 

Quel  que  soit  son  principe,  féodal  ou  aristocratique,  démocratique  ou  monap 
chique  constitutionnel,  le  gouvernement  cède  insensiblement  et  obéit  aux  ten- 
dances de  répoque  sur  laquelle  il  croit  exercer  une  action  indépendante.  11  no 
vit  même  qu'à  cette  condition.  L'impulsion  quUl  reçoit  de  cette  nécessité  de  se 
conformer  aux  idées  du  temps,  est  plus  immédiate  et  plus  vive  sMl  a  besoin, 
pour  exécuter  sa  volonté,  du  concours  des  assemblées  délibérantes.  Dans  ce 
dernier  cas,  loin  de  combattre  les  progrès  de  la  nation  vers  le  bien-être  maté- 
riel ;  ses  vues,  ses  projets,  tous  les  actes  de  sa  politique  n'auront  qu'une  direc- 
tion :  satisfaire  ce  besoin  ;  qu'un  but  :  le  développement  extrême  de  la  richesse 
publique.  L'honneur  national ,  tel  qu'on  l'a  si  longtemps  défini,  subira  des  mo- 
difications. Pour  que  cet  honneur  national  excite  la  sollicitude  du  gouverne- 
ment, il  faudra  qu'un  intérêt  du  moment,  un  intérêt  palpable,  lié  étroitement 
à  la  prospérité  publique,  soit  froissé  ou  coure  quelque  danger.  Cette  disposi- 
tion, sans  cesser  d'avoir  son  prix,  n'alTaiblira-t-elle  pas  fâcheusement  les  sus- 
ceptibilités légitimes  qu'un  grand  peuple  doit  ressentir  ?  Peut-être  y  aura-t-il 
amoindrissement  de  la  fierté  nationale,  et  la  dignité  haute  dans  les  rapports 
diplomatiques  tendra-t-elle  à  perdre  cet  éclat  créé  par  Louis  XIV,  soutenu  par 
Napoléon. 

il  est  à  craindre  que  les  grandes  pensées,  lesquelles  ne  se  recommandent 
souvent  que  par  la  générosité  ou  la  délicatesse  de  l'honneur  national ,  soient 
moins  bien  comprises.  Existera-t-il  encore  de  ces  soudaines  résolutions ,  de 
ces  mouvements  électriques  qui  conseilleraient  une  intervention  loyale,  désin* 
téressée,  souvent  même  onéreuse  en  faveur  d'une  cause  juste?  Avant  de  rien 
entreprendre,  les  gouvernements  se  demanderont  quels  seront  les  bénéfices 
matériels  d'un  acte  quelconque.  Ils  auront  raison  par  rapport  au  milieu  où  ils 
ajpront.  D'ailleurs,  on  est  en  droit  d'ajouter,  pour  adoucir  la  tristesse  de  cette 
supposition,  qu'un  jour  pourrait  venir  où  Phonneur  national  n'aurait  plus  sa 
noble  irritabilité,  que  cet  honneur  changera  sans  doute  de  mobile,  mais  sans 
rien  perdre  de  sa  vitalité. 

Quand  cette  époque ,  toute  dévouée  au  culte  du  bien-être  matériel ,  sera 
arrivée,  ks  travaux  publics  ne  seront  entrepris  qu'à  la  condition  d'offrir  un 
»  ificontestable  d'utilité.  Le  goût  général  servira  de  moule  à  la  pierre, 

»  Mars  IIM.  âr» 


386  JOURNAL  DES  BGONOlilSTES. 

au  granit  et  au  bronze  ;  et  ce  goût  s'éloignera  chaque  jour  davantage  ém  types 
purement  fastueux,  exclusivement  inspirés  par  Tamour  de  Fart,  la  renoonDée 
du  souverain  ou  Tenthousiasme  du  peuple.  Et  qui  sait  si ,  en  solUcitaot  son 
appui ,  en  se  faisant  son  commensal ,  il  ne  lui  donnera  pas  une  imaginattOD, 
une  poésie  dont  nous  n'avons  pas  la  faculté  de  deviner  la  forme  ?  Les  Médiat 
étaient  des  négociants  florentins,  et  ils  furent  les  plus  magnifiques  protecteurs 
qu'aient  jamais  eus  les  arts  et  les  artistes.  Ainsi ,  il  ne  i^ut  pas  d^espérer  de 
l'art,  même  chez  les  peuples  les  plus  mercantiles  ;  témoin  l'Angleterre,  d'où  sont 
sortis,  dans  ces  derniers  temps,  Byron  et  Walter  Scolt. 

Une  société  touchée  de  la  contagion  industrielle,  et  toujours  de  plus  en  plus 
avide  de  bien-être,  présentera  des  difficultés  sérieuses  aux  gouvernements*  Les 
embarras  naîtront  particulièrement  de  l'obligation  de  satisfaire  ce  besœn  ex- 
cessif de  jouissances  matérielles  auxquelles  prétendront  les  classes  les  moins 
aisées,  qui  ne  les  posséderont  point  encore.  Mais,  d'un  autre  côté,  comme  ces 
jouissances,  objet  de  tant  de  vœux,  seront  devenues  le  partage  des  elasses 
moyennes,  portion  très-notable  de  la  nation,  les  résistances  seront  toujours 
contenues,  mesurées  de  manière  à  ne  point  mettre  témérairement  en  péril  ce 
qu'on  possède  avec  tout  le  bonheur  d'une  conquête  obtenue,  au  prix  de  mille 
soins,  dans  la  vaste  arène  de  la  concurrence. 

L'impôt  pourra  recevoir  la  plus  grande  extension ,  é  une  condition  pourtant, 
c'est  que  par  son  emploi  il  vienne  féconder  les  travaux  d'utilité  générale.  Les 
voies  de  communication,  dont  le  parcours  embrasse  une  vaste  étendue  du  ter- 
ritoire, ne  seront  réalisables,  par  exemple,  qu'avec  cette  réserve.  Des  routes 
d*un  Intérêt  purement  local,  s'ouvriront  donc,  car  l'individualisme  est  une  des 
inévitables  suites  de  l'amour  du  bien-être  matériel  qui  tend  invinciblement  à 
se  compléter. 

Nous  avons  parlé  du  trouble  dont  les  professions  sont  menacées.  Si  celles  qui 
vivent  de  l'échange  et  de  la  production  s'enrichiront  vite,  quelques-unes  des- 
cendront du  haut  rang  où  elles  brillaient  autrefois.  La  profession  des  armes 
tendra  à  tomber  dans  le  discrédit,  son  prestige  s'évanouira,  le  désir  des  con- 
quêtes ayant  cessé  d'être  intelligible.  L'armée  de  terre  surtout  ne  sera  plus 
soutenue  que  par  des  considérations  secondaires.  Toutefois,  le  commerce  et 
l'industrie  prendront  la  marine  sous  leur  protection,  parce  qu'on  ne  saurait  se 
passer  de  son  concours  pour  protéger  et  effectuer  les  échanges,  conserver  les 
relations  lointaines.  Elle  aura  la  première  place.  Cet  avantage  lui  créera  des 
privilèges  et  lui  vaudra  des  distinctions  comme  dans  l'Amérique  du  Nord,  où  le 
Commodore  a  remplacé  le  gentilhomme. 

I^es  traités  réclamés  du  gouvei-nement  par  les  assemblées  délibérantes,  n'au- 
ront plus  pour  objet  l'accession  d'une  province  au  sol  de  la  patrie.  Mais  on  de- 
mandera des  conventions  qui  ouvrent  aux  produits  de  nouveaux  débouchée.  La 
diplomatie  tiendra  du  haut  courtage  ;  les  ambassadeurs  seront  comme  les  cor- 
respondants officiels,  les  consignataires  d'une  grande  entreprise  commerciale. 

Tel  sera  l'esprit  du  temps.  Nous  marchons  à  la  réalisation  prochaine  de  cette 
révolution.  Elle  aura  ses  ombres,  mais  elle  aura  sa  vive  liimière.  Le  long  repos 
de  la  paix  a  ses  charmes  ;  il  a  enfanté  des  merveilles,  il  nous  donnera  des  pro- 
diges. Il  n'est  pas  toujours  sage  d'ôter  toute  moralité  à  une  époque  â  nattre  : 
c'est  maudire  l'enfant  encore  au  berceau.  La  Providence  ne  permet  pas  qu'on 
devine  ses  œuvres  :  comment  souffrirait-elle  qu'on  les  condamnât  sans  ré- 
mission avant  de  les  connaître? 


DU  filEN-ÉTR^  MATÉRIEL  SUR  LA  MORALITE  D'UN  PEUPLE.  987 

Les  fonctions  publiques^  sauf  les  plus  élevées»  s'assimileront  aux  autres  car- 
rières que  le  travail  doit,  avant  tout,  faire  fructifier.  On  les  recherchera  un  peu 
moins  pour  elles-Diémes  que  pour  les  avantages  dont  elles  seront  la  source. 
Nul  n'aura  du  temps  à  leur  donner,  à  moins  que  ce  temps  ne  soit  richement 
récompensé.  Ce  sera  au  législateur  à  imaginer  un  autre  ordre  d'ambition,  si 
cela  est  nécessaire  à  ses  vues.  Venise  eut  son  aristocratie  marchande,  et  elle 
obtint  à  la  fois  richesse  et  grandeur  de  Tassociation  du  travail  et  de  la  dignité 
personnelle. 

Les  distinctions  honorifiques  partageront,  à  quelque  degré,  le  sort  des  fonc- 
tions publiques,  un  peu  délaissées.  Il  semblerait  même  qu'elles  seront  destinées 
à  devenir  tout  à  fait  le  superflu  de  l'existence,  si  l'on  ne  savait  combien  la 
vanité  est  impérissable  dans  le  cœur  de  l'homme.  Quelle  constitution  sociale 
l'anéantira  jamais,  surtout  chez  les  nations  où  elle  a  produit,  bien  dirigée,  tant 
de  grands  hommes  et  tant  d'œuvres  immortelles  ? 

V, 

L'amour  du  bien-être  matériel  passera  avec  rapidité  du  séjour  des  villes  à 
celui  de  la  campagne  où  il  est  pressenti,  attendu.  C^est  là  qu'il  a  à  changer  plus 
sérieusement  la. physionomie  des  mœurs  et  le  caractère  des  habitudes. 

La  demeure  du  petit  propriétaire  cultivateur,  celle  du  fermier  présentera 
bientôt,  comme  première  amélioration,  l'heureuse  disposition,  la  propreté  re- 
cherchée du  cottage.  Les  perfectionnements  de  l'industrie  ont  déjà  permis,  grâce 
àllDcroyable  bon  marché  de  la  main-d'œuvre,  d'introduire  une  véritable  élé- 
gance dans  l'habillement  des  plus  modestes  villageoises.  Ces  jupes  de  bure  dont 
se  paraient  deux  générations  successives,  font  place  à  des  robes  légères,  aux 
couleurs  brillantes,  que  chaque  saison  voit  renouveler.  Heureux  commence- 
ment d'un  bien-être  longuement  attendu,  mérité  par  des  siècles  de  privation! 
Il  serait  injuste  de  se  défendre  d'un  sentiment  de  satisfaction  à  l'aspect  d'un 
pareil  changement.  Que  d'autres  bienfaits  ne  suivront  pas  ces  touchantes  im- 
munités dues  à  l'amour  du  bien-être  !  Des  chemins  relieront  entre  eux  ces  grou- 
pes de  maisons  isolées  dans  la  campagne  et  que  ne  recouvrira  plus  le  chaume, 
mais  la  tuile  ;  Tété  ne  les  brûlera  plus,  l'hiver  ne  les  enfouira  plus  sous  la  boue. 
Une  culture  meilleure  et  les  institutions  communales  combinant  leurs  progrès, 
feront  de  ces  milliers  d^agréga tiens  autant  de  petites  cités  amies,  hospitalières, 
aisées,  laborieuses,  saines  comme  le  travail,  libres  comme  l'air  qui  les  entoure. 

L'ardeur  de  goûter  des  jouissances  nouvelles  n'étant  pas  toujours  accompa- 
gnée des  moyens  qui  permettent  de  se  les  approprier  et  surtout  au  gré  des 
désirs  que  celle  ardeur  a  éveillés  au  fond  des  âmes,  on  peut  craindre,  car  tout 
est  i  prévoir,  une  lutte  parfois  douloureuse,  entre  des  instincts  devenus  irré- 
sistibles et  l'extrême  difficulté  de  leur  accorder  une  entière  satisfaction.  Voilà 
le  trouble  dans  l'existence.  Un  redoublement  d'activité  suffîra-t-il  pour  com- 
bler ces  excès  d^ambltion?  L'envie,  à  défaut  du  succès,  viendra-t-elle  s'as- 
seoir au  foyer  de  Thabitant  des  campagnes?  S'il  en  était  ainsi,  adieu  donc  alors 
une  partie  de  ces  tableaux  champêtres  que  les  poètes  ont  tracés  jadis  avec  une 
certaine  vérité.  L'illusion  serait  désormais  impossible.  Mais  pour  conjurer  ces 
malheurs,  qui  ne  seraient  jamais  qu'une  exception,  pour  détourner  les  mau- 
vaises pensées,  pour  régler  les  espérances,  adoucir  les  regrets,  apaiser  les  re- 
mords, rendre  lé  calme,  n'y  aura-t-il  pas  toujours  à  l'extrémité  du  village,  en- 
tre l'église  et  le  cimetière,  la  maison  blanche,  voilée  par  un  rideau  de  pommiers, 


âS8  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

Tasile  où  veille  rhomme  du  Seigneur,  le  bon  curé,  qui  a  le  secret  et  la  charge 
des  âmes  ?  De  nouveaux  devoirs,  des  soins  plus  difficiles  lut  seront  imposés  en 
présence  de  ces  passions  fiévreuses  allumées  dans  les  cœurs  simples.  I^i  aussi 
sera  de  son  siècle. 

VI. 

Les  dangers  provoqués  par  Texcès  de  Tindustrialisme  et  Timpatieiice  d'ac- 
quérir le  bien-être  matériel  solliciteront  pourtant,  au  sein  des  grandes  villes, 
les  regards  de  la  législation.  Elle  ne  restera  pas  inditTérente.  Elle  aura  à  con- 
tenir les  passions  dont  le  commun  mobile  sera  la  cupidité,  éveillée,  excitée, 
poussée  aux  extrêmes  par  le  tableau  de  séductions  infinies;  elle  aura  à  veiller 
sans  cesse  sur  les  natures  qui,  dédaignant  les  voies  honnêtes  pour  parvenir  k 
tme  situation  heureuse,  tourneront  avec  persévérance  leurs  efforts  contre  ceux 
qui  possèdent  en  vertu  du  travail  et  de  llntelligence.  Leurs  tentatives  crimi- 
nelles recevront  un  nouveau  degré  d'intensité  de  cette  circonstance  particu- 
lière, que  la  possession  des  félicités  matérielles  s'offrira  sous  une  forme  normale, 
et  non  plus  comme  auparavant  avec  un  caractère  exceptionnel .  D*un  autre  côté, 
il  faut  dire  que  les  détenteurs  de  la  propriété  la  défendront  avec  une  telle  ha- 
bileté, une  telle  vigilance,  une  telle  énergie,  qu'ils  seconderont  admirable- 
ment Tœuvre  du  législateur. 

VIL 

L'état  social  que  nous  décrivons  réagira  sensiblement  sur  les  travaux  de 
l'esprit  humain.  La  pensée  va  recevoir  le  mot  d'ordre  universel,  l^utiiey  et  la 
science  le  prendra  pour  guide.  Le  temps  des  problèmes  purement  spéculatifs 
est  passé.  On  ne  comprendra  plus  guère  que  les  sciences  d'application,  c'est-é- 
dire  les  arts,  qui,  à  la  vérité,  grandiront  et  se  perfectionneront  à  raison  de  cet 
abaissement  de  la  science  proprement  dite.  La  chimie  jouera  un  rôle  prodigieux 
au  sein  de  cette  transformation  sociale,  si  elle  continue  à  marcher  dans  la  voie 
où  elle  est  entrée,  qui  n'est  pas  celle  des  découvertes  uniquement  scientifiques. 
La  société,  d'ailleurs,  ne  sera  pas  ingrate  envers  elle.  Que  les  chimistes  se  li- 
vrent donc  à  la  recherche  des  procédés  nouveaux  susceptibles  d'accélérer  le 
mouvement  de  l'industrie  et  de  multiplier  la  consommation  de  ses  produits,  et 
ils  obtiendront  la  richesse  et  la  célébrité. 

Mais  si  quelques  branches  de  l'art  vivront  généreusement,  est-il  bien  sûr  que 
la  peinture  et  les  compositions  qui  s'y  rattachent  ne  descendront  pointa  un  rang 
secondaire?  Le  peintre  ne  viendra-t-il  pas  après  l'ébéniste  et  le  décorateur  ?  Les 
perpétuelles  oscillations  des  fortunes  et  la  division  infinie  de  la  propriété  in- 
terdiront, sans  doute,  à  l'artiste  ces  grandes  toiles  dont  se  paraient  les  ancien- 
nes demeures  de  la  vieille  société  aristocratique  ;  mais  ce  sera  à  la  peinture,  à 
la  statuaire  et  à  l'architecture  à  se  faire  une  place  entre  toutes  les  difficultés 
que  leur  opposera  la  constitution  des  peuples  modernes.  Croire  qu'elles  mour- 
ront sous  ces  entraves,  c'est  oublier  la  puissance  de  transformation  dont  les  arts 
sont  doués.  Avec  quoi,  d'ailleurs,  combler  ce  vide  de  Fâmeque  l'écho  d'un  beau 
vers  ou  l'éclat  d'une  grande  pensée  remplit  mieux  que  tout  l'or  de  la  terre? 
L'homme  souffrira  toujours,  il  aura  toujours  une  croyance,  un  amour,  un  es- 
poir, et  les  arts  ne  passeront  pas. 

Il  serait  possible  que  la  poésie  et  ses  rêves  perdissent  un  jour  de  leur  action 
sur  les  masses,  les  mots  de  guerre,  de  conquête,  de  patrie  cessant  de  ftrapper 
aussi  vivement  les  imaginalioin;  mais  la  poésie  même,  celle  qui  a  été  de  tous 


DU  BIEN-ÉTRB  MATÉRIEL  SUR  LA  MORALITÉ  D*UN  PEUPLE.  380 

les  tempe  et  de  toutes  les  religions,  païenne  avec  Virgile,  déiste  avec  Voltaire, 
monarchique  avec  Racine  et  Boileau,  populaire  avec  Bérangcr,  celle-là  prendra 
noe  autre  forme,  et  recommencera  une  autre  existence.  Et  quand  on  s'écriera  : 
elle  est  morte  !  elte  estremontee  au  ciel  !  elle  reparaîtra,  nouvelle  et  rajeunie, 
derrière  le  sillon  d*un  chemin  de  fer  ou  à  la  proue  d'un  vaisseau  à  vapeur  pour 
chanter  les  miracles  de  Tindustrie.  Use  trouvera  un  Hésiode  pour  célébrer  les 
nouveaux  âges  de  la  terre,  comme  il  y  en  eut  un  dans  l'antiquité  pour  célébrer 
les  premiers  âges  du  ciel. 

Les  habitudes  de  lecture  contractées  par  un  peuple  porté  à  économiser  le 
temps,  permettront  encore  moins  qu'aujourd'hui,  assure-t-on,  de  goûter  les 
travaux  d'érudition.  Mais  dans  quel  temps  ont-ils  été  si  cultivés,  pour  se  plaindre 
de  ce  léger  surcroît  d'indifférence  ?  S'il  est  vrai,  du  reste,  que  l'esprit  du  com- 
merce, absorbant  tentes  les  heures,  doive  rendre  très-difficile  l'exercice  des 
méditations  sérieuses,  il  est  injuste  d'en  conclure  qu'il  est  l'ennemi  naturel 
de  la  science.  Qu'on  se  demande  depuis  quand  les  Anglais  ont  jeté  par  les 
travaux  de  leurs  érudits  un  jour  si  vaste,  si  merveilleux  sur  les  mystères  de 
la  théologie,  de  la  morale,  de  la  politique  et  de  la  poésie  indiennes?  N'est-ce 
pas  depuis  que  leurs  vaisseaux  fouillent  toutes  les  mers,  tous  les  golfes, 
tous  les  fleuves  de  l'Asie?  11  n'est  pas  un  de  leurs  navires  allant  à  Calcutte, 
iqui  n'en  revienne  avec  quelques  pages  arrachées  au  vaste  ouvrage  de  l'an- 
tiqaite  des  Hindous.  Les  doctes  érudits  de  la  Tamise  en  savent  plus  que  les 
brahmes  eux-mêmes  sur  la  religion  de  Vichnou.  Bientôt  la  Chine  nous  sera 
révélée.  A  qui  devra-t-on  cette  nouvelle  joie  promise  à  la  science?  A  des 
commerçants  de  Liverpool,  à  des  fabricants  de  Manchester  et  de  Birmingham. 

Une  certaine  littérature  subira  pourtent  l'influence  de  cette  atmosphère 
industrielle  qui  nous  enveloppe  déjà.  Elle  se  soumettra  par  force;  car  s'il 
arrivait  à  ceux  qui  la  cultiveront  de  se  soustraire  à  cette  influence,  ils  n'au- 
raient plus  le  droit  de  prétendre  aux  suffrages  du  grand  nombre;  ^t  le  grand 
nombre  fera  la  loi,  donnera  la  fortune,  assurera  le  bien-être  materiel.  Leurs 
productions  seront  hâtives,  précipitées,  violentes.  Nous  sonmies  au  moment 
de  voir  se  réaliser  cette  ère  d'anarchie  partielle.  Le  temps  est  déjà  loin  où, 
discutant  gravement,  lei  salons  se  partageaient  sur  la  question  de  savoir  si 
Orosmane  éteit  moins  malheureux  lorsque,  après  avoir  tué  Zaïre,  il  apprend 
qu'elle  l'aimait,  qu'il  ne  l'était  avant  de  la  frapper,  mais  la  croyant  infidèle. 

Cette  littérature  en  décadence,  parce  qu'elle  s'est  faite  industrielle,  est  celle 
qui  a  cours  dans  les  journaux  quotidiens  :  elle  vit  un  jour,  elle  amuse  une 
heure  et  ne  laisse  pas  de  trace.  Comme  valeur,  elle  n'a  que  celle  d'un  fait  plus 
ou  moins  bien  raconté.  Rigoureusement  parlant,  elle  n'a  pas  même  cette  va- 
leur; car  elle  est  privée  du  mérite  banal  d'un  fond  vrai  ;  c'est  trop  souvent  de 
l'invention  sans  poésie,  de  rinvraisemblance  sans  résultet  utile;  enfin,  c'est  de 
la  littérature  à  l'heure  et  à  la  course. 

Mais  le  bruit  des  machines  emporte  notre  voix,  domine  nos  critiques.  Ceux 
qui  ne  lisent  que  les  journaux  se  contentent  de  cette  littérature  comme  de 
certaine  politique  qui  leur  est  distribuée  tous  les  matins.  La  politique  va  cesser 
d'être  l'histoire  des  événements  du  monde,  pour  être  le  recueil  des  mille  inci- 
dents qui  viennent  influer  sur  les  faits  économiques  et  parler  aux  intérêts 
de  chacun.  Aussi  la  presse  périodique  devient-elle  un  aliment  indispensable, 
moins  à  cause  de  l'attention  sérieuse  qu'on  porte  à  la  conservation  des  libcrtes 
publiques,  que  parce  qu'on  a  besoin  de  connaître  certains  événements  pro« 


390  JOURNAL  DES  ECONOMISTES. 

près  à  indiquer  la  meilleure  direction  à  donner  à  ses  projets  de  fortune. 

Si  des  Journaux  nous  passons  aux  théâtres,  nous  en  trouverons  bannies  les 
compositions  sévères,  calmes  dans  leurs  développements,  où  les  incidents, 
ménagés  avec  sobriété,  n*excitent  que  des  émotions  douces  et  contenues. 
Gomment,  en  effet,  des  ceuvres  ainsi  ordonnées  captiveraient-elles  un  public 
qui  a  besoin  de  spectacles  qui  Tarracbent  violemment  à  la  monotonie  de  ses 
travauB?  Puisse-t-il,  cherchant  à  se  secouer  plus  vivement  encore,  ne  pas  te- 
courir  un  jour  aux  sauvages  pugilats  de  l'Angleterre  ! 

Parlant  directement  aux  sens,  qui  n'ont  aucun  effort  à  faire  pour  la  com- 
prendre et  la  goûter,  la  musique  deviendra  Fart  privilégié,  celui  qui  répondra 
le  mieux  aux  dispositions  d'une  société  entraînée  aux  distractions  faciles.  Elle 
laisse  déjà  pressentir,  par  ses  empiétements  sur  les  autres  études,  la  place 
qu'elle  occupera  bientôt,  a  La  musique,  de  même  qu'un  beau  point  de  vue, 
disait  un  célèbre  diplomate,  dispense  de  penser»  ;  et  penser  est  un  intolérable 
surcroît  de  fatigue  pour  ceux  qui  épuisent  leurs  forces  vitales  à  chercher  des 
moyens  d'augmenter  leur  fortune  et  d'asseoir  d'une  manière  immuable  le 
monument  du  bien-être  matériel. 

Par  analogie,  les  plaisirs  des  yeux,  s'il  est  permis  de  s'exprimer  ainsi,  au- 
ront un  invincible  attrait.  La  pompe  du  spectacle  excitera  vivement  la  curio- 
sité; on  aimera  ce  luxe  de  costumes  historiques  qui  reporte  sans  fatigue» 
l'esprit  à  des  temps  antérieurs  ;  étude  facile,  semblable  à  celle  qu'on  ménage 
à  l'attention  distraite  et  fugitive  de  l'enfance. 

I^  prédilection  des  Américains  du  Nord  pour  un  art  qui  répond  le  mieux  i 
cet  amour  des  jouissances  matérielles,  prouve  assez  quels  succès  lui  sont  ré- 
servés chez  les  peuples  modernes.  Chose  bizarre,  et  qui  paraîtrait  un  contre- 
sens, si  le  f^it  social  dont  nous  étudions  les  conséquences  ne  le  rendait  expli- 
cable et  logique  !  Un  peuple  grave,  économe,  presque  avare,  voué  au  travail, 
de  mœurs  rigides,  est  celui  qui  prodiguait  naguère  à  une  jeune  danseuse, 
ave«  une  sorte  de  frénésie,  non-seulement  l'or,  mais  qui  lui  décernait  des 
honneurs  publics.  Ces  hommages  hyperboliques  égalèrent,  s'ils  ne  surpassè- 
rent même  pas,  ceux  offerts  à  Thomme  qui,  il  y  a  vingt  ans,  fut  reçu  comme 
le  libérateur,  Vhéteâela  nation. 

Les  mœurs  extérieures,  les  habitudes,  en  un  mot,  qui  sont  comme  l'enve- 
loppe d'une  société,  reçoivent  l'empreinte  du  type  qui  s'est  généralisé.  Ainsi, 
les  modes  elles-mêmes,  qui  sembleraient  un  objet  futile,  inutile  à  observer, 
si  elles  ne  reflétaient  pas  les  tendances  que  nous  constatons,  les  modes  vien- 
dront déposer  de  ce  besoin  constant  de  bieti-être  et  de  recherche  associé  à  tout 
ce  qui  rend  la  vie  élégante  et  commode,  sans  imposer  ni  fatigue  ni  magniû- 
cence.  Les  vêtements  des  diverses  classes  affecteront  une  sorte  d'uniformité 
que  l'opulence  elle*même  acceptera,  tant  la  gène  et  la  pompe  sont  inconci- 
liables avec  cette  égalité  que  crée,  qu'introduit  la  diffusion  du  bien-être  ma- 
tériel. On  oserait  presque  dire  qu'il  serait  plus  facile  de  faire  renaître  le  pou- 
voir absolu  de  l'Empire  que  la  prescription  des  habits  de  cour  de  Napoléon, 
que  les  toilettes  étudiées  des  salons  de  1810. 

VIIL 

Si,  nous  élevant  à  des  considérations  d'une  autre  nature,  nous  essayons 
d'apprécier  l'ascendant  que  la  pensée  toujours  présente  du  bien-être  matériel 


DU  BIEN-ÊTRE  MATÉRIEL  SUR  LA  MORALITÉ  D'UN  PEUPLE.  301 

eiercera  sur  les  idées  religieuses,  il  nous  semblerait  qu*il  ne  doit  pas  être  très- 
favorable  à  leur  développement. 

Justifions  nos  doutes  à  cet  égard. 

Une  nation,  au  cœur  de  laquelle  s'est  implanté  le  culte  fanatique  du  bien- 
être,  foîl  Une  immense  part  aux  jouissances  terrestres.  La  croyance  de  cette 
nation  est  presque  toute  de  ce  monde;  la  vie  à  venir  se  trouvera  reléguée 
par  elle  au  second  plan,  et  ses  regards  s*y  porteront  d^autant  plus  rarement, 
qu'elle  les  aura  constamment  tournés  vers  un  but  actuel  et  prochain  ;  tandis 
que,  dans  les  sociétés  où  la  richesse  n'était  que  Texception,  où  les  félicités 
obtenues  par  Paisance  tombaient  en  partage  au  petit  nombre  seulement,  Tab- 
8eoce  de  ces  biebs,  en  frappant  les  hommes  de  découragement,  était  bien 
propre  à  leur  faire  un  besoin  de  croire  à  une  compensation  méritée  :  au  delà 
d'une  existence  mêlée  de  privations  et  d'amertumes,  ils  en  voyaient  une  autre 
rémunératrice  des  douleurs  patiemment  supportées. 

Les  sociétés  placées  sous  la  nouvelle  constitution  sociale  seront  essentiel- 
lement prévoyantes.  Point  d'écarts  graves,  capables  d'altérer  leur  quiétude  ; 
Tordre,  qui  n'était  qu'une  qualité,  deviendra  une  vertu.  Il  sera  le  gage  d'une 
sécurité  indispensable  à  chacun. 

  mesure  que  le  bien-être  se  généralisera,  les  rapports  de  la  famille  se 
modifieront;  les  idées  de  prévoyance  domineront  davantage,  car  la  pré- 
voyance s'augmente  en  raison  de  l'aisance  qu'on  a.  Les  unions  des  deux  sexes 
s'accompliront  avec  plus  de  réserve;  le  souci  d'élever  des  enfants  dans  des 
eeoditionsqui  leur  assurent  le  bien-être,  éveillera  des  défiances,  des  craintes, 
fera  exiger  des  garanties.  Le  mariage  cessera  d'être  une  sorte  de  promiscuité 
parmi  les  classes  qui  vivent  de  salaires. 

Ce  calcul,  qui  ne  sera  que  de  la  sagesse  delà  part  d'hommes  dont  un  travail 
manuel  est  presque  l'unique  patrimoine,  aura  des  effets  moins  louables  parmi 
les  classes  élevées.  Là,  l'exagération  du  sentiment,  de  la  prévoyance  poussera 
an  célibat;  l'égoisme  l'encouragera;  et  l'égoîsme,  il  ne  faut  pas  le  méoon^ 
naître,  grandit  souvent  dans  les  mêmes  proportions  que  le  bien-être  matériel. 

Les  revers  de  fortune,  ces  subites  transitions  qui  font  passer  d'une  situation 
heureuse  à  la  pauvreté,  furent,  dans  tous  les  temps,  des  chocs  douloureux; 
mais  ils  paridtront  infiniment  plus  pénibles  aux  membres  d'une  société  accou- 
tumée à  des  félicités  régulières  et  presque  obligatoires.  Ce  sera  au  législateur 
à  prévenir  des  résolutions  sinistres. 

L'amour  du  travail,  avons-nous  dit,  nous  paraît  Tun  des  traits  caractéris- 
tiques des  individus  placés  dans  les  conditions  que  nous  étudions.  Mais  ce 
travail  ne  sera  pas  pour  tous  cette  occupation  lente,  méthodique,  dont  les 
avantages  ne  se  réalisent  qu'après  un  temps  raisonnable  ;  il  sera  plein  d'impa- 
tience de  toucher  le  but  qu'il  manquera  souvent  par  trop  de  violence. 

Les  classes  populaires  pourront,  jusqu'à  un  certain  point,  rester  à  l'abri 
d'un  semblable  danger.  Des  institutions  destinées  à  seconder  leurs  désirs  d'é- 
pargnes sont  déjà  fondées  par  l'Etat.  Non-seulement  il  devra  soutenir  à  tout 
prix  ces  institutions,  s'il  veut  maintenir  l'ordre  et  lui  donner  pour  garantie  les 
bonnes  mœurs,  mais  une  juste  sollicitude  lui  imposera  encore  l'obligation  d'en 
créer  d'analogues,  qui,  en  stimulant  de  plus  en  plus  les  idées  de  prévoyance 
parmi  la  classe  des  travailleurs,  aient  aussi  pour  résultat  de  leur  ménager  des 
ressources,  des  soulagements  dans  leur  vieillesse. 
La  question  des  salaires  dans  une  société  mue  par  l'attrait  du  bien-être  ma- 


a02  JOUiiNAL  DES  ËCOMOMiST£S. 

tériei  acquerra,  on  lo  conçoit  bien,  une  extrême  gravité  ;  cett6  question  se 
compliquant  chaque  jour  davantage  par  Feffet  d*uue  concurrence  illimitée. 

Au  milieu  de  cette  lutte  inexorable,  le  fabricant  s'occupera  sans  cesse  du  prix 
de  revient;  et,  sous  peine  de  succomber,  il  s^efforcera  de  le  restreindre  dans  les 
limites  les  plus  étroites  ;  chose  essentielle  à  considérer.  Ce  n*était  pas  asseï 
que  les  perfectionnements  introduits  et  l'emploi  des  machines  eussent  déjà  si 
notablement  diminué  la  part  du  travail  de  l'homme  dans  les  manufactures,  il 
faudra  encore  souffrir  que  le  fabricant,  afin  d'atteindre  au  dernier  degré  du  boa 
marché,  exerce  de  nouvelles  réductions  sur  les  salaires. 

Cependant,  si  la  détresse  n'est  jamais  acceptée  volontairement  par  la  popu- 
lation des  ateliers,  elle  devient  encore  moins  tolérable  lorsqu'aux  yeux  de  ceux 
qui  souffrent,  la  société  présente  le  spectacle  de  la  richesse  ou  du  moins  cehii 
d'une  aisance  générale. 

De  là  résultera  l'absolue  nécessité  pour  les  gouvernements  de  rechercher  les 
moyens  d'affaiblir  le  contraste  qui  ne  tarderait  pas  à  se  manifester  d'une  ma- 
nière périlleuse  entre  la  situation  des  prolétaires  et  celle  des  autres  classes. 
Comme  un  premier  remède,  s'ofifrent  d'abord  les  grands  travaux  publics  qui 
devront  être  entrepris,  non  plus  seulement  au  point  de  vue  de  leur  utilité, 
mais  surtout  avec  la  pensée  gouvernementale,  l'intention  salutaire  d'assurer 
sans  interruption  un  labeur  suffisanmaent  rétribué  à  ceux  qui  ne  trouvent  ni 
dans  l'exercice  d'une  profession,  ni  dans  la  possession  d'une  fraction  du  sol, 
des  moyens  d'existence. 

De  la  nécessité  que  nous  venons  de  constater,  résulteront  des  charges  assez 
pesantes  pour  ceux  qui  possèdent  :  ce  n'est  jamais  sans  compensation  que  li 
société  bénéficie  démesurément.  La  prudence  conseillera  d'accepter  ces  charges. 
L'aumône  ne  suffirait  plus;  la  générosité  aura  fait  son  temps  ;  celui  delà 
justice  aura  irrévocalement  sonné. 

Si ,  pour  terminer  cet  historique  des  faits  nombreux  et  graves  qui  découlent 
de  l'universel  entraînement  des  peuples  modernes  vers  le  bien-être  matériel , 
nous  cherchons  quel  sera,  au  moment  d'une  complète  réalisation ,  l'aspect 
général  de  la  société,  nous  constaterons  une  situation  sans  ressemblance  avec 
les  civilisations  passées. 

La  Grèce,  l'Empire  romain.  l'Italie  au  moyen  ftge,  les  Etats  européens,  depuis 
la  renaissance,  virent  s'accrottre  leur  puissance  par  des  causes  sans  analogie 
avec  celle  qui  agit  en  ce  moment  sur  la  sociélé  pour  la  transformer.  Ils  durent 
leur  gloire  et  leur  longue  existence  tantôt  à  l'esprit  de  conquête,  tantôt  au 
génie  de  leur  législation,  tantôt  à  leurs  principes  religieux  ;  et,  si  le  commerce 
leur  fut  connu,  s'il  fut  même  pour  quelques-uns  de  ces  Etats  un  énergique 
ressort,  un  élément  de  conservation  et  de  vitalité,  ils  ne  songèrent  jamais  à 
l'élever  à  la  hauteur  d'une  puissance  civilisatrice,  au  niveau  d'une  force  mo- 
rale, à  l'égal  d'une  idée.  Ils  le  dirigèrent,  mais  ils  ne  le  suivirent  pas;  dans  ces 
diverses  civilisations,  le  travail  fut  sujet,  jamais  roi. 

C'est  la  royauté  qui  lui  est  promise  chez  nous  par  le  fait  de  cette  immense 
aspiration  vers  le  bien-être  matériel. 

Baron  CHAILLOIJ  DES  BARRES, 
ADcien  préfei,  membre  du  Conseil  général  de  rYonoe. 


DE  LA  HÉFOUME  UVPOTHÉCAllŒ.  391 


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DE   LA  RÉFORME  HYPOTHÉCAIRE 

ET 

DES  RÉFORMES  QUI  ST  RATTACHENT*. 


La  réforme  hypothécaire  et  rorganisation  du  crédit  foncier  ont  été,  depuis 
quelque  temps,  bien  discutées  en  France,  tantôt  sous  un  point  de  vue  judi- 
ciaire, tantôt  sous  un  point  de  vue  économique  ou  agricole,  souvent  péle- 
méle,  rarement  sous  un  point  de  vue  général,  moins  encore  sous  le  point 
de  vue  financier.  Pendant  que  nous  en  parlions  mieux,  beaucoup  de  nations 
de  l'Europe  tentaient  avec  hardiesse,  et  la  plupart  du  temps  avec  bonheur, 
des  innovations  importantes. 

Le  cri  de  réforme  a  été  cependant  jeté  aussi  par  le  gouvernement  lui- 
même,  et  les  tribunaux  du  royaume  ont  dû  répondre  à  cet  appel  ;  mais  Pat- 
teotion  publique,  d'abord  fortement  excitée,  est  allée  s'anoortir  darts  les  com- 
plications de  la  matière.  Les  simplifications  auraient  besoin  d^étre  combinées  à 
1  avance,  elles  ne  sont  guère  œuvre  collective.  Le  sort  de  la  réforme  hypothé- 
caire a  été  encore,  en  dernier  lieu,  confié  à  une  Commission  nombreuse,  qui 
Définira  pas  sans  doute  comme  tant  d'autres. 

U  serait  difficile  de  s'en  défendre,  notre  puissance  et  nos  flacultés  législa- 
tive vont  s'afTaiblissant  chaque  jour,  malgré  tant  d*éléments  nouveaux,  au 
milieu  des  plus  savantes  discussions  et  d'un  développement  général  d'idées 
très-remarquable.  Nos  dernières  lois  civiles  ne  sont  pas  même  de  bons  ra- 
vaudages. Cest  ridée  première  et  une  initiative  plus  forte  qui  nous  font  dé- 
faut en  beaucoup  de  choses. 

Je  veux  me  borner  à  démêler  surtout  et  à  faire  comprendre,  si  je  le  puis, 
les  causes  cachées  qui  nous  ont  empêchés  jusqu'ici  d'arriver  à  des  conclu- 
sions acceptables.  Je  suis  fortement  convaincu  qu'on  a  eu  tort  d'isoler  la 
réforme  hypothécaire  de  celle  de  l'enregistrement  et  de  la  question  finan- 
cière. 11  est  rare  qu'un  abus  ne  se  relie  pas  à  un  autre  abus.  11  y  a  long- 
temps qu'on  l'a  dit,  les  réformes  financières  sont  aujourd'hui  les  pre- 
mières, et  cela  est  vrai  ;  le  Trésor  a  toujours  un  besoin  à  opposer  aux  plus 
utiles  changements;  il  y  a  des  pensées  fiscales  cachées  dans  presque  tous 
les  recoins  de  nos  lois.  Il  faut  les  en  faire  sortir  et  rechercher,  à  ciel  ouvert, 
si  elles  ne  peuvent  pas  mieux  se  concilier  avec  la  justice  et  les  principes. 

J'écris  ces  réflexions,  venant  de  parcourir,  après  coup,  les  trois  gros  volumes 


^  Nos  leclears  Ut)averont  dans  le  naméro  d^octobre  18U,  tome  IX,  page  193,  un  sa- 
vant Mémoire  dans  lequel,  loul  en  analysant  les  Documents  relatifs  au  Régime  hypoUié' 
«Hre  et  aux  réformes  qui  ont  été  proposées,  publiés  par  ordre  du  garde  des  sceaux  (3  vol. 
in-S*,  imprimerie  royale,  ISii).  noire  honorable  collaborateur,  M.  Wolowski,  a  posé  ses 
pi'opres  Idées  5ur  cette  iuiiK)rtaute  matière.  (  Sole  du  rédacteur  en  chef.) 


194  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

des  Documents  relatifs  au  régime  hypothécaire^  publiés  par  ordre  de  M.  le  miniâtre 
de  la  justice.  Si  J'en  voulais  entreprendre  une  analyse  tant  soit  ped  complète, 
ce  ne  serait  pas  dans  un  article  de  journal  ;  mais  les  réponses  des  Cours  royales 
et  des  autres  corps  ont  été  classées  et  mises  eu  regard;  sans  aous  assigettir  à 
suivre  le  même  ordre,  nous  garderons  la  plupart  de  ces  divisions,  puisqu'elles 
sont  adoptées.  Nous  avons  besoin  de  glaner  dans  l'ensemble,  et  quelques  dé* 
tails  sont  nécessaires  pour  prouver  que  rien  ne  contrarie  sérieusemeot  les 
idées  simples  qui  devraient  prévaloir. 

Il  ne  faudrait  pas  dès  Tabord  se  laisser  prendre  au  découragement,  en  voyant 
ridée  de  la  réforme  hypothécaire  alternativement  prônée  et  repoussée,  trop 
exaltée  par  les  uns,  trop  blâmée  par  les  autres  ;  et  parce  que  nos  grands  corps 
judiciaires  se  contredisent  entre  eux  sur  tous  les  points  sans  exoeptioQ,  il  ne 
faudrait  pas  même  que  cela  fit  verUr  de  coupables  pensées  sur  la  certitude  de 
la  justice  humaine.  Nos  juges  se  trouvaient  tout  à  coup  transformés  en  légiS" 
biteurs,  et  comme  on  ne  leur  présentait  aucun  projet  arrêté,  la  faculté  des 
amendements  était  illimitée.  Une  assemblée,  et  encore  moins  plusieurs  as- 
semblées, n'ont  aucune  force  de  concentration  et  d'unité.  Une  délibérttioa 
est  un  choc,  une  mêlée;  c'est  une  épreuve  qui  peut  signaler  des  écueik, 
éclairer  des  difficultés  ;  ces  discussions  peuvent  être  un  bon  moyen  de  ooo- 
trôle,  elles  sont  un  très-mauvais  moyen  de  création. 

Je  ne  saurais  toutefois  passer  sous  silence  une  raison  qui  se  reproduit  à 
chaque  instant  dans  ces  considérations  générales,  quand  on  y  veut  mettre  en 
doute  Tutilité  d'une  réforme  hypothécaire.  On  prétend  que  la  jurisprudence 
est  le  complément  et  presque  le  terme  de  la  législation  civile  ;  les  défenseurs 
de  notre  titre  des  Hypothèques  ne  cessent  de  répéter  que  les  arrêts  Tonl,  non- 
seulement  dét^e/oppe,  qu'ils  en  ont  comblé  les  Uicunes^  mais  encore  qu'ils  Toot 
remanié^  corrigé;  je  copie  quelques  participes  sans  rendre  toute  la  fraochise 
de  ces  aveux.  Cette  théorie,  trop  accréditée  dans  ces  derniers  temps,  encou- 
rage des  tendances  funestes.  La  législation  qui  s'établit  par  la  jurisprudenoe 
est,  par  sa  nature  même,  incertaine,  imprévoyante,  sans  liaison  aucune. 
Quand,  au  lieu  d'appliquer  avec  scrupule  la  loi  faite  par  d'autres,  les  juges 
croientpouvoir  y  toucher,  ils  le  font  gauchement;  ils  sont  gênés;  absorbés  dans 
l'appréciation  d'une  seule  affaire,  ils  ont,  en  quelque  manière,  un  intérêt  par- 
ticulier ;  cette  loi  qui  s'est  faite  pour  une  spécialité  et  qui  devient  générale,  ce 
tâtonnement  partiel,  oe  changement  à  bâtons  rompus  ont  des  conséquences 
moins  bruyantes,  mais  plus  chanceuses  que  celles  d'une  innovation  franche. 
La  rétroactivité  de  la  jurisprudence  sufHrait  seule,  d'ailleurs,  pour  l'empêcher 
de  remplacer  la  loi;  le  trouble  est  tout  autrement  funeste  sur  des  aflairei 
consommées.  Le  redoublement  du  mouvement  social  exige  des  lois  plus  strictes 
et  mieux  connues  ;  il  faut,  en  un  sens,  que  chacun  puisse  s'arranger  en  con- 
séquence ;  notre  activité  nouvelle  et  la  confiance  industrielle  ne  veulent  pas  da 
cesécueils  cachés  sous  Teau.  Il  se  peut  justifier  par  des  exemples  nombreux, 
combien  cette  latitude  exagérée  de  la  jurisprudence  a  déjà  produit,  en  maintes 
circonstances,  des  effets  fâcheux.  Les  bienfaits  d'une  législation  attentive  et 
prompte  pourraient  être  bien  grands  si,  au  lieu  de  s'endormir  sur  la  foi  d'une 
théorie  hasardeuse,  les  gouvernements  tenaient  l'œil  mieux  ouvert  à  Tin- 
fluencc,  quelquefois  si  grande,  des  lois  civiles  sur  la  marche  des  sociétés. 
Quand  les  tribunaux  ne  seraient  pas  si  mal  placés  pour  une  surveillance  gêné* 


DE  LA  REFORME  HYPOTHECAIRE.  805 

raie,  il  n'est  pas  sang  quelque  danger  de  réveiller  dans  ees  corps  un  naturel  et 
Timl  eapril  d'envahiasement.  La  séparation  complète  des  pouvoirs  est  une 
conquête  qui  ne  peut  se  garder  avec  sécurité  que  par  rassujettissement  du 
pouvoir  judiciaire  à  la  lettre  de  la  loi. 

Bans  une  matière  où  force  nous  est  de  les  éviter,  nous  commençons  pres- 
que par  une  digression,  car  il  est  sensible  que  ce  n*est  pas  du  moins  à  la  ju- 
risprudence que  Ton  peut  demander  un  changement  comme  celui  dont  notre 
régime  hypothécaire  paraît  susceptible.  Nous  pourrions  presque  laisser  de 
cMé  un  demi- volume  de  généralités  sur  le  danger  d*innover  et  sur  les  em- 
barras d*nne  transition.  11  est  certain  que,  si  Ton  ne  doit  changer  que  quelques 
formalités,  l'avantage  du  changement  est  balancé  par  les  procès  qu'il  fait  nat- 
tfe.  Mais  la  secousse  est  bientôt  passée  si  une  loi,  contraire  aux  besoins  ac- 
tuels, est  remplacée  par  une  loi  mieui  appropriée;  si  la  loi  nouvelle  est  meil- 
leure, elle  passe  vite  dans  les  habitudes  ;  elle  n'arrête  pas  le  mouvement,  elle 
Taméliore  ;  si  surtout  cette  loi  est  une  simplification,  il  ne  faut  pas  trop  se 
préoccuper  de  quelques  difficultés  inévitables  dans  une  pratique  nouvelle;  la 
peur  n'est  souvent  que  le  prétexte  de  la  paresse.  Avec  une  raison  libre  et 
quelque  application,  il  est  possible  de  calculer  la  portée  du  changement  d'une 
loi  civile  ;  la  chose  est  beaucoup  plus  facile  aujourd'hui,  pour  une  partie  et 
après  une  expérience  déjà  longue,  qu'elle  ne  l'était  au  commencement  du 
siècle,  lorsqu^il  foUut  rédiger  à  la  hâte  tout  un  Code,  dans  une  société  démolie, 
dont  les  destinées  nouvelles  n'étaient  qu'une  conjecture. 

Le  besoin  d'un  changement  hypothécaire  se  peut-il  donc  contester?  Malgré 
des  vues  disparates,  il  n'est  aucune  de  nos  Cours  qui  n'ait  répondu  que  des 
modifications  sont  à  désirer,  plus  ou  moins  considérables,  dans  un  sens  ou 
dans  un  autre.  Voyez  si  aucun  titre  de  notre  Code  civil  a  soulevé  cette  masse 
de  réclamations  1  Des  plaintes  aussi  unanimes  peuvent  s'égarer  dans  la  re- 
cherche des  causes  et  dans  l'indicatioh  du  remède ,  mais  elles  accusent  un  mal 
réel.  11  se  produit  d'ailleurs  des  faits  généraux,  que  notre  discussion  doit  rap- 
peler en  partie,  et  dont  le  témoignage  n'est  pas  équivoque.  Pourquoi  l'em- 
prunt hypothécaire,  qui  a  derrière  lui  un  gage  immense  et  la  réalité  la  plus 
grande,  est-il  presque  abandonné  en  France  et  redouté  par  le  propriétaire  en 
même  temps  que  par  le  capitaliste?  Tandis  qu'en  Allemagne  le  prêt  sur  hy- 
pothèque, descendu  à  3  pour  400,  a  fait  craindre  qu'on  ne  vtt  disparaître  tout 
crédit  personnel,  ce  mode  d'emprunt  n'est  plus  parmi  nous  que  la  ressource 
dernière  du  crédit.  Les  propriétaires  ont  mieux  aimé  recourir,  plus  ou  moins 
régulièrement,  à  la  forme  commerciale  de  la  lettre  de  change  et  se  soumettre  à 
la  contrainte  par  corps.  Les  tribunaux,  obéissant  à  un  besoin  public ,  n'ont 
pas  seulement  toléré  le  déguisement;  mais  chargés,  de  par  les  idées  nou- 
velles, decorriger  les  lois,  ils  ont  supprimé  celle  qui  défend  de  stipuler  la  con- 
trainte personnelle,  quoique  cette  loi  ait  été  refaite  dansTentre-temps,  et  ils 
prononcent  tous  les  jours  l'emprisonnement  contre  de  simples  emprunteurs. 
Cette  piperie  dans  l'application  d'une  loi  réputée  d'ordre  public,  cette  déser- 
tion du  crédit  foncier,  ce  scandale  et  ce  désordre  ont  nécessairement  leurs 
motifs. 

Sans  doute,  pour  la  question  hypothécaire  comme  pour  beaucoup  d'autres, 
l'exagération  n'est  pas  d'un  seul  côté.  Il  y  en  a  de  la  part  de  ceux  qui  croient 
qu'on  ne  peut  guère  faire  rien  de  mieux  que  ce  qui  est  ;  il  y  en  a  aussi  de  la 
part  de  ceux  qui  voient  dans  notre  régime  hypothécaire  le  seul  obstacle  au 


<96  JOURNAL  J)£S  ECONOMISTES. 

développement  de  notre  crédit  foncier  ou  agricole.  U  fiiut,  dans  la  recherche 
des  causes  qui  ont  retardé  ce  développement,  faire  entrer  en  ligne  de  compte, 
avant  tout,  l'inégalité  de  la  taxe  d'enregistrement  qui  frappe  le  prêt  hypo- 
thécaire ,  ensuite  la  surcharge  relative'de  l'impôt  foncier,  et  toutes  les  inju»- 
tices  anciennes  et  modernes  qui  ont  pesé  sur  notre  agriculture.  Les  embarras 
de  notre  législation  hypothécaire  n'ont  que  leur  part  dans  ce  discrédit  ;  mm, 
plus  ou  moins  considérable,  il  est  dimcite  de  la  méconnaître.  H  est  ineonte»* 
table  que  ces  entraves  nombreuses,  la  fréquence  des  fraudes  qui  Iroureal 
à  se  glisser  dans  des  complications  inutiles,  ces  droits  privilégiés  qui  surgis- 
sent inopinément  pour  détruire  le  gage  du  débiteur  gênent  le  mouvement  ei 
affaiblissent  la  garantie  territoriale  sous  un  semblant  de  protection. 

Nous  aurions  probablement  omis  en  entier  le  chapitre  des  Considérations  gé- 
nérales; mais  l'administration  de  l'enregistrement,  consultée  à  part,  a,  elle,  vouhi 
répondre  avec  des  chiffres,  et  elle  en  a  tiré,  avec  une  apparence  de  bonhooiie 
fort  habile,  des  conclusions  qui  atténueraient  notre  dette  foncière,  feraient  à 
notre  agriculture  une  position  digne  d'envie  et  bouleverseraient  toutes  les  idées 
reçues.  Si  ces  conclusions  hardies  sont  vraies,  tant  mieux;  mais  si  elles  ne  le 
sont  pas,  elles  ont  Tinconvénient  d'entretenir  dans  les  régions  du  pouvoir  des 
opinions  et  une  sécurité  périlleuses.  Ces  chiffres  et  ces  raisonnements  veulent 
donc  quelque  examen. 

Les  hypothèques  inscrites  et  non  périmées  s'élevaient  au  i«'  juillet  1840  à 
12,544,098,600  fr.  Mais  l'administration  de  l'enregistrement  croit  que  ce  fait  sti 
généralement  mal  apprécié;  elle  lui  cherche  des  explications,  et  elle  décompose 
le  chiffre  qui  était  en  possession  de  nous  effrayer;  les  hypothèques  légales, 
celles  non  exigibles  ou  éventuelles  inscrites  à  cette  même  époque,  réduiraieiit 
d'abord  la  dette  à  environ  11,300,000,000  fr.  Pour  la  formation  de  ce  dmuer 
chiffre,  l'administration  n'admet  que  trois  causes  principales  d'hypothèques  : 
les  transmissions  d'immeubles,  les  besoins  de  l'industrie  et  du  comoierce,  et 
les  améliorations  agricoles.  La  première  cause,  qui  est  la  plus  active  sans  coHh 
paraison,  alimente  l'hypothèque  par  l'inscription  d'ofBce  au  profit  du  vendeur, 
et  par  les  emprunts  que  l'acquéreur  contracte  pour  payer  le  prix.  Or,  cen^isi 
pas  là  unecharge  réelle,  une  detU  de  la  propriété  foncière...  c'estune  transformation 
de  capitaux,  l^édiange  contre  un  immeuble  de  valeurs  mobilières  qui  eodstent,  m 
peuvent  exister  dans  l'actif  de  l'acquéreur.  L'administration  ne  serait  pas  éton- 
née que  les  deux  tiers  des  1 1  milliards  provinssent  de  cette  première  cause.  Les 
besoins  du  commerce  (qui  emprunte  beaucoup  sur  les  maisons  de  Pari^  et  les 
améliorations  agricoles  se  partageraient  à  peu  près  le  restant  de  la  dette  hy- 
pothécaire; car  les  emprunts  qui  doivent  leur  existence  à  des  circonstances 
agricoles  malheureuses,  à  de  mauvaises  récoltes  ou  à  des  désastres  aoddeo- 
tels,  ne  figurent  que  pour  peu  dans  le  total  de  la  dette  inscrite.  C'est  donc 
faussement,  selon  l'administration,  que  l'on  est  parti  de  l'élévation  du  chiflire 
hypothécaire  pour  prétendre  que  la  propriété  est  obérée  outre  mesure.  Ce 
chiffre  a  dû  s'élever  encore  dans  ces  derniers  temps,  quoiqu'on  ne  l'ait  pas 
constaté  ;  mais  la  propriété  et  l'agriculture  n'en  prospèrent  pas  moins  ;  car 
il  est  déjà  établi  que  le  montant  annuel  des  ventes,  qui  n'était  en  1840  que  de 
1,482  millions,  a  dû  s'approcher  de  l.GOO  millions  en  1842^  ot  a  dépassé 
depuis.  La  propriété  est  soumise  à  la  loi  cconomique  de  l'offre  et  de  la  dematuk, 
et  la  valeur  des  terres,  qui  s'élève  progressivement,  est  une  réponse  »aiM 
réplique  à  l'allégation  de  ceux  qui  la  disent  en  souffrance. 


DB  LA  RÉFOKME  HYPOTHÉCAIRE.  397 

Comme  on  le  yoit,  ce  n'est  pas  sur  les  ehifnres  qn'eîle  a  posés  que  se  basent 
les  conclusions  de  Tadministration ,  c*est  sur  des  hypothèses  auxquelles  ces 
cbiffires  servent  tout  au  plus  de  point  de  départ.  Pour  établir  un  calcul  exact, 
il  eût  fallu  distinguer  les  divers  ordres  de  créance  dans  le  relevé  des  hypo- 
thèques. 11  n'est  pas  de  notaire,  ou  d'homme  accoutumé  à  parcourir  des  cer- 
tificats, qui  ne  fût  étonné  d'apprendre  que  les  privilèges  du  vendeur  ou  des 
préteurs  de  deniers  figurent  pour  les  deux  tiers  dans  tes  inscriptions.  Il  faut 
même  prendre  garde  que  précisément  les  inscriptions  au  moyen  desquelles 
radministration  croit  pouvoir  faire  d'aussi  grandes  défalcations,  représentent 
souvent  antre  chose  que  ce  qu'elles  semblent  représenter.  Les  hypothèques 
légales  des  femmes  peuvent  être  cédées,  et  celles  qui  le  sont  sont  inscrites  ; 
le  vendeur  est  quelquefois  payé  avec  une  quittance  privée ,  mais  comme  son 
privilège  prime  même  le^  hypothèques  légales,  on  le  tient  en  réserve  contre 
les  difficultés  de  notre  législation  ;  on  le  fait  revivre,  et  il  fait  face  as- 
sez fVéquemment  à  des  mécomptes  agricoles.  F/administration  a  raison  de  ne 
pas  regarder  comme  une  dette  onéreuse  cette  partie  du  prix  que  Tacquéreur 
possède  déjà,  et  dont  le  payement  n'a  été  ajourné  que  par  un  retard  dans  la 
rentrée  de  ses  capitaux  ;  mais  en  général  quand  on  le  peut,  on  tient  à  ce  que 
Tacte  porte  quittance ,  et  la  plus  grande  partie  de  cette  créance  est  bien  réel- 
lement due. 

Quand  on  pourrait  réduire  avec  quelque  vérité  la  dette  agricole  à  quatre 
milliards,  ou  même  à  moins ,  ce  résultat  serait  loin  d'être  satisfaisant,  rap- 
proché surloair  de  l'accroissement  des  ventes;  car  chaque  vente  amène  une 
liquidation  de  cette  dernière  partie  de  la  dette,  et  plus  elle  se  paye  à  des  périodes 
fréquentes,  plus  il  est  remarquable  de  la  voir  subsister  toujours,  se  renouveler 
et  même  s'accroître.  L'application  de  la  loi  économique  de  l'offk'e  et  de  la  de- 
mande, incontestable  d'ailleurs,  ne  doit  pas  se  faire  aussi  brutalement  aux 
transmissionsd'immeubles.  C'est  une  opération  très-compliquée  que  la  vente  de 
la  France.  Le  déclassement  si  grand  qui  s'opère  sous  nos  yeux  dans  la  propriété, 
est  un  de  ces  résultats  auxquels  les  siècles  ont  travaillé;  ilasonfluxetson  reflux 
qui  expliquent  en  bonne  partie  les  variations  qui  se  produisent  dans  la  somme 
de  nos  ventes.  Les  charges  agricoles  ne  peuvent  plus  aujourd'hui  être  sup- 
portées en  France  que  par  le  propriétaire  travaillant  lui-même  son  bien,  et 
la  prospérité  de  ce  que  nous  appelons  la  petite  propriété  est,  sous  beaucoup 
de  rapports',  en  raison  inverse  de  celle  de  la  grande  ou  de  la  moyenne.  Ce  ne 
sont  pas  seulement  les  conséquences  générales,  ce  sont  aussi  les  destinées 
de  cette  agriculture  nouvelle  qui  veulent  être  appréciées  avec  quelque  in- 
quiétude. 

L'élévation  du  prix  des  terres  .ne  serait  un  argument  que  tout  autant 
qu'il  serait  établi  qu'elle  est  générale,  et  qu'elle  ne  demeure  pas  d'ailleurs 
en  arrière  de  la  progression  industrielle.  11  ne  se  peut  pas  que  notre  agricul- 
ture n'obéisse  plus  ou  moins  au  mouvement  général  ;  elle  le  suit,  mais  d'un 
pas  inégal ,  elle  est  traînée  plutôt  qu'elle  ne  marche.  Il  est  évident  que  la  pro- 
duction agricole  n'a  pas,  depuis  trente  ans,  suivi  les  besoins,  de  manière  à 
procurer  l'abondance  et  l'abaissement  des  prix  y  comme  la  plupart  de  nos  in- 
dustries manufacturières.  Quand  une  industrie  est  recherchée ,  c'est  que  le 
capital  qu'on  lui  confie  est  plus  productif;  et  si,  par  suite  de  cet  empresse- 
ment, il  vient  à  rapporter  moins,  l'empressement  diminue  d'ordinaire.  S'il 
venait  à  durer  par  exception,  c'est  qu'il  y  a  un  attrait  particulier,  une  cause 


398  JOURNAL  DES  ECONOMISTES. 

toute  spéciale.  L'agriculture  n*est  pas  une  de  ces  industries  partielles,  qui  puis- 
sent fermer  boutique  pour  un  temps,  qu'on  puisse  prendre  ou  abandonner 
tour  à  tour.  Outre  qu'elle  est  une  nécessité,  la  propriété  porte  en  elle  ua  en- 
traînement vieux  comme  le  monde;  c'est  une  ambition  innée,  c'est  une  pas- 
sion fortifiée  par  des  habitudes  qui  se  répètent  depuis  Torigine  de  chaque 
société.  Nos  ventes  un  peu  considérables  sont  la  plupart  du  temps  des  faillites, 
plutôt  que  des  cessations  d'industrie  et  des  transformations  de  capitaux. 

Les  règles  économiques  ne  veulent  pas  faire  fléchir  un  fait  exceptionnel ,  i 
sll  est  constant;  elles  veulent  qu*on  démêle  des  causes  diverses.  L'agri-  ! 
culture  fait  le  contre-poids  de  toutes  les  industries,  comme  la  propriété 
foncière  celui  de  tous  les  autres  capitaux;  ce  sont  choses  si  considérables, 
qu'elles  occupent  seules  un  des  plateaux  de  la  balance.  Dans  le  désordre  éco- 
nomique, dans  l'inégalité  d'impôts  où  nous  vivons,  l'élévation  du  prix  des 
terres  peut  venir,  et  il  viendra,  surtout  des  mécomptes  de  la  surexcitation 
industrielle.  Ce  ne  sont  là  que  des  réactions,  qu'on  devrait  éviter. 

Dans  un  ordre  régulier,  la  prospérité  du  capital  foncier  devrait  tenir  pres- 
que uniquement  à  celle  de  l'agriculture.  Le  succès  du  travail  agricole  se  dé- 
montrerait mieux  aujourd'hui  par  Télévation  progressive  du  prix  des  baux. 
Vous  dites  vous-même  qu*on  ne  place  plus  en  biens-fonds  guère  au-deasus 
de  2  pour  100,  ce  qui  dénote  tout  aussi  bien  un  retard  de  progrès  dans  la  cul- 
ture qu'un  accroissement  dans  le  prix  de  la  terre.  Il  faut  j  réfléchir  avant  de 
se  heurter  contre  les  opinions  communes,  et  ne  pas  croire  avec  autant  de  h- 
cilité  que  les  intérêts  agricoles  peuvent  être  généralement  mal  aippréciés.  Ce  Ont 
pourrait  ailleurs  vouloir  dire  autre  chose;  mais  de  ce  que  Fagricuiture  et  te 
terre  sont  d'un  moindre  rapport  que  tout  le  reste,  le  public  conclut  boone- 
ment  qu'il  y  a  souffrance ,  et  qu'on  a  dû  faire  pencher  un  des  côtés  de  la  ba- 
lance; il  en  conclut  que,  si  l'agriculture  laissait  un  bénéfice  plus  grand,  les 
terres  se  vendraient  encore  plus  qu'elles  ne  se  vendent  dans  la  majeure  pa^ 
tie  de  la  France. 

Cette  appréciation  de  la  prospérité  agricole  est  essentielle,  décisive  même, 
quand  il  s'agit  de  prononcer  sur  l'utilité  d'une  réforme  hypothécaire  ;  nuis 
les  raisonnements  et  les  approximations  de  l'administration  de  l'enregistre- 
ment mèneraient  à  des  conclusions  toutes  contraires  aux  siennes.  Moins  les 
besoins  agricoles  alimenteraient  la  dette  hypothécaire,  plus  il  se  manifesterait 
que  le  mode  actuel  de  cet  emprunt  est  onéreux.  C'est  cette  déshérence,  cette 
annihilation  de  la  plus  grande  garantie  de  crédit  qui  existe,  que  le  bon  sens  pa- 
blic  signale  de  toutes  parts.  Si  les  inscriptions  ne  sont  pas  plus  nombreuses,  c'est 
parce  qu'il  n*est  plus  de  paysan  qui  n*ait  consenti  des  lettres  de  change;  c*est 
parce  que  ce  sont  des  propriétaires  qui  doivent  la  plus  grande  partie  des  billets 
à  ordre  qui  courent  la  France  ;  et  il  ne  faudrait  pas  dire  que,  puisque  la  propriété 
trouve  des  moyens  indirects  et  économiques  d*emprunter,  une  autre  organi- 
sation du  crédit  demeurera  sans  résultat.  C'est  se  priver  gratuitement  de  sa 
plus  grande  force;  le  crédit  personnel  est  un,  le  crédit  foncier  est  autre;  ilyt 
désavantage  et  péril  à  les  laisser  se  substituer  Tun  à  l'autre.  I^  crédit  person- 
nel jette  son  incertitude  sur  le  foncier,  et  celui-ci  ne  prête  pas  sa  sécurité  au 
premier.  Lorsque  le  propriétaire  a  signé  trop  de  lettres  de  change,  la  liqui- 
dation n'est  plus  qu'un  désordre  et  l'hypothèque  un  pillage.  Presque  tout  de- 
vient injustice  dans  cette  confusion,  dans  cette  fuite  rapide  d'un  crédit  pour 
envahir  l'autre.  Toutes  les  règles  de  l'antériorité,  tous  les  principes,  même  les 


DE  LÀ  REFORME  HYPOTHECAIRE.  ^9^ 

prineipes  â^équiM,  qui  ont  le  tort  de  n*étre  pas  formulés  mais  qui  sont  de- 
meurés au  fond  de  nos  lois  civiles,  sont  alors  culbutés.  Les  faits  actuels  disent 
au  contraire  d'une  manière  irrécusable  que  notre  mécanisme  hypothécaire 
fonctionne  mal  ;  il  y  a  là-dedans  quelque  vice  essentiel.  Cette  grande  force  de 
la  propriété  ne  veut  pas  être  laissée  en  arrière  de  la  marche  et  du  conibat, 
pour  être  entraînée  dans  une  déroute.  Le  but  est  marqué  à  une  réforme,  c*est 
d^utiliser  toutes  les  forces  qu*on  veut  organiser,  c*est  d'éviter  toute  déper- 
dition. 

Mais,  on  le  conçoit  d'avance^  ce  n'est  pas  en  réformant  quelques  détails  de 
la  procédure  hypothécaire  que  l'on  peut  arriver  à  créer  parmi  nous  le  crédit 
foncier^  et  encore  moins  le  crédit  agricole,  ce  thème  de  nos  congrès  et  que 
sollicitent  des  vœux  qui  sont  près  d'arriver  à  l'unanimité.  Le  besoin  d'une  ré- 
forme plus  profonde  se  fait  déjà  entrevoir  ;  mais  il  faut  comprendre  aussi  que 
cette  réforme  ne  peut  être  isolée,  qu'elle  doit  être  étendue  graduellement  et 
entreprise  avec  des  vues  d'ensemble.  Quand  on  aurait  repris  hardiment  à  pied 
d*œuvre  l'édifice  de  notre  législation  hypothécaire  et  fait  disparaître  quelques 
vices  de  construction,  il  ne  faudrait  pas  s'arrêter  ;  on  aurait  fait  une  bonne  loi 
qui  ne  servirait  guère.  Quand  bien  même  Thypothèque  aurait  été  rendue  sim- 
ple«  commode,  sûre,  si  elle  demeurait  frappée  d'an  impôt  disproportionné,  si 
k»  frais  et  l'impôt  élevaient  l'intérêt  beaucoup  au-dessus  de  celui  d'un  autre 
emprunt,  toutes  les  facilités  demeureraient  inutiles  ;  on  aurait  créé  Tun  des 
éléments  du  crédit  foncier,  mais  un  élément  sans  emploi.  C'est  parce  qu'on  a 
voulu  s^mrer  la  réforme  hypothécaire  des  autres  réformes  nécessaires  que  l'on 
a  pu  amoindrir,  contester  même  son  importance.  C'est  en  ce  sens  que  l'admi- 
nistration de  l'enregistrement  a  eu  raison  de  dire  que  les  prêts  hypothécaires, 
quelque  bornés  qu'elle  les  suppose,  augmentent  dans  une  proportion  plus 
que  désirable;  cela  est  vrai,  tant  que  ces  prêts  seront  ruineux,  tant  qu'on  les 
maintiendra,  ii^ustement  et  Impolitiquement,  dans  une  condition  plus  oné« 
reuse  que  les  autres. 

La  réforme  de  Tenregistrement  hypothécaire  devrait  même  prendre  le  pas , 
elle  ne  peut  pas  du  moins  être  séparée  de  celle  de  la  loi  civile  ;  celle-ci  demeu- 
rerait vaine  tant  que  l'autre  n'aurait  pas  lieu.  Nous  demandons,  avant  d'aller 
plus  loin,  d'introduire  un  chapitre  nouveau  dans  les  documents  administratifs 
sur  le  ré^me  hypotiiécaire. 

H.   DE   LA  RÉFORME   DE   l'e^IREGISTREMENT   HYPOTHÉCAIRE. 

Tous  nos  impôts  ont  grandi  depuis i789,  mais  aucun  comme  celui  de  l'enre- 
gistrement. Les  droits  de  contrôle,  d'insinuation,  d'hypothèque,  de  centième 
denier  et  de  timbre  ne  s'élevaient  qu'à  41  millions;  c'est  aujourd'hui  près  de 
cinq  fois  autant.  Lorsqu'on  fit  la  loi  de  l'an  VII,  on  avait  les  finances  à  reconsti- 
toei*,  on  frappait  où  l'on  pouvait,  et  comme  l'impôt  de  l'enregistrement  a  le 
dangereux  avantage  de  se  percevoir  avec  plus  de  facilité,  on  commença  par  lui 
demander  beaucoup,  en  attendant  qu'on  pût  en  rétablir  d'autres.  L'enregistre- 
ment n'a  pas  néanmoins  qu'un  côté  fiscal  ;  il  répond  à  un  grand  besoin  social, 
puisquMl  fixe  la  date  des  actes,  et  que  sans  lui  la  justice  deviendrait  souvent 
impossible.  Le  notariat  lui-même,  quoique  investi,  en  double  emploi,  du  droit 
de  constater  la  date ,  ne  pourrait  sans  danger  se  passer  de  l'enregistre- 
ment. C'est  un  devoir  public  que  le  gouvernement  peut  seul  remplir  et  dont  il  ne 
pourrait  se  démettre.  Pourquoi  ce  caractère  ministériel,  cette  magistrature  de 
l'enregistrement  s'est-elle  presque  effacée  dans  le  contact  fiscal?  la  justice  a 


400  JOURNAL  DES  ECONOMISTES. 

trouvé  Pesclavagc  dans  ce  mariage  forcé,  et  Tutilité  publique  d*est  oubliée  pow 
les  besoins  de  la  taxe.  Comme  Timpôt  a  gardé  en  partie  le  caractère  racnltatif 
de  son  origine,  la  pente  a  dû  conduire  naturellement  à  une  inégalité  toujonrs 
plus  grande.  Le  fardeau  s'est  rejeté  presque  entier  sur  ceux  qui  ne  peuvent  pu 
l'éviter,  et  ceux  qui  pourraient  mieux  le  supporter  s'en  afflranchissent  en  tout 
ou  en  partie.  Plus  du  quart  du  prix  est  dissimulé  dans  les  ventes,  et  ce  n'est 
pas  un  dixième  des  actes  d'empruntqui  s^enregistrent.  Ce  sont  les  mineurs,  les 
interdits  et  les  autres  incapables,  que  la  loi  prend  sous  sa  protection,  qai 
payent  le  droit  entier.  C'est  quand  vient  le  temps  du  malheur  que  l'impôt 
pèse  de  tout  son  poids;  il  se  rue  sur  les  faillites,  les  déconfitures  et  les  expro- 
priations ;  il  s'embusque  dans  les  ruines  pour  disputer  à  la  misère  ses  demie- 
res  ressources,  ou  pour  accabler  des  créanciers  déjà  en  perte.  Ce  qui  ailleors 
ferait  des  non-valeurs  donne  lieu  ici  à  une  aggravation  ;  c'est  avec  les  épaves 
de  tous  les  naufrages  que  se  complète  l'énorme  contingent. 

Cette  législation  n'est  pas  pour  peu  dans  la  corruption  de  nos  mœurs  civi- 
les. Les  actes  devaient  assurer  la  bonne  foi  des  conventions;  aujourd'hui  c'est 
le  mensonge  qui  s'est  organisé  par^evant  notaires.  De  là  ces  imbroglios  de  sti- 
pulations auxquels  Tintelligence  et  quelquefois  aussi  la  sagesse  des  tribunaux 
vont  trébucher.  L'habitude  de  la  dissimulation  ne  se  perd  pas  et  tourne  à  des 
fraudes  plus  coupables  ;  on  a  appris  à  dissimuler  pour  beaucoup  d'autres  cho- 
ses en  dissimulant  pour  cause  d'enregistrement,  et  l'on  estime  que  les  procès 
de  simulation  sont  dix  fois  plus  nombreux  que  du  temps  de  nos  pères,  quoique 
le  dies  danmosa  ne  nous  ait  certes  pas  faits  dix  fois  plus  mauvais  qu'eux,  par 
ailleurs. 

L'impôt  de  l'enregistrement  est  devenu  le  plus  injuste  dans  sa  répartitîoo, 
le  plus  immoral,  le  plus  fertile  en  conséquences  fâcheuses.  Cette  position  est 
si  fausse,  que  l'on  ne  saurait,  sans  quelque  imprudence,  lui  appliquer  la  maxime, 
de  mode  aujourd'hui  et  juste  en  effet,  qu'on  doit  exiger  de  l'impât  ce  qu'il  pmt 
rendre.  Cela  ne  peut  s'entendre  que  des  impôts  raisonnables,  et  la  règle  devrait 
du  moins  être  appliquée  en  ce  sens,  qu'il  faut  commencer  parfaire  payer  œox 
qui  ne  payent  pas,  avant  de  traiter  avec  une  rigueur  nouvelle  ceux  qui  payent 
déjà.  Arrivé  à  ce  degré  d'abus,  un  impôt  doit  demeurer  sage,  garder  une  con- 
tenance modeste  et  éviter  le  bruit. 

Le  budget  de  1^46  porte  les  recettes  de  l'enregistrement,  timbre  et  domai- 
nes, à261,ai9,âi0  francs.  Les  seuls  droits  relatifs  aux  transmissions  d'immeu- 
bles et  aux  hypothèques  s'étaient  élevés  en  1841 ,  d'après  le  compte  de  Fadmi- 
nistration,  à  106,415,062  francs.  On  n'a  pas  pris  le  soin  de  nous  dire  quelle  est 
la  part  de  la  propriété  dans  ces  impôts  ;  elle  est  à  peu  près  de  la  totalité 
dans  les  106  millions,  ce  qui  ne  Tempéche  pas  d'être  peut-être  des  neuf  dixiè- 
mes dans  les  mutations  par  décès  et  dans  presque  tout  le  reste  des  261  millions. 
Remarquez  que  le  capital  foncier  arrivait  déjà  à  l'enregistrement  grevé  d>ii 
premier  impôt  d'environ  400  millions.  Cependant,  dans  les  documents  mêmes 
où  l'on  a  entrepris  de  démontrer  la  prospérité  agricole,  on  répète  que  les  ca- 
pitaux pécuniaires  et  ceux  créés  par  l'industrie  et  le  commerce  prennent  dia- 
quo  jour  une  importance  plus  grande,  et  qu'ils  en  ont  déjà  peut-être  une  su- 
périeure à  celle  de  la  terre.  Où  donc  est  pour  eux  l'équivalent  de  ce  préalable 
d'impôt  direct  et  de  celte  surcharge  d'enregistrement?  Ne  le  cherchez  pas  datf 
les  autres  impôts,  mi^me  indirects  ;  la  part  de  la  terre  est  toujours  U  plus  Mt- 
Mais  l'infériorité  relative  du  capital  foncier>t  la  détresse  de  Pagriculture  n'a- 


DE  LA  ttérôftMË  MVt^OttléCAmi^.  ioi 

VAietit  pas  besoin  de  statistique  ;  elles  se  passeraient  même  de  la  démotistrâ-^ 
ftion  des  faits;  cela  est  parce  que  cela  ne  peut  pas  être  autrement;  quand  nous 
trouvons  des  causes  et  des  causes  aussi  agissantes,  les  effets  existent  nécessai- 
rement.—L*inégali  té  d'impôt  est  passée  en  France  à  Tétat  de  ces  maladies  chro- 
Diques  avec  lesquelles  on  a  appris  à  vivre.  La  résignation  des  propriétaires  et 
des  agriculteurs  est  entière;  ils  gardent,  sans  aucune  plainte,  le  privilège  pres- 
que exclusif  des  charges  publiques  et  le  monopole  de  Timpôt.  Au  lieu  d'enga- 
ger la  grande  question  du  rappel  à  l'égalité  proportionnelle  de  tous  les  capitaux 
et  de  toutes  les  industries,  ils  se  prennent  à  réclamer  à  leur  tour  quelque  pe- 
tit privilège,  quelque  loi  prohibitive;  jeu  dangereux,  où  ils  perdent  aussi  sou- 
vent qu'ils  gagnent.  Comme  ils  seraient  heureux  chaque  année,  s^ils  pouvaient 
faire  augmenter  de  100,000  francs  le  chapitre  des  encouragements  à  l'a- 
griculture !  Cette  faveur  équivaudrait  peut-étro  à  un  dégrèvement  de  50,000 
francs! 

liCs  prêts  sur  hypothèque  s'élèvent  annuellement,  diaprés  Padministration, 
aune  somme  moyenne  de  506  millions.  Le  nombre  total  des  actes  est  de 
329,576, et  il  y  en  a  155,220,  c'est-à-dire  presque  la  moitié,  au-dessous  de  400 fr. 
Or,  d'après  les  calculs  très-simples  et  très-modérés  que  plusieurs  Cours  royales 
empruntent  à  M.  Loreau,  ces  débiteurs  payent  au  moins,  intérêts  et  frais  com- 
pris, i5  pour  100  si  le  prêt  est  pour  un  an,  ce  qui  est  le  cas  le  plus  ordinaire; 
ils  payent  plus  de  10  s'il  est  fait  pour  plusieurs  années.  Les  frais  diminuent  un 
peu  lorsque  la  sonmie  est  plus  importante,  mais  ils  ne  laissent  pas  que  d'être 
démesurés.  Lorsque  la  loi  de  l'enregistrement  et  celle  des  hypothèques  se  firent, 
rintérêt  de  l'argent  était  de  12  à  18  pour  100  ;  le  surcroît  des  droits  et  des  frais 
n'amenait  pas  une  disproportion  si  forte,  mais,  évidemment,  ces  lois  ne  sont 
plus  de  notre  temps. 

Ces  considérations  nous  donneraient  le  droit  de  dire  que  la  question  finan- 
cière doit  s'effacer  ici  devant  la  justice.  La  question  financière  est  cependant 
aujourd'hui  le  passe-port  obligé  d'une  réforme  quelconque.  Le  Trésor  n'a  jamais 
passé  pour  avoir  beaucoup  d'entrailles  ;  et,  franchement,  il  lui  est  permis  d'en 
avoir  moins  quejamais,  pressé  de  tous  côtés  par  des  nécessités  ou  des  demandes 
nouvelles.  Mais  la  réforme  de  l'enregistrement  hypothécaire  peut  se  tenter  à 
chiffre  égal.  11  y  aura  même  de  Texcédant,  et  ma  confiance  est  telle  queje  de- 
mande à  dire  d'avance  ce  qu'il  en  faut  faire.  Dans  les  106  millions  de  1841,  les 
droits  de  vente  entraient  pour  88,460,172  fr.  Comme  nous  ne  saurions  croire 
que  les  6  pour  100  qui  se  perçoivent  sur  le  propriétaire  forcé  de  vendre,  soient 
une  protection,  nous  pensons  qu'il  ne  faut  pas  sortir  du  chapitre,  et  que  cet 
énorme  impôt  pourra  être  réduit  à  5  pour  100.  Le  chiffre  exprimé  des  ventes 
étant déjàde  1,600  millions  par  an,  l'administration  estime  que  lechifiïe  véritable 
est  de  deux  milliards.  11  est  aisé  d'établir,  en  même  temps  que  le  dégrèvement, 
une  pénalité  sûre,  qui  empêche  toute  dissimulation  ;  la  sincérité  des  actes  de 
vente  est  une  grande  nécessité  financière  et  administrative.  Elle  ferait  déjà 
retrouver  la  moitié  des  44  millions  du  dégrèvement  ;  restent  22  millions,  qu'il 
faudrait  demander  au  développement  de  l'hypothèque  et  de  l'enregistrement. 

Les  droits  sur  les  emprunts  hypothécaires  ont  dû  produire  (toujours  en  1841) 
5,607,354  fr.,  et  les  actes  de  libération  se  sont  portés  à  4,278,853  fr.;  les 
droits  d'hypothèque  et  de  transcription  n'ont  donné  que  1,930,751  ft*.,  total 
11,616,958  fr.  11  n*est  pas  possible  de  douter  que,  même  en  réduisant  les  droits 
sur  les  emprunts  de  moitié,  le  produit  ne  fût  considérablement  augmenté,  si 

T.  XIII.  HOM  «8«-  27 


403  JOURNAL  DBS  ÉCONOMISTES. 

Ton  amène  à  l'ônregistreinent  tous  les  actes  d'obligation  oq  d'emprant  qui  lai 
échappent  aujourd'hui.  J*ai  entendu  beaucoup  d'honimes  raisonnables»  préoe* 
cupés  des  injustices  et  des  conséquences  de  notre  système  d'enregîstremeiilft 
proposer  de  reruser  toute  Torce  d^exécution  ou  même  d'annuler  tout  acte  sou- 
mis au  droit  qui  ne  serait  pas  enregistré  dans  le  délai.  On  peut  arrîTer  au 
même  résultat  par  des  moyens  plus  doux.  Il  y  a  deux  organisations  parallèlei 
à  faire  marcher  en  même  temps:  celle  du  crédit  hypothécaire  et  celle  du  crédit 
personnel.  U  y  a  un  double  but  financier  à  atteindre,  qui  nous  paraît  pouvoir, 
avec  avantage,  s'associer  à  un  double  but  de  justice  et  d'utilité  publiques. 

Pour  organiser  l'hypothèque,  il  faut  al)aissor  au  moins  à  50  centimes  pour 
iOÛ  la  taxe  des  obligations,  et  lâcher  d'en  avoir  plus  de  quatre  fois  autant.  Ce 
résultat  sera  probablement  dépassé  de  beaucoup,  si  le  chiffre  actuel  des  em- 
prunts avec  hypothèque,  indépendants  des  prix  de  vente  qui  ne  payent  pas  le 
droit  d'obligation,  est  aussi  faible  que  Tadministration  le  dit.  GVst  une  erreur 
de  croire  que  la  limite  du  crédit  foncier  est  naturellement  très-restreinte;  be- 
soins, garantie,  faculté  de  développement,  tout  est  immense  chez  lui  ;  c'eti 
nous  qui  lui  avons  posé  ses  bornes  actuelles.  Mais  pour  avoir  le  nombre  d'hy- 
pothèques que  comporte  la  force  des  choses,  il  faut,  en  premier  lieu,  qus 
l'impôt  ne  soit  pas  plus  fort  pour  ce  genre  d'emprunt  et  qu'il  devienne  le  même 
pour  tous  les  autres,  quels  qu'ils  soient.  Il  faut,  en  second  lieu,  déblayer  le  ter- 
rain hypothécaire  de  tous  ses  obstacles.  L.'bypothèque  n'étant  pas  une  ooo- 
cessionde  la  loi,  mais  l'exercice  d'un  droit  naturel  de  la  propriété,  ne  doitp» 
être  assujettie  à  des  formes  particulières  ;  elle  doit  résulter  toujours  de  la 
convention,  quelle  que  soit  l'espèce  et  la  forme  de  l'acte.  Comme  elle  n'est  qu'on 
accessoire  de  l'obligation ,  elle  doit  produire  son  effet  et  prendre  date  enm^Oie 
temps  que  l'acte  lui-même  lors  de  l'enregistrement,  sans  passe«droits,  sibs 
subtilité,  sans  embarras,  sans  retard.  La  sécurité  doit  être  entière,  et  les  pri- 
vilèges ou  hypothèques  légales  peuvent,  avec  avantage  pour  les  droits  qu'ils 
sauvegardent,  non-seulement  être  rendus  publics  par  une  inscription  inéTi- 
table,  mais  être  parqués  sur  une  partie  des  héritages  et  laisser  le  reste  cm- 
plétement  libre.  Alors  seulement  on  pourra  juger  quelle  est  la  force  du  crédit 
hypothécaire  et  apprécier  toute  sa  portée. 

Nous  devons  nous  borner  à  démontrer  d'abord  que  l'emprunt  hypotbècaireni 
peut  pas  rester  dans  une  position  exceptioimelle.  Il  faut  ou  l'en  affranchir,  ou 
soumettre  tous  les  autres  emprunts  à  l'impôt.  Parce  qu'il  emprunte  avec  hy- 
pothèque, Tagriculteur,  déjà  maltraité  par  avance,  ne  peut  pas  devoir  uo 
impôt  nouveau,  que  les  autres  emprunteurs  ne  doivent  pas.  Les  cooséquoncei 
de  cette  injustice  sont  doublement  fâcheuses;  la  garantie  hypothécaire ^ 
discrédite,  parce  qu'on  n'y  a  recours  qu'à  l'extrémité,  et  Ton  finit  par  ne  F^ 
pas  même  personnellement  avec  la  même  confiance  au  propriétaire  qui  o'uti- 
lise  pas  son  gage.  Quand  le  Trésor  devrait  faire  un  sacrifice,  ce  sacrifice  lenil 
donc  plus  urgent  qu'aucun  autre;  mais  voyons  s'il  n'est  pas  plus  utile  ea  toi- 
même  de  faire  porter  l'enregistrement  sur  qn  plus  grand  nombre  d'adeiQ^ 
de  le  supprimer. 

Le  secret  de  la  lettre  de  change  est  quelquefois  up  avantage,  mais  l'eieoip- 
lion,  pour  certains  emprunteurs,  d'un  droit  que  payent  les  autres,  est  toujoun 
une  injustice.  U  est  d'ailleurs  un  grand  besoin  social,  qui  se  fait  sentir  chaque 
jour  de  plus  en  plus  :  c'est  celui  d'une  marche  plus  sûre  dans  les  aflaireti 
d'une  direction  plus  franche,  d'une  lumière  plus  vraie  jetée  sur  leseotrepriitf 


■J 


DE  LA  RÉFORME  HYPOTHÉCAIRE.  403 

el  même  sar  les  fortunes.  Quelques  gens  se  saurent  à  la  faveur  de  Tobscurité , 
des  revers,  demeurant  ignorés,  se  réparent,  qui  ne  l'auraient  pas  pu,  s'ils 
avaient  été  ébruités.  Le  charlatanisme  fait  parfois  une  bonne  fin.  Mais  une 
marche  de  jour  est  préférable  à  une  marche  de  nuit  ;  pas  plus  en  matière  de 
crédit  qu*en  toute  autre,  les  inconvénients  de  la  vérité  ne  sont  à  comparera  ceux 
du  mensonge.  Calculez  si  le  mystère,  dans  lequel  on  peut  aujourd'hui  s'en- 
fermer, n'a  pas  produit  ou  aggravé  dii  faillites  pour  une  quMl  a  évitée. 

11  y  aurait  donc  avantage  à  pouvoir  amener  à  la  publicité,  en  les  soumet- 
tant au  même  droit,  tous  les  emprunts  qui  se  font  sans  hypothèque,  tous  les 
prêts  industriels,  tous  ceux  que  le  crédit  personnel  obtient  d'une  façon  quel- 
conque, le  plus  souvent  aujourd'hui  sous  la  forme  de  lettres  de  change.  N'exa- 
minons pas  s'il  faut  continuer  de  tolérer  la  contrainte  par  corps  pour  ces 
emprunts,  et  accorder  à  la  forme  de  Tacte  ce  que  nos  mœurs  refusent  à  l'obli- 
gation elle-même  ;  on  peut  assujettir  dès  leurorigine  à  l'enregistrement,  sous 
peine  de  perdre  le  privilège  do  la  contrainte,  les  lettres  de  change  qui  ne 
seraient  pas  souscrites  par  des  négociants.  11  est  un  moyen  simple  et  appli- 
cable à  toutes  sortes  d'actes  d'emprunt,  c'est  de  rendre  l'enregistrement  assez 
utile  pour  qu'on  ait  à  y  recourir,  un  intérêt  qui  domine  la  taxe.  Il  faut  ac- 
corder l'antériorité  par  rang  d'enregistrement.  C'est  beaucoup  moins  que  l'u- 
surpation de  la  contrainte  par  corps,  et  la  seule  innovation  que  nous  proposons 
n'est  pas  seulement  sans  danger,  elle  nous  semble  féconde  et  juste. 

Nous  avons  besoin,  pour  ne  pas  laisser  l'emprunt  hypothécaire  dans  des 
conditions  d'inégalité,  que  tous  les  autres  emprunts  se  soumettent  à  l'enre- 
gistrement. Pour  les  y  faire  venir  bénévolement,  il  faut  bien  leur  créer  un 
intérêt;  pour  que  beaucoup  de  créances  veuillent  prendre  date  en  s'enregis- 
trant,  il  faut  bien  que  cette  date  confère  un  avantage.  On  ne  peut  pas  lui 
donner  une  portée  hypothécaire  si  les  parties  n'ont  pas  voulu  la  stipuler,  ce 
serait  presque  supprimer  l'hypothèque  ;  mais  ne  pas  donner  rang  à  la  date  de 
\la créance  enregistrée,  c'est  à  peu  près  supprimer  la  date.  Si  la  priorité  est 

Snnelle  dans  un  cas,  elle  l'est  dans  Tautre;  si  elle  ressort  de  la  nature  des 
L*9  pour  l'ordre  des  garanties  immobilières,  elle  n'en  ressort  pas  moins 
la  bonne  organisation  d'une  responsabilité  personnelle  et  mobilière. 
Imiiginez  un  système  hypothécaire  sans  l'asseoir  sur  le  principe  de  l'antério- 
^té  ;  il  est  clair  que,  le  rang  supprimé,  il  ne  se  stipulera  plus  d'hypothèques. 
'  Il  est  tout  aussi  difficile  de  mettre  de  la  régularité  et  de  la  justice  dans  les 
emprunts  personnels,  et  d'établir  un  système  d'enregistrement  volontaire, 
sans  accorder  un  privilège  à  la  date. 

Dans  la  marche  actuelle  des  affaires,  les  actes  d'obligation  qui  ne  sont  pas 
hypothécaires  ne  s'enregistrent  jamais,  on  ils  ne  s'enregistrent  que  lorsque 
l'acte  est  produit  en  justice.  Alors,  par  le  jugement  Facte  acquiert  même  une 
hypothèque,  comme  garantie  de  la  condamnation ,  ce  qui  n'est  pas  sans 
quelque  injustice.  Mais  si  tous  les  actes,  ou  la  très  grande  partie  des  actes, 
s'enregistrent  dès  leur  origine,  il  n'y  a  guère  de  raison  pour  leur  refuser 
l'antériorité,  si  ce  n*est  Thypothèque.  Dans  un  ordre  nouveau  de  choses,  la 
simple  antériorité  n'est  pas  seulement  une  condition  de  l'enregistrement,  une 
nécessité,  elle  est  une  jiistice.  L'antériorité,  c'est  la  date  ;  elle  est  une  consé- 
quence de  la  stipulation,  conséquence  qu'on  ne  pouvait  dénier  que  parce  que 
la  stipulation  était  sans  certitude  et  sans  date  ;  elle  est  un  droit  réel  du  créan- 
cier; elle  est  sous-entendue  dans  une  interprétation  loyale  de  toute  conven- 


i 


404  JOUttNAt  DES  écONOMtSTËS. 

tion.  Le  débitétif  qui  â  promis  de  payer  a  engagé  ses  bietis  â  Inexécution  de  si 
promesse  ;  il  est  censé  s*ôtre  interdit  de  changer  sa  position,  d'emprunter  plus 
tard,  si  ses  biens  ne  sont  pas  sufTlsants  pour  satisfaire  aux  deux  obligations. 
Dans  te  système  du  crédit  le  plus  libre,  le  débiteur  emprunte  toujours  sous 
sa  responsabilité  actuelle.  La  règle  est  écrite  en  tète  de  notre  loi,  que  celui  qui 
s^est  engagé  personnellement  est  tenu  de  remplir  son  engagement  sur  tous  ses  biens^ 
mobiliers  et  immobiliers,  présents  et  à  venir.  Malheureusement  les  exceptions  ont 
emporté  la  règle,  et  tout  le  reste  du  titre  des  privilèges  et  hypothèques  n^est 
qu'une  longue  dérogation  à  ce  premier  principe.  Nous  proposons  de  lut  rendre 
quelque  portée.  Une  partie  des  biens  est  déjà  soustraite  au  simple  créancier 
par  Tadmission  de  l'hypothèque  ;  il  ne  vient  qu'en  second  ordre,  et  une  hypo- 
thèque, même  postérieure,  le  prime  sur  les  immeubles.  La  fortune  mobilière 
acquiert  aujourd'hui  assez  d'importance  pour  qu'on  y  regarde.  I^  garantie 
mobilière  n'est  pas  sans  doute  aussi  sûre  que  l'autre,  elle  peut  plus  facilement 
disparaître;  elle  peut  admettre  des  règles  néanmoins,  et  dans  le  cas  d'une 
faillite,  les  fraudes  se  discutent  comme  on  discute  les  hypothèques. 

Le  commerce  n'aurait  pas  à  souffrir  de  cette  simplicité.  Les  transactions 
commerciales  et  les  aflaires  courantes  de  la  vie  continueront  comme  aujour- 
d'hui ;  elles  se  feront  comme  elles  ont  besoin  de  se  faire.  Seulement  les  négo- 
ciants pourront  vérifier  les  emprunts  faits  par  leurs  correspondants,  et  ceux 
qui  peuvent  avoir  fondé  Tentreprise,  et  ceux  qui  leur  commandent  de  U 
réserve.  LaconGance  et  le  crédit  ne  s'arrêteront  pas  à  l'avance  ;  ils  hésiteront 
d'autant  moins  qu'on  leur  ouvrira  des  moyens  de  vérifier  s'il  est  temps  de 
s'arrêter.  Notre  commerce  réclame  surtout  plus  de  sécurité  et  de  bonne  foi , 
et,  dans  son  intérêt,  une  publicité  plus  complète  n'est  pas  un  mal ,  mais  un 
bien.  II  ne  faut  pas  s'effrayer  non  plus  de  l'encombrement  de  cet  enregistre- 
ment. La  tenue  des  registres  et  la  vérification  n'auront  aucune  des  complica- 
tions de  l'hypothèque,  et,  comme  nous  pourrions  le  démontrer,  la  simplifi- 
cation du  travail  contrebalance  en  cette  matière  son  accroissement.  —  Nous 
laissons  forcément  beaucoup  de  détails  à  discuter,  mais  il  nous  suffit,  quant  i 
présent,  d'avoir  établi  la  facilité  d'une  autre  direction  de  l'enregistrement,  et 
d'avoir  fait  entrevoir  que  cette  réforme  peut,  sans  danger,  être  poussée  aussi 
loin  que  le  réclament  les  nécessités  de  la  question  hypothécaire. 

DAVID. 


ASSOCIATION  POUR  LA  LIBERTE  DES  ÉCHANGES.  406 


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ASSOCIATION 


LA  LIBERTE  DES  ECHiUVGES. 

PREMIÈRES  M.\NIFESTAT10NS  A  BORDEAUX. 


L'auteur  de  la  chronique  du  numéro  de  décembre,  après  avoir  remercié 
rbonorable  M.  dllarcourt  d'avoir  prononcé  le  premier,  à  la  tribune  nationale, 
le  nom  glorieux  de  Cobden,  ajoutait  :  «  Nous  sommes  sûr  qu'à  l'heure  qu'il 
est,  le  discours  de  ce  spirituel  et  savant  économiste  électrise  notre  excellent 
ami  des  Landes,  et  que  lui  aussi  s*écrie  :  a  Liguons-nous  !  »  Tout  prohibitif 
sourit  à  ce  cri  ;  mais  laissez  faire,  les  temps  s'accomplissent,  et  le  jour  viendra 
où  la  voix  des  free-traders  français  ne  sera  plus  comme  celle  dont  parle  l'É- 
criture :  yox  clamantis  in  deserto,  » 

Un  mois  était  à  peine  écoulé  que  la  prédiction  de  notre  collaborateur  s'ac- 
complissait. Bordeaux  imitait  Manchester  et  devenait  le  berceau  de  la  ligue 
française.  Une  grande  réunion  de  négociants  et  d'agriculteurs  de  la  Gironde 
se  constituait  '  en  association  pour  la  liberté  des  échanyeSy  et  lançait  son  mani- 


Notre  savant  collaborateur,  M.  Frédéric  Bastiat,  était  accouru  pour  aider  de 
sa  parole  et  de  sa  plume  les  débuts  d'une  entreprise  à  laquelle  il  est  appelé  à 
consacrer  d'incessants  efforts,  et  qui  a  besoin,  il  faut  le  dire,  de  plus  d'un 
dévouement  analogue  au  sien.  Les  Journaux  de  Bordeaux  nous  ont  appris 
combien  sa  présence  el  ses  conseils  avaient  puissamment  contribué  à  la  con- 
stitution de  la  ligue  française,  qui  doit  se  recruter  sur  tous  les  points  de  la 
France,  et  à  laquelle,  si  elle  a  la  patience  de  grandir,  il  est  réservé  de  chasser 
le  monopole  de  nos  lois  économiques,  sous  quelque  forme  qu'il  se  présente  : 
jtrohibitiony  restriction j  protection  élevée ^  protection  modérée,  primes,  draw-backSf 
droits  de  navigation,  etc.,  etc. 

Dans  une  série  de  lettres  sur  le  projet  d'une  ligue  antiprotectionniste,  M.  Bas- 
tiat  a  expliqué  aux  premiers  ligueurs  de  quelle  nature  devaient  être  leur  dé- 
vouement et  leurs  efforts.  11  faut,  selon  lui,  que  l'association  française  se  pro- 
pose un  but  net  et  tranché,  et  qu'elle  poursuive  l'affranchissement  complet, 
absolu  des  échanges  ;  qu'elle  soit  étrangère  à  toute  nuance  politique  ;  qu'elle 
se  déûe  des  entraves  que  l'amour-propre  et  les  questions  de  personnes  suscitent 
constamment  dans  les  réunions  d'hommes;  qu'elle  constitue  une  organisation 
centrale  à  Paris,  et  qu'elle  puisse  recueillir  de  l'argent  et  beaucoup  d'argent 
pour  exécuter  convenablement  toutes  les  manœuvres  de  la  lutte. 

^  Le  10  février. 

^  Quelques  jours  après.  Voyez  plus  bas,  page  410. 


406  JOURNAL  D£S  ÉCONOMISTES. 

On  reconiiatt  à  ces  conseils  la  vigueur  et  la  franchise  de  notre  savant  colli- 
boi-ateur.  Certes ,  le  meilleur  moyen  de  ne  pas  réussir  serait  de  ca|iitu- 
1er  sur  la  rigidité  du  principe  de  liberté.  L'association  n*est  pas  le  pouvoir  lé- 
gislatif; ce  n'est  pas  un  corps  politique  ;  elle  n'a  pas  de  ménagements  à  garder, 
pas  de  transaction  à  faire.  Le  principe  qu'elle  proclame  est  méconnu  ;  mais 
il  est  absolument  vrai;  mais  il  est  tellement  légitime,  tellement  incontestable, 
qu'il  apparaît,  après  quelques  instants  de  r^^flexion,  comme  une  simple  ques- 
tion de  sens  commun.  Eh  bien!  s^l  en  est  ainsi,  lassociation  qui  se  propose 
de  poursuivre  raffranchissement  des  échanges,  n'aurait  plus  de  raison  d'être, 
si  elle  se  laissait  prendre  au  piège  contenu  dans  celte  proposition  :  ce  n'est 
plus  qu'une  question  de  temps.  Les  temps  sont  venus.  Les  économistes  ont  assez 
discuté,  assez  démontré,  assez  prouvé,  assez  conclu.  Les  ligueurs  doivent 
maintenant  s'établir  professeurs  sur  toute  la  surface  delà  France,  et  faire  pé- 
nétrer les  notions  de  sens  commun  dans  l'esprit  de  tout  le  monde  ;  ils  doivent 
proclamer  partout  la  vérité  scientifique,  afin  que  la  loi,  loin  de  la  méconnaître, 
la  consacre  au  contraire. 

Et  en  quoi  l'association,  si  elle  ne  se  proposait  pas  de  poursuivre  Taffran- 
chissement  immédiat,  absolu  des  échanges,  différerait-elle  de  la  phalange  des 
protecteurs?  Depuis  bien  longtemps  déjà  ceux-ci  répondent  aux  critiques  :  «Lj 
protection,  nous  ne  la  défendons  pas  en  théorie  ;  elle  ne  peut  étreque  temporaire; 
nous  faisons  tous  les  jours  des  progrés,  et  sous  peu,  c'est  nous-mêmes  qui  vous 
proposerons  la  réduction  des  droits.  Nouspensons,  comme  vous,  que  PAngleterre 
est  dans  une  bonne  voie,  et  savezvous  bien  que  sir  Robert  Peel  a  toute  notre 
estime?  Mais,  prenez-y  garde:  il  faut  que  la  protection  nous  amène  au  point  où 
en  est  Tindustrie  anglaise.  Ne  craignez  rien;  sous  peu  nous  arriverons,  et 
alors  nous  crierons  avec  vous  :  Vive  la  liberté  ! 

Ceci,  c'est,  dansl'ordre  économique,  la  comédie  de  trente  ans.  Aussitôt  qu^une 
question  de  douanes,  de  tarifs,  de  primes,  etc.,  a  été  agitée,  les  protectionnistes 
n'ont  pas  fait  d'autre  réponse  :  lisez  tous  leurs  discours,  les  plus  intelligents  ont  la 
même  formule,  donnant  raison  au  principe  et  concluant  imperturbablement i 
la  violation  de  ce  même  principe.  Si  nous  devons  continuera  nous  laisser  pren- 
dre i  la  même  plaisanterie,  ce  ne  serait  vraiment  pas  la  peine  de  nous  liguer  ; 
si  donc  nous  nous  liguons,  c'est  non>seul(;ment  pour  dire  à  tous  la  légiti- 
mité de  ce  que  nous  voulons,  le  mal  que  la  protection  a  fait ,  et  continue  à 
faire,  les  progrès  qu'elle  empêche;  mais  encore,  après  avoir  dissipé  l'erreur  et 
groupé  le  nombre  de  nos  adhérents,  pour  demander  un  changement  immé- 
diat et  radical  des  lois  douanières.  Que  dirait-on  d'un  jugement  ainsi  conçu  : 
Considérant  que  les  producteurs  (dont  les  noms  suivent}  ont  des  privilèges  nui- 
sant aux  producteurs  (dont  les  noms  suivent),  et  à  54  millions  de  consomma- 
teurs, etc.,  nous  reconnaissons  ces  privilèges  injustes  et  abusifs,  mais  nous  les 

maintenons  dans  la  proportion  de pour  ne  pas  trop  nuire  aux  intérêts  de 

ceux  qui  en  ont  profité  jusqu'à  ce  jour?  Quant  aux  producteurs  rançonnés  et 
h  la  masse  des  consommateurs,  ilssonttrop  nombreux  pour  qu'on  leur  rende, 
quant  à  présent,  justice  pleine  et  entière. 

Nous  venons  d'insister  sur  la  maxime  fondamentale  que  la  ligue  doit  main- 
tenir sur  son  drapeau.  Les  amis  de  h  liberté  ne  peuvent,  ce  nous  semble,  que 
partager  aussi  et  complètement  la  manière  de  voir  de  M.  Bastiat  sur  ce  premier 
point  et  sur  tous  ceux  qu'il  a  développés  dans  ses  lettres,  dont  la  publication 
a  puissamment  contribué  à  éclairer  les  esprits  à  Bordeaux,  et  produirait,  bien 


1 


ASSOaATION  POUR  LA  LIBERTÉ  DES  ÉCHANGES.  407 

certainement,  un  résultat  analogue  partout  où  elles  seront  connues.  Dans  Tune 
d^elles  (en  date  du  iH  février),  M.  Bastiat  démontrait ,  avec  sa  logique  habi- 
tuelle^  que  raffrancbissement  des  échanges  est  une  question  de  prospérité,  de 
juftiee,  d'ordre  et  de  paik  ;  il  finissait  ainsi  :  «  Levez-vous  comme  un  seul 
homme  et  prodiguez  sans  mesure  le  trihut  de  toutes  vos  facultés  à  votre  sainte 
cause.  El)  au  Jour  du  triomphe^  lorsque  Bordeaux  se  revêtira  d'une  splendeur 
nouvelle,  lorsqu'une  activité,  trop  longtemps  assoupie,  animera  ses  quais^  ses 
chantiers,  aes  entrepôts  et  ses  magasins;  lorsque  le  chant  laborieux  du  mate- 
lot retentira  sur  toute  la  ligne  de  cette  rade  splendide*  magnifique  présent  du 
Ciel,  si  le  monopole  n'était  parvenu  à  le  couvrir  de  silence  et  de  vide ,  alors, 
eertaîDS  que  votre  prospérité  n'est  point  achetée  par  les  souffrances  de  vos 
frères  et  alimentée  par  d'injustes  privilèges,  mais  qu'elle  est,  pour  ainsi  dire, 
une  des  ondulations  de  la  prospérité  générale,  se  communiquant  du  centre  aux 
eitrémités,  et  des  extrémités  au  centre  de  l'empire^  alors,  vous  pourrez  vous 
rendre  le  témoignage  que  vous  ne  vous  êtes  pas  levés  pour  une  cause  solitaire 
et  égo!ste ,  et  rompant  vos  rangs  ,  comme  une  milice  fidèle,  au  retour  de  la 
paix,  vous  dissoudrea  cette  association ,  avec  la  consolation  de  penser  qu'elle 
aura  ajouté  une  noble  et  glorieuse  page  aux  annales  de  votre  belle  cité!  » 

Peu  de  jours  après  sa  constitution,  l'association  de  Bordeaux  songea  à  se  faire 
consacrer  en  assemblée  publique.  Un  véritable  meeting  fut  convoqué  (23  fé- 
vrier)) daos  la  salle  des  concerts,  au  grand*tbéâtre.  M.  DufTour-Dubergier,  maire 
de  Bordeaux  et  président  de  l'association,  occupait  le  fauteuil.  L'assemblée  se 
composait  de  quatre  à  cinq  cents  personnes,  représentant  le  commerce,  l'in- 
dustrie et  Fagriculture  de  la  Gironde.  MM.  Duchon-Doris,  l'un  des  secrétaires 
de  Tassociation,  Frédéric  Bastiat  et  Princeteau  prirent  successivement  la  pa- 
role, après  l'allocution  du  président.  Les  discours  de  tous  ces  orateurs  étaient 
empreints  d'une  remarquable  vigueur,  et  l'assemblée  paraissait  vivement  émue 
de  la  justesse  et  de  l'importance  des  considérations  qu'ils  développèrent  devant 
elle.  La  réunion  avait  été  convoquée  pour  ouvrir  la  liste  des  souscripteurs  et 
faire  un  premier  fonds  à  la  ligue  naissante.  C'était  là  une  épreuve  délicate,  dont 
le  résultat  était  attendu  avec  anxiété  par  les  amis  du  libre  échange  et  non  sans 
ironie  par  nos  adversaires  :  il  a  heureusement  dépassé  nos  espérances,  car  à  la 
fin  de  la  séance,  lessouscriptions  s'élevaient  à  plus  de  5â,000  francs.  A  Tannonce 
de  ce  signe  positif,  une  première  commotion  électrique  a  couru  du  Havre  à 
Nantes,  de  Nantes  à  Marseille,  à  Lyon,  à  Paris.  Désormais  l'association  Borde- 
laise est  un  fait  accompli,  un  fait  caractéristique,  un  grand  fait. 

M.  Duffour-Dubergier  a  ouvert  la  séance  par  les  paroles  qui  suivent  : 

ii  Aide-toi f  le  Ciel  f  aiderai  telle  est  la  devise  du  sage,  et  c'est  celle  que  nous 
vous  proposons  de  mettre  en  pratique. 

«  Jusqu'ici,  messieurs,  nous  nous  sommes  bornés  à  nous  plaindre,  et  il  y  a 
cinquante  ans  bientôt  que  nous  nous  plaignons  sans  succès  ;  on  ne  nous  écoute 
pas;  bien  mieux,  on  a  presque  l'air  de  nous  dire  qu'on  est  fatigué  de  nos  do- 
léances. Aussi,  messieurs,  venons-nous  aujourd'hui  vous  engager  de  vous  join- 
dre à  nous,  pour  réclamer  comme  un  droit  ce  qu'on  n'a  pas  voulu  accorder  à  nos 
prières. 

«  Oui,  messieurs,  assez  et  trop  longtemps  nous  avons  été  sacrifiés  à  des  inté- 
rêts particuliers,  à  des  préjugés  surannés.  Le  jour  de  la  lumière  et  du  redresse- 
ment des  torts  est  venu  ! 

f  Pour  réussir,  il  ne  fautque  nous  grouper,  car  nous  sommes  les  plus  nom- 


408  JOURNAL  D£S  ÉCONOMISTES. 

breux,  les  plus  forts,  et  nous  avons  pour  nous  la  raison  et  la  justice.  —  Que 
voulons-nous,  en  effet?  Cest  que  chacun  fasse  ce  qu'il  sait  faire,  ne  fastfe  que 
ce  qu'il  sait  faire,  et  qu'il  échange  le  produit  de  son  travail  contre  celui  qui  lui 
offre  le  plus  d'avantage,  c'est-à-dire  celui  qui  lui  est  offert  en  échange  en  plus 
grande  quantité  et  en  meilleure  qualité. 

a  Assez  et  trop  longtemps  on  s'est  occupé  des  producteurs;  c'est  comme  con- 
sommateurs et  en  leur  nom  que  nous  réclamons  justice.  » 

Après  avoir  exposé  les  avantages  de  la  division  du  travail,  et  dit  que  ce  pris* 
cipe  avait  été  constamment  méconnu,  l'orateur  s'est  écrié  :  <c  II  faut  donc  le  re- 
connaître, messieurs,  l'intérêt  de  la  masse  des  consommateurs  a  été  sacrifié  à 
l'intérêt  de  quelques  privilégiés,  et  c'est  au  nom  de  cet  intérêt  de  la  masse  que 
nous  venons  protester  contre  cette  injustice  et  réclamer  le  droit  de  la  lib^té 
des  échanges.  » 

L'honorable  maire  de  Bordeaux,  ayant  développé  le  but  de  l'association  qui 
doit  éclairer  le  public,  dissiper  les  ténèbres  dont  on  a  cherché  à  obscurcir  la 
vérité,  a  ajouté  : 

a  Mais  quelque  justes  que  soient  nos  réclamations,  il  ne  faut  pas  espérer 
vaincre  sans  combat.  Il  faut  du  zèle,  de  la  persévérance;  il  faut  plus  que  cela, 
il  faut  de  l'argent,  beaucoup  d'argent,  et  la  réunion  d'aujourd'hui  a  spécialement 
pour  but  de  vous  en  demander.  L'appel  fait  à  votre  patriotisme  ne  restera  pas 
sans  fVuit  :  Bordeaux  a  toujours  défendu  les  principes  que  nous  soutenons.  Sa 
chambre  de  commerce  a,  depuis  cinquante  ans,  soutenu  le  dogme  de  la  liberté 
des  échanges;  aujourd'hui  qu'il  faut  agir,  les  Bordelais,  nous  Tespérons,  ne 
reculeront  pas;  ils  se  montreront  dignes  de  la  grandeur  de  l'œuvre  que  nous 
sommes  appelés  à  propager,  et  justifleront  le  choix  qu'on  a  fait  de  leur  ville 
pour  y  établir  le  berceau  de  l'association  humanitaire  de  la  liberté  des 
échanges.  » 

Il  convenait  au  président  de  la  ligue  de  rappeler  aussi  ce  que  M.  Bastiat  avait 
dit  dans  ses  lettres,  et  de  proclamer,  lui,  Bordelais,  devant  cette  assemblée 
bordelaise,  qu'il  fallait  abjurer  tout  intérêt  de  localité,  tout  esprit  de  parti,  et 
ne  songer  qu'à  la  grande  cause  de  la  philosophie,  et  au  triomphe  du  grand 
principe  qui  doit  assurer  la  paix  du  monde. 

M.  Bastiat  a  repris,  dans  cette  séance  solennelle,  la  discussion  des  diflBcultés 
que  doit  rencontrer  la  formation  du  grand  corps  des  libres  échangistes.  Et  tout 
d'abord  il  a  prémuni  l'assemblée  contre  le  dénigrement  qui  s'attache  à  toute 
entreprise  nouvelle.  Bien  que  Bordeaux  lutte  pour  la  liberté  depuis  cinquante 
ans,  on  reprochera  à  l'association  de  copier  la  ligue  anglaise.  C'est  un  bien 
petit  inconvénient  aux  yeux  de  l'orateur.  Puisse  la  ligue  de  Bordeaux  obtenir 
le  succès  de  celle  de  Manchester.  Mais  non,  l'histoire,  quand  elle  voudra  trans- 
crire les  faits  de  rafn*anchissement  des  échanges,  l'histoire  rappellent  les 
belles  paroles  de  Sully  et  de  Vauban,  les  savantes  recherches  de  cette  glo- 
rieuse pléiade  des  physiocrates,  des  économistes  français  du  dix-huitième 
siècle,  et  les  efforts  de  notre  grand  Turgot ,  contemporain  d'Adam  Smith. 

M.  Bastiat,  qui  connaît  si  bien  la  situation  respective  de  la  France  et  de  l'An- 
gleterre, a  ensuite  montré  combien  la  tâche  des  ligueurs  français  serait  facile 
en  comparaison  des  efforts  extraordinaires  do  Cobden  et  de  ses  amis.  89  a  sim- 
plifié la  question  en  France;  la  puissance  du  fier  a  capitulé  ;  l'arbre  est  abattu 
depuis  cinquante  ans;  il  ne  nous  reste  à  extirper  que  les  rejetons. 
Toujours  dans  la  vue  de  donner  du  courage  aux  partisans  du  libre  commerce> 


ASSOCIATION  POUR  I.A  LIBERTE  DES  ECHANGES.  409 

M.  Bastiai  a  rappelé  le  progrès  des  idées  libérales  en  Angleterre,  aux  Etats* 
Unis  et  che^  plusieurs  nations  de  TEurope.  Puis  il  a  ajouté  : 

«La  France  voudra-t-elle  se  laisser  retenir,  par  quelques  intérêts  égoïstes,  à 
la  suite  des  nations?  Après  s*étre  laissé  ravir  le  noble  privilège  de  donner 
Texemple,  dédaignera-t-elle  encore  de  le  suivre  ?  Non,  non  ;  le  moment  est 
venu  ;  élevons  intrépidement  principe  contre  principe.  11  faut  savoir,  enfin,  de 
quel  côté  est  la  vérité.  Si  nous  nous  trompons,  si  Fon  nous  démontre  qu'on 
eoricbit  les  peuples  en  les  isolant,  alors  poussons  la  protection  jusqu^au  bout. 
Renforçons  nos  barrières  internationales,  ne  laissons  rien:  entrer  du  dehors, 
comblons  nos  ports  et  nos  rivières,  et  demandons  à  nos  navires,  pour  dernier 
service,  d'alimenter  pendant  quelques  jours  nos  foyers!  Que  dis-je?  et  pour- 
quoi n'élèverions-nous  pas  des  barrières  entre  tous  les  départements  ?  Pour- 
quoi ne  les  afArancbirions-nous  pas  tous  des  tril^  qu'ils  se  payent  les  uns  aux 
autres,  et  pourquoi  reculerions-nous  devant.la  pr otec^ton  du  travail  local  sur 
fous  les  points  du  territoire,  afin  que  les  hommes,  forcés  de  se  suffire  à  eux- 
mêmes,  soient  partout  indépendants^  et  qu'on  cultive  le  sucre  et  le  coton  jus- 
qu'au sommet  glacé  des  Pyrénées?  —  Mais,  si  nous  sommes  dans  le  vrai, 
enseignons,  réclamons,  agitons  tant  que  nos  intérêts  seront  sacrifiés  et  nos 
droits  méconnus. 

«Proclamons  les  principes  de  la  liberté,  et  laissons  au  temps  d'en  tirer  les 
couséquences.  Demandons  la  réforme,  et  laissons  aux  monopoleurs  le  soin  de  la 
modérer.  H  est  des  personnes  qui  reculent  devant  l'association  parce  qu'elles 
redoutent  la  liberté  immédiate.  Ah  I  qu'elles  se  tranquillisent  !  Nous  ne  sommes 
point  des  législateurs  ;  la  réforme  ne  dépend  pas  de  nos  votes  ;  la  lumière  ne 
se  fera  pas  instantanément,  et  le  privilège  a  tout  le  temps  de  prendre  ses  me- 
sures. Ce  mouvement  sera  même  un  avertissement  pour  lui,  et  Ton  doit  le 
considérer  comme  un  des  moyens  tant  cherchés  de  transition.  Levons-nous 
calmes,  mais  résolus.  Appelons  à  nous  Nantes,  Marseille,  Lyon,  le  Havre,  Metz, 
Bayonne,  tous  les  centres  de  lumière  et  d'influence,  et  Paris  surtout,  Paris  qui 
ne  voudra  pas  perdre  le  noble  privilège  de  donner  le  signal  de  tous  les  grands 
progrès  sociaux.  Voulez-vous  que  je  vous  dise  ma  pensée  ?  Dans  deux  heures 
nous  saurons  si  le  mouvement  ascensionnel  do  la  protection  est  arrêté  ;  si  Tar- 
bre  du  monopole  a  fini  sa  croissance.  Oui  !  que  Bordeaux  fasse  aujourd'hui  son 
devoir,  —  et  il  le  fera,  j'ose  le  dire  ici  à  haute  voix ,  —je  défie  tous  les  prohibi- 
tionnistes  et  leurs  comités,  et  leurs  journaux,  de  faire  désormais  hausser  le 
cbiflDre  des  tarifs  d'une  obole, —  et  c'est  quelque  chose.  » 

Nous  n'avons  pu  lire  le  discours  de  M.  Princeteau,  que  les  journaux  de  Bor- 
deaux n'ont  pas  publié.  M.  Duchon-Doris  s'était  proposé  de  relever,  même  aux 
yeux  de  ses  concitoyens,  le  rôle  du  conunerce  aussi  productif  que  les  autres 
industries  pour  la  richesse  nationale,  aussi  brillant  par  ses  résultats,  aussi  ho- 
norable par  les  services  qu'il  rend  à  la  paix  du  monde,  à  la  gloire  des  peuples, 
à  leur  civilisation.  11  a  montré  ensuite  comment  le  système  protecteur  avait 
ralenti  la  vie  de  nos  industries  vraiment  nationales,  et  dans  quelle  triste  pro- 
portion le  commerce  de  Bordeaux  avait  participé  à  cette  décadence. 

Cette  première  manifestation  sera  féconde,  nous  osons  Tespérer.  D'autres 
ports  de  mer  intéressés  au  triomphe  de  la  liberté,  toutes  les  industries  victimes 
des  privilèges  consacrés  par  nos  lois  de  douanes,  se  grouperont  et  viendront 
grossir  la  phalange  girondine.  La  science  aussi  fournira  son  contingent  pour 
cette  mémorable  campagne  contre  le  monopole.  Déjà  de  beaux  noms  ont  donné 


4J0  JOURNAL  DBS  ÉCONOMISTES. 

des  gages  à  cette  glorieuse  cause,  et  désonnais  il  n'est  plus  pmnii  àè 
considérer  l'association  pour  la  liberté  des  échanges  comme  Feipresslon  des 
besoins  d'une  seule  industrie.  Ce  n'est  plus  ici  Vunion  vimcokf  c'est  Tunion  de 
tous  les  consommateurs^  au  nom  des  vérités  de  la  science  économique  et  i 
l'égide  de  la  justice.  La  question  n'est  pas  bordelaisOt  elle  est  nationale. 

Joseph  GARNIER. 


Voici  le  manifeste  de  Tassociation  de  Bordeaux  : 

Les  soussignés,  négociants,  propriétaires,  industriels,  convaincus  de  la  néoef* 
lité  d'organiser  TAssociation  pour  la  liberté  des  échanges,  croient  de  lent  de- 
voir d'eiposer  les  principes  qui  les  animent,  et  les  projets  dont  ils  ont  réioli 
de  poursuivre  la  réalisation. 

La  liberté  des  échanges  peut  seule  assurer  la  puissance  des  nations,  la  pro- 
spérité du  commerce,  le  bien^tre  du  consommateur. 

Lorsque  les  sociétés  reconnaissent  l'utilité  du  libre  développement  des  transe 
actions,  les  obstacles  qui  s*y  opposent  doivent  successivement  disparaître. 

Un  peuple  ne  saurait  ai^ourd^hui  occuper  un  rang  élevé  dans  la  civilisatioD 
et  posséder  les  éléments  d'une  influence  réelle,  s'il  demeure  privé  des  droitids 
recevoir  librement  les  produits  étrangers,  et  d'expédier  en  échange  les  siens  au 
dehors. 

Les  relations  du  commerce  international  grandissent  en  iroportanoa  et  en 
activité  à  mesure  que  les  barrières  restrictives  s'abaissent* 

On  ne  saurait  sans  une  injustice  flagrante  maintenir,  au  proflt  dé  quelqlMS 
industries  privilégiées,  un  monopole  qui  pèse  sur  chaque  consommaleufi  eane 
laissant  à  sa  disposition  que  des  produits  insuffisants,  d'un  prix  élevé  et  d'Iiae 
qualité  inférieure,  tandis  que  tous  devraient  être  en  pleine  jouissance  du  < 
de  s'approvisionner  sur  le  marché  le  plus  avantageux. 

En  conséquence  :  il  est  formé  une  Association  qui  prend  le  nom  à'/ 
pour  la  liberté  des  éiMnges,  Elle  a  pour  but  de  provoquer,  par  tous  les  majetê 
légaux,  la  réforme  des  tarifs  douaniers,  la  suppression  des  entraves  mises  an 
commerce  extérieur  ou  intérieur,  l'abolition  aussi  prompte  que  possible  &m 
lois  prohibitives  et  des  droits  protecteurs. 

L'Association  défendra  la  cause  de  la  liberté  des  échanges  contre  les  attaquai 
intéressées  de  ses  adversaires,  et  répandra  partout  la  oonfiaissanoe  des  vnii 
principes  de  l'économie  publique. 

Le  siège  de  l'Association  est  établi  à  Bordeaux. 

Des  réunions  préparatoires,  convoquées  pour  jeter  les  fondemenla  de  râMo- 
ciation,  ont  arrêté  le  plan  d'organisation  qui  suit  t 

La  direction  des  intérêts  de  l'Association  sera  conférée  i  un  conseil  oentril* 

Ce  conseil  sera  composé  de  vingt-huit  membres.  Doute  membres  lormeroat 
le  bureau;  il  comprendra  :  un  président,  quatre  vice-présidonts^ un  seerétain 
général,  quatre  secrétaires,  un  trésorier,  un  archiviste. 

Huit  commissions  seront  inslituées  ;  chacune  aura  son  président  et  son  secré- 
taire. Ils  feront  partie  du  conseil  central.  Ces  conmiissions  sont  :  i"*  FioaocM» 
voies  et  moyens  ;  2»  Agriculture  ;  5»  Navigation  ;  4«  Industrie  ;  ^  Coounerce  m- 
ropéen  ;  &*  Commerce  d'outre-mer  ;  7»  Commerce  intérieur  ;  8<»  Publicité  et  pro- 
pagande. 

L'assemblée,  réunie  le  1 8  février,  dans  une  des  salles  de  la  Bourse,  a  prooédé 
i  l'élection  des  membres  du  bureau  du  Conseil  central. 


DISCUSSION  DES  LOIS  SUR  LES  CEREALES  AU  PARLEMENT.  411 

Ont  été  nommés  :  président,  M.  Duflbur-Dubergier  (élu  à  runanimité);  — 
Tice-présidents,  MM.  Bruno  Devei,  Durin,  A.  Duvergié,  Paul  Vignes  ;  ^  secré- 
taire-^néral,  M.  Gustave  Bninet  ;  ~ secrétaires,  Mil.  Duchon-Doris,  Louis  Fa- 
bre,  Jules  Faucher,  Howyn  de  Tranchère;  —  trésorier,  M.  F.  Samazeuiih  ;  — 
archiviste,  M.  Castéià. 

DISCUSSION 

DBS 

LOIS  SUR  LES  CÉRÉALES   AU  PARLEMENT. 


L'heure  du  triomphe  n*est  pas  loin  pour  les  idées  de  liberté  commerciale, 
mais  elle  n*a  pas  encore  sonné,  même  pour  l'Angleterre.  Le  régime  parlemen- 
taire ne  se  contente  pas  d'une  seule  victoire,  et  après  avoir  battu  l'ennemi  à  la 
Chambre  des  communes,  il  faudra  que  les  free-traders  Técrasent  à  la  Chambre 
des  lords.  Ce  sera  double  gloire  sans  doute,  mais  ce  sera  double  peine;  je  dirai 
même  double  malheur  en  face  des  calamités  à  la  fois  industrielles,  sociales  et  po- 
litiques qui  semblent  suspendues  en  ce  moment  au-dessus  de  l'Angleterre  : 
industrielles»  car  la  langueur  envahit  les  ateliers,  paralyse  l'activité  des  ma- 
nufactures et  prépare  l'engorgement  des  produits  ;  sociales,  car  la  détresse  paraît 
chaque  jour  plus  menaçante,  et  llrlande  s'agite  sur  son  lit  de  douleurs,  en  proie  à 
ces  mouvements  inquiets  et  fébriles  qui  précèdent  les  grandes  convulsions;  poli- 
tiques enfin,  parce  qu'il  y  a  toujours  de  la  politique  au  fond  des  désordres  ma- 
tériels de  la  société,  et  que  le  paupérisme  à  l'état  chronique  suppose  un  vice 
chronique  dans  le  système  administratif.  Ces  considérations  rendent  d*autant 
plus  coupable  la  triste  tactique  suivie  jusqu'ici  par  les  adversaires  du  projet 
que  sir  Robert  Peel  a  proposé  ;^projet  dont  il  a  été  donné  une  lumineuse  analyse 
dans  notre  numéro  de  février  dernier.  Cette  tactique,  la  voici  en  peu  de  mots. 
Surpris  par  la  hardiesse  des  réformes  du  premier  ministre  et  voyant  que  Ten- 
thousiasme  universel  "consacrait  ces  réformes,  les  landlords,  assistés  de  quel- 
ques manuracturiers  en  retard,  virent  qu'il  s'agissait  d'abord  de  laisser  Topi- 
nion  publique  se  calmer  peu  à  peu.  a  L'admiration  s'épuise,  se  dirent-ils; 
aujourd'hui  elle  est  franche,  sans  réserve  ;  demain  elle  s*affaiblira  au  contact  de 
la  réflexion  ;  après-demain  elle  s'affaiblira  encore  au  contact  des  amours-pro- 
pres et  de  l'envie.  Le  premier  jour  appartient  aux  partisans  du  ministère;  il 
nous  fbut  le  lendemain,  et,  pour  cela,  il  nous  faut  ralentir  la  marche  des 
débats.  Soyons  souples  pour  mieux  résister  ;  soyons  diffus  pour  ne  rien  dire  ; 
transportons  la  lutte  sur  le  terrain  des  personnalités  alin  de  l'éloigner  des 
laits,  et  au  lieu  d'un  duel  de  principes  et  d'intérêts,  ayons  un  duel  d'homme  à 
homme,  de  portefeuille  à  portefeuille.  »  Le  plan  était  habile,  comme  on 
le  voit  :  c'était  appliquer  le  système  des  barrages  mobiles  à  la  discussion  poli- 
tique, et  refuser  le  combat  pour  fatiguer  Tennemi.  11  est  facile  devoir,  en  effet, 
i  la  multitude  d'orateurs  et  de  sous-orateurs  lancés  par  les  prohibitionnistes 
contre  sir  Robert  Peel,  qu*ils  désiraient  escamoter  le  vote  en  donnant  le  temps 


412  JOUiiNAL  D£S  £(X)NOMiSi£S. 

à  leurs  geos  de  racoler  dans  les  comtés  et  de  grossir  les  rangs  des  fldèles. 
Cest  ainsi  que  lord  Lincoln^  frappé  d'exclusion  par  Tacharnement  de  son  père, 
a  pu  être  évincé,  et  c'est  ainsi  qu'on  comptait  épurer  peu  à  peu  la  Chambre. 
En  attendant,  les  adversaires  de  la  mesure  payaient  en  menue  monnaie  de 
discours  pour  gagner  du  temps,  absolument  comme  font  les  banquiers  qui 
n'ont  plus  d'encaisse.  Si  on  joint  à  cette  résistance  de  détail  l'hostilité  de  la 
forme,  l'horreur  de  toute  discussion  approfondie,  et  surtout  une  pluie  de  quo- 
libets,—la  plupart  du  temps  fort  médiocres,— on  aura  une  idée  exacte  du  plan 
tracé  par  les  prohibitionnisles.  A  part  le  succès  qui  éclate  en  tète  de  toutes  les 
proclamations  faites  par  la  dukery^— c'est  ainsi  qu'on  appelle  la  coterie  des 
Buckingham,  des  Richmond,  des  Newcastle,— le  programme  a  été  réalisé  de 
tous  points,  surtout  en  ce  qui  concerne  les  injures  et  la  médiocrité  des  orateurs. 
Tout  ceci  ressortira  clairement,  je  pense,  de  l'esquisse  rapide  que  nous  allons 
donner  de  ce  mémorable  débat. 

La  lutte  commença  dans  la  nuit  du  9  au  10  février.  Les  premières  armes 
furent  des  pétitions;  il  ne  fallut  pas  moins  de  deux  ou  trois  heures  pour  ter- 
miner cette  statistique  de  l'opinion  publique.  Le  parti  de  la  liberté  comoier- 
ciale,  les  ligueurs  en  tète,  apportaient  au  ministère  des  adhésions  chargées 
d'innombrables  signatures  :  Manchester,  Liverpool ,  Leeds  demandaient,  par 
400,000  voix,  Tabolition  totale  et  immédiate  des  corn-laws,  et  écrivaient  en 
un  seul  jour  25,000  lettres  d'avis  aux  électeurs.  Londres,  encore  ému  des  pré- 
dications éloquentes  de  Covent- Gardon,  mettait  210,000  noms  au  bas  de  sa 
protestation.  De  leur  côté,  les  landlords  recrutaient  des  signateures,  mais,  il 
faut  le  dire,  avec  un  courage  bien  malheureux.  C'est  à  peine  si  après  les  eflbrU 
les  plus  laborieux,  après  avoir  mis  en  réquisition  le  ban  et  Tarrière-ban  de 
leurs  vassaux,  ils  ont  pu  atteindre  au  dixième  des  chiffres  obtenus  par  leurs 
ennemis.  L'histoire  gardera  même  éternellement  le  souvenir  de  certaines  pé- 
titions issues  de  ces  illustres  propriétaires,  et  dans  lesquelles  se  jouent  à  l'aise 
quarante,  on  dit  même  trente  signatures  délaissées.  Comme  on  le  voit,  la  cause 
était  gagnée  devant  le  pays;  mais  le  système  représentatif  veut  des  voix,  non 
de  l'enthousiasme,  et  jamais  le  mot  de  Pythagore  :  les  nombres  gouvernent  le 
monde,  ne  fut  plus  vrai  que  pour  ce  qui  se  passe  dans  les  assemblées  parle- 
mentaires. Or,  ces  voix  et  ces  nombres,  on  allait  les  obtenir  à  force  de  dextérité, 
de  franchise  et  de  talent.  Le  prologue  des  pétitions  une  fois  terminé,  on  en  vint 
à  la  discussion  elle-même  qui  s'engagea  sur  un  amendement  de  M.  Miles.  H 
est  nécessaire  d'insister  sur  la  portée  de  cet  amendement  ;  car,  pour  avoir  été 
rejeté,  il  n'en  a  pas  moins  été  le  véritable  terrain  de  la  lutte ,  et  c'est  pour 
ravoir  perdu  de  vue  que  de^  cœurs  trop  impatients  ont  pu  croire  tout  d'abord 
que  le  succès  remporté  le  27  février  dernier  était  un  succès  définitif  et  complet 
L'amendement  de  M.  Miles  n'est  pas,  à  vrai  dire,  un  amendement,  c'est  tout 
simplement  une  fln  de  non-recevoir  qui,  dans  les  habitudes  du  Parlement, 
équivalait  à  un  rejet  absolu  de  la  mesure  ministérielle,  et  qui,  dans  la  triste 
situation  du  pays,  était  en  même  temps  un  acte  de  mauvais  citoyen.  Cet  amen- 
dement proposait  le  renvoi  de  la  discussion  à  six  mois  :  il  répondait  donc 
complètement  à  la  tactique  que  nous  avons  caractérisée  plus  haut^  et  fut  ac- 
cueilli avec  acclamation  par  le  parti  prohibitionniste. 

Ce  fut  le  signal  du  combat.  M.  Miles,  à  titre  de  porte-drapeau,  se  jeta  au  plus 
fort  de  la  mêlée  et  porta  les  premiers  coups.  L'orateur  parut  ressentir  une  déso- 
lation extrêmeen  face  des  malbeursquedevait  attirer  sur  l'Angleterre  le  régiaw 


% 


WSCUâSlON  Des  tOlà  Stlft  lès  CÉftéALÊS  Atî  PAftf.tîAlËNT.  419 

de  la  liberté,  a  Laisser  entrer  des  graioâ  du  dehors,  c'était  laisser  entrer  en 
même  temps  le  manque  de  travail  pour  les  ouvriers,  la  ruine  des  manufac* 
turesy  la  déchéance  de  Tagriculture,  la  baisse  des  salaires  et  le  cortège  hi- 
deux de  la  misère  et  du  vice;  c'était  rouvrir,  en  un  mot,  la  boîte  de  Pandore 
sans  y  laisser  même  Tespérance.  Vos  ouvriers  ne  sont-ils  donc  pas  assez  mal- 
heureux, et  votre  taxe  des  pauvres  assez  lourde?  Et  d'ailleurs,  quelle  solli- 
citude si  grande  mérite  donc  l'industrie  manufacturière?  l'Angleterre  ne  se- 
rait-elle donc  pas  encore  la  première  des  nations  si,  vouée  exclusivement 
à  son  agriculture,  elle  se  couvrait  de  verdoyantes  prairies ,  de  troupeaux 
innombrables  et  de  riches  moissons  créées  par  l'ouvrier,  au  grand  air,  en  com- 
munion avec  les  harmonies  et  les  prestiges  de  la  nature?»  D'après  ce  tableau, 
chaîné  d'un  bucolisme  dont  malheureusement  sir  J.  Graham  et  R.  Pecl,  lui- 
même,  avaient  donné  trop  de  preuves  il  y  a  quelques  années,  M.  Miles  avoue 
naïvement  a  que,  selon  lui,  le  projet  ministériel  ne  ruine  pas  l'agriculture. — 
a  Mais,  alors?...  lui  dit-on.— Oh  I  c'est  égal,  reprend  l'orateur,  je  maintiens  mon 
amendement.  9  Et  ainsi  de  suite,  avec  la  même  force  pendant  une  heure  ou 
deux.  On  en  pourrait  dire  presque  autant  de  la  plupart  des  orateurs  qui  Tout 
suivi  et  appuyé.  C'est  à  peine  si  quelque  sarcasme  amer,  quelque  drôlerie 
plus  ou  moins  piquante ,  quelque  sophisme  encore  inconnu  parvinrent  à 
rompre  la  désolante  uniformité  de  la  discussion  jusqu'au  moment  où,  appelé 
à  la  tribune  par  les  explications  de  lord  Sandon ,  de  lord  Norreys  et  de 
M.  Hope,  lord  J.  Russell  se  lève  et  prend  la  \)arole  pour  exposer  sa  situa- 
tion actuelle  dans  la  Chambre  et  la  nature  du  concours  qu'il  réservait  au  pre- 
mier ministre. 

Nous  avons  toujours  regretté  que,  dans  la  dernière  crise  ministérielle  de  dé- 
cembre,  lord  Russell  n'ait  pas  saisi  d'une^  main  vigoureuse  le  sceptre  que  lui 
tendait  son  adversaire  politique ,  et  n'ait  pas  conduit  hardiment  son  parti  à  la 
terre  promise  du  commerce  libre.  Il  y  a  là,  suivant  nous,  manque  de  courage 
ou  manque  de  logique  ;— peut-être  Lord  Russell  a-t-il  manqué  de  conflance  dans 
la  sincérité  de  l'appui  que  lui  promettait  Robert  Peel,  car  les  explications,  en 
apparence  fort  nettes  et  fort  loyales,  données  par  celui-ci  à  la  tribune,  quelques 
jours  après,  font  voir  que  cet  appui  n'aurait  pas  été  sans  réserve,  et,  même, 
sans  hostilité.  Quoiqu'il  en  soit,  le  discours  de  lord  J.  Russell  a  été  calme,  digne 
et  singulièrement  concluant.  11  a  revendiqué  avec  talent  pour  le  parti  whig 
l'honneur  des  réformes  commerciales,  et  a  démontré  qu'elles  procédaient  par 
voie  de  flliation  directe  des  réformes  politiques.  11  n'est  libéral  aujourd'hui 
que  parce  qu'il  a  été  libéral  il  y  a  dix  et  vingt  ans;  sa  logique  a  été  de  faire  le 
bien  systématiquement,  a  N'est-ce  pas,  d'ailleurs,  a  dit  l'illustre  orateur,  pour 
avoir  voulu  faire  triompher  les  principes  que  vous  proclamez  aujourd'hui , 
que  nous  sommes  tombés  il  y  a  dix  ans,  il  y  a  six  ans,  il  y  a  quatre  ans  encore  ? 
Et  qui  avions-nous  pour  ennemis?  Ce  même  parti,  ces  mêmes  chefs  que  nous 
n'hésitons  pas  à  soutenir  aujourd'hui.  Ce  que  vous  allez  faire  grâce  à  nous, 
nous  l'aurions  pu  faire,  il  y  a  longtemps,  grâce  à  vous;  et  il  faut  toute  la 
grandeur  des  réformes  proposées,  toute  la  gravité  de  la  question,  pour  ne 
pas  sourire  en  vous  voyant  marcher  contre  nous  pour  renverser  notre 
drapeau,  puis  vous  rallier  autour  de  ce  même  drapeau,  et  nous  appeler  à  sa 
défense.  N'importe,  nous  sommes  à  vous,  ou  plutôt  au  pays,  et  si  l'honora- 
ble baronnet  a  la  gloire  de  faire  passer  une  mesure  qui  promet  de  si  larges  et 
de  si  féconds  bienfaits,  nous  aurons,  nous,  le  plaisir  non  moins  grand  de  mon- 


414  JOURNAL  DES  ÉGONOMISTJBS. 

irer  que  nous  n^ivons  pas  besoin  d*étre  au  pouvoir  pour  faire  trimnpher 
notre  cause,  quand  elle  est  «soutenue  par  un  ministre  de  la  couronne.  >  Rien 
assurément  ne  pouvait  être  plus  noble,  et  si  Robert  Peel  a  été  plus  adroit  et 
plus  bardi,  il  faut  reconnaître  que  la  franchise  des  moyens  et  la  fixité  des 
croyances  éclatent  surtout  dans  le  camp  des  whigs.  Il  n^est  pas  jusqu'à  initia- 
tive des  mesures  actuellement  en  discussion  qui  n'appartienne  au  parti  libé- 
ral. C'est  à  lord  Grey,  et  surtout  a  Huskisson,  que  remonte  le  progrès  économi- 
que ;  c'est  au  souffle  puissant  de  la  Ligue  qu'il  a  grandi,  et,  si  Robert  Peel  a  eu 
le  talent  d'écrire  son  nom  sur  l'édifice  des  libertés,  il  faut  le  dire«  ce  sont  les 
Russell)  les  Villiers,  les  Cobden,  les  Brigbt,  les  Thompson  qui  l'ont  construit 
C'est  là  une  usurpation  de  gloire  qu'on  n'a  pas  assez  remarquée,  et  dont  la  pos- 
térité saura  bien  faire  justice  un  jour. 

Le  discours  de  J.  Russell  produisit  une  impression  salutaire  sur  le  débat  :  il 
lui  donna  une  teinte  patriotique  et  généreuse,  qui  ne  devait  s'eflàcer  qu'à  la 
voix  du  fougueux  Inglis,  lançant  les  foudres  de  l'éloquence  anglicane  et  féodale 
sur  les  free-traders,  il  menaça  la  Chambre  du  courroux  du  Ciel, —  sans  comp- 
ter le  sien,  —  et  renvoya  le  premier  ministre  au  catéchisme,  pour  y  ap- 
prendre les  préceptes  de  l'économie  politique  :  le  tout  émaillé  des  per- 
sonnalités les  plus  drolatiques  à  l'adresse  de  Robert  Peel.  De  la  question, 
pas  un  mot,  et  de  Tensemble  des  réformes,  encore  moins.  Ce  sermon, 
prononcé  de  la  façon  la  plus  véhémente ,  et  farci  d'anecdotes  puisées  à  Baby- 
lone,à  Memphis  etàSidon,  tous  pays  où  régnaient  sans  doute  de  salutaires 
lois  contre  les  céréales ,  fit  dévoyer  la  discussion ,  et  la  Chambre  se  perdit 
pour  quelques  jours  dans  le  plus  efl'royable  chaos.  A  part  quelques  nobles 
et  firanches  paroles,  prononcées  par  lord  Morpeth,qui  venait  d'être  récemment 
armé  free-trader  par  le  Wesl-Riding  d'York,  à  part  une  dissertalion  savante  et 
irrésistible  de  M.  Gibson,  un  des  plus  brillants  apôtres  de  la  Ligue,  à  part  enfin 
une  tentative  habile  en  faveur  des  corn-la ws,  par  M.Colquhoune,  il  nous  sérail 
impossible  de  trouver,  dans  les  séances  des  15  et  16  février,  une  seule  idée  ori- 
ginale ou  neuve.  La  défense  et  l'attaque  de  la  mesure  ministérielle  ont  même 
quelque  chose  ressemblant  dans  leur  marche  :  l'une  invoque  les  grands  écri- 
vains, l'autre  les  grands  seigneurs  ;— le  tout  entremêlé  des  mêmes  applau- 
dissements, des  mêmes  grognements  ou  des  mêmes  bâillements.  Nous  ne  meii- 
tionneroos  ici  que  pour  mémoire  ces  tristes  champions  :  MM.  Walsey,  Tyrrel, 
Fitzmaurice,  le  comte  de  March  ;  aussi  bien  il  serait  impossible  d^esquisser  des 
personnages  aussi  pâles  et  de  rendre  compte  de  leurs  discours.  Ainsi,  M.  Tyrrel, 
surpassant  tous  les  autres,  choisit  dans  l'histoire  romaine  Cassius,  César,  Bm- 
tus,  qu'il  fait  parler  pour  les  lois  céréales  et  contre  la  ligue,  et  se  rassied  eo 
prophétisant  la  ruine  de  l'Angleterre.  C*était  effrayant  sans  doute;  mais  Robert 
Peel  se  réservait  de  répondre  enfin  à  tant  de  pygmées,  et  il  le  fit  dans  un  dis- 
cours qui,  pour  être  fort  long,  ne  nous  en  semble  pas  moins  un  véritable  che^ 
d'œu  vre.  Ce  discours  a  mis  le  sceau  à  sa  gloire  d'orateur  ;  on  le  connaissait  dé|à 
comme  un  tacticien  plein  de  ressources  et  d'habileté,  conune  un  argumenta- 
teur  d'une  irrésistible  force  de  logique,  on  le  reconnaîtra  maintenant  comme 
un  satiriste  de  première  force,  à  la  parole  aiguë  et  mordante. 

Avec  une  dignité  parraite,  l'orateur  a  fait  voir  que  le  débat  avait  roulé  jus- 
que-là sur  deux  points  distincts  :  l'un  d'intérêt  général  qui  était  le  projet  mi- 
nistériel, l'autre  d'intérêt  purement  personnel  qui  était  le  ministère.  «  Usur- 
pant, dit-il,  sur  la  menaçante  gravité  du  projet,  la  question  de  personne  a 


DISCUSSION  DES  LOIS  SUR  LES  CÉRÉALES  AU  PARLEMENT.  416 

abiorbé  la  plus  grande  partie  de  la  discuasioo  :  je  ferai  tout  à  l'beure  la  pari 
dea  persoDDalitég,  en  ce  moment  je  vais  faire  celle  du  pays.  C'est  eu  face 
d^une  famine  pressante,  de  calamités  encore  suspendues  sur  le  pays,  que  je  me 
suis  décidé  à  réformer  l'ancienne  législation.  Le  bon  sens,  à  lui  seul,  devrait 
suffire  pour  faire  adopter  la  mesure;  mais  je  ne  doute  pas  que,  joint  aux  me- 
naces des  temps,  il  ne  Tienne  à  triompher,  o  Et  ces  considérations,  il  les  ap-> 
puie  sur  des  rapports  venus  d'Irlande,  et  dans  lesquels  on  voit  que  dans  un 
grand  nombre  de  districts,  les  sept  dixièmes,  et  dans  d'autres  les  nwar 
Mxi^fis  de  la  récolle  des  poipmes  de  terre  ont  péri  :  de  sorte  que  Ton  ne  sait 
plus  où  prendre  les  semences.  Cette  année  la  plante  meurt,  Tannée  prochaine 
elle  ne  naîtra  mémo  pas.  C'est  avec  la  même  force  qu'il  s'élève  contre  le 
travail  tHUional,  les  tributs  payés  à  l'étranger,  contre  toute  la  série  des  sophia- 
mes  issus  de  la  balance  du  commerce.  En  quelques  traits,  il  renverse  tout  cet 
échafaudage  et,  sur  le  terrain  qu'il  vient  de  déblayer,  il  édifie  sa  grande  théo- 
rie. Une  de  ses  plus  habiles  manœuvres  a  été  de  dire  à  ses  adversaires  : 
«  Vous  prétmdez  <(Uê  notre  projet  est  subversif,  plus  subversif  même  que  le  rappel 
itmiédiat  :  ^  6teii ,  proposez  un  amendement  dans  ce  sens,  et  je  vote  pour  son 
adoption,  a  C'est  là  un  trait  de  génie,  et  si  l'opposition  n'était  déjà  enterrée 
sous  les  hustings  et  les  meetings,  il  y  aurait  de  quoi  la  réduire  mille  fois  à 
néant.  Il  nous  resterait,  pour  compléter  l'esquisse  de  ce  brillant  discours,  à  re- 
produire la  sortie  inopinée  qu'il  a  faite  contre  ses  ennemis,  contre  ceux  du 
moins  qui  l'avaient  impitoyablement  accusé  de  versatilité,  d'infidélité,  de  tra- 
hison. Ce  fut  une  série  de  traits  acérés,  se  logeant  tantôt  dans  la  lourde  en- 
veloppe de  M.  Scott,  tantôt  dans  l'épiderme  chatouilleux  de  M.  Miles  ou  de 
cet  autre  puritain,  M.  Colquhoune.  Jamais  bouquet  oratoire  ne  couronna 
plus  dignement  un  speech  et  ne  laissa  plus  de  morts  sur  le  champ  de  ba- 
taille :  en  une  demi-heure,  toutes  les  injures  étaient  vengées  et  le  prestige 
de  l'illustre  baronnet  reprenait  tout  son  éclat. 

Le  lendemain  O'Connell  prit  la  parole  pour  exposer  la  situation  calamiteuse 
de  l'Irlande,  et  proposer  les  remèdes  nécessaires.  La  Chambre  s'arrêta  peu  de 
temps  dans  un  débat  tout  incidentel,  et  reprit  la  discussion  sur  le  projet  mi- 
nistériel :  toutefois  les  douloureux  tableaux  retracés  par  O'Connell  émurent 
tous  les  cœurs,  et  donnèrent  une  nouvelle  énergie  à  la  paroledelf.  Bright. 
Celui-ci  répondait  à  un  discours  fort  entortillé  et  fort  pâteux  de  M.  Shaw  : 
sa  verve  ne  perdit  rien,  comme  on  peut  le  penser,  à  venir  après  un  tel  chef- 
d'œuvre. 

Les  qualités  si  brillantes  de  cet  apôtre  de  la  Ligue,  sa  connaissance  des  affai-i> 
res,  ses  saillies  étincelantes,  son  audace  fougueuse,  qui  rappelle  celle  de  Murât, 
ne  lui  ont  pas  fait  défautdans  son  dernier  discours.  Avec  cette  parolequi  siffie  aux 
oreilles  de  l'ennemi  comme  une  balle,  il  a  mis  en  déroute  les  monopolistes; 
il  les  a  battus  comme  hommes  politiques,  battus  comme  économistes,  battus 
oomioe  c)irétienSr  Reprenant  une  de  ses  apostrophes,  lancée  jadis  contre  le  droit 
de  ch4sae,  il  dit  :  «  Le  duc  de  Rutland  a  payé  dans  une  seule  année  la  somme 
4e  9t  5  liv.  st.  (22,000  fr.)  pour  délits  de  chasse  commis  par  ses  nobles  fils  sur  une 
superficie  de  389  acres.  Comment  ces  illustres  chasseurs  auront-ils  l'audace  de 
nous  dire  qu'il  ne  but  pas  s'inquiéter  des  approvisionnements  futurs,  alors 
qu'ils  détruisent  les  richesses  du  sol,  dans  leurs  folles  équipées  ?  a  Rendant  en- 
suite hooimage  au  projet  de  sir  R.  Peel,  il  dit  :«  Partout  où  il  se  trouvera  un  cœur 
fmi  de  la  justice,  partout  où  vivra  un  de  ces  pauvres  laboureurs  que  vous 


4id  JOtlttNAL  »Ëâ  ÊGÔKOMiStËd. 

fouler  kiïX  pieds,  il  y  aura  un  cri  de  joie  pour  saluer  cette  biénfai^eté  rétotmé. 
11  est  des  gens  qui  ne  croient  pas  à  une  inondation  tant  qu*elle  noie  seulemeot 
les  malheureux  qui  habitent  les  caves,  et  qu'elle  n'atteint  pas  le  premier  étage, 
où  vit  l'opulent,  il  en  est  d'autres  qui,  par  le  même  principe,  ne  croient  pas 
à  la  disette  tant  qu'elle  ne  tue  que  les  ouvriers.  Monseigneur  dîne,  donc  tout 
est  bien.— Je  dis,  moi,  tout  est  mal.  »  Après  avoir  jeté  ce  beau  défl  aux  ar»to- 
crates,  M.  Bright,  résumant  toute  la  série  des  arguments  scientifiques,  et  ùd- 
sant  le  bilan  de  l'industrie  agricole^  démontre  que  son  salut,  comme  celui  de 
toutes  les  autres  industries,  gît  dans  le  système  du  premier  ministre. 

Entre  autres  succès,  ce  beau  discours  eut  pour  effet  d^amener  à  la  tribune 
sir  Ch.  Napier.  L'illustre  marin  a  déchiré  d'une  main  assez  rude  le  programme 
prétendu  philanthropique  des  adversaires  de  la  mesure,  et  il  leur  a  dit  nette- 
ment, sinon  parlementmrement,  que  la  patrie  est  pour  eux  là  où  sont  leurs 
rentes.  Bafouant  ensuite  leurs  connaissances  agricoles,  il  leur  a  reproché  Pétat 
arriéré  de  leurs  cultures,  leur  a  appris  l'art  des  assèchements,  des  irrigations, 
leur  a  dit  qu'avec  tout  cela  on  ne  devait  pas  craindre  Tétranger,  qu'enfin  cha- 
cun devait  savoir  tracer  hardiment  son  sillon  :  lui,  sur  la  plaine  azurée  de  l'O- 
céan, eux,  sur  leurs  vastes  domaines.  Il  ne  fallait  rien  moins  que  Péloquence 
de  M.  d'israéli,  le  chef  de  la  jeune  Angleterre,  pour  répondre  à  de  tels  argu- 
ments ;  tout  le  parti  du  monopole  l'appela  à  son  secours,  et  le  18  février  il  prH 
la  parole. 

La  Chambre  était  alors  sous  le  coup  de  la  nomination  du  général  Êvans 
comme  député  de  Westminster.  Cette  nomination  avait  offert,  en  faveur  des 
free-traders  les  plus  avancés,  une  majorité  de  900  voix,  et  semblait  une  écla- 
tante manifestation  de  l'opinion  publique  à  Londres.  M.  d^Israéli  ne  réussît 
pas  à  dominer  cette  situation.  Il  ne  retrouva  même  plus  ces  saillies  mor- 
dantes et  pittoresques  qui  avaient  égayé  la  Chambre  des  lords  quelques 
semaines  auparavant.  11  fut  spirituel  et  brillant,  néanmoins  -,  mais  tous  ses 
efforts  pour  donner  à  la  protection  un  certain  caractère  de  pureté  et  de  désin- 
téressement n'ont  abouti  qu'à  de  minces  résultats.  La  confusion,  Fobscurité, 
les  métaphores  nuageuses,  toutes  ces  choses  qui  servent  à  envelopper  les 
systèmes  débiles,  ne  lui  apportèrent  même  qu^un  faible  secours.  L'orateur 
a  cependant  traité  avec  une  grande  habileté  la  question  de  réciprocité 
en  fait  de  tarifs.  11  a  dit  au  ministère  :  «  Je  conçois  la  situation  et  les  ar* 
guments  des  ligueurs,  ils  comptent  sur  la  toute-puissance  de  leurs  doc- 
trines pour  s'ouvrir  les  marchés  étrangers  ;  les  importations  qu'ils  appelleot 
lui  semblent  une  garantie  pour  les  exportations.  Mais  ce  n'est  pas  sur  de  tellei 
doctrines  que  vous  fondez  l'avenir  de  votre  système  ;  c'est  sur  Tespoir  des  con- 
cessions que  vous  feront  les  cabinets  étrangers.  Or,  cet  espoir  est  purement 
chimérique.  »  L'orateur  entre  alors  dans  le  détail  des  dispositions  plus  ou  moms 
favorables  des  Ëtats  européens  envers  la  liberté  commerciale.  C'est  avec  dou- 
leur qu'on  voit  citer  la  France  au  premier  rang  des  pays  où  domine  Te^MÎt 
de  prohibition.  Il  dit  :  «  En  France,  le  parti  le  plus  avancé  en  politique  est  lui- 
même  plus  contraire  à  ce  que  vous  appelez  la  liberté  du  commerce,  que  ne 
l'est  le  parti  conservateur.  »  Cela  est  profondément  triste,  mais  cela  est  vrai, 
et  nous  comptons  sur  l'ardeur  des  ligueurs  de  France,  pour  donner  â  notre 
pays  le  commandement  des  intelligences,  aussi  bien  en  matière  commerciale 
qu'en  matière  littéraire  ou  politique. 

Pendant  les  séances  des  25,  25,  26  février,  le  débat  se  trahia  pénibknieiit 


DISCUSSION  DES  LOIS  SUR  LÉS  CÉRÉALES  AU  PAULEaiE.Vf.  4iî 


ronûère  des  banalités  et  des  redites»  mais  il  prit  tout  à  coup  au  27  une 
▼igueur  extraordinaire.  L'impatience  du  pays,  déjà  fatigué  de  cette  cohorte 
d'orateurs  qui  défilaient  chaque  jour  avec  la  même  monotonie  et  la  même 
stérilité  de  talent,  cette  impatience  gagna  la  Chambre.  Elle  vit  que  le  moment 
d'agir  était  venu  :  elle  fit  un  effort  suprême  et  atteignit  d'un  seul  bond  le  vote. 
Gomme  on  le  voit,  la  distance  franchie  était  considérable,  et  si  on  le  doit  en 
partie  à  l'ardeur  inquiète  du  Parlement  et  de  la  nation,  on  le  doit  aussi  à  l'é- 
loquence entraînante  de  M.  Villiers,  et  aux  avertissements  solennels  de  M.  Cob- 
den.  A  eux  deux,  ces  hommes  remarquables  résument  les  deux  grandes  for- 
mes employées  par  les  orateurs  de  la  Ligue  pour  faire  triompher  leur  noble 
et  intelligente  doctrine  :  l'un  a  l'éloquence  mesurée ,  souple ,  brillante  qui 
réussit  dans  les  Parlements  ;  Tautre  a  l'éloquence  pleine  de  franchise,  de  force 
et,  quand  il  le  faut,  de  sarcasme,  qui  va  droit  à  l'âme  des  masses.  De  là  un 
partage  assez  net  dans  le  travail  de  MM.  Villiers  et  Cobden.  M.  Cobden  a 
parlé  surtout  au  pays,  dans  des  meetings  où  circulent  àflotsialvieet  l'enthou- 
siasme; M.  Villiers  a  surtout  agité  dans  le  Parlement  :  -«-Tun  a  conquis  la  foule, 
l'autre  des  voix.  C'est  ainsi  qu'avant^hier,  dans  son  admirable  harangue, 
M.  Villiers  a  encore  employé  les  formules  officielles,  tandis  que  M.  Cobden, 
dans  un  ultimatum  plein  de  gravité,  a  paru  commander  au  nom  de  la  nation 
entière.  Noos  citerons  ici  la  péroraison  du  discours  de  M.  Villiers,  qui,  par  ses 
tendances  avancées  et  sa  force  d'argumentation,  a  le  double  mérite  d'un  do- 
cument scientifique  et  d'un  manifeste  de  parti,  a  Détournez  les  esprits  de  tout 
ce  qui  peut  les  amener  à  réfléchir  sur  la  manière  dont  le  pays  a  été  gouverné 
par  l'aristocratie  depuis  cinquante  ans.  Le  peuple  verrait,  en  effet,  que  nos 
gouvernants  ont  forfait  à  leur  rôle  de  législateurs  de  la  patrie;  que,  peu  sou- 
cieux des  moyens,  ils  ont  cherché  des  gains  impurs;  enfin,  qu'ils  ont  faussé 
la  destinée  du  pays.  (Applaudissements.)  Qu'ils  hésitent,  d'ailleurs,  à  satisfaire 
aux  vœux  du  pays,  et  je  leur  prédis  une  ruine  certaine.  » 

M.  Cobden  s'est  levé  après  M.  Villiers.  Souffrant,  épuisé  par  la  vie  fiévreuse 
et  entraînante  qu'il  a  acceptée  depuis  tant  d'années,  le  grand  agitateur,  le  héros 
de  la  Ligue  n*a  pu  entrer  dans  les  détails  de  la  question  ;  mais  il  s'est  attaché 
au  fait  capital,  à  l'influence  qu'exercerait  le  vote  de  la  Chambre  sur  le  pays. 
C'était  là  un  avertissement  plein  de  grandeur,  et  jamais  orateur,  suivant  nous, 
ne  parla  avec  autant  d'autorité  à  une  assemblée.  MM.  Inglis,  Ferrand , 
d'israéli  avaient  été  hargneux  et  insultants:  M.  Cobden  a  mieux  aimé  être 
calme  et  fort.  Voici  comment  il  a  indiqué  les  forces  de  son  parti  :  a  La 
dynastie  des  Stuarts  serait  encore  sur  le  trône,  si  elle  avait  été  soutenue  par 
une  puissance  d'opinion  égale  à  la  nôtre.  Cette  puissance  peut  tout  aujourd'hui. 
Vous  prétendez  que  la  masse  du  peuple  n'est  pas  avec  nous  :  mais  quelles  sont 
vos  preuves?  Recourez,  si  vous  l'osez,  au  jugement  du  pays.  Convoquez, 
comme  les  vieux  Saxons,  des  assemblées  populaires  et  mettez-y  à  l'ordre  du 
jour  vos  com4<no8.  Ayez  ce  courage,  et  demain  vous  ne  serez  plus.  Depuis  le 
i"  novembre  il  y  a  eu  des  meetings  dans  chaque  grande  ville.  A  Addington, 
lesprotectionnistes  ont  quitté  la  place  qui  est  restée  pleine  sans  eux.  Ne  sont-ce 
pas  là  des  preuves  de  l'opinion  publique  ?  (Non!  non!)  Non?  Alors  quelles 
preuves  votilez-v^us  donc?  Faut-il  que  l'on  vous  jette  dans  la  Tamise?  d  Cette 
grande  figure  du  peuple  ainsi  évoquée  a  profondément  ému  les  esprits  en 
ajoutant  la  peur  à  tous  les  autres  arguments.  Ce  qui  le  prouve,  c'est  qu'après 
ce  grand  coup.  Trappe  par  Cobden,  les  partisans  du  monopole  n'ont  pu  que 

T.  Xni.—  3/ori  uw.  28 


418  JOURNAL  DES  éOOlfOIIISTES. 

bégayer  de  pâle»  explications.  Toiit  était  dit  désormais  sur  la  qaastioa,etéi 
minutes  après,  l'amendement  Miles  était  rejeté  à  une  minorité  de  97  voix,—|i7 
pour  la  mesure,  340  pour  Tamendement.  Telle  était  la  statistique  desopinisai 
au  moment  du  vote. 

Comme  on  le  voit,  les  forces  du  parti  libéral  étaient  considérables  et  moi* 
blatent  garantir  dès  lors  le  triomphe  &  la  Chambre  des  lords.  Les  protedkNh 
nistes,  revenus  d'un  premier  accablement,  s^eflbrcèreat  cependant  d*aoiMiler 
ce  résultat  et  de  compromettre  le  projet  ministériel  par  une  série  d'amende- 
ments et  sous-amendements  :  mais  leur  tactique  échoua  complètement.  £q  ee 
moment  on  peut  dire  que  la  cause  de  la  liberté  du  commerce  a  été  gagnée  es 
première  instance  devant  le  pays,  et  en  Cour  royale  devant  les  comniioei. 
L'histoire  du  bill  de  réforme  sufQt  pour  nous  rassurer  sur  les  dispositiooide 
la  Chambre  des  lords  :  elle  cédera  en  frémissant,  mais  elle  cédera,  et  les  efforU 
que  font  les  ligueurs  pour  les  nouvelles  élections  prouvent  que  le  moment  de 
la  soumission  n'est  pas  loin.  Nous  suivrons  le  bill  dans  sa  marche  orageuw  à 
travers  les  bancs  des  évéques  et  des  grands  seigneurs.  Un  acte  encore  iknii 
sépare  du  dénoûment  de  ce  grand  duel  scientifique  et  social,  mais  les  cou- 
ronnes sont  prêtes  pour  les  amis  des  doctrines  progressives, 

A.  FONTEYRAUD. 


CORRESPONDANCE. 


A  IMÊdilear  du  Journal  dês  ÉconomisUs, 
Monsieur, 

J'ai  Thooneur  de  vous  adresser,  en  vous  priant  de  Tiusérer  dans  voire  plus  procteii 
numéro,  une  leilre  que  je  viens  décrire  à  M.  te  directeur  de  la  Rww  des  Deux-Mtmâa, 
et  qui  est  destinée  à  rectifier,  dansce  qu*il  offre  de  plus  inexact,  le  comple  qa'oa  a  prb 
la  peine  de  rendre,  dans  le  numéro  de  la  Revue  publié  le  !•'  mars,  de  mon  ouvrée  ioU- 
tulé  De  laUberté  du  travail.  Vous  jugerez  aisément  qu*il  ne  m'était  pas  possible  de  Uii- 
ser  sans  réponse  un  tel  article,  place  dans  un  recueil  aussi  répandu  «i  ausai  «Miaié  qar 
la  Revue  des  Deuûo^Uonàês, 

Recevez,  je  vous  prie,  etc, 

A  M.  le  rédacteur  de  la  Hevue  des  IkuoMoruUi. 
Monsieur^ 

Dans  un  article  de  la  Revue  des  Deux-Moudes  du  i^  mars,  un  ouvrags  coaski^ 
rable,  que  j'ai  publié  daus  le  cours  de  Tannée  passée,  et  qui  est  soumis  en  ce  mooKiit 
au  jugement  de  FAcadéiuie  française,  se  trouve  attaqué  de  manière  à  lui  causer  un 
notable  préjudice  et  à  nuire  même  beaucoup,  je  suis  forcé  de  le  reconnaître,  à  U 
considération  intellectuelle  de  Fauteur. 

Cet  article,  intitulé  :  De  l'Agitation  industrielle  et  de  l'Organisation  du  travaii, 
me  fait  figurer  à  la  tête  d'une  phalange  d'écrivains  que  je  crois  tous  parfkitefDeat 
honorables,  tous  dignes  probablement  à  quelque  titre  d'être  connus  et  honorés,  mût 
dont  plusieurs  pourtant  ne  sont  que  peu  ou  point  connus  encore,  qui  presque  lias 
professent  sur  les  matières  économiques  des  opinions  tout  à  (ait  contraires  à  eeMes^ 
j'ai,  et  dont  quelques-uns  même  enseignent,  dans  toute  leur  exagératkio,  lu  ^' 
trinesdu  communisme,  celles  de  la  presse  la  plus  radicale  et  le  socialisme  de  Faoriv- 

Je  ne  comprenais  pas  bien  d'abord,  à  la  première  inspection  de  Tarticle,  quel  an- 
tif  avait  pu  avoir  la  Revue  des  Deux-Mondes  pour  amalgamer  ainsi  des  nooisfù 
hurlent  quelque  peu  de  se  trouver  ensemble,  et,  par  example,  pour  accoler  moa  la- 
vrage  à  des  compositions  que  l'article  m'autoriserait  à  classa  au  nombre  des  plu* 
outrées.  Mon  incertitude  n'a  pas  été  tongue.  J'ai  vu  que  la  Bévue,  qui  eatenàil 


CORRESPONDANCE.  4ti 

déeeriMriats idées  propres  les  honneurs  du  juste-milieu,  prétendait,  en  même  temps, 
rsUguer  OMn  ouvrage  parmi  ces  productions  excentriques  qui  se  détruisent  par  leur 
eicès  même,  et  ne  méritent  en  aucune  manière  de  captîrer  Fattantion  des  hommes 
réfléchis.  Mon  outrage,  affirme-t-elle,  destiné  à  réagir  contre  les  dootrines  eoDtréfnêSf  ss 
nUtache  à  ct$  doctrines  par  son  opjposition;  il  en  forme  ie  contr^fioùif,  le  pendant,  et 
U  ast  par  son  exagération  aussi  éloigné  de  la  vérité  que  les  doctrines  mêmes  qu'il 
attaque, 

Saurais  bien  i  opposer  à  cette  explication  si  bienveillante  une  petite  diffidilté  ;  car 
mes  idées,  publiées,  dans  ce  qu'elles  ouf  de  plus  essentiel,  dès  iSStè  et  même  dès  4823, 
n'ont  pu  être  destinées  à  combattre  des  folies  qui  ne  s'étaient  pas  révélées  encore,  que 
je  ne  soupçonnais  même  pas,  et  dont  je  n'aurais  jamais  cru  Texploslon  possible.  Mais 
passons,  et  voyons  tout  de  suite  par  quelle  manœuvre  habile  et  polie  la  Revue  des 
DsuX'Mondes  a  entrepris  de  repousser  mon  ouvrage  vers  la  cohue  de  ces  écrits 
sans  mesure  et  sans  goût  dont,  par  un  heureux  instinct  de  leur  nature,  les  esprits 
délicats  et  sévères  détournent  invinciblement  leurs  regards. 

Je  puis  réunir  sous  trois  chefs  ses  accusations  principales. 

Me  prenant  dans  mon  livre  qu'un  des  objets  dont  je  me  suis  occupé,  le  régime  lé- 
gal qui  convient  au  travail,  régime  qu'elle  a  l'air  de  présenter  comme  l'objet  même 
de  mon  ouvrage,  bien  qu'il  na  tienne  qu'une  place  assez  res^inte  dans  le  vaste  en - 
stfflbie  d'investigations  auxquelles  je  me  suis  livré  : 

M.  Dunoyer,  ditrclle,  s'est  mépris  sur  le  rôle  du  gouvernement.  Il  empiète  sur  son 
aetion  légitime.  Il  l'exclut  complètement,  absolument  du  domaine  de  l'industrie.  Il 
repousse  radicalement  l'intervenlion  de  l'Etat.  Il  demande  pour  le  travail  une  indé^ 
pendance  entière^  une  liberté  illimitée,  absolue.  Point  de  discipline,  point  de  règles, 
jcanais  de  surveillance,  nuWe  mesure  de  précaution.  Seulement,  quand  Timprudence 
ou  la  cupidité  auront  causé  des  maux  irréparables,  il  fait  intervenir  la  justice  pour 
punir  les  coupables  et  prononcer  des  dommages  et  intérêts. 

M.  Dunoyer,  ajoute  la  Revue,  a  conçu  ses  idées  avant  l'exam^  des  faits.  11  a  in- 
terrogé les  phénomènes  au  profit  d'idées  préconçues  ^  en  omettant  ceux  qui  les  conr 
trariaient,  II  perd  habituellement  de  vue  la  réalité  des  choses.  Ses  idées  ns  sont 
nullement  pratiques.  Il  s'en  inquiète,  il  est  vrai,  fort  peu  :  i /  a  parlé  quelque  pari 
avec  beaucoup  d'ironie  des  esprits  pratiques.  Il  reproche  au  temps  actuel  de  les 
exalter  aux  dépens  des  hommes  de  pensée,  Niera-t-il  pourtant  que  le  mérite  des 
hommes  de  théorie^  le  signe  de  leur  supériorité  ne  soit  d'émettre  eux-mêmes  des 
idées  pratiques  ? 

Enfin  M.  Dunoyer  est  malheureusement  enclin  à  eosagérer  la  vérité.  Cette  tendance 
éclate  en  cent  endroits  de  son  Uvre.  Certaines  de  ses  propositions  seraient  admissibles, 
entendues  dans  un  sens  modéré  ;  mais  les  commentaires  et  les  développements  les  fous* 
wa,  les  dénaturent  et  les  rendent  quelquefois  extrêmement  dangereuses.  Voici  um 
idée  juste,  ingénieuse,  qui  ne  manque  pas  d'un  certain  caractère  de  nouveauté  ;  tour- 
nez quelques  pages,  elle  vient  aboutir  à  des  conséquences  grosses  d'erreurs  et  de  périls. 
Cette  observation  frappera  bien  vite  ceux  qui  liront  l'ouvrage  de  M.  Duaoyer  :  elk 
suffit  pour  en  faire  apprécier  la  valeur  philosophique. 

k^t^  avoir  courageusement  transcrit  ces  passages,  comme  on  voit,  peu  flatteurs 
pour  moi,  il  est  upe  justice  que  je  suis  vraiment  impatient  de  rendre  à  l'auteur  do  Par- 
lide  :  c*est  que  ses  remarques  annoncent  un  talent  de  nuire  beaucoup  pkis  exercé  que 
oe  le  ferait  naturellement  supposer  la  pouveautéde  ses  débuts.  Il  a  discerné  avec  beats- 
coup  d'art  dans  mon  ouvrage  ce  qui,  présenté  d'une  certaine  manière,  serait  le  plus 
propre  à  me  ruiner  dans  l'esprit  des  gens  de  bon  sens  et  à  frapper  de  déconsidération 
mon  intelligence.  Aussi  serai-je  avec  (a  Revue  des  Deux-Mondes  de  bonne  eomposi- 
lion;  et  si  les  phrases  que  j'ai  littéralement  extraites  de  son  article,  et  que  j'ai  aeoie- 
mnX  rapprochées  et  en  quelques  endroits  soulignées  pour  en  rendre  l'effet  plus  aalK 


420  JOURNAL  DBS  ÉœNOMISTES. 

lant,  sont  la  fidèle  expression  de  ma  pensée,  consentirai- je,  non  sans  désespoir  sa» 
doute,  mais  avec  une  juste  et  nécessaire  résignation ,  h  passer  pour  ce  qu'elle  tevt 
(^e  je  sois,  c'est-à-dire  pour  un  écrivain  sans  conséquence,  et  à  reconnoltte  que  nsi 
pauvre  travail,  ce  fruit  d'une  gestation  si  longue,  si  passionnée,  si  consciencieuse, 
n'est,  après  tout,  qu'une  production  outrée  et  extravagante^  qui  ne  saurait  soutenir 
un  examen  sérieux,  et  qu'on  peut  reléguer  sans  scrupule  parmi  les  plus  exagérées 
de  celles  auxquelles  la  Revue  des  Deua>Mondes  le  fait  servir  de  pendant. 

Mais  si  la  crueUe  appréciation  qu'elle  en  fait  si  lestement,  en  quatre  pages,  n'en  élût 
elle*môme  que  la  mutilation,  que  le  travestissement,  que  la  grave  altération t... 
Voyons  :  il  s'agirait  de  l'homme  le  plus  obscur,  que  la  chose  en  vaudrait  assurémeat 
la  peine  :  on  voudra  bien,  peut-être,  ne  pas  la  trouver  indifférente  quand  il  s'agit  d*ua 
écrivain  qui  a  rendu  quelques  services  et  d*un  homme  public  estimé. 

J'ai  un  premier  reprochée  faire  à  la  Revue  dés  Deux^Mondes  :  c'est  de  n'avoir  pis 
compris  le  premier  mot  de  Tobjet  même  de  mon  ouvrage,  ou  tout  au  moins  d'enartîr 
parlé  comme  si  elle  ne  l'avait  pas  compris,  et  de  l'avoir  présenté  comme  un  de  ces  sys- 
tèmes qui  éclosent  tons  les  matins  pour  apprendre  au  monde  suivant  quelles  lois  doit 
être  gouverné  le  travail.  Il  s'agit  sûrement  de  cela  en  maints  et  maints  endroits  du  li- 
vre; mais  ne  s'agit-il  donc  que  décela?  il  s'en  faut  au  moins  des  neuf  dixièmes  de  ti 
composition.  L'objet  entier  de  l'ouvrage  est  une  analyse  étendue ,  et  à  plus  d'os 
égard,  j'espère,  heureuse  et  nouvelle,  de  tous  les  moyens  dans  lesquels  puise  sa  force, 
non-seulement  le  travail  en  général ,  mais  en  particulier  chacun  des  grands  ordres 
de  travaux  que  l'économie  de  la  société  embrasse.  Que  signi6e  alors  de  ne  le  pié- 
seuter  que  comme  une  sorte  de  traité  de  la  police  qui  convient  au  travail?  Ces  tes 
défigurer  Tobjet  général  et  le  mutiler  de  la  manière  la  plus  grave. 

Mais,  du  moins ,  la  Revue  des  Deux-Mondes  a-t-elle  présenté  fidèlement  le  seul 
côté  de  l'ouvrage  qu'elle  ait  considéré  ?  On  va  voir. 

Je  n'ai  parlé  nuUepartj  et  pour  aucun  ordre  de  travaux ,  d'indépendance  entièrt, 
de  liberté  absolue,  illimitée.  Je  n'ai  dit  nulle  part  que  le  gouvernement  dût  être  eaxk 
du  domaine  de  l'activité  sociale  d'une  manière  complète  ni  incomplète,  absolue  si 
nou  absolue,  radicale  ni  non  radicale.  J'ai,  au  contraire,  fort  approuvé  ce  qu'il  inil 
fait ,  en  divers  temps,  et  notamment  au  commencement  de  la  Révolution,  d'aoqai- 
sillons  légitimes;  tout  ce  qui  avait  tendu  à  fortifier,  en  la  simplifiant  et  en  lacooceB- 
trant  mieux  dans  ses  mains ,  la  part  d'action  qui  lui  est  vraiment  propre.  Loia  de 
repousser  en  ternies  généraux  son  intervention,  je  l'ai  trouvée  sous  plus  d*un  rapport 
insuffisante.  Loin  d'avoir  eu  la  sottise  ou  la  folie  de  dire  :  jamais  de  surveilkmce, 
je  me  suis  plaint,  en  maints  endroits,  de  son  inaction,  de  la  faiblesse  de  sa  vigilance, 
de  la  mollesse  de  ses  répressions.  Que  signifie  donc  de  dire  que  je  l'exclus  du  domalDe 
de  l'industrie  complètement,  absolument,  radicalement?  Je  ne  l'en  exclus  pas  plusqne 
ne  le  fait  la  Revue  des  Deux-Mondes,  Seulement,  je  voudrais  le  faire  intervenir  w- 
trement  qu'elle  ne  l'entend.  Je  signale,  dans  tous  les  ordres  de  travaux,  les  ioooa- 
vénients  du  régime  réglementaire ,  les  graves  obstacles  que  ce  régime  oppose  à  tous 
les  développements,  la  faibles.se  surtout  et  la  pauvreté  des  garanties  qu'il  offre  i  h 
sûreté  commune,  et  j'exprime  la  pensée  qu'un  système  de  répressions  judiciaires 
habilement  conçu  et  soigneusement  appliqué,  sans  susciter  à  l'industrie  les 
mêmes  obstacles,  offrirait  au  public  de  meilleurs  gages  de  sécturité.  Dîs-je  quel- 
que part  que  ce  système  ne  doive  agir  que  lorsque  le  mal  est  cousoninié  (< 
devenu  irréparable  ?  Je  dis  précisément  le  contraire  partout.  Je  dis  partout  qu'il 
faudrait  appliquer  les  répressions  non-seulement  aux  actes  nuisibles  consommés, 
mais  encore  à  la  négligence,  à  l'incurie,  aux  témérités  qui  les  préparent  et  les  (bot 
craindre.  £t  puis ,  veux-je  donc  que  ce  système  soit  immédiatement  étabh ,  que  le 
régime  réglementaire  soit  soudainement  abandonné?  Je  parie  au  contraire  pûlool 
des  ménagements  avec  lesquels  se  doivent  opérer  les  réformes.  Cesl  un  des  initsile 


œURESPONDANCE.  421 

Kvre  les  plus  saiilaots.  J^écris  qu'il  oe  fout  procéder  légèrement,  sous  aucun 
rapport^  à  la  correction  de  ce  qui  existe;  et,  quelque  vaines  que  me  paraissent  les 
garanties  offertes  par  le  régime  réglementaire,  par  exemple,  «  quMl  ne  faut  pas  priver 
la  société  de  garanties  même  illusoires  avant  que  la  réflexion  et  Texpériencc  l'aient 
sofBsaHmientinstraite  de  son  illusion.»  cj*ai  assez  dit,  ajouté-je  ailleurs,  parlant  des 
tutelles  administratives,  que  ces  tutelles  ne  pouvaient  être  légèrement  ni  abandon- 
nées, m  même  modifiées.  Je  suis  bien  résolument  d'avis  qu'on  n'y  doit  renoncer  que 
lorsque  la  chose  est  devenue  véritablement  nécessaire  et  que  les  populations  y  ont 
été  suffisamment  préparées.  »  Ainsi ,  non-seulement  je  ne  pousse  pas  à  exclure  le 
gouvernement  du  donuiine  de  Tactivilé  sociale,  où  il  s'agirait  seulement  de  le  faire 
intervenir  de  manière  à  servir  mieux  en  gênant  moins,  mais  je  laisse  provisoirement 
la  société  à  la  disposition  du  régime  qui  la  possède ,  et  je  suis  d'avis  que  ce  régime 
ne  doit  être  légèrement  ni  abandonné,  ni  même  modifié.  \oï\k  comment  j'exclus 
complètement,  absolunoent,  radicalement,  l'autorité  publique  du  domaine  de  l'indus- 
trie, et  telle  est  sur  ce  premier  point  la  bonne  foi  de  mon  critique,  qui,  bien  évidem- 
ment, ne  m'a  pas  lu.  Mais  passons  à  la  seconde  remarque. 

M.  Dunoyer,  qui  ne  tient  nul  compte  de  la  réalité,  n'a  point  d'idées  pratiques,  et  il 
paraît  s'en  inquiéter  peu  ;  car  il  a  parlé  quelque  part  avec  beaucoup  d'ironie  des  es- 
prits pratiques.  — Où  donc  la  Revue  des  Deux* Mondes  a-t-elle  vu  cela  ?  L'affirmation 
est  vraiment  des  plus  étranges,  et  je  mets  la  Revue  au  défi  de  citer  de  moi  un  seul 
mot  qui  la  justifie.  Dans  le  travail  particulier  auquel  elle  fait  allusion,  je  fais  le  con- 
traire précisément  de  ce  qu'elle  m'accuse  de  faire  ;  je  loue  l'esprit  pratique  avec  une 
sorte  d'effusion  ;  je  félicite  notre  temps  de  sa  tendance  aux  idées  pratiques  ;  je  me 
plains  de  nos  systèmes  d'éducation,  qui  contrarient  cette  tendance  heureuse,  et  qui 
souvent  nous  donnent  un  tourd'esprit  infiniment  trop  spéculatif.  Dans  le  cours  démon 
ouvrage,  en  analysant  les  forces  que  le  travail  puise  dans  les  moyens  d'action  qui 
dennent  à  l'art,  je  place  partout  la  pratique  en  première  ligne  ;  je  la  fais  marcher  ré- 
solument devant  la  théorie  :  je  souhaite,  il  est  vrai,  que  la  théorie  l'accompagne  et 
réclaire,  et  je  n'ai  pas  la  bonhomie  de  confondre  les  charlatans  et  les  empiriques 
avec  les  praticiens  vraiment  éclairés,  pour  lesquels  je  professe  l'estime  et  le  respect  les 
mieux  sentis  ;  mais  je  n'en  considère  pas  moins,  dans  tout  art,  la  connaissance  tech- 
nique de  l'art  même,  comme  le  moyen  d'action  le  pkis  essentiel.  Est-ce  là  parler 
avec  ironie  des  praticiens  et  de  la  pratique?  Encore  une  fois,  l'auteur  de  Farticle  ne 
m'a  pas  lu;  j'aurais  trop  à  me  plaindre  sans  cela  du  peu  de  loyauté  de  sa  critique. 
Arrivons  au  dernier  point. 

De  quelle  vérité,  s'il  lui  plait,  entend  parler  la  Revue  des  Deux-Mondes^  quand  elle 
veut  bien  s'apitoyer  sur  ma  malheureuse  tendance  à  exagérer  la  vérité  ?  EstH'^e  de 
fai  vérité  théorique  ou  de  la  vérité  d'application?  Si  c'est  de  la  vérité  de  théorie, 
elle  commet  une  grave  erreur  de  principe  ;  si  c'est  de  la  vérité  applicable  et  pratique, 
elle  commet  une  plus  grave  erreur  de  fait. 

Le  mérite  des  hommes  de  théorie,  dit-elle,  le  signe  de  leur  supériorité,  c'est  d'émet- 
tre des  idées  pratiques.  Je  lui  en  demande  très-humblement  paridon,  mais  elle  confond 
kà  les  rôles,  et  avance  quelque  chose  de  fort  inexact.  Si  le  mérite  des  hommes  d'ap- 
plicatioo  est  de  ne  mettre  en  avant  que  des  idées  applicables,  celui  des  hommes  de 
théorie  consiste  à  ne  jamais  enseigner  que  des  idées  vraies.  Rien  ne  serait  plus 
dangereux  que  de  ne  vouloir  considérer  comme  vérité  que  ce  qui  peut  passer  immé- 
diatement dans  la  pratique.  Je  sais  bien  que  c'est  là  la  tendance  actuelle  de  beaucoup 
d'esprits,  et  qu'on  aimerait  fort,  par  le  temps  qui  court,  à  ne  voir  dans  les  sciences 
morales  et  sociales  que  des  lois  changeantes,  que  des  principes  incertains,  assez  flexi- 
bles pour  se  plier  à  tout  et  permettre  de  donner  aux  plus  graves  abus  une  sorte  de 
consécration  scientifique.  Mais  c'est  là  la  boute  et  le  danger  de  notre  temps  ;  et,  pour 
rien  au  monde,  un  homme  de  science  qui  se  respecte  ne  consentirait  à  élever  à  la  di- 


4)2  JOURNAL  DES  ACONOMISTES. 

gnitéd«  Ihéories  une  foule  de  Bophisticattoiis  intellectuelles  et  de  doetrinefl  Matées, 
auxquelles  la  eorrupiioo  cootemporaioe  a  malheureusement  permis  de  donner  eoan, 
et  qui  font  partie  du  bagage  d'idées  pratiques  par  lesquelles  nous  sommes  plus  ou 
moins  gouvernés.  Il  n'est  donc  pas  vrai  que  le  mérite  des  hommes  de  théorie  ooosisle 
précisément  à  émettre  des  idées  pratiqt^es  :  leur  mérite  encore  une  fois  est  de  ne  ja- 
saais  émettre  que  dss  idées  vraies^  et  de  défendre  assidûment,  courageusement,  b 
raison  publique  contre  les  entorses  que  ne  cesse  de  lui  donner,  contre  les  faux  fhs 
que  s'évertue  à  lui  faire  prendre  une  pratique  trop  souvent  ignorante  et  oorrompue. 

ie  sais  Tort  bien  pourtant  que  le  mérite  des  hommes  de  pratique  est  autra^  et  que 
plus  ils  sont  éclaira,  plus  ils  doivent  tenir  compte,  dans  les  applications  qu'ils  lestant 
de  faire  de  la  vérité  scientifique,  qu'ils  connaissent,  et  qu'ils  n'ont  garde  de  dédai- 
gner, des  difficultés  de  temps  et  de  lieu  qui  les  entourent.  Mais  serait-ce  par  basant 
dans  lea  questions  d'application  et  de  pratique  que  la  Revue  dês  DeuohàUmdm  au- 
rait remarqué  ma  nuUheureuse  tendance  à  exagérer  la  vérUé?  Si  elle  l'affimiait,  je 
serais  plus  que  jamais  forcé  de  dire  qu'on  ne  m*a  pas  lu  et  que  l'auteur  de  Tar- 
ticle  ne  sait  pas  un  mot  de  ce  que  J'enseigne.  Qu'ai-je  fait  autre  chose  en  elBt, 
depuis  plus  de  vingt-dnq  ans,  que  de  combattre  les  réforroakeura  impatients? 
que  de  chercher  à  montrer  avec  quels  ménagements  se  doivent  opérer  Isc 
réformes?  Je  n'ai,  pour  ainsi  dire,  rien  écrit  qui  ne  tendit  plus  ou  moins  à  celle 
fin.  Le  livre  qu'on  attaque  a  particulièrement  cette  tendance.  C'est  une  de  ses 
intentions  les  plus  nettement,  les  plus  fermement,  les  plus  fréquemment  aocv- 
9ées.  Je  ne  cesse  de  dire  comnient,  avec  quel  art,  avec  quels  soins,  avec  quelle  me- 
sure se  doivent  opérer  les  changements  les  plus  désirables.  Et  vous  m'accuaez  d*exa- 
gérer  la  vérité  !  Je  ne  sais  si  l'on  peut  taxer  d'exagération  la  vérité  scientifique  :  seica- 
tifiquement  parlant,  une  chose  est  vraie  ou  elle  n'est  pas  vraie;  il  ne  semble  pss 
qu'elle  puisse  être  exagérée  ;  l'exagération  d'une  vérité  scientifique  ne  pourrait  coa^ 
sistert  évidemment»  que  dans  l'application  prématurée  et  non  suffisamment  préparer 
qu'on  en  voudrait  faire  ;  —  mais,  si  vous  pensez  que  j'aie  exagéré^  œ  qui  serait  ss- 
surémt nt  fort  singulier,  la  vérité  scientifique  ou  théorique,  convenez  du  moins  qu'il 
n'était  pas  possible  de  porter  dans  les  uestions  d'application  une  réserve  plus  fraa- 
ohe,  plus  étendue,  plus  soutenue,  mieux  expliquée.  Il  est  vrai  que,  pour  me  rendre 
cette  justice,  il  Taudrait  qu'on  eût  lu  mon  travail,  et  l'auteur  de  Tarticle  n'en  cannait 
feulement  pas  le  côté  unique  qu'il  a  considéré,  et  qu'il  veut  ftiire  prendre  pour  IVm- 
Trage  même* 

Ainsi,  pour  me  résumer  sur  les  accusations  que  la  Revue  des  Deux^Mandet  a  kt- 
mulées  contré  cette  parties!  délicate  de  mon  livre  (le  régime  légal  qui  convient  tu 
travail)  : 

le  n^ai,  je  le  répète,  parlé  nulle  part  de  liberté  ùbsoim^  iiUmitée.  Je  ne  sais  méiae 
pas  ce  qu*on  peut  entendre  par  i^s  paroles,  dont  notre  empirisme  Ail  aujourd'hui  as 
si  grand  abus.  Je  ne  connais  de  liberté  que  dans  les  limites  du  juste,  du  raisonnable, 
de  l'hOnûète,  et  sous  l'empire  d'une  législation  pénale  avisée  et  prévoyante,  destinée 
à  la  contenir  dads  cet  espace  très-déterminé  et  très-drconscrit. 

Je  n'ai  exprimé  nulle  part  la  pensée  que  le  gouvernement  dût  être  exclu  du  ds- 
maihede  l'ittdustrie.  J'ai  pu  former  partout,  il  est  vrai,  le  vœu  qu'il  y  intervint  quel- 
que jour  psr  un  régime  moins  vicieux,  moins  injuste  et  moins  suranné  que  le  régine 
préventif  ou  réglementaire,  et  les  foits  prouvent  heureusement  que  ce  régime  est  dsi- 
tiné  i  subir  de  graduelles  atténuations  ;  mais  je  n'ai  pas  même  demandé  qu'il  cessât 
d'y  intervenir  de  cette  manière  tant  que  la  situation  des  esprits  pourrait  l'exiger,  et 
j'ai  dit  expressément  qu'il  fallait  respecter  les  garanties  même  les  plus  illusoires,  tint 
que  la  pensée  publique,  non  désabusée,  avait  besoin  de  s'appuypr  sur  ces  illusions. 

Je  n'ai  médit  nulle  part  du  véritable  esprit  pratique.  J'ai  fait  précisément  tout  Top- 
posé,  et,  contrairement  ft  l'usage  ordinaire,  tout  en  souhaitant  que  la  pratique  s'éebi- 


1 


CORRESPONDANCE.  42) 

fM  des  hUBières  de  la  Bcienee,  je  lui  ai,  sans  héiitation,  donné  partout  le  pas  sur  la 
théorie. 

Enfin,  loiA  d^avolr  exagéré  les  vérités  de  théorie  par  le  seul  côté  où  elles  paraissent 
susceptibles  de  Tétre,  c^est-à-dire  par  le  eftté  de  Tapplicalion^  j'ai,  au  contraire,  pris 
<lê8  soins  particuliers,  etctui  sont  sensibles  dans  tout  le  cours  de  mon  ouvrage,  pour 
Ifu'^n  usât  toujours  dans  la  pratique  de  sages  tempéraments.  C'est,  au  surplus,  un 
soîD  que  je  me  suis  donné  sans  relâche,  depuis  longtemps,  dans  tous  mes  écrits,  et 
je  pourrais  dire,  en  quelque  façon,  quec^est  là  un  enseignement  qui  m'est  propre. 

La  Bêvue  des  Deua^Mûndeê^  qui  m^acouse  sans  m'avoir  lu,  a  donc  constam- 
méiit  altéré  ma  pensée  dans  les  points  si  délicats  où  elle  TatUlique,  et  son  article, 
en  ce  qui  me  concerne,  est,  sinon  d'intention  au  moins  de  fait«  je  regrette  d'avoir  à 
le  dire,  une  diffamation  littéraire  des  mieux  caractérisées. 

J'ajoute  que  (%tte  appréciation  de  mon  travail,  si  inexacte  et  si  propre  à  le  dépré- 
der,  reçoit  au  caractère  particulièrement  malveillant  de  la  situation  où  je  me  trouve 
et  de  la  réserve  que  me  commande  cette  situation.  La  Hevttê  des  Dentûo-Èlàndêsûin 
sûrement  que  cette  situation  ne  lui  était  pas  connue,  et  que  c'est  très-ittftocem* 
ment  qn^elle  s'est  exposée  à  me  nuire.  Je  crois  tout  à  fait  à  la  pureté  de  ses  inten- 
tions. Mais  enfin,  ses  intentions  ont  beau  être  pures,  il  nVn  reste  pas  moins  vrai  que 
mon  ouvrage  vient  d'être  présenté,  dans  notre  recueil  périodique  le  plus  considé- 
rable et  le  mieux  placé,  sous  le  jour  le  plus  propre  à  le  firapper  de  discrédit,  et  cela 
ao  moment  même  où  il  se  trouve  devant  des  juges  qui  ont  le  droit  et  le  devoir  d'être 
sévères,  avec  qui  ma  position  m'interdit  presque  de  communiquer,  et  à  qui,  par  un 
simple  sentiment  de  respect  et  de  bienséance,  je  ne  l'ai  recommandé  ni  fait  reoom* 
mander  par  qui  que  ce  soit. 

i^ai  pensé,  monsieur,  que  l'attaque  si  inattendue  et  si  peu  mesurée  dont  je  me 
plains,  poKe  dans  la  fbrme,  il  est  vrai,  mais  au  fond  si  agressive,  et  venant  dans  un 
momentsi  malbeureusem*^nt  choisi,  autorisait  quelques  mots  de  défense.  J'espère  qu'on 
m'excusera  de  les  avoir  écrits,  et  d'être  un  moment  sorti  de  l'inaction  et  du  silence 
dans  lesquels  je  n'eusse  pas  demandé  mieux  que  de  me  tenir  renfermé  jusqu'au  bout. 

Recevez,  je  vous  prie,  monsieur,  l*hommage  de  mes  sentiments  de  considération 
les  phis  distingués. 

Cn.  DUNOYER. 
Paria,  10  mars  18M. 


LETTRE  ADRESSÉE  A  M.   H.  PASSY, 

PAIR  DB  PRAIICe,  MBUBRB  DK  L'IRSTITUT. 

SUR  LA   RÉTRIBUnOM  DES  TRAVAU^LEimS  AGRICOLES  DA!«S  LA  Ml0VU«Ck  DE  HANTOUK. 


Ifonsieur,  en  produisant  les  pures  et  nobles  œuvres  de  rintelligence,  Tbomme 
trouve  un  atinulant  puissant  à  des  créations  nouvelles  dans  des  récompenses  d'une 
Bitiire  conforme  à  ces  œuvres  mêmes,  dans  le  plaisir  que  l'exercice  de  ses  facultés 
lui  cause,  dans  la  satisfaction  qu'il  éprouve,  dans  la  gloire,  la  renommée  qu'il  espère 
acquérir. 

En  oe  qui  concerne^  au  contraire,  la  production  des  objets  matériels,  c'est  bien,  à 
dire  vrai,  la  part  de  ces  mêmes  objets  que  Tbomme  reçoit  comme  récompense  de  ses 
peines  qui  le  pousse  i  de  nouvelles  (Mroduettons  ;  mais,  dans  ce  cas,  Tbomme  ne  dé- 
veloppe toute  sa  puissance  de  travail ,  il  n'est  satisfait,  que  lorsqu'il  peut  espérer  que 
les  profits  oMtériels  qu'il  en  retirera  seront  proportionnes  aux  efforts  qu'il  y  aura 
conatcrés. 


 


4U  JOUKNAL  D£S  ÉC0M)M1ST£S. 

Toutes  les.fois  donc  que  ToBuvre  de  la  production  s'accomplirt  de  manière  à  eoqMe 
le  travailleur  puisse  nourrir  cet  espoir,  les  produits  seront  plus  abondants,  la  put  du 
travailleur  sera  plus  grande,  et  Ton  aura  établi  un  ordre  de  choses  qui  répond  mieux 
aux  légitimes  exigences  de  la  nature  humaine. 

Ce  n*est  sûrement  pas  chose  facile  que  d*introduire  un  semblable  système;  les 
exemples  néanmoins,  les  précédents  ne  manquent  pas.  En  les  signalant,  on  ne  peut 
donc  que  rendre  service  à  la  classe  de  personnes  qui  souffrent  le  plus  de  Tétat  actuel 
des  choses. 

Ce  sont  ces  considérations  qui  me  portèrent,  étant  Tété  dernier  sur  une  de  mes 
terres  dans  la  province  de  Mantoue,  à  prendre  des  notes  sur  le  mode  dont  les  travail- 
leurs agricoles  sont  rétribués  dans  ce  pays,  mode  se  rapprochant  sous  quelques  rap- 
ports du  système  dont  la  généralisation  serait  désirable.  Ce  sont  ces  mêmes  considé- 
rations, monsieur,  qui  m^oot  déterminé  à  vous  adresser  ces  notes  dans  ce  journal, 
votre  nom,  si  justement  estimé  à  tant  de  titres,  et  spécialement  à  cause  des  intéressants 
travaux  que  vous  y  avez  insérés  sur  des  sujets  analogues  à  celui  que  je  traite  dans  cet 
écrit,  ne  pouvant  qu^attirer  sur  lui  Fattention  publique. 

L'étendue  àes  fermes  varie  inOniment  dans  la  province  de  Mantoue.  On  peut  néan- 
moins  les  classer  en  terres  de  200  à  400  hect.,  de  100  à  200  bect.,  de  20  à  100  bect, 
delàâOhect. 

Les  fermes  de  la  première  et  de  la  seconde  calégorie  sont,  en  règle  générale,  ex- 
ploitées par  des  fermiers,  et  exceptionnellement  par  les  propriétaires.  Celles  de  la 
troisième  et  de  la  quatrième  le  sont,  le  plus  souvent,  par  des  individus  de  la  même 
classe,  et  quelquefois  par  des  métayers. 

Si  les  terres  sont  irrigables,  elles  produisent  alternativement  du  froment,  du  maïs, 
du  riz,  de  Tavoine  ;  on  y  établit  des  prairies  artificielles,  ou  on  y  entretient  des  prairies 
stables.  Si  elles  ne  le  sont  pas ,  à  part  une  petite  prairie  stable  près  des  bâtiments  de 
la  ferme,  et  quelques  parcelles  de  prairies  artiûcielles,  le  froment  et  le  maïs  couvrent 
alternativement  la  ferme  dont  les  champs  sont  séparés  Tuo  de  Fautre  par  des  rangées 
d*ormes  et  d'autres  arbres  portant  la  vigne,  et  par  des  mûriers. 

A  Texception  de  quelques  fermiers  et  de  quelques  métayers,  auxquels  une  exploi- 
tation restreinte  et  une  nombreuse  famille  rendent  possible  la  culture  sans  le  secours 
de  bras  étrangers,  tous  les  autres  emploient  des  ouvrière  résidant  sur  la  ferme  et  des 
journalière  demeurant  chez  eux.  L'usage  des  valets  de  ferme  devient  de  jour  en  jour 
plus  rare. 

On  appelle  engagés  les  ouvrière  qui  résident  sur  la  ferme.  Les  propriétaires  qui 
exploitent  eux-mêmes  leure  terres,  si  elles  ont  ime  grande  importance,  emploient ea 
outre  des  agents  (fattori),  et  des  ouvriers  surveillant,  et  souvent  travaillant  à  la  foi^ 
{gastaUU^  capi^biocchi,  capi  braccienti)  ;  si  elles  sont  d'une  étendue  moyenne,  ils  bt 
passent  d'agents  ;  et  si  elles  sont  petites,  de  gastaldi. 

Les  fermière  en  font  de  même,  mais  les  grands  emploient  rarement  des  agents, 
et  les  petits  surveillent  eux-mêmes  les  travaux  et  y  mettent  souvent  la  main.  Les  pe- 
tits fermiers  surtout,  pour  diminuer  autant  que  possible  les  dépenses  d'exploitatioo, 
remplacent  quelquefois  un  ou  deux  hommes  engagés  par  des  enfants  de  quatorxe  on 
quinze  ans,  auxquels  ils  donnent  la  moitié  de  ce  qu'ils  allouent  aux  hommes.  On  les 
appelle  des  individus  à  demi' paye  (mezze-spese). 

Les  ouvrière  d'un  ordre  supérieur  susmentionnés  résident  aussi  sur  la  ferme,  et 
rentrent  dans  la  catégorie  des  engagés,  mais  à  des  conditions  plus  avantageuses. 

Prenant  pour  exemple  une  ferme  de  iO  hectares,  on  peut  établir  qu'elle  oociipen 
quatre  engagés.  Il  est  rare  que  ceux-ci  forment  autant  de  familles  distinctes,  ce  qui 
entraînerait  des  difficultés  pour  les  lo^er.  Ordiiiiiirenient  ils  n'en  composent  qiK 
deux.  Ce  sera  un  père  et  un  (ils,  deux  frères  qui  feront  un  seul  et  même  ménage.  Il 
arrive  quelquefois  que  trois  ou  quatre  engagés  se  trouvent  réunis  dans  la  même  (t- 


4 


€ORBËSPONDANCE.  436 

mille;  mais  ce  sont  des  cas  qui  deviennent  (oujours  de  plus  en  plus  rares ,  Tesprit 
d'indépendance  s'étant  fait  jour  roéroe  parmi  cette  classe  d^individus. 

En  portant  la  famille  de  chaque  engagé  à  quatre  membres,  y  compris  lui-même»  il 
résulte  que  pour  une  ferme  de  40  hectares,  seize  personnes  se  trouvent  établies,  sans 
compter  la  famille  du  fermier  et  en  supposant  qu*aucun  de  ses  roemlnres  ne  remplace 
lesew^o^^.  Deux  de  ceux-ci  seront  des  bouviers  {hiocchi)^  les  deux  autres  desmancw- 
vre$  (bracoierUi).  Dans  toute  la  province,  on  ne  laboure  qu*à  Taide  des  bœufs.  En 
général,  les  grandes  fermes  seules  ont  des  chevaux  pour  les  transports.  Une  ferme 
de  40  hectares  nourrit  6,  8,  10  bœufs,  selon  que  le  sol  est  léger  ou  fort.  L'occupa- 
tion principale  des  bouviers  est  d'avoir  soin  des  bœufs  et  de  labourer  la  terre.  Celle 
des  tnanasuvres^  d'exécuter  tous  les  autres  travaux  de  la  campagne.  Les  uns  et  les 
autres  s'engagent  à  rester  un  an  sur  la  ferme.  Us  arrivent  le  29  septembre  d'une 
innée,  Us  partent  le  même  jour  de  Tannée  suivante.  Au  mois  de  mars,  si  le  maître 
n'est  pas  content  d'eux,  il  les  prévient  que,  l'année  expirée,  ils  devront  quitter. 
D'autre  part,  à  Ja  même  époque,  les  engagés  qui  ne  veulent  plus  rester  en  donnentavis 
au  roaitre;  mais  les  bons  maîtres  et  les  bons  ouvriers  ne  se  séparent  pas  aisément. 
Voici  ce  qu*un  ouvrier  engagé  reçoit  généralement  pour  toute  l'année.  11  est  logé 
gratuitement  dans  une  maison  qui  fait  corps  avec  la  ferme,  mais  qui  est  d'ordinaire 
séparée  de  celle  du  fermier.  Chaque  famille  a  la  jouissance  de  quelques  ares  de  jardin 
potager  annexés  à  la  maison,  ou  éloignés  d'elle.  Le  logement  et  le  jardin  peuvent 

représenter  pour  chaque  engagé  une  valeur  de îW  fr.  »  c. 

Il  lui  est  alloué  :  en  argent 30        » 

Froment  pour  une  valeur  de ^       » 

Mais ÎO        » 

Raisin  pour  faire  du  vin,  ou  vin 40        • 

Boisàbrûler 15       » 

Une  certaine  quantité  de  terre  est  mise  par  le  fermier  à  la  disposition 
del'ouvner  engagé  pour  qu'il  y  cultive  du  maïs  en  compte  social  avec 
lui.  Le  fermier  fait  labourer,  Aimer,  ensemencer  la  terre  à  ses  frais. 
L'ouvrier  fait  sarcler  les  plantes  par  sa  femme  et  ses  enfants,  ou  par 
des  joumaHers,  fait  faire  la  récolte,  battre  les  épis,  transporter  sur  le 
grenier  la  part  du  fermier,  et  partage  le  produit  avec  celui-ci  de  la  ma- 
nière suivante  :  deux  tiers  pour  le  fermier,  un  tiers  pour  lui.  11  arrive 
quelquefois  que  le  fermier  consent ,  moyennant  compensation,  à  ce 
que  l'ouvrier  engagé  aille  sarcler  son  champ  de  maïs.  Le  profit  de  cette 

culture  peut  être  évalué  à 50        » 

Le  droit  de  glaner,  dont  il  jouit  au  moyen  de  sa  famille,  peut  lui  rap- 
porter       7         » 

Dans  les  fermes  où  il  y  a  des  mûriers,  le  fermier  distribue  aux  ou- 
vriers une  once  de  vers  à  soie  par  individu.  L'ouvrier  les  fait  élever  par 
sa  famille  et  par  des  journaliers  en  général  étrangers  au  pays  (des 
lîMnilles  provenant  des  montagnes  du  Modenais  ou  du  Parmesan),  en  les 
Dourrissant  avec  la  feuille  des  plantes  qui  se  trouvent  sur  la  ferme,  et 
il  partage  le  produit  en  parties  égales  avec  le  fermier.  A  la  méthode  de 
fiùre  élever  les  vers  à  soie  dans  les  habitations  des  ouvriers  et  par 
l'eolremise  de  leurs  familles,  on  avait  assez  généralement  substitué  les 
nxgoaneries  ;  ce  qui  rendait  possible  au  fermier  de  faire  la  spéculation 
pour  son  propre  compte,  en  privant  l'ouvrier  de  celte  source  de  re- 
^'eiwi.  Mais  heureusement  il  est  souvent  arrivé  que,  lorsqu'une  des 
Bon)l»rpuses  maladies  auxquelles  les  vers  à  soie  sont  sujets  venait  à 
se  manifester,  se  trouvant  tous  réunis  dans  un  seul  et  m^e  local,  ils 

"^7       T" 


4U  JOURNAL  DES  ÉKONOMISTES. 

Raport     ttT  fr.  •  c 

en  étaient  tous  itteinti,  et  que  la  récolte  était,  toit  en  totalité,  aoit  en 
partie  perdue  ;  ce  qui  a  fait  que  Ton  est  retourné  aux  aadeos  usages  : 
de  Fabandon  de  ce  qui  paraissait  un  progrès,  il  en  est  résulté  un  véri- 
ffthle.  L'expérience  a  démontré  que  les  vers  à  soie,  pour  prospérer, 
exigent  une  propreté  extrême  dans  les  habitations  et  dani  les  personnes 
aux  soins  desquelles  ils  sont  contiés.  En  conséquence,  tous  les  ans, 
lorsque  Tépoqtie  de  ftiire  éclore  la  semence  des  vers  à  soie  approche, 
les  fermiers  font  généralement  restaurer  et  blanchir  les  habitations  des 
ouvriers,  tandis  que  ceux-ci  prennent  Phabitude  d'avoir  plus  de  soin 
de  leurs  personnes.  Une  once  de  semence,  lorsque  tout  marche  bien, 
et  que  Ton  a  suivi  les  bonnes  méthodes,  peut  produire,  en  moyenne, 
400  petites  livres  de  cocons,  d*une  valeur  de  80  francs»  Soit  pour  la 
moitié  de  l\>uvrier  engagé 46       » 

Le  fermier  fournit  gratuitement  en  automne  à  chaque  ouvrier  do 
petit  cochon.  Devenu  gros  et  gras  :  ou  il  est  vendu,  et  le  prix  en  est 
partagé  entre  le  fermier  et  l'ouvrier  ;  ou  il  est  tué«  et  partagé  par 
moitié.  Il  n'y  a  pas  de  profit  pour  Touvrier  dans  une  semblable  spécu- 
lation, la  dépense  de  nourriture  égalant  ou  surpassant  hi  valeur  de 
la  moitié  du  cochon.  Mais  c'est  une  espèce  de  caisse  d'épargne  pour 
lui,  un  moyen  de  se  ménager  une  alimentation  animale. 

Chaque  famille  d'ouvriers  a  sa  petite  basse^xiur.  Pour  la  permission 
de  l'éuiblir,  et  en  oompensalion  du  tort  que  les  poules  font  aux  st- 
mailles,  elle  paye  au  fermier  une  redevance  en  nature.  On  peut  éva- 
luer ce  qui  lui  reste,  à iO       » 

Comme  élément  extraordinaire  du  revenu  de  l'ouvrier  engagé^  on 
doit  ajouter  les  journées  que  sa  femibe  et  ses  enfants  font  sur  la  ferme, 
et  qui  lui  sont  comptées  par  le  fermier,  et  le  produit  des  auU*es  travaux 
auxqueisces  individus  peuvent  se  livrer,  le  tout  d'une  taleur  moyenne  de      80       • 

l,e  revenu  total  d'un  ouvrier  engagé  et  de  sa  (amille  peut  donc  être 

porté  approximativement  à 417       » 

I^s  ouvriers  engagés  ne  reçoivent  point  du  fermier  l'argent  et  les  denrées  dam  h 
mesure  précise  établie  par  le  contrat.  Chaque  femille  prend  plus  d'une  chose,  oeiBi 
de  l'autre,  selon  ses  goûts  et  les  besoins  de  sa  consommation.  A  la  fin  de  rannée,  n 
établit  les  comptes.  Si  l'ouvrier  est  créditeur  et  s'il  part,  le  fermier  hii  paye  ce 
qui  lui  est  dû.  S'il  est  débiteur,  il  paye  à  son  tour.  S'il  reste,  le  montant  de  ea  créintt 
ou  de  sa  dette  est  porté  sur  le  livre  de  la  comptabilité.  Il  arrive  que  les  ouvriers  quit- 
tent sans  que  le  fermier  trouve  moyen  de  rentrer  dans  ses  avances.  Le  fait  de  km 
disposition  à  s'endetter,  ou  à  faire  des  économies,  détermine  souvent  les  fermiers, 
à  part  toute  considération  d'intérêt  pécuniaire,  à  les  renvoyer  ou  à  les  garder  $  cartel 
ouviiers  qui  sont  endettés  se  découragent  et  ne  travaillent  pas  avec  vigueur,  taadii 
que  ceux  qui  ont  des  épargnes  redoublent  d'énergie  et  d'activité.  Néanmoins,  quetts  qui 
soit  la  conduite  et  la  situation  économique  d'une  femille  d'ouvriers  engagée^  quel  qM 
soit  le  prix  des  denrées  alimentaires,  aussi  longtemps  qu'il  reste  sous  i 
dance,  le  fermier  est  obligé  de  lui  fournir  ce  qui  lui  est  nécessaire  pour  vivra  i 
l'usage  et  selon  sa  condition. 

Les  habiuints  de  la  campagne  payent  annuellement  en  partie  è  l'État,  en  partie  à  k 
commune,  une  capitation  de  6  francs  à  peu  près.  Ils  n'en  sont  exempts,  soit  eo  partie, 
soKen  totalité,  que  dans  quelques  communes,  qui,  riches  d'autres  sources  de  rereflOf 
n'exigent  point  leur  part  de  la  capitation,  ou  versent  même  au  trésor,  en  plaei  en 
contribuables,  celle  qui  lui  est  due.  Dans  les  cas  ordinaires,  le  fermier  fait  l'avanoe  di 
cet  impôt  pour  l'ouvrier  engagé. 


GORBWPONDANGË.  427 

Lei  journiliers,  dont  le  travail  complète  la  main-d^œuvre  nécessaire  à  la  culture 
des  terres,  demeurent  dans  des  villages,  des  hameaux  ou  des  chaumières  isolées.  11 
est  rare  quMls  soient  les  propriétaires  des  habitations  qu'ils  occupent  et  qu%  aient  la 
jouissance  d*un  jardin.  Lorsque  ceux-ci  travaillent  à  la  journée,  ils  gagnent  de  75  à 
85  centimes  Thiver,  et  de  90  à  110  Télé,  Ils  font  de  plus  grands  sacrihces  quand  ils 
exécutent  des  travaux  à  la  tâche,  mais  dans  ce  cas,  les  efforts  sont  aussi  plus  grands. 
Ces  travaux  concernent  d'ordinaire  la  moisson,  le  fauchage,  le  mouvemc'nt  de  terre, 
le  curage  des  canaux  d'irrigation  et  d'écoulement,  etc. 

En  parcourant  un  jour  ma  ferme,  mon  attention  fut  attirée  par  un  groupe  de  tra- 
vailleurs. Ils  étaient  occupés  au  curage  d'un  canal  et  ils  y  déployaient  une  grande  ac- 
tivité et  une  grande  adresse.  Le  fermier  qui  m'accompagnait  m'assura  que  ces  gens  ne 
faisaient  jamais  autre  chose,  et  que  ce  travail  avait  pour  eux  un  attrait  tout  particulier. 

Les  journaliers  sont  souvent  aussi  intéressés  dans  quelques  cultures.  La  grande 
extension  qu'a  prise  la  production  de  la  soie  oblige  les  fermiers  à  confier  de  la  se- 
meiice  de  vers  à  soie  à  des  femilles  de  journaliers  aux  mêmes  conditions  auxquelles 
ils  la  livrent  aux  ouvriers  engagés.  Les  journaliers  cultivent  aussi  du  maïs  en  compte 
social  avec  le  fermier*  Mais  dans  ce  cas,  les  conditions  sont  différentes*  Au  lieu  de 
retenir  pour  eux  le  tiers  de  la  récolte,  ils  n'en  ont  que  le  cinquième,  le  sixième,  le 
Septième,  selon  quels  terre  est  moins  ou  plus  fertile. 

Si  on  compare  entre  elles  les  conditions  d'existence  des  ouvriers  engagea  et  des 
Journaliers,  on  voit  évidemment  que  la  supériorité  est  du  côté  des  premiers. 

D'une  part,  le  travail,  et  par  suite,  les  choses  indispensables  à  la  vie,  leur  sont  as- 
surés durant  l'année  tout  entière  ;  et  de  l'autre,  l'intérêt  qu'ils  ont  daus  quelques- 
unes  des  cultures  des  terres  les  fait,  pour  ainsi  dire,  sortir  de  la  classe  des  prolétaires 
pour  les  élever  à  celle  d'entrepreneurs  d'industrie,  courant  comme  ceux-ci  ces  chances 
ëe  bonne  et  de  mauvaise  fortune  qui  font  sentir  plus  fortement  la  vie.  Et  les  ouvriers 
engagée  étant  à  l'abri  du  besoin,  vivant  sous  le  contrôle  des  fermiers  et  sous  les  yeux 
de  leurs  compagnons,  sent  naturellement  maintenus  dans  la  ligne  du  devoir  ;  de  sorte 
qu'il  arrive  rarement  qu'ils  aient  quelque  chose  à  démêler  avec  la  justice. 

Le  travail,  au  contraire,  et  par  conséquent  les  moyens  d'existence,  sont  loin  d'être 
aussi  complètement  assurés  aux  journaliers.  Quoique  eux  aussi  soient  souvent  inté- 
fessés,  à  un  roinndre  degré  pourtant  et  à  des  conditions  moins  avanUgeuses,  dans 
la  culUu^  de  certains  produits ,  ce  fait  ne  peut  pas  avoir  pour  eux  les  mêmes  avan- 
tages moraux,  étant  privés  de  cette  tranquillité  d'âme  provenant  à  l'homme  de  la 
certitude  qu'en  auctm  cas  le  strict  nécessaire  ne  lui  fera  défaut.  Lorsque  l'abon- 
dance des  denrées  alimentaires  règne  et  que  le  prix  en  est  bas,  la  vie  leur  est  fa- 
cile, et  en  travaillant  une  partie  de  la  semaine,  avantage  dont  quelques-uns  profi- 
teot,  ils  peuvent  gagner  de  quoi  subsister.  Mais  quand  le  prix  des  céréales  est  élevé, 
st  c'est  ce  qui  a  lieu  le  plus  souvent,  alors  les  journaliers  se  trouvent  dans  la  gêue,  et 
ils  offrent  leur  travail  aux  conditions  les  plus  désavantageuses  pour  eux.  Les  joiu-naliers, 
ocux  surtout  qui  vivent  loin  des  villes  et  des  gros  bourgs,  ne  trouvent  pas  â  acheter 
au  jour  le  jour  les  choses  dont  ils  ont  besoin.  Il  faut  qu'ils  calculent,  qu'ils  amassent, 
^'ils  usent  d'une  prévoyance  dont  les  ouvriers  engagés  peuvent  se  dispenser:  ils 
ont  en  outre  un  loyer,  des  impôts  â  payer  ;  ils  éprouvent  une  grande  difficulté  à 
netU'e  eqsemble  de  quoi  satisfaire  â  ces  obligations,  et  ils  voient  avec  angoisse  s'ap- 
procher l'époque  de  leurs  échéances.  Bon  nombre  d'entre  eux,  faute  de  pouvoir  les 
remplir,  sont  expulsés  de  leurs  habitations,  ou  expropriés  du  peu  de  mobilier  qu'ils 
pottèdent  ;  tandis  que  ceux  qui  parviennent  à  y  satisfaire  ne  le  font  qu'eu  s'imposant 
les  plus  dures  privations,  en  se  passant,  à  l'exception  de  quelques  jours  de  grandes 
l<^les,  le  reste  de  Tannée,  de  viande  et  de  vin.  Les  journaliers,  enfin,  n'ontd'autre  avan- 
tage sur  les  ouvriers  engagés  que  de  jouir  d'une  plus  grande  indépendance  ;  mais 
<9ette  jouissance  est  souvent  chèrement  payée  par  eux.  Libres  de  donner  cours  â  leurs 


428  JOURNAL  DES  ËCONOMISTES. 

mauvaises  passions  et  poussés  par  le  besoiu,  ce  soDi  eux  qui  fournissent  le  pins  fort 
contingent  aux  prisons  et  aux  bagnes. 

La  méthode  de  faire  valoir  pour  la  culture  des  terres  d'un  certain  nombre  d'ouTners 
engagés  à  Tannée,  et  de  les  rétribuer  de  la  manière  que  j'ai  indiquée,  a  été  critiquée  par 
des  cultivateurs  anglais  au  jugement  desquels  je  Tai  soumise.  Ils  ont  considéré  VéUi 
de  choses  qui  existe  dans  la  province  de  Mantoue  comme  un  fait  indiquant  un  pays 
arriéré  en  civilisation,  où,  au  grand  détriment  de  la  production,  les  rôles  sont  confba* 
dus,  où  les  mêmes  personnes  sont  souvent  propriétaires,  capitalistes,  entrepreneurs 
et  travailleurs  à  la  fois.  Selon  eux,  les  travailleurs  agricoles  ne  doivent  être  que  tra- 
vailleurs, n'avoir  aucun  intérêt  dans  la  culture  des  terres,  la  part  qu'ils  prenoeot  à  la 
production  trouvant  sa  juste  récompense  dans  un  salaire  payé  en  argent  comptant. 

Les  subventions  en  nature  que  le  fermier  fait  à  l'ouvrier  engagé  peuvent  donner  Keu, 
il  est  vrai,  à  des  abus,  soit  par  rapport  à  la  qualité,  soit  pour  ce  qui  regarde  le  prix. 
Mais  elles  sont  souvent  une  nécessité  résultant  de  la  situation  des  fermes,  qui,  par 
leur  éloignement  des  villes  et  des  bourgs,  met  les  ouvriers  dans  nmpossibiKfé 
de  se  procurer  d'une  autre  manière  les  objets  dont  ils  ont  journellement  besoin. 
Quoi  qu'il  en  soit  des  avantages  et  des  inconvénients  de  ces  subventions,  il  roWt  im- 
possible de  ne  point  trouver  bon  que  les  travailleurs  agricoles  aient  un  intérêt  dans 
les  résultats  de  la  culture  de  la  terre  ;  et  loin  de  croire  que  ce  fait  soit  une  preuve  de 
manque  de  civilisation  pour  le  pays  où  il  se  réalise,  je  pense  au  contraire  qu'il  prouve 
une  civilisation  très-avancée  ;  à  moins  que  l'on  ne  veuille  soutenir  que  le  désir  de 
s'élever  dans  l'échelle  sociale,  d'améliorer  leur  sort,  de  l'espérer  au  moins,  s*aflaiblic 
chez  les  hommes  à  mesure  qu'ils  se  civilisent  davantage. 

On  pourrait  bien  intéresser  les  travailleurs  agricoles  dans  l'exploitation  tout  en- 
tière des  terres,  mais  je  pense  que  le  système  de  leur  allouer  un  salaire  fixe  et  de  la 
intéresser  en  même  temps  daus  certaines  cultures  est  préférable.  Ce  système  a  l'a- 
vantage d'être  à  la  portée  de  l'intelligence  et  de  la  fortune  de^  travailleurs.  Pour  chaque 
culture  le  fermier  fait  un  contrat  séparé  avec  eux.  L'un  y  emploie  ses  capitaux  et  son 
intelligen«%,  les  autres  leurs  bras  ;  et,  la  récolte  faite,  le  partage  s'opère  immédiate- 
ment selon  des  règles  établies  d'avance.  Point  de  défiance  (et  la  défiance  est  un  des 
traits  caractéristiques  du  paysan),  point  de  contestations  possibles. 

La  nature  des  opérations  que  l'industrie  commerciale  accomplit,  les  travaux  qu^elle 
réclame,  travaux  qui  exigent,  dans  une  partie  au  moins  de  ceux  qui  les  exécutent, 
une  certaine  instruction,  rendent  aussi  aisément  applicable  à  cette  branche  de  l'acti- 
vité humaine  la  manière  mixte  de  rétribuer  les  travailleurs  que  nous  avons  vue  Intro- 
duite dans  l'industrie  agricole. 

Il  n'est  pas  également  facile  d'appliquer  ce  système  à  industrie  manufacturière  ;  ses 
opérations  sont  multiples  et  'compliquées,  et  le  résultat  en  est  uniforme.  Pour  qne 
l'ouvrier  eût  une  partéquitablement  établie  dans  le  produit  des  entreprises  de  cette  in- 
dustrie, il  serait  nécessaire  qu'il  fut  à  même  d'attendre  la  rentrée  d'avances  qu'il  ne  serait 
pas  en  état  de  faire,  qu'il  prit  connaissance  d'une  administration  sur  la  marche  de  la- 
quelle, à  cause  de  son  défaut  d'instruction  (défaut  auquel  la  nature  de  ses  travaux 
empêchera  toujours  qu'on  puisse  complètement  obvier),  il  ne  serait  pas  capable  de 
porter  un  jugement  fondé. 

Mais  il  y  a  des  industries  manufacturières  dont  les  conditions  se  rapprochent  de 
celles  dans  lesquelles  se  trouvent  l'industrie  agricole  et  l'industrie  commerciale  ;  tt 
quant  aux  autres,  les  maîtres  pourraient  introduire  (ce  que  quelques-uns  on  fait  an 
grand  avantage  des  deux  parties)  un  système  de  gratifications  graduelles,  qoi  rem- 
placerait la  part  dans  les  bénéfices. 

Vouloir  que  ces  hommes  soient  tous  propriétaires,  ou  capitalistes,  ou  entrepreneurs 
d'industrie,  c'est  vouloir  l'impossible.  Mais  de  même  que  les  propriétaires  d^mmeo- 
blés  ont  pour  revenu  les  loyers,  les  capitalistes  Pintérèt,  les  entrepreneurs  d^industrie 


GORRESPÛNDANCE.  429 

le  profit,  U  aérait  à  désirer  que  les  travailleurs  proprement  dits,  qui  composent  la 
grande  masse  de  la  population,  eussent  à  recevoir  leurs  revenus  sous  une  fomae  qui, 
tout  en  leur  assurant  les  moyens  d'existence,  leur  fit  sentir  qu'eux  aussi  comptent 
pour  quelque  chose  dans  la  société,  qu'eux  aussi  sont  intéressés  (car  ils  le  sont  réelle- 
ment de  toute  manière)  à  son  repos,  à  sa  prospérité.  Il  serait  à  désirer,  en6n,  qu'à 
rinverse  de  la  terrible  sentence  placée  par  le  Dante  sur  la  porte  de  l'Enfer  :  Perdez 
Umt  espoir  y  6  >  vùus  qui  entrez  {Loêdaêe  ogm  êperansa^  ih  voi  che  entrate)^  tout 
homme  s'approchant  du  temple  du  travail  vit  écrit  sur  son  fronton  en  grandes  lettres 
d*or  ces  mots  :  Espérez^  6  vous  qui  entrez  ! 
Agrées,  monsieur,  etc.,  Comte  icAMABBivABieic. 


MONOROLB  W  FBR. 


Un  de  nos  correspondants  nous  adresse,  contre  le  monopole  des  fers,  la  protesta- 
tion suivante  : 

U  Mans,  la  février  ISiS. 

Le  plan  financier  de  sir  Robert  Peel  appelle  l'attention  de  tous  ceux  qui  s'intéres- 
sent a  notre  prospérité  commerciale. 

Tel  est  le  motif  qui  me  détermine  à  consigner  ici  quelques  réOexions  et  à  examiner 
cette  réforme  sous  le  rapport  de  notre  avenir  commercial  et  industriel. 

La  première  question  est  celle-ci  :  —  Que  nous  manque-t-il  pour  imiter  cette 
Ligue  (inUicom4aw  Uague)  et  obtenir  dans  notre  système  de  douanes  une  réforme 
analogue  à  celle  qui  s'opère  actuellement  en  Angleterre?  —  Nous  manquons  d*un 
point  d'appui  ou  centre  d'action  autour  duquel  viendraient  se  grouper  les  free- 
Wadere  français  dont  les  forces,  disséminées  comme  elles  le  sont,  se  dépensent  inu- 
tilement. 

Voué  à  la  cause  de  la  liberté  commerciale,  le  Journal  des  Économistes  ne  rempli- 
rait qu'une  partie  de  l'objet  de  sa  création,  si  les  fondateurs  de  cette  entreprise  émi- 
nemment utile  ne  se  plaçaient,  dans  les  circonstances  actuelles,  à  la  tête  d'une  ligue 
française,  imitant  celle  qui,  en  Angleterre,  a  renversé  en  quelques  années  le  pré- 
tendu système  protecteur ,  et  qui  n'avait  inscrit  d'abord  sur  son  drapeau  que  guerre 
aux  com-laws. 

Comme  en  Angleterre,  il  faudrait  aussi  diriger  toutes  les  atUques  sur  un  seul 
point,  là  où  elles  s'appuieraient  sur  une  masse  considérable  d'intérêts  généraux. 

Ce  choix  ne  serait  pas  diflîcile.  Ce  serait  de  créer  une  ligue  française  (arOt-trofi- 
law  league)  pour  abolir  le  droit  sur  le  fer  étranger,  qui,  sans  protéger  notre  indus- 
trie méullurgique,  nuit  au  développement  et  au  progrès  de  toutes  nos  autres  indus- 
tries dont  le  fer  est,  pour  ainsi  dire,  lk  substance. 

L'établissement  des  chemins  de  fer,  les  souflhinces  de  notre  marine  marchande, 
Turgence  de  créer  pour  notre  marine  militaire  des  bâtiments  en  fer,  enfin  les  récla- 
mations de  nos  constructeurs  de  machines  dont  la  matière  première  est  le  fer,  cette 
réunion  d'intérêts  motive  l'opportunité  d'une  demande  de  suppression  immédiate  du 
toif  qui  frappe  le  fer  étranger. 

Esiril  nécinaaire  de  dire  que  le  prétendu  système  protecteur  agit  en  sens  inverse 
du  bat  avoué  que  l'on  se  propose  d'atteindre?  Quoique  ce  principe  soit  élémentaire, 
cette  impuissance  des  droits  protecteurs  ou  plutôt  oppresseurs,  est  matériellement 
focîle  i  démontrer,  surtout  en  ce  qui  concerne  notre  industrie  métallurgique. 

Où  existe  le  véritable  progrès?  C'est  à  produire  en  aussi  bonne  qualité  que  ses  ri- 
vaux et  à  des  prix  qui  ne  seraient  pas.plus  élevés  que  les  prix  des  produits  similaires 
étrangers. 

Depuis  trente  ans  que  sont  établis  les  droits  protecteurs  en  faveur  de  notre  indus* 


4«a  JOURNAL  DEB  ÉGONOmSTES. 

trie  roétaUorgique,  la  différence  entre  le  prix  totuel  de  nos  f&n  et  Milx  dnlMtringir  a 
toujours  été  plus  grande  qu'à  cette  époque  ;  donc  au  lieu  de  progresser,  bous  reeti- 
Ions.  Est-ce  là  du  progrès?  On  dit  que  notre  production  augmente  :  mais  celle  de  nos 
ri?aux  augmente  aussi,  autant  et  plus  que  la  nôtre.  On  ne  doit  juger  deoe  préteoda 
progrès  que  comparé  à  celui  des  étrangers. 

En  1843^  suivant  le  rapport  de  If.  Ducos,  publié  dans  le  dernier  numéro  du  Jom^ 
Ml  des  Économistes^  la  production  des  fsrs  fran^is  était  évaluée  à  508,000  toaMt, 
soit  une  valeur  de  100  à  120  millions  de  francs  ;  ce  fer,  également  d'aprèp  le  rapforC 
de  M.  Ducos,  serait  de  50  pour  iOO  plus  cher  quli  Tétranger,  voilà  done  une  prime 
de  50  à  60  millions,  accordée  aux  producteurs  du  fer,  au  détriment  de  toutes  là  au- 
tres industries  sur  lesquelles  on  prélève  cette  énorme  prime. 

Cette  prime  ne  profite  point  aux  producteurs  du  fer. 

Ne  favorisant  que  quelques  riches  malires  de  forges,  et  propriétaires  de  leurs  éta- 
blissements, cette  prime  fait  hausser,  en  raison  du  prix  du  fer,  celui  du  combustible  , 
élève  les  fermages  des  usines  à  fer  et  des  affouages  de  bois;  cette  prime  passe  au- 
dessus  de  la  tête  du  maître  de  forges  qui  n'est  qu*exploitant,  et  elle  ne  reste  pas  aux 
mains  de  cette  dernière  catégorie  de  maîtres  de  forges  qui  est  la  plus  nombreuse  et 
dent  les  doléances  sont  unanimes. 

Cette  question  de  tarifs  sur  les  fers  étrangers  en  France,  comme  oelle  dea  oéréalei 
en  Angleterre,  se  résume  en  une  simple  question  de  revenu  foncier. 

Les  tarifs  ne  sont  qtie  des  primes  prélevées  sur  notre  industrie  et  notre  cooeomnia- 
tion  pour  augmenter  nominalement  et  fictivement  certaines  branches  de  revenus 
fbnciers  ;  les  droits  protecteurs  entravent  la  production  ;  ils  restreignent  la  oonsom* 
mation  ;  c'est,  sous  Tapparence  d'une  valeur  ûctivement  élevée,  créer  une  ricbesie 
onéreuse  à  Taide  de  la  rareté  et  de  la  cherté  des  produits,  enfin,  suivit  la  vraie 
expression  de  M.  F.  Basliat,  substituer  la  disette  à  l'abondance. 

Repoussant  la  réunion  de  la  Belgique  à  la  France,  et  plus  tard,  iorsqu^il  ne  s'agit- 
sait  que  d'un  traité  de  commerce  avec  la  Belgique,  repoussant  aussi  cette  alliance 
commerciale,  le  système  du  comité  Mimerei  s'opposera  toujours  au  développe- 
ment de  U)ules  les  relations  internationales.  Au  contraire,  avec  la  liberté  commer 
eiale,  tous  les  intérêts  internationaux  s'identifient,  et  de  cette  communauté  d'intérêts 
surgit  un  état  de  paix  permanent  et  durable.  Ainsi  point  de  cfis  de  guerre  à  redouter. 
Le  contraire  existe  dans  le  système  du  comité  ^Umerel  ;  les  droits  protecteurs  arec 
leurs  tracasseries  douanières  et  leurs  zones  ou  tarifs  différentiels,  c'est  la  guerre, 
sinon  permanente,  du  moins  en  perspective.  £t,  en  cas  (je  guerre,  soit  que  nous  fu- 
sions des  conquêtes,  soit  que  nous  éprouvions  d^s  désastres,  nos  lignée  d^  douanes 
tombent  ;  les  barrières  s'écroiileni,  et  avec  elles,  tout  le  système  protecteur  et  pro- 
hibitif. L'application  exclusive  et  la  prolongation  d'un  pareil  système  est  impossible. 
Ce  système,  d'ailleurs,  espèce  de  muraille  de  la  Chine,  devient  chaque  jour  de  plus  en 
plus  inexécutable,  et  sera  bientôt  entièrement  détruit  par  noe  chemina  de  fer  qni  se 
relieront  aux  principales  lignes  europénnes. 

Enfin,  re^te  une  dernière  considération.  Quelle  différence  y  a*t4i  entre  k  coelHiea 
des  charpentiers  demandant  une  augmentation  de  salairee ,  et  la  coelitMNi  dn 
comité  Mimerei,  ou  la  coalition  de  grands  propriétaires  demandant  dei  tirifii  tkf* 
râbles  à  l'augmentation  de  leurs  revenus  (bnciers?  Les  charpentiers  B'étantni 
députés,  ni  pairs  de  France,  sont  poursuivis  en  police  eorreetionnelle,  ttadis  qu'si 
contraire,  sanctionnée  législativemeot,  la  eeaHtion  des  grands  prepriéteires  est  léipile, 
et  que  l'on  dit  pour  elle  :  Respect  et  force  à  la  loi.  •♦♦ 


I 


BULLETIN.  Iti 

CMS6E8  DE  BBTRÀlTE  AU  PROFIT  DK    LA  CLASSE  OUVRIÈRE. 

En  rendant  compte  de  la  discussion  des  trois  Conseils  généraux  de  l'agriculture, 
des  manufactures  et  du  commerce  sur  la  question  des  caisses  de  retraite,  nous  avons 
eu  occasion  de  citer  Topinion  de  M.  Chavannes.  Ce  négociant,  délégué  de  la  Cham- 
bre du  commerce  d'Orléans,  ayant  trouvé  que  son  opinion  nVivait  pas  été  convena- 
blement appréciée,  a  bien  voulu  nous  adresser  la  proposition  qu'il  a  présentée  et  sou- 
tenue an  nom  de  la  Chambre  de  commerce  qui  l'avait  délégué.  Nous  la  mettons  sous 
les  yeux  de  nos  lecteurs,  toujours  en  attendant  que  l'Imprimerie  royale  nous  per- 
mette de  rendre  un  compte  détaillé  des  autres  opinions,  votes  et  vœux  émanés  des 
trois  Conseils. 

La  proposition  de  M.  Chavannes  était  ainsi  conçue  : 

«  1  *  Instituer  une  Caisse  générale  des  retraites  an  profit  de  la  classe  ouvrière  spéciale^ 
ment  ;  placer  cette  Caisse  sous  la  garantie  de  TÉtat  et  lui  donner  une  organisation 
gratuite  analogue  à  celle  des  Caisses  d'épargne. 

€  2û  Pourvoir  au  premier  fonds  de  cette  Caisse,  tant  au  moyen  d'une  souscription  ou- 
verte par  l'État,  qu'à  celui  d'une  large  dotation  votée  par  les  Chambres. 

«  5®  Proclamer  Têpargne  obligatoire^  par  voie  de  retenues  à  opérer  sur  le  salaire 
des  ouvriers  soumis  à  la  formalité  du  livret. 

«  4*  Tout  ouvrier  non  compris  par  la  loi  dans  la  classe  de  ceux  assujettis  au  livret 
pourrait,  sur  sa  demande,  y  être  admis  et  participer  dès  lors  au  bénéfice  de  la  mesure. 

«  5*  L'importance  de  la  retenue  serait  fixée,  ainsi  qu'il  suit  : 

c  5  pour  100  sur  le  salaire  des  ouvriers  mariés. 

c  iO  pour  100  sur  celui  des  ouvriers,  enfants,  célibataires,  ou  veufs  sans  enfants. 

<  0"  Les  intérêts  du  capital  formé  par  les  retenues  successives  seraient  capitalisés  à 
raison  de  5  pour  iOO  jusqu'au  jour  de  l'ouverture  de  la  pension,  ou  de  la  réalisation  du 
maximum  déterminé  auquel  pourrait  s'élever  ledit  capital. 

c  7«  Le  maximum  du  capital  que  chaque  ouvrier  pourrait  avoir  i  la  Caisse  des  re- 
traites ne  dépasserait  pas  5,600  fr. 

c  g*  Tout  ouvrier  devenu  invalide  par  le  fait  de  Pftge  ou  d'infirmités,  serait  admis  à 
toucher  sa  pension  de  retraite,  calculée  à  raison  de  5  pour  100  du  capital  qu'il  aurait 
amassé.  Cette  pension  serait  ravereible  sur  la  tête  de  l'époux  survivant. 

c  9»  Les  héritière  majeure  auraient  seuls  droit  à  la  délivrance  du  capital  après  la 
mort  de  celui  ou  de  ceux  qui  avaient  droit  à  la  pension. 

c  10^  Un  règlement  d'administration  publique  détermmereitles  cas  |iarticuliera  dans 
lesquels  l'ouvrier  pourrait  réclamer  tout  ou  partie  de  son  capital  ; 

c  Li  teneur  du  livret  portant  le  compte  ouvert  de  l'ouvrier  et  la  situation  de  ee 
compte; 

«  L'organisation  de  la  Caisse  et  du  mode  de  versement  à  faire,  par  les  maîtres,  du 
montant  des  retenues  exercées  par  eux  au  profit  de  chacun  de  leure  ouvriers  ; 

c  et  loua  autres  détails  d'application  i  prévoir.  » 


BULLETIN. 


Banque  de  France.  —  Compte^rendu  de  ses  opérations  pendant  l^année  1845, 
pjMT  H*  D'Arum,  gouverneur.  —  Chaque  année,  le  Journal  des  Economistes  repro- 
duit le  rapport  présenté  à  l'assemblée  générale  des  actionnaires  sur  les  opératiops. 
de  ce  vast^  établissement;  on  trouve  dans  cette  série  de  documents  des  renseigne» 


4at  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

menu  à  la  fois  curieux  et  utiles  k  consulter  lorsqu'on  veut  s'occuper  des  institutîoos 
de  crédit.  Il  serait  bien  temps,  en  effet,  que  ce  sujet  appelai,  non-seulement  les  mé- 
ditations des  gens  sérieux  et  pratiques,  mais  devint  l'objet  d'une  discussion  complète, 
dirigée  de  façon  à  arriver  à  une  conclusion.  Convient-il  d'avoir  une  seule  grande 
institution  de  crédit,  étendant  son  action  sur  toute  la  surface  du  pays,  prête  à  en- 
voyer les  capitaux  partout  où  le  besoin  peut  s'en  faire  sentir,  facilitant,  par  les  rap- 
ports de  ses  divers  comptoirs  entre  eux  et  de  cbacim  avec  l'établissement  central,  la 
rapide  circulation  des  valeurs? Ou  bien  faut-il  réserver  à  chaque  grande  ville  rinitiative 
de  sa  propre  activité,  en  lui  laissant  tous  les  avantages,  en  même  temps  que  les  in- 
convénients, qui  peuvent  résulter  de  cette  indépendance  ?  L'émission  de  biUets  au 
porteur  destinés  à  faire  office  de  monnaie  doit-elle  être  soumise,  comme  la  labrica- 
tion  de  la  monnaie  métallique,  à  une  surveillance  et  à  une  direction  centrale?  Cest 
fiuite  d'avoir  su  aborder  franchement  ces  grandes  questions,  et  de  s'être  trouvé  en 
état  de  les  résoudre,  que  l'on  s'est  engagé  en  France  dans  un  système  bâtard,  qui 
prépare,  nous  le  craignons,  des  embarras  sérieux  pour  l'avenir. 

La  Banque  de  France  a  des  comptoirs  dans  onze  villes,  réparties  sur  différents  points 
du  pays  ;  elle  y  a  fait  cette  année  des  envois  de  fonds  considérables  ;  70  millions  d'es- 
pèces ont  été  subitement  expédiés  pour  faciliter  les  affaires,  là  où  la  pénurie  se  (aisait 
sentir.  Mais,  tandis  que  Montpellier,  Saint-Etienne,  Mulhouse,  profitaient  de  cet  avan- 
tage ,  les  villes  les  plus  importantes  par  leur  commerce ,  comme  Bordeaux  et 
Rouen,  n'ayant  pu  demander  d'appui  qu'à  leurs  banques  locales,  se  tiraient  égale- 
ment d'affaire.  Il  faut  cependant  reconnaître  que  même  pour  les  villes  qui  ont  des 
banques  locales  et  qui  n*ont  point  de  succursales  de  la  Banque  de  France,  ractioo 
tutélaire  de  celle-ci  sur  les  villes  voisines  exerce  encore  une  action  générale  qu*oa 
ne  saurait  contester.  A  l'occasion  des  demandes  de  renouvellement  de  privilège 
des  banques  locales,  la  question  de  Futilité  qu'il  y  aurait  à  adopter  un  système 
général  se  présentera  de  nouveau  ;  et  l'expiration  du  terme  fixé  pour  la  ban  que  de 
Bordeaiu  forcera  bientôt  la  Chambre  des  députés  à  s'en  occuper.  Nous  engageoas 
donc  les  économistes  à  préparer  et  à  éclairer  d'avance  la  discussion. 

Les  opérations  de  la  Banque  de  France  ont  été  fort  actives  en  1845;  elles  ont  porté 
sur  1,500  millions,  soit  un  quart  en  sus  des  valeurs  totales  sur  lesquelles  la  Banque 
avait  opéré  en  1844.  L'escompte,  à  Paris  seulement,  a  atteint  pendant  Tannée  1  mil- 
liard ;  et  si  la  moyenne  des  effets  escomptés  est  remontée  à  1,155  francs,  ce  qui 
pourrait  faire  craindre  que  le  petit  commerce  ait  été  moins  aidé  que  d'habitude,  il 
faut  cependant  constater  que  la  Banque  s'est  montrée  large  et  facile  au  moment  du 
besoin.  Les  escomptes,  dans  le  mois  de  novembre  dernier,  ont  porté  sur  112  millions, 
soit  sur  une  valeur  double  environ  de  ce  qu'elle  avait  été  pour  les  mois  correspoa- 
danU  de  1843  et  1844. 

L.es  opérations  de  la  fin  de  l'année  sont  devenues  tellement  actives,  que  dans  lei 
derniera  joura  de  décembre,  la  masse  des  billets  de  banque  disponibles  s'est  trouvée 
épuisée.  Le  Conseil  général  a  dû,  pour  que  le  mouvement  des  fonds  oe  fôt  pas  rileati, 
autoriser  la  création  de  billets  à  ordre  et  à  vue  de  5,000  et  de  10,000  francs  pour  être 
remis  à  ceux  qui  les  préféreraient  à  des  payements  en  espèces.  La  Banque  étant  et 
droit  d'avoir  des  billets  au  porteur  au-dessus  de  1 ,000  francs,  il  a  été  décidé  qu'os 
allait  en  établir  de  5,000  francs.  Ces  nouveaux  billets  paraîtront  bientôt  dans  lacirco- 
lation.  Dans  les  comptoira,  on  émet  des  billets  de  250  francs  dont  quelques-ans  pi- 
raissent  dans  la  circulation  à  Paris,  et  l'usage  en  étant  recherché,  il  partit  que  réta- 
blissement central  sera  prochainement  mis  possession  du  droit  d'en  émettre  é^ 
lement. 

Voici  en  quels  termes  M.  D'Argout,  gouverneur  de  la  Banque, 8*est  exprimé  daas 
l'assemblée  générale  du  29  janvier  dernier  : 

«  \jL  somme  totale  des  opérations  de  la  Banque  et  de  ses  comptoira  s'est  élevée 


liULLETÏN.  m 

i 4,^98,907,000  rr«,  cVst-ù-dire  à  un  milliard  H  demi  moîasonfê  cent  mille  fraors^ 
Elles  D -étaient  pas  encore  arrivées  à  ce  ohilTre  V 

Comparai  ivemeot  aux  résul la ts  obtenus  en  1 844  J 'augmentation  est  de  568  nul- 
lions.  Aussi  de  i^i  à  184S  les  dividendes  sont-ils  montés  de  i07  fr.  par  action  A 
133  fr. 

Si  l'accroissemenl  des  dividendes  s'était  mesuré  sur  raccroîssemËnt  des  opéra* 
tioas,  les  dividendes  de  1845  eussent  donné  141  fr. 

0'oi\  vient  celte  difTêrence  tlans  les  produits,  alors  que  la  durée  moyenne  des 
éehétDces  des  eiïets  de  commerce  escomptés  s'est  accrue  î 

Elle  provient  de  diverses  causes  :  le  réescompte  de  18-15  sur  1846  a  été  plus  consi- 
dérable que  le  réescompte  de  1844  sur  184^. 

Les  dépenses  de  Tadminislralion  centrale  et  des  comptoirs  ont  été  plus  considéra- 
Wesj  surtout  à  raison  de  l'accroissement  des  transports  d*espèces  et  du  développe- 
ment de  la  circulation  des  billets.  Plus  le  cercle  des  services  que  la  Banque  de  France 
rend  au  public  s'éleud»  plus  la  proportion  des  frais  devient  forte. 

Non-seulement  nos  opérations  ont  grandi  eu  importance,  niais  elles  se  sont  diver- 
sifiées. La  multiplicité  des  entreprises  indiistnclles  et  la  formation  d'un  grand  nombre 
de  compagnies  ont  fait  naîlre  de  nouveaux  besoins  et  ont  imprimé  nn\  capitaux  une 
direction  inusitée.  Ces  capitaux  momentanément  accumulés  entre  un  petit  nonibre 
(le  mains,  puis  refluant  tout  à  coup  dans  la  circulation  générale^  ont  déterminé  des 
allernalives  d'expansion  et  de  resserrement  de  crédit  ;  des  oscillations  marquées  ont 
fM  lieu  dans  le  cours  de  certaines  valeurs  ;  vers  la  fin  de  l'année  les  négociations  sont 
devenues  moins  faciles.  La  largeur  de  nos  escomptes  a  contribué  efiScacement  ù  pré- 
venir la  ^'êne  et  ù  ramener  l'abondance.  Quelques  chliïres  donneront  la  mesure  de 
l'assistance  que  la  Banque ^  en  cette  occurreucef  a  prêtée  au  public  :  ââ  millions  et 
demi  ont  été  escomptés  en  un  seul  jour,  40  millions  en  trois  jours,  454  millions  dans 
le  dernier  trimestre  et  857  millions  dans  le  second  semestre  de  Tannée  *.  Aux  raèmea 
époques  la  circulation  des  billets  s'est  élevée  à  289  millions*  et  le  portefeuille  des 
effets  de  commerce  à  270  millions^,  landis  que  70  millions  d'espèces  étaient  presque 
mbilement  expédiées  aux  provinces  qui  en  manquaient.  Enfin,  en  six  mois  de  temps, 
le  mouvemeut  des  espèces^  des  billets  et  des  virements  est  monté  à  la  somme  énorme 
de 8  milliards  173  millions.  Ces  grandes  opérations,  la  Banque  les  a  accomplies  avec 
Taisance^  la  promptitude  et  la  sécurité  qui  ont  toujours  caractérisé  sa  marche* 

Quels  seront  les  résultats  de  1846?  Nous  l'ignorons.  Nous  n^avons  la  prétention  ni 
de  deviner  ni  de  prédire  ;  tout  ce  que  nous  pouvons  vous  déclarer^  cWt  que  ta  place 
est  aujourd'hui  plus  calme  et  ta  spéculation  moins  ardente.  Les  escomptes  tendent  à 
baisser,  la  longueur  des  échéances  diminue,  circonstances  qui  d'aUJeurs  se  repmdui- 
fi«at  assez  habituellement  à  cette  période  de  l'année.  Dans  tous  tes  cas  les  actionnaires 
profiteront  de  l'un  des  plus  forts  réescomptes  que  nous  ayons  obtenus  depuis  long- 
temps *. 

De  Texamen  des  tableaux  qui  ont  été  dressés  des  opérations  comparées  de  la  Bait* 
que  pour  les  deux  dernières  années,  il  ressort  qu'eti  1845  presque  toutes  ces  npéra- 
tiaas  ont  offert  des  augmentations,  savoir  : 


^  Lesopéraiions  de  isâ9  et  de  IBiO  sont  montées  à  1,iH  el  à  t^m  mitlious  ;  elleis  ont 
approctïé  du  chiffre  de  18+5,  ^ans  toutefois  y  atteindre. 

'  V  compris  îi*s  c^omptes  des  comptoirs. 

^  !Vua  coui|sris  b  circulation  des  comptoirs. 

*  \  tompn*  le  portefeuille  des  comptoirs. 

^  1^  riii;f^a>in|iic  Uu  dernier  semestre  de  13t5  sur  ii^  premii^r  semestre  d^  iBlâ  a  été 
lii*  T9(K8ao  f r. 


f^ 


434 


JOURNAL  DES  ECONOMISTES. 

AUGMENTATIONS  §U^  fW 


1^  Escompte  du  papier  de  commerce 

i«  Avances  sur  rentes  et  sar  actions  des  canaux . 

30  Traites  de  coupes  de  bois 

4»  Bons  de  la  Monnaie 

50  Avances  sur  lingots 


Totaux. 


Blf  spififK. 


S5i,i93,100  fr. 
i8, 197,400 
557,  liN) 

9,378,^  p 
^,4?f,M0 


992,908.400  fr. 


eif  ruopoiif. 


l,&Tr,SM  fr. 
170,360 
H,908 
f.39(r 


1,761,970  fr. 


D'autre  part,  Fescompte  des  bons  du  Trésor  et  des  obligations  de  la  Ville  de  Paris 
a  baissé  de  737,000  Tr.  en  somme,  et  de  10,000  fr.  en  produits  '.  D'anuée  en  année 
ces  opérations  offrent  moins  d*importance.  La  raison  en  est  simple  :  ces  bons,  Irès- 
recbercbés  pour  des  placements  temporaires,  ont  été  négociés  par  le  Trésor  avic 
beaucoup  de  parcimonie  et  à  IMutérèt  le  plus  bas  ;  les  émissions,  pendant  Pexcrcice 
dernier,  ont  été  réduites  de  400  millions  '  :  les  détenteurs  de  ces  bons  n'ont  éprouvé 
que  bien  rarement  le  besoin  de  céder  ces  valeurs  à  la  Banque  au  taux  de  4  poqr  100. 

En  comparant  les  escomptes  mensuels  de  1844  et  de  1845,  on  trouire  qu'ils  ont 
pareillement  suivi  une  marcbe  ascendante.  De  février  à  décembre  1844,  ils  ont  monté 
de  38  millions  à  87  ;  de  février  à  décembre  1845,  ils  se  sont  élevés  de  52  millions  i 
119,900,000  fr.  Les  escomptes  du  second  semestre  présentent  le  chiffre  de  S^76  mil- 
lions ;  ceux  du  premier  semestre  n'oOVent  que  la  somme  de  427  ;  les  deux  semestres 
réunis  dépassent  un  milliard.  Nous  ne  parlons  ici  que  de  la  banque  centrale. 

De  1843  à  1844,  la  moyenne  du  portefeuille  s'est  abaissée  de  113  millions  à  83; 
de  1844  à  1845,  elle  s'est  relevée  de  88  millions  à  124,360,000  fr.  ;  la  diflireiicc  ci 
plus  a  été  de  36  millions. 

Le  nombre  des  effets  escomptés  s'est  accru  de  696, 1 1 5  à  868,982  ;  l'aecroîsaeaieBt 
est  de  172,867  effets,  c'est-à-dire  du  cinquième.  La  moyenne  de  la  valeura'est  ékfk 
de  1 ,076  (îr.  à  1 ,1 55»  et  la  durée  moyenne  des  échéances,  de  44  à  48  jours. 

Dans  ces  868,882  effets,  on  en  eompte 131 ,955  de     199  fr.  et  au-dessous; 

428,402  de     099  à  200  fr. 
et  308,625  de  1,000  fr.  et  au-dessus. 

Lors  de  notre  dernière  réunion,  nous  vous  avons  entretenus  des  difficultés  que  pré- 
sentaient, aux  époques  de  6n  de  mois,  les  services  de  l'escompte  et  des  encaisse- 
ments ;  ces  difficultés  n'ont  fait  que  s'accroître. 

Le  30  octobre  1845,  la  Banque,  comme  nous  vous  l'avons  dit,  a  escompté  19,818 
eïïéts  montant  à  22,370,779  fr.,  chiffres  qui  surpassent  de  2  millions  de  figues  et  ëe 
2,000  effets  l'escompte  le  plus  élevé  de  1844. 

Les  encaissements  augmentent  dans  une  proportion  bien  plus  forte  encore  : 

Le  30  novembre  1844,  la  Banque  avait  encaissé  49,670  effets  montant  à  45,392,000 
francs  dans  20,952  domiciles  ;  le  31  octobre  1846,  elle  a  encaissé  57,(^3  efiets  nao- 
tant  à  57,573,000  fr.  d^ns  23,449  domiciles. 

L'administration  a  été  obligée  d'établir  une  seconde  galerie  dea  recettes  ;  elle  a  pa- 
reillement construit  une  grande  salle  d'attente  a6n  d'abriter  le  public  dans  les  joun 


*  La  Banque  n*a  pas  obtenu  de  primes  sur  les  matières  d^irgent  en  184S.  Les  prodaHs  di 
droit  de  garde  ont  été  stationnaires. 

<  Voir  Texposé  de  la  situation  générale  des  flnances  présenté  k  la  Chambre  des  dépaléi 
par  M.  le  ministre  des  finances,  le  3  juin  1845,  page  8.  «  Du  !•'  janvier  1845  au  K  jia- 
fier  1846  la  masse  des  bons  du  Trésor  en  émission  a  diminué  de  plus  de  100  raiIlkMÉS  t 


i7f  llfstl  cfiindre 


4i  Ibuif .  Is  sombre  dei  prçDD9  ^  recette  t  été  porté  de  ( 
quç  ces  mesures  oe  deyiepoent  bientôt  insuftisaDtes. 

L'accroissement  extraordiosire  des  eflets  au  comptant  a  aggravé  leç  difficultés  dei 
encaissements  :  en  184^,  pps  eflets  se  sont  élevés  à  848,920,  en  nombre  et  en  somm^, 
i  un  milliard  cent  quarante-peuf  millipns  aix  cent  mille  francs. 

Le  minimum  des  çompte^-coiirapts  divers  4  été  de  42  millipns,  leur  maximum  s'ef  t 
élevé  à  120,92P,o6q  fr.,  maximum  doubje  de  celui  de  1844.  Les  dépôts  opérés  par 
les  compagnies  fqrroéi^  pour  concourir  \  Tadjudication  des  chemiqs  de  fer  ^iil  ^ 
principale  cause  de  cette  bai^sse. 

Le  minimum  et  le  maximum  du  compte-cquran^  ]|vec  le  Trésor  avajent  vapé>  ^)| 
1844,  de  86  millipns  a  140  ;  en  1845,  ce  compte-courant  est  monfé  de  96  million^ 
164;  il  est  vrai  qu'un  dépôt  de  14  millions  ^e  pièces  démonétisée^  ce  trouve  compris 
dans  ce  dernier  cbiflrei 

Le  maximum  de  la  circulation  des  billets  a  |iau9sé  de  271  millions  à  289,  le  mjni- 
roum,  de  233  à  247,  et  la  moyenne^  de  248  à  258.  Nous  avqns  déjà  jndmué  la  cause  ^f 
Taccroissement  du  maximum. 

Les  réserves  en  numéraire  ont  eu  pour  maximum  279  millioDS  od  i84i  ainsi  qu'en 
1844  ;  mais  les  minimum  ont  été  tr^-diflërents  :  ils  ont  baissé  de  234  millions  à  176. 
La  différence  est  de  58  millions.  Ce  minimum  de  176  millions  s^est  produit  en  no- 
vembre I  c'est  vers  cette  époque  que  la  Banque  expédiait  70  millions  d'espaces  au 
lAdi  et  10  millions  à  TEst  et  à  FOuest  de  la  France. 

La  différence  entre  les  moyennes  des  réserves  des  deux  années  a  été  moins  consi- 
dérable que  celle  qui  résulte  de  la  comparaison  des  maximum  et  dm  minimum  des 
encMases.  Ces  moyennes  sont  descendues  de  2SS6  millioBs  à  257,  c*6fll4-dice,  de  19 
millions  seulement. 

^ous  ayons  déjà  indiqué  le  montant  du  mouvement  des  espèces,  des  billets  et  des 
virements  pendant  le  dernier  semestre  de  1845,  fnais  nous  ne  vous  ^vons  pas  fiiit 
connaître  encore  la  somme  des  mouvements  de  Tannée  tout  entière. 

En  1844,  la  somme  de  ces  mouvements  s'était  élevée  à  11  milliards,  et  ee  cbiUre 
efait  causé  quelqtie  surprise;  eh  bien,  messieurs,  le  cbiffn  de  1845  monte  i  15 
milliards.  Depuis  1839  leur  total  a  doublé  *. 

Le  pompte  des  eflets  en  soufirance  ne  présente  rien  de  remarquable.  Au  t4  décem- 
bre 1844,  le  solde  créditeur  éuit  de  56,000  fr.  ;  les  rentrées  de  1845  ont  ^té  if 
|7,ûûp  fr.,  les  frais  et  la  restitution  de  quelques  exeédants  se  sont  élevés  à  5,|MM)  fr.  ; 
3|,P0O  Or.  ont  été  portés  au  compte  de  profits  et  pertes  ;  le  nouveau  solde  créditeur 
ae  trouve  réduit  i  57,576  fr.  58  c. 


fHWilB. 

MOUVEMENT  GÉNÉRAL  pE§ 

* 

BSPkpBS. 

81LI.8TS. 

TimBMBBTS. 

lOTAL. 

1846 
1844 
t8U 

720,953,000 
758,077,700 
888,741,160 

3,894,543,000 
4.847,888,500 
5,114,641,000 

5,382,390,000 
6,ei3»316,600 
9,143,878,000 

u.m,m,m 

l»,OM,6Si,700 

eniïSSÎ'îiiS? 

80,653,400 

866,758,500 

8,909,^55,^ 

5.M7^ï,fi)p 

436  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES^ 

Les  rautalions  d'actions  proviennent  de  deux  causes  :  des  décès  et  des  ventes.  Lh 
décès  ont  amené  le  transfert  de  2,48i  actions;  depuis  cinq  ans  le  chiffre  change  peu. 
La  quotité  des  ventes  varie  selon  les  circonstances.  14,234  actions  ont  été  vendues  en 
1845,  nombre  qui  surpasse  de  4,454  actions  celui  des  transferts  de  l'année  anté- 
rieure. De  très-anciens  actionnaires  ont  vendu  leurs  titres  pour  acheter  des  valeurs 
dont  la  hausse  rapide  semblait  promettre  de  plus  grands  bénéfices.  Quelques  déposi- 
Uires  de  fonds  de  souscriptions  ont  acquis  des  aciions  à  titre  de  placement  tempo- 
raire. Des  reports  assez  considérables  ont  eu  lieu,  fait  qui  jusqu'à  présent  ne  s'était 
produit  que  rarement  et  sur  une  petite  échelle.  La  concurrence  des  actions  de  che- 
mins de  fer  a  déterminé  une  baisse  dans  le  cours  de  nos  actions,  au  moment  même 
où  les  opérations  de  la  Banque  devenaient  plus  fructueuses.  Ces  ventes  inusitées  ont 
concentré  momentanément  ces  actions  dans  un  plus  petit  nombre  de  mains  :  le  nom- 
bi-e  des  actionnaires  s'est  réduit  de  4,487  à  4,430. 

Les  dépenses  de  1845  se  sontélevées  à 1,225,466  fir. 

celles  de  1844  n'avaient  offert  que  la  somme  de 1,165,657 

L'augmenUtion  a  été  de * ^>^^  ^^' 

Le  dévouement  des  employés  de  tout  grade  ne  s'est  point  démenti  ;  nous  ne  pour- 
rions, sans  injustice,  passer  sous  silence  les  éloges  dus  à  leur  zèle. 
En  1845  les  opérations  de  tous  les  comptoirs  ont  donné  un  total  de.  597  millioai. 
En  1844,  elles  avaient  présenté  la  somme  de 321      » 

L'augmentation  a  été  de 76      » 

L'augmentation  obtenue  en  1844,  comparativement  à  1843,  avait  offert  le  chiffie 
de  78  millions. 

En  deux  années  le  total  est  monté  de  245  millions  à  397  millions,  c'est-à-dire  de 
154  millions  ;  augmentation  qui  équivaut  à  60  pour  100  des  opérations  de  1843. 

En  1844,  les  comptoirs,  au  lieu  de  suivre  une  marche  uniforme,  avaient  présenté 
des  résultaU  très-différents  soit  en  hausse  soit  en  baisse. 

En  1845,  excepté  à  Montpellier  et  à  Chàteauroux  dont  les  opérations  sont  restées 
stationnaires,  la  hausse  a  été  générale. 

Le  tableau  des  comptoire,  rangés  selon  l'importance  de  leure  opéntiooB,  a  subi 
quelques  modifications. 

Montpellier,  qui  figurait  en  tète  du  tableau  de  1844,  cède  le  pas  à  SaintrÉtienDe  et 
descend  à  la  seconde  place;  Mulhouse,  de  la  septième  monte  à  la  cinquième  ;  Caen, 
de  la  dixième  à  la  huitième  ;  Chàteauroux,  au  contraire,  est  descendu  de  hi  neuvième 
à  la  dixième. 

Groupant  les  opérations  des  comptoira  ainsi  que  nous  Favons  fait  dans  notre  der- 
nier rapport,  nous  trouverons  les  résultats  suivants  : 

Les  escomptes  réunis  de  Montpellier,  de  Saint-Étienne  et  de  Besançon  s'étaieat 
élevésenl844à 203,600,000  fr. 

Ces  escomptes,  en  1845,  ont  offert  la  somme  de 238,769,000 

L'augmentation  a  été  de 35,169,000 

Saint-Quentin,  Mulhouse,  Reims  et  Angoulème  avaient  présenté 

lechiffrede , 78,878,700 

En  1845,ce  chiffre  s'est  élevé  à 109,262,000 

L'accroissement  a  été  de 30,384,700 

Mais  il  faut  observer  que  Mulhouse,  comptoir  qui  ne  date  que  deux  ans,  entre  dais 
ce  chiffre  pour  15,700,000  fr. 
C^ien,  Grenoble,  Chàteauroux  etClermont,  en  1844,  avaient  es- 


BULLETIN.  437 

coopté 36,080,800 

Ces  escomptes  se  sont  élevés,  en  1845,  i 45,745,000 

Ladiflérence  en  plus  est  de 9,664,200 

Ed  1844,  raugmeDtation  réalisée  dans  les  comptoirs  de  la  première  catégorie  avait 
été  de  64  millions,  comparativement  à  1843;  en  1845  elle  s'est  bornée  à  35  millions, 
d'où  il  résulte  que  Faugmentation  a  été  plus  marquée  dans  les  comptoirs  de  la  seconde 
et  de  la  troisième  catégorie  que  dans  les  comptoirs  de  la  première. 

Passons  à  de  très-courtes  remarques  sur  les  faits  accomplis  dans  chaque  comptoir, 
considéré  individuellement. 

Les  opérations  de  Saint-Étienne  se  sont  élevées  de  75,986,000  fr.  à  97,770,000  fr. 
L'augmentation  a  été  de  21,800,000  fr.  L'escompte  du  papier  sur  Paris  en  a  pris  la 
meilleure  part  :  il  s'est  accru  de  17,800,000  fr.  La  moyenne  des  échéances  s'est  éle- 
vée de  39  à  45  jours,  et  la  moyenne  de  la  valeur  de  3,659  à  4,067  fr. 

Les  résultats  obtenus  i  Montpellier  ont  été  identiques  dans  le  cours  des  deux  der- 
nières années,  quant  au  total  ;  mais  en  1845,  l'escompte  du  papier  sur  Paris  a  grandi 
de  7  millions.  I^  moyenne  des  échéances  de  ce  papier  est  montée  de  59  à  66  jours, 
et  leur  valeur  moyenne  de  4,092  à  4,706  fr. 

A  Besançon,  les  escomptes  ont  monlé  de  46  millions  à  59  millions,  c'est-à-dire  de 
13  millions.  L'accroissement  du  papier  sur  Paris  figure  dans  ces  13  millions  pour 
2,981,000  ft-.,  et  l'accroissement  du  papier  sur  place  pour  9,673,000  fr.  La  moyenne 
de  la  valeur  et  des  échéances  est  restée  la  même  en  ce  qui  concerne  le  papier  sur 
place  ;  les  échéances  se  sont  élevées  de  35  à  43  jours,  et  la  valeur  moyenne  de  2,282  à 
2,538  fr.  en  ce  qui  concerne  le  papier  sur  Paris. 

  Saint-Quentin,  les  escomptes  ont  augnoenté  de  26,300,000  à  32,200,000  ûr., 
c'est-à-dire  de  5,800,000  fr.  La  part  du  papier  sur  Paris  figure  dans  ceUe  augmen- 
tation pour  1,600,000  fr.,  et  l'accroissement  du  papier  local  pour  3,700,000  fr.  Les 
échéances  du  papier  sur  Paris  se  sont  élevées  de  46  jours  à  54,  et  celles  du  papier 
sur  place  de  SK^  à  62.  Les  moyennes  des  valeurs  n'ont  pas  sensiblement  varié. 

A  Mulhouse,  les  escomptes  ont  monté  de  14  millions  à  30.  L'augmentation  a  porté 
pour  12,700,000  fr.  sur  le  papier  sur  Paris,  et  pour  2,500,000  fr.  sur  le  papier  sur 
place.  L'accroiasement  des  échéances  a  été  de  59  à  63  jours  pour  le  papier  sur 
Paris,  et  de  50  à  56  jours  sur  le  papier  sur  place.  Les  moyennes  des  valeurs  se  sont 
aecnies  de  3,080  i  3,600  fr.  d'une  part,  et  de  825  à  944  fr.  de  l'autre.  Ce  comptoir 
semble  destiné  à  recevoir  de  nouveaux  développements. 

A  Retms,  les  opérations  ont  augmenté  de  22,300,000  fr.  à  26,600,000  fr.,  soit  de 
4,200,000  fr.,  dont  les  deux  tiers  se  composent  de  papier  sur  Paris.  L.es  moyennes 
des  valeurs  et  des  échéances  se  sont  accrues  de  3,149  fr.  à  34,77,  et  de  45  a  51 
jours.  Les  moyennes  des  valeurs  et  des  échéances  du  papier  sur  place  ont  au  con- 
traire diminué. 

A  Angouléme,  les  opérations  ont  augmenté  de  15,700,000  fr.  à  20,705,000  fr.,  soit 
de  la  somme  de  5  millions.  Cet  accroissement  s'applique  exclusivement  au  papier  sur 
Paris,  car  les  escomptes  du  papier  sur  place  ont  baissé  de  500,000  fr. 

Les  moyennes  de  la  valeur  et  des  échéances  de  ces  premiers  effets  se  sont  accrues 
de  5,377  à  6,166  fir.,  et  de  39  à  44  jours.  Les  moyennes  poiu*  le  papier  local  sont 
restées  les  mêmes. 

ACaen,  les  escomptes  ont  obtenu  une  notable  augmentation  :  de  9,500,000  fr.  ils 
sont  montés  à  plus  de  14.000,000  fr.,  c'est-à-dire  d'environ  46  pour  100.  Ce  fait 
permet  d'espérer  que  ce  comptoir,  dont  les  opérations  ont  été  jusqu'à  présent  si  lan- 
guissantes, prendra  enfin  un  essor  proportionné  à  l'importance  de  la  ville  dans  la- 
quelle il  est  établi.  Les  éléments  de  cette  augmentation  fortifient  cette  conjecture.  Le 
papier  sur  Paris  n'y  entreque  pour  1,600,000  fr.  ;  le  papier  local  y  figure  pour  3  mil* 


436 


JO^^ 


Les  mutations  d*actioD.« 
décès  ont  amené  le  trans 
La  quotité  des  ventes  v: 
1845,  nombre  qui  sur 
rieure.  De  très-ancier 
dont  la  hausse  rapidr 
taires  de  fonds  de  s 
raire.  Des  reports  ? 
produit  que  rare' 
mins  de  fer  a  é 
où  les  opératio' 
concentré  mor 
bre  des  actio' 

Les  déper 
celles  de  IF  ,.   « 

L^augp 

Ledf' 
rions, 
Eo 
E 


*"  '-^jjî  /'eécôWptè  du  |te- 
*"    ^^M  au  contraire,  sW 

'  ^"^"^tfs^ilboos,  La  moyenne  seule 

.jioué  B^P^  obtenu  d'augmentation, 

^  -'^^  7^*^350,000  fr.  à  8.400,000  n-., 

" '"  ^*rttotf  ^^  *"^  ^^  accroissement  pour 

'     *'*!|V^i  est  éffteodiie  de  48  jours  â  37  ;  aussi 

^«  '^^^^ft.  151,000  fr.,  tandis  que  les  produits 

^•^^""'^^/i:  sur  aoe  masse  d'opérations  de  9,200,000 

;.  .^'^^^^'  ^téiDce  5'fst  reletée  de  88  jourè  i  85.  Il  né 


jr  />'***[  f^tflutarétBrs  seront  vaincues, 
"^^^^îîiti  ^5cwftp<^  P*""  ^  comptoirs  réiinis  s'est  éfètê 
^\  i  Bii  tt.t^if«f  échéance  moyenne  i  88  jours. 


,,  M^f^^^lL^fj^  monaae,  5,684  fr.,  échéance  moyenne,  8î 

ajieê,  ^^W"  ■•?•■■*»  *»**^  ^•'  ^^'^•"ce  moyenne,  65 
*  '  ^ntnirs  m  comrdein,  fifeur  moyenne,  4,785,  écfaéAncè 

'^  Ék»*  lie  eoflip»*»  »  wiilitoirs  ont  doublé  de  4844  â  4848. 
^Z:L,és  qÊl  4JIt.lW  h.  ;  en  4848,  ils  sont  montés  k 
fciJrt  a«-0>«*  ^^^^  P^*"  5»600,000  n-.,  Montpellier 
'^'^n^ncûfl  r^  «^«^«»  fi^^  Saint^îuentih  poUr  800,000  ft^. 
»  ^T^ijt^  p«4  f»^  pwM-  *«  swnraes  qui  trai-ient  de  800,000  fr. 


^y^Mf  -'^  I    .inutffff  *et  %if»ir:>  »>«t  accrue  de  47,800,000  fr.  à 

]^  ffteiti*^'  f ^  fjftTde^î^*^^'*'  *-  $iMté>nviron  14  (wur  400. 

MLWO.0*fr-  ^'^J^L  f«  i€»^^  *>st  rttev^  de  t9  millions  à  34.  I>s  envoie 
Li  fi^oréèbe  des  ^^^  j^:MM^  fr.  wi  4844  ;  en  4848  ils  Sbnl  montés  à 


I  i  I  wii<M««  î  '*?"^^K  a  M  >^î^  ^  -^^"^'^  P'^^  chaque  année  une  [ilits  grinde 


"^  T^.^  ^  .'^h.Kmrs  se  dièvelonpe  d'i 


^jH^âre:fèur 


^  ;^hiSxHrs  se  développe  d'une  manière  moins  rapide. 
'—      .,^^  f^.  ttiwM  *►  6.400.000  fr.  à  7,400,000  fr. 
-"-/  /TT   .\^^^>uvx>ifNtl»w*>*téte^^^  è«,454,000 

^^'•I^J!^^^-  '—  '        -        

/hlM!»..^t  . .     ^^  i  !(^.  M^  ^  ^'*^  ^*'***  **•  I*"  ^'^'®  quaiid  on  la  met  en  n^ 


^  ^  ;^  »  tt^.^V  «r.  à  1,840,000  fr.;  Taugmentation  du  pro- 

rfitit  iféUW  ^•'•^  to,.ikHi:i$ur  k^  escomptes.  Nous  avons  déjàsi- 

— I  -«^  i»ii#  «^^^  j>^^^N}\^i»em  Im  dét>enses  des  succursales. 

s»  «  vii^\^iett#«t  des  direbteurs.  dés  censeurs  ei 
l«Af  !iNir>  etforls  reçoivent  ici  un  témoignag»  lia 

,.«  vi«  h>iiKM^  A^ec  les  Banques  départementales  se 
^^  us^èX  k^H  avances  sur  rentes  se  sont  élevées! 


*  Nulle  pw«r»**"*^* 


«kiU«» 


M^  »  Vl»t% 


f iMuiiiM  ^  »        ^  ^^^ ^  ^^^  ^^  ^j^ ^ g,^^  y„^  l^„  ^  autorisé  la  création 
t  v^»*.  i  vi,x..  .:  ^Hua  ^  if  «Mnpinir  «  été  A.xé  à  40  millkNia,  li 


0^1» 


BtÈLIOGRAPHIE.  43» 

éâ  roiirairâ  le  cinquième.  L'ordonnance  royale  qui  doit  régler  Porganisa- 
tioo  de  cet  établissement  mixte  va  être  soumise  au  Conseil  d'Ëtat.  L^AIgérie  récla- 
mait une  banque  oii  un  comptoir.  Favoriser  le  développement  des  transactions  dans 
iibe  colonie  qui  sert  de  débouché  à  divers  produits  de  notre  sol  et  de  notre  industrie; 
abaisser  le  taux  de  rinlérèt;  fonder  le  cirédit  sur  les  bases  de  la  sagesse  et  de  la  pru- 
dence; régulariser  et  moraliser  la  marche  des  affaires  commerciales,  c^est  vers  ce 
but  que  se  dirigeaient  tous  les  vœux,  i.e  gouvernement  s^est  adressé  à  la  Banque  et  là 
Banque  a  secondé  ses  vues  ;  eu  cette  occasion,  comme  en  toutes,  obéissant  au  senti- 
ment de  Tintérêt  national,  elle  s'est  empressée  de  pi*èter  son  concours  à  une  mesuré 
que  ruUlité  publique  commandait  impérieusement. 


«%«i^%%«Vlv«  %«<*«*' 


Bibliographie. 


TAfttriÀb  ee^ÉItAL  bU  tAROTAfiE  i*iîî*tiA:tT  t*A?iifttE  18*4 î  PâH*,  imprimerie  royale, 

1845  (décendbte)  ;  che£  Renard,  libraire,  rue  Sainte-Anne,  71,  Un  irolume in-4''  dé 

296  t^Àged. 

Nous  avons  signalé  dans  nos  complcs-rendus  précidenls  les  lacunes  de  ces  do- 
eumentB  en  même  t^mp^;  que  leur  niïïaé. 

Nous  nous  borneron:^  A  constater  celte  fols  les  résultats  généraux  obtenus  pendant 
rtintiée  i844. 

Il  y  a  eu,  tantdân.s  l'Océan  f|!ie  dans  \n  Méditrrranée  : 

W.0(K5  hdYirés,  mt^nlh  par  598,0!M  hommes,  Jaiïgrant  5,532 ,14«  tootteaux,  fa!* 
1111121,088,359  llulhlalix  m^riques. 

Il  flIOt  entendre  par  navires  Ip  nonthriî  de  voyagf^s. 

L'ensemble  de  ce  m^uvemt'nt  su  décompose  pour  1844,  comme  suit  : 

Navires  chargés^ 

If  IV  irei,  i  i  omnw  f .  •Tmwiu  % . 

Océan 61,535  i30,iïi  t.H66.015 

MédilerniDéc l^.tt.W  T9.073  7:îu.i  IS 

NavirH  sur  lp#/. 

Ofc^ri ttî,5:îfl  63,505  ioo^iia 

Médltérrénéc., , , M75  *5,O0I  île,  313 

tiO»Htt  i*«,ri97  736,586 

Navirtf  chargés  eisur  ksi  téunU. 

Océan TS,07I  â93,9i»  M56,3lft 

Médiierrani^^Ë 17^931  t0«,t65  ïïl^.im 

m.m^  39S,09i  3f33iji6 

En  lie  considérant  r\ne  les  resulat^n  relatifs  nux  uuvires  sur  lest,  on  trouve  que  le 
grand  cabotage  entre  pour  ^M  pour  iOti  dans  Uî  nombre  de;;  voyages,  0(î  pour  100 
dans  récjuipage,  92  pour  MM)  dans  le  lonnagis  90  pour  100  dans  le  poids  de^  cargai- 
sons. Il  laut  entendre  par  grand  eul»oïage,  la  nnvigaliûn  d'un  port  de  lOccan  h  un 
port  de  la  Méditerranée,  et  par  petit  cab^da^Bj  la  navigaiiou  d'un  port  à  Tautre  de  la 
niêrae  mer. 

ï^n»  le  grand  cabotage  un  navire  nVtant  monté  que  par  oeuf  iioiiiuieSï  ï»rte  en 


440  JOURNAL  D£S  ECONOMISTES. 

nioyeoDe  iSStouneaux  eti,4i  quintaux  métriques.  Dans  le  petit  cabotage  quatre 
hommes  conduisent  53  tonneaux,  ou  269  quintaux  métriques. 

La  navigation  du  grand  et  du  petit  cabotage  se  répartit  sur  248  ports,  dont  195 
dans  rOcéan  et  53  dans  la  Méditerranée.  Cependant  il  n*y  a  que  7i  ports  dans  TOoéan 
et  i2  dans  la  Méditerranée  qui  prennent  part  à  la  navigation  du  grand  cabotage. 

Neufs  ports  à  eux  seuls  comprennent  à  la  sortie  les  52  centièmes  du  poids  total  des 
cargaisons,  et  les  56  centièmes  à  l'entrée.  Ce  sont  :  à  la  sortie,  Bordeaux  10  pour  100, 
Marseille  9  pour  100,  Rouen  7  pour  100,  le  Havre  7  pour  100,  port  de  Bouc  4  pour 
100,  Nantes  4  pour  100,  Arles  4  pour  100,  Ronfleur  3  pour  100  ;— à  l'entrée,  Rouen 
15  pour  100,  Marseille  12  pour  100,  Bordeaux  7  pour  100,  le  Havre  7  pour  100, 
Nantes  5  pour  100,  Toulon  3  pour  100,  Cette  3  pour  100,  Rocbefort2  pour  100, 
Dunkerque  2  pour  100. 

Dans  rOcéan,  les  grains,  les  farines,  les  pommes  de  terre  et  les  légumes  secs  figo- 
rent  pour  59  pour  100  dans  le  poids  total  des  expéditions  faites  pour  la  Méditerranée, 
c'est-à-dire  pour  le  grand  cabotage.  Les  matériaux  à  bâtir,  les  bois  communs,  les 
grains  et  farines,  les  vins  et  le  sel  marin  sont  entrés  pour  60  pour  iOO  dans  la 
navigation  du  petit  cabotage. 

Sur  la  Méditerranée,  les  vins,  le  sel  marin,  les  savons  sont  compris  pour  80  pour 
100  dans  le  poids  total  des  expéditions  pour  TOoéan.  La  bouille,  les  bois  communs, 
les  grains  et  les  farines,  les  matériaux  à  bâtir,  les  vins,  les  savons  et  le  sel  marin 
'  figurent  pour  75  pour  100  dans  les  expéditions  du  petit  cabotage. 

En  résumé  le  tableau  annuel  du  cabotage  publié  par  la  douane  donne  avec  une 
grande  clarté  les  mouvements  du  cabotage  par  marchandises  et  par  |H>rts,  la  muta- 
tion des  entrepôts,  la  table  alphabétique  des  ports  et  le  tableau  récapitulatif  povr 
chaque  port  des  mouvements  de  toute  la  navigation  (étranger,  colonies,  grande  pècbe 
et  cabotage).  Ce  dernier  document  complète  la  publication  principale  de  la  douane, 
qui  sort  de  l'imprimerie  royale  deux  ou  trois  mois  plus  tôt,  et  qui  contient,  avec 
l'entrée  et  U  sortie  de  toutes  les  marchandises,  les  résultats  généraux  de  notre  na- 
vigation. JPH  G. 

Lettre  a  M.  le  baron  Charles  Dupin,  par  M.  Gustave  Brumet,  secrétaire-gé- 
néral de  l'Union  vinicole  de  la  Gironde.  —  Bordeaux,  Chaumas,  Gayel.  —  Paris, 
Julien,  quai  des  Augustins,  27. 

M.  Charles  Dupin  n'est  pas  précisément  un  ennemi  de  la  production  vinicole,  il  est 
trop  bon  Français,  il  a  trop  de  lumières  pour  faire  chorus  avec  les  aveugles  et  les 
insensés  qui  s'ameutent  contre  la  plus  belle,  la  plus  française  de  nos  industries. 
Mais  le  noble  pair,  qui  jadis  flagellait  en  si  bons  termes  la  faction  des  prohibants^  est 
devenu,  on  ne  sait  trop  pourquoi,  protectionniste  déterminé  :  les  chiffres  ont  sans 
doute  leur  mirage,  et  la  statistique  outrée  produit  de  ces  éblouissements.  Donc, 
M.  Dupin  étant  tombé,  à  l'endroit  de  la  consommation  des  vins,  dans  des  errem^de 
nombre  assez  étranges,  M.  G.  Brunet  lui  écrit,  le  prend  corps  à  corps,  le  réfute  i  ou- 
trance, et  de  façon  que,  probablement,  il  n'y  aura  pas  de  réplique.  Ce  serait  dom- 
mage, car  il  serait  ctuieux  de  voir  s'engager  un  beau  duel  entre  deux  statisticiens 
bien  armés,  combattant  à  armes  courtoises  et  à  fer  émoulu.  M.  Brunet  s'en  tirerait  à 
merveille  ;  il  prend  les  chiflres  de  son  adversaire,  il  les  remanie,  il  les  lui  explique, 
il  les  développe,  puis,  s'y  prenant  à  deux  mains,  il  les  lui  enfonce  au  travers  du  corps. 
0  statistique  !  ce  sout  là  de  tes  coups  ! 

Ëtait-il  bien  nécessaire  de  prouver  que  la  consommation  parisienne,  au  lieu  de 
s'accroître,  comme  l'avance  M.  Dupin,  diminue  depuis  longtemps?  Si  la  consomma- 
tion de  quelque  chose  s'est  accrue,  assurément  ce  quelque  chose  est  de  l'eau,  et  nul 
doute  que  nous  ne  buvions  une  plus  grande  somme  d'abondance^  ce  qui  réjouit  fort 
M.  Darblay.  Mais  M.  Brunet  ne  s'en  est  pas  tenu  là,  il  agite  d'autres  queationsipii 


UIBLIOGRAPHU.  441 

ébranlent  le  monde  industriel  en  ce  moment,  et  arrachent  des  cris  de  détresse  à  nos 
adversaires.  Aussi  recommandons-nous  Popuscule  de  M.  Bruoet  aux  amis  du  com- 
merce libre,  aussi  bien  qu^aux  viniculteurs;les  uns  et  les  autres  seront  charmés  de 
cette  verve  girondine  qui  rajeunit  tout  ce  qu^elle  touche,  et  donne  une  vie  nouvelle 
aui  principes  d^étemelle  vérité.  Louis  Leclerc. 

Tarif  belce  des  droits  {d'entrée,  de  sortie^  de  transUf)  au  i^  juillet  i844,  mis  en 
rapport  avec  les  tarifs  des  Pays-Bas,  du  ZoUverein,  de  France,  d'Angleterre  et 
des  États-Unis;  recueil  publié  par  M.  J.-B.  Balleroy,  ancien  élève  de  TËcole 
Polytechnique.  —  1  vol.  in-4<>  de  480  pages.  Bruxelles,  chez  Balleroy. 
Ce  tarif,  composé  et  rédigé  sur  les  documents  soumis  par  Tadministration  belge, 
et  publié  sur  la  demande  de  la  Chambre  des  représentants,  est  disposé  avec  une  mé« 
tbode  simple  qui  rend  les  comparaisons  très-faciles.  C^est  le  tarif  belge  qui  a  servi  de 
base  pour  la  liste  et  la  désignation  des  marchandises  ;  le  tarif  de-s  droits  ainsi  que  leur 
quotité  ont  été  ramenés  aux  unités  du  système  métrique  en  usage  en  Belgique.  Il  fal- 
lait mettre  beaucoup  de  soin  à  la  concordance  des  nomenclatures  et  des  notes  déve- 
loppant les  distinctions  qui  n^ont  pu  entrer  dans  le  tableau  comparatif  ;  et  c'a  été  là  une 
grande  difficulté  dont  Fauteur  du  tarif  comparé  nous  semble  avoir  triomphé  heureu- 
sement. 

Eq  Belgique,  la  législation  du  tarif  remonte  à  la  loi  du  ^6  août  i82â.  Depuis  fjus- 
qu'en  1844),  soixante-dix  lois  environ  ont  modifié  les  droits  primitifs.  Cest  à  peu 
près  de  même  pour  les  Pays-Bas.  Dans  le  Zollvereiu  le  tarif  est  publié  tous  les  trois 
ans;  et  le  tarif  coptenu  dans  le  volume  que  nous  publions  a  servi  pour  les  années  i843, 
i844  et  1845.  Pour  la  France,  les  dispositions  de  la  loi  du  28  avril  1816,  qui  sert  de 
base  à  la  législation  actuelle,  et  toutes  les  modifications  survenues  depuis,  ont  été  pu- 
bliées dans  le  tarif  publié  en  1845.  En  Angleterre,  le  tarif  se  trouve  réglé  par  un  acte 
du  9  juillet  1842,  qui  a  modifié  un  grand  nombre  de  droits.  Enfin,  le  tarif  des  États- 
Unis  a  été  sanctionné  par  un  acte  du  Congrès  de  1842.  Tels  sont  les  éléments  qui  ont 
servi  à  M.  Balleroy. 

Depuis  la  pi4>lication  de  ce  travail,  la  Belgique  a  pris  quelques  nouvelles  disposi- 
tions, et  la  Hollande  a  réformé,  en  1845,  tous  ses  droits  dans  un  sens  très-libéral  ;  le 
tarif  du  Zollverein  pour  1846, 1847  et  1848  contient  aussi  quelques  changements  ;  les 
Chambres  françaises  ont  adopté  de  nouvelles  lois  de  douanes;  TAngleterrea  modifié 
de  nouveau  son  tarif  en  1845,  en  faisant  disparaître  430  articles  sur  815,  et  en  ré- 
duisant plusieurs  autres. 

Malgré  ces  changements  déjà  réalisés,  malgré  ceux  que  la  nouvelle  réforme  de  Ro- 
bert Peel  va  occasionner  en  Angleterre,  malgré  ceux  que  doit  obtenir  le  nouveau  pré- 
sident en  Amérique,  mal^  ceux  qui  semblent  devoir  sous  |>eu  être  adoptés  en  France, 
le  travail  comparatif  de  M.  Balleroy  a  un  très-grand  prix  pour  les  économistes  et  pour 
ceux  qui  s'occupent  de  la  question  des  tarifs,  parce  qu'il  donne,  sous  un  petit  volume, 
des  renseignements  nombreux  et  épars.  11  serait  à  désirer  que  les  Chambres  belges  le 
missent  à  même  de  publier  une  seconde  édition.  Il  serait  encore  plus  à  désirer  que 
notre  administration  eût  envie  d'imiter  la  Belgique,  et  de  publier  un  tarif  français 
comparé  avec  celui  des  principales  nations.  Le  moment  est  venu  de  projeter  une  vive 
lumière  sur  toutes  ces  entraves,  que  le  génie  de  la  liberté  doit  faire  disparaître. 

JPH.  G. 

BiBLiOTHEK  DER  Handlumcswissetischaft. —  Bibliothèque  des  sciences  commerciales  y 
ou  registre  des  livres  qui  ont  paru  depuis  ilt^  jusqu'en  1845,  sur  toutes  les  parties 
des  sciences  commerciales  et  des  sciences  accessoires;  par  Théodore-Christian- 
FnÉfiÉiiic  ENSLin.— Deuxième  édition  refondue  par  Guillaume  Engelmann.  Un  vol. 
in-8«.  Leipzig,  1845. 
Ce  livre,  ainsi  que  son  titre  l'indiqMe,  n'est  qu*un  simple  catalogue,  qui  toutefois  a 


iM 


442  JOURNAL  DES  ÉœNOMISTES. 

son  utilité  en  ce  qu'il  donne,  avec  toutes  les  indications  usitées  dans  la  librairie^  les 
titres  des  livres  qui  touchent  de  près  ou  de  loin  aux  sciences  commerciales.  Nous  re- 
grettons que  Tauteur  n'ait  pas  adopté  dans  son  travail  d'autre  classification  que  Tordre 
alphabétique.  Cela  ne  suffit  pas  pour  les  recherches,  tl  eût  été  facile  de  faire  une  table 
des  matières  raisonnée  dans  laquelle  on  aurait  la  clef  des  différentes  parties  du  cata- 
logue. Les  noms  d'auteurs  et  le  registre  alphabétique  placé  â  la  6n  du  Tolume  facililAflt 
tons  doute  les  recherches,  mais  ils  ne  fournissent  pas  de  suffisantes  indicatioos  piNir 
abréger  les  travaux  des  curieux.  On  trouve,  dans  ud  supplément,  ta  littérature  des 
chemins  de  fer,  contenant  les  titres  de  la  plupart  des  ourrages  qui  ont  été  publiés  iur 
ces  nouvelles  voies  de  communication.  A  tout  prendre,  le  livre  de  M.  EnsliD^  aug- 
menté par  M.  Engelmann,  est  un  travail  intéressant,  malgré  les  lacunes  que  ooitt  y 
remarquons. 


CBEiitH  DE  PER  DO  CENTRE  par  la  rive  droite  de  fAlHer.  —  In^  de  84  pages. 
1846,  Moulins,  Desrosiefs. 

Cette  brochure  contient  d^abord  le  rapport  fait  à  la  sous^ommissidn  d'enquête,  en 
date  du  29  janvier,  sur  le  tracé  du  chemin  du  centre.  L'auteur  de  ce  rapport,  M.  BaN 
doux,  vice-président  du  tribunal  civil,  fait  valoir  avec  une  grande  clarté  les  motifs 
qui  militent  en  faveur  du  passage  de  ce  tracé  par  la  rive  droite  et  la  vallée  de 
i' Allier.  Il  s'est  appuyé  surtout  des  renseignements  fournis  par  MM.  Alary  et  Claire- 
fond  pour  les  travaux  d^art  ;  des  études  consciencieuses  de  M.  Félix  Mathé  sur  les  usines 
de  TAllier  et  de  la  Nièvre;  et  d'un  écrit  stratégique  de  M.  le  major  de  ^réville.  Cet 
écrit  est  publié  à  la  suite  du  rapport,  ainsi  que  le  procès-verbal  de  là  Commission 
d'enquête  du  t^uy-de-Dôme. 

Il  ne  nous  appartient  pas  de  discuter  ici  les  avantages  du  tracé  par  la  rive  droite  de 
TÂIIier.  Nous  nous  bornons  k  signaler  cet  écrit  à  ceux  qui  veulent  étudier  cetlfc 
question,  assez  grave  pour  les  populations  dii  centre.  C.  L. 

CHRONIQUE. 

U  Chambre  vient  d'être  saisie  de  la  question  que  soulève  là  réiyiioD  des 
houillères  du  bassin  de  la  Loire.  Samedi  2i ,  elle  entendra  le^  interpellations  de 
l'honorable  M.  Lasnyer  et  la  réponse  du  gouvernement.  Notre  premier  article 
expose  avec  une  grande  clarté  les  difficultés  de  cet  important  problème. 

—Nos  lecteurs  trouveront  dans  deux  articles  spéciaux  le  commencement  de  U 
grande  discussion  économique  sur  la  proposition  de  Robert  Peel  au  sein  du  Par- 
lement, et  lespremières  manifestations  d'une  association  ùraoçaise en  faveur  de 
la  liberté  des  échanges.  Nous  ne  saurions  trop  féliciter  les  Bordelais  d'avoir  pris 
une  iititiativé  qui  ne  peut  manquer  d'être  féconde  non-seulement  pour  1  indus- 
trie fel  l'agriculture  girondines,  mais  pour  la  |)ro8périté  de  la  France  entière.  Osa 
déjà  reprochée  Botdeaux  de  t)récher  encore  une  fois  pour  son  saint,  et  de  n'afi* 
jusqu'ici  prêché  que  pour  son  saint;  d'avoir  notamment  abandonné  les  doctrines 
libérales,  il  y  a  quelques  années,  lors  du  traité  de  commerce  avec  la  Hollande. 
Eh  bien  !  il  faut  que  Bordeaux  prouve  désormais  que  son  saiitt  est  celui  de  tout 
le  monde,  et  qu'il  est  assoE  heureux  pour  ne  demander  que  justice  est  une  jus- 
tice égale  pour  tous;  Il  faut  que  les  négociants  aillent  au  fond  de  la  quesCios 
de  liberté,  qu'ils  se  dégagent  de  tous  les  préjugés  de  ports,  qulls  étudient  M 
qu'ils  tiennent  désormais  un  langage  irréprochable  aux  yeui  *e  la  ~ 


CHRONIQUE.  44i 

ilofi  ili  Séfoht  MH  de  trôÙTëir  tin  a|)t)tii  constant  chez  tous  les  hommes  qui 
éepWoccutfent  ayant  tout  des  intérêts  généraux.  Quaittà  tlous,  notre  concours 
né  ledr  est  âetlUift  (lu'à  ces  eonditiond,  et  au  besoin,  nous  défendrions  la  li- 
berté du  commerce  malgré  eux.  Mais  peu  importe  lé  passé  ;  peil  importe  que 
dafM  letlird  récldtbàtions  antérieures  les  Bordelais  aient  fait  dans  lëUrs  paroles 
un  taélâilgèdu  yrai  et  du  faut,  du  Juste  et  de  Tinjuste:  on  doit  hicttre  tout 
cela  sur  le  compte  de  Terreur,  laquelle,  il  faut  le  dire,  a  toujours  été,  en  matière 
dé  commerce,  moitië  intense  siir  leà  bords  de  la  Gironde  que  partout  ailleurs. 
Ndliâ  n'en  voulons  pour  preuve  que  le  Itémoire  publié  en  1829  par  les  délé- 
gués des  Tîgnës  réunie  à  Paris.  Il  est  assez  difflcile  de  se  ph>curor  ce  travail,  dû 
à  là  pluibe  de  rhohorable  M.  Duchâtel,  alors  délégué  des  vinicoles  de  Johzac, 
et  nos  lecteurs  nous  sauront  gré  de  remettre  à  cette  occasion  sous  leurs  jreux 
qbelqiiès  firagihefltsde  cet  écrit  qu'il  faudrait  peut-être  réimprimer. 

t  Depuis  le  retour  de  la  paix,  un  système  funeste  a  été  suivi  t)ar  le  gouver- 
nement en  matière  de  douanes.  Nos  rapports  de  commerce  avec  les  autres 
peot^lès  ont  été  chaque  jour  tournis  à  de  nouvelles  entraves.  Des  prohibition^ 
formelles,  ou  des  droits  énondes,  ont  repoussé  de  nos  marchés  la  (Itupart  des 
produits  que  l'étranger  pouvait  hous  fournir.  11  a  été  posé  en  principe  qu'il 
Cillait  renoncer  à  se  procurer  par  la  voie  du  commerce  tous  les  objets  qu'il 
n'était  pas  impossible  de  produire  suir  le  sol  français.  Toutes  les  branches 
d'iDdasIriequi  ont  réclamé  le  secours  des  tarifs  ont  obtenu  l'une  après  Tautre 
la  protection  du  législateur.  On  s'est  peu  soucié  du  danger  d*élever  le  prix  des 
objets  qui  serrent  à  satisfaire  les  besoins  de  la  vie  ;  on  a  multiplié  nds  jotiis- 
saoces;  on  n'a  pas  craint  de  rendre  les  consommations  moins  faciles  et  moins 
abondantes;  on  a  négligé  les  intérêts  du  commerce,  qui  ne  prospère  que  par 
It liberté;  une  seule  pensée  a  présidé  à  la  législation  tout  entière  :  supprimer 
la  ooaenrrenee  étrangère;  acheter  le  moins  possible  ;  concentrer,  autant  que  le 
souffre  la  nature  des  choses,  toutes  les  fabrications  et  toutes  les  industries  dans 
l'enceinte  de  nos  lignes  de  douanes. 

c  A  ce  système  a  été  donné  le  beau  nom  de  protecteur.  Ses  partisans  l'ont 
vanté  comme  favorisant  l'industrie  nationale;  ils  ont  invoqué  en  sa  faveur  les 
sentiments  d*un  patriotisme  peu  éclairé.  Kul  doute  quMl  ne  protège  certaines 
iildQ«ttriës.  Si  l'éloge  est  renfermé  dans  ces  limites,  nous  ne  refusons  pas  de  le 
ratifier;  mais  que  le  système  soit  réellement  favorable  à  l'industrie  générale 
do  t>ays,  ^u'il  augmente  la  production,  multiplie  les  richesses,  communique 
au  travail  une  impulsion  salutaire,  c'est  une  prétention  sans  fondement,  contre 
laquelle  i*éléveilt  les  lumières  les  plus  certaines  de  l'expérience,  aussi  bien 
(tUe  lëi  raisonnements  les  plus  rigoureux  de  la  théorie. 

a  Quand  un  pays  refuse  d'admettre  les  marchandises  étrangères,  il  se  con- 
damne par  cela  même  à  cesser  de  vendre  aux  autres  nations  les  pi*oduits  de 
son  sol  et  de  son  industrie.  Les  branches  d'industrie  qui,  dans  l'ordre  naturel 
des  choses,  potirrdient  fournir  des  objets  d'échange  poul*  le  commerce  étran- 
ger, sont  atteintes  dans  leur  prospérité,  et  découragées  dans  leurs  travaux  : 
prohiber  l'importation,  c'est  travailler  à  la  ruine  du  commerce. 

«  11  est  facile  de  voii*  comment  ces  déplorables  conséquences  doivent  s'en- 
suivre. 

«Empêchez  l'importation  des  marchandises  d'un  autre  État;  que  fera  le  gou- 
vemeoîeot  dont  vous  venez  de  ruiner  les  sujets?  Il  usera  de  représailles,  il 


À 


444  JOURNAL  DES  éCOM)MISTES. 

prohibera  vos  marcbandiseâ.  Vous  refusez  d'adieter  les  produits  des  peuplai 
étrangers?  ces  peuples  à  leur  tour  refuseront  d'acheter  les  vôtres.  Voiu  ne 
pourrez  pas  vous  plaindre  ;  on  n'aura  fait  que  suivre  votre  exemple,  et  tous 
appliquer  vos  propres  maximes. 

a  Et  rhistoire  commerciale  de  TEurope,  et  les  événements  qui  se  sont  panés 
sous  nos  yeux,  montrent  combien,  avec  le  système  prohibitif,  les  représailles 
sont  menaçantes  et  dangereuses. 

a  Maisalors  mémeque  lespeuplesétrangers  ne  céderaient  pasi  une  juste  colère 
et  laisseraient  leurs  fh)ntières  ouvertes,  le  commerce  n'en  serait  pas  moins  dé- 
truit. C'est  aujourd'hui  une  maxime  banale  que  le  commerce  ne  vit  que  d'écdiao- 
ges;  on  n'achète  des  produits  qu'avec  des  produits.  Renoncez  i  acheter,  il  vous 
&udra  aussi  renoncer  è  vendre. 

«On  ne  peut  restreindre  l'importation  sans  alTaiblir  Texportation  dans  la 
même  mesure.  Quelle  profitable  politique!  Décourager  les  industries  natu- 
relles du  pays  pour  leur  en  substituer  d'artificielles,  qui  ne  peuvent  se  soute* 
nir  qu'à  l'aide  du  privilège,  voilà  le  bienfait  signalé  dont  le  système  prohibitir 
peut  s'attribuer  l'honneur;  voilà  la  manière  dont  il  protège  l'industrie  natioDale^ 
Le  Mémoire  des  délégués  se  terminait  par  le  résumé  suivant  : 
a  Nous  avons  énuméré  les  conséquences  funestes  du  système  prohibitif, 
et  11  élève  le  prix  des  marchandises,  établit  un  impôt  dont  le  produit  n'entre 
pas  au  trésor  public,  rend  le  travail  moins  productif,  arrête  raccroîsseoneot 
de  la  richesse. 

«t  11  affaiblit  le  commerce  extérieur  et  diminue  les  exportations.  Si  le  prin- 
cipe du  système  était  appliqué  dans  toute  sa  rigueur,  il  conduirait  inévitable- 
ment à  la  destruction  complète  du  commerce. 

«  Il  n'augmente  pas,  comme  le  prétendent  ses  partisans,  la  masse  dn  tra- 
vail national  ;  il  ne  fait  que  changer,  et  d'une  manière  nuisible  pour  la  société, 
la  direction  naturelle  de  l'industrie. 

a  11  amortit  l'esprit  d'émulation  et  de  perfectionnement  qui  résulte  de  la 
concurrence.  En  retour,  il  encourage  la  contrebande,  cette  industrie  odieuse, 
dont  les  lois  prohibitives  favorisent  la  prospérité. 

«  Toutes  ces  conséquences  que  la  théorie  signale,  le  système  prohibitif  les 
a  produites  pour  la  France.  Nos  tarifs  nous  accablent  d'impôts  dont  la  charge 
n'est  pas  comptée  parmi  les  recettes  du  budget;  notre  commerce  est  resserré 
dans  d'étroites  limites;  nos  exportations  ne  répondent  ni  à  la  fertilité  du  sol, 
ni  à  l'industrie  des  habitants. 

«  Parmi  les  branches  d'exportation  auxquelles  nuit  le  régime  prohibitif,  se 
place  au  premier  rang  le  commerce  des  vins.  Les  exportations,  au  lieu  de  s'ae- 
croître,  ont  diminué  ;  avec  un  régime  de  douanes  plus  libéral,  elles  pourraient 
prendre  un  immense  développement  :  nous  avons  donc  droit  de  nous  plaindre. 
Nous  ne  demandons  ni  faveurs  ni  privilèges;  nous  ne  réclamons  que  l'appli- 
cation commune  des  principes  de  justice,  qui  veulent  que  chacun  puisse  di^MH 
ser  librement  de  sa  propriété.  I^  droit  de  propriété  comprend  la  liberté  des 
échanges. 

a  Intérêts  du  consommateur,  de  l'agriculture,  de  l'industrie,  du  commerce 

d'exportation,  tout  se  réunit  pour  appuyer  nos  vœux.  C'est  la  lutte  du  droit 

et  de  l'intérêt  général  contre  quelques  intérêts  particuliers:  nous  représentons 

ici  la  cause  de  tous  contre  quelques-uns. 

<rll  est  temps  que  le  législateur  sorte  des  voies  d'un  système  suranné,  et 


CBRONIQOE.  44& 

mde  aux  édianges  la  liberté  dont  ils  ont  été  privés  pendant  trop  longtemps. 
C'est  le  seul  moyen  de  ranimer  Tagriculture,  de  yivifier  le  commerce,  de  fé* 
couder  Tindustrie.  » 

Tel  était  le  langage  des  délégués,  représentant  une  de  nos  plus  grandes  indus* 
tries;  telles  sont  les  doctrines  que  l'association  se  propose  de  vulgariser  désor- 
mais avec  constance,  avec  énergie,  et  dont  elle  espère  obtenir  la  réalisation 
sous  peu  d'années.  Elle  a  pris  pour  cela  le  véritable  moyen.  Quand  on  veut 
viiocre,  il  faut  d'abord  sc^  compter,  puis  &ire  de  nouveaux  adhérents,  re- 
cueillir le  nerf  de  la  guerre ,  scanner  de  persévérance  et  engager  la  lutte. 
Aide-Un,  le  Ciel  f  aidera,  comme  Ta  fort  bien  rappelé  M.  Duffour-Dubergier, 
maire  de  Bordeaux,  dans  le  premier  meeting  de  la  Ligue  française. 

Feu  de  paille  que  tout  cela  !  entendons-nous  dire.  Ceux  qui  parlent  ainsi 
n*oat  pas  suivi  le  mouvement  de  la  presse  départementale.  L'adresse  de  la 
Société  des  économistes  à  la  Ligue  anglaise,  le  manifeste  de  l'association  de 
Bordtîaux,  les  discours  de  MM.  DuCTour-Dubergier  et  Bastiat  ont  été  reproduits 
dans  les  journaux  des  grandes  villes  et  accompagnés  de  réflexions  qui  annon- 
cent que  les  idées  marchent,  que  les  intérêts  s'émeuvent,  et  que  le  rêve  des 
économistes  commence  à  prendre  corps  de  ce  côté  de  la  Manche  ;  grâce,  on  ne 
saurait  trop  le  répéter,  à  ces  glorieux  ligueurs,  qui  travaillent  depuis  i838  à 
rémancipation  des  échanges,  et  qui  ont  déjà  obtenu  un  triomphe  si  éclatant. 

—Nous  apprenons  que  les  manifestations  de  Bordeaux  ont  mis  en  mouvement 
les  esprits  éclairés  de  Marseille,  du  Havre,  de  Nantes,  de  Lyon,  etc.  Mais 
peat-étre  foudra-t-il,  pour  que  les  hommes  se  groupent  dans  ces  centres  di- 
vers, que  des  délégués  de  Bordeaux  y  viennent  expliquer  la  généralité  de 
leurs  vues,  et  montrent  qu'il  ne  s*agit  plus  des  intérêts  vinicoles,  ni  même  des 
intérêts  du  commerce,  mais  des  intérêts  de  toutes  les  industries  vraiment  na- 
tionales, de  l'agriculture,  et  du  sort  des  populations  ouvrières,  si  intimement 
liés  à  Tordre  naturel  des  échanges. 

Nous  suivons  à  Paris  le  travail  qui  s'opère  dans  quelques  branches  du  com- 
merce-, nous  remarquons  avec  une  véritable  satisfaction  que  les  hommes  de 
pratique  et  les  hommes  de  science  se  recherchent  spontanément  pour  se 
prêter  un  mutuel  appui.  Il  est  incontestable  que  Paris  aura  sous  peu  une  asso- 
ciation tout  à  fait  disposée  à  se  relier  à  celle  de  Bordeaux;  mais  il  ne  faut  pas 
perdre  de  vue  que  les  éléments  d'une  pareille  organisation ,  quoique  très- 
nombreux,  sont,  pour  ainsi  dire,  disséminés  dans  tout  un  monde,  et  qu'il  faut 
da  temps  pour  les  assembler  et  les  agréger. 

La  presse  de  Paris  a  diversement  accueilli  les  premières  manifestations  en 
laveur  de  lalil)erté  des  échanges  ;  le  Courrier  français,  la  Patrie,  la  Presse  ont 
publié  l'adresse  de  la  Société  des  économistes,  le  manifeste  de  l'association  de 
Bordeaux ,  ainsi  que  des  fragments  des  discours  de  MM.  Bastiat  et  Duchon-Boris  ; 
d'autres  se  sont  bornés  à  mentionner  les  faits  en  quelques  lignes;  d'autres , 
comme  la  Réforme,  la  Démocratie  pacifique,  ont  donné  leur  adhésion  aux  prin- 
cipes de  la  liberté  économique,  ce  qui  est  un  symptôme  favorable  du  ctiange- 
ment  qui  s'opérerait  dans  l'esprit  de  ceux  qui,  tout  en  se  laissant  aller  au  vague 
du  socialisme,  ont  souvent  été,  en  économie  politique,  les  auxiliaires  des  mo- 
nopoles, de  la  réglementation  et  du  système  protecteur.  Le  Corsaire-Satan  lui- 
même  a  su  allier  le  sens  commun  avec  Tespriten  prenant  parti  pour  la  liberté. 
D'autres  journaux  enfin,  comme  l'Époque  et  la  Presse,  etc.,  ont  dirigé  quelques 
attaques  plus  ou  moins  explicites  et  protectionnistes.  Il  faut  ranger  dans  cette 


446  JOURNAL  DES  lîCQjNQMISTES. 

catégorie  ceux  qui  ont  prouvé,  par  )eur  sileyce,  QQ'Uf  ^^BWOt^tBt  ^M I* 
question,  ou  quHls  n'y  comprenaient  rien.  L^  ^onite^x  ii^bÂSti^^  (^  ^oCpiift 
gâté  delà  protection,  qui  se  passionne  bi-hebdomadairement  en  faveur  defiii- 
dustries  privilégiées,  rompt  des  lances  de  tout  cali|)fq  ^vec  ù  presse  de 
Bordeaux  et  avec  l'infatigable  M.  Frédéric  Bastiat,  qui  luia  clqué  spr  le  doftoa 
nouveai}  sophisme  :  la  théorie  du  bénéfice.  Le  Moniteur  industrie^  4  reparlé  du 
congrès  probibitionnistc  des  producteurs  ;  mais  iusqu'à  présent  nouçne  TO|opi 
rien  venir.  Ce  serait  pourtant  chose  très-désirable  que  pp^  adversaires  (ua^ei^ 
appelés  à  faire  leurs  aveux  ep  public  ;  eux-ménfe^  pq  tar^erajgat  {^  i  vqir 
qu^ils  s^  méprennent,  et  il  leur  arriverait  ce  qui  ^t  arrivé  i  H.  Efniile  de  Qj- 
rardin ,  combattant  M.  Blanqui.  De  concession  en  concession,  Le  Réputé  Pf9tf«- 
tionniste  est  arrivé  à  conclure,  comme  le  savant  économiste ,  en  faveur  ^  1^ 
liberté  des  échanges!  En  principe,  entendons-nous  bieq,  car  fiai);  l^  pf^iiqa^ 
M.  Blanqui  la  veut  avant  dix  ans,  et  M.  de  Girardin  après  di:f  ai^i....  c*esi-â-iti|]p 
jamais.  Le  directeur  de  la  Presse^  proiecteur  paîf,  ayant  (le  cpfnmeqcer  œtff 
petite  campagne,  semblait  d'abord  croire  qu'il  allait  démasquer  une  théorie 
vide ,  à  Taide  du  sens  commun  et  de  la  logique  que  nou$  lui  recoQDaisaofis.  En 
marchant,  il  s'est  aperçu  que  c'était  la  protection  qi|i  connaît  Ip  Çfeqz»  et  f]  est 
passé  à  l'état  de  protecteur  habile  y  accordant  le  pripcjpe  et  ajou|Ti^(  1^ 
conséquences.  Ix  résultat  général  de  cette  innovation  d'un  journal  protection- 
niste, c'est  que  ses  lecteurs  ont  appris  qu'une  foule  de  droits  et  de  prohibi- 
tions étaient  insoutenables^  que  notre  tarif  est  absurde,  et  qu'il  y  ^  quçkpif 
chose  à  faire  !  I 

Mais  nous  marcherons  avec  ou  sans  le  congrès  de  messifsurs  les  prolectiqu- 
nistes,dont  on  nous  menace.  «Je  crois ,  a  dit  sir  Robert  Peel,  dans  ia  séapce 
du  9,  que  la  doctrine  féconde  de  la  liberté  des  échanges  fait  autant  ()e  pn)(nb 
en  France  qu'en  Angleterre.  Ce  n'est  pas  que  je  compte  voir  les  Cbaq:ji>re9  frvh 
çaises  s'occuper  immédiatement  de  la  question  ;  mais  je  ne  doute  pas,  cepea- 
dant,  qu'elles  ne  finissent  par  y  arriver,  et  p^r  s'en  occupe^  dans  up  espri)  de 
conciliation  et  de  bienveillance  internationale.  La  masse  des  consooiinateurs 
en  France  ne  continuera  pa^  longtemps  à  envisager  la  question  jvec  autant  d0 
patience  qu'elle  Ta  fait  jusqu'ici,  et  j'espère  que  le  jour  est  proche  où  un  prin- 
cipe meilleur  présidera  à  l'échange  des  objets  de  consommation,  o 

—  La  Chambre  des  députés  a  largement  taillé  dans  les  finances,  pendant  le  um 
qui  vient  de  s'écouler,  pour  l'achèvement  de  nos  canaux  et  l'amélioratloo  de 
nos  rivières.  Une  discussion  fort  animée  s'est  élevée  sur  la  question  de  savoir  ^t 
là  où  s'établissent  des  chemins  de  fer,  il  est  utile  de  consacrer  des  sommes 
énormes  à  rétablissement  de  canaux.  Malgré  l'opinion  (fe  M.  Ifuret  fie  Bord, 
vivement  combattue  par  MM.  Michel  Chevalier  et  Collignpn,  la  Chambre  a  tf- 
fiscté  i4  millions  à  Tachèvement  des  travaux  du  canal  de  la  Marne  au  Rhiqi  de 
Vitry  à  Strasbourg.  Elle  a  voté  pareillement,  après  un  débat  prolongé»  i5  mil- 
lioBS  et  demi  pour  l'achèvement  latéral  à  la  Garonne,  le  long  de  laquelle  il  T 
aura  aussi  un  chemin  de  fer.  Cette  allocation  a  égalementdonné  lieu  à  une  vive 
attaque  de  M.  Muret  de  Bord,  et  à  une  longue  ((iscussion  ;  la  Chambre  a  epcore 
accordé  :  4  millions  et  demi  pour  l'achèvement  du  bassin  à  flot  dé  Saint-Malo; 
i  millioDS  800,000  francs,  pour  l'achèvement  du  canal  fnaritipie  de  Caeo; 
400,000  francs  pour  le  redressement  de  la  Vilaine  et  des  constructions  mfri- 
times  à  Rennes  ;  total  :  48  millions  200,000  francs. 

Après  la  question  d'achèvement  ou  d'amélioration,  vient  celle  de^  tarifs^  ^ 


CHBONIQUE.  4^7 

lopt  ef  cessib  en  France.  La  Chambre  discutera  sous  peu  un  projet  de  loi  sup 
cette  importante  matière,  que  lui  a  présenté  M.  le  ministre  des  finances. 

Après  s*étre  occupée  de  la  qavigation,  pour  ainsi  dire  artificielle,  la  Chambre 
a  youlu  doter  aussi  la  navigation  naturelle,  et  elle  a  accordé  7  millions  pour 
ramélioratiqn  delà  Seine,  entre  Nogent  et  Paris;  5  millions  pour  la  traversée 
dé  Paris  ;  10  millions  500,000  francs  pour  la  basse  Seine,  entre  Paris  et  Rouen  ; 
i  million  et  demi  pour  les  chemins  de  halage,  entre  Rouen  et  Paris;  5  millions 
pour  la  Seine,  entre  Villequier  et  Quillebœuf  ;  6  millions  et  demi  pour  TYonne, 
entre  Au^erre  et  Montereai^;  4  millions  pour  la  Mayenne,  entre  Laval  et  An- 
gers ;  3  millions  pour  le  même  cours  d'eau,  entre  Mayenne  et  Laval  ;  3  millions 
pour  la  Sarthe,  entre  Angers  et  le  Mans  ;  6  millions  pour  de$  rigoles  et  réservoirs 
servant  à  dériver  les  eaux  de  la  Neste;  i2  millions  pour  un  canal  de  Saint-Mar- 
tory  à  Toulouse  ;  3  millions  400,000  francs  pour  la  canalisation  du  Gers  jus- 
qo*à  Auch;  i  million  200,000  francs  pour  la  Bayse  jusqu'à  Nérac;  3  millions 
400,000  francs  pour  le  même  cours  d'eau,  entre  Condom  et  Mirande;  2  millions 
600,060  francB  pour  la  canalisation  de  la  Vire,  entre  Saint-Lô  et  Vire;  i  mil- 
lion 300,000  francs  pour  les  quais  de  Tounis  à  Toulouse;  600,000  francs  pour  le 
RMiie;  i  million  200,000  francs  pour  TAdour;  ensemble  75  millions. 

fin  examinant  cette  liste,  on  né  tarde  pas  à  s'apercevoir  que  les  représentants 
de  divers  arroqdissementsse  sont  réciproquement  passé  la  rhubarbe  et  le  séné. 

—  Nous  publions,  sur  la  question  des  livrets,  l'appréciation  d'un  savant  ma- 
gistrat qui  trouve  le  projet  de  loi  sorti  des  mains  de  la  Chambre  des  pairs  plus 
elOcace,  plus  complet,  plus  tutélaire  pour  les  ouvriers  et  plus  sûr  pour  les 
maîtres  que  la  législation  existante.  Les  journaux  d'ouvriers,  VUnion,  la  Fra- 
ternité, VAteUer  ont  soutenu  une  thèse  toute  contraire,  et  dans  une  réunion  où 
ils  avaient  convoqué  vingt-six  corps  d'état,  il  a  été  résolu  qu'on  enverrait  à  la 
Chambre  des  députés  une  pétition,  dans  laquelle  ils  accusent  la  loi  :  a  d'humi- 
lier le  travailleur  et  de  lui  nuire,  en  le  gênant  dans  sa  liberté  et  dans  ses  moyens 
d'existence.  »  Quoi  qu'il  en  soit  de  l'opinion  de  nos  lecteurs  sur  l'obligation  du 
livret,  ils  trouveront  dans  le  travail  de  M.  Renouard,  une  histoire  intéressante 
de  la  législation  des  livrets  remontant  aux  congés  d'acquit  des  corporations. 
La  réunion  des  ouvriersdont  nous  venons  de  parler  a  signé  une  seconde  pétition 
pour  obtenir  la  réforme  des  articles  414,  4i5  et  416  du  Code  pénal,  relatifo  aux 
coalitions.  En  ce  moment  les  coalitions  des  maîtres  ne  sont  condamnables  qu'en 
tant  qu^ellesont  un  motif  injuste  et  abusif;  tandis  que  les  coalitions  des  ouvriers 
sont  toujours  un  délit.  De  plus,  les  peines  portées  contre  les  maîtres  s'élèvent 
au  minimum  à  tin  mois  d'emprisonnement  et  5,000  francs  d'amende,  tandis 
que  celles  qui  fk'appent  les  ouvriers  peuvent  s'élever  à  cinq  ans  de  prison  et  dix 
ans  de  surveillance.  L'article  416  punit  les  concerts  d'ouvriers  et  les  interdic* 
tîQfw  d'ateliers.  Les  pétitionnaires  demandent  la  même  peine  pour  les  ouvriers 
et  pour  les  maîtres,  plus  la  suppression  de  l'article  416.  Sur  le  premier  point, 
BOUS  allons  plus  loin  que  les  pétitionnaires,  nous  demandons  la  liberté  de  là 
coalition  honnête,  pacifique  et  sans  violences,  qui  n'a  rien  d'immoral  et  qui  est 
dlaiilears  parfaitement  inutile,  c'est  ce  que  les  ouvriers  ne  tarderont  pas  à  com- 
pcendre. 

— Nous  ne  dirons  rien  ici  du  vote  touchant  les  droits  sur  les  bestiaux.  Notre 
hoBorable  collaborateur,  M.  Horace  Say,  a  consacré  un  article  spécial  au  ré- 
spl^f  obtei^u  par  la  proposition  de  M.  Desmousseaux  de  Givré. 

7-  DdQS  iifî  aif  tre  ^icle,  deux  de  nos  correspondants  ont  bien  voulu  réunir 


448  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

les  lumières  que  leur  a  fournies  la  pratique  des  affaires  pour  débrouiller  le» 
complications  qui  surgissent  de  la  guerre  des  sucres  et  du  système  de  r^le* 
mentation  qui  étouffe  notre  industrie.  I^  Chambre  ne  s*cst  pas  trop  mal  tirée 
de  la  discussion  relative  à  la  perception  des  droits  sur  le  sucre  indigène.  En 
décidant  surtout  que  les  fabriques  de  sucre  indigène  ne  pourront  plus  désor- 
mais raffiner  que  leur  propre  sucre  et  non  des  sucres  apportés  du  dehors, 
elle  a,  ce  nous  semble,  pris  le  seul  moyen  de  remédier  à  une  des  plus  grandes 
fraudes. 

—  L'éternelle  question  de  la  réduction  des  rentes  a  encore  failli  être  ajour- 
née. L'année  dernière,  M.  le  ministre  des  finances,  pressé  par  la  Chambre, 
avait  solennellement  promis  de  présenter  un  projet  de  loi  dans  la  session  ac- 
tuelle. Mais,  comme  dit  la  chansonnette, 

«  SouflOa  le  vent  » 
qui  a  emporté  non  pas  M.  Lacave-Laplagne,  mais  son  serment.  La  majorité  de 
la  Chambre  a  eu  meilleure  mémoire  :  201  voix  contre  ii5  ont  pris  en  considé- 
ration la  proposition  de  Thonorable  M.  de  Saint-Priest. 

—  Une  autre  question  bien  importante  pour  les  finances  de  l*État  et  celles 
du  public,  la  réforme  du  tarif  des  ports  de  lettres,  a  été  soumise  à  la  Chambre 
par  M.  le  ministre  des  finances.  Le  plan  du  ministre  ne  donne  pas  satisfaction 
aux  espérances  de  la  Cliambre  et  de  l'opinion.  Le  projet  de  M.  de  Saint-Priest, 
rejeté  Tannée  dernière,  à  raison  de  i70  voix  contre  170,  était  préférable.  Le 
projet  ministériel  repousse  la  taxe  uniforme  de  20  centimes;  il  établit  des  ca- 
tégories de  lettres  à  10,  20,  30,  40  et  50  centimes;  il  supprime  le  décinie  ru- 
ral; il  réduit  à  10  centimes  les  lettres  des  sous-ofBciers,  soldats  et  marins;  il 
réduit  enfin  à  2  pour  100  le  port  de  l'argent.  Nous  espérons  encore  que  la 
Chambre  maintiendra  le  tarif  uniforme.  En  tâtilUmnant  ainsi,  qu'on  nous  pane 
le  mot,  on  aboutirait  à  une  réforme  incomplète  et  à  un  déficit  assuré. 

—  Le  traité  belge,  l'impôt  des  chiens,  la  réforme  du  timbre  des  joumaox, 
la  création  des  correspondances  atlantiques,  Tendiguement  des  fleuves,  les  ta- 
rifs des  canaux  doivent  arriver  sous  peu  à  Tordre  du  jour  de  la  Chambre  des 
députés.  La  Chambre  des  pairs,  qui  s'est  ajournée  à  cause  de  l'absence  de  son 
rapporteur,  M.  Charles  Dupin,  va  reprendre  de  son  côté  l'importante  qoestioo 
des  dessins  et  des  marques  de  fabrique.  Nous  aurons  donc  encore  dans  la  chro- 
nique du  mois  prochain  à  recueillir  plusieurs  votes  parlementaires  sur  des 
questions  d'ordre  économique. 

—  L'inauguration  du  chemin  de  fer  de  Tours  à  Nantes  aura  lieu  le  23coih 
rant.  Peu  de  jours  après,  il  sera  livré  à  la  circulation.  L'ouverture  d'un  cheoiio 
de  fer  est  un  événement  d'une  haute  importance  économique  ;  car  chaque 
•nouvelle  voie  de  communication  vient  diminuer  les  Arais  de  production,  aug- 
mente la  somme  de  bien-être  et  rapproche  les  honmies.  Pourquoi  faai-il  que 
la  fête  du  25  ait  été  précédée  de  la  catastrophe  du  2  mars,  sur  le  chemin  de 
Saint-Ëtienne?  Nous  espérons  que  la  justice  fera  une  enquête  rigoureuse.  U 
est  important  que  la  circulation  rapide  ne  soit  pas  décréditée  dans  Topioioo 
publique,  et  il  faut  bien  que  Ton  sache  d'où  vient  le  malheur  :  si  c'est  delà 
force  des  choses,  ou  de  Tinhabileté  et  de  Timprudenee  des  hommes. 

P.  S.  Nous  apprenons  qu'une  réunion  préparatoire,  composée  de  quelques 
économistes  et  de  quelques  représentants  du  commerce  parisien,  s*€^  occu- 
pée, avant-hier  soir  samedi,  d  un  projet  d'association,  à  Paris,  pour  la  liberté 
des  échanges.  De  nouvelles  réunions  auront  lieu ,  sous  peu  de  jours,  pour  l^ 
river  à  une  constitution  définitive. 

Fl!1  DU  TONE  TREIZIÈME.  i  -  '    ; 


TABLE  DES  MATIÈRES  DU  TOME  TREIZIÈME. 


NO  49.  —  Décembre  1845. 

IniroducUon  à  la  cinquième  année 1 

Sur  les  quesUous  soumises  aux  conseils  généraux  de  ragricullure;  des  manufactu- 
res et  du  commerce,  par  M.  FrêdébicBastiat,  membre  du  conseil  général  des 

Landes 4 

Observations  sur  Tétat  des  classes  ouvrières  (suite  et  fin) ,  par  M.  Thêodohb  Fix.      26 
De  Tinfluence  de  la  suppression  des  tours  dans  les  hospices  d'enfants  trouvés  sur 
le  nombre  des  infanticides.  Mémoire  lu  à  l'Académie  des  sciences  morales  et  po- 
litiques, dans  la  séance  du  11  octobre  18i5,  par  M.  J.-J.  Rapet 51 

Elémentsde  Téconomic  politique  ;  exposé  des  notions  fondamentales  de  cette  science, 

par  M.  JoSEPu  Garnier,  professeur  d'économie  politique  à  l'Athénée  royal —      73 
Revue  mensuelle  des  travaux  de  l'Académie  des  sciences  morales  et  politiques —      78 
Correspondance.  —  La  Ligue  anglaise  et  la  Ligue  allemande,  par  M.  FrAdêbic 

Bastiat 83 

BuUelin,  —  La  Ligue  anglaise  en  faveur  de  la  liberté  des  échanges 86 

Lord  John  Russol  et  la  loi  des, céréales 87 

Bibliographie.  —  Aperçu  sur   la  condition  des  classes  ouvrières,  et  critique  de 
l'ouvrage  de  M.  Biirct  sur  la  misère  des  classes.  lalK)rieuses,  par  le  prince 

D...  S ' 88 

Code  des  chemins  de  fer,  par  A.  Cerclet,  mattre^des  requêtes  auj Conseil 
d'État,  membre  de  la  Commission  administrative  des  chemins  de  fer,  l'un  des 

secrétaires-rédacieurs  de  la  Chambre  des  députés 92 

Prisons  and  Prisoners  (  les  Prisons  et  les  Prise  nniers),  par  Joseph  Adsuead.      04 
De  l'armée  et  de  son  application  aux  travaux  d'utilité  publique,  \vkr  M.  le  lieu- 
tenant-général marquis  Ouoipcot 95 

Traité  des  vins  du  Médoc,  par  M.  W. Franck 98 

Chronique 99 

N"  50.  —  Janvier  1846. 

Session  des  Conseils  généraux  de  ragricullure,  des  manufactures  et  du  commerce.    105 

Le  vol  à  la  prime ,  par  Fréoéric  Bastiat 115 

De  la  nécessité  de  fonder  l'enseignement  professionnel,  discours  d'ouverture  du 
cours  d'économie  politique  du  Collège  de  France,  année  1845-46,  par  M.  Michel 

Chetalier 121 

Sur  les  progrès  de  la  criminalité  en  France.  Le  nombre  des  crimes  et  des  délits , 
des  criminels  et  des  délinquants ,  augmenie-t-il  ou  diminue-t-il  en  France  pen- 
dant la  période  de  dix-huit  ans,  1826-43?  par  M.  Faybt 132 

De  rintervention  de  l'État  dans  les  relations  du  travail  avec  le  capital,  par  M.  Du- 

FOÎIT  WuiTB 146 

Quesliou  de  l'admission  en  franchise  des  fers  pourjes  constructions  navales.  Rap- 
port de  H.  Ducos,  député  de  la  Gironde,  au  Conseil  général  du  commerce.  Dis- 
cours de  M.  ORTOLAïf 156 

Études  sur  l'Angleterre ,  par  M.   Léon  Faccueu  (  Compte-rendu  par  M.  Alcidë 

Fontetraud  ) 175 

Revue  mensuelle  des  travaux  de  TAcadémie  des  sciences  morales  et  politiques 187 

Correspondance.  —  Lettre  de  M.  J. 'J.  Rapet 193 

Grand  meeting  de  la  Ligue  à  Manchester.  Fonds  de  6,250,000  fr 197 

Meeting  d'ouvriers  laboureurs  dans  le  Nortli-Whitshire 200 

Bulletin.  —  Fragments  du  message  du  président  des  États-Unis.  — Finances.  — 

Banques.  —  Tarif.  —  Postes 201 

Bibliographie.  —  Des  progrès  de  l'industrie  daos^lcur  rapport  avec  le  bien-être 

physique  et  moral  de  la  classe  ouvrière,  par  leliaron  ',  de  Gérando.  . . .- —  208 
Du  paupérisme,  par  M.  P.-A.  MARcnAifo  (Compte-rendu  par  M.  Eugène 

Daire) Ibid. 

T.  XIU.  ^~  |l|MjM^^^  '^) 


450  JOURNAL  DES  ECONOMISTES. 

Exposition  do  rtîKfQfilrk*  fr^nv^iiio ,  année  1814,  {lar  M.  Jules  Borat  (Compte- 
rendu  par  M.  J .  Çit^uii-r  )..... tli 

Chronique ..,.',.* 216 

A         H'  hi.  —  FéwiBT  1845. 

Considérations  sur  le  mr^la||îb,  par  M.  FaéDÉRic  Bastiat,  membre  correspondant 

de  l'Institut.. .11. ±ts 

Vole  du  Conseil  géin-nl  fhi  c«^ijrtïf*f<'0  mit  la  question  des  monnaies,  par  M.  C.  L.     STiO 
Préludes  de  la  nouvt.'l[i!  r^  lirineik^ïiamique  en  Angleterre,  par  M.  Joseph  Gauhieb.     250 

Discours  de  sir  RokrL  Vtié,  ii  la  i^iilic^  dçscommunes,  le  28  janvier  18(6 S61 

Lettre  de  M.  Cobdcn  aux  fermicri.. 28C 

Adresse  de  la  Socïtio  d<s  éconmniiiU*!t  atix  orateurs  de  la  Ligue ^«9 

Parti  à  prendre  sur  l;i  qui^^Urm  des  <*nr}mts  trouvés,  par  M.  Corel,  préfet  du  dé- 
partement des  Hautes-Alpes  (  Compte-rendu  par  M.  J.-J.  Rapet) 29t 

Revue  mensuelle  des  travaux  de  TAcadémie  des  sciences  morales  et  politiques 297 

Correspondance,  ~  Sur  le  commerce  des  gniins  en  Hollande,  par  M.  J.  ds  WiTTs 

tanCitters 302 

Lettre  de  M.  Marchand 30i 

Réponse  de  M.  Dairb 306 

BuUetin.  —  Industrie  autrichienne.  Rapport  adressé  à  MM.  les  membres  de  la 
Chambre  de  commerce  de  Paris,  sur  Texposition  des  produits  de  Tindustrie 

à  Vienne 307 

Des  entraves  apportées  au  commerce  entre  la  France  et  la  Russie 318 

J5tWioflfrap/it>.  —  Bibliotheca  di  commercio  (Bibliothèque  du  commerce),  par 

M.  G.  BuRSOTTi 32D 

Des  institutions  de  crédit  foncier  en  Allemagne  et  en  Belgique,  par  M.  Roter, 

inspecteur  de  Tagriculture 321 

De  rinfluence  des  divers  modes  de  location  sur  le  produit  des  terres  en  France, 

par  M.  Ch.  Ladoucette,  auditeur  au  Conseil  d'Etat 32i 

Question  de  la  juste  répartition  de  Timpôt  résolue  arilbmétiqucment,  et  dé- 

■  fénse  de  Timpôt  progressif,  par  M.  Ch.  Danré,  ancien  notaire 3i» 

Stellongiind  Aussicbten  des  Welthandels  in  den  ersten  Honalen  des  jahresl815 
(Situation  et  avenir  du  commerce  général  dans  les  premiers  mois  de  Tannée 

18i5  ) ,  par  Vincent  Noltb 3i5 

Statistiscbe  Uebersichten  ueber  Waaren-Verkehr  und  Zoll-Ertra'^im  deutscbeu 
ZoU-Vereine  fur  das  jabr  1844  (Aperçu  statistique  du  mouvement  commercial 
et  du  revenu  douanier  de  TAssoclalion  allemande  des  douanes  pendant  Tan- 
née 1844) 326 

Gegen  den  ungariscben  Scbutivercin  und  seine  '.endenzen  (Contre  T Associa- 
tion boBgroise  instituée  pour  la  protection  de  Tindustrie  nationale  et  contre 

ses  tendances  ) 326 

Association  bretonne W7 

Histoire  des  idées.sociales  avant  la  révolution  française,  par  M.  Villegardelle.    339 
Discours  en  faveur  de  la  liberté  du  commerce ,  prononces  par  le  duc  d*UAE- 

COURT 830 

Exposé  de  la  situation  des  sucres  des  colonies  et  des  sucres  de  betteraves,  me- 
sure à  prendre  immédiatement  pour  leur  prospérité  mutuelle,  par  M.  Locu 

Sat 331 

Chronique Ibid. 

NO  52.  —  Mars  1845. 

De  la  concentration  des  entreprises  industrielles,  et  spécialement  de  la  réunion  des 
concessions  houillères  du  bassin  de  la  Loire,  par  M.  A.  Clément 337 

Des  livrets  d'ouvriers,  par  M.  Renouard,  conseiller  à  la  Cour  de  cassation 356 

Des  droits  sur  les  bestiaux,  vole  sur  la  proposition  de  M.  Desmousseaux  de  Givré , 
par  M.  Horace  Sat 368 

Des  complications  du  tarif  douanier  et  du  projet  de  loi  sur  la  perception  des  droits 
sur  le  sucre  indigène,  par  MM.  S.  et  B 374 


TABLE  DES  MATIERES.  461 

Inflaence  da  bien>étre  matériel  sur  la  moralité  d'oD  peuple,  par  M.  le  baron  Chail- 

LOD  DBS  Babrbs,  aocien  préfet,  membre  du  Conseil  général  de  T Yonne 380  * 

De  la  réforme  hypothécaire  et  des  réformes  qui  s*y  rattacheni,  par  M.  David 893 

Association  pour  la  liberté  des  échanges.  Premières  manifestations  h  Bordeaux. ...    405 

Discussion  des  lois  sur  les  céréales  au  parlement ,  par  M.  Foktetrauo il  1 

Correspondance,  ^  A  Téditeur  du  Journal  des  économistes ,  par  M.  Charles 

DCNOTBR 418 

Lettre  adressée  à  M.  H.  Passy,  par  M.  le  comte  Jban  A&rivabbne 4S3 

Monopole  du  fer.  Lettre  par  M.  *** 429 

Caisses  de  retraite  au  prodt  de  la  classe  ouvrière 431 

BuUetm.  ^  Banque  de  France.  Compte-rendu  de  ses  opérations  pendant  Tannée 

1845,  par  M.  d'Argout,  gouverneur 431 

Bibliographie.  ^  Tableau  général  du  cabotage  pendant  Tannée  1844 439 

Lettre  à  M.  le  baron  Cbablbs  Dupih,  par  M.  Gustave  Bbunbt,  secrétaire- 
général  de  TUnion  vinicole  de  la  Gironde iiO 

Tarif  belge  des  droits  d*entrée,  de  sortie,  de  transit,  au  1"  juillet  1844,  mis  en 
rapport  avec  les  tarifs  des  Pays-Bas,  du'ZoUvcrein,  de  France,  d^Angleterre 
et  des  États-Unis,  recueil  publié  par  H.  J.-B.  Ballbboy,  ancien  élève  de 

TEcole  Polytechnique 441 

Bibliothek  der  Handlunggswigsenschaft  (Bibliothèque  des  sciences  commerciales, 
on  registre  des' livres  qui  ont  paru  depuis  1750  jusqu'en  1845  sur  toutes  les 
parties  des  sciences  commerciales  et  des  sciences  accessoires,  par  M.  Théo- 

doeb-Cbeistiah-Fbèdêbic  Enslin 441 

Chemin  de  fer  du  centre  |)ar  la  rive  droite  de  TAllier 44S 

Chronique fbid. 


FIN  DU  TOME  TREIZIÈME  ET  LE    W  DE  LA   GINQUIfeME  ANNÉE. 


JOURNAL 


DBS 


ÉCONOfflSTES. 


\     \ 


« 


linpriincric  de  i:e>M"ie»  ti  C%ruc  Lcincrcicr,24.  BaiignoUci. 


JOURNAL 


Dtes 


ÉCONOMISTES 

REVUE  MENSUELLE 

D'ÉCONOMIE  POLITIQUE. 


Kt  DES 


QUESTIONS  AGRICOLES,  MANUFACTURIERES 
ET  COMHEHCIALES. 


TOME  QUATORZIÈME. 

(&*ugia.— inUUinllitM.) 


PARIS. 

CHEZ  GUILLAUMIN  ET  C«,  LIBRAIRES-ÉDITEURS. 

KDE  fitCUELUt;,  14. 

184« 


-\ 


JOURNAL 


DBS 


ÉCONOMISTES. 


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LA  TRIBUNE  ET  LA   PRESSE, 

A  PROPOS  DU  TRAITÉ  BELGE. 


Voici  quelque  chose  de  nouveau,  —  ce  que  les  Anglais  appellent  a 
free-irade  debale,  — -  une  joute  entre  deux  principes,  la  liberté  et  la 
protection.  —  Pendant  bien  des  années,  les  chefs  de  la  Ligue  ont  pro- 
voqué nu  sein  des  Communes  de  semblables  discussions.  Sûrs  d'être  dé« 
laits,  ils  ne  regardaient  pas  comme  inutiles  ces  longues  et  laborieuses 
veilles  où  s'élaborait  cette  reine  du  monde,  Fopinion;  —  l'opinion  qui 
assure  enfin  leur  victoire.  Pendant  ce  temps-là,  il  ne  se  fût  pas  trouvé 
chez  nous  un  député  assez  audacieux  pour  articuler  cette  impopulaire 
expression  :  un  principe.  I/inattention,  le  dédain,  la  raillerie,  peut- 
être  quelque  chose  de  pis,  eussent  prouvé  au  téméraire  qu'il  est  des 
époques  ou,  si  l'on  n'est  pas  sceptique,  il  faut  du  moins  le  paraître, 
et  où  quiconque  croit  à  quelque  chose  n'est  propre  à  rien. 

Enfin,  voici  venir  l'ère  des  discussions  théoriques,  les  seules,  il  faut 
le  reconnaître,  qui  agrandissent  les  questions  et  éclairent  l'esprit  pu- 
blic. La  protection  et  la  liberté  se  sont  pris  corps  à  corps  à  propos  du 
traité  belge.  —  Je  dis  :  à  propos,  car  il  était  le  prétexte  plutôt  qjie  le 
îiujet  du  débat.  Chacun  savait  d'avance  que  le  projet  ministériel  ne  ren- 
«onlrerait  pas  d'opposition  sérieuse  au  scrutin. 

Nous  n'avons  donc  pas  à  l'examiner,  et  nous  nous  bornerons  à  une 
remarque.  En  toutes  choses,  il  est  un  signe  auquel  le  progrès  se  fait 
reconnaître  :  c'est  la  simplification.  S'il  en  est  ainsi,  rien  de  plus  ré- 
trograde que  le  traité  belge,  car  il  complique  d'une  manière  exori)i- 
lante  faction  de  la  douane.  La  voilà  donc  chargée,  non-seulement  de 
constater  la  valeur  des  objets  importés,  pour  prélever  une  taxe  pro- 
portionnelle; mais,  si  c'est  du  fil,  de  s'assurer  de  son  origine;  de  lui 


2  JOURNAL  DES  ECONOMISTES. 

ouvrir  oa  de  lui  fermer  certains  bureaux  ;  de  lui  appliquer,  selon  Too- 
currence,  ou  le  droit  de  22  pour  100,  ou  celui  de  11  pour  100,  once 
dernier  augmenté  de  la  moitié  de  la  diiïérence,  ou  bien  encore  des 
trois  quarts  de  la  différence.  —  Et  si  c'est  do  la  toile?  Oh  !  alors  vien- 
nent de  nouvelles  complications  :  on  comptera  le  nombre  de  Gis  conte- 
nus dans  Tespace  de  cinq  millimètres,  sur  quatre  points  différents  do 
tissu,  et  la  fraction  de  fil  ne  sera  prise  pour  fil  entier  qu  autant  qu'elle 
se  retrouvera  trois  fois  sur  quatre. 

Et  tout  cela,  pourquoi?  De  peur  que  le  bon  peuple  de  France  ne  soit 
inondé  de  mouchoirs  et  de  chemises,  malheur  qui  arriverait  assurément 
si  la  douane  se  bornait  à  recouvrer  le  revenu  de  TEtat. 

Non,  la  vérité  ne  saurait  être  dans  ce  dédale  de  subtilités.  On  a  beau 
dire  que  nous  sommes  ai&5o/ti5.  Oui,  nous  le  sommes,  et  nous  disons: 
Si  le  public  est  fait  pour  quelques  producteurs,  nos  adversaires  ont  rai- 
son et  il  faut  repousser  les  produits  belges  ;  s'il  s'appartient  à  lui-même, 
laissez-le  se  pourvoir  comme  il  l'entend. 

J'ajouterai  une  pbservation  plus  grave.  Les  tratlés  de  commerce  sont 
toujours  et  nécessairement  contraires  aux  saines  doctrines,  parce  qu'ils 
reposent  tous  sur  cette  idée  que  l'importation  est  funeste  en  soi.  Si  on 
la  croyait  utile,  évidemment  on  ouvrirait  ses  ports,  et  tout  serait  dit. 

Ils  ont  de  plus  l'inconvénient  d'éveiller  l'hostilité  de  tous  les  peuples, 
hors  un.  —  Je  veucc  bien  atheier  des  vins,  pourvu  quils  ne  soienipas 
français.  —  Voilà  le  traité  de  Methuen.  —  Je  veux  bien  acheter  des 
U)iles,  pourvu  quelles  ne  soient  pas  à  bon  marché,  cest-à-dire  anglaises, 
—  Voilà  le  traité  belge.  —  Quand  notre  siècle  sera  vieux,  je  crains 
bien  qu'il  ne  dise  :  A  quarante-six  ans,  dans  mon  âge  mûr,  j'étais  en- 
core bien  novice. 

Mais  laissons  ladouane,  et  ses  fils,  et  ses  fractions  de  fils,  et  ses  moi- 
tiés et  ses  quarts  de  différence  ;  et  passons  à  la  lutte  des  doctrines,  sente 
chose  qui,  dans  cette  discussion,  ait  une  importance  réelle. 

Jf.  Lesliboudois  a  ouvert  la  brèche  avec  sa  théorie  de  Tan  passé. 
Vous  la  rappelez-vous?-^  «  Le  commerce  extérieur  ruine  une  nation 
qui  achète  avec  ses  capitaux. des  objets  de  consommation  fugitive.  » 

Avec  ou  sans  commerce,  on  se  ruine  quand  on  dépense  plus  qu'on 
ne  gpgne,  ce  que  font  les  gens  paresseux,  désordonnés  et  prodigues. 
En  quoi  la  douane  y  peut-elle  quelque  chose?  Si,  cet  été,  il  plaisait  à  Paris 
de  se  croiser  les  bras,  de  ne  rien  faire,  si  ce  n'est  boire,  manger  et 
s'ébattre;  si,  après  avoir  dévoré  ses  provisions,  il  s'en  procurait  d'au- 
tres en  vendant,  dans  les  provinces,  ses  meubles,  ses  bijoux,  ses  iostru- 
ments,  ses  outils,  et  jusqu'à  son  sol  et  ses  palais,  il  se  ruinerait  à  coup 
sûr.  Hais  remarquez  ceci  :  ces  vices  étant  donnés,  loin  qu'il  pût  imputer 
sa  ruine  à  ses  relations  avec  les  provinces,  ce  sont  ces  relations  qui  re- 
tarderaient le  jour  de  la  souffrance  et  du  dénûment.  —  Tant  que  la 
France  sera  laborieuse  et  prévoyante,  ne  craignons  pas  que  le  commerce 
extérieur  lai  enlève  ses  capitaux. — Quesi  jamais  elle  devient  fainéante 


LA  TRIBUNE  ET  ^A  PUE§Sp.  3 

et  fastueuse,  le  commerce  extérieur  la  fera  vivrp  plus  lofjgtenip^  si};:  ses 
capitaux  acquis. 

H.  Ducos  est  venu  ensuite.  Il  a  déployé  du  talent.  Hais  ce  n'est  pas 
ce  dont  il  faut  le  plus  le  louer.  Sachons  apprécier  surtout  son  courage 
et  son  désintéressement.  Il  faut  du  courage  pour  faire  retentir  le  mot 
liberté  au  sein  d'une  Chambre  et  en  face  d'un  pays  presque  exclusiye- 
ment  hostiles.  Il  faut  du  désintéressement  pour  rompre  en  visière  avec 
le  parti  qui  seul  peut  vous  ouvrir  Taccès  du  pouvoir,  et  dans  une  cause 
qui  seule  peut  vous  le  fermer. 

Que  dirons-nous  de  M.  Corne?  Il  a  défendu  le  régime  protecteur 
avec  un  accent  de  conviction  qui  atteste  sa  sincérité.  Hais  plusitt.  Corné 
est  sincère,  plus  il  est  à  plaindre,  puisque  sa  logique  Ta  conduit  à  ces 
affligeantes  conclusions  :  La  liberté  est  antipathique  à  l'égalité,  et  la 
justice  au  bien-être. 

M.  Wustemberg  a  paru  vouloir  se  poser,  dès  le  début,  en  homme 
pratique,  c'est-à-dire  dégagé  de  tout  principe  absolu,  partisan,  tour  à 
tour,  selon  l'occurrence,  de  la  liberté  et  de  la  protection.  —  Nous 
avons  d'abord  été  surpris  de  cette  profession  d'absence  de  foi.  Ce  n'est 
pas  que  nous  ignorions  le  vernis  de  sagesse  et  de  modération  qu'elle 
donne.  Comment  révoquer  en  doute  la  supériorité  de  l'homme  qui 
juge  tous  les  partis,  se  préserve  de  toute  exagération,  discerne  le  fort 
et  le  faible  de  toute  théorie?  —  Hais  ces  praticiens  ont  beau  dire,  si 
la  restriction  est  mauvaise  en  soi,  tout  ce  qu'on  peut  concéder  à  h 
restriction  modérée^  c'est  d'être  modérément  mauvaise.  Aussi,  nous 
avons  été  heureux  d'apprendre,  quand  H.  Wustemberg  a  développé  sa 
pensée,  qu'il  condamne  le  principe  de  la  protection,  qu'il  avoue  le 
principe  de  la  liberté,  et  que  sa  modération  doit  s'entendre  du  passage 
d'un  système  à  l'autre. 

Il  y  aurait  peu  d'utilité  à  passer  en  revue  tous  les  discours  qui  ont 
occupé  trois  séances.  Je  me  hâte  d'arriver  à  celui  qui  a  fait  sur  l'as- 
semblée et  le  public  l'impression  la  plus  profonde.  Ce  ne  sera  pas  o^- 
pendantsans  rendre  hommage  à  une  courte,  mais  substantielle  allocu- 
tion de  M.  Kœcklin,  qui  a  relevé  avec  netteté  les  faits  et  les  calculs 
erronés  que  le  monopole  invoquait  à  son  aide.  On  y  voit  combien  il 
faut  se  tenir  en  garde  contre  la  statistique. 

Ce  n'est  pas  chose  aisée  que  d'apprécier  les  paroles  d'un  premier  mi- 
nistre. Faut-il  les  juger  en  elles-mêmes,  en  se  bornant  à  rechercher  leur 
conformité  avec  la  vérité  abstraite?  Faut-il  les  apprécier  au  point  de 
vue  des  opinions  de  l'orateur,  manifestées  par  ses  actes  et  ses  discours 
antérieurs?Nepeutr-onpointdouterqu'elles  soient  l'expression, du  moins 
complète,  de  sa  pensée  intime?  Est-il  permisd'espérer  qu'un  chef  de  ca- 
binet viendra  exposer  sa  doctrine,  comme  un  professeur,  sans  se  soucier 
ni  des  exigences  de  l'opinion,  ni  des  passions  de  la  majorité,  ni  du 
retentissement  de  ses  paroles,  ni  des  craintes  et  des  espérances  qu'elles 
peuvent  éveiller? 


4  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

Si  encore  H.  Gaizot  était  un  de  ces  hommes  comme  on  peint  le 
duc  de  Wellington,  qui  ne  savent  parler  que  tout  juste  assez  pour  dire 
ce  qu'ils  ont  sur  le  cœur!  Mais  on  reconnaît  qu'il  possède  au  plus  Imet 
degré  toutes  les  ressources  oratoires,  et  qu'il  excelle  particulièrement 
dans  l'art  de  mettre,  non  point  les  maximes  en  pratique,  mais  les  pra- 
tiques en  maximes,  selon  le  mot  qu'on  attribue  à  H.  Dupin. 

Ce  n'est  donc  qu'avec  beaucoup  de  circonspection  qu'on  peut  ap- 
précier la  portée  et  la  pensée  d'un  tel  discours,  et  le  meilleur  moyen, 
c'est  de  se  mettre  à  la  place  de  l'orateur  et  de  peser  les  circonstances 
dans  lesquelles  il  a  parlé. 

Quelles  sont  ces  circonstances? 

D'un  côté,  une  grande  nation  qui  passe  pour  habile  en  matières 
commerciales,  au  sein  de  laquelle  les  connaissances  sont  très-répan- 
dues ,  exige  Vapplioation  du  principe  proclamé  vrai  d'ailleurs  par 
tous  les  hommes,  sans  exception,  qui  ont  fait  de  la  science  économique 
l'étude  de  toute  leur  vie. 

En  outre,  un  ministre  auquel  l'Europe  décerne  le  titre  de  grand 
homme  d'État,  un  cabinet  composé  d'hommes  supérieurs,  les  chefs  de 
toutes  les  oppositions  s'accordent  un  moment  pour  rendre  à  ce  principe 
le  plus  sincère  des  hommages,  la  réalisation. 

Eh  bien,  pense-t-on  que^  lorsque  le  monde  entier  assiste  à  ce 
grand  spectacle,  M.  Guizot  pourra,  sans  compromettre  sa  renommée, 
venir  élever  à  la  tribune  française  le  drapeau  de  la  protection? 

D'un  autre  côté,  il  s'adresse  à  des  hommes  qui,  presque  tous,  croienl, 
je  ne  dirai  pas  leur  fortune,  mais  celle  de  leurs  commettants,  liée  au 
régime  protecteur.  Bien  plus,  ils  ont  la  conviction  que  la  fortune  de 
la  France  est  attachée  au  maintien  de  ce  régime.  Enfin,  au  dehors 
des  Chambres ,  l'opinion  ,  la  presse  sont  pour  le  monopole,  et  s*il 
y  a  une  association  un  peu  forte  en  France,  c'est  celle  qui  s*est  vouée 
à  le  défendre.  Pense-t-on  que  le  premier  ministre  arborera  le  drapean 
de  la  liberté? 

Que  fera-t-il  donc? 

Il  débutera  par  un  pompeux  éloge  de  la  réforme  anglaise,  mais  en- 
suite, en  entassant  distinctions  sur  distinctions,  il  prouvera  qu'elle  n'est 
pas  applicable  à  la  France. 

Il  dira,  par  exemple,  que  la  population  de  la  Grande-Bretagne 
étant  en  très-grande  majorité  composée  d'ouvriers  des  manufactures, 
il  y  avait  intérêt  à  lui  donner  à  bon  marché  le  pain,  la  viande  et  tous 
les  aliments; — ce  qui  est  sans  application  à  notre  pays  agricole. 

Comme  si,  précisément  parce  que  notre  population  est,  en  très- 
grande  majorité,  vouée  aux  travaux  de  l'agriculture,  il  n'y  avait  pas 
également  intérêt  à  lui  donner  la  houille,  le  fer  et  le  vêtement  à 
bon  marché. 

Mais  enfin ,  il  faudra  bien  que  le  ministre  se  prononce.  Qu'est-ce  donc 
qui  est  applicable  à  la  France?  Est-ce  la  restriction?  Est-ce  la  lAerté? 


LA  TRIBUNE  ET  LA  PRESSE.  & 

Ni  Tune,  ni  Tautre.  Il  faut  voir,  eiamioer,  résoudre  les  questions 
une  à  une,  à  mesure  qu'elles  se  présentent,  et  sans  les  rattacher  à  au- 
cun système;  en  un  mot,  poursuivre  la  marche  que  le  cabinet  s'est 
tracée  dans  la  voie  du  progrès.  —  (Car,  quel  ministre  peut  avouer 
qu*il  u'est  pas  dans  le  progrès?) 

En  sorte  que,  lorsque  le  chef  du  cabinet  descend  de  la  tribune,  les 
libéraux  se  disent  :  Il  y  a  une  pensée  de  liberté  dans  ce  discours-là. 
Et  les  monopoleurs  :  Si  le  progrès  futur  va  du  même  train  que  le 
progrès  passé,  nous  pouvons  dormir  tranquilles. 
Ceci  n*est  pas  une  critique. 

Peut-être  aurons-nous  un  jour  le  spectacle  d*un  premier  ministre 
\euant  dire  aux  Chambres  :  u Voilà  mon  principe  : — vous  le  repoussez, 
je  me  retire.  Ha  place  est  à  la  chaire,  au  journal;  elle  ne  saurait  être 
au  banc  ministériel.» 

En  attendant,  il  faut  bien  se  résigner  à  ce  que,  sans  sacrifier  ex- 
plicitement ses  convictions  sur  une  question  spéciale,  il  consulte  l'o- 
pinion publique,  cherche  même  à  la  modifier,  mais  qu'en  définitive  il 
préfère  gouverner  avec  elje,  que  ne  pas  gouverner  du  tout. 

M.  Peel,  cet  homme  d'État  qu'il  est  aujourd'hui  de  mode  d'exalter 
démesurément  comme  l'instrument,  presque  l'inventeur  de  la  réforme 
commerciale,  n'a  pas  fait  autre  chose. 

Il  y  a  longtemps  que  M.  Peel  est  économiste,  malgré  la  comédie 
de  sa  confession.  Hais  il  ne  s'est  pas  avisé  de  devancer  l'opinion,  il  l'a 
laissée  se  former;  et  pendant  que  d'autres  ouvriers,  dont  la  postérité 
vénérera  la  mémoire,  se  chargeaient  de  cette  tâche  laborieuse,  lui,  se 
contentait,  selon  Texpression  anglaise,  de  lui  (âler  le  pouls.  Il  l'a  aidée 
même,  par  des  expériences  partielles,  qu'il  savait  bien  devoir  réussir  ; 
et  quand  le  moment  est  venu,  quand  il  a  vu  derrière  lui  une  opinion 
publique  capable  de  contrebalancer  l'influence  qui  l'avait  élevé,  il 
s'est  placé  du  côté  de  la  force,  et  il  a  dit  aux  monopoleurs  :  Je  pensais 
comme  vous;  mais  l'étude  et  l'expérience  m'ont  détrompé.  — Et  il  a 
accompli  la  réforme. 

Le  discours  même  par  lequel  il  a  introduit  aux  Communes  cette 
grande  mesure  se  ressent  des  ménagements  que  doivent  s'imposer  les 
ministres  qui  redoutent  plus  l'éloignement  des  affaires  que  l'inconsé- 
quence théorique.  Pense-t-on  que  H.  Peel  ne  soit  pas  plus  libéral  au 
fond  que  sa  réforme  et  surtout  que  son  discours?  Combien  d'hérésies 
n'a-t-il  pas  articulées  contre  sa  conviction  intime,  uniquement  pour  ne 
pas  trop  heurter  une  partie  de  son  auditoire  ! 

Et  par  exemple,  quand  il  a  dit  :  a  Qu'avons-nous  à  craindre?  Nous 
«  avons  de  la  houille,  du  fer  et  des  capitaux.  Nous  battrons  tous  les 
«  manufacturiers  du  monde.  » 

Vops  nous  battrez  ! — Peut-être  :  et  en  tous  cas,  très-honorable  ba- 
ronnet, vous  savez  bien  qu'en  ce  genre  de  lutte,  c'est  le  vaincu  qui 
recueille  le  butin.  Vous  nous  battrez,  en  nous  admettant,  par  droit 


ij 


6  JOUKNÂL  DES  ÉCONcImISTES. 

d'échange,  en  communauté  de  vos  avantages.  Vous  nous  battrez  comme 
la  Beâuce  bat  Paris  en  lui  vendant  du  blé,  comme  Newcastle  bat  Lon* 
drés  en  lui  vendant  du  combustible. 

Mais  il  fallait  flatter  John  Bull  et  ce  qui  lui  reste  encore  de  préjugés. 
De  là,  ce  mélange  de  doctrines  antagonistes.  Qu'en  est-il  résulté?  ce 
qui  résultera  toujours  de  cette  stratégie.  L'Europe  n'a  retenu  que 
cette  rodomontade  de  M.  Peel.  On  l'a  citée  à  notre  tribune.  L'in- 
fluence morale  de  la  réforme  en  a  été  neutralisée,  et  malgré  les  précé- 
dents, malgré  les  faits,  malgré  la  renonciation  à  toute  réciprocité,  la 
prévention  traditionnelle  contre  le  machiavélisme  de  la  perfide  Albion 
est  demeurée,  oii  peu  s'en  faut,  dans  toute  sa  force. 

Mais  enfin,  ne  reste-t-îl  rien  du  discours  de  M.  Guizot?  N'y  a-t-il 
rien  à  conclure  de  ces  paroles  qui  ont  eu  en  France  tant  de  retentisse- 
ment? 

S'il  en  faut  dire  ce  que  je  pense,  je  crois  qu'à  travers  beaucoup  de 
distinctions  et  de  précautions,  une  pensée  de  liberté  s'y  laisse  aper- 
cevoir. 

Il  est  vrai  que  M.  Guizot  a  dit  et  répété  :  Nous  sommes  conserva- 
teurs, nous  sommes  protecteurs.  -^  Mais  il  a  dit  aussi  :  M.  Peel  est 
conservateur  et  protecteur. 

Donc,  dans  sa  pensée,  l'esprit  de  conservation  et  de  protection  n'est 
pas  incompatible  avec  une  réforme  plus  ou  moins  radicale. 

Il  a  été  plus  loin  lorsqu'il  a  dit  :  a  Nous  avons  intérêt  à  réformer 
progressivement  nos  tarifs,  à  étendre  nos  relations  au  dehors,  à  nous 
donner  à  nous-mêmes  de  nouveaux  gages  de  bons  rapports  et  de 
paii,  à  améliorer  ainsi  la  condition  du  public  consommateur.» 

Et  encore  : 

((  Il  faut  avancer  toutes  les  fois  que  cela  se  peut  sans  danger  pour 
nos  grandes  industries,  avec  profit  pour  notre  influence  politique  dans 
le  monde,  avec  profit  pour  le  public  consommateur.!» 

Le  voilà  donc  prononcé  le  grand  mot,  le  mot  consommateur,  le 
mot  qui  résout  tous  les  problèmes;  car  enfin,  la  consommation  est  le 
but  définitif  de  tout  eflbrt,  de  tout  travail,  de  toute  production.  I^e 
consommateur  est  mis  en  scène;  il  n'en  sortira  pas,  et  bientôt  il  l'oc- 
cupera tout  entière. 

Il  est  permis  de  croire  que  M.  Guizot  n'a  pas  fait  de  la  science  de 
Smith  et  de  Say  une  étude  spéciale.  Nul  homme  ne  peut  tout  savoir. 
Mais  j'ose  prendre  sur  moi  d'affirmer  qu'il  tient  dans  sa  main  le  fil 
qui  le  conduira  sûrement  à  travers  tous  les  détours  de  ce  labyrinthe. 
Qu'il  attache  sa  pensée  à  ce  phénomène  de  la  consommation,  et  il  sen 
bientêt  plus  économiste  que  beaucoup  d'économistes  de  profession.  Il 
arrivera  à  cette  simple  conclusion  :  Le  tarif  doit  être  une  source  de 
revenu  public,  et  non  une  source  de  faveurs  partielles. 

Rapprochons  les  paroles  de  M.  Guizot  de  celles  de  H.  Cnnin-Gri- 
daine 


LA  TtaBUNË  ET  LA  PRESSE.  7 

«  Dès  aujourd'hui  nous  pouvons  annoncer  que  des  études  poursui- 
vies, de  concert,  par  les  départements  du  commerce  et  des  finances, 
auront  pour  résultat  la  présentation,  à  la  session  prochaine,  d'un  projet 
de  loi  de  douanes  qui  comprendra  de  nombreuses  modificaiions.  » 

Et  pour  qu'on  ne  s'y  méprenne  pas,  le  ministre  s'est  servi,  un  mo- 
ment avant,  du  mot  adoucissements. 

Ainsi,  il  n'en  faut  pas  douter;  l'heure  de  la  réparation  approche. 
Et  pourquoi  ne  concevrions-nous  pas  cet  espoir?  Les  monopoleurs 
ne  s'y  sont  pas  trompés.  Ils  ne  s'en  sont  point  laissé  imposer  par  les 
grands  roots  :  conservalwn,  protection.  M.  Grandin  s'est  écrié  :  «On 
vous  fera  bientôt  des  propositions;  prenez  garde!  ne  vous  y  laissez 
pas  prendre;  M.  le  ministre  des  affaires  étrangères,  il  est  vrai,  ne 
vous  parle  pas  encore  d'admettre  les  produits  anglais.  Il  sait  bien 
qu'aujourd'hui  il  rencontrerait  encore  dans  cette  Chambre  une  forte 
opposition.  Mais  ces  idées,  je  le  crains  bien,  germent  dans  son  esprit, 
et  peut-être  ne  fait-il  que  les  ajourner.  M.  le  ministre  a  bien  dit 
qu'il  était  partisan  du  régime  protecteur.  Hais  en  même  temps  il  a 
déclaré  qu'il  fallait  élargir  ce  système,  et  successivement  le  modifier, 
à  l'égard  surtout  des  industries  privilégiées;  ce  qui  veut  dite  sans 
doute  que  ces  industries  doivent  s'attendre,  un  jour  ou  l'autre,  à  en- 
trer en  concurrence  avec  l'étranger.  » 

Oui,  cela  veut  dire  qu't4n  jour  ou  Vautre  le  droit  de  propriété  sera 
reconnu  en  France,  et  que,  quiconque  travaille,  maître  du  fruit  de  ses 
sueurs,  sera  libre  de  le  consommer,  ou  de  l'échanger,  si  tel  est  son 
intérêt,  même  ailleurs  que  chez  M.  Grandin. 

Ainsi,  je  le  répète,  l'heure  approche.  Nous  rie  sdmnies  pas  arrivés 
sans  doute  au  temps  de  la  réforme,  de  l'application  des  grands  pHh- 
cipes  d'économie  politique  et  d'éternelle  justice.  Mais  noua  entrons 
dans  Tère  des  essais.  Nous  nous  rapprochons  de  l'Angleterre  à  sii  aiis 
de  distance.  Les  experiments  que  sir  Robert  Peel  commença  en  ISiî , 
M.  Guizot  les  commencera  en  1847,  et  leur  succès  en  provoquera 
J'aulrcs  jusqu'à  ce  que  la  justice  règne  dans  le  pays. 

L'heure  approche.  Mais  le  temps  qui  nous  en  sépare  doit  être  con- 
sacré à  la  discussion  et  à  la  lutte. 

Amis  de  la  liberté,  je  vous  dirai  comme  M.  Grandin  à  sa  phalange  : 
Prenez  garde  !  ne  vous  laissez  pas  surprendre  ! 

Prenez  garde!  ce  n'est  pas  le  ministre  qui  décidera  M  réforme.  Ce 
n'est  pas  la  Chambre,  ce  ne  sont  pas  même  les  trois  pouvoirs;  c'est 
I  opimon.  Et  êtes-vous  prêts  pour  le  combat?  avez-vous  rien  préparé? 
avez-vous  un  organe  avoué  et  dévoué?  vous  ètes-vous  occupés  déè 
moyens  d'agir  sur  l'esprit  public?  de  faire  comprendre  au<  iricisses 
comment  on  les  exploite?  disposez-vous  d'une  force  morale  que  vous 
puissiez  apporter  à  ce  ministère,  ou  à  tout  autre,  qui  osera  toucher  à 
l'arche  du  privilège? 
Prenez  garde!  le  monopole  ne  s'endort  pas.  I!  a  son  organisation. 


8  JOURNAL  DES  ECONOMISTES. 

ses  coalitions,  ses  finances,  sa  pablicité.  Il  a  réuni  en  un  faiscead  tous 
les  intérêts  égoïstes.  Il  agit  sur  la  presse,  sur  la  Chambre,  sur  les 
élections.  Il  roet  en  œuvre,  et  c'est  son  droit,  tout  le  mécanisme 
constitutionnel.  Il  vous  battra  certainement  si  vous  restez  dans  Tin^ 
différence. 

Vous  comptez  sur  le  pouvoir.  Sa  déclaration  vous  suffît.  Ah  !  ne 
wus  y  laissez  pas  prendre.  Le  pouvoir  ne  fait  que  ce  que  l'opinion  veaC 
qu'il  Tasse.  Il  ne  peut,  il  ne  doit  pas  faire  autre  chose.  Ne  voyez-vouj^ 
pas  qu'il  cherche,  qu'il  sollicite,  qu'il  implore  un  point  d'appui?  et 
vous  hésitez  à  le  lui  donner  ! 

Plusieurs  d'entre  vous  sont  découragés.  Ils  disent  :  o  L'intérêt  gé- 
néral, parce  qu'il  est  général,  touche  tout  le  monde,  mais  touche  peu. 
Jamais  il  ne  pourra  se  mesurer  à  l'intérêt  privé.  »  —  C'est  une  er- 
reur. La  vérité,  la  justice  ont  une  force  irrésistible.  C'est  l'esprit  de 
doute  qui  la  paralyse.  —  Pour  l'honneur  du  pays^  croyons  que  le  bien 
public  a  encore  la  puissance  de  faire  battre  les  cœurs. 

Unissez-vous  donc  :  agissez.  A  quoi  servent  les  garanties  coDquis«>s 
partant  de  sacrifices?  A  quoi  servent  les  droits  de  parler,  d'écrire, 
d'imprimer,  de  nous  associer,  de  pétitionner,  d'élire,  si  tous  ces  droil*» 
nous  les  laissons  dans  l'inertie? 

Je  ne  sais  si  je  m'abuse ,  mais  il  me  semble  que  quelque  chose  cir- 
cule dans  l'air  qui  annonce  l'affranchissementcommercial  des  peuples. 

Ce  n'est  pas  la  tribune  seulement  qui  a  eu  son  débat  théorique,  il  a 
envahi  la  presse  quotidienne. 

Quelle  eût  été,  il  y  a  quelques  mois,  l'attitude  des  journaux?  —  Et 
voilà  que  le  Courrier  français,  le  Siècle^  la  Patrie^  VEpoquêj  la  Ri- 
forme,  la  Démocratie  politique  ont  passé  dans  notre  camp,  et  tout  le 
monde  a  été  frappé  de  l'orthodoxie  et  du  ton  de  résolution  qui  règne 
dans  le  manifeste  du  Journal  des  Débats,  habituellement  si  prudent 
et  si  mesuré. 

Il  est  vrai  que  nous  avons  contre  nous  la  Presse,  V Esprit  pubUc^ 
le  Commerce  et  le  Constitutionnel.  —  Mais  la  Presse  ne  combat  plus, 
depuis  sa  correspondance  avec  M.  Blanqui,  sur  le  terrain  des  principeïi. 
Elle  veut  la  liberté,  la  justice;  seulement  elle  y  veut  arriver  avec  une 
lenteur  désespérante.  Quant  au  ConstittUionnel,  on  ne  peut  pas  dire 
qu'il  se  prononce  ;  il  s'efforce  de  nous  décourager.  Hais  ses  argumenb 
sont  si  faibles  qu'ils  manquent  leur  but,  et  il  semble  qu'une  secrète  ré- 
pugnance dominait  la  plume  qui  les  a  formulés.  Ils  reposent  tous  sur 
une  perpétuelle  confusion  entre  les  tarifs  protecteurs  que  nous  atta- 
quons et  les  tarifs  fiscaux  que  nous  laissons  en  paix.  Ainsi,  le  Constitu- 
tionnel nous  apprend  que  la  réforme  de  sir  Robert  Peel  est  tout  ce  quH 
y  a  déplus  vulgaire.  Et  quelle  preuve  en  donne-t-il?  C'est  qu'elle  laisse 
subsister  de  forts  droits  sur  le  thé,  le  tabac,  leseau\-de-vie,  les  vins, 
droits  qui  n'ont  et  ne  peuvent  avoir  rien  de  protecteur,  puisque  ces  pro- 
duits n'ont  pas  de  similaires  en  Angleterre.  Il  ne  voit  pas  que  c'est  en 


LA  TRIBUNE  ET  LA  PRESSE.  9 

cela  que  consiste  la  libéralité  de  la  mesure.  —  Il  nous  assure  qu*il  y  a, 
en  suisse,  beaucoup  d'obstacles  à  la  circulation  des  marchandises  ; 
mais  ii  ne  disconvient  pas  que  ces  obstacles  sont  communs  aux  mar- 
chandises indigènes  et  aux  marchandises  exotiques  ;  que  les  unes  et  les 
autres  y  sont  traitées  sur  le  pied  de  la  plus  parfaite  égalité,  d  ou  il  ré- 
sulte seulement  une  chose,  c'est  que  la  Suisse  prospère  sam  protection  y 
malgré  la  mauvaise  assiette  de  l'impAt. 

Encore  quelques  efforts.  Que  Paris  se  réveille  ;  qu'il  fasse  une  dé- 
monstration digne  de  lui  ;  que  les  six  mois  qui  sont  devant  nous  soient 
aussi  féconds  que  ceux  qui  viennent  de  s'écouler,  et  la  question  de  prin- 
cipe sera  emportée. 

FRÉDÉRIC  BASTIAT. 


10  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

LES  CHEMINS  DE  FER 

ET  LE  CRÉDIT  PUBLIC. 


Les  chemins  de  fer  qui  sont  aujourd'hui  à  l'état  d'exploitatioo  en 
France,  en  y  comprenant  la  ligne  d'Orléans  à  Tours,  embrassent  un 
parcours  d'environ  1,000  kilomètres.  Les  chemins  de  fer  à  l'état  de 
construction,  tels  que  les  lignes  de  Rouen  au  Havre,  d'Avignon  a 
Marseille,  d'Amiens  à  Boulogne,  de  Montereau  à  Troyes,  de  Rouen  à 
Dieppe  et  à  Fécamp,  du  Centre,  du  Nord,  de  l'Est,  de  Paris  à  Lyon, 
de  Tours  à  Nantes,  de  Tours  à  Bordeaux  et  de  Fampoux,  représen- 
tent une  étendue  d'à  peu  près  3,200  kilomètres.  La  ligne  de  Lyon  a 
Avignon  et  a  Grenoble,  qui  n'a  pas  encore  été  adjugée  à  une  compa* 
gnie,  ainsi  que  celles  de  l'Ouest,  de  Dijon  à  Mulhouse  et  de  Bordeaux 
à  Cette,  qui  ont  été  ajournées  d'une  session  à  l'autre,  ajouteront  a 
cette  étendue,  déjà  considérable,  plus  de  1,500  kilomètres.  Enfin,  les 
Chambres  sont  ou  vont  être  saisies  de  plusieurs  projets  complémen- 
taires, tels  que  la  ligne  de  Saint-Dizier  à  Gray,  de  Paris  à  Caen,  du 
Bec-d'Allier  à  Clermont  et  de  Chàteauroux  à  Limoges,  qui  figureront 
pour  près  de  600  kilomètres  dans  le  réseau.  A  ce  compte  et  en  pre- 
nant des  nombres  ronds,  la  France  aurait  5,300  kilomètres  de  che- 
mins de  fer  à  construire;  soit,  et  à  raison  de  cinq  années  pour  la  con- 
struction de  l'ensemble,  1,060  kilomètres  ou  265  lieues  par  année. 
Dans  quelle  contrée  de  l'Europe,  sans  en  excepter  même  l'Angleterre, 
a-t-on  jamais  entrepris  une  pareille  masse  de  travaux? 

Les  folies  de  la  spéculation  et  la  condescendance  du  gouvernement, 
en  matière  de  chemins  de  fer,  se  conçoivent  encore  dans  la  Grande- 
Bretagne.  L'Angleterre  possède  depuis  longtemps  des  routes  excel- 
lentes, et  un  système  de  canaux  qui,  pénétrant  toutes  les  parties  du 
territoire,  ne  laisse  aucun  centre  important  de  population  sans  com- 
munications avec  les  ports  de  mer  ni  avec  la  métropole.  Les  ports  de 
mer  sont  partout  accessibles,  les  c6tes  dans  un  état  parfait  de  défense; 
l'industrie  semble  avoir  atteint  son  apogée,  et  l'agriculture  est  infini- 
ment plus  avancée  qu'en  aucun  autre  pays  du  monde.  Il  suit  de  là 
que,  dans  l'ordre  des  travaux  publics,  les  chemins  de  fer  étant  désor- 
mais le  seul  besoin  et  la  seule  affaire  du  peuple  anglais,  il  peut  y 
consacrer  exclusivement  toutes  ses  ressources  disponibles. 

Ces  ressources  ont  une  grande  valeur.  On  calcule  que  raccumolt- 


LES  CHEMINS  1)E  FER  ET  LE  CHËDiT  PUBLIC.  il 

tion  du  capital,  par  voie  d'épargne  ou  de  production,  dans  la  Grande- 
Bretagne,  laisse  annuellement  à  la  disposition  des  entrepreneurs  de 
chemins  de  fer  un  fonds  ou  surplus  de  500  millions  de  francs.  Ajou- 
tons que  les  ouvriers  et  le  matériel  ne  sauraient  manquer.  L'industrie 
des  chemins  de  fer  s'étant  développée  graduellement  de  l'autre  côté 
du  détroit,  a  créé  des  habitudes  de  travail  et  une  expérience  qui  de- 
viennent aujourd'hui  en  quelque  sorte  du  domaine  public.  La  classe 
des  ouvriers  terrassiers  ou  navigateurs  y  est  assez  nombreuse  pour 
que  Ton  puisse  expédier  des  brigades  de  travailleurs  en  France,  en 
Italie  et  en  Allemagne.  La  puissance  de  production  des  usines  qui 
fabriquent  les  rails  et  qui  fondent  les  coussinets  est  à  peu  près  illimi- 
tée. Enfin,  les  ateliers  de  Newcastle,  de  Manchester,  de  Leèds  et 
antres  points,  exécutent  chaque  année  plus  de  trois  cents  locomo- 
tives. 

Malgré  l'abondance  et  l'étendue  des  moyens  dont  elle  dispose  pour 
la  construction  des  chemins  de  fer,  l'Angleterre  ne  se  trouve  pas  af- 
franchie des  conséquences  qu'entraîne  tout  excès  de  la  spéculation. 
Le  crédit  des  entreprises  existantes  y  est  aujourd'hui  notablement 
déprimé;  la  main-d'œuvre  et  le  prix  des  matériaux  s'élèvent.  Les 
rails,  qui  valaient,  en  1843,  de  150  à  170  fr.  la  tonne,  se  vendent 
aujourd'hui  de  280  à  310  fr.;  et  le  prix  de  la  fonte  est  à  peu  près  le 
double  de  ce  qu'il  était  il  y  a  deux  ans. 

La  crise  aurait  une  intensité  bien  autrement  grave  en  France, 
dans  le  cas  où  les  Chambres  croiraient  devoir  donner  leur  sanction  à 
tous  les  projets  qui  leur  sont  présentés.  En  effet,  nous  ne  possédons 
pas  les  mêmes  ressources  que  l'Angleterre,  et  nous  ne  partons  pas  du 
même  point.  Ce  que  l'Angleterre  a  pris  un  demi-siècle  pour  accom- 
plir, nous  voulons  l'exécuter  en  quelques  années.  Les  routes,  les  ca- 
naux, l'amélioration  des  fleuves,  les  ouvrages  de  fortiGcation,  les 
chemins  de  fer,  on  entreprend  tout  à  la  fois.  Non-seulement,  on  a  la 
prétention  de  faire  marcher  de  front  l'exécution  des  chemins  de  fer 
avec  celle  des  canaux  et  des  routes;  mais  on  ne  se  propose  rien  moins 
que  de  renfermer,  par  un  effort  gigantesque,  dans  le  cercle  étroit  de 
quatre  ou  cinq  années,  toutes  les  routes,  tous  les  canaux,  tous  les 
chemins  de  fer,  un  réseau  de  communications  qui,  pour  être  conduit 
sagement,  demanderait  un  quart  de  siècle.  Pour  enfler  le  présent 
outre  mesure,  on  compromet,  en  l'escomptant  sans  nécessité,  l'avenir 
le  plus  brillant  et  le  plus  certain. 

Depuis  l'année  1840  jusque  vers  le  milieu  de  1846,  en  cinq  ans 
et  demi,  le  gouvernement  et  les  compagnies  auront  exécuté  1,000 
kilomètres  de  chemins  de  fer.  C'est  un  peu  moins  de  200  kilomètres 
ou  de  cinquante  lieues  par  année.  Assurément  les  ressources  de  la 
France  en  hommes,  en  matériaux  et  en  argent  permettaient  d'avan- 
cer d'un  pas  plus  rapide;  il  était  possible  d'entreprendre  dès  à  pré- 
^nt  cent  à  cent  cinquante  lieues  de  chemins  de  fer  par  année,  sans 


12  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

amener  une  perturbation  très-grave  dans  l'économie  du  travail  et 
dans  les  régions  du  crédit.  Obtiendra-t-on  la  même  sécurité  en  por- 
tant à  quelque  trois  cents  lieues  par  année  l'étendue  des  chemins  de 
fer  à  exécuter,  c'est-à-dire  en  demandant  tout  à  coup  à  la  France  six 
fois  plus  d'ouvriers,  de  machines,  de  matériaux  et  de  capitaux  qu'elle 
n'en  avait  fourni  jusqu'à  cette  heure? 

Tout  développement  extraordinaire  et  soudain  du  travail  en  change 
les  conditions  normales.  La  France  ne  peut  pas  se  mettre  à  construire, 
du  premier  bond ,  deux  à  trois  cents  lieues  de  chemins  de  fer  par 
année,  sans  augmenter,  dans  une  proportion  notable,  les  difficultés 
et  les  dépenses  de  la  construction.  C'est  encore  le  moindre  inconvé- 
nient, mais  c'est  le  plus  certain  qui  doive  résulter  de  cette  activité 
un  peu  fébrile.  Dans  les  évaluations  des  ponts  et  chaussées,  le  prix  des 
terrassements  6gurait  d'abord  pour  1  fr.  25  c.  le  mètre  cube,  bien 
qu'ils  aient  coûté  en  moyenne  1  fr.  60  c.  sur  les  chemins  de  fer  déjà 
exécutés.  Mtais  ce  prix  même  pourra-t-il  être  maintenu?  Partout  oà 
se  font  de  grands  travaux  pour  le  compte  des  compagnies  ou  de  l'État, 
la  journée  du  terrassier  s'est  élevée  de  1  fr.  50  c.  à  2  fr.  50  c,  et 
même  à  3  francs.  Cette  augmentation  a  eu  lieu  sous  l'influence  de 
l'impulsion  très-modérée  qui  a  été  donnée  jusqu'à  présent  aux  tra- 
vaux des  chemins  de  fer  ;  que  sera-ce  donc  lorsque  vingt  ou  trente 
compagnies  se  disputeront  le  petit  nombre  d'ouvriers  expérimentéti 
que  les  constructions  déjà  faites  ont  pu  former? 

Remarquez  bien  qu'il  devient  de  jour  en  jour  plus  difficile  d'em- 
prunter des  terrassiers  et  des  mécaniciens  à  l'étranger.  Les  Allemande 
et  les  Belges  n'émigrent  plus  en  quête  de  travail,  retenus  qu'ils  sont 
dans  leur  pays  par  l'exécution  de  nouveaux  raiiways.  En  Angle- 
terre, la  manie  des  chemins  de  fer  est  poussée  au  point  de  réclamer 
tous  les  bras  disponibles.  En  France,  il  n'y  a  guère  que  deux  classes 
d'ouvriers  émigrants,  les  Auvergnats  et  les  Normands,  qui  soient  pro- 
pres aux  terrassements,  et  le  nombre  de  ces  ouvriers  n'est  pas  tel 
que  l'on  puisse  avec  eux  tout  entreprendre.  Les  bras  manqueront 
donc  pour  la  construction  de  tant  de  chemins  de  fer  ;  mais  en  suppo- 
sant qu'ils  ne  manquent  pas,  et  que  le  seul  résultat  de  cette  concur- 
rence sans  frein  soit  une  hausse  désordonnée  des  salaires,  faudra-t-il 
donc  s'en  féliciter? 

La  hausse  du  salaire  est  unbienfait  pour  l'ouvrier,  quand  elle  s'opère 
lentement  et  par  degrés;  alors,  loin  d'exclure  l'économie ,  elle  li 
provoque;  des  familles,  qui  avaient  le  nécessaire,  touchent  à  l'aisance; 
un  bien-être  inconnu  se  répand  jusque  dans  les  rangs  les  plus  hum- 
bles de  la  société.  Mais  lorsque  le  prix  du  travail  s'élève  avec  trop 
de  rapidité,  l'ouvrier  n'a  pas  le  temps  de  ramener  an  niveau  quoti^ 
dien  ce  qu'il  y  a  d'inespéré  dans  sa  fortune.  L'argent,  qui  arrive  à 
l'improviste,  s'en  va  de  même;  l'ouvrier  et  la  famille  de  l'ouvrier  n'en 
retirent  aucun  profit.  C'est  la  part  de  la  boisson,  du  jeu,  de  la  dé- 


LES  CHEMINS  DE  FER  ET  LE  CRÉDIT  PUBLIC.  |3 

bauche;  la  morale  publique  y  perd,  et  le  bien-être  n'y  gagne  pas. 
Dans  rintérèt  des  travailleurs,  comme  dans  celui  de  l'État  et  des  ca« 
pilalistes,  on  doit  considérer  comme  un  mal  toute  combinaison  qui 
tend  à  déranger,  sans  mesure  et  sans  préparation,  l'équilibre  habi- 
tuel des  salaires. 

Le  prix  des  matériaux  ne  s'élèvera  pas  dans  une  moindre  propor^ 
tîoD  que  celui  de  la  main-d'œuvre.  Déjà  les  bois  de  service  sont  de 
20  à  30  pour  100  plus  chers  qu'ils  ne  l'étaient  à  pareille  époque  de 
Tannée  dernière.  Mais  la  hausse  la  plus  remarq\iable  et  la  plus  mena- 
çante est  sans  contredit  celle  qui  se  manifeste  aujourd'hui  dans  le  prix 
des  fontes  et  des  fers.  Les  fontes,  qui  valaient,  en  1844,  130  à  140 
francs  la  tonne,  se  vendent  couramment  aujourd'hui  190  à  200  fr. 
Il  y  a  un  an,  les  maîtres  de  forges  s'estimaient  heureux  d'obtenir  un 
prix  de  310  à  330  fr.  la  tonne  pour  les  rails  rendus  à  pied  d'oeuvre; 
les  plus  modérés  demandent  aujourd'hui  370  francs,  et  quelques-uns 
400  francs.  D'autres  nous  font  entrevoir  en  perspective  les  prix  de 
420  à  440  francs. 

En  admettant  que  le  prix  des  rails  ne  dépasse  pas  la  limite  de 
400  francs  la  tonne,  et  celui  des  coussinets  280  francs  la  tonne,  les 
5,000  kilomètres  de  chemins  de  fer  déjà  concédés,  ou  qui  vont  l'être, 
coûteraient,  pour  la  voie  de  fer  seulement,  80  millions  de  francs  au 
delà  des  prix  qui  pouvaient  légitimement  servir  de  base  aux  évalua- 
tions en  1844  et  en  1845.  Ces  80  millions,  que  l'on  dépensera  sans  né* 
cessité,  représenteront  250  à  300  kilomètres  de  chemin  qui  seraient 
venus,  avec  le  temps,  s'ajouter  au  réseau. 

Même  au  prix  exorbitant  de  400  francs  la  tonne,  les  établissements 
métallurgiques  de  la  France  se  trouveront-ils  en  mesure  de  dé- 
frayer l'énorme  consommation  de  rails  qui  va  se  faire?Dans  un  rapport 
adressé,  en  1842,  au  Conseil  général  des  manufactures,  M.  Talabot 
estimait  à  50,000  tonnes  par  année  la  production  possible  des  rails 
en  France.  Supposons  que  le  petit  nombre  d'usines  qui  peuvent  se  li- 
vrer à  cette  fourniture  doublent  leurs  moyens  de  fabrication,  et  que 
Ton  parvienne  à  produire  100,000  tonnes  de  rails  par  année;  ce  ne 
serait  guère  plus  de  la  moitié  des  quantités  nécessaires  pour  répon- 
dre au  développement  des  chemins  de  fer.  Pour  obvier  à  ce  danger, 
1^  gouvernement  et  les  Chambres  peuvent  autoriser  l'introduction,  en 
franchise,  d'une  certaine  quantité  de  rails  fabriqués  soit  en  Angle- 
terre, soit  en  Belgique,  et  favoriser  ainsi,  par  des  moyens  extraordi- 
naires, l'impulsion  extraordinaire  donnée  aux  travaux.  Ne  perdons 
pas  de  vue  cependant  que  les  forges  de  l'Angleterre  et  de  la  Belgique 
reçoivent  aujourd'hui  plus  de  commandes  qu'elles  n'en  désirent,  que 
les  rails  valent  en  ce  moment  300  francs  dans  le  Staffordshire,  et  320 
francs  à  Liège,  et  que,  nos  tarifs  de  douane  fussent-ils  aussi  libéraux 
qu'ils  sont  restrictifs,  si  l'on  prétend  exécuter  trop  de  chemins  de  fer  à 
la  fois,  en  ce  cas  l'exécution  en  deviendra  tout  bonnement  impossible. 


M  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

Sans  aller  jusque-là,  il  est  certain  que  l'^ccumalatiqn  de  tant  d'en- 
treprises les  rendra  infiniment  plus  onéreuses,  tant  pour  TEtat 
que  pour  les  compagnies.  Il  faudra  refaire  tout  les  devis,  changer  le» 
bases  d'évaluation,  demander  des  crédits  additionnels,  imposer  en  un 
mot  au  pays  de  nouveaux  sacrifices.  L'équilibre  des  fpnctions  sert 
profondément  troublé  dans  le  corps  social.  Le  développement  anor- 
mal des  chemins  de  fer  pourra  bien  donner  lieu  à  un  phénomène  sem- 
blable à  celui  qui  se  produit  dans  les  individus,  lorsque  Tembonpoint 
excessif  acquis  par  une  partie  du  corps  fait  maigrir  et  sécher  toutes 
les  autres. 

Mais  la  plus  grave  question  que  soulève  cette  avalanche  de  chemins 
de  fer,  c*est  la  pression  qu'elle  peut,  qu'elle  doit  exercer  sur  Tétat 
du  crédit.  Toute  nation  n*a  qu'un  capital  limité  à  consacrer  chaque 
année  à  des  entreprises  nouvelles.  C'est  le  capital  qui  commande  le 
travail,  et  le  capital  se  nourrit  principalement  de  l'épargne.  Lorsque 
les  réserves  accumulées  par  un  peuple  ne  trouvent  pas  leur  emploi, 
l^oO're  de  l'argent  excédant  alors  habituellement  la  demande,  les  valenn 
qui  existent  sur  le  marché  sont  recherchées  avec  fureur  et  le  prix  s'é- 
lève dans  une  proportion  hyperbolique.  Quand,  au  contraire,  les  ac- 
croissements de  la  production  dépassent  les  limites  du  capital  dispo- 
nible, alors  les  valeurs,  que  l'on  crée  sans  mesure,  ne  trouvant  pas 
à  se  classer,  viennent  grossir  cette  masse  flottante  qui  est  la  proie  de 
la  spéculation,  et  déterminent,  dans  les  régions  de  la  richesse  mobi- 
lière, ces  ouragans  soudains  de  la  hausse  et  de  la  baisse  qui  emportent 
les  fortunes. 

Dans  le  cours  de  la  dernière  session,  M.  le  ministre  des  Bnances  se 
défendait  d'entreprendre  l'opération  facile,  après  tout,  de  la  conver- 
sion des  rentes,  en  alléguant  qu'il  fallait  donner  aux  preneurs  de  Tem- 
prunt  le  temps  de  le  placer.  C'était  demander  deux  ans  pour  le  place- 
ment de  200  millions.  Sans  doute  les  épargnes  de  la  France  excèdent 
la  modeste  somme  de  100  millions  par  année;  mais,  après  en  avoir 
évalué  trop  bas  l'importance,  n'a-t-on  pas  fini  par  l'estimer  beau- 
coup trop  haut? 

Les  chemins  de  fer  concédés  en  France  avant  1842,  au  nombre  de 
douze,  représentent,  au  cours  actuel,  actions  et  obligations  comprises, 
un  capital  de  280  à  290  millions.  Les  cinq  lignes  concédées  ou  ad- 
jugées de  1843  à  1845,  en  ajoutant  aux  versements  déjà  (^\is  par 
les  actionnaires  la  prime  qu'elles  obtiennent  sur  le  marché,  chargent 
la  place  de  175  à  185  millions.  Les  sept  lignes  dont  l'adjudication  i 
eu  lieu  dans  les  derniers  mois  de  1845  ont  une  valeur,  versements 
et  primes,  de  300  à  350  millions.  Enfin,  les  cinq  lignes  de  Lyon  i 
Avignon,  de  Dijon  a  Mulhouse,  de  Versailles  à  Rennes,  de  Bordeaoi 
à  Cette  et  de  Bonnièrcs  k  Caen,  que  les  Chambres  paraissent  disposées 
à  concéder  en  1846,  représentent  un  capital  de  420  millions,  dont  le 
quart  au  moins  sera  immédiatement  réalisable  et  se  trouve  à  peu  prè» 


LES  CHEMINS  DE  ^PR  ET  LE  CRÉDIT  PUfiUC.  15 

réalisé.  En  résultat,  le  capital  des  entreprises  de  chemjns  de  fer  qui 
se  disputent  aujourd'hui  la  Taveur  publique  dépasse  la  somme  énorme 
de  1500  millions,  dont  plus  de  la  moitié  ont  déjà  été  déboursés,  et 
dont  le  reste  doit  être  versé  en  moins  de  quatre  ans. 

Assurément,  on  ne  doit  pas  s'affliger  de  voir  s'augmenter  en  France 
le  fonds  des  valeurs  industrielles.  Mais  nous  aurions  voulu  que  le  pas- 
sage de  l'indigence  à  l'abondance  fût  un  peu  moins  brusque  et  un  peu 
plus  sûr.  Pour  inaugurer  l'ère  des  chemins  de  fer,  il  ne  nous  semblait 
pas  absolument  nécessaire  de  traverser  une  crise  pareille  à  celle  qu'ont 
amenée  en  Angleterre  les  débordements  de  la  spéculation  manufac- 
turière, et  aux  États-Unis,  l'inondation  du  papier-monnaie.  La  pré- 
voyance, que  ne  montraient  ni  les  individus  ni  les  compagnies,  au- 
rait dû  modérer  l'action  des  pouvoirs  publics. 

Hais  le  législateur  a  partagé  les  illusions  qui  enivraient  toutes  le^ 
tètes  :  lorsque  dix  compagnies  se  présentaient  pour  exécuter  un  che- 
min de  fer,  les  Chambres  et  le  gouvernement  ont  cru  qu'on  ne  pou- 
vait pas  repousser  Témulation  empressée  des  capitaux.  Tout  le  monde 
s'est  lancé  aveuglément  dans  des  perspectives  qui  semblaient  n'avoir 
pas  de  bornes.  Qu'en  est-il  résulté?  Je  parle  de  faits  dont  l'impression 
est  encore  récente,  qui  se  renouvellent  trop  souvent,  qui  se  reprodui- 
ront encore.  On  a  vu  les  actions  de  chemins  de  fer  jouer  le  rôle  de  ces 
pièces  d'or  que  le  démon,  dans  les  légendes  du  moyen  âge,  en  les  toi4- 
chant  de  sa  griffe  damnée,  convertissait  effeuilles  sèches.  Des  valeurs, 
qui  avaient  d'abord  obtenu  une  prime  considérable,  sont  tombées  au- 
dessous  du  pair  ;  d'autres  ont  fléchi  de  50  pour  100;  quelques-unes 
sont  devenues  invendables.  A  la  suite  de  la  dépression  du  mois  de 
novembre,  est  survenue  une  reprise  en  décembre  et  en  janvier.  La  pa- 
nique recommence  aujourd'hui  ;  elle  fera  place  un  peu  plus  tard  à  une 
réaction  de  confiance  qui  n'aura  peut-être  qu'un  temps.  Dans  des  cir- 
constances comme  çeljes-ci,  le  moindre  souffle  de  vent  fait  pencher  la 
balance  ;  l'incertitude  la  plus  désastreuse  plane  sur  le  marché. 

Le  mouvement  de  confiance  qui  a  précipité  la  spéculation  vers  les 
entreprises  de  chemins  de  fer  a  été  déterminé  par  le  concours  des  ca- 
pitaux anglais.  Ces  capitaux  se  retirent  aujourd'hui  et  livrent  la  France 
à  ses  propres  ressources.  Les  spéculateurs  de  Londres  et  de  Liverpool, 
ayant  réalisé  des  primes  considérables,  nous  renvoient  maintenant  les 
actions.  Il  n'y  a  plus  qu'un  seul  marché  pour  ces  valeurs  industrielles, 
et  c'est  le  marché  national.  Les  Anglais  ne  nous  aideront  pas  plus  dé* 
sonnais  à  construire  les  lignes  d'Avignon,  de  Rennes,  de  Caen  et  de 
Mulhouse,  que  nous  ne  les  assisterons  dans  la  construction  des  chemins 
de  Carlisle  à  Glascow  et  de  Newcastle  à  Edimbourg.  Réglons-nous 
donc  là-dessus,  et  que  la  conviction  de  cet  isolement  nous  ramène  h 
des  idées  de  prudence. 

Les  embarras  d'argent  se  manifestent  principalement  aujourd'hui 
sur  les  places  de  commerce  et  dans  les  grands  centres  industriels.  A 


16  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

LyoD,  par  exemple,  le  cours  des  actions  de  chemins  de  fer  est,  pres- 
que constamment,  moins  élevé  qu*à  Paris.  D'où  vient  cela ,  sinon  de 
ce  que  Ton  ne  s'est  pas  borné  à  placer  dans  les  entreprises  de  chemins 
de  fer  les  capitaux  disponibles,  et  que  Ton  y  a  témérairement  embar* 
que  une  partie  du  fonds  de  roulement  ou  de  spéculation  nécessaire  aux 
entreprises  commerciales?  Il  y  a  là  un  danger  très-sérieux,  contre  le- 
quel l'on  ne  saurait  prendre,  u  l'avenir,  trop  de  garanties.  Si  les  en- 
treprises de  chemins  de  fer,  au  lieu  d'être  alimentées  par  l'épargne, 
ne  pouvaient  se  former  qu'aux  dépens  du  commerce  et  de  l'industrie, 
si  l'on  devait  retirer  d'un  des  canaux  de  l'activité  sociale  les  capitaux  qui 
y  font  circuler  la  vie,  pour  les  jeter  dans  une  autre  direction,  alors  il 
n'y  aurait  plus  accroissement,  il  y  aurait  perturbation  dans  l'écono- 
mie de  la  richesse.  La  langueur  et  bientôt  l'épuisement  en  seraient  I» 
infaillibles  conséquences. 

Nous  sommes  bien  près  de  cette  situation.  Encore  un  vote  de  plus,  et 
le  trop-plein  du  marché  déborde.  Le  moment  est  venu  de  s'arrêter. 
Si  l'on  veut  que  l'exécution  marche  d'un  pas  assuré,  il  faut  cesser 
d'accumuler  projet  sur  projet,  et  sortir  promptement  de  la  région  des 
chimères.  Nous  avons  beaucoup  entrepris;  recueillons  nos  forces,  et 
prenons  le  temps  de  nous  élever  à  la  hauteur  des  difficultés  qui  se  pré- 
sentent. Il  a  déjà  fallu  beaucoup  d'audace  pour  accepter  la  tâche  qui 
est  imposée  à  la  France  ;  aller  au  delà,  ajouter  aux  embarras  du  cré- 
dit, étendre  un  réseau  qui  touche  déjà  à  toutes  les  grandes  divisions 
du  territoire,  ajouter  aux  quinze  cent  mille  actions  qui  sont  venues  en 
quelques  mois  encombrer  la  place,  quand  on  a  mille  lieues  de  chemins 
de  fer  à  exécuter,  et  mille  lieues  à  peine  entamées;  avant  de  s'être 
procuré  l'argent,  les  ouvriers,  les  machines,  les  rails,  se  ruer  à  coups 
de  lots  sur  des  entreprises  nouvelles,  ce  serait  désormais  plus  qu'une 
faute,  ce  serait  un  acte  de  folie. 

LÉON  FAUCHER. 


LOI  SUR  LES  MODELES  ET  DESSINS  DE  FABRIQUE.  i7 

LOI  SUR  LES  MODÈLES 

ET  DESSINS  DE  FABRIQUE, 


L*in(Iustrie  est  devenue  aujourd'hui  une  puissance;  lesquestimis  qui 
touchent  à  la  constitution  du  travail,  à  la  production  des  richesse^;  et  h 
leur  distribution,  occupent  le  premier  rang  parmi  celles  qui  sollicitent 
la  méditation  des  hommes  d'Etat;  car  la  Révolution  de  1789  ayant  brisé 
le  vieil  attirail  de  la  réglementation,  qui  ne  pouvait  H*adapter  qu'ù 
Tenrance  de  l'industrie,  la  liberté  seule  est  appelée  à  guider  rhumanité 
vers  de  plus  hautes  destinées.  Ce  principe  sacré  a  déjà  réalisé  des 
merveilles  depuis  un  demi-siècle;  il  forme  désormais  la  base  solide 
(le  nos  institutions,,  et  saura  résister  aussi  bien  aux  vaines  tentatives 
tVnu  retour  vers  le  passé,  qu'aux  décevantes  aspirations  d'esprits  gé- 
néreux qui  s'égarent  à  la  poursuite  de  la  formule  ambitieuse  de  Tor* 
ganisation  du  travail. 

Mais  la  liberté  industrielle  demande,  comme  la  liberté  civile,  tout 
un  ensemble  de  lois  qui  en  garantissent  le  maintien  et  qui  en  régula- 
risent la  marche  ;  quand  le  vieux  moule  du  travail  a  été  brisé,  on  n'a 
point  imaginé  de  lui  substituer  le  néant.  Depuis  lors,  les  efTorts  plus 
on  moins  heureux  du  législateur,  quand  celui-ci  est  demeuré  fidèle  à 
la  pensée  de  la  Révolution,  ont  essayé  de  remplir  le  cadre,  si  énergique- 
ment  ébauché  en  1791 .  Sous  l'ancien  régime,  les  rapports  entre  entre- 
preneurs et  ouvriers,  les  complications  du  commerce,  les  conflits  de 
l'atelier  et  de  la  fabrique,  demeuraient  soumis  à  l'empire  de  règlements 
locaux,  l'autorité  souveraine  aurait  cru  s'abaisser  en  s  occupant  Je 
ces  intérêts  d'un  ordre  inférieur.  Maintenant  que  l'importance  de  ces 
questions  est  mieux  comprise,  la  nécessité  d'un  Code  tndustrid  devient 
évidente  pour  tout  le  monde. 

Depuis  qu'il  a  été  placé  à  la  tète  du  département  du  commerce, 
ï.  Cunin-Gridaine  s'est  attaché  avec  zèle  à  réunir,  k  coordonner  et  à 
compléter  les  dispositions éparses,  souvent  incohérentes  et  fautives,  qui 
régissent  le  développement  du  travail  libre.  Nous  aurons  plus  d'une 
fois  le  regret  de  nous  trouver  en  dissentiment  avec  les  solutions  pro- 
posées par  M.  le  ministre  du  commerce,  mais  nous  serons  le  premier 
il  reconnaître  le  service  signalé  qu'il  a  rendu  au  pays,  en  provoquant  la 
discussion  sur  des  matières  peu  connues  et  mal  comprises, 

La  loi  sur  les  modèles  et  dessins  de  fabrique  est  peuE-Mre  iclle  qui, 
î^^ns  des  apparences  modestes,  remue  le  plus  de  questions  dinirile>4  ;  elle 

T    XIV. —  im/titë.  2 


18  jqp?îAl  PPS  ÉCONOÏ^IgTES. 

touche  en  effet  au  grand  problème  de  l'étendue  des  droits  des  auteurs 
sur  les  produits  de  leur  intelligence  ;  placée  sur  la  limite  qui  sépare 
l'industrie  de  l'art  proprement  dit,  elle  soulève  un  conflit  permanent 
entre  deux  ordres  d'idées  qui  se  confondent  souvent  de  manière  à  ren- 
dre la  solution  fort  embarrassapte  ;  elle  risque  enGn,  si  ou  suivait  la 
proposition  du  gouvernement,  de  détruire  la  séparation  nécessaire  en- 
tre le  pouvoir  législatif  et  le  pouvoir  administratif,  et  de  nous  rame- 
ner aux  plus  mauvais  jours  de  la  réglementation. 

Le  projet  soumis  en  ce  moment  à  la  Chambre  des  députés,  et  déjà 
sanctionné  par  la  Chambre  des  pairs  contre  l'avis  unanime  de  la  com- 
mission que  celle-ci  avait  choisie  pour  l'examiner,  demande  une 
étude  sérieuse  :  il  nous  paraît  compromettre  les  principes  de  notre 
droit  public  et  de  notre  organisation  industrielle,  en  laissant  empié- 
ter l'administration  sur  le  domaine  de  la  loi  et  du  travail.  Il  pourrait 
consacrer  un  précédent  fÂcheux,  si  les  nombreuses  erreurs  qui  se 
sont  glissées  dans  la  rédaction  obtenaient  la  sanction  législative. 

En  traçant  l'éloge  de  Colbert,  un  autre  ministre  célèbre,  Necker,  di- 
^it  :  ((C*est  le  goût  qui  fait  triompher  les  Français  dans  tous  les  ouvra- 
ges d'industrie,  et  leur  permet  de  vendre  bien  cher  une  sorte  de  conve- 
nance spirituelle  et  fugitive,  qui  ne  tient  ni  au  travail,  ni  au  nombre 
des  hommes,  et  qui  devient  pour  la  France  le  plus  adroit  de  tous  les 
commerces.  » 

Ce  goût,  qui  constitue  un  si  actif  élément  de  notre  richesse  indus- 
trielle, se  manifeste  justement  dans  ces  dessins,  dans  ces  modèles  de 
fabrique,  qu'il  s'agit  de  soumettre  à  une  législation  nouvelle. 

Uisons-le  tout  d'abord,  les  dispositions  de  la  loi  de  1806,  complé- 
tées par  la  jurisprudence  des  arrêts,  qui  s'est  toujours  montrée  favo- 
rable à  la  propriété  industrielle,  ont  donné  à  nos  fabricants  une  ga- 
rantie suffisante  pour  leur  faire  conserver  la  prééminence  acquise  k 
nos  articles  de  goût,  sur  tous  les  marchés  du  monde.  Aussi  ne  se  plaint- 
on  pas  de  l'insuffisance  de  la  législation  ;  on  accuse  au  contraire 
celle-ci  de  se  montrer  trop  large,  trop  généreuse  dans  ses  prévisions. 

Nous  l'avouerons,  le  principe  de  la  perpétuité  du  droit  des  dessins 
et  modèles,  consacré  par  la  loi  de  1806,  bien  qu'il  semble  constituer 
une  anomalie  en  présence  des  privilèges  accordés  aux  auteurs,  ne 
nous  paraîtrait  pas  offrir  un  motif  suffisant  pour  provoquer  une  ré- 
forme, si  les  autres  dispositions  de  c^tte  loi  n'étaient  point  devenues 
trop  incomplètes  en  présence  des  progrès  rapides  et  du  développement 
colossal  de  l'industrie,  si,  surtout,  l'application  simultanée  à  des  in- 
térêts analogues,  de  deux  lois  différentes,  de  celle  de  1806,  par  vote 
d'exécution  directe,  et  de  celle  de  1793,  par  voie  d'interprétation, 
n'entraînait  point  des  inconvénients  réels. 

Sans  doute,  si  l'on  ne  veut  envisager  la  législation  que  comme  une 
œuvre  d'art,  on  est  choqué  de  la  disproportion  qui  existe,  au  premier 
aspect,  entre  le  droit  perpétuel  acquis  à  l'auteur  d'un  dessin  ou  d'un 


LOI  SUR  ÏJSS  ^OJ>ilV^  ET  PBSSINS  DE  FABRIQUE.  to 

modèle  iTida3triel,  et  le  droit  temporaire  concédé  à  récny^in^  à  l'ar- 
tiste, à  riDventeur.  Mais  le  désir  de  rétablir  une  sorte  d'harmonie  ex- 
térieure dans  TédiGce  législatif  ne  suffirai^  pas  pour  justi^er  la  ré*- 
forme;  quand  des  lois  fonctionnent  avec  facilité  et  utilité*  1^  pensée  d^ 
les  aligner  au  cordeau  ne  saurait  être  accueillie. 

D'ailleurs,  des  nuances  fort  délicates,  il  est  vrai,  mais  réelles,  sé- 
parent les  diverses  catégories  des  droits  assurés  aux  auteurs  et  aux 
inventeurs.  L'assimilation  que  l'on  a  voulu  établir  entre  les  découiDert$s 
et  la  création  des  modèles  et  dessins^  pour  justiGer  la  réduction  de  la 
durée  de  jouissance  pour  ceux-ci  à  quinze  années,  ne  saurait  résister 
à  une  controverse  sérieuse.  L'invention  embrasse  tout  un  genre,  toute 
une  espèce  de  produits;  elle  repose  dans  l'idée  et  non  dans  la  forme  ; 
elle  peut  se  diversifier  dans  l'usage  qu^on  en  tire,  sans  que  le  principe 
change  et  sans  que  le  privilège  assuré  au  breveté  subisse  une  atteinte. 
Ce  privilège  pèse  donc  sur  toute  une  branche  du  travail  ;  il  est  en 
conflit  permanent  avec  l'intérêt  de  la  société,  il  faut  qu'il  ait  un  terme 
rapproché. 

Les  choses  se  présentent  sous  un  aspect  bien  différent  quand  il 
s'agît  d'un  dessin  ou  d'un  modèle  ;  ici,  tout  se  spécialise,  tout  s'indi- 
vidualise ;  la  loi  ne  protège  que  la  forme;  elle  ne  met  que  l'inspiration 
personnelle  à  l'abri  d'une  imitation  frauduleuse.  L'td^  reste  libre  dans 
le  domaine  public  où  elle  a  été  puisée  ;  elle  peut  servir  à  d'autres, 
pourvu  que  la  forme  qu'ils  lui  donneront  leur  appartienne.  Un  exem- 
ple fera  plus  nettement  saisir  cette  distinction  fondamentale  : 

Imaginez  qu'un  homme  invente  pour  la  première  fois  le  moyen  de 
mesurer  la  marche  du  temps,  en  employant  le  système  d'engrenage 
qui  fait  mouvoir  les  montres,  les  pendules  et  les  horloges  ;  il  obtiendra 
seul  le  droit  de  produire  ces  instruments  ;  on  aura  beau  varier  leur  dis- 
position, on  n'échappera  pas  au  privilège  de  l'inventeur  du  moment 
où  le  principe  et  le  but  de  la  création  resteront  les  mêmes. 

Mais  qu'un  artiste  cisèle  un  groupe,  ou  reproduise  par  le  bronze 
telle  figure  ou  tel  objet  de  la  création,  pour  en  faire  l'ornement  d'un^ 
pendule;  les  autres  artistes  auront  le  droit  de  remplacer  cet  ornement 
par  des  productions  différentes,  variées  à  l'infini,  qui  pourront  s'atta- 
cher aux  mêmes  sujets,  pourvu  que  l'arrangement  et  la  forme  soient 
différents. 

Le  mouvement  de  la  pendule  constitue  une  invention,  il  tom^dans 
les  liens  du  privilège  exclusif,  absolu,  général  du  breveté.  Le  modèle 
de  l'ornement  ne  donne  qu'un  droit  restreint  à  l'objet  figuré,  spécial 
à  la  forme  adoptée.  Le  brevet  sera  donc  une  entrave  au  développement 
du  travail,  tandis  que  'la  propriété  du  modèle  se  manifestera  à  peine 
comme  une  gêne  très-peu  sensible,  puisqu'elle  n'empêchera  pas  la 
création  d'une  multitude  infinie  d'autres  modèles. 

Si  nous  avons  insisté  sur  ce  détail,  c'est  qu'il  nous  paraît  donner 
exactement  la  mesure  de  l'essence  et  de  la  portée  différentes  de  la  lé- 


i 


}0  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

gislation  qai  régit  les  brevets  d'invention  et  de  la  législation  appelée  k 
régler  les  droits  sur  les  modèles  et  dessins  de  fabrique.  Elle  explique 
le  motif  pour  lequel  la  législation  impériale  a  cru  pouvoir  concéder  la 
propriété  perpétuelle  des  dessiné  industriels,  sans  détriment  pour  la 
chose  publique.  On  a  eu  tort  de  mettre  cette  solution  sur  le  compte 
d'une  distraction  du  législateur  :  elle  a  été  mûrement  réfléchie.  Le 
tribun  Camille  Pemon  s'exprimait  ainsi  devant  le  Corps  législatif,  dans 
la  séance  du  1 8  mars  1806  :  a  La  propriété  indéfinie  que  la  loi  permet 
d'acquérir  n'a  pas  d'inconvénient.  Vous  observerez  que  la  facture  d'ao 
dessin  ne  saurait  être  assimilée  aux  inventions  pour  lesquelles  s'obtien- 
nent des  brevets.  Ceux-ci  sont  toujours  le  résultat  d'une  découverte 
ou  du  perfectionnement  d'un  objet  utile  qu'il  importe  de  faire  connaître 
et  de  multiplier.  Il  n'en  est  pas  de  même  du  dessin  d'une  étoffe,  qui  n'a 
le  plus  souvent  d'intéressant  que  de  fournir  au  consommateur  la  fa- 
cilité de  faire  un  choix  qui  lui  plaise  davantage.  » 

Hais  nous  devons  reconnaître  que  ce  privilège  de  la  perpétuité,  alors 
qu'il  s'attache  à  des  objets  fugitifs  comme  le  caprice  et  la  mode,  s'ef- 
face de  lui-même  devant  l'expropriation  de  l'oubli.  Il  ne  peut  donc 
ni  grandement  nuire  à  l'industrie,  ni  grandement  profiter  aux  auteurs 
des  dessins  et  modèles,  sauf  quelques  branches  spéciales  de  fabrication. 

Alors  qu'il  s'agit  de  fixer  la  durée  d'un  privilège,  l'intérêt  de  l'ao* 
teur  doit  servir  de  mesure  au  droit,  quand  l'intérêt  social  n'élève  que 
faiblement  la  voix  pour  exiger  un  sacrifice.  En  admettant  ce  principe 
dans  toute  sa  latitude  pour  les  modèles  et  pour  les  dessins  de  fabrique, 
nous  reconnaîtrons  que,  si  une  loi  nouvelle  est  devenue  nécessaire, 
cette  loi  doit  limiter  la  durée  de  jouissance,  afin  d'éviter  des  chicanes 
et  des  contestations  inutiles. 

Le  législateur  est-il  mis  en  demeure  d'intervenir?  Oui,  sous 
certains  rapports;  le  conflit  permanent  de  la  loi  de  1793  et  de  la  lot 
de  1806  cause  des  embarras,  des  incertitudes  auxquels  il  serait  bon 
de  mettre  un  terme  au  moyen  d'une  législation  uniforme,  les  dis- 
positions secondaires  de  ces  deux  lois  demandent  à  être  revisées.  Il  est 
bon  aussi  de  lever  tous  les  doutes  relativement  à  la  compétence. 

En  admettant,  avec  H.  Cunin-Gridaine,  que  cette  partie  de  notre 
Code  industriel  a  besoin  d'être  modifiée,  nous  croyons  qu'il  faut  se 
régler,  pour  accomplir  la  réforme,  sur  les  motifs  qui  l'ont  réellement 
provoquée. 

Or,  le  projet  présenté  à  la  Chambre  des  députés  est  bien  loin,  dans 
ses  dispositions  fondamentales,  d'obéir  à  ce  principe.  Il  maintient  eu 
présence  la  loi  de  1793  et  les  règles  nouvelles  qu'il  essaye  de  définir; 
en  donnant  la  sanction  législative  à  une  interprétation  purement  judi- 
ciaire, il  augmente  la  confusion,  au  lieu  d'y  mettre  un  terme;  enfin, 
il  transporte  à  l'administration  le  pouvoir  exorbitant  et  dangereux  de 
fixer  la  durée  de  jouissance  pour  les  diverses  catégories  de  produits 
industriels. 


LOI  SUR  LES  MODÈLES  ET  DESSINS  DE  FABRIQUE.      •     21 

La  discussion  de  la  Chambre  des  pairs,  qui  a  été  aussi  brillante 
qu'animée,  s* est  concentrée  sur  ces  deux  questions  du  mode  de  fixa- 
tion de  la  durée  du  privilège,  et  des  droits  afférents  à  Tindustrie  ar- 
tistique. 

Les  réclamations  éloquentes  de  MM.  Cousin,  Victor  Hugo,  Charles 
Dnpin,  Passy,  Daru  ont  fait  abandonner-la  pensée  première  du  projet 
du  gouvernement,  en  évitant  de  porter  une  rude  atteinte  aux  indus- 
tries qui  se  relèvent  au  contact  de  Tart.  On  a  décidé  que  celles-ci  courr  . 
tinueraient  à  être  régies  par  la  loi  de  1793.  Mais  qui  pourra,  à  une 
époque  où  l'art  descend  trop  souvent  aux  proportions  de  l'industrie 
la  plus  vulgaire,  et  où  l'industrie  s'élève  si  souvent  jusqu'à  l'art,  par 
la  grâce,  le  fini,  la  perfection  des  formes,  qui  pourra  tracer  une  li- 
mite exacte  entre  les  objets  qui  viendront  se  ranger  sous  chacune  des 
deux  catégories  de  V industrie  artistiqtie  et  de  V industrie  ordinaire, 
frappées  également  du  caractère  mercantile?  Tout  en  approuvant  les 
généreuses  paroles  qui  ont  épargné  à  de  grandes  branches  de  la  fabri- 
cation une  mutilation  funeste,  nous  ne  saurions  cacher  qu'il  en  ré- 
sulte une  certaine  incohérence  dans  la  loi,  et  que  le  but  principal  qu'il 
fallait  atteindre,  l'uniformité  des  dispositions  admises,  se  trouve  com- 
plètement manqué. 

Si  l'on  conserve  aux  artistes  les  droits  qui  dérivent  de  la  loi  de 
1793,  même  pour  les  applications  industrielles,  qu'en  résulte-t-^il? 
C'est  que  toutes  les  industries,  sans  exception,  qui  empruntent  le  se- 
cours du  dessin  ou  du  réhV/*  peu  vent  revendiquer  cette  protection,  car 
la  loi  de  1793  ne  distingue  pas  entre  l'importance  des  productions; 
elle  garantit  une  protection  égale  à  un  tableau  de  Scheffer  et  à 
une  enluminure  de  Geneviève  du  Brabant,  aux  chants  de  Lamartine 
et  au  plus  mince  vaudeville  ;  elle  n'investit  personne  du  droit  de  jau- 
ger le  mérite  d'une  création,  pour  déterminer  la  durée  du  privilège: 

Dans  une  admirable  improvisation,  dont  les  principes  ont  été  ad-- 
mis  par  la  Chambre  des  pairs,  M.  Cousin  a  mis  sur  le  même  rang 
toutes  les  œuvres  de  l'intelligence,  quelle  que  soit  la  forme  que  celles-ci 
aient  prise,  qu'elles  se  traduisent  en  un  livre,  en  un  tableau,  en  une 
statue  ou  en  un  bronze,  qu'elles  soient  mises  en  circulation  par  le  li- 
braire, le  graveur,  le  ciseleur  ou  le  fondeur.  Tous  ces  objets  d'art 
tombent  dans  le  domaine  de  l'industrie,  mais  ils  retiennent  en  eux- 
mêmes  le  caractère  d'objets  d'art.  Pour  ceux-là,  H.  Cousin  a  réclamé, 
soit  qu'il  s'agisse  de  l'orfèvrerie,  de  la  bronzerie  ou  de  la  grande  ta- 
pisserie, le  privilège  accordé  par  la  loi  de  1793  aux  produits  de  l'in- 
telligence. M.  Victor  Hugo  avait  admis  une  certaine  distinction  entre 
l'art  proprement  dit  et  l'art  industriel  ;  nous  croyons  avec  M.  Cousin 
que  cette  distinction  ne  saurait  être  acceptée.  La  destination  d'un  objet 
d'art  ne  change  point  sa  nature;  les  plus  délicieuses  productions 
de  WatteaU)  de  Boucher,  étaient  des  dessus  de  porte,  des  devants 
de  cheminée,  des  éventails.  Les  portes  du  baptistère  de  Florence  ne 


33  JOUkNÀL  DES  ÉCONOMISTES. 

sdnt-eliës  ()as  une  des  merveilles  de  Fart  moderne,  et  telle  rédaction 
des  grandes  figures  de  Michel-Ange,  faite  par  lui-même,  perd-elle 
son  caractère  sublime,  parce  qu'un  luxe  magnifique  et  le  sentiment 
du  beau  se  réunissent  pour  en  faire  un  presse-papier  entre  les  mains 
d'hommes  assez  heureux  pour  la  posséder,  et  jaloux  de  l'avoir  sans 
cesse  devant  les  yeux  ! 

A  ces  exemples  saillants,  il  serait  facile  d'en  réunir  beaucoup 
d'autres  pour  lesquels  les  teintes  qui  accusent  vigoureusement  le  carac- 
tère artistique  de  l'œuvre,  vont  en  déclinant.  Cependant  il  faudra 
prononcer;  se  déterminera-t-on  d'après  le  caractère  de  l'œuvre  ou 
d'après  le  talent  de  l'artiste  qui  lui  aura  prêté  son  concours? 

Le  gouvernement  prétend  sortir  d'embarras,  en  se  réservant  le 
droit  de  procéder  à  la  classification  des  produits  qui  obtiendront  un 
privilège  plus  restreint,  avec  la  latitude  d'échelonner  la  durée  de 
jouissance,  depuis  deux  jusqu'à  quinze  années. 

Cette  prétention,  unanimement  repoussée  par  la  commission  de 
la  Chambre  des  pairs,  présente  plus  d'un  danger.  Elle  déplace  la  li- 
mite du  pouvoir  administratif  et  législatif,  elle  fait  pénétrer  le 
gouvernement  dans  des  complications  industrielles  qui  donneraient 
naissance  au  régime  réglementaire. 

L'ancienne  administration  aurait  elle-même  reculé  devant  la  tâche 
que  la  nouvelle  prétend  entreprendre.  Il  ne  s'agirait  pas  seulement 
de  classer  les  industries  par  grandes  catégories,  mais  de  distinguer 
entre  leurs  divers  produits.  Le  scalpel  des  bureaux  se  promènerait 
sur  les  plus  minces  détails,  pour  distribuer  les  privilèges  du  travail. 
Ce  n*est  pas  tout  ;  il  faudrait  couronner  cette  minutieuse  anatomîe  de 
la  fabrication,  par  la  distinction  entre  le  caractère  artistique  ou  le 
caractère  industriel  de  chaque  objet,  car  la  flexibilité  du  talent  peut 
s'appliquer  aux  plus  minces  sujets.  Bernard  de  Palissy  n'était-il  pa^ 
un  potier,  et  Benvenuto  Cellini  un  orfèvre?  Michel-Ange  et  Raphaël 
n*ont-ils  pas  concouru  pour  dessiner  un  flambeau  d'église?  Et  tel 
meuble,  telle  coupe,  tel  bijou,  telle  console  que  l'on  traite  comme 
une  création  purement  matérielle,  ne  sont-ils  pas  quelquefois  de$ 
chefs-d'œuvre  pour  les  connaisseurs? 

Il  s'agit,  d'une  part,  de  fixer  la  durée  de  jouissance  exclusive  des 
modèles  et  dessins  de  fabrique,  et,  d'un  autre  cêté,  de  préciser  le  mode 
suivant  lequel  cette  fixation  serait  faite.  La  commission  de  la  Chambre 
des  pairs  a  déclaré,  par  l'organe  de  son  honorable  rapporteur,  H.  de 
Barthélémy,  qu'elle  avait  toujours  et  fortement  repoussé  la  pensée  de 
confier  un  pareil  soin  à  un  règlement  d'administration  publique,  car 
cela  aurait  été  appeler  le  pouvoir  exécutif  à  anticiper  sur  le  domaine 
de  la  propriété.  La  nomenclature  des  industries,  suivant  l'étendue 
du  droit  de  jouissance  exclusive  qui  leur  serait  accordé,  ne  peut 
être  faite  que  par  la  loi ,  et  c'est  la  solution  que  la  commission  avait 
d'abord  admise  ;  les  difficultés  soulevées  par  M.  Cunin-Gridaioe  oot 


LOI  SUR  LES  MODELES  ET  DESSINS  DE  FABRIQUE.  U 

(ait  plus  tard  modifier  ce  résultat.  l.a  conimissiob  çst  revenue  au  prin- 
cipe admis  dans  la  législation  des  brevets  d'invention,  et  après  avoir 
fixé  la  limite  extrême  du  privilège  à  quinze  années  pour  les  modèles 
et  dessins  ordinaires  et  à  trente  années  pour  ceux  qui  ont  loin  carac- 
tère artistique,  et  qui  sont  appliqués  à  l'orfèvrerie,  aux  bronzes  et 
aux  tapisseries,  elle  a  laissé  aux  fabricants  eux-mêmes  la  faculté  de 
choisir  entre  une  jouissance  gratuite  de  trois  années,  ou  une  jouis- 
sance plus  longue  quiauraitentrainé  le  payement  de  25  fr.de  redevance. 

Nous  pensons  que  la  Chambre  était  parfaitement  en  mesure  de  pro- 
cédera une  classification  par  grandes catégoriesd'industrie,  la  seulequ'il 
soit  possible  d'admettre.  Sous  l'ancienne  législation,  la  durée  de  jouis- 
sance des  dessins  était  limitée,  mais  il  n'est  venu  à  la  pensée  de  per- 
sonne, d'entrer  dans  une  classification  minutieuse.  Le  règlement  de 
1787  sur  les  soieries  ne  contenait  que  deux  classes  :  étoffes  pour  l'ha- 
billement dont  la  durée  de  jouissance  exclusive  était  fixée  à  six  an- 
nées, étoffes  pour  tentures  et  ornements  d'église  qui  obtenaient  un 
privilège  de  quinze  ans.  Le  préambule  de  cet  arrêt  du  Conseil  qui 
précise  les  principes  admis  alors  mérite  d'être  cité  : 

«  Le  roi,  y  est -il  dit,  s'étant  fait  représenter  en  son  Conseil  les 
requêtes  et  mémoires  des  corps  et  communautés  des  fabricants  de 
Tours  et  de  Lyon  sur  les  atteintes  portées  à  leurs  propriétés  et  à  l'in- 
térêt général  des  manufactures  par  la  copie  et  contrefaction  des  des^ 
sins.  Sa  Majesté  aurait  reconnu  que  la  supériorité  qu'ont  acquise  les 
manufactures  de  soieries  de  son  royaume  est  principalement  due  a 
l'invention,  la  correction  et  le  bon  goût  des  dessins;  aue  l'émulation 
qui  anime  les  fabricants  et  les  dessinateurs  s'anéantirait,  s'ils  n'é- 
taient assurés  de  recueillir  les  fruits  de  leurs  travaux  ;  que  cette  cer- 
titude, d'accord  avec  les  droits  de  la  propriété,  a  maintenu  jusqu'à 
présent  ce  genre  de  fabrication  et  lui  a  mérité  la  préférence  dans  \e^ 
pays  étrangers;  elle  aurait,  en  conséquence,  jugé  nécessaire,  pour  lui 
conserver  tous  ses  avantages,  d'étendre  aux  autres  manufactures  de 
soieries  de  son  royaume  les  règlements  faits  en  1737  et  1744  pour 
celle  de  Lyon,  sur  la  copie  et  la  contrefaction  des  dessins,  et  en  don- 
nant aux  véritables  inventeurs  la  faculté  de  constater,  à  l'avenir,  d'une 
manière  sûre  et  invariable,  leur  propriété,  et  exciter  de  plus  en  plus 
les  talents  par  une  jouissance  exclusive  proportionnée^  dans  $a  durée, 
aux  frais  et  mérite  de  Vintention.  A  quoi  voulant  pourvoir,  etc.  » 

Ces  paroles  résument  fort  nettement  la  question  ;  TintenUon,  le  bon 
goùl  et  la  correction  des  dessins  assurent  à  nos  manufactures  une 
grande  supériorité  ;  ces  qualités  permettent  d'assigner  à  la  France  un 
beau  r6le  dans  la  distribution  du  travail  entre  les  peuples,  alors  que 
les  barrières  des  douanes,  brisées  par  la  (acilité  des  communications 
et  par  le  bon  sens,  cesseront  àe  troubler  les  desseins  de  la  Provi- 
dence. 

Il  est  donc  aQS6i  politique  qu'il  est  équitable  d'entretenir  l'émula- 


34  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

tioa  qui  anime  les  fabricants  et  les  dessinateurs,  en  leur  assurant  la 
récompense  légitime  de  leurs  travaux,  en  excitant  de  plus  en  plus  le 
talent  par  une  jouissance  exclusive  proportionnée  aux  frais  et  aux  mé- 
rites de  l'invention. 

Mais  les  termes  de  Téquation  qu'il  s'agit  d'établir  ne  sauraient  se 
multiplier  sans  créer  la  confusion,  sans  exposer  à  de  graves  erreurs. 
Aussi  l'arrêt  du  Conseil  de  1787,  en  s'occupant  de  la  catégorie 
si  importante  des  étoffes  de  soie,  soie  et  dorures  ou  mélangée  de 
soie,  ne  leur  assigne-t-il  sagement  que  deux  classes  :  la  durée  du  pri- 
vilège était,  comme  nous  l'avons  déjà  dit ,  de  quinze  années  pour 
les  étoffes  destinées  aux  ameublements  et  ornements  d'église ,  et 
de  six  pour  celles  brochées  et  façonnées,  servant  à  l'habillement  ou 
autre  usage.  Tous  les  ouvrages,  fabriqués  selon  les  divers  procédés 
alors  en  usage,  à  la  marche^  à  la  tire  et  au  bouton^  étaient  compris 
dans  ces  dispositions. 

Si  la  fixité  de  l'industrie,  qui  permettait  de  préciser  les  genres  cl  de 
leur  assigner  des  cases  distinctes  dans  l'échelle  des  droits  de  jouis- 
sance ;  si  l'esprit  de  réglementation,  qui  était  l'âme  de  l'ancienne  or- 
ganisation du  travail,  n'ont  cependant  pas  conduit  le  législateur  à  une 
classiGcation  minutieuse,  comment  voudrait-on  y  procéder  aujour- 
d'hui que  les  procédés  des  arts  industriels  se  modifient  sans  cesse, 
aujourd'hui  que  le  r61e  du  gouvernement  est  changé?  Ce  serait  porter 
une  rude  atteinte  à  la  liberté  de  l'industrie,  que  d'autoriser  ce  précé- 
dent d'une  intervention  directe,  permanente  de  l'autorité  dans  le  do- 
maine de  l'intérêt  privé,  intervention  que  consacre  le  projet  soumis  k 
la  Chambre  des  députés.  Fiez-vous  à  la  liberté,  s'est  écrié  avec  une 
haute  raison  H.  Cousin  ;  n'aspirez  pas  &  ériger  l'état  en  tuteur  de  U 
fabrique,  renoncez  à  conduire  le  travail  à  la  lisière.  Le  gouvernement 
doit  protéger  et  guider  la  production,  mais  sans  l'enchaîner.  Tel  est 
le  principe  fondamental  de  l'ordre  social,  inauguré  par  la  Révolution. 

M.  Passy  l'a  démontré  avec  la  haute  autorité  de  ses  lumières  et  de 
son  expérience,  on  ne  peut  arriver  à  rien  de  stable  en  matière  d*nn 
règlement  sur  la  durée  du  privilège  des  dessins  et  modèles  de  fabri- 
que, à  moins  que  de  procéder  par  grandes  masses,  par  larges  catégo- 
ries  d'industries,  de  façon  à  laisser  une  latitude  suffisante  au  déplace- 
ment du  travail.  La  diffusion  des  fortunes  et  les  progrès  du  goût 
généralisent  sans  cesse  les  applications  multiples  de  l'art,  et  cette 
tendance  ne  saurait  être  trop  favorisée  au  profit  d'un  peuple  qui  règne 
par  le  goût  sur  les  marchés  du  monde. 

Gardons-nous  donc  bien  de  livrer  la  production  à  l'arbitraire  et  a 
l'incertitude  des  règlements  de  l'administration  ;  conservons-lui  cette 
sécurité  d'avenir  et  cette  indépendance  que  la  loi  seule  peut  garantir. 

L'arrêt  du  Conseil  de  1 787  nous  fournit  un  exemple  utile  à  suivre  ; 
il  a  pris  pour  base  la  eansommaiion,  la  facilité  et  la  durée  du  place- 
ment des  produits.  Pourquoi  le  principe  qu'il  a  consacré  pour  les  étof- 


LOI  SUR  LES  MODÈLES  ET  DESSINS  DE  FABRIQUE.  25 

Tes  de  soie,  ou  mélangées  de  soie,  ne  serait-il  point  étenda  aux  tissus 
de  laine  et  de  coton,  qui  font  également  appel  aujourd'hui  à  la  variété 
des  dessins  et  des  couleurs?  La  diflférence  du  prix  des  objets  ne  saurait 
suffire  pour  introduire  une  distinction  dans  la  durée  de  jouissance, 
car  l'étendue  de  la  vente  compense  la  vilité  du  prix  pour  élever  au 
même  niveau  l'intérêt  du  fabricant.  Les  toiles  de  Mulhouse  méritent 
d'être  traitées  comme  les  riches  produits  de  Lyon. 

Od  connaît  les  industries  qui  ont  réclamé  jusqu'ici  la  protection  de 
la  loi  pour  conserver  la  propriété  des  dessins  et  modèles.  Les  soieries, 
les  châles,  les  tapis,  les  toiles  cirées,  les  calicots,  les  toiles,  les  blondes, 
les  dentelles,  les  velours,  la  passementerie,  les  papiers  peints,  les 
cuirs,  les  reliures,  les  porcelaines,  l'orfèvrerie,  la  bronzerie,  les  cris- 
taux, l'ébénisterie,  la  tabletterie,  la  poterie,  voici  à  peu  de  chose  près 
le  cercle  dans  lequel  se  trouve  ramenée  l'application  de  la  loi  qui  nous 
occupe  en  ce  moment.  Est-il  donc  si  difficile  de  procéder  à  un  classe- 
ment, à  la  suite  d'une  enquête,  alors  surtout  qu'il  n'y  a  aucun  danger 
pour  le  législateur  a  se  montrer  large  vis-à-vis  de  Tindustrie?  Les 
travaux  de  la  session  sont  trop  avancés  pour  qu'il  soit  permis  d'espérer 
que  le  projet  des  modèles  et  dessins  vienne  à  discussion  ;  on  pourra, 
dans  l'intervalle  de  temps  qui  va  séparer  les  deux  législatures,  dresser 
le  tableau  de  classification  en  s'entourant  de  toutes  les  lumières  et  de 
tous  les  renseignements  nécessaires,  en  ne  procédant,  ce  qui  nous 
semble  indispensable,  que  par  grandes  divisions,  par  larges  catégories, 
comme  Ta  déjà  fait  la  commission  de  la  Chambre  des  pairs,  dans  le 
projet  qu'elle  avait  élaboré. 

En  réservant  à  l'autorité  législative  la  sanction  du  classement,  on 
préservera  l'industrie  du  danger  de  l'incertitude  et  de  l'arbitraire,  et 
on  respectera  le  principe  fondamental  de  la  division  des  pouvoirs. 

Nous  savons  qu'on  a  prétendu  dénier  aux  Chambres  toute  compé- 
tence en  pareille  matière;  mais  le  Conseil  d'Etat  compte-t-il  par  ha- 
sard dans  son  sein  plus  d'hommes  spéciaux,  d'industriels,  de  commer- 
çants, de  fabricants  que  la  Chambre  des  pairs  et  la  Chambre  des 
députés?  En  aucune  manière;  il  est  facile  de  comprendre  que  l'inter- 
vention de  ce  corps  éminent  ne  servirait  guère  qu'à  donner  une  con- 
sécration officielle  aux  élucubrations  des  bureaux  du  ministère.  La 
loi  telle  qu'elle  est  faite  assure  l'omnipotence  de  la  bureaucratie,  elle 
met  le  sort  de  l'industrie  entre  les  mains  du  pouvoir  administra- 
tif; or,  c'est  une  tendance  que  nous  repoussons  formellement,  car 
elle  présente  des  périls  de  plus  d'un  genre. 

Nous  ne  voyons  point  quels  sont  ces  notables  inconvénients  dont 
parle  l'exposé  des  motifs,  et  qui  empêcheraient  la  loi  de  régler  la 
durée  des  droits  applicables  à  chaque  industrie.  Cette  assertion,  lancée 
au  hasard  pour  justifier  la  prétention  du  gouvernement,  ne  repose  sur 
aucune  raison  solide;  l'administration  fait  de  l'héroïsme  à  peu  de  frais 
quand  elle  se  présente  pour  revendiquer  cette  tâche,  comme  la  vie* 


26  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

timé  dévouée  d*un  devoir  (levant  lequel  elle  ne  sait  pas  reculer.  Nous 
avons  la  ferme  espérance  que  les  Chambres  ne  lui  laisseront  pas  le 
souci  de  cette  responsabilité,  qu'elles  ne  céderont  pas  à  la  tentation 
de  s'affranchir  d'un  travail,  beaucoup  plus  simple  qu'on  ne  l'imagine, 
et  qui  doit  demeurer  simple,  à  moins  qu'on  ne  descende  dans  la  pé- 
rilleuse énumération  des  produits  eux-mêmes  et  des  procédés  de  fa- 
brication, au  lieu  de  s'en  tenir  au  classement  des  industries. 

Nous  venons  de  dire  que  le  législateur  pouvait  sans  inconvénient 
aucun  se  montrer  généreux  à  l'égard  des  créateurs  de  dessins  et  mo- 
dèles. Le  grand  argument  que  l'on  a  fait  valoir  contre  la  durée  trop 
prolongée  du  privilège  des  brevetés  était  puisé  dans  cette  pensée,  que 
le  procédé  industriel  ou  la  machine  nouvelle  seraient  librement  ex- 
ploités au  dehors,  tandis  que  le  pays  qui  les  aurait  vus  naître  demeu- 
rerait assujetti  à  la  possession  exclusive  de  l'inventeur. 

Mais  si  un  procédé  nouveau,  une  machine  nouvelle  imposent  à  l'in- 
dustrie la  nécessité  de  se  transformer,  et  placent  dans  une  position 
difficile  les  fabricants  auxquels  il  est  interdit  de  se  mettre  au  niveau 
du  progrès  accompli,  rien  de  pareil  ne  se  présente  pour  les  dessins  et 
modèles,  qui  varient  à  l'infini,  et  qui  puisent  leur  attrait  dans  leur  va- 
riété même.  Ici,  le  plus  souvent,  la  déchéance  du  privilège,  au  bout 
du  temps  fixé,  est  dommageable  à  l'industrie,  sans  être  profitable  i 
la  société. 

On  sait  quel  a  été  le  principe  admis  pour  fixer  la  durée  de  jouis- 
sance du  privilège  des  inventeurs  ;  la  taxe  annuelle  a  prévalu  ;  elle 
permet  au  breveté  de  se  mouvoir  dans  une  échelle  de  quinze  années 
de  jouissance. 

Afin  d'écarter  les  embarras  d'une  classification  qui  présente  toujours 
quelque  chose  d'arbitraire,  M.  Gay-Lussac  a  proposé  (et  la  commissiou 
de  la  Chambre  des  pairs  a  fini  par  se  ranger  à  son  avis)  de  suivre  pour 
les  modèles  et  dessins  un  principe  analogue. 

Nous  croyons  qu'il  n'est  pas  indispensable  de  recourir  à  cet  expé- 
dient, adopté  en  désespoir  de  cause,  pour  éviter  l'arbitraire  adminis- 
tratif. Ce  qui  nous  fait  préférer  un  classement  immédiat,  avec  attribu- 
tion de  durée  de  jouissance,  c'est  l'avantage  d'échapper  à  une  rede- 
vance fiscale,  au  moyen  de  laquelle  le  fabricant  devrait  acheter  la 
prolongation  de  jouissance  dans  les  industries  qui  exigent  une  longue 
série  d'années  d'exploitation. 

Mais  les  autres  objections  élevées  contre  ce  système,  qui  possède 
le  mérite  d'une  grande  simplicité,  nous  semblent  porter  à  faux. 

L'exposé  des  motifs  se  fonde,  pour  le  repousser,  sur  ce  que  la  durée 
différente  du  droit  de  jouissance  exclusive  doit  être  proportionnée  i  la 
nature  des  produits  et  aux  conditions  de  fabrication  et  de  vente  pour 
les  diverses  industries. 

Cette  proportion  s'établirait  d'elle-même  si  le  fabricant  choisis^it 
le  terme  du  privilège,  car  il  le  ferait  cadter  avec  la  nature  et  les  be- 


LOI  SUR  LES  MODELES  ET  DESSINS  DE  FABRIQUE.  27 

soins  de  son  industrie  ;  il  ne  solderait  pas  inutilement  une  taxe  fiscale. 
Sa  détermination  serait  prise  à  ses  risques  et  périls. 

Un  traitement  uniforme  en  principe,  et  qui  se  modifie  dans  Tappli- 
cation  selon  la  volonté  et  l'intérêt  du  déposant,  n'a  rien  qui  répugne 
è  l'équité.  Les  arguments  dirigés  contre  ce  système  frappent  directe- 
ment la  loi  des  brevets  d'invention,  qui  a  couvert  d'une  protection 
égale  les  inventions  les  plus  importantes  comme  les  plus  humbles.  Et 
cependant  l'intérêt  public  est  bien  plus  fortement  engagé  dans  la 
(Question  des  inventions  que  dans  la  question  des  modèles  et  dessins. 

Pourquoi  le  législateur  a-t-il  pris  ce  parti?  C'est  qu'il  a  reconnu 
que  l'on  ne  pouvait  abandonner  à  l'administration  le  droit  de  connaî- 
tre de  l'importance  et  de  l'utilité  des  découvertes  :  le  même  motif  do- 
mine la  question  des  modèles  et  dessins. 

Cette  matière  mixie^  placée  entre  les  droits  des  inventeurs  et  les 
droitsde  la  propriété  littéraire  et  artistique,  peut  admettre  d'autres  li- 
mitations de  durée,  mais  elle  ne  doit  pas  être  privée  de  garanties  ana- 
logues. La  loi  sur  la  propriété  littéraire  et  artistique  obéit  au  même 
principe  que  la  loi  des  brevets  d'invention  ;  clic  ne  distingue  pas  entre  la 
valeur  intrinsèque,  entre  l'importance  relative  des  créations  intellec- 
tuelles ,  car  elle  sait  qu'il  n'appartient  à  personne  de  s'établir  juge  en 
pareille  matière  ;  que  c'est  le  public  seul  qui  mesurera  la  récompense 
par  la  facilité  du  placement. 

L'objection  tirée  des  difficultés  insurmontables  que  présenterait  la 
publicité  des  dessins  et  modèles,  calquée  sur  la  publicité  des  bre- 
vets, n'a  pas  plus  de  valeur.  Les  motifs  qui  ont  déterminé  le  législa- 
teur à  stipuler  le  régime  de  la  publicité  complète  pour  les  inventions 
n'existe  point  ici;  on  a  voulu,  en  effet,  empêcher  que  celui  qui  ignorerait 
la  prise  d'an  brevet  pour  l'application  d'un  procédé  ou  d'une  machine 
dont  il  aurait  lui-même  conçu  la  pensée,  ne  fût  contrefacteur  sans  le 
savoir  ;  on  a  voulu  également  que  l'invention,  qui  n'est  presque  tou- 
jours qu'un  perfectionnement  de  procédés  connus,  fût  livrée  à  la 
connaissance  de  tous,  afin  de  provoquer  des  perfectionnements  nou- 
veaux. 

Rien  de  pareil  n'existe  pour  les  dessins  et  modèles  ;  l'idée  qui 
les  inspire  reste  toujours  dans  le  domaine  public;  c'est  la  forme  seule, 
expression  de  l'individualité  de  l'artiste,  qui  est  retenue  dans  le  do- 
maine privé.  La  contrefaçon  ne  consiste  ici  que  dans  une  imitation 
servile,  directe,  dans  une  copie  ;  mais  il  n'est  nullement  interdit  de 
s*inspirer  aux  mêmes  sources  et  de  perfectionner.  La  marche  du  tra- 
vail n'est  donc  pas  entravée. 

Les  dispositions  secondaires  relatives  au  secret  ou  à  la  publicité  des 
dessins  ne  touchent  en  rien  au  fond  même  du  firoit.  Cependant  ce 
sont  ces  arguments  qui  ont  fait  le  plus  d'imprcssioti  pour  amener  le 
rejetd'un  système,  de  beaucoup  supérieure  celui  du  projet.  Croi  mît- 
on  qù6  la  Chambre  des  pairs  a  reculé   devant  cette  question  :  le 


28  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

produit  de  la  taxe  appartiendra4-il  aux  communes  ou  à  I^État! 
Nous  le  répétons,  c*est  la  nécessité  d'établir  une  taxe  d'une  cer- 
taine importance  pour  les  longues  durées,  qui  seule  nous  fait  préférer 
une  classification  au  régime  adopté  pour  les  brevets  d'invention.  Nom 
ne  voulons  pas  grever  Tindustrie  d'un  nouvel  impôt;  néanmoins,  s'il 
fallait  choisir  entre  le  projet  du  gouvernement  et  une  taxe  qui  assure- 
rait au  moins  à  l'industrie  l'indépendance  et  la  fixité  du  droit,  noib 
n'hésiterions  pas  un  seul  instant,  car  rien  ne  nous  parait  plus  funeste 
que  l'arbitraire  dévolu  à  l'administration,  car  nous  ne  savons  où  des 

Préoccupations  étrangères  à  l'intérêt  général  pourraient  conduire  li 
ureaucratie,  et  en  tout  cas  nous  repoussons  formellement  la  pensée 
de  disséquer  la  production,  pour  le  plaisir  d'entasser,  dans  de  lon- 
gues colonnes,  des  indications  nécessairement  incomplètes  et  variables. 

Ce  qui  augmente  notre  défiance,  ce  sont  les  paroles  mêmes  de 
l'exposé  des  motifs  :  «  Il  est  reconnu,  dit-il,  qu'un  pareil  travail  (de 
classification)  exigerait  de  longues  nomenclatures  surchargées  de  détaiU 
techniques,  et  que  les  rapides  progrès  de  l'industrie  et  l'extrême  mobi- 
lité des  procédés  de  la  fabrication  rendant  bientôt  ce  travail  incom- 
plet, nous  forceraient  de  saisir  les  Chambres  de  propositions  tout  à 
lait  secondaires.  » 

L'esprit  réglementaire  se  révèle  ici  à  chaque  ligne,  ainsi  que  le 
désir  de  mettre  le  sort  d'industries  importantes  à  la  discrétion  de  l'ad- 
ministration. C'est  justement  parce  que  le  travail  est  mobile,  qu'il 
ne  faut  pas  entrer  dans  les  détails  techniques^  et  qu'il  importe  de  pro- 
céder par  grandes  masses  comme  l'a  fait  l'arrêt  du  Conseil  en  1787. 
Serions-nous  donc  destinés,  après  une  révolution  qui  a  proclamé  l'é- 
mancipation du  travail,  à  rétrograder  sur  les  solutions  que  Tancien 
régime  avait  consacrées? 

C'est  pour  la  première  fois  que  l'on  voit  livrera  un  règlement  d'ad- 
ministration publique  le  droitde  fixer  la  durée  d'un  privilège  de  jouis- 
sance exclusive  attribué  à  certaines  créations  de  l'intelligence  et  du  tra- 
vail. Les  exemples  invoqués  par  l'exposé  des  motifs  sont  puisés  dam 
un  ordre  d'idées  entièrement  différent.  On  comprend  à  merveille  que 
des  règlements  administratifs  prononcent  sur  le  classement  des  ateliers 
insalubres  et  incommodes,  sur  la  détermination  des  substances  véné- 
neuses, sur  l'extension  de  la  loi  relative  au  travail  des  enfants,  car  ce 
sont  des  matières  de  police  qui  rentrent  essentiellement  dans  le  do- 
maine du  pouvoir  exécutif .  Hais  il  en  est  tout  autrement  lorsqu'il  s*agit 
de  fixer  les  limites  d'un  droit  d'exploitation  privilégiée,  qui  participe 
du  caractère  de  la  propriété.  La  jouissance  temporaire  assignée  aux 
auteurs  des  œuvres  d'art  ou  d'industrie  et  aux  inventeurs,  ne  difl^ 
de  la  propriété  matérielle  que  par  la  durée  ;  mais  elle  rentre,  comme 
celle-ci,  dans  le  domaine  de  la  loi,  et  doit  obtenir  les  mêmes  garan- 
ties. 

Le  droitsur  les  produits  de  l'intelligence  est-il  un  droit  de  propriété? 


LOI  SUR  LES  MODELES  ET  DESSINS  DE  FABRIQUE.  39 

M.  Cousin  n'hésite  pas  à  répondre  affirmativement.  Les  limites  de 
taux  fixées  à  ce  droit  n*en  altèrent  pas,  à  son  avis,  le  caractère.  Le 
droit  de  propriété  rencontre  en  face  de  lui  le  droit  de  la  société,  et  il 
n*est  pas  tellement  absolu  qu'il  ne  consente  à  une  transaction.  Le  lé- 
gislateur qui  voit  l'intérêt  social  d'accord  avec  la  perpétuité  du  droit 
de  propriété  matérielle,  prend  alors  cette  perpétuité  sous  sa  protection, 
tandis  que  le  conflit  de  l'intérêt  social  et  de  l'intérêt  privé,  lorsqu'il 
est  question  des  produits  de  l'intelligence,  lui  fait  admettre  pour  ceux- 
ci  un  droit  de  jouissance  temporaire,  plus  étendu  lorsqu'il  s'agit  des 
œuvres  d'art,  que  lorsqu'il  s'agit  d'inventions  secondaires  ou  purement 
industrielles. 

Nous  n'avons  même  pas  besoin  d'aller  aussi  loin  ;  nous  pouvons  con- 
venir que  le  droit  des  auteurs  sur  les  produits  de  leur  intelligence  est 
un  droit  sut  generiSy  différent,  par  son  essence,  de  la  propriété  maté- 
rielle. 

M.  le  ministre  du  commerce  a  insisté  sur  cette  distinction  métaphy- 
sique ;  il  a  dénié  aux  produits  de  l'intelligence  le  caractère  de  la  pro- 
priété absolue.  On  pourrait  partager  cette  opinion  sans  arriver  aux 
conséquences  qu'il  en  tire.  Si,  en  effet,  la  jouissance  exclusive  de  Fau- 
teur ou  de  l'inventeur  ne  constitue  pas  une  propriété,  dans  le  sens 
strict  du  mot,  elle  n'en  diiïève  que  par  la  durée.  Tant  que  la  protection 
de  la  loi  lui  est  acquise,  elle  profite  des  mêmes  garanties,  et  si  Tin- 
térêt  social  commande  ici  une  limitation,  c'est  un  motif  de  plus  pour 
que  le  législateur  étende  sa  vigilance  inquiète  sur  ce  droit  de  l'intelli- 
gence, qu'il  ne  crée  pas,  qu'il  ne  fait  que  proclamer  et  couvrir  de  sa 
puissance. 

Ne  nous  égarons  pas  dans  les  hautes  régions  de  la  métaphysique  du 
droit,  et  ne  disputons  pas  sur  les  mots.  Le  droit  de  joufssance  exclu- 
sive et  temporaire  de  l'auteur  des  modèles  et  dessins  mérite  la  même 
faveur  que  le  droit  de  propriété,  et  sollicite  les  mêmes  garanties. 

La  limitation  de  durée  imposée  au  droit  n'en  change  pas  l'essence 
et  n'empêche  pas  une  assimilation  pratique  qui  est  de  toute  justice.  La 
durée  du  droit  des  auteurs,  des  artistes,  des  inventeurs  est  limitée,  et 
cependant  on  n'a  jamais  imaginé  d'enlever  ces  matières  au  domaine  de 
la  loi  pour  les  placer  sous  le  régime  de  l'ordonnance.  Dire  que  si  la  loi 
peut  limiter  le  privilège  de  jouissance  exclusive  à  une  durée  fort  courte, 
elle  peut,  à  plus  forte  raison,  le  soumettre  à  un  règlement  d'adminis- 
tration publique,  c'est  prouver  seulement  qu'on  ne  saisit  pas  nette- 
ment la  ligne  de  démarcation  posée  par  la  Constituante  entre  le  pou- 
voir législatif  et  le  pouvoir  administratif. 

M.  Laplagne-Barris  a  énergiquementexprimé les scrupulesde  juris- 
consulte qui  ne  lui  permettaient  pas  de  consentira  une  pareille  violation 
des  principes  fondamentaux  du  droit.  On  essaye  vainement  d'équivo- 
quer,  de  jouer  sur  les  mots;  admettons  le  langage  de  la  pratique,  et 
nous  reconnaîtrons  que  l'atteinte  portée  au  privilège  des  dessins  et 


30  JOURNAL  DBS  ÉG01^0|IISTES. 

modèles  lèse  un  droit  (|e  propriété.  Oa  moment  oh  il  Taat  trancher 
une  question  de  jouissance  exclusive  qui  doit  se  prolonger  pendant  on 
certain  nombre  d'années,  la  loi  seule  peut  régler,  déterminer  et  mo- 
diGer  cette  jouissance,  car  on  rencontre  là  une  émanation  directe  <lo 
droit  de  propriété. 

La  tactique  de  Texposé  des  motifs  consiste  à  eiïrayer  la  légîslatore 
sur  l'étendue  de  la  tâche  qu'exigerait  un  travail  de  classification,  et  î 
atténuer  l'importance  de  cette  besogne.  Mais  on  essayerait  vainement 
de  distinguer  entre  la  protection  due  au  travail,  à  l'intelligence,  et  h 
propriété  matérielle;  les  limites  du  droit  peuvent  être  diiïérentfô 
sans  que  cela  modifie  le  respect  qu'il  doit  inspirer,  et  les  garanties 
qu'il  sollicite. 

Les  Chambres  ne  sont  pas  aptes,  dit-on,  à  entreprendre  nne  pa- 
reille classification.  Qu*on  y  prenne  garde,  cet  humble  aven  d'iocom- 
pétence  mènerait  fort  loin  ;  il  conduirait  la  législature  à  abdiquer 
entre  les  mains  de  l'administration  toutes  les  fois  qu'il  y  aurait  à 
résoudre  des  questions  spéciales.  Pense-4-on  qu'il  y  ait  beaucoup  plus 
de  pairs  ou  de  députés  aptes  à  prononcer  sur  la  révision  de  nos  Codes, 
sur  la  fixation  des  tarifs  des  douanes  ou  sur  le  tracé  des  caoaax  et 
des  chemins  de  fer,  que  sur  le  classement  des  industries?  Par  voie 
d'analogie,  il  faudrait  donc  déléguer  au  règlement  d'administration 
publique  toutes  les  solutions  compliquées. 

Mais,  dit-on  encore,  comment  dresser  ces  tableaux,  comment  pro- 
céder à  cette  énumération  des  diverses  industries?  Cette  difficulté  se 
Présentera  devant  le  Conseil  d'Etat  aussi  bien  que  devant  la  Cbam- 
re.  Elle  n'arrête  point  le  gouvernement  lorsqu'il  s'agit  de  lois  de 
douanes,  elle  ne  l'a  point  arrêté  pour  la  loi  des  patentes.  Si  l'intérêt 
fiscal  commandait  un  pareil  travail,  l'intérêt  sacré  des  droits  de  pro- 
priété élève  tout  aussi  haut  la  voix;  on  ne  saurait  le  traiter  phis  lé- 
gèrement que  l'intérêt  du  fisc. 

Il  ne  s'agit  pas  en  réalité  de  procéder  immédiatement  à  un  classe- 
ment minutieux;  le  travail  industriel  peut  être  aisément  ramené i 
de  grandes  catégories  dans  lesquelles  tous  les  produits  viendront  se 
ranger.  C'est  une  tâche,  au  demeurant,  assez  simple,  et  il  y  aorait 
quelque  chose  d'étrange  à  la  voir  déserter  par  la  législature,  qui  n*< 
point  reculé  devant  l'examen  des  immenses  tableaux  de  la  loi  des 
patentes,  et  qui  intervient  sans  cesse  pour  les  plus  légères  mo- 
difications apportées  aux  innombrables  articles  de  notre  tarifées 
douanes. 

La  délégation  demandée  par  le  projet  conduit  à  faire  commettre  la 
confusion  la  plus  étrange  et  la  moins  acceptable  entre  ce  qui  est  et 
doit  toujours  rester  du  ressort  du  législateur  et  ce  qui  est  du  ressort 
de  l'administration.  Les  exemples  cités  à  l'appui  de  cette  solution  sont 
empruntés  h  un  ordre  d'idées  différent;  il  ne  faut  pas  concinre  des 
mesures  de  police,  qui  sont  essentiellement  dans  les  attributions  da 


■^ 


LOI  SUR  LES  MPT)]^|^  ET  DESSfNS  DE  FABRIQUE.  31 

pouvoir  exécutif,  à  la  fixation  d'un  droit  qui  ne  peut  émanef  que  du 
pouvoir  législatif. 

Du  moment  où  Ton  abandonne  la  pensée  de  laisser  à  Tinduslriel  le 
soin  de  fixer  lui-même  la  durée  de  la  jouissance,  dans  les  limites  tra- 
cées par  la  loi^  il  faut  opérer  une  classification,  et  cette  classification 
ne  peut  avoir  lieu  que  par  voie  législative.  Il  y  aurait  plus  d'un  dan- 
ger à  sacrifier  ici  les  principes  élémentaires  de  la  législation. 

Ou  bien  la  nomenclature  se  bornera  à  quelques  grandes  catégo- 
ries, qu'il  serait  facile  de  préciser  immédiatement ,  ou  bien  elle  en- 
trera dans  le  détail,  non-seulement  des  industries,  mais  aussi  des 
j>rodut(5  créés  par  chacune  des  ramifications  du  travail.  Dans  ce  der- 
nier cas,  nous  mettons  le  ministère  et  le  Conseil  d'Etat  au  défi  d'ar- 
river à  quelque  chose  de  fixe  et  de  rationnel.  Qui  pourra  se  constituer 
juge  du  plus  ou  moins  de  fini  des  diverses  créations  de  la  fabrique  ? 
Les  progrès  du  goût,  les  applications  variées  de  l'art  ne  modifient-ils 
pas  sans  cesse  l'aspect  de  toutes  les  branches  de  la  production,  et  les 
distinctions,  arbitrairement  posées,  ne  seront-elles  pas  rapidement 
effacées  par  les  nouvelles  améliorations  industrielles? 

Ce  qui  reste  engagé  dans  la  question ,  comme  l'a  si  bien  dit 
M«  Passy,  c'est  toujours  l'intérêt  de  l'art,  dans  sa  manifestation  exté- 
rieure. Inquiéter  l'industrie,  diminuer  la  protection  dont  elle  jouit 
maintenant,  c'est  risquer  d'abaisser  notre  production,  de  la  faire  des- 
cendre au  niveau  de  celle  de  l'Angleterre,  qui,  puissante  par  les  ma- 
chines, pèche  surtout  par  le  goût. 

La  longue  durée,  la  perpétuité  même  du  droit  sur  les  dessins  et 
modèles  n'entraînait  guère  d'inconvénients,  car  ce  n'est  pas  le  prin- 
cipe de  tel  démembrement  du  travail,  principe  toujours  le  même  et 
acquis  exclusivement  au  breveté  lorsqu'il  s'agit  d'une  invention,  qui 
se  trouve  ici  en  question,  c'est  uniquement  la  forme  donnée  à  un 
produit  industriel,  qui  demeure  lui-même  dans  le  domaine  public  et 
dont  la  forme  peut  varier  et  se  diversifier  k  l'infini. 

Nous  revenons,  nous  insistons  sur  ces  idées  élémentaires,  car  elles 
doivent  simplifier  la  solution,  dissiper  les  scrupules,  effacer  de  vaines 
appréhensions.  Le  classement  peut  et  doit  être  fait  par  la  Chambre,  h 
moins  qu'elle  ne  préfère  supprimer  toute  classification  en  se  ralliant 
i  un  système  analogue  à  celui  des  brevets. 

Nous  avons  longuement  discuté  ce  point  fondamental  ;  de  la  solution 
qu'il  va  recevoir  dépend  tout  le  sort  de  la  loi.  Mais  nous  avons  eu  déjà 
occasion  de  le  dire ,  ce  n'est  pas  là  l'unique  reproche  mérité  par  le 
projet. 

D'après  l'opinion  de  M.  Cunin-Gridaine,  c'est  la  valeur  du  modèle, 
ce  sont  les  frais  faits  pour  l'établir  qui  détermineront  la  durée  de 
jouissance.  Mais  qui  se  portera  juge  de  cette  valeur,  de  ces  frais?  n'y 
a-t-il  pas  là  une  latitude  énorme,  un  arbitraire  singulier? 

Les  éloquentes  réclamations  de  M.  Cousin  et  de  M.  Victor  Hugo  ont 


UÊ 


32  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

été  couronnées  de  succès  ;  la  Chambre  des  pairs  a  voté  an  amendement 
de  H.  le  comte  d'Argout,  aux  termes  duquel  toutes  les  productions  do 
dessin,  de  la  peinture  ou  de  la  sculpture  appliquées  à  l'industrie,  et 
actuellement  régies  par  la  loi  du  19  juillet  1793,  continueront  ijooir 
du  bénéKce  des  dispositions  de  cette  loi. 

Que  résulte-t-il  de  cette  décision?  L'interprétation  donnée  parks 
tribunaux  pour  ranger  les  produits  industriels  sous  les  prévisions  i& 
droits  attribués  aux  œuvres  d'art,  obtient  une  sanction  législative.  Hiis 
s'il  en  est  ainsi,  comme  il  ne  s'agit  pas  du  plus  ou  moins  de  valeur 
d'un  dessin  ou  d'un  modèle,  du  plus  ou  moins  de  mérite  qu'il  possède, 
et  comme  la  loi  de  1793  protège  aussi  bien  la  plus  légère  esquisse 
que  la  peinture  la  plus  achevée,  la  Ggurine  la  plus  grossière  que  la 
statue  du  grand  maître,  le  plus  mince  vaudeville  que  la  plus  belle 
œuvre  du  poëtc,  ce  régime  d'égalité  embarrassera  singulièrement  les 
tribunaux  dans  le  jugement  des  contestations  industrielles.  Le  vagae 
de  la  rédaction  adoptée  est  tel,  qu  elle  consacre  toute  la  jurisprudence 
antérieure;  celle-ci  est  descendue  jusqu'à  protéger  des  tuyaux  de 
pipe,  des  calottes  grecques  et  des  foulards  ;  on  comprend  donc  difBet- 
iement  ce  qui  restera  en  dehors  des  prévisions  de  l'amendement  de 
M.  d'Argout,  ce  qui  échappera  à  l'empire  de  la  loi  de  1793. 

On  essayerait  vainement  de  fixer  par  des  traits  précis  le  caractère 
artistique  des  produits  préservés  des  limitations  inscrites  dans  le 
projet  du  gouvernement.  Toutes  les  industries  s'élèvent  aujourd'hui 
ou  essayent  de  s'élever  jusqu'à  l'art,  et  l'art  descend  souvent  au  ni- 
veau de  l'industrie.  Comment  préciser  les  limites,  quand  les  deux  as- 
pects se  confondent  ?  Chacun  n'a-t-il  pas  le  droit  de  se  dire  artiste,  et 
«renvisager  son  produit  industriel  comme  une  œuvre  d'art?  A  moins 
que,  pour  compléter  son  invasion  dans  le  domaine  du  travail,  legoo- 
vernement  ne  délivre  aussi  des  brevets  d'artiste,  comme  les  corpon- 
tions  délivraient  des  brevets  de  maîtrise,  il  n'y  aura  pas  moyen  de  sor- 
tir d'embarras. 

Nous  ne  saurions  trop  le  répéter,  le  conflit  que  faisait  naître  l'ap- 
plication de  dispositions  diverses  des  législations  de  1806  et  de  1793 
ne  pourra  que  s'accroître,  en  vertu  de  l'étrange  imbroglio  législatif 
dont  la  Chambre  des  pairs  prétend  gratifier  notre  Code  industriel.  Non- 
seulement  on  cx)nfie  à  l'administration  un  pouvoir  essentiellement  lé- 
gislatif, au  mépris  des  grands  principes  posés  par  l'Assemblée  consti- 
tuante, mais  encore  on  introduit  une  telle  contradiction  dans  les  dis- 
positions admises,  que  les  tribunaux  ne  pourront  plus  s'y  reconnaître. 
Quant  au  classement  détaillé  et  permanent  des  produits  industriels,  il 
présente  des  difficultés  insurmontables;  la  loi  élaborée  en  ce  moment 
n'est  pas  seulement  vicieuse,  elle  est  impossible. 

Du  reste,  ce  classement  des  industries  par  l'administration  ne  rap* 
pelle-t-il  pas  le  régime  des  anciens  règlements  et  privilèges,  el 
n'est-ce  point  un  beau  spectacle  que  de  voir  l'émancipation  du  tra- 


n 


LOI  SUR  LES  MODELES  ET  DESSINS  DE  FABRIQUE.  )) 

vail,  consacrée  par  la  Révolution,  qui  aboutit  à  un  pareil  résultat? 
Le  temps  et  l'espace  nous  manquent  pour  aborder  l'examen  des  dis- 
positions secondaires  du  projet,  pour  les  étudier  surtout  dans  leurs 
rapports  avec  la  juridiction  des  conseils  de  prud'hommes.  Nous  au- 
rions voulu  aussi  parler  d'un  autre  projet  non  moins  important,  celui 
des  marques  de  fabrique.  Nous  le  ferons  prochainement,  et  nous  au- 
rons alors  l'occasion  de  discuter  les  idées  émises  par  un  publiciste 
belge,  H.  Jobard,  dont  on  peut  ne  pas  partager  l'opinion,  mais  dont 
on  ne  saurait  méconnaître  l'originalité  et  le  dévouement  à  la  cause  de 
la  propriété  industrielle. 

L.  WOLOWSKI. 


T.  XIV.  Arnt  ItM. 


34  JOURNAL  DES  ECONOMISTES. 

DISCUSSION 

ira 

U  RÉFORME  ÉCONOMIQUE  AU  PARLEMENT  ANGLAIS. 

DEUXIÈME  LECTURE.  (Suite.) 


C'est  toi^ours  ce  même  système  d'ameodemeots,  de  sous-amendemeots,  dV 
jouroemeots  ;  ce  sont  toujours  ces  mêmes  arguments ,  ces  mêmes  élèves, 
ces  mêmes  pétitions  extorquées  à  force  de  menaces ,  ces  mêmes  chiin^s  tor- 
turés ou  frelatés  que  nous  avons  déjà  signalés.  Et,  pendant  que  se  joue  cette 
triste  comédie  parlementaire,  Topinion  publique  s*émeut  en  face  d'une  crise 
financière  y  devenue  presque  inévitable  ;  l'industrie  chancelle  entre  un  ré- 
gime économique  qui  va  s*éteindre  et  un  autre  qui  va  naître;  les  classes 
ouvrières  interrogent  Tavenir  avec  anxiété,  et  jettent,  vers  les  workhooses 
et  les  hôpitaux,  des  yeux  suppliants.  Encore  si  les  adversaires  de  la  fortune 
publique  et  de  l'abondance  combattaient  sous  Tégide  de  principes  généraux, 
vrais  ou  non  d'ailleurs;  s'ils  portaient  haut  leurs  vues  et  se  drapaient  adroite- 
ment de  cette  pourpre  qui  est  à  la  surface  des  mots  de  patriotisme,  de  tributs 
à  rétranger,  de  grandeur  nationale!  Mais  non,  il  est  impossible  de  défendre 
plus  mesquinement  une  cause  mesquine.  Le  sujet  est  fâcheux,  les  orateurs 
plus  fâcheux  encore,  et  c*est  pitié  de  voir  tant  d'illustres  seigneurs  effeuiller 
les  plus  brillantes  fleurs  de  leur  rhétorique  sur  la  tombe  des  droits  différen- 
tiels, et  couvrir  de  leur  écusson  les  beurres  de  Cork,  de  Kerry,  et  les  grais- 
ses de  je  ne  sais  plus  quel  district. 

Vaincus  sur  la  question  des  bronzes,  dans  la  séance  du  i5  mars,  les  monopo- 
listes se  rejettent  sur  le  houblon,  sur  les  eaux-de-vie,  sur  les  bestiaux,  dans  lei 
séances  du  16  et  du  17,  et  toujours  avec  le  même  succès.  Un  beau  jour,  M.  Gro- 
gan,  empiétant  sur  les  fonctions  de  M.  Miles,  s'adresse  à  la  Chambre  des  commu- 
nes ,  avec  des  larmes  dans  la  voie,  et  s*écrie  que  c'en  est  fait  de  la  vieille  Angle- 
terre, si  l'on  consent  à  la  laisser  inonder  par  des  flots  de  beurre  et  de  graisse, 
partis  de  tous  les  points  du  globe.  On  arrête  bien  TOcéan  au  milieu  de  ses  plus 
terribles  colères  ;  mais  où  sont  les  digues  asseï  fortes  pour  s'opposer  à  ce  débo^ 
dément  redoutable?  Prenez  garde ,  pères  du  peuple,  et  protégez-nous  l  Ameo, 
fit  lord  Halford,  qui  venait  joindre,  comme  de  coutume,  sa  protestation  à  ceUe 
de  son  collègue  ;  —  cette  fois ,  c'était  au  profit  des  bonnetiers,  frappés  ao 
cœur  par  le  nouveau  tarif.  On  eut  beau  lui  dire  que  l'industrie  cotoimi^ 
était  de  celles  qui  avaient  refusé  l'humiliant  secours  de  la  protection,  ayant 
plus  de  confiance  dans  le  génie  dé  Watt  et  d'Arkwrightque  dans  les  bras  de» 
douaniers  ;  les  fabricants  de  Manchester  eurent  beau  s'écrier  qu'ils  se  passe- 
raient fort  bien  des  10  pour  100  que  leur  accorde,  on  ne  sait  pourquoi,  le  pre- 
mier ministre,  lord  Halford  resta  inflexible.  U  reconnut  la  puissance  de  Blan- 
chesler  et  de  Salford,  mais  il  nia  celle  des  bonnetiers,  et  persista  à  deaiander 
grâce  pour  leur  intéressante  industrie.  De  tout  ce  qu'il  dit,  en  effet,  il  ressort 


SUR  LA  RÉFORME  ÉCONOMIQUE  AU  PAttLEKiENT  ANGLAIS.    35 

que  le  bonnet  de  coton  est  resté  fort  eo  arrière  dans  le  progrès  général.  Dané 
le  régime  industriel,  il  représente  Télémeot  stable,  lesUUuquo.  Il  vit  de  tradi- 
tions, et  son  immobilité  même  fait  sa  force  ;  il  n'existerait  plus  du  jour  où  il 
perdrait  cette  forme  prosaïque  qui  plaisait  tant  à  TiUustre  Pitt,  et  aîi  non 
moins  illustre  roi  dTvetot.  11  semble  donc  destiné  par  le  sort  à  être  protégé  à 
perpétuité,  et  il  faut  toute  la  cruauté  d'un  Parlement,  pour  avoir  livré  aux 
dangers  de  la  concurrence  quelque  chose  d*aussi  vénérable.  Les  partisans  du 
ministère  ont  beaucoup  ri  de  ce  débat;  mais,  en  dépit  du  proverbe,  ils  n'ont 
pas  été  désarmés,  car  l'amendement  de  M.  Halford  se  trouve  écrasé  sous  une 
majorité  de  quatre-vingt-huit  voix. 

Toutes  les  discussions  n'ont  pas  présenté  ce  côté  amusant  >  mais  la  plupart 
l'ont  remplacé  par  un  côté  affligeant  et  monotone.  Nous  ne  ferons  donc  que 
mentionner  les  escarmouches  anodines  qui  ont  accompagné  le  vote  relatif 
aux  bestiaux  étrangers,  aux  papiers  de  tenture,  aux  livres,  aux  eaux-de->vie, 
et  nous  déposerions  la  plume,  en  attendant  des  jours  meilleurs,  si  nous  n'avions 
à  esquisser  trois  débats  infiniment  graves,  qui  se  recommandent  à  nous  par  la 
grandeur  du  sujet  et  le  talent  des  orateurs.  Et ,  en  parlant  du  talent  des  ora- 
teurs, nous  entendons  ne  désigner  ici  que  les  partisans  du  projet  ministériel  ; 
car,  depuis  le  discours  de  M.  d'israèli ,  analysé  dans  notre  dernier  article ,  il 
nous  a  été  impossible,  avec  la  meilleure  volonté,  de  découvrir,  au  milieu  des 
interminables  harangues  des  protectionnistes,  quelque  chose  qui  ressemble  A 
un  discours  fortement  conçu  et  fortement  exprimé.  Cette  éclipse  de  talents 
est  même  un  des  côtés  les  plus  remarquables  de  cette  partie  de  la  discus- 
sion, et  il  semble  que  les  colosses  du  parti  se  soient  retirés  sous  leurs  tentes, 
laissant  aux  médiocrités  le  triste  rôle  d'aboyeurs  etd'élégiaques. 

Les  trois  débats  qui  se  recommandent  à  notre  attention,  au  milieu  de 
cette  masse  d*arguties  et  de  ces  combats  microscopiques,  sont  les  débats 
relatifs  aux  droits  sur  les  soieries,  sur  les  bois  de  charpente  et  sur  les  lois  des 
céréales.  Comme  ils  ont  mis  eu  relief  la  situation  actuelle  de  ces  trois  grandes 
sources  de  richesse  et  de  travail,  nous  en  décrirons  les  phases  principales,  et 
si,  par  hasard,  nous  assistons  à  quelque  beau  coup  de  lance  frappé  par  les 
paladins  de  la  prohibition,  nous  lui  rendrons  hommage  en  passant.  Rien  ne 
nous  plaît  comme  un  ennemi  fort  :  cela  rehausse  la  lutte  et  grandit  la  vie- 
toire. 

Sotme».— Le  16,  après  un  démêlé  préparatoire  sur  le  houblon,  M.  E.  Bankes 
engagea  le  combat  sur  le  terrain  des  étoffes  de  soie  et  demanda  le  maintien 
des  droits  actuellement  perçus  au  profit  des  producteurs  indigènes.  Ces  droits 
s'élèvent,  on  le  sait,  à  30  pour  100,  et  le  nouveau  tarif  les  réduit  i  15  pour  109. 
Certes,  il  y  avait  là  de  quoi  émouvoir  l'âme  des  protecteurs  du  travail  natio- 
nal ;  et,  à  mesurer  le  chemin  parcouru  depuis  Huskisson,  il  leur  était  permié 
de  songer  sérieusement  à  Tavenir.  C'est  une  étrange  histoire,  en  effet,  que 
celle  des  droits  relatifs  aux  étoffes  de  soie,  et  il  faut  à  l'esprit  humain  bien  de 
la  faiblesse  ou  bien  de  la  ténacité  pour  n'en  avoir  pas  fait  sortir  depuis  long- 
temps l'abolition  du  système  protecteur  tout  entier!  Au  moment  où  Huskisson 
porta  la  main  sur  l'industrie  de  la  soie,  et  commit  le  sacrilège  qu'on  pardonné 
le  moins,  celui  de  débusquer  des  abus,  cette  branche  du  travail  manufactu- 
rier languissait  dans  l'impuissance  et  la  stérilité.  La  subvention  princière  ie 
200  millions  de  francs  que  lui  faisait  chaque  année  la  nation  par  l'intermé- 
diaire de  la  douane  n'avait  abouti  qu'à  créer  de  doux  loisirs  aux  manufte- 


30  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

iuriers;  et  tandig  que  la  France  traçait  sur  le  satio  et  le  velours  ces  dessim 
capricieux  que  rêve  son  génie»  TÂngleterre  jouissait  du  double  bénélke  de 
rinélégance  et  de  la  cherté.  Le  bill  de  1824  inaugura  un  régime  meilleur, 
en  substituant  un  droit  protecteur  à  la  prohibition  qui  pesait  sur  les  étoffes 
étrangères  :  Spitafield  et  Goventry  entrèrent  ainsi  en  concurrence  avec  Lyoo, 
et  une  part  fut  laissée  au  génie  et  à  Tactivité.  C'est  ce  régime  que  Robert 
Peel  a  voulu  améliorer,  et  que  M.  Bankes  veut  renverser  à  tout  prix. 
Pour  ce  faire,  il  a  prétendu  que  les  réformes  d'Huskisson  avaient  eu  pour 
effet  de  réduire  de  moitié  le  salaire  des  ouvriers  employés  dans  les  fabri- 
ques de  soie ,  de  faire  cesser  le  travail  dans  un  grand  nombre  d'ateliers  et, 
par  suite,  de  jeter  la  détresse  au  milieu  d'un  grand  nombre  de  familles. 
«  En  foce  de  tels  résultats ,  dit-il  en  terminant ,  il  serait  insensé  de  cooti- 
nuer,  en  Taggravant,  la  politique  de  1824,  et  je  m'opposerai  de  toutes  mes 
forces  à  la  proposition  du  ministre,  o  Lord  G.  Bentinck  appuya  ces  raisoo- 
nements  de  sa  propre  expérience  en  matière  industrielle  : —  lord  Bentinck  est 
reconnu  en  Angleterre  comme  le  héros  du  turf  et  le  roi  des  sporiers,  —  fl 
parla  de  la  diminution  des  salaires,  de  la  ruine  des  manufacturiers,  et  s'at- 
tendrit énormément  en  songeant  à  Tintéressante  population  de  106,000  mo- 
distes et  couturières  que  le  nouveau  tarif  doit  réduire  à  la  misère  et  an  dés- 
espoir. Un  désespoir  de  modiste  !  C'était  grave ,  on  le  voit ,  et  il  était 
nécessaire  de  rassurer  la  Chambre  sur  la  dureté  du  projet  ministériel.  Sir 
Robert  Peel,  aidé  de  quelques  free-traders^  entreprit  cette  tAche  et  s*eii  ac- 
quitta avec  une  merveilleuse  adresse. 

Il  commença  par  démontrer  que  le  tarif  actuel  était  illusoire  et  mensonger, 
en  ce  qu'il  promettait  au  fabricant  une  protection  que  la  contrebande  lui  enk- 
vait,  et  en  ce  qu'il  portait  à  30  pour  100  un  droit  qui,  suivant  les  différentes 
qualités  d'étoflfe,  s'élevait  parfois  à  43,  60,  100  et  même  145  pour  100,  comaM" 
pour  les  turbans  et  les  bonnets.  Pour  satisfaire  ainsi  la  coquetterie  de  quelque 
marquise  à  qui  les  turbans  et  les  torsades  vont  bien,  on  grevait  le  pays  de 
droits  soi-disant  protecteurs,  qui  tombaient  en  partie  dans  Tescarcelle  des  con- 
trebandiers. On  arrivait  donc,  par  des  mesures  absurdes,  à  protéger  une  in- 
dustrie réprouvée  par  la  loi.  De  plus,  on  ruinait  le  Trésor  ;  car  il  existe  à  Paris 
et  sur  les  côtes  un  grand  nombre  de  maisons  qui  garantissent  la  livraison  de^ 
soieries  à  Londres,  à  moitié  prix  du  tarif.  Par  cet  ingénieux  système,  le  fabri- 
cant n*était  pas  protégé,  le  fisc  était  bafoué,  le  commerçant  fraudait,  et  le  con- 
sommateur jouait,  sans  le  savoir,  le  rôle  de  receleur.  Venant  ensuit^'  aax 
souffl^ances  des  populations  engagées  dans  le  travail  des  soieries,  et  aux  crises 
de  cette  grande  industrie,  le  ministre  démontra  qu'elles  avaient  été  bien  anté- 
rieures au  système  deTillustre  Huskisson.  En  1806, 1812,  1816,  la  colonie  de 
Spitalfield  eut  à  traverser  bien  des  jours  de  deuil  et  à  subir  des  douleurs  restées 
sans  exemple  depuis  lors.  Si  donc  Télan  des  fabriques  s'est  parfois  ralenti  dans 
certains  districts,  c'est  qu*il  s'est  opéré  un  déplacement  et  une  révolution 
dans  cette  branche  de  travail.  Les  capitauxont  émigré  vers  les  régions  où  semble 
s'être  concentrée  la  puissance  manufacturière  de  l'Angleterre ,  là  où  se  Crourenl 
réunis  les  machines,  lecombustible,  les  ouvriers  intelligents;  et  les  progrés  ac- 
complis  dans  ces  districts  privilégiés  ont  dû  nécessairement  porter  atteinte  an 
travail  à  la  main.  Ajoutez  à  cela  la  concurrence  des  tissus  de  coton  et  de 
laine,  qui  offrent  aux  consommateurs  l'attrait  d'une  étoffe  A  la  fois  brilltnCe, 
souple  et  économique,  et  vous  comprendrez  pourquoi  Tindustrie  de  la  soie  i 


SUR  LA  REFORME  ECONOMIQUE  AU  PARLEMENT  ANGLAIS.   37 

pu  languir.  Ce  n'est  donc  ni  Lyon,  ni  Saint-Etienne,  ni  la  Suisse,  qui  menacent 
les  Cabriques  de  Leeds  ou  de  Coventry  ;  elles  les  complètent  au  contraire,  et  la 
véritable  rivalité,  il  faut  la  cbercher  dans  le  Lancashire.  Mais  il  y  a  plus  -.cette 
décadence  de  Tindustrie  de  la  soie  est  on  ne  peut  plus  hypothétique ,  car 
M.  G.  Clerk  a  établi  que  le  nombre  des  broches  mises  en  mouvement  à  Mac- 
desfield,  en  1855,  était  le  double  de  celui  de  1824,  —  les  broches  produisant 
d'ailleurs  aujourd'hui  deux  fois  plus  qu'il  y  a  quinze  ans.  Ce  résultat  n'éton- 
nera aucun  de  ceux  qui  ont  lu  avec  attention  les  documents  statistiques  dé- 
posés, il  y  a  quelques  jours,  sur  le  bureau  de  la  Chambre  des  communes.  Des 
broches  faisant  une  besogne  double  doivent  consommer  plus  de  matière  pre- 
mière, et  nous  trouvons  en  effet  une  augmentation  considérable  dans  le  chitAre 
des  importations  de  la  soie  depuis  longues  années.  Enfln,  et  conune  un  der- 
nier coup  porté  aux  laborieuses  élucubrations  de  M.  Bankes  et  consorts,  M.  W. 
Ellis,  qui  représente  un  des  principaux  foyers  du  travail  des  soieries,  s^est  dit 
autorisé  par  ses  commettants  à  repousser  toute  espèce  de  protection.  «Ces- 
sons, dit-il,  de  proclamer  la  supériorité  irrésistible  de  la  France;  abaissons  les 
droits  sur  les  subsistances,  agrandissons  la  sphère  de  nos  débouchés,  et  les  ca- 
pitaux nous  arriveront  en  masse,  alléchés  par  l'espoir  de  brillants  bénéfices,  d 
De  là  à  un  vote  il  y  avait  peu  de  distance,  et,  en  efitet,  quelques  minutes  après, 
une  majorité  de  106  voix  donnait  raison  au  système  du  dégrèvement. 

Tabac. —  Une  légère  et  moqueuse  attaque  de  M.  d'Israêli,  au  sujet  des  droits 
de  1 ,200  pour  iOO  sur  le  tabac,  et  de  200  pour  100  sur  le  thé,  que  paye  le  peu- 
ple anglais,  —  attaque  faite  avec  esprit,  et,  on  peut  ajouter,  avec  justesse,— 
uoiis  servira  de  transition  pour  arriver  à  la  séance  du  21,  si  remarquable  par 
le  débat  engagé  relativement  aux  bois  de  chu^iente.  Voici,  en  peu  de  mots, 
rhistorique  et  l'état  actuel  de  la  question. 

Bois.  — Jusqu'en  18081e  commerce  des  bois  avait  joui  en  Angleterre  d^une 
précieuse  liberté  ;  mais  les  guerres  qui  bouleversèrent  l'Europe  à  cette  époque 
fournirent  un  préteste  pour  établir  un  régime  restrictif  et  protecteur.  M.  Van- 
sîttart,  pressé  par  les  armateurs,  et  aussi  par  la  tendance  habituelle  de  ses 
idées,  se  laissa  aller  à  établir  des  droits  qui  frappèrent  les  bois  venus  de  la 
Baltique  et  des  contrées  septentrionales  de  l'Europe,  au  profit  des  bois  du  Ca- 
nada. Il  prétendait  assurer  ainsi,  au  milieu  des  incertitudes  de  la  guerre,  la 
matière  première  nécessaire  à  la  marine,  et,  d'un  autre  côté,  encourager  le 
développement  de  la  navigation  nationale  entre  le  nord  de  l'Amérique  et  la 
mère  patrie.  Les  droits  furent  d'abord  modérés;  mais  il  y  a  dans  les  privilè- 
ges une  saveur  excitante  qui  platt  infiniment  à  ceux  qui  en  profitent  et  les 
porte  à  les  aggraver  sans  cesse.  C'est  ainsi  qu'en  Fespace  de  cinq  ans  le  tarif 
de  M.  Vansittart  était  arrivé  à  grever  les  bois  de  la  Baltique  d'un  impôt  de 
ô  liv.  sterl.  par  load{Si  fr.  par  I  me.  4158).  Il  résulta  de  ceci  ce  qui  devait  en 
résulter;  c'est  que  le  marché  fut  mal  pourvu  ;  c'est  que  les  pays  contre  les- 
quels étaient  dirigés  ces  droits  prohibitifs  répondirent  par  la  loi  du  talion,  œil 
pour  œil,  protection  pour  protection  ;  c'est  que  le  prix  des  bois  s'accrut  déme- 
surément et  présenta  des  oscillations  fatales  au  commerce.  De  là  un  renché- 
rissement dans  la  construction  des  vaisseaux,  et  par  suite  un  renchérisse- 
ment dans  le  fret;  par  suite  encore,  une  certaine  répugnance  à  se  servir  du 
pavillon  britannique.  Il  est  avéré  aujourd'hui  que  le  coût  de  la  construction  en 
Angleterre  est  de  55  pour  100  plus  élevé  que  sur  le  continent,  grâce  à  l'intel- 
ligent système  défendu  par  les  partisans  des  colonies.  Mais  il  y  a  plus  :  les  roar- 


»8  JOURNAL  DK6  ÉC0N0MISTK8. 

cbands  du  Canada,  aura  de  placer  leurs  bois  en  Angleterre,  y  eipédient  le  r^wl 
de  leura  chantiers  et  gardent  leurs  plus  belles  coupes  pour  les  Etats-Unis;— 
tout  cela  par  gratitude  filiale  et  pour  reconnaître  les  tendres  sacrifices  de  b 
métropole.  En  vérité,  il  était  réservé  au  système  colonial  de  dépasser  en  ab- 
surdité Tabsurde  système  de  la  balance  du  commerce  !  Car  voilà  une  gratide 
et  folie  nation  qui  plie  sous  le  faix  de  sa  production,  qui  vit  d*expansion  et  de 
rayonnement  maritime,  et  qui  sinterdit  précisément  l'agent  de  cette  expansioo, 
le  bois  avec  lequel  on  construit  ses  flottes  !  Elle  veut,  comme  Talcyon,  vivre  i 
la  surface  des  flots,  et  elle  se  reflise  les  ailes,  et  elle  se  résigne  à  naviguer  aver 
des  vaisseaux  qu'un  coup  de  lame  peut  briser  !  Elle  tient  à  la  vie  de  ses  ma- 
rins, elle  les  aiuîe,  les  aime  beaucoup,  puisqu'elle  les  enlève  de  force,  et  ce- 
pendant  elle  les  expose  à  mille  chances  de  mort,  pour  le  seul  avantage  de  piyer 
très-cher  é  messieurs  du  Canada  des  planches  pourries.  Dans  les  naufrages  qoi 
attristent  les  annales  de  la  marine  anglaise,  il  faut  attribuer  une  large  part  i 
cette  infériorité  de  la  charpente,  et  porter  cette  part  au  débit  du  régime  pro- 
tecteur. Et  voilà  cependant  la  triste  situation  qu'osent  défendre,  à  grands  rea- 
forts  d'audace,  de  sophismes  et  de  statistique,  ceux  qui  en  vivent  ou  vealeat 
en  vivre.  On  a  beau  leur  dire  qu'après  des  dégrèvements  successifs  la  nurine 
anglaise  n'a  ftiit  que  grandir  et  se  fortifier  ;  on  a  beau  leur  prouver  que,  d^ 
puis  l'abaissement  du  droit,  en  4842,1e  tonnage  général  s'est  élevé  de  f,680,^ 
ton.  à  5,669,855,  et  le  nombre  des  vaisseaux  de  i5,825  à  15,964;  od  a  beau 
ajouter  que  le  commerce  des  bois  de  charpente  avec  le  Canada  a  augmenté, 
sous  un  régime  plus  libéral,  de  50  pour  iOO,  alors  que  celui  de  la  Baltique  ne 
s'est  accru  que  de  20  pour  100;  enfin  on  a  beau  leur  dire  ce  qui  est  mi, 
ce  qui  est  palpable,  ce  que  tout  le  monde  sait,  et  ce  que  les  armateurs  les 
plus  intelligents  ont  eux-mêmes  déclaré  dans  une  pétition  remarquable,  rieo 
n'y  fût  ;  -^  il  leur  faut,  à  tout  prix,  sinon  la  victoire ,  du  moins  des  interpel- 
lapons  et  des  discours. 

Cest  pour  obéir  à  ce  besoin  de  discourir  que  le  marquis  de  Worceeter 
est  vano  essayer  ses  ailes  au  début  de  la  séance,  voletant  timidement  à  la  sur- 
face des  faits,  et  récitant  un  maidene  speechmnl  apprise  ;  il  fallut  même  <{ue  le 
pkiéaident  de  la  Chambre  l'aidât  à  décocher  sa  flèche  innocente ,  qui  retomla 
aux  pieds  de  Robert  Pèel. 

Le  fougueux  capitaine  Harris  se  leva  pour  appuyer  son  collègue  et  produsH, 
à  la  tribune,  l'argument  fort  drolatique  que  voici  :  «  Le  fret,  de  la  Baltiqœ 
juique  chez  nous,  est  de  45  sch.,  qui,  joints  au  droit  proposé  de  15  acb.  pef 
load^  donnent  un  total  de  50  sch.;  celui  de  l'Amérique  du  Nord  est  ûeTSBsA-, 
qui,  joints  au  droit  de  i  sch.  établi  sur  les  bois  de  nos  colonies,  donnent  40 ech. 
En  achetant  nos  matériaux  au  Canada ,  nous  payons  ainsi  un  eicédant  de 

iO  sch.  par  loadt  donc il  faut  exclure  les  bois  de  la  Baltique.  »  Coooe 

c'est  simple,  clair,  concluant,  comme  c'est  naïf  suriout  î  Nous  avons  déjà  nwnié 
bien  des  sophismes,  peut-être  même  bien  des  efl^onteries  monopolistes,  mus 
ceci  les  éclipse  et  doit  faire  époque  ;  —  bien  entendu  d'ailleurs  que  ccslOsebt 
semés  sur  le  sol  vierge  du  Canada,  tourneront  au  profit  de  la  marine  angii^e 
et  de  la  nation  anglaise.  C'est  ce  que  lord  G.  Bentinck,  le  général  enchet^ 
cette  conspiration  oratoire,  s'est  chargé  de  prouver.  11  s'est  apitoyé  longuement 
sur  ravenfr  de  la  navigation  ;  il  a  évoqué ,  devant  la  Chambre ,  le  fantôme  4e 
l'abaissement  du  pays;  il  a  fait  voir  toute  la  marine  anglaise  échouée  sur  b 
plage;  les  armements  s'arrétant  tout  à  coup;  le  Canada,  froissé  et  trompé,  me- 


SUR  ÏJL  RÉFORME  ÉCONOMIQUE  AU  PARLEMENT  ANGLAIS.    39 

naçant  la  mère  patrie  de  fédéralisme  et  dMsolement  ;  en  passant,  il  a  trouvé 
moyen  de  louer  le  bombardement  de  Copenbague,  ce  qui  est,  en  effet,  la  ma- 
nière âe protéger  adoptée  par  l'amirauté  du  pays;  enfin,  après  s'être  perdu 
«lans  quelques  chiffres  perfides,  il  termine  par  une  invocation  au  pavillon  de 
l'Angleterre  et  aux  divinités  de  TOcéan.  En  somme,  Torateur  a  craint  dé  vôlf 
la  marine  anglaise  s^ensevelir  dans  un  cercueil  fait  en  sapin  de  Suède,  comme 
nos  vieux  fabricants  de  laine  ont  craint  de  voir  leur  industrie  s'ensevelir  dans 
un  linceul  de  coton.  Les  partisans  de  la  réduction  du  droit  n'ont  pas  eu  grande 
peine  à  renverser  ce  faible  échafaudage  de  déclamations  et  de  terreurs.  Ils  ont 
émis  avec  force  les  arguments  que  nous  avons  présentés  plus  haut,  et  la 
Chambre  a  fréquemment  applaudi  les  paroles  de  MM.  Hume,  Cardwell,  G.  CTerk 
et  Buller.  M.  Hume  s'est  élevé  à  une  très-grande  hauteur,  en  traitant  la  ques- 
tion dans  ses  rapports  avec  le  bien-être  des  classes  pauvres  et  la  construction 
des  chemins  de  fer.  Nous  citons  avec  joie  ces  nobles  paroles  : 

«r  L^abolition  du  droit  actuel  me  paraît  essentielle  au  bien-être  des  classes 
laborieuses.  En  abaissant  le  prix  des  bois ,  elle  mettra  à  leur  disposition  des 
demeures  plus  saines,  plus  économiques.  Pour  quiconque  a  lu  avec  attention, 
dans  les  rapports  ofHciels,  la  description  des  refuges  hideux  et  insalubres  qui 
propagent  la  fièvre  et  les  épidémies  sur  des  districts  entiers,  il  demeure  prouvé 
que  tous  ces  maux  proviennent,  en  dernier  résultat,  des  droits  établis  sur 
les  bois  et  sur  les  briques.  Des  hommes  qui  ont  travaillé  courageusement 
pendant  douze  ou  quatorze  heures  devraient  pouvoir  respirer  une  atmo- 
sphère pure  et  vivifiante  ;  il  ne  faut  pas  que  le  lieu  où  ils  reposent  les  fue 
la  nuit,  alors  que  le  travail  les  use  pendant  le  jour.  Touf  homme  qui  s'op- 
pose à  la  réduction  proposée  me  semble  donc  contribuer  â  maintenir 
la  misère  et  la  maladie  au  sein  des  populations  ouvrières,  d  Ces  pathéti- 
ques accents  trouvèrent  de  l'écho  dans  les  Communes,  et  le  vote  qui  suivit 
donna  une  majorité  de  cent  vingt-trois  voix  aux  ministres.  'Ainsi  des  Atoitk 
qui,  en  1813,  étaient  de  3  liv.  5  sch.  par  load,  étaient  déjà  rédoits,  avant  1^2; 
à  .^  sch.  ;  en  1842 ,  Robert  Peel  ramena  à  50  sch.  le  droit  sur  lés  bois  étran- 
gers et  fit  descendre  de  10  sch.  à  i  séh.'  celui  établi  sur  les  bois  do  Canada. 
En  1845,  nouvelle  réforme  qui  portait  à  25  Sch.  seulement  le  tarif  des  b6is 
de  la  Baltique,  réforme  que  le  ministre  a  voulu  continuer  cette  année  pair 
la  résolution  suivante,  adoptée,  comme  on  vient  de  le  voir,  au  Parlement:-^ 
Les  droits  sur  les  bois  étrangers  descendront  cette  année  à  20  sch.,  pour  tom- 
ber en  1847  â  15  sch.;  celui  concernant  le  Canada  i^este  fixé  à  i  sch.— te 
droit  différentiel  est  donc  encore  de  14  sch.  Nous  qui  n'avons  pas  pour  lé 
régime  colonial  de  ces  tendresses  ou  de  ces  ménagements  qui  ont  fait  hésiter 
en  Angleterre  la  main  des  plus  forts,  des  plus  décidés,  nous  fiiisons  des 
vœux  pour  que  ce  tronçon  mutilé  disparaisse  au  plus  tôt. 

Céréales.  —  Quelques  jours  après  la  discussion  précédente,  s\)uvrit  un  dé- 
bat solennel  sur  la  donnée  fondamentale  du  projet  ministériel,  celle  qui  loi 
a  servi  de  cause,  de  base  et  qui  en  doit  faire  ta  gloire;  nous  vdolons  dlfé 
la  loi  sur  les  céréales.  Nous  n'entrerons  pas  ici  dans  les  dëtslllk  d'une  ques* 
tion  qui  s^est  depuis  si  longtemps  emparée  des  esprits  et  qui  a  d^ailleurs  été 
traitée  avec  autorité  et  talent  dans  ce  recueil*.  Tout  a  été  dit  sur  ces  lois 
iniques  qui,  comme  l'a  écrit  0'  Connell,  graissent  les  roues  du  riche  avec  Us  lar- 


Voir  le  numéro  de  juillet  dernier,  article  de  M.  Léon  Faucher. 


40  JOUKNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

me$  du  pauvre;  sur  ce  pacte  de  famioe  qui  arrête  l'essor  du  génie,  paralyse 
le  commerce,  condamne  le  travailleur  à  Toisiveté, — ce  vestibule  de  la  laim, 
et  à  la  foim,«-ce  vestibule  de  la  honte.  Tous  les  arguments  ont  été  épuisés, 
même  ceux  que  nous  donne  la  mort  dans  ses  lugubres  annales;  et  ces  mai- 
heureux  qui  crient  tout  haut  leur  agonie,  en  Irlande ,  et  la  vengeot  avec 
le  poignard,  sont  les  descendants  de  ces  bandes  affamées  dont  rAngleterrc 
entendit  le  râle  en  4  839-40-41 -42,  et  dont  elle  crut  arrêter  les  égaremeots 
avec  des  coups  de  sabre  et  des  policemen.  Ces  clameurs,  poussées  par  la  Jac- 
querie,  par  les  soldats  de  la  Guerre  des  farines,  par  les  White-boys,  les  Rébec- 
caltes,  toutes  ces  clameurs,  dis-je,  sont  les  mêmes  et  disent  la  même  chose  : 
du  potn,  du  bien-^tre,  du  travail!  Sir  Robert  Peel  a  bien  compris  ceci  le  jour  où 
il  a  proposé  sa  loi  réparatrice  comme  un  remède  aux  douleurs  de  la  société 
anglaise;  il  semble  l'avoir  oublié  le  jour  où  il  a  répondu  aux  criminelles  et 
sanguinaires  orgies  de  l'Irlande  par  le  bill  de  coercition.  Jadis  il  voulait  apai- 
ser et  consoler,  aujourd'hui  il  veut  cbâtier^  châtier  à  outrance  :  Tauti^  sys- 
tème valait  mieux,  et  quelques  quarters  de  blé  feraient  mieux  l'affaire  que  dix 
régiments.  Quoi  qu'il  en  soit,  la  lutte  sur  le  terrain  des  lois  céréales  a  été  bril- 
lante, irrésistible,  décisive.  Sir  J.  Graham,  dans  un  discours  qui  restera  comme 
un  cheM'œuvre  de  raisonnement  et  de  tactique,  a  ruiné  de  fond  en  comble  le 
système  des  monopolistes.  11  leur  a  démontré  les  relations  des  prix  avec  les  sa- 
laires, rinstabilité  du  vieil  ordre  de  choses  et  la  nécessité  de  parer  aux  aim^ 
futures.  A  leurs  lamentations  sur  l'abandon  futur  des  terres  cultivées,  il  a  ré- 
pondu en  donnant  le  chiffre  des  actes  de  clôture,*-sortede  permisde  défriche- 
ment,—demandés  depuis  la  présentation  du  projet  de  Robert  Peel.  Cesactc^, 
qui  ne  dépassaient  pas  annuellement  une  moyenne  de  6  à  1,000  acres,  seront 
élevé8^dan$lademièrequinzain€f  à i^t^SOO acres.  Prenant  ensuite  à  corps  le  mal- 
heureux lord  Bentinck,  il  le  broie  "tivec  une  seule  anecdote.  Il  paraîtrait  que 
oe  fier  champion,  si  prêt  à  abandonner  ses  terres  et  à  s'expatrier  —  en  pa- 
roles, — >  est,  dans  le  fond,  on  ne  peut  plus  convaincu  de  la  bonté  des  ré- 
formes proposées.  En  effet,  la  première  demande  que  sir  i.  Graham  trouve 
sur  son  bureau  est  celle  d*une  compagnie  qui  demande  â  «  conquérir  sur 
l'Océan  et  â  enclore  une  certaine  superficie  de  terrains,  formant  une  partie 
de  cet  estuaire,  appelé  The  Wash.  a  Mais  ce  n'est  pas  tout;  le  premier  nom 
qu'il  trouve  en  tête  de  la  demande,  c'est  celui  de  lord  G.  Bentinck  lui-roêiuc, 
comme  directeur,  souscripteur,  fondateur  de  l'entreprise.  Ces  simples  mob 
valaient  une  balle  en  pleine  poitrine;  aussi  le  noble  lord  ne  s'est-il  pas  re- 
levé depuis  lors. 

Sir  Robert  Peel  prit  la  discussion  des  mains  de  son  collègue  et  lui  donna 
encore  pins  d'ampleur  et  de  gravité.  Nous  ne  dirons  rien  de  son  discours,  à 
ce  n'est  qu'il  est  digne  de  celui  prononcé  il  y  a  plus  d*un  mois,  et  qu'il  méri- 
tait d'être  appuyé  par  les  fines  et  généreuses  paroles  qui  ont  servi  â  lord  Pal- 
merston  pour  clore  le  débat.  On  remarqua  que  dans  ce  petit  discours  lord 
Palmerston,  qui  avait  toujours  désigné  M.  Cobden  par  ces  mois  :  l^hùnorabk 
député  de  Stockporty  a  mis  de  l'onction  dans  sa  voix  pour  dire,  mon  honorabU 
amiy  le  député  de  Stockport,  —C'est  bon  signe;  mais  pour  qui  est  l'honneur,  je 
le  demande?  Ne  serait-ce  pas  ici  pour  le  grand  seigneur? 

Après  ces  beaux  coups  de  lance,  il  ne  restait  plus  qu'à  voter.  On  vota,  et  W 
bill  sur  les  céréales  fut  emporté  à  une  migorité  de  88  voix,  relativement  égalf 
aux  97  voix  de  la  première  lecture  du  bill. 


SUR  LA  RÉFORME  ÉCONOMIQUE  AU  PARLEMENT  ANGLAIS.    41 

Les  fre^traders^  animés  par  ce  nouveau  succès,  s'apprêtaient  à  fournir  la  der- 
nière carrière,  et  à  subir  répreuve  de  la  troisième  lecture  ;  mais  deux  nouveaux 
iocideuts  sont  venus  les  arrêter  :  Tun  est  le  bill  pour  la  pacification  de  l'Irlande, 
si  malencontreusement  présenté,  par  sir  J.  Grabam,  comme  mesure  d*urgence, 
et  si  mesquinement  appuyé  par  sir  Robert  Peel«  comme  mesure  de  courtoisie 
envers  la  Cbambre  des  lords.  La  courtoisie  envers  le  malbeur  nous  eût  semblé 
préférable,  et,  quant  à  Turgence,  c'est  Tolie  que  cbercber  à  pacifier  un  pays 
afliuné  en  forçant  ses  babitants  à  se  coucber  de  bonne  beure.  O'Connell,  lord 
J.  Russell  ont  condamné  le  bill  sous  le  rapport  politique;  nous  nous  sommes 
permis,  dans  notre  bumilité,  de  le  condamner  sous  le  rapport  économique  et 
social,  tout  en  admettant,  d*ailleurs,  la  parfaite  sincérité  du  ministère  et  en 
repoussant,  comme  calomnieuse,  Tidée  d'un  compromis  entre  sir  Robert  Peel 
et  les  protectionnistes;  compromis  dont  rajoumement  des  lois  sur  les  céréales 
aurait  été  le  prix.  Quoi  qu'il  en  soit,  les  monopolistes  auront  repris  baleine  pen- 
dant les  vacances  de  Pâques,  et,  pour  avoir  été  franc  dans  cette  circonstance, 
le  premier  ministre  n'en  aura  pas  moins  tiré  sur  son  drapeau. 

Le  second  incident  a  été  le  vote,  sollicité  par  le  ministère,  en  faveur  de  sir 
Henry  Hardinge,  désir  Hugb  Gougb,  de  tous  les  vainqueurs  de  Flnde.  Cet  in- 
cident, nous  ne  le  regrettons  pas;  les  béros  ont  droit  de  préséance,  et  il  faut 
s'arrêter  et  se  découvrir  quand  la  gloire  passe.  Nous  demanderons  seulement 
que  récononne  politique  ait  son  tour  de  triompbe ,  puisqu'elle  a  eu  son  tour 
de  héros. 

ALcm  FONTEYRAUD. 


^ 


4}  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

RECHERCHES   SUR  LES  CAUSES  DE  L'INDIGENCE. 

PAR  M.  A.  CLÉMENT». 

KAPMRT  FAIT  A  L* ACADÉMIE  MS  SGIB1ICB8  MORALES,  i*AR  M.  H.  PA8ST. 


M.  Clément  fait  hommage  à  TAcadémie  d*UD  ouvrage  qu*il  vient  de  publier 
sous  le  titre  de  Recherches  sur  les  causes  de  findigence.  Déjà  cet  ouvrage  vous  a 
été  soumis  en  grande  partie,  à  Toccasion  du  dernier  concoure  pour  le  prix 
Beaujons.  Moins  étendu  alore,  il  formait  le  Mémoire  numéro  6,  et  votre  com* 
mission,  suivant  toute  apparence,  vous  eût  proposé  de  le  couronner,  si  l*auteur 
eilt  traité  avec  la  même  ampleur  toutes  les  parties  de  la  question  dont  l'examen 
était  demandé.  M.  Clément  n'a  plus  eu  à  compter  avec  les  exigences  spéciales 
du  programme  académique  ;  libre  d'imprimer  à  ses  recherches  la  DMrcbe  la 
plus  conforme  au  cours  de  ses  propres  idées,  il  les  a  reprises  avec  ardeur  et  a 
rempli  complètement  la  tâche  qu'il  8>jt  imposée. 

C'est  un  des  traits  distinctifs  de  notre  époque  que  l'attention  donnée  à  Piii- 
dlgence  et  aux  causes  qui  l'enrantent  et  la  propagent.  Parmi  les  livres  qui  en 
traitent,  nous  n^en  connaissons  pas  de  plus  digne  d'éloges  que  celui  dont  nous 
vous  entretenons  en  ce  moment.  L'auteur  n'a  rien  négligé  pour  saisir  la  v^té 
et  l'exposer  dans  tout  son  jour.  Conditions  essentielles  de  la  prospérité  des 
nations,  nature  et  caractère  de  Tindigence  aux  diverses  époques  d'avance- 
ment social,  causes  qui  l'entretiennent,  il  a  tout  examiné,  tout  décrit  avec 
une  rare  habileté,  et  nous  ne  saurions  trop  recommander  aux  lecteurs  les  deux 
chapitres  consacrés  aux  causes  d'indigence  existant  dans  les  mœurs  ou  les  ha- 
bitudes privées  des  individus  ou  des  lïimilles,  ainsi  que  dans  les  mœurs  ou  ha- 
bitudes collectives  des  populations.  Là  se  trouvent  des  considérations  de  la 
plus  haute  valeur,  et  qui  attestent  des  études  à  la  fois  profondes  et  sûres. 

La  même  force  de  raison,  la  même  puissance  de  savoir  se  rencontre  dans  les 
parties  du  livre  où  il  est  question  des  moyens  de  prévenir  l'indigence,  et  d'at- 
ténuer les  causes  de  misère  liées  aux  mauvaises  directions  que  l'autorité  pu- 
blique  peut  imprimer  aux  forces  dont  elle  dispose.  Peutrétre  est-il  des  points 
sur  lesquels  l'avis  de  Fauteur  ne  serait  pas  entièrement  le  nôtre;  mais  du 
moins  ne  saurions-nous  méconnaître  qu'il  apprécie  le  plus  grand  nombre  des 
faits  avec  inOniment  de  sagacité,  et  qu'il  en  est  qu'il  a  dégagés  de  la  plupart  des 
complications  qui  en  cachaient  le  véritable  sens.  Un  aperçu  sur  les  atténua- 
tions des  causes  de  misère  qui  pourront  résulter  des  perfectionnements  géné- 
raux de  la  civilisation  termine  le  livre.  Cette  partie  du  travail  est  fort  remar- 
quable, mais  elle  nous  semble  toutefois  n'avoir  pas  reçu  tous  les  développements 
dont  elle  était  susceptible.  Au  nombre  des  avantages  dont  jouira  l'avenir,  doit 
être  compté  l'effet  naturel  des  progrès  des  mœurs  et  des  lumières.  Les  sociétés 
n'avancent  pas  dans  les  voies  de  la  richesse  sans  que  les  sentiments  moraux 
qui  les  animent  acquièrent  plus  de  puissance  et  de  rectitude;  entre  les 
honmies  se  manifeste  une  sympathie  plus  vive  et  plus  éclairée  :  le  désir  de  oon- 

*  Paris  Guilbumin,  éditeur,  t  vol.  in-S,  6  fr.  M»  c. 


ÉTUDES  ADMINISTRATIVES.  48 

courir  au  bien  de  ses  semblables  commande  des  efforts  mieux  entendus  ;  les 
hautes  classes  sentent  davantage  les  obligations  que  leur  impose  la  supério- 
rité de  leur  situation,  les  classes  pauvres  raetlenl  plus  habilement  à  profit  la 
bienveillance  dont  elles  sont  Tobjet  :  c'est  là  une  cause  d'atténuation  des  soi^f- 
frances  humaines ,  dont  l'efficacité  est  destinée  à  croître ,  et  qui  déjà  a  opéré 
très-sensiblement. 

Un  éloge  bien  dû  au  travail  dont  M.  Clément  vous  fait  hommage,  c'est  que 
nulle  part  Tauteur  n*a  cédé  aux  illusions  auxquelles  se  laissent  entraîner  si 
facilement  la  plupart  de  ceux  qui,  de  nos  jours,  entreprennent  de  traiter  les 
<1uestion8  graves  et  délicates  de  l'économie  sociale;  c'est  avec  calme  qu'il  a 
examiné  les  nombreuses  utopies  écloses  au  sein  du  néosocialisme,  et  personne 
n'a  mieux  signalé  tout  ce  qu'elles  ont  de  chimérique  et  de  contraire,  non-seule- 
ment aux  intérêts  de  tous,  mais  aussi  aux  intérêts  de  ceux-là  même  dont  elles 
prétendent  améliorer  le  sort. 

L'ouvrage  de  M.  Clément  n'est  pas  seulement  profondément  pensé,  il  est  bien 
et  habilement  écrit  ;  le  style  en  est  pur,  simple,  précis,  d'une  clarié  qui  par- 
tout facilite  l'intelligence  des  idées  de  l'auteur.  L'Académie  nous  permettra  de 
lai  dire  que  M.  Clément  remplit  les  modestes  fonctions  de  secrétaire  de  la  mairie 
de  Saint-Étienne;  c'est  là  que,  malgré  des  occupations  continues  et  parfois  pé- 
nibles, il  a  su  mettre  à  profit  de  rares  loisirs ,  et  acquérir  des  connaissances 
d'une  étendue  et  d'une  variété  qui  ont  droit  d'étonner.  Un  tel  exemple  atteste 
tout  ce  que  peut  l'amour  de  l'étude,  et  combien  il  est  peu  d'obslactes  dont  ne 
parvienne  à  triompher  l'union  de  hautes  facultés  et  d'une  volonté  persévé- 
rante. 


^%%»»»%%%%%  »%%%%»%%%%%%%^^%%%%%»%%%»%%%%%»%% 


ÉTUDES    ADMINISTRATIVES  \ 

FAR  M,  VIVIEN, 

DÉPUTÉ,  MEMBRE  DE  l'IKSTITCT. 


Le  droit  administratif  est  né  de  la  révolution  de  1789,  lejour  où  l'Assemblée  con- 
stituante posa  en  principe  que  Tautorité  judiciaire  et  l'autorité  administrative 
étaient  indépendantes  l'une  de  l'autre,  et  que  les  fonctions  judiciaires  étaient  dis- 
tinctes etdemeureraient  toujours  séparées  desfonctions  administratives^.  Avant 
1789,  la  concision  régnait  dans  tous  les  pouvoirs  publics  ;  et  tandisque  d'un  côté  le 
Conseil  d'Ëtat,  pouvoir  administratif  supérieur,  prenait  part  à  la  fois  à  la  po- 
litique et  au  gouvernement  par  son  intervention  dans  les  affaires  étrangères, 
dans  les  finances  et  le  commerce  ;  à  la  justice  par  les  règlements  de  juges,  par 
les  évocations  et  les  cassations;  à  l'administration  par  la  juridiction  qu'il  exer- 
çait sur  les  ordonnances  des  intendants,  sur  les  décisions  de  la  Cour  des  aides 
et  de  la  Cour  des  comptes,  les  Parlements,  d'un  autre  côté,  qui  étaient  la  plus 
haute  personnificatîoii  du  pouvoir  judiciaire,  s'emparaient  à  chaque  instant  de 
l'action  administrative,  au  moyen  des  ajournements  personnels  et  des  arrêts 

•  Un  vol.  în-8.  A  Paris,  chez  Guillaumin.  rue  Richelieu,  It.  —  7  fr.  50  c. 
»  Loi  du  «4  août  1790. 


U  JOUftNAL  DE8  ËCONOMISTES. 

de  règlement  qui  s'imposaient  à  tout,  depuis  les  choses  qui  sont  du  domaîBe 
exclusif  du  législateur  et  de  la  haute  administration,  jusqu'à  celles  qui  m 
touchent  qu'à  la  police. 

Le  principe  fécond  posé  par  l'Assemblée  constituante  a  porté  ses  fruits;  et 
<;*ést  une  chose  assurément  digne  de  remarque  que  le  scrupule  avec  lequel  k 
pouvoir  judiciaire  et  le  pouvoir  administratif  se  renferment  aujourd'hui  dans 
le  cercle  de  leurs  attributions.  Dans  tout  ce  qui  concerne,  d'une  part,  Yèà- 
ministration  active,  et  de  l'autre  la  justice  réglée,  il  y  a  peu  d'exemples 
d'empiétements  commis  par  les  autorités  judiciaires  ou  administratives;  et  «' 
le  contentieux  administratif  a  donné  naissance  à  des  conflits  d'attributions,  il 
n'y  a  jamais  eu,  de  part  et  d'autre,  ni  esprit  de  système,  ni  parti  pris  d'attirer 
tout  à  soi  ;  les  décisions  que  l'administration  et  les  tribunaux  oui  été  appelé» 
à  rendre  sur  leur  compétence  respective  n'ont  jamais  eu  pour  md[>ile  l'intérêt 
qui  pousse  quelquefois  les  corps  à  l'envahissement,  mais  le  respect  des  li- 
mites qui  protègent  leur  autorité  en  la  déterminant. 

Cette  séparation  du  pouvoir  administratif  et  du  pouvoir  judiciaire,  et  le  soin 
avec  lequel  elle  a  été  maintenue,  a  permis  de  constituer  fortement  Tadmiais- 
tration  française,  et  d'en  développer  les  éléments  sans  complication  et  avec 
ordre.  De  ce  jour  il  y  a  eu  une  science  administrative  qui  enseigne  les  rap- 
ports de  l'administration  avec  l'État,  et  un  droit  administratif  qui  enseigne  k$ 
rapports  de  l'administration  avec  les  intérêts  locaux  et  individuels. 

a  Le  droit  prend  sa  source  dans  les  lois  positives  ;  il  consacre  les  principe;; 
qui  en  déterminent  l'application  ;  il  a  son  code,  sa  jurisprudence,  ses  formules; 
il  retrace  les  obligations  de  l'administration,  les  garanties  établies  contre  se» 
erreurs,  les  recours  autorisés  pour  en  obtenir  le  redressement,  la  constitation 
de  ses  tribunaux  ;  il  en  recueille  les  arrêts  et  pose  les  limites  de  la  compétence 
des  diverses  autorités.  La  science  interroge  les  phénomènes  sociaux  plus  que 
les  lois  écrites ,  elle  est  plus  générale  dans  ses  vues ,  plus  libre  dans  ses  déci- 
sions ;  elle  a  devant  elle  un  horizon  plus  étendu  ;  elle  signale  les  vices  de  l'ad- 
ministration, et  conseille  les  réformes  que  l'intérêt  public  réclame  et  qoe  la 
prudence  autorise  ;  elle  s'appuie  sur  toutes  les  autres  sciences  qui  ont  poor 
objet  les  destinées  de  l'homme  ;  elle  demande  à  la  philosophie  ses  principes,  à 
la  morale,  ses  règles  de  conduite,  à  l'histoire,  ses  origines,  et  à  réoonomie  po- 
litique, la  solution  de  ses  plus  grands  problèmes,  la  théorie  des  impôts,  la  loi 
de  la  population,  celle  de  la  richesse  et  toutes  les  conditions  du  progrés  ma- 
tériel. 0 

Ces  quelques  lignes,  extraites  du  livre  de  M.  Vivien,  font  parfaitement  saisir 
les  caractères  distinctifs  du  droit  administratif  et  de  la  science  administrative, 
qu'on  ne  saurait  confondre,  sous  peine  de  mettre  l'arbitraire  à  la  place  du 
droit,  ou  de  gêner  l'action  administrative. 

C'est  à  la  science  plutôt  qu'au  droit  que  M.  Vivien  a  consacré  les  études  dont 
l'ensemble  compose  le  livre  plein  d'intérêt  et  de  nouveauté  qui  a  précédé  de 
quelques  jours  l'entrée  de  son  auteur  à  l'Académie  des  scienees  morales  et 
politiques.  On  comprend  les  préférences  de  M.  Vivien.  Jusqu'ici,  dans  l'éoofe 
et  dans  les  livres,  le  droit  administratif  a  tenu  la  première  place  :  l'atteotioQ 
s'est  d'abord  portée  sur  ce  qui  touchait  le  plus  directement  aux  intérêts  pn- 
vés,  et  la  science  a  été  reléguée  sur  le  second  plan.  Elle  n'a  parlé  dans  aucun 
livre,  ni  du  haut  d'aucune  chaire  ;  et  cependant  si  lé  droit  a  son  utilité,  f> 
science  aussi  a  la  sienne.  S'il  est  bon  de  faire  savoir  au  propriétaire  prité  de 


ÉTUDES  ADMINISTRATIVES.  4 s 

son  domaine  pour  des  raisons  d'utilité  publique,  quelle  dette  FÉtat  contracte 
envers  lui,  au  contribuable  quelle  limite  les  demandes  du  fisc  ne  peuvent 
dépasser,  à  chaque  citoyen  quels  sacrifices  lui  sont  imposés  au  nom  de  la 
société,  il  est  bon  aussi  de  faire  connaître  dans  sa  constitution  générale,  dans 
son  esprit,  dans  ses  procédés,  Tadministration  même,  «  ce  pouvoir  qui  ne 
nous  touche  pas  seulement  quand  nous  sommes  personnellement  en  contact 
avec  lui,  mais  qui  nous  intéresse  à  toute  heure  comme  membres  de  la  grande 
famille  confiée  à  ses  soins  et  à  sa  vigilance,  o 

Tel  est  le  but  que  s'est  proposé  M.  Vivien  ;  et  pour  cela,  au  lieu  de  suivre  un 
ordre  parfaitement  didactique,  il  s'est  attaché  à  quelques  points  culminants 
qui,  reliés  entre  eux  par  une  pensée  commune,  initient  le  lecteur  aux  particu* 
larités  comme  à  l'ensemble  de  l'organisation  administrative. 

Le  tableau  abrégé  de  la  situation  du  pouvoir  administratif  ^u  sein  des  autres 
pouvoirs  de  l'État,  de  ses  principes  et  de  ses  limites,  sert  d'introduction  à  l'ou- 
vrage. L'analyse  des  lois,  des  règlements,  des  usages  qui  sont  pour  ainsi  dire 
la  constitution  des  fonctionnaires  publics,  fait  en  même  temps  connaître  les  di- 
verses branches  dont  l'administration  .se  compose,  Tinnombrable  personnel 
qui  seconde  son  action,  et  la  condition  même  de  ce  personnel,  si  intimement 
lié  à  l'action  du  pouvoir  public  ;  Texposé  de  la  composition  et  des  fonctions  du 
Conseil  d'État^  le  premier  des  conseils  du  gouvernement  et  en  même  temps 
la  plus  haute  des  juridictions  administratives,  donne  à  Tauteur  l'occasion  de 
signaler  les  services  que  ces  Conseils  rendent  à  l'administration  et  de  traiter 
la  grave  question  du  contientieux  administratif;  un  chapitre  sur  la  préfecture 
depoHee^  placée  dans  le  lieu  où  la  police  est  appelée  à  remplir  les  devoirs  les 
plus  nombreux,  à  pourvoir  aux  nécessités  les  plus  impérieuses,  à  lutter  contre 
lesplus  grands  obstacles,  introduit  en  quelque  sorte  le  public  dans  cette  ad- 
ministration, et  lui  Ukïi  connaître  la  police  tout  entière  en  mettant  sous  ses 
yeux  les  innombrables  détails  auxquels  sa  mission  est  de  pourvoir.  Enfin  quel- 
ques réflexions  sur  les  théâtres  conduisent  l'auteur^à  des  développements  qui 
touchent  à  l'art  et  à  la  littérature  tout  autant  qu'à  l'administration. 

Ainsi  donc,  le  pouvoir  administratif  dans  ce  qu'il  a  de  plus  élevé;  les  fonc- 
tionnaires qui  en  sont  les  organes  ;  le  Conseil  d'État  qui  l'éclairé  ;  le  contien- 
tieux administratif  qui  règle  l'action  de  Tadministration  sur  les  individus;  la 
police  qui  veille  à  la  sûreté  de  tous;  les  théâtres  qui  appellent  Tintervention  de 
Tadministration  dans  les  questions  les  plus  élevées  de  Part  littéraire,  comme 
pour  démontrer  qu'elle  ne  veille  pas  seulement  sur  les  intérêts  matériels,  mais 
aossi  sur  les  intérêts  moraux  et  sur  les  intelligences,  tels  sont  les  différents 
points  de  vue  dont  l'ensemble  complète  le  tableau  de  l'administration  fran- 
çaise. 

Cette  administration,  qui  parait  si  compliquée  au  premier  coup  d'œil,est  ce- 
pendant remarquable  par  sa  simplicité.  Cette  simplicité  est  le  résultat  de  la 
sévère  et  rigoureuse  hiérarchie  sur  laquelle  s'échelonne  une  armée  de  fonc- 
tionnaires de  tout  ordre,  depuis  le  garde  champêtre,  le  surnuméraire,  le  ca- 
poral, jusqu'au  ministre,  qui  réunit  dans  sa  main  les  fils  de  ce  réseau  où  tout 
%  tient  et  tout  s'enchaîne  ;  et  cette  hiérarchie  vient  elle-même  de  la  centrali- 
sation puissante  qui  soumet  toutes  les  parties  du  territoire  aux  mêmes  lois,  à 
la  même  impulsion,  à  la  même  surveillance,  à  la  même  autorité.  La  centrali- 
sation est  le  grand  fait  gouvernemental  du  dix-neuvième  siècle.  La  Consti- 
tuante et  la  Convention  en  avaient  jeté  les  fondements,  en  clian^reant  Tan- 


46  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

cieoDe  division  territoriale  pour  lui  eo  substituer  une  nout^e  qui  i 
toutes  les  différences  d'origines,  et  ne  toyait  plus  que  des  Français  là  oà  il  y 
ayait  des  Normands,  des  Bretons,  des  Bourguignons  ou  des  Provençaux  ;  te  Coa- 
sulat  et  TEmpire  ont  mis  la  dernière  main  à  Fédifice  eo  constitoant  la  ces- 
tralisation  administrative,  conséquence  nécessaire  de  Tunité  nationale.  Stai 
doute,  comme  toutes  les  choses  grandes  et  fortes,  la  centralisation  tend  à 
s'exagérer  ;  peut-être  n'a-t-on  pas  toujours  laissé  une  place  suffisante  à  ractioa 
du  pouvoir  local  ;  et,  en  forçant  le  pouvoir  central  à  s'occuper  de  tout,  peut* 
être  a-t-on  donné  trop  d  influence  à  l'action  bureaucratique,  el  ralenti  Ta- 
pédition  des  affaires,  au  [grand  préjudice  des  localités;  peut-être  aussi,  m 
renfermant  les  effets  de  la  centralisation  dans  de  plus  justes  limites,  eûl4l 
été  permis  de  simplifier  encore  le  système  administratif,  et  surtout  de  dimi- 
nuer le  nombre  des  fonctionnaires  subalternes,  des  commis  et  des  inter- 
médiaires, dont  les  écritures  surchargent  et  compliquent  le  dossier  de  chaque 
affaire.  Peut-être  la  machine  fonctionnerait-elle  mieux,  si  on  retranchait 
quelques-uns  des  rouages  qui  en  augmentent  le  poids  et  le  volume  sto» 
ajouter  à  sa  force  et  à  sa  puissance  ;  mais  les  meilleures  choses  ont  leun  in- 
convénients qu'il  faut  savoir  subir  en  retour  de  leurs  avantages,  et  on  ne  doit 
jamais  oublier,  dans  ce  pays  dordre,  de  liberté  et  d'égalité,  que  la  centralisa- 
tion est  la.garantie  de  l'ordre  et  de  la  liberté,  et  que  seule  elle  peut  procorer 
TégaUté  entre  les  diverses  parties  du  territoire,  en  répartissani  équitableoieat 
les  forces  nationales  et  les  charges  publiques. 

C'est  du  reste  quelque  chose  de  fort  curieux  que  le  dénombrement  dQsibo^ 
tionnairesde  tout  ordre,  qui  concourent  à  l'administration  dans  les  dilSéreottt 
branches  des  services  publics. 

Le  nombre  total  des  membres  des  cours  et  tribunaux  est  de  14,872. 

Le  personnel  de  Tinstruction  publique  emploie  40,000  fonctionnaires. 

A  l'étranger,  255  agents  représentent  la  France. 

L'armée  et  la  flotte  présentent  51,479  officiers  et  agents  militaires  oodfiif. 

L'administration  communale  et  départementale ,  préfets,  secrétaires-gèoè- 
raux,  sous-préfets,  conseillers  de  préfecture,  maires,  sans  compter  les  a^Uoiots, 
est  entre  les  mains  de  40,000  fonctionnaires  environ. 

La  police,  les  télégraphes,  les  travaux  publics,  les  mines,  la  navigation iaté- 
rieure  emploient  plus  de  4,000  agents. 

Le  personnel  des  finances  en  occupe  plus  de  80,000. 

Et  si,  à  cette  énumération,  on  ajoute  environ  40,000  ministrea  des  cultes,  oa 
aura  un  total  de  plus  de  250,000  ecclésiastiques,  magistrats,  lettrée  ou  saviBti, 
diplomates,  militaires,  ingénieurs,  administrateurs,  employés,  agents  de  toute 
nature  et  de  tous  grades,  qui  se  partagent  l'autorité  publique,  et  entre  lesqueb 
le  partage  a  été  Tait  avec  tant  d'ordre,  dont  ie^  attributions  ont  été  si  claire- 
ment déterminées,  dont  la  position  hiéarchique  est  si  bien  fixée,  que  cbKUo 
d'eux  agit  dans  sa  sphère,  librement  et  sans  choc,  comme  les  astres  parcoureol 
le  ciel  sans  se  heurter,  et  en  obéissant  aux  lois  qui  ont  invariablement  tracé 
leur  route  dans  l'espace.  «  Chaque  case  de  cet  échiquier,  si  Ton  peut  ainsi  pu- 
1er,  dit  M.  Vivien,  a  une  organisation  propre,  et  reproduit  une  unité  dans  1> 
grande  unité  politique  :  dans  le  diocèse,  l'archevêque,  Tévêque,  le  curé  de 
canton,  le  desservant;  dans  le  ressort,  la  Cour  royale,  le  tribunal  de  premi^ 
instance,  la  justice  de  paix  ;  dans  rAcadéoûe,  le  recteur,  Tinspecteur,  leproti* 
seur  ou  le  professeur  de  collège  royal ,  le  principal  ou  le  r^ent  decoUéfe 


COURS  D  AGIUGULTURE.  41 

eomnuiud ;  dans  la  division  militaire,  le  lieuteoaDt-général,  le  maréchal-de- 
camp,  le  commandant  de  place  ;  dans  chaque  département,  le  préfet,  le  aoua- 
préfet  et  le  maire,—  ringénienr  en  chef  des  ponts  et  chaussées,  Tingénieur  op- 
dinaire,  — ^ le  receveur-général ,  le  receveur  particulier,  les  percepteurs,  Id 
payeur  général,  —  le  directeur  de  département,  le  directeur  d'arrondissement; 
dans  les  régies  financières.—  Cette  savante  et  ingénieuse  organisation  reçoit 
rimpulsion  du  pouvoir  central  qui  en  est  Tâme...  » 

Certes,  il  y  a  loin  de  cette  majestueuse  unité,  emblème  de  Tordre  et  de  la 
puissance,  à  la  confusion  qu'elle  a  remplacée.  Tout  sans  doute  est  susoeptible 
de  perfection.  Mais  telle  qu'elle  est,  l'organisation  administrative  qui  est  née 
du  douloureux  enfontement  auquel  nos  pères  ont  assisté,  est  peut-être  le  plus 
précieux  des  bienfaits  que  nous  avons  reçus  d'eux,  parce  qu'il  assure  tous  les 
autres. 

Le  livre  de  M.  Vivien  apprend  à  en  mesurer  l'étendue  ;  il  rectifie  bien  des 
idées  fausses,  il  éclaire  bien  des  points  obscurs  pour  le  plus  grand  nombre.  Des 
travaux  dirigés  dans  cet  ordre  d'idées  sont  de  véritables  services.  Sur  ces  ma- 
tières, personne,  d'ailleurs,  ne  peut  parler  avec  plus  d'autorité  que  M.  Vivien. 
C'est  un  des  esprits  les  plus  distingués  de  notre  temps  ;  après  avoir  tenu  sa 
place  dans  les  conseils  de  la  couronne,  il  est  honorablement  rentré  dans  le  sein 
du  Conseil  d'État,  dont  il  avait  été  longtemps  une  des  lumières.  La  science 
administrative  ne  saurait  donc  avoir  un  plus  digne  interprète  ;  et  on  doit  dé- 
sirer qu'au  lieu  de  se  borner  dorénavant  à  des  études  sur  des  points  déta- 
chés, il  consacre  à  un  travail  plus  didactique,  et  par  conséquent  plus  complet, 
son  expérience  des  affaires,  un  talent  d'exposition  qui  demande  un  cadre  plus 
étendu,  et  une  portée  d'esprit  qui  fournira  sans  peine  une  plus  vaste  carrière. 

G.  MASSÉ. 


COURS    D^AGRICULTURE 

PAK 

M.   LE  COMTE  DE  GASPARIN    . 


Locke  assure  que  si  les  mots  d'une  langue  étaient  exactement  définis,  beau- 
coup de  gros  livres  se  réduiraient  à  de  si  minces  proportions  qu'on  les  ferait 
tenir  dans  une  coque  de  noix.  En  vérité  ce  serait  grand  dommage  ;  non  pas 
qall  y  eût  beaucoup  à  regretter  nombre  de  gros  volumes,  mais  cela  signifie- 
rait apparemment  que  les  hommes  sont  tombés  d'accord  sur  tous  les  points, 
et  Ton  est  épouvanté  de  l'ennui  qui  s'ensuivrait.  Heureusement,  nous  n'en 
sommes  pas  là,  et  si  nous  éprouvons  de  l'inquiétude  en  voyant  quelque  esprit 
d'élite  tenter  une  définition  épineuse,  le  résultat  de  ce  difficile  travail  rassure 
bien  vite,  et  fait  évanouir  les  soucis.  Voilà,  par  exemple,  un  homme  éminent 
par  son  caractère  et  sa  position  sociale,  physicien,  chimiste,  naturaliste,  très- 

^  Deox  volâmes  iiHS«.  Dusacq,  libraire  éditeur,  rue  Jacob,  as. 


48  JOURNAL  DES  ECONOMISTES. 

versé  dans  To^^ploîtation  rurale,  un  i*nuiit  de  premier  ordre  en  ces  importait- 
les  matières;  voilà  M.  de  Gasparin  publiant  un  cours  d'agriculture,  et  qui  dé- 
bute par  définir  cette  industrie  :  —  a  La  science  qui  recherche  les  moyens  d'ob- 
tenir les  produits  des  végétaux  de  la  manière  la  plus  parfaite  et  la  plus  écono- 
mique.» —  Sans  doute,  telle  est  bien  la  science  de  l'agriculture,  si  acieoce  il 
y  a,  et  encore  la  définition  paraîtra- t-el le  incomplète  à  plusieurs;  mais  il  eit 
difficile  de  voir  là  l'iigricuUurey  et  la  disptite  n'est  pas  près  de  finir. 

U  faut  rendre  au  moins  cette  justice  au  savant  professeur,  qull  est  deroenré 
fidèle  à  sa  définition,  au  risque  de  n'être  point  populaire,  et  de  laisser  biea 
loin  au-dessous  de  lui  la  masse  des  cultivateurs  français.  Attaché  trop  exdosi- 
vement  peut-être  à  Pétymologie  du  mot,  il  s'y  maintient,  il  s'installe  sur  Vager, 
lequel,  après  tout,  n'est  en  effet  qu'une  magnifique  machine  à  végétation,  et 
il  n'en  sort  plus,  et  il  y  rapporte  jusqu'aux  moindres  détails'de  son  bel  ensei- 
gnement. Pour  nous,  il  nous  est  impossible  d'accepter  une  question  poaée  et 
restreinte  d'une  manière  aussi  exclusive.  Préjugé  sans  doute;  mais  enfin  la 
nature  même  des  choses,  et  Thabitude,  cette  autre  et  puissante  nature  qui  ad- 
met trois  grandes  classes  dans  l'industrie  :  agriculture,  manufacture  et  com- 
merce, ne  nous  permettent  point  d'éloigner  du  domaine  rural,  ainsi  que  le  Dut 
arbitrairement  M.  de  Gasparin,  la  production  de  la  viande,  du  vin,  de  la  soie 
et  de  tant  d'autres  choses  utiles,  que  Thomme  ne  prendra  pas  aisément  pour 
produits  manufacturés.  Il  faudrait  donc  ou  tenter  une  nouvelle  classifica- 
tion des  industries,  ou  refaire  et  compléter  la  définition,  et  surtout  ajouter 
deux  excellents  volumes  à  ceux-ci,  vœu  que  M.  de  Gasparin  doit  nécessaire- 
ment exaucer  tôt  ou  tard.  Le  moyen,  en  effet,  après  une  telle  préparation,  et 
oe  mot  va  s'expliquer;  le  moyen  de  priver  les  agriculteurs  fk'ançais  des  ricb<s 
trésors  d'une  longue  expérience  mûrie,  éclairée  par  un  savoir  aussi  vaste  el 
aussi  profond!  Nous  voulons  nous  opiniâtrer  à  ne  voir  dans  l'ouvrage  actuH 
que  la  première  partie  d'une  œuvre  complète,  d'un  tout  très-vaste,  dont  ceci 
n'est  que  la  docte  initiation. 

L.e  professeur  se  suppose  en  foce  d'un  auditoire  de  jeunes  gens  instruits  par 
de  bonnes  études,  et  (serait-ce  une  fine  épigramme?)  ayant  parcouru  le  cer- 
cle des  iHudes  universitaires,  possédant  ainsi  les  principes  des  sciences  phy- 
siques et  naturelles;  jeunes  propriétaires,  désirant  connaître  non^seulemewt 
les  procédés  de  l'art,  mais  encore  les  causes  des  modifications  qu'ils  apportent 
à  la  vie  des  végétaux,  afin  de  se  rendre  compte  de  la  convenance  de  ces  pro- 
cédés, et  se  mcllre  sur  la  voie  de  leur  perfectionnement.  Cette  position  eit 
excellente,  et  nous  conduit  à  un  plan  de  riches  études  préparatoires.  Now 
allons  apprendre  tout  ce  qu'il  serait  nécessaire  de  savoir  pour  être  un  parCûl 
agricultt^ur,  ou,  si  l'on  veut,  avant  de  se  faire  agriculteur  exploitant.  Cest 
énorme,  c'est  à  faire  frissonner  les  vanités  ignorantes,  les  fatuités  de  ce  tem|»- 
ci,  qui  n^auront  pas  même  la  ressource  de  crier  à  la  théorie,  et  de  classer 
M.  de  Gasparin  dans  le  genre  agriculteur  de  salon  ou  de  cabinet.  Il  leur  rr- 
procfae  nettement  leur  routine^  à  ces  pauvres  gens  ;  il  leur  dit  :  —  c  Pas  une 
seule  circonstance  agricole,  pas  un  seul  procédé  de  l'art  qui  ne  puisse  de>e- 
nir  l'objet  de  recherches  aussi  curieuses  qu'utiles;  pas  un  seul  où  des  eflorts 
heureux  ne  puissent  changer  la  face  de  Vtndustrie,  Aucun  de  nos  procédés  agri- 
coles, aucun  des  phénomènes  de  la  végétation  n'est  interrogé  sans  qu'il  en 
jaillisse  un  perfectionnement  ou  une  découverte,  d  —  Certes,  voilà  un  langage 
très-nouveau  parmi  nous,  et  il  soraii  bien  temps  que  de  telles  parolesrrten- 
tissent  enfin  dans  no^  campagnes. 


COURS  DAGRICULTIIRE.  49 

D*abord,  le  langage,  l'appareil  scientifiques  de  ce  cours  effrayeront  les  culti- 
vateurs ;  mais  ils  s'accoutumeront  à  cet  aliment  de  choix,  à  cette  substance 
t^purée  par  tout  ce  que  Tesprit  humain  possède  de  notions  précises  et  logiques. 
Chaque  e/Tet,  eu  agriculture  comme  ailleurs,  n*a-t-il  pas  sa  cause  7  Et  cette 
cause,  s'il  est  donné  au  génie  de  Thomme  de  la  modifier,  Feffet  ne  sera-t-il 
pas  modifié  à  son  tour?  Ou  il  faut  nier  follement  le  progès,  ou  bien  avouer 
qu'il  ne  peut  sortir  que  de  là.  C*est  alors  qu'en  prenant  le  maître  pour  guide, 
l'agriculteur  qui  aspire  à  être  autre  chose  qu'un  aveugle  manœuvre  étudiera 
profondément  le  sol  qu'il  va  mettre  en  valeur,  les  éléments  de  ce  sol  et  ses 
propriétés.  La  formation,  les  couches,  la  composition,  la  ténacité,  la  cohésion 
(les  terres,  leur  hygroscopicité,  leur  perméabilité,  leur  puissance  d'absorption 
des  gaz  et  du  calorique,  l'inclinaison,  les  abris  naturels,  les  végétations  spon- 
tanées, ne  sont-ce  pas  là  des  objets  de  recherche  et  d'étude  indispensables  de 
la  part  de  quiconque  veut  acheter,  ou  louer,  ou  exploiter?  Une  grossière  igno- 
rance peut  seule  nier  l'utilité  d'un  examen  approfondi  de  tous  ces  éléments, 
et  ne  pas  voir  les  déductions  lumineuses  et  inattendues  qui  peuvent  en  jaillir 
au  profit  de  l'agriculteur  instruit. 

\jà  partie  du  cours  où  M.  de  Gasparin  expose  les  tentatives  faites  pour  ap- 
précier la  puissance  productive  d'un  sol,  la  valeur  non  pas  absolue,  mais  au 
moins  relative  des  terrains,  est  du  plus  vif  intérêt,  et  mérite  toute  l'attention 
(lu  cultivateur.  Là,  surtout,  brille  la  supériorité  de  la  méthode  sur  l'aveugle 
empirisme  qui  marche  à  tâtons,  et  qui  livre  au  hasard  ce  que  le  calcul  raisonné 
gouverne  avec  tant  de  puissance  et  de  sécurité.  Le  professeur  ne  paraît  pas 
avoir  eu  connaissance  des  lettres  remarquables  de  M.  Varembey,  avocat-géné- 
ral à  Dijon,  surVeuphorimétrte,  ou  mesure  de  la  fécondité;  il  eût  certainement 
mentionné  ce  beau  travail  à  côté  des  recherches  de  Thaèr  et  de  Woght  qui, 
pensons-nous,  lui  sont  inférieures.  Quant  à  la  méthode  d'évaluation  que 
M.  de  Gasparin  nomme  judicieusement  hisUmque^  et  qui  consiste  à  recueillir 
avec  soin  toutes  les  données  de  culture  et  de  récolte  antérieures,  elle  n'olfre 
dans  son  émioente  perfection  qu'une  seule  difficulté,  c'est  l'autorité  même 
des  témoignages  recueillis.  Si  l'usage  d*une  comptabilité  rigoureuse  pouvait 
pénétrer  dans  Tagricullure  française,  tout  deviendrait  facile  alors,  et  quelques 
beures  d'étude  suffiraient  pour  donner  une  connaissance  fort  exacte  de  la  va- 
leur vraiment  historique  des  terrains.  Cela  vaudrait  toujours  mieux  qu'une 
<^quête  par  voie  de  conversations  avec  les  fermiers,  voisins  et  ouvriers,  dont 
les  préjugés  et  les  douteux  souvenirs  n'apportent  pas  toute  la  lumière  dési- 
raMe,  de  l'aveu  même  de  notre  auteur.  La  recherche  des  circonstances  qui 
affectent  la  valeur  des  terres  n'est  pas  moins  importante;  et  ici,  il  ne  suffit 
pas  seulement  d'observer,  il  faudrait  encore  prévoir,  deviner,  découvrir. 
M.  de  Gasparin  reconnaît  que  l'économie  politique  domine  toute  cette  partie 
de  la  question.  Un  in^rument  ne  vaut  en  effet  que  par  l'usage  qu'on  en  sait 
Taire  et  les  perfectionnements  dont  il  est  susceptible.  Les  dunes  du  sud-ouest.^ 
daoger,  fléau  séculaire.  Arrive  Brémontier,  qui  en  fait  un  instrument  de  pro« 
duction.  La  Sologne?  misérable  terre,  triste  désert  français,  situé  maintenant 
aux  portes  de  la  capitale.  Arrive  un  homme  intelligent*;  il  creuse  à  60  mètres, 
et  trouve  d'inépuisables  carrières  de  marne  contenant  90  pour  iOO  de  carbo- 
nate de  chaux .  Il  est  certain  que  la  vigueur,  l'activité,  rintelligencc  et  la  mo- 


^.  r.liarlior  qui,  pensons- nous  w^ra  \<*  Bn'monller  ck»  la  Solojtm* . 
T.  xiv.  —  401/  »•>«!. 


60  JOURNAL  DES  ECONOMISTES. 

ralité  des  populatioDS  rurales,  Taisance  qui  règne  dans  la  contrée,  la  circula- 
tion dés  capitaux^  la  facilité  des  communications,  l'étendue  du  débouché,  le 
talent  enfin  de  celui  qui  exploite,  donnent  au  sol  sa  valeur  principale,  et 
l'accroissent  en  se  développant. 

On  conçoit  que  Tamélioration  du  sol  par  les  amendements,  et  la  restitutioo 
de  la  fécondité  épuisée ,  doivent  occuper  une  large  place  dans  le  cours  de 
M.  de  Gasparin;  il  traite  ces  importantes  questions  avec  une  grande  sûreté  de 
vues.  Cependant ,  bien  qu'il  démontre  Tillusion  dans  laquelle  tombe  rim- 
mense  majorité  de  nos  cultivateurs  à  propos  du  fumier  consommé^  c'est-à- 
dire  réduit  en  pâte  et  à  son  plus  mince  volume,  il  ne  nous  semble  pas  avoir 
assez  insisté  sur  l'incalculable  perte  de  richesse  qu'entratne  cette  ignoraDoe 
presque  générale  d'une  loi  élémentaire  de  la  chimie,  et  sur  l'urgente  nécesâlé 
d'ouvrir  les  yeux  à  cet  égard.  Le  chapitre  sur  Tengrais  humain  n*est  peat^tre 
pas  non  plus  ce  qu*eût  dû  le  faire  un  esprit  aussi  habile.  Eh  quoi  1  voili  uoe 
agriculture  qui  redoute  plus  l'invasion  des  bestiaux  étrangers  qu'une  iofasioi 
de  Cosaques  ;  qui  frémit  et  frissonne  à  la  seule  pensée  que  limmense  empire 
de  Sardaigne  va  inonder  la  France  de  vaches  et  de  bœufs  ;  qui,  par  la  voix  de 
ses  chels  les  plus  éclairés,  suppute  les  sommes  effrayantes  de  blé  et  de  laine 
que  la  France  eût  produites,  si,  depuis  trente  ans,  l'étranger  ne  nous  eût  p» 
envoyé  d'engrais  par  son  bétail  ;  qui  justifie  ou  excuse  enfin  ses  appétib 
douaniers  par  les  impérieuses  nécessités  de  l'engrais,  et  elle  laisse  se  perdre 
les  deux  tiers  *  de  l'élément  le  plus  précieux  de  ses  fumiers  !  et  le  plus  riche  de 
tous  les  engrais,  elle  le  néglige  au  point  que,  liquide  et  solide,  viiigt  pour  cent, 
tout  au  plus,  sont  utilisés  !  A  notre  avis,  cette  question  est  la  plus  grave  de 
toutes  celles  que  doit  aborder  l'enseignement  agricole  ;  aucune,  sous  son  ap- 
parence grossière,  n'est  plus  digne  de  préoccuper  les  hommes  d'Etat  cbargéi, 
eri  France,  de  régir  les  intérêts  de  l'agrifculture.  La  vraie  protection  du  travail 
rural  tient  plus  probablement  à  la  vulgarisation  de  ces  faunibles  connaissaocei , 
qu'elle  ne  consiste  dans  de  maigres  tarifs,  protecteurs  du  malfcUre  '. 

Mais  M.  de  Gasparin  prend  bien  sa  revanche  quand  il  s'agit  dVrigatioB.  Ei 
ces  matières,  c'est  un  véritable  mattre ,  et  l'homme  du  Midi  s'y  révèle  atee 
une  sorte  d'éclat.  L'immense  et  magnifique  réseau  de  reliefs  dont  la  Provi- 
dence a  couvert  la  surface  de  notre  globe,  et  qui,  dans  son  admirable  texture, 
imprime  un  perpétuel  mouvement  aux  eaux  ;  ce  relief  n'a  guère  satisfait,  jot* 
qu'ici,  que  les  curiosités  scientifiques  du  géographe  physicien,  et  pourvu  mé- 
diocrement à  quelques  nécessités  manufacturières.  Pour  une  localité  qui  a  sa 
s'attribuer  en  partie  les  bénéfices  de  ce  grand  phénomène,  cent  mille  Toot  vu 
passer,  en  effet,  conune  on  regarde  couler  l'eau,  en  rêvant  à  autre  chose.  Maii- 
tenant,  on  s'en  avise,  on  en  parle,  on  discute,  on  tâche  même  de  concilier  et- 
semble  quelques  petits  articles  de  petites  lois ,  qui  forment,  dit-on,  degranè 
obstacles;  mais  rien  ne  presse,  et  l'on  éconduit  avec  des  politesses  distraites, 
des  fins  de  non-recevoir,  des  moyens  dilatoires  et  des  promesses,  les  femMi 
intelligences  qui  demandent  à  résoudre  nettement  de  telles  questions.  Oo  aoia 
donc  le  temps  de  les  étudier,  et  Fagriculteur  touvera  dans  M.  de  Gasparia 
des  notions  fort  précises  sur  la  matière ,  sur  la  nature  et  la  qualité  des  eam, 
rimmersion,  l'infiltration ,  le  mécanisme  des  barrages,  les  quantités  propor- 

«TdiMl«î,  pageTSS. 
<ToBiell,pageaasi. 


ÇOVf$  P*AG|ICÇLTpRE.  51 

tionneiles,  tes  canaux,  les  réservoirs,  les  piiifs,  la  sonde,  les  procédés  d'élé- 
vation, le  prix  de  revienti  la  valeur  des  anlélîoratidns  obtenues, lë'ttés^hc- 
ment.  Tout  cela  est  présenté  sobrement,  sans  détails  superflus,  et  s*éclaîr^  au 
foyer  d'une  expérience  bien  faite,  parce  qu'elle  a  pris  là  science  pour  0ambèau. 

L'auteur  jusqu'ici,  neuf  seulement  dans  le  plan  et  les  dispositions  de  sin 
cours,  n'a  traité  en  mattre  que  ce  que  d'autres  ont  étudié  avant  lui  ;  la  partie 
la  plus  neuve  de  Touvrage,  c'est  le  second  volume  ;  il  renferme  une  large  et  fort 
belle  étude  des  phénomènes  qu'on  pourrait  appeler  extérieurs,  et  qui  exercent 
une  influence  si  considérable  sur  le  sol  et  ses  productions.  Sans  doute  plû^ 
sieurs  agronomes  se  sont  occupés  de  météorologie,  de  météorognosie,  un  peu 
trop  abandonnée  jusqu'ici  aux  aptitudes  divinatoires  des  vieux  bergers,  et  de 
climatologie  dont  les  physiciens  et  les  astronomes  font  presque  exclusivement 
leur  domaine;  mais  aucun  écrivain  agronome,  que  nous  sachions,  n'a  com- 
posé un  corps  de  doctrine  aussi  complet,  aussi  satisfaisant,  ajoutons  d'un  in- 
térêt aussi  vif  et  curieusement  excité,  sur  un  sujet  fort  riche  en  lui-même, 
et  que  M.  de  Gasparin  enrichit  évidemmen^t  à  chaque  pas  de  ses  observations 
personnelles.  La  pluie  et  le  beau  temps,  voilà  des  banalités  proverbiales  ; 
mais,  au  fond,  pour  nous  tous  comme  pour  le  cultivateur,  co  ne  sont  pas  tou^ 
jours  des  lieux  communs  indifférents,  car  rien  n^est  petit  de  ce  qui  apporte  l'a- 
bondance ou  (a  disette.  M.  de  Gasparin  approfondit  tous  ces  phénomènes,  la 
composition  de  l'air,  ses  températures,  la  lumière,  l'évaporation,  la  rosée,  les 
tapeurs,  l'électricité;  il  ne  dédaigne  rien  en  fait  de  pronostics,  et  il  rend  vo- 
lontiers à  la  lune  des  hommages  qui  peut-être  ne  sont  pas  absolument  immé- 
rités. Nous  n'osons  cependant  le  suivre  dans  sa  prévision  des  caractères  des 
saisons  et  des  années  futures,  et  son  indulgence  admettra  qu'on  puisse  être 
un  peu  sceptique  en  cas  semblable,  réservant  tous  nos  éloges  pour  les  dix 
chapitres  excellents  qu'il  consacre  à  la  climatologie.  C'est  là  son  chef-d'œuvre, 
croyons-nous,  et  rien  n'y  manque,  pas  même  les  planches  et  figures  qui  ai- 
dent à  la  démonstration  et  la  portent  jusqu'à  l'évidence,  a  C'est,  dit-il,  une  des 
parties  les  plus  instructives  et  les  plus  pratiques  de  la  science  agricole,  celle 
qui  touche  de  plus  près  aux  intérêts  réciproques  des  peuples,  puisque  c'est 
de  la  diversité  des  climats  que  natt  la  variété  des  productions,  et  la  nécessité 
des  relations  commerciales  entre  eux.  »  Il  fait  observer  fort  judicieusement 
que  nos  pères  n'ont  pas  toujours  été  guidés  dans  leur  choix  et  leurs  préfé- 
rences pour  certaines  cultures,  par.la  convenance  du  climat,  mais  que  la  diffi- 
culté d'obtenir  les  produits  d'un  commerce  peu  développé  et  entouré  de  grands 
obstacles  a  contraint  le  cultivateur  à  produire  chèrement  ce  que  plus  de  li- 
berté, par  exemple,  eût  apporté  avec  de  meilleures  conditions  pour  le  con- 
sommateur :  l'aveu  est  précieux  à  recueillir  dans  l'intérêt  de  nos  doctrines, 
a  Chaque  région  a  sa  spécialité,  dit-il  encore  ',  ce  n'est  qu'en  s'y  maintenant 
qu'elle  arrivera  à  tout  son  développement,  et  que  les  peuples  obtiendront 
chaque  produit  à  meilleur  marché.  C'est  faute  de  suivre  cette  maxime,  c'est 
pour  vouloir  produire  de  tout,  hors  des  conditions  assignées  par  la  nature, 
que  Ton  fait  naître  le  besoin  de  protections  qui  ne  sont,  le  plus  souvent,  qu'une 
prime  accordée  à  de  fausses  spéculations,  que  des  encouragements  à  mal  Cure, 
et  i  fausser  Tordre  de  la  nature,  a 

L'agriculture  (française  fera  bien  de  méditer  ces  graves  paroles  d'un  de  sea 

•  Voir  tome  U,  page  36i. 


A)  JOURNAL  DES  ECONOMISTES. 

ehe&  les  plus  émînents;  et  si  tui-méme  appliquait  au  génie  des  peuples  ce 
((u'il  reconnaît  de  dissemblances  entre  les  régions  agricoles,  il  ne  tardenit 
pas  à  entrer  sans  effort  dans  les  sages  doctrines  de  la  liberté  des  échanges. 

L*étude  de  la  direction  des  vents,  et  de  ses  causes,  dans  notre  Europe;  ks 
recherches  sur  la  distribution  des  pluies  et  de  la  neige,  s^appuient ,  dans  le 
livre  de  M.  Gasparin,  sur  des  documents  multipliés,  qui  donnent  à  ses  déduc- 
tions une  autorité  irrésistible.  Populariser  de  telles  notions,  les  faire  sortir  du 
sanctuaire  scientifique  pour  qu'elles  luisent  enfin  à  tous  les  yeux  et  éclairent 
la  production ,  c^est  là  un  grand  service  dont  on  ne  saurait  trop  tenir  compte 
aux  écrivains  qui  nous  le  rendent. 

Le  professeur,  qui  traite  ensuite  du  pisé,  des  mortiers,  du  béton,  i  propos 
des  constructions  rurales,  et  qui  a  raison  d'appeler  l'attention  de  son  auditoire 
sur  ce  point  aussi  étranger  à  Vager^  pourtant,  que  beaucoup  d'autres  matiéfes 
exclues  de  prime  abord  ;  le  professeur  ne  dit  rien  de  la  comptabilité  rurale,  et 
nous  le  regrettons.  Plus  de  fortunes  périssent  en  agriculture  par  le  désordre 
administratif,  que  par  la  vicieuse  installation  des  hangars,  ou  le  choix  d'un 
méchant  architecte.  11  n'y  a  peut-être  pas,  en  France,  un  agriculteur  sur  mille 
qui  ait  des  comptes  bien  tenus,  et  qui  connaisse  exactement  le  résultat  de  ses 
actes  et  sa  position  trés-précise  ;  on  s'appuie  sur  des  souvenirs,  on  procède  par 
évaluations  approximatives ,  les  jeux  de  Timagination  prennent  la  place  des 
calculs  toujours  moins  complaisants,  et  dont  l'austère  vérité  fait  peur;  mais 
entre  deux  illusions,  il  arrive  qu'on  rencontre  la  ruine.  Peut-être  n'y  a-t-il  de 
véritable  et  fructueuse  agriculture  qu'avec  une  bonne  et  sincère  comptabilité, 
par  la  raison  toute  simple  que  quand  la  vive  et  irrésistible  lumière  desdiiflm 
prouve  que  Ton  fait  mal ,  l'esprit  se  porte,  à  temps  et  de  lui-même,  à  la  recher- 
che du  mieux. 

A  cette  grave  omission  près,  aucun  livre  ne  nous  parait  devoir  rendre  pliisde 
services  aux  jeunes  gens  qui  veulent  embrasser  la  profession  d'agriculteur,  aui 
hommes  faits  et  intelligents  qui  parcourent  cette  laborieuse  et  noble  carrière. 
D'autres  écrivains  peut-être  ont  plus  avancé  la  science ,  nul  ne  Ta  résumée  avec 
cette  netteté,  cette  sagesse,  cette  sûreté  de  me,  qui  fixent  l'opinion  du  lecteur 
et  lui  apportent  constamment  révid.ence  palpable  dans  laquelle  l'esprit  humain 
aime  tant  à  se  reposer.  Lorsque  ce  livre  sera  complet,  ce  sera  un  livre  supé- 
rieur; nous  le  déclarerions  même  fort  au-dessus  de  tout  ce  qui  a  été  produit 
sur  l'industrie  rurale,  si  la  forme  avait  plus  de  charme,  de  cet  attrait  qui  ap- 
partient à  la  matière  même,  et  que  M.  de  Gasparin  a  peut-être  tort  de  considérer 
comme  hors-d'œuvre  ;  c'est  l'erreur  des  esprits  que  l'algèbre  taille  à  angles  un 
peu  trop  corrects.  Dans  un  excellent  passage  de  l'introduction  du  second  vo- 
lume, M.  de  Gasparin  se  montre  assez  dédaigneux  du  style  de  Ruffon ,  et  lui 
oppose  Daubenton  qui  approfondissait  la  science ,  mais  que  nos  aïeux  ne 
lisaient  point.  Mon  Dieu!  il  faut  se  faire  lire  quand  on  imprime,  tout  cooime  fl 
faut  se  faire  écouter  dès  que  l'on  parle.  Buffon  avait  des  ridicules,  cela  est 
vrai,  et  il  ne  brille  point  par  la  profondeur.  Buffon  se  levait  tard,  passait  une 
heure  i  sa  toilette,  et  déjeunait  avec  du  pain  sec  et  de  l'eau  claire  ;  puis,  pou- 
dré, frisé,  en  jabot,  en  manchettes,  l'épée  au  côté,  il  se  réfugiait  dans  un  joli  pa- 
villon solitaire,  où  il  refit  quatorze  fois  son  manuscrit  des  ^poguet  de  la  natun, 
ouvrage  qu'on  relira  de  siècle  en  siècle,  et  ses  portraits  d'animaux  qui  ont  po- 
pularisé le  goût  de  l'histoire  naturelle,  —  en  la  faisant  aimer. 

LOUIS  LECLRRC. 


TABLEAU  DU  COMMERCE  DE  LA  GRANDE-BRETAGNE.        (3 

TABLEAU 

COMMERCE  DE  LA  GRANDE-BRETAGNE 

£N  1845. 


Le  journal  hebdomadaire  anglais  theEconomsta  joint,  en  supplément  à  son 
ir»  du  i  mars  dernier,  une  revue  générale  du  commerce  maritime  du  Royaume- 
Uni  pour  Tannée  1845,  en  la  comparant  aux  deux  années  antérieures.  On  a  mis 
ea  saillie  dans  ce  travail  les  articles  les  plus  importants;  et  Ton  a  eu  soin  de 
contrôler  les  avis  officiels  à  Taide  des  renseignements  commerciaux. 

Le  résultat  des  comptes  présentés  prouve  que  le  commerce  général  du 
pays  a  dépassé  de  beaucoup  celui  des  années  antérieures,  sans  en  excepter 
1844.  La  consommation  des  principaux  articles  a  beaucoup  augmenté,  et  le 
montant  des  exportations,  quoique  dépassant  peu  celui  de  1844,  est  cependant 
supérieur  à  celui  des  années  précédentes.  Le  mouvement  de  la  navigation  avec 
les  pays  étrangers  indique  une  augmentation  qui  n'est  pas  moindre  de  792,254 
tonneaux  à  rentrée,  et  629,131  tonneaux  à  la  sortie. 

En  examinant  les  tableaux  en  détail,  on  trouve  que  pour  les  principaux 
articles  de  consommation,  rentrée  des  trois  dernières  années  a  donné  les  ré- 
sultats suivants  : 

Entrés  et  mis  en  consommatkm, 

Bo  IS4S.  Bd  iS44.  En^  IMS. 

Sucre quiotanx..      4,037,»S1        4,139,983         4,880.606 

Café livres 30,031.48S      81.39LS97        3M18«095 

Thé âfi 40,304,407      41,860,351        44,183,185 

Bearre quintaux..         148,295  180,965  940,118 

Fromages d« 166,563  919,906  958,946 

Grains quarters . .      1,937.871       9,533,631         1,344,673 

Farines quintaux . .         439,412  716,860  639,479 

Bestiaux tètes 9,100  8,007  34,496 

Vin gallons....      6,987,003        7.077,451  6,086,845 

Bois  do  constniction . . .    fardes 1 ,365,095       1 ,543,060         9,009,791 

Articles  francs  de  droits. 

En  l$43.  fin  1S44.  En  1845. 

Laine livres 49,943,093  65,713,761  76,898,159 

Soie d« 3.773,171  4,566,536  4,871,639 

Coton quinuux. .      6,010,653  5,768,851  6,449,176 

La  comparaison  de  la  valeur  des  principaux  articles  manulacturés  exportés 
donne  les  chiffres  suivants  : 

1843..  liv.  st..  44,819,600.  — 18U..  liv.  St..  50,649,806—1845..  liv.  8t.  51,471,050 

Soit  pour  cette  dernière  année  plus  d'un  milliard  300  millions  de  francs, 
Le  mouvement  de  la  navigation  a  été,  dans  la  même  période  ; 


64  JOURNAL  DES  ECONOMISTES. 

Rarirei  entrât.  Haviret  tortii. 

t848 3,0i5,i8t  tonneaux.  3,753,369  tonneiQx. 

18U 4,231.334         »  3,630,066  » 

1345 5,033,583         »  (4,309,197         • 

Tels  sont  les  résultats  généraux  qui  sont  venus  confirmer  ce  que  l'on  avait 
cru  pouvoir  annoncer  dès  le  commencement  de  Tannée.  Alors,  un  concouni 
hepreux  de  circonstances  embellissait  Tavenir;  mais  il  est  loin  d*en  élrede 
même  aujourd'hui.  Âu  dehors  aussi  bien  qu^au  dedans  quelques  symptôme» 
même  se  manifestent  qin  font  craindre  un  ralentissement  dans  les  affaires,  et 
moins  d'occupation  par  conséquent  pour  la  partie  active  de  la  population. 

Déjà  le  défaut  d'abondance  de  la  dernière  récolte,  et  par  suite  la  hausse  des 
denrées  alimentaires  ont  occasionné  une  diminution  sensible  sur  ta  consomma- 
tion des  autres  articles,  et  cela  sur  tous  les  marchés  de  TEurope  ;  sur  ceux-)i 
même  qui  absorbent  de  40  é  SO  pour  100  des  marchandises  fabriquées  qu'ex- 
porte l'Angleterre.  Sur  »8,884,29î  liv.  sterl.  exportées  en  marcbandises, 
25,621  ,i8S1iv.  sterl.  étaient  en  destination  des  marchés  de  l'Europe  cootiiiaii- 
taie.  Les  étoffes  et  fils  de  coton  entraient  seuls  pour  12,000,000  liv.  sterl.  da» 
ces  envois.  Toute  cause  de  ralentissement  d'affaires  dans  cette  direction  doit 
donc  avoir  inévitablement  un  effet  correspondant  dans  les  districts  manufac- 
turiers. D'un  autre  côté,  les  grands  marchés  de  l'Est  ne  présentent  pas  l'avenir 
sous  un  aspect  plus  brillant.  Dans  l'Inde  anglaise,  les  énormes  dépenses  de  la 
guerre  ont  enlevé  au  commerce  une  partie  des  capitaux  disponibles.  En  Chine, 
on  fait  entendre  des  plaintes  non  moins  vives  ;  les  pertes  éprouvées  sur  les  re- 
tours ont  absorbé  tous  les  bénéfices  des  premiers  envois,  et  encouragent  peu  à 
recommencer  les  opérations.  Sur  les  marchés  de  l'Amérique  du  Sod  encore, 
les  prévisions  ne  valent  guère  mieux.  T^  guerre  se  prolonge  sur  les  rives  de 
1^  Plata.  Les  rapports  avec  le  Brésil  restent  précaires  et  incertains,  tout 
portant  à  croire  qu'aucun  traité  de  commerce  ne  pourra  intervenir  entre  le 
gouvernement  britannique  et  ce  pays,  tant  que  Ton  voudra  à  la  fois  faire  juger 
les  nationaux  brésiliens  par  des  cours  de  Tamirauté,  et  exclure  leurs  sucres  de 
la  cousopimation.  Il  faut  dire  aussi  que  le  Brésil  trouvant  moins  de  facilité 
pour  vendre  ses  produits  sur  les  marchés  de  l'Europe  continentale,  aura  par 
cela  même  moins  de  moyens  d'acheter  des  produits  britanniques.  L'Amérique 
du  Nord  semble  seule  présager  de  meilleures  chances.  Les  craintes  de  guerrr 
s'affaiblissent,  les  Etats-Unis  semblent  vouloir  modifier  favorablement  leur 
tarif,  et  la  demande  croissante  qui  est  faite  de  leurs  produits  pour  TEurope  eti 
un  encouragement  pour  eux  à  recevoir  des  marchandises  en  échange. 

Les  modifications  du  tarif  anglais  pour  les  bois  de  construction  agrandiront 
aussi  les  débouchés  vers  le  Canada. 

Si  l'on  cesse  de  s'occuper  du  commerce  extérieur  pour  reporter  son  atteo- 
tion  sur  les  marchés  intérieurs  de  la  Grande-Breta^fit%  ou  frouvi-  prti  de  rai- 
sons de  se  rassurer.  L'Irlande  offre  en  leinft^  nnlinairr  un  df^bouclié  imp 
aux  manufactures  anglaises;  mais  le  man<]u<^  «k*  r^roîfo  en  pommes  tle 
et  le  haut  prix  des  denrées  de  première  ni^ie^ii^ité  diminueront  d'autant  \mê^ 
mande  qui  peut  être  faite  en  articles  d'habillement  Toutes c^escîrcofislaoeei.^ 
ralentissant  les  affaires  dans  les  districts  nianufactiiriers,  feront  bilvtt  ts 
salaires  et  réduiront  en  même  temps  la  coriïioriimalion  loca|<^. 

Enfin,  il  est  a  l'intérieup  pnème  de  r.iiigfL'terrg  une  caun^plu^  ru^DAL^ais 
que  tout  le  reste  pour  le  développement  cLu  la  prospérité  de^  manufadumct 


TABLEAC  DU  COMMERCE  DE  LA  GRANDE-BRETAGNE.       hh 

du  comiDerce,  c'est  la  pertui:baUon  que  jettent  dans  le  classement  des  capitaux 
les  grandes  entreprises  de  chemins  de  ier.  Ce  qui  est  commencé  en  ce  geo^* 
et  ce  qui  se  prépare  encore,  ne  laisse  pas  apercevoir  le  moment  du  ^Tf^pos, 
C'est  là,  il  faut  en  convenir»  ce  que  Tavenir  présente  de  plus  inquiétant.  jLa 
conversion  incessante  d*une  partie  aussi  importante  du  capital  floUan^  qqi.yi* 
vidait  le  commerce,  en  un  capital  engagé  ne  produisant  pas  même  d'intérêts 
pour  les  prençuères  années,  doit  foire  faire  de  sérieuses  réflexions. 

Toutefois,  il  y  a  eu  dans  ces  derniers  temps  un  ralentissement  dans  les  af^ 
faires  qui  a  tenu  à  Tincertitude  qui  pouvait  régner  dans  le  public  surceqiU 
arriverait  des  nouvelles  réformea  proposées  par  sir  Robert  Peel  sur  les  tarifo; 
et  une  fois  les  questions  résolues,  une  réaction  favorable  ne  manquera  pas  de 
se  faire  sentir. 

Mais,  encore  une  fois,  que  cela  ne  soit  pas  perdu  de  vue,  on  est  déjà  engagé 
à  immobiliser,  en  Angleterre  seulement,  un  capital  de  70  millions  sterling 
(près  de  i,800  millions  de  francs}  dans  la  construction  des  chemins  de  fer,  sans 
parler  encore  de  ceux  qui  ne  sont  qu'en  projets  devant  le  Parlement.  C'est  un 
courant  de  â  millions  sterling  par  mois  qui  s'écoule  de  ce  cÂlé,  sans  produit 
possible  pour  longtemps  On  ne  peut  douter,  d'un  autre  côté,  que  beaucoup  de 
projets  nouveaux  seront  sanctionnés  par  le  Parlement.  11  y  aura  lutte  et  con- 
currence entre  tant  d'entreprises  pour  compléter  leurs  capitaux,  pour  faire 
des  emprunts;  bien  des  sou^ripteurs  qui  se  sont  engagés  au  delà  de  leuss 
moyens  feront  de  grands  efforts  pour  ne  pas  se  voir  déchus  de  leurs  droits, 
ils  voudront  emprunter  pour  compléter  les  versements  exigés,  et  de  toutes  ces 
circonstances  naîtront  des  difficultés,  dont  il  n'est  pas  facile  d'entrevoir  le 
terme. 

Que  l'on  veuille  songer  un  moment  à  la  gène  dans  laquelle  on  se  trouverait 
plongé  si,  pendant  trois  années  consécutives/onne  recevait  pas  plus  de  moitié 
des  retours  pour  les  exportations.  Quel  n'a  pas  été,  en  effet,  le  mal. causé  en 
i837  par  l'interruption  des  retours  que  jusque-là  on  avait  régulièrement  reçus 
des  États-Unis!  Le  refo^ait  du  capital  flottant  pour  l'employer  aux  chemins  de 
fer  à  construire  porte  cependant  sur  une  valeur  égale  à  la  moitié  des  exporta- 
tions de  trois  années.  Il  serait  dangereux  de-  se  tranquilliser  en  acceptant  la 
réponse  vulgaire,  que  peu  importe  l'emploi  des  fonds,  puisque  la  dépense  est 
dans  ce  cas  faite  dans  le  pays.  Ainsi,  lorsqu'un  manufocturierexporte  des  pro- 
duits dont  il  ne  reçoit  pas  les  retours,  son  capital  roulant  se  trouve  réîdiiît 
d'autant,  et  cependant  la  valeur  totale  des  produits  exportés  a  été  payée  ^ 
salaires  et  de  toute  autre  façon  dans  le  pays.  De  même,  si  un  entrepreneur  dé- 
pense un  capital  semblable  en  construction  de  chemins  de  fer,  bien  qu'il  paye 
aussi  des  gages  et  des  matériaux  dans  le  pays,  il  ne  s'en  trouve  pas  moins 
privé  de  la  disposition  de  ses  fonds  tout  aussi  bien  que  s'il  les  avait  exportés. 
En  supposant  que  l'entreprise  réussisse  et  finisse  par  donner  de  bons  divi- 
dendes, il  y  a  toujours  ce  fait,  qu'un  capital  flottant  qui  était  à  la  disposition 
do  toute  autre  entreprise  est  désormais  engagé.  Dans  ce  cas,  l'effet  est  le  même 
que  si  le  capital  exporté  par  le  manufacturier  était  resté  placé  dans  une  exploi- 
tation de  mine  au  Brésil,  et  qu'il  ne  vint  ensuite  de  ce  pays  que  le  montant 
des  intérêts  régulièrement  payés.  Pour  ce  qui  touche  au  montant  du  capital 
disponible  du  pays,  il  n'y  a  aucune  différence  à  faire  que  les  fonds  engagés  le 
soient  en  tfiflirVmi  Jftffll  nstifflinuT  ou  en  exploitation  de  nrines  au  BrésiL 

11  ne  dut  (Irinf dHHÉtfl  V^^f  P^"'  '^  années  qui  vont  venir,  il  n'y  ait 


&6  JOURNAL  DES  ECONOMISTBS. 

rareté  de  capitaux,  et  par  conséqent  quUl  ne  faille  payer  un  taux  élevé  pour 
l'intérêt;  les  affaires  commerciales  du  pays  ne  peuvent  manquer  d'en  res- 
sentir le  contre-coup.  Mais  comme  tout  porte  à  croire  qull  y  aura  de  fortes 
importations  du  dehors  d'ici  à  un  an,  il  est  probable  aussi  que  Teflèt  des  causes 
qui  Tiennent  d^étre  signalées,  quelque  graves  que  soient  cescauses>  sera,  non 
pas  d'interrompre  les  affaires,  mais  seulement  de  fiiire  réduire  autant  qoe 
possible  la  marge  laissée  aux  fabricants. 

Sans  doute  les  réformes  financières  qui  se  discutent  atténueront  le  mal  ;  elles 
auront,  on  ne  saurait  le  nier,  une  influence  salutaire  sur  les  affaires  de  Tannée; 
mais  c'est  surtout  cependant  pour  l'avenir  qu'elles  préparent  une  ère  nouvelle 
de  développement  industriel  et  de  prospérité. 

(  TKe  Economist,) 


REVUE  MENSUELLE 

DES  TRAVAUX  DE  rAC ADÉMIE  DES  SCIENCES 

MORALES  ET  POLITIQUES. 


DurégimÊ  féodalt  dês  eomummes,  des  coutumes,  par  M.  Troplong.  —  De  queU/ms  oucrofm 
rHrouvés d'Empéàode,  de  Démocriieetde Diogêne ^ApoUomej  par  M.  Dezeimerw.  —  Dm 
pensions  viagères  pour  les  vieiUards  des  classes  laborieuseSy  par  M.  le  vicomte  de  Rouu- 
net;  Ol>servaUons sur  le  même  st^jetj  par  M.  Charles  Lucas.  —  De  la  société  cof^gek. 
par  M.  Wolowski.  —  Le  mysticisme  allemand  au  quatoriièmê  siècle,  par  le  docteur  Gk. 
Schmidt.  —  Du  désaccord  de  l'enseignement  pubOc  avec  les  besoins  pMcty  par  M.  Blas- 
qui.  Réponse  de  M.  Girand.  Réplique  de  M.  Blanqui.  —  Mémoire  sur  t^inflmmtê  des  pat- 
sions  sur  Vordre  économique  des  sociétés,  par  M.  de  ViUeneuve-Bargemonl. 

M.  Troplong  a  terminé  la  lecture  du  travail  remarquable  dont  nous  paiiioM 
dans  notre  dernier  compte-rendu,  et  qui,  àfoccasion  de  la  publication  récente 
des  coutumes  du  bailliage  d'Amiens»  colligées  et  illustrées  par  M.  Boutbon, 
greffier  en  chef  de  la  Cour  royale  d'Amiens»  examine  et  approfondit  les  ques- 
tions les  plus  intéressantes  se  rattachant  à  la  féodalité,  aui  coutumes  et  aux 
communes.  M.  Troplong  proteste  contre  l'opinion  des  historiens  et  des  juris- 
consultes qui  ont  regardé  la  féodalité  comme  une  usurpation  sur  la  royauté, 
la  commune  comme  une  concession  des  rois,  et  les  coutumes  comme  une  réflf 
subalterne,  dépourvue  du  vrai  caractère  de  loi  et  toujours  subordonnée  aux 
ordonnances  et  aux  droits  imprescriptibles  de  la  couronne.  Le  point  de  départ 
ainsi  fixé,  ces  historiens  et  ces  jurisconsultes  des  siècles  précédents  se  sont 
proposé  et  ont  poursuivi  avec  persévérance  le  triple  but  de  fondre  les  souTe- 
rainetés  féodales  dans  la  souveraineté  légale,  image  delà  nation;  d'absorber 
les  libertés  municipales  dans  une  liberté  plus  régulière,  commune  i  tous  les 
sqjetsdu  roi  ;  de  plier  la  variété  des  coutumes  locales  à  un  droit  général  hm 
sur  les  ordonnances,  sur  l'équité  naturelle  et  sur  les  plus  sages  principes  da 
droit  romain.  Ce  triple  but  a  été  atteint,  et  notre  reconnaissance  est  aoquiie 
aux  généreux  efforts  dont  le  concours  a  obtenu  un  pareil  résultat  ;  mais  de  la 
légitimité  et  de  l'utilité  des  conséquences,  faut-il  arriver  à  l'adoption  sans  ré* 
serve  du  point  de  départ  ?  M.  Troplong  ne  le  pense  pas.  Les  institutions  ne  se 
jugent  pas,  historiquement  et  moralement,  par  ce  qu'elles  sont  i  un  jour  donné  > 


ACADEMIE  DES  SCIENCES  MORALES  ET  POUTIQUES.        4T 

;  par  ce  qu'elles  ont  été;  par  leur  inutilité  présente,  mais  par  leurs  bienfaits 
passés.  La  féodalité  a  vécu  parce  qu'elle  avait  le  droit  de  vivre;  elle  dit  longtemps 
le  travail  incessant  d*une  société  qui  cherchait  un  principe  de  régénération  et 
fTavenir.  Quant  aux  communes,  M.  Troplong  ne  les  regarde  pas  exclusive- 
meot  comme  une  concession  do  la  royauté.  I^  système  municipal  était  orga- 
nisé dans  les  Gaules  avant  la  conquête  des  Francs,  et  au  douzième  siècle  on 
vit  des  seigneurs  ériger  des  communes  aussi  bien  que  les  rois;  ont  vit  égale- 
ment des  villes  conquérir  leurs  franchises  à  prix  d*argent  ou  par  la  force.  En- 
An,  la  coutume  pouvait  être  appelée  loi,  non  dans  le  sens  que  nos  idées  mo« 
demes  attachent  à  ce  mot,  mais  parce  que  cette  désignation  s'appliquait  à  tout 
monument  du  droit,  revêtu  d'un  caractère  incontesté.  Le  nom  de  loi  a  été 
donné  aux  coutumes  dans  un  grand  nombre  de  textes.  C'est  ainsi  que  M.  Troj^- 
long  reprend,  avec  Fautorité  de  son  nom  et  de  sa  raison,  les  jugements  trop 
facilement  acceptés  des  anciens  jurisconsultes,  sur  les  points  les  plus  im- 
portants de  notre  droit  public  et  privé,  et  qu'il  leur  restitue  leur  véritable 
portée.  Son  analyse  du  livre  de  M.  Bouthors  porte,  dans  les  questions  de  dé- 
tail, la  même  clarté  qui  éclaire  les  questions  d'ensemble  et  de  principe. 

—  Deux  lectures  de  M.  Dezeimins,  sur  quelques  ouvrages  retrouvés  d*Em- 
pédocle,  de  Démocrite  et  de  Diogène  d'ApoUonie,  ont  eu  pour  but  de  démêler, 
dans  l'ensemble  des  ouvrages  attribués  à  Hippocrate,  des  fragments  d'écrits 
qui  ne  lui  appartiennent  pas,  et  qui  reviennent  évidemment,  suivant  M.  Dezei- 
meris,  à  des  auteurs  antérieurs  au  père  de  la  médecine.  M.  Dezeimeris  se  croit 
autorisé,  par  ses  recherches,  à  affirmer  que  nous  possédons  un  ouvrage  d'Em- 
pédocle,  un  ouvrage  de  Démocrite,  et  très-probablement  un  ouvrage  de  Diogène 
d'ApoUonie.  Cette  inceriitude  des  savants  sur  la  paternité  de  quelques-uns  des 
traités  que  l'antiquité  grecque  nous  a  transmis  est,  du  reste,  Toccasion  de  re- 
cherches curieuses,  de  contrastes  intéressants.  Le  premier  Mémoire  de  M.  De- 
zeimeris a  été  accueilli  avec  faveur;  le  second  sera  bientôt  communiquée  l'A- 
eadémie* 

—  M.  de  Romanet  a  présenté  un  travail  étendu  sur  un  projet  de  pensions 
viagères  pour  les  vieillards  des  classes  laborieuses. 

M.  de  Romanet  se  refuse  à  reconnaître  la  nécessité  d'une  institution  nou- 
velle pour  venir  au  secours  des  ouvriers  âgés.  Il  ne  voit  qu'une  nouvelle  co- 
lonne i  ajouter  à  l'institution  des  caisses  d^épargne.  Pour  lui,  l'intervention 
de  i*£tat  est  nécessaire,  légitime  et  sans  danger.  Le  principe  de  Tinnovatiou 
n'est  pas  immoral,  comme  l'a  dit  M.  de  Lamartine.  U  n'isole  pas  l'ouvrier;  il 
ne  Tencourage  pas  au  célibat. 

S*oocupant  des  détails  d'organisation,  M.  de  Romanet  ne  veut  pas  que  TËtat 
confisque  en  aucun  cas  les  sommes  déposées  ;  il  doit  les  rendre  à  la  famille  si 
le  déposant  meurt  avant  Tépoque  de  la  pension  ;  au  déposant,  s'il  vit  au  mo- 
ment où  la  pension  doit  commencer  à  courir.  —  La  femme  ne  doit  pas  être 
autorisée  à  verser  contre  la  volonté  du  mari;  les  dispositions  générales  de 
nos  lois  civiles  seraient  violées.  -^  La  pension  ne  doit  pas  être  cessible;  elle 
peut  être  satsissable,  mais  seulement  au  delà  d'une  certaine  somme.  —  Les 
versements  seront  libres  et  spontanés,  et  non  à  primes  fixes,  sous  peine  de  dé- 
chéance. —  Le  chiffre  de  480  francs  adopté  est  trop  élevé.  Les  bases  du  travail 
de  M.  de  Romanet,  ainsi  formulées,  nous  reproduisons  le  résumé  qu'il  trace 
de  son  Mémoire. 

(f  Ce  n'est  pas,  dit-il,  une  institution  nouvelle  qu'il  est  nécessaire  de  fonder, 


58  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

c'est  simpleineiit  une  extension  qu'il  8*agii  de  donner  à  une  iostilutioD  exi- 
stante, et  dont  le  succès  est  assuré.  Toutes  les  dispositions  législatives  néces- 
saires pour  accorder  aux  populations  le  bienfait  des  pensions  dites  de  retraite 
se  trouvent  déjà  dans  les  lois  qui  régissent  aujourd'hui  les  caisses  d'épargne. 
Une  seule  addition  est  nécessaire,  celle  qui  a  pour  but  d'autoriser  le  remboiv- 
sèment  par  annuités  différées  de  ces  mêmes  capitaux  qui  sont  aiijourd'hui 
exigibles  à  tous  les  instants,  et  cette  addition,  loin  d'être  une  source  de  dan* 
gers  pour  la  société,  devient  au  contraire,  pour  le  Trésor  et  pour  TËtat,  une 
cause  puissante  de  sécurité. 

a  11  ne  faudra  pas  une  longue  suite  d'années  pour  que  le  bienfait  atteigne  ceus 
auxquels  il  s'adresse ,  car  cette  annexe  des  caisses  d^épargne  obtiendra*  dès  le 
premier  jour,  et  sur  tous  les  points  de  notre  territoire,  la  confiance  que  rio- 
stitiition  primitive  a  si  généralement  inspirée. 

a  Le  gouvernement,  qui  cherche  aujourd'hui  les  moyens  d'arriver  à  la  su|i- 
pression  réelle  de  la  mendicité,  trouvera  dans  cette  institution  un  secoors  effi- 
cace et  le  complément  nécessaire  de  ses  mesures  répressives  ;  car  se  borner  i 
défendre  de  mendier,  et  entasser  les  mendiants  daps  les  dépôts  de  mendi- 
cité,  c'est  évidemment  prendre  une  mesure  incomplète,  si,  en  même  temps  et 
avant  tout,  on  ne  s'applique  pas  à  diminuiçr,  par  de  sages  institutions ,  le 
nombre  des  nécessiteux.  Si  l'on  ne  veut  pas  de  la  taxe  des  pauvres,  faisant  de 
la  mendicité  une  profession  que  l'on  puisse  exercer  non  plqs  aux  iiyures  du 
temps  et  en  bravant  les  regards  de  tous,  mais  comme  on  l'exerce  en  Angle- 
terre, sans  se  déplacer,  sans  même  que  le  public  le  sache  ;  si  l'on  ne  veut  pas 
voir  cette  odieuse  taxe  des  pauvres  s'introduire  de  force  chez  nous,  pour  chas- 
ser les  mendiants  de  nos  rues,  il  faut  rendre  faciles,  aux  hommes  de  la  classe 
qui  fournit  ces  mendiants,  les  moyens  de  se  mettre  eux-mêmes  à  l'abri  de  la 
misère.  Eh  bien  !  pour  répondre  à  ce  besoin,  qui  tourmente  les  populations 
ouvrières,  pour  arracher  le  vieillard  à  l'indigence,  pour  offrir  à  Tartisan,  dans 
la  force  de  l'âge,  une  barrière  infraachissable  contre  sa  propre  faiblesse  et  les 
séductions  de  tout  genre  qui  l'entourent,  pour  l'attacher  lui-même  i  l'ordre 
par  un  lien  indissoluble ,  et  pour  faire  d'un  prolétaire  isolé,  sans  intérêt  dans 
le  société,  un  rentier  qui  craint  de  perdre  ses  douzièmes,  il  n'est  pas  néces- 
saire ,  comme  on  l'a  prétendu,  de  sortir  du  droit  commun  ,  de  modlGer  no» 
codes,  de  blesser  les  droits  des  tiers,  d'affaiblir  le  lien  de  la  famille,  de  porter 
atteinte  à  la  liberté  de  contractants,  de  leur  faire  courir  des  chances  aléatoire», 
de  dépouiller  leurs  héritiers. 

a  La  lacune  qui  existe  manifestement  dans  nos  institutions  de  prévoyance  se 
trouvera  comblée  par  une  mesure  simple,  à  la  portée  de  toutes  les  intelligeoces, 
qui  offrira  aux  déposants,  outre  la  garantie  de  r£tat  pour  son  épargne,  toutes 
les  sûretés  possibles  pour  la  fructification  de  cette  épargne,  et  cela,  ^i^s  nou- 
veau personnel,  sans  local,  sans  frais  d'administration  ou  de  bureau  d'aucune 
espèce  ;  ce  sera  donc  un  bienfait  qui  n'aura  coûté  qu'un  vote,  o 

A  l'appui  du  système  opposé  à  la  création  des  caisses  de  retraite  pour  les 
classes  ouvrières,  M.  Charles  Lucas  a  présenté  des  considérations  importantes  :  il 
a  vu  surtout,  dans  la  question.  Je  côté  pratique,  l'exécution  du  plan  proposé 
par  M.  deRomanet,  et  les  diCQcultés  qu'il  doit  rencontrer. 

Suivant  M.  Charles  Lucas,  on  se  laisse  trop  entraîner,  en  pensant  aux  cais^ 
de  retraite  pour  les  classea,  ouvrières,  à  une  assimilation  qui  n'a  rien  d'exact; 
on  se  place  au  point  de  vue  de  la  condition  des  fonctionnaires  publics  qui,  au 


ACADEMIE  DES  SCIENCES  MORALES  ET  POLITIQUES.         59 

bout  d'uQ  oertaio  nombre  d^aonées,  reçoivent  de  FËtat  une  pension  de  retraite, 
au  moyen  de  retenues  mensuelles  que  TÉtat  exerce  sur  leurs  traitements.  Il 
ç|t  facile  de  comprendre  Finstitution  des  caisses  de  retraite  pour  les  fonction- 
naires publics;  quand  on  examine  le  taux  comparé  des  traitements  attachés 
aux  fonctions  publiques,  dans  les  principaux  États  de  FEurope,  on  reconnaît 
que  ce  n'est  pas  en  France  que  les  emplois  publics  sont  le  plus  largement  rétri- 
bués; maisenfin,  quelle  que  soit  la  modicité  de  ces  traitements  dans  notre  pays, 
il  y  a  dans  la  position  du  fonctionnaire  public,  outre  la  considération,  encore 
lieureusement  attachée  à  Texercice  de  ses  foncions,  il  y  a  cette  régularité  du 
traitement,  qui  permet  celle  des  habitudes  de  la  vie.  Chaque  fonctionnaire  sait, 
en  entrant  dans  la  carrière,  le  traitement  fixe  qui  y  est  attaché;  il  peut  ar- 
ranger en  conséquence  ses  habitudes,  régler  ou  modérer  les  besoins  de  sa  vie, 
et  y  ménager  sur  le  présent  la  part  due  à  la  prévoyance  de  Favenir  ;  le  gou- 
vernement, de  son  côté,  a  imposé  cette  prévoyance  en  généralisant  Finstitu- 
tion  des  caisses  de  retraite. 

Qu'y  a4-il  de  plus  opposé  à  cette  situation  du  fonctionnaire,  où  tout  est  prévu, 
que  celle  de  Fouvrier  où  tout  est  imprévu;  de  Fouvrier  qui  passe  si  souvent 
du  travail  au  chômage,  de  la  hausse  à  la  baisse  des  salaires  ?  Sur  cette  mer  si 
orageuse  de  la  vie  industrielle,  où  il  est  sans  cesse  ballotté  par  le  flux  et  le  re- 
flux du  travail,  où  chercher  la  terre  ferme  pour  y  élever  Finstitutiondes  caisses 
de  retraite?  où  trouver  le  moyen  d'exercer  les  retenues  nécessaires  à  leur  or- 
ganisation ? 

Abordant  la  constitution  actuelle  de  Findustrie,  et  sans  entendre  préjuger  ses 
avantages  et  ses  inconvénients,  M.  Charles  Lucas  ne  la  trouve  pas  favorable  à 
Torganisation  des  caisses  de  retraite.  Si,  comme  autrefois,  l'armée  industrielle 
était  disciplinée,  et«  pour  ainsi  dire,  enrégimentée  en  plusieurs  corps,  en  un 
mot  si  la  corporation  des  arts  et  métiers  était  encore  debout,  je  concevrais 
qu*on  pûtdemander  à  ses  règles,  à  ses  influences,  à  sa  discipline.  Fessai  d*une 
caisse  de  retraite,  sous  la  garantie  de  FËtat.  Là  où  la  corporation  existe  encore 
exceptionnellement,  peut-être  pourrait-on  Fobtenir.  Que  l'on  s'adresse ,  par 
exemple,  aux  portefaix  de  Marseille;  leur  syndicat  pourra  facilement,  s'il  ne 
Ta  déjà  fait,  organiser  une  caisse  de  retraite;  mais,  en  dehors  de  ces  excep- 
tions ,  comment  étendre  une  pareille  institution  à  Farmée  industrielle  que 
nous  voyons,  qui  vit  au  jour  le  jour,  sans  aucune  discipline? 

Les  exemples  empruntés  à  l'Angleterre  ne  sauraient ,  suivant  M.  Charles 
Lucas,  être  concluants;  les  positions  ne  sont  pas  les  mêmes  :  en  Angleterre, 
la  classe  des  ouvriers  des  villes  et  des  manufactures  est  bien  plus  considérable 
que  la  classe  agricole  ;  en  France,  on  arrive  au  résultat  oppo^.  Si  dpnc,  en  An- 
gleterre, la  majorité  des  ouvriers  profite  des  caisses  de  retraite,  le  même 
avantage  ne  serait  assuré  chez  nous  qu'à  la  minorité,  car  la  classe  agricole  ne 
peut,  par  sa  position  et  ses  salaires»  prétendre  au  bienfait  de  Finstitution. 
Dirait-on  que  les  populations  rurales  chercheront  à  se  rapprocher  des  villes 
et  des  manufootores  pour  en  proûter?  la  question  se  compliquera  alors,  non 
plus  seulement  d'un  intérêt  de  justice,  mais  d'un  intérêt  à  la  fois  moral ,  poli- 
tique et  national. 

n  est-incontestable  que  le  séjour  et  les  travaux  des  champs  sont  désertés  au 
profit  du  séjour  et  des  travaux  des  villes  et  des  manufactures  ;  ce  fait  résulte 
des  rapporte  des  comices  agricoM;  u|ie  pareille  tendance  est  fïcheuse  au  point 
de  vue  moral,  car  notre  population  rurale  présente  une  supériorité  morale  qui 


«0  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

tient  aux  conditions  de  la  Tie  agricole.  Cette  tendance  est  politiqoeiiient  ft- 
cheuse  ;  cela  est  évident  pour  celui  qui  sait  où  vont  se  recruter  notre  année  et 
notre  marine.  Il  importe  peu,  suivant  M.  Charles  Lucas,  que  les  manafeetorei 
françaises  aient  recours  à  l'emploi  des  bras  étrangers;  mais  quand  nos  dépar- 
tements frontières,  tels  que  la  Haute-Marne,  les  Antennes,  se  plaignent  d'être 
obligés,  par  l'émigration  à  la  manufacture,  d'aller  demander  des  raletsde 
ferme  à  la  Belgique  et  au  Luxembourg,  alors  il  est  fâcheux  de  voir  notre  9^ 
culture  occuper  et  fortifier,  à  ses  rudes  travaux,  des  hommes  qui  ne  poufroot 
plus  être  employés  à  défendre  le  sol  qui  les  a  nourris. 

Laissons  de  côté  les  objections  qui  précèdent.  Quel  est  l'ouvrier  qui  pourra 
verser  ce  prélèvement  ?  Est-ce  le  père  de  famille  T  Rarement,  parce  que  les  be- 
soins absorbent  les  ressources.  Qui  profitera  donc,  ou  pourra  profiter  de  lin- 
stitution?  Le  célibataire.  Dans  Tétat  présent  des  choses,  c'est  la  conséquence  i 
redouter,  et,  sous  ce  point  de  vue,  ce  n^est  pas  sans  raison  qu*on  luire|irocfae 
de  pousser,  en  principe,  au  célibat;  car,  en  fait,  elle  ne  paraît  guère  devoir 
profiter  qu'au  célibataire. 

En  résumé ,  sur  cette  première  partie,  M.  Charles  Lucas  croit  que  la  ques- 
tion des  caisses  de  retraite ,  pour  les  classes  ouvrières ,  doit  être  renvoyée  à 
un  plus  ample  informé.  Un  autre  Jour ,  et  sous  une  autre  forme ,  son  heure 
viendra  peut-être ,  mais  elle  n*est  pas  encore  venue.  11  est  plus  utile  et  plus 
urgent  de  faciliter  aux  classes  ouvrières  les  avantages  qu'elles  doivent  retirer 
des  associations  de  secours  mutuels  et  des  caisses  d'épargne. 

N'est-ce  pas  un  beau  et  consolant  spectacle  que  celui  de  ces  associations  de 
secours  mutuels,  qui  reconstituent  l'armée  industrielle,  en  lui  donnant  le  Ues 
qui  lie  les  cœurs  et  les  âmes,  la  fraternité  chrétienne  et  le  devoir?  La  mutoa- 
Itté,  ou,  pour  parler  avec  plus  d'exactitude,  la  fraternité  chrétienne,  arrache 
la  population  ouvrière  à  l'individualisme  et  à  Tégoïsme  qui  en  est  la  triste  d 
inévitable  conséquence.  Les  corporations  d'arts  et  de  métiers,  qu'avait  autrafini 
établie  la  vie  civile,  ont  disparu  ;  mais  voici  qu'au  nom  de  la  loi  morale  et  de 
la  charité,  les  cœurs  se  rapprochent,  les  âmes  s*entendent ,  les  obligatiofis  ae 
comprennent  et  Tesprit  d'association  se  relève  avec  le  sentiment  et  le  besoia 
de  Tassistance  mutuelle. 

Sous  un  autre  rapport,  celui  de  la  prévoyance  à  inspirer  aux  cla»es  ou- 
vrières, n*avons-nous  pas,  à  côté  des  sociétés  de  secours  mutuels,  l'institolioa 
des  caisses  d'épargne?  Elles  ne  reçoivent,  dit-on,  et  c'est  là  un  reprodie  que 
l'on  adresse  à  cette  institution,  elles  ne  reçoivent  que  des  dépôts  dont  le  rem- 
boursementestimmédiatement  exigible.  Au  point  de  vue  de  l'État,  la  plainte  est 
fondée;  c'est  une  situation  grave  pour  TËtat  que  d'être  placé  sous  le  coup  d'os 
remboursement  immédiatement  exigible;  mais  ce  n'est  pas  là  le  côté  de  k 
question  pendante  ;  il  s*agit  exclusivement  de  l'intérêt  de  la  population  ou- 
vrière, et,  à  ce  point  de  vue ,  on  semble  oublier  et  méconnaître  l'origine  et  le 
but  de  l'institution  des  caisses  d'épargne. 

Quel  était,  dans  la  situation  des  classes  ouvrières,  le  besoin  le  plus  nifeat 
et  celui  qui  appelait  le  plus  vivement  l'institution  de  la  caisse  d*épargnf? 
N'était-ce  pas  la  difficulté,  pour  l'ouvrier  économe  et  prévoyant,  de  trouver 
un  moyen  de  verser  quelque  part,  et  avec  sûreté,  ses  modiques  épargnes? 
Qui  consentirait  successivement  à  les  recevoir  et  à  lui  en  payer  l'intérêt?  El 
lorsque,  obligé  lui-même  de  tenir  la  caisse  de  ses  épargnes,  il  arrivait  enfin  m 
jour  à  offrir  son  petit  capital,  si  longuement  et  si  péniMenient  amassé,  à  un 


ACADEMIE  DES  SCIENCES  MORALES  ET  POLITIQUES.        6i 

négociant  ou  i  un  banquier,  sur  la  solvabilité  desquels  il  n'avait  pu  être  suffi* 
saunment  renseigné,  trop  souvent  survenait  la  faillite  qui  le  désespérait  et  le 
détournait,  lui  et  les  siens,  parents  et  amis,  de  la  voie  de  Téconoroie.  Alors  fût 
instituée  la  caisse  d'épargne ,  qui  changea  complètement  la  situation  des 
classes  ouvrières,  et  fut  pour  elles  un  immense  bienfait,  par  cela  seul  qu*elle 
offrit  à  la  prévoyance  de  Touvrier  et  au  placement  de  ses  épargnes  toutes  les 
garanties,  toutes  les  facilités  désirables. 

Mais  si  le  moyen  de  pratiquer  la  prévoyance  est  aujourd'hui  offert  aux  clas- 
ses ouvrières,  il  fout  reconnaître  qu^elles  n'en  usent  pas  toutes  aussi  bien  qu*on 
pourrait  le  désirer.  Il  est  de  notoriété  publique  que  les  gens  à  gage,  allant 
à  la  caisse  d'épargne,  sont  plus  nombreux  que  les  ouvriers;  il  y  a  de  plus 
des  dépôts  qui  n'appartiennent  ni  à  des  ouvriers  ni  à  des  gens  à  gages. 
Aussi  le  poids  de  la  dette  flottante  des  caisses  d'épargne  serait  déjà  notable- 
ment allégé  pour  l'Etat  par  l'effet  d'un  contrôle  sérieusement  exercé  sur 
la  situation  des  déposants,  en  éliminant,  pour  le  passé,  pour  le  présent  et  pour 
Tavenir,  tous  ceux  à  Fusage  desquels  la  caisse  d'épargne  n'a  évidemment  pas 
été  instituée. 

Que  résulte-t-il  de  ces  observations?  C'est  que  les  classes  ouvrières  ne  pro- 
fitent pas  assez  du  bienfait  de  la  caisse  d'épargne,  et  qu'il  s'en  faut  beaucoup 
qu'elles  pratiquent  l'esprit  de  prévoyance  qui  leur  est  nécessaire.  Il  faut  donc 
leur  en  faire  éprouver  davantage  le  besoin.  Doit-on  espérer  y  parvenir  en  ren- 
dant irrévocables  les  dépôts  actuellement  temporaires?  Que  présente  donc  de 
préjudiciable  à  la  population  ouvrière  la  faculté  de  retrait  en  vigueur?  Elle 
permet  à  l'ouvrier  de  retirer  demain  de  la  caisse  d'épargne,  pour  s'abandon- 
ner à  la  débauche,  ce  qu'il  y  avait  versé  précédemment  pour  obéir  aux  inspi- 
rations de  la  prévoyance.  Mais  cette  éventualité  d'un  abus  est  l'histoire  des 
meilleures  institutions  de  l'humanité,  pour  lesquelles  il  faut  toujours  faire  la 
part  de  l'imperfection  attachée  à  la  nature  de  l'homme  et  à  ses  œuvres.  La 
caisse  d'épargne  ne  peut  présenter  cette  bonté  absolue  qui  rend  tout  abus 
impossible,  et  ne  saurait  apparienir  à  aucune  institution.  Elle  ne  peut  offrir 
et  il  ne  faut  lui  demander  que  cette  utilité  relative  qui  fait  que  la  somme  des 
avantages  l'emporte  de  beaucoup  sur  celle  des  inconvénients.  Alors  elle  sera 
jugée  comme  elle  mérite  de  l'être,  et  on  verra  que ,  dans  cette  succession  de 
bons  et  de  mauvais  jours  dont  se  compose  la  vie  de  l'ouvrier,  dans  cette  tran* 
sition  du  travail  au  chômage,  de  la  hausse  à  la  baisse  du  salaire,  le  but  de  la 
caisse  d'épargne  est  d'appeler  les  bons  jours  au  secours  des  mauvais,  et  que 
le  dépôt  temporaire  est  l'expression  de  ce  besoin  et  la  condition  vitale  de 
l'institution. 

L'auteur  du  Mémoire,  M.  de  Romanet  ne  se  contente  pas  de  rendre  le  dépôt 
irrévocable;  il  veut  qu'il  soit  incessible.  Mais,  c'est  là  condamner  l'ouvrier  à 
mourir  de  faim.  Lorsque  le  travail  était  abondant,  cet  ouvrier  aura  versé  ses 
économies  à  la  caisse  d'épargne,  et  il  lui  sera  interdit,  aux  jours  de  privation, 
de  misère  et  de  faim,  quand  sa  famille,  sa  femme,  ses  enfants  manqueront  des 
choses  les  plus  nécessaires,  de  retirer  ses  économies  le  jour  du  chômage  ?  refli- 
scr  cette  faculté,  c'est  méconnaître  le  beau  côté  des  caisses  d'épargne.  C'est 
par  l'usage  intelligent  de  ces  retraits  volontaires  que  la  caisse  d'épargne  de- 
vient pour  la  classe  ouvrière  une  seconde  Providence,  qui  appelle  les  bons  jours 
au  secours  des  mauvais,  et,  par  un  heureux  équilibre,  fait  vivre  l'économe  et  pré- 
voyant ouvrier  dans  un  milieu  qui  le  met  à  l'abri  des  privations,  de  la  misère* 


69  JOURNAL  DES  ECONOMISTES. 

Il  est  sage,  avant  de  songer  à  créer  des  institutions  nouvelles,  de  développer, 
d*utiliser^  de  féconder  celles  que  nous  ne  possédons  que  d^ier.  A  peim  fttef 
la  caisse  d'épargne  ne  peut  encore  avoir  atteint  le  but  de  sa  missioû,  et  pair* 
couru  tous  les  degrés  de  sa  destinée.  Si  les  classes  ouvrières  conunenceot  â 
peine  à  en  apprécier  et  ressentir  le  bienfait,  c'est  qu'en  ce  monde  Tempire  des 
habitudes  morales  ne  s^improvise  pas.  Il  ne  marche  et  ne  s'établit  qu'arec  le 
temps,  de  génération  en  génération. 

—  M.  Wolowski  a  continué  la  lecture  ()e  son  savant  Mémoire  sur  la  société 
conjugale.  M.  Migoet  a  terminé  celle  du  Mémoire  de  M.  le  docteur  Sctimidt  sur 
le  mysticisme  allemand  au  quatorzième  siècle. 

—M.  Blanqui,  en  communiquant  à  l'Académie  un  Mémoire  ayant  pour  titre  : 
Du  Désaccord  de  l'enseignement  public  avec  les  besoins  publics,  a  soulevé  une  des 
questions  les  plus  graves  de  notre  organisation  actuelle,  celle  de  Teaseifiie- 
ment  professionnel.  L'Académie  en  a  bien  senti  l'importance,  car,  malgfé  Tei- 
ception  péremptoire  d'incompétence  indiquée  au  commencement  du  débat, 
elle  n'a  pas  craint  d'engager  une  discussion  dont  nous  allons  reproduire  kl 
éléments  principaux.  Et  d'abord  précisons  les  arguments  du  Mémoire  dft 
M.  Blanqui. 

L'honorable  académicien  s*est  posé  en  commençant  cette  question  : 

L'enseignement  public,  en  France,  est-il  à  la  hauteur  des  besoins  publics? 
M.  Blanqui  se  prononce  négativement.  Suivant  lui,  dans  l'état  présent  des 
choses,  le  système  officiel  de  l'enseignement  a  uniquement  en  vue  l'étude  de 
deui  langues  mortes.  La  connaissance  de  ces  deux  langues  est  la  base  fonda- 
mentale des  épreuves  imposées  aux  candidats  qui  aspirent  aux  moindres 
fonctions  dans  TËtat.  Cette  uniformité  de  l'enseignement  est  en  contradietioa 
manifeste  avec  les  tendances  de  l'époque  actuelle,  avec  ses  besoins  qui  ont 
presque  tous  le  caractère  industriel  ou  administratif. 

M.  Blanqui,  après  ce-  reproche  général,  parcourt  les  différents  degrés  de 
renseignement. 

Les  enfants  de  la  campagne  n'apprennent  pas  le  métier  qu'ils  doivent  exer- 
cer toute  leur  vie.  On  ne  leur  apprend  ni  la  botanique,  ni  la  greffe  des  ar- 
bres. Ils  pourront  suivre  sur  les  cartes  géographiques  les  opérations  mili* 
taires  de  la  Plata  ou  de  la  Kabylie,  mais  on  se  garde  bien  de  mettre  entre 
leurs  mains  un  sécateur  ou  le  moindre  extrait  du  Bon  Jardinier. 

Dans  l'organisation  de  ce  qu'on  appelle  si  improprement  renseignement 
sex^ondaire,  on  semble  avoir  voulu  concentrer  les  plus  grands  obstacles  au  dé- 
veloppement de  la  richesse  intellectuelle  et  matérielle  du  pays.  A  mesure  que 
les  besoins  du  travail  national  réclamaient  une  éducation  plus  industrielle, 
l'enseignement  est  demeuré  plus  exclusivement  universitaire  et  littéraire,  et 
la  loi  du  pays  Ta  impitoyablement  étendu  à  toutes  les  professions,  même  i 
celles  qui  n'en  éprouvent  que  les  entraves.  A  peu  de  choses  près,  nous  ensei- 
gnons à  nos  enfants  ce  qu'on  leur  enseignait  au  moyen  âge,  alors  que  la 
France  était  couverte  de  monastères  et  l'Université  en  proie  à  la  scolastiqoe. 
On  dirait  que  nous  voulons  peupler  l'Europe  de  médecins  et  de  légistes  au 
delà  des  bornes  raisonnables  de  sa  consommation.  A  quoi  bon  tant  de  che- 
mins de  fer  et  de  bateaux  à  vapeur,  si  nous  ignorons  les  langues  vivantes? 
Pourquoi  l'enseignement  de  l'histoire  s'arréte-t-il  aux  époques  que  nous  avons 
le  plus  d'intérêt  à  connaître  ?... 


ACADÉlilE  DES  SCIENCES  MORALES  ET  POLITIQUES.        68 

Plus  loin,  M.<Blanqui  signale  l'impuissance  et  la  stérilité  de  renseignement 
littéraire  de  nos  jours,  du  point  de  vue  même  de  son  application  aux  profes- 
sions auxquelles  il  semble  plus  spécialement  destiné.  Ces  études,  si  mal  à 
propos  nommées  classiques,  suivant  lui,  sont  une  introduction  obligée  à  toutes 
les  carrières  libérales  et  administratives,  et  elles  laissent  la  Jeunesse  officielle 
dans  la  plus  profonde  ignorance  des  choses  qu'il  lui  importe  de  connaître. 
Nous  avons  des  épreuves  à  subir  pour  devenir  avocats  ou  médecins  ;  on  n'en 
exige  aucune  pour  être  administrateur  et  homme  d'État.  Nos  hommes  poli- 
tiques et  nos  diplomates  se  forment  à  FËcole  du  hasard  et  dans  les  oscillations 
des  partis.  11  n'existe  en  France  aucune  école  d'administration,  et  la  plus  tlif- 
flcile  des  sciences  est  peut-être  la  seule  qu'on  n'enseigne  à  personne.  Qui 
donc  connaît  la  théorie  et  même  Thistoire  de  l'impôt?  l^iiel  négociant  a  étudié 
les  éléments  de  l'économie  politique? 

M.  Blanqui  se  refuse  à  considérer  les  épreuves  littéraires  ct^mme  unique- 
ment préparatoires;  elles  absorbent  les  dix  années  les  pins  importantes  de  la 
vie...  Se  demandant  plus  loin  entre  quelles  mains  devrait,  à  défaut  de  l'Univer- 
sité, être  remis  le  dépôt  de  l'enseignement  amélioré,  M.  Blanqui  repousse  Tin- 
tervention  de  l'Église. 

Après  quelques  observations  de  M.  Cousin,  M.  Giraud  a  pris  la  défense  do 
rUniversité.  Il  a  dit  en  substance  :  Depuis  la  loi  de  4833,  l'organisation  de  ren- 
seignement primaire  en  France  laisse  peu  de  choses  à  délirer  ;  elle  est  Biipé- 
rieure  à  celle  de  tous  les  autres  pays  de  l'Europe.  Par  suile  de  cette  même  loi  de 
1833,  l'Ëtatoulescommunesdépensentenviron  16  millions  (15,K83,i1ârir.)  pour 
l'enseignement  primaire.  11  existe,  en  France,  59,858  écoles  primaires,  tant  pu- 
bliques que  privées,  dont  42.S51  pour  les  garçons,  et  17,i87  poirr  les  filles.  De 
ces  60,000  écoles,  il  n'y  en  avait  pas  la  moitié  il  y  a  dix  ans,  pas  le  qmrt  il  y 
a  vingt  ans.  Sur  37,038  communes,  2,460  seulement  n'ont  pat»  d*écoles.  En 
1840,  il  y  en  avait  encore  4,200.  Sur  les  2,460  communes,  .^lâ  seront  prochai- 
nement à  même  de  faire  les  frais  d'établissement  dUnstrnction  primaire^  93tf 
s'associeront  à  d'autres  communes.  Enfin,  pour  les  985  qui  restent,  si  leur 
exiguïté  et  leur  pauvreté  ne  permettent  pas  d'espérer  la  création  d'écoles  per- 
manentes, on  aura  recours  à  des  instituteurs  ambulante.  Le  nombre  des  en- 
fants dépourvus  de  l'instruction  primaire  n'est  plus  que  de  150,000;  il  sera 
prochainement  réduit. 

Autre  point.  En  quoi  consiste  l'instruction  primaire  ?  D'après  la  loi  de  1855^ 
elle  se  divise  en  instruction  primaire  élémentaire,  et  en  instruction  primaire 
supérieure.  La  première  comprend  les  notions  indispensables,  renseignement 
moral  et  religieux,  la  lecture,  l'écriture,  les  premiers  rudiments  du  calcul  ;  la 
seconde  comprend  les  éléments  de  géométrie,  le  dessin  linéaire  et  l'arpentage^ 
des  notions  des  sciences  physiques  et  d'histoire  naturelle,  le  rbant^  les  élé- 
ments de  rhistotre  et  delà  géographie,  et  surtout  de  l'hisliiire  et  de  la  j^éogra* 
pbie  de  la  France.  Dans  ce  double  enseignement,  se  rencontrent  la  préparation 
générale  et  la  préparation  spéciale  qui  entrent  seules  dans  le  but  que  s  est 
proposée  l'Université,  car  a  l'Université,  dans  la  pensée  qui  a  présidé  a  l'orga^ 
nisation  de  son  enseignement,  ne  se  propose  pas  d'apprenUri;  à  chacun  sou 
état  ou  son  métier.  »  Celui  qui  veut  s'initier  à  la  connaissance  de  I  aérien  iture 
et  de  l'industrie  rencontre  un  enseignement  particulier,  et  qui  ne  dépend  plus 
de  rUniverlité.  M.  Giraud  insiste  encore  sur  le  développement  des  écoles  su- 
périeures et  des  écoles  normales  primaires,  où,  contrairement  aux  aaeertioM 


64  JOURNAL  DES  ECONOMISTES. 

de  M.  Blanqui,  on  enseigne  la  taille  et  la  greffe  des  arbres,  et  la  botanique  élé- 
mentaire. 

Pour  l'enseignement  littéraire  et  secondaire,  même  erreur  de  la  part  de 
M.  Blanqui  :  il  a  pour  but  le  développement  de  Tesprit  et  non  Tapprentissage 
des  carrières.  Sans  doute  les  conditions  de  la  société  française  ont  changé. 
L'application  des  sciences  est  devenue  plus  générale  et  plus  nécessaire.  Cette 
transformation,  l'Université  la  acceptée  dans  toutes  ses  conséquences.  L*eo- 
seignement  des  langues  vivantes  n*a  pas  été  négligé;  beaucoup  de  collèges  ont 
des  leçons  de  droit  commercial  et  des  cours  préparatoires  de  commerce  et 
d'ipdustrie.  Il  en  est  ainsi  à  Marseille,  à  Lyon,  à  Rouen,  à  Metz,  i  Rennes,  à 
Nantes,  à  Bordeaux. 

Pour  l'enseignement  supérieur,  M.  Giraud  termine  en  signalant  la  richeaie 
et  la  variété  de  Finstruction  donnée  dans  nos  Facultés,  à  Paris  et  dans  les  dé^ 
partements,  en  insistant  sur  les  cours  multipliés  du  Collège  de  France,  du  im- 
din  des  Plantes,  de  l'École  centrale  des  arts  et  manufactures,  de  TObserra- 
toire,  etc... 

M.  Blanqui  a  répondu  à  M.  Giraud;  il  a  déclaré  qu'il  n'avait  jamais  en  la 
pensée  d'attaquer  Torganisation  de  TUniversIté.  «  Ce  que  j'ai  dit,  a  ajouté 
II.  Blanqui,  c'est  que  l'enseignement  public  n'est  plus  en  harmonie  avec  lei 
besoins  publics,  avec  les  besoins  de  l'État,  avec  la  nouvelle  direction  des  es» 
prits:  c'est  une  question  de  méthode,  et  voilà  tout.  En  présence  de  ces  ten- 
dances nouvelles,  et  que  personne  ne  saurait  méconnaître,  convient-il qoe 
rUniversité  reste  stationnaire  ?  Voilà  ce  que  je  demande;  loin  de  vouloir  ren- 
verser l'Université,  je  la  sollicite  de  compléter  son  enseignement,  de  l'appro» 
prier  aux  besoins  de  la  génération  nouvelle,  de  lui^oflirir  une  nourriture  qd 
convienne  aux  exigences  des  temps  où  nous  vivons.  Attaquer  l'Université,  ce 
serait  de  ma  part  plus  que  de  l'ingratitude,  ce  serait  de  la  folie.  Je  ne  demande 
point  une  révolution.  Au  profit  de  qui  se  ferait-elle  ?  Pour  ma  part,  je  nesui» 
nullement  disposé  à  la  favoriser.  Maintenant,  parce  que  l'Université  tient  de» 
pouvoirs  publics  le  droit  d'instruire  la  jeunesse ,  nous  n'aurions  pas  la  liberté 
de  lui  dire  toute  la  vérité,  quelque  pénible  qu'elle  puisse  être,  nous  qui  savoas 
la  dire  avec  indépendance  à  d'autres  pouvoirs  placés  bien  au-dessus  d>lle  ? 
Il  ne  serait  pas  permis  de  lui  dire  :  Gardez  le  pouvoir  justement  confié  à  tes 
mains,  mais  sachez  l'exercer  dans  l'intérêt  de  générations  aux  prises  avec  des 
tendances  nouvelles  et  des  besoins  nouveaux  !  Un  tel  langage  est-il  donc  dé- 
placé, est-il  donc  hostile  au  pouvoir  universitaire  ? 

ce Dans  le  cours  de  mes  voyages  en  France,  à  l'étranger,  j'ai  visité  hiea 

des  écoles  primaires,  et  je  puis  en  parler,  non  d'après  les  livres,  mais  d'après 
mes  propres  observations.  11  reste  beaucoup  a  faire  pour  compléter  l'instmc- 
tion  qu'on  y  donne.  On  vante  ces  établissements  où  l'enseignement  s'étend, 
dit-on,  jusqu'à  la  greffe  des  arbres  et  à  la  botanique.  Ce  sont  la  en  eflet  de 
belles  choses  qui  figurent  sur  les  programmes,  mais  qu'on  se  garde  bien  d'a^ 
pliquer  ;  les  intentions  sont  excellentes,  mais  la  réalité  laisse  autant  à  désirer 
que  dans  l'enseignement  secondaire,  où  Ton  a  introduit  comme  par  charité  les 
langues  vivantes.  Ces  langues  s'enseignent,  assure-t-on,  dans  les  collèges,  seu- 
lement les  cours  sont  facultatifs.  Mais  ne  savons-nous  pas  qu'un  cours  ftcul- 
tatlf  est  un  cours  abandonné?  et  n'a-tK)n  pas  assez  indiqué  l'état  qu'on  Dût 
des  langues  vivantes,  en  les  excluant  des  concours  généraux?  C'est  ainsi  que 
les  chefs  supérieurs  de  l' Université  se  sonl  trahis  eux-mêmes,  en  refusant  ûrMt 


ACADEMIi:  DES  Sa>:NCES  MORALES  ET  POLITIOIES.         65 

de  bourgeoisie  à  cet  enseignement  dont  la  nécessité  augmente  tous  les  jours. 

€  Ce  n'est  donc  pas  une  révolution  que  je  provoque,  mais  une  humble  péti- 
tion que  je  prends  la  liberté  d^adresser  à  TUniversité  elle-même.  Je  reconnais 
tous  les  services  que  rend  l'enseignement  supérieur,  mais  je  lui  reproche 
d*étre  renfermé  dans  des  limites  trop  étroites.  Sans  doute,  à  Paris,  des  hommes 
éminents  répandent  un  vif  éclat  sur  renseignement  des  sciences  et  des  lettres, 
mais  que  de  sciences  entièrement  sacrifiées  et  qui  ne  comptent  pas  de  chaire! 
Et  dans  les  écoles  normales  primaires  quel  est  Tétat  de  l'instruction  scientifi- 
que! Le  programme  de  ce  qui  manque  serait  plus  long  que  celui  de  rensei- 
gnement qu'on  y  reçoit.  Songct-on  à  apprendre  même  les  éléments  de  la 
structure  de  Thomme,  les  principes  du  ^vcan  oiauTov  physique,  aussi  nécessaire 
que  la  connaissance  de  Tintelligence  et  de  Tesprit  humain  ?  Une  telle  étude 
ne  tarderait  pas  à  porter  ses  fruits.  Elle  ne  serait  pas  inutile,  n'aurait-elle  pour 
résultat  que  de  détruire  l'autorité  des  charlatans  dans  les  campagnes!  Com- 
bien de  sciences  sont  encore  mises  décote!  Il  serait  facile  de  multiplier  les 
citations  à  l'infini. 

<i Je  termine  en  disant  de  nouveau  aux  hommes  éminents  et  dévoués 

qui  président  à  l'instruction  publique  en  France  :  Si  vous  repoussez  des  réfor- 
mes justes  et  nécessaires,  craignez  que  d'autres,  moins  capables  assurément 
que  vous,  ne  s'en  emparent  et  ne  s'en  fassent  une  arme  contre  vous!  Sous  la 
Restauration,  l'enseignement  des  lettres  et  des  sciences  était  dans  tout  son 
éclat,  il  a  été  porté  à  sa  plus  grande  hauteur  par  les  hommes  illustres  dont  le 
nom  est  dans  tous  les  esprits.  Aujourd'hui  les  temps  ont  changé  ;  les  tendances 
nouvelles  ne  sont  plus  les  mêmes  ;  c'est  vers  Findustrie  que  se  portent  les  in- 
telligences :  le  moment  est  venu  de  faire  dans  renseignement  deux  parts,  Tune 
pour  les  lettres,  l'autre  pour  les  sciences  industrielles!  Voilà  tout  ce  que  j'ai 
voulu  dire  dans  le  Mémoire  qui  a  soulevé  ce  idébat,  rien  de  plus,  rien  de 
moins,  b 

—  Dans  un  Mémoire  sur  l'Influence  des  passions  sur  Vordre  économique  des  so- 
ciétésy  M.  le  vicomte  Alban  de  Villeneuvc-Bargemont  s'est  proposé  de  démon- 
trer que  les  passions  mauvaises,  les  penchants  déréglés,  les  vices  inhérents  à  la 
nature  de  Tbomme  enfin,  forment  Tobstacle  le  plus  grand  au  bien-être  des 
peuples. 

Après  avoir  signalé  les  conséquences  sociales  de  l'orgueil,  de  l'avarice,  de 
Tenvie,  de  l'impureté,  de  l'intempérance,  de  la  colère,  de  la  paresse,  M. de  Vil- 
leneuve termine  par  des  appréciations  écononUques  que  nous  publierons  en 
entier.  *•• 


T.  XIV.  —  àrnl  iiM. 


fiC  JOURNAL  DES  ECONOMISTES. 

CORRESPONDANCE. 


Londres,  18  mtn  tUê. 

A  Messieurs  CHARLES  OUNOYER ,  membre  de  Plnstiiut,  pri^sùi^n/;  HORACE  SAT, 
Joseph  GARNIER  et  les  membres  de  la  Société  des  Économistes,  à  Ptris. 

Messieurs , 
Veuillez  ne  pas  attribuer  le  long  retard  que  les  chefs  de  la  Ligue  ont  mis  à  Tmm 
répondre  à  un  manque  de  courtoisie  de  leur  part ,  mais  simplement  à  une  grave 
indisposition  qui ,  pendant  plusieurs  semaines ,  m'a  tenu  séparé  de  mes  coropigimi 
de  travaux  dans  la  cause  du  libre  échange.  En  leur  nom  comme  au  mien ,  je  tous 
prie  d'agréer  cette  tardive  expression  de  notre  gratitude.  Nous  avons  été  seosiblefiwat 
touchés  à  la  lecture  de  votre  letU'e ,  où  vous  nous  exprimes  en  termes  si  éloquenU  h 
cordiale  sympathie  des  économistes  de  Paris  pour  les  free  traders  d'Angleterre. 

Je  n'ai  jamais  douté  que ,  lorsque  les  travaux  et  les  intentions  de  la  Ligue  seraieat 
connus  au  dehors,  ils  n^éveillassent  de  nombreuses  sympathies  au  sein  d'un  peuple 
aussi  généreux  et  aussi  éclairé  que  le  peuple  de  France.  Si  ces  travaux ,  pendàfit 
plusieurs  années ,  n'ont  point  attiré  l'attention  des  étrangers ,  c'est  qu^ils  panûssakat 
n'être  dirigés  que  vers  un  but  spécial  et  n'avoir  pour  objet  que  le  redressemeat 
d'un  grief  purement  domestique.  Pourtant,  dès  Torigine ,  les  promoteurs  de  la  Itatr 
contre  les  lois  céréales  avaient  tendu  à  une  fin  bien  autrement  noble  et  générale  que 
la  simple  destruction  d'un  monopole  injuste.  Dans  leur  pensée ,  le  rappel  de  ces  lois 
devait  conduire  à  l'abolition  complète  du  régime  protecteur.  Us  sentaient  que  k 
grand  principe  de  la  liberté  commerciale  était  au  fond  de  la  querelle ,  et  qu'à  la  lalii- 
tion  d'une  question  toute  spéciale  se  liait  inévitablement  le  sort  d'un  système  qui 
intéressait  le  présent  et  Tavenir,  non-seulement  de  l'Angleterre,  maia  du 
entier. 

Je  suis  charmé ,  Messieurs ,  que  le  retard  involontaire  que  j'ai  mis  à  toi 
me  permette  de  vous  annoncer  que  l'événement  confirme  ces  prévisions ,  et  qm  k 
réforme  aura  un  objet  infiniment  plus  étendu  que  n'avait  paru  l'annoncer  soa  titre: 
—  1^  libre  échange,  non-seulement  en  matière  de  subsistances,  mais  eo  toutes 
sortes  de  produits ,  devient  aujourd'hui  la  politique  commerciale  avouée  de  la  aatioB 
anglaise.  Non-seulement  tous  nos  principaux  hommes  d'Etat ,  abjurant  un  système 
erroné ,  se  sont  prononcés  pour  l'introduction  pratique  dans  la  législation  anglaise 
des  principes  de  Smith  et  de  J.-B.  Say  ;  mais  encore  la  grande  charte  de  noo  fran- 
chises commerciales ,  promulguée  par  sir  Robert  Peel ,  a  été  scellée  par  le  vote  des 
représentants  du  peuple  britannique. 

Je  n'ai  pas  besoin  de  dire  à  une  Société  aussi  éclairée  que  celle  des  Economistes 
de  Paris,  que  les  suites  d'une  révolution  si  considérable  ne  sauraient  se  renfermer  daas 
les  limites  étroites  du  Royaume-Uni ,  et  qu'elle  est  destinée  à  s'étendre.  Vous  saves 
aussi  bien  que  nous  ,  Messieurs ,  quelle  est  la  vive  tendance  des  idées  justes  et  fé- 
condes à  se  propager ,  et  combien  il  est  difficile ,  lorsque  une  grande  nation  en  a  tet 
l'heureuse  application  chez  elle,  que  les  autres  ne  soient  pasbientôt  entraînées  à  Tiott* 
ter.  Aussi  longtemps  que  les  peuples  ont  été  uniformément  soumis  au  régime  des 
restiictions  commerciales,  ils  ont  pu  lutter  sur  le  pied  de  I  égalité  :  chacun  trouvait 
une  sorte  de  protection  dans  Terreur  commune  à  tous.  Mais  quand  une  grande  aatîM 
maritime  s'est  affranchie  des  liens  du  monopole ,  je  ne  comprends  pas  tiop  comneat 


COHRKSPONDANCE.  Cl 

les  autres  pourcaieot  conseotir  Ipn^eipps  k  retçnir  ce  lourd  fardeau  et  à  demeurer 
placées  dans  des  conditions  de  travail  et  d*aetlvi(é  si  éTidemment  déstrantageuses. 

Nous  espérons,  Messieurs,  que  la  société  française,  si  éclairée,  ne  tardera  pas  ù 
sentir  les  désavantages  de  cette  situation ,  et  qu'elle  ne  voudra  laisser  à  aucune 
autre  l'honneur  de  prendre  sur  le  continent  Pinitiativc  des  mesures  favorables  à  la 
liberté  commerciale.  11  n'y  a  pour  votre  patriotisme  qu'un  moyen  de  la  préparer  à 
cet  heureux  affranchissement  :  c'est  d'initier  vos  populations  à  la  connaissance  de 
leurs  intérêts  et  de  leurs  droits.  Il  est  tout  à  fait  désirable  que  les  saines  notions  éco- 
nomiques cessent  enfin  de  demeurer  cootioées  dans  le  cabinet  des  hommes  qui  les 
cultivent  ou  dans  quelque  cercle  savant ,  et  qu'elles  commencent  à  devenir  familières 
à  la  masse  de  vos  compatriotes.  Il  n*est  donné  à  aucun  gouvernement,  quelque  ex- 
cellentes que  puissent  être  ses  intentions,  de  faire  prévaloir  une  législation  raisonna- 
ble, s'il  n'est  soutenu  par  une  opinion  publique  éclairée.  Vous  devez  Favoir  éprouvé 
chez  vous,  car  nous  ne  cessons  d'eu  faire  Texpérience  en  Angleterre.  Il  y  a  dix  ans, 
le  gouvernement  de  ce  pays  n'eût  pas  même  conçu  la  pensée  de  proposer  au  Parle- 
ment ces  mesures  au  triomphe  desquelles  est  aujourd'hui  subordonnée  la  durée  du 
cabinet  de  sir  Robert  Peel.  Pour  préparer  ce  résultat ,  pour  donner  au  peuple  d'An- 
gleterre Tintelligenee  de  ses  vrais  intérêts  et  le  déterminer  à  manifester  constitution- 
nellement  son  vœu,  il  a  fallu  écrire ,  discourir,  discuter,  imprimer  durant  beaucoup 
d^annces.  Vous  n'aurez  pas  moins  à  faire  sans  doute.  Vous  ne  serez  pas  plus  dis- 
pensés que  nous  d'user  avec  énergie  et  persévérance  de  ces  trois  grands  agents  de 
tout  progrès  moral,  la  parole ^  la  plume  et  la  presse^  avant  qu'aucun  homme  d'ÉUit 
intelligent  consente  à  vous  suivre  et  à  introduire  le  principe  de  la  liberté  dans  la  lé- 
gislation industrielle  et  commerciale  de  votre  pays.  Mais  à  qui,  plus  qu'à  vous,  Mes- 
sieurs ,  appartient  le  privilège  de  propager  parmi  vos  compatriotes  les  vérités  de 
l'économie  politique  ?  et  quelle  plus  noble  et  plus  glorieuse  mission  pourriez-vous 
TOUS  proposer  que  de  prendre  eu  quelque  sorte  vos  populations  par  la  main  et  de 
les  conduire,  en  les  instruisant  mieux  de  leurs  vrais  intérêts ,  vers  cette  sainte  (Ui 
du  christianisme ,  le  rapprochement  des  nations ,  la  paix  universelle  et  la  fraternité 
du  genre  humain? 

Ne  vous  faites  pourtant  pas  illusion  sur  les  difficultés  que  vous  aurez  à  combattre. 
Vous  allez  vous  heurter ,  comme  nous ,  contre  l'opposition  active  et  combinée  de  tous 
ceux  qui  s'exagèrent  les  profits  du  monopole,  et  qui  croient  leur  fortune  liée  à  la 
perpétuité  du  régime  exclusif.  Vous  aurez  à  les  suivre  dans  les  argumentations  les 
plus  subtiles,  à  réfuter  des  sophismes  qui  se  produiront  sous  les  formes  les  plus  di- 
verses et  les  plus  compliquées ,  à  déraciner  des  j)réjugés  aussi  anciens  que  le  monde. 
Pîe  vbus  laissez  ni  surprendre,  ni  décourager  :  la  vérité  est  douée  d'une  si  grande 
énergie  virtuelle  I  Nous  n'avions  pas  moins  à  faire  que  vous  :  nous  avions  à  attaquer 
le  monopole  sous  sa  forme  la  plus  formidable  ,  et  pourtant  nous  l'avons  vaincu. 
Pourquoi  ce  que  nous  avons  si  heureusement  accompli  vous  serait-il  donc  impos- 
sible? 

C'est  avec  une  vive  émotion.  Messieurs,  que  je  rends  à  votre  honorable  Société 
l'exiiression  des  sentiments  affectueux  qu'elle  a  bien  voulu  exprimer  au  président  et 
aux  membres  de  la  Ligue.  Oui ,  c'est  une  ère  glorieuse  et  nouvelle  que  celle  qui  est 
témoin  de  ce  généreux  échange  de  sympathiques  manifestations  entre  les  citoyens 
de  deux  peuples  autrefois  victimes  d'une  haine  aveugle  et  d*un  antagonisme  insensé, 
mais  destinés ,  j'en  ai  la  ferme  espérance ,  à  ne  rivaliser  désormais  que  dans  l'ac- 
complissement de  ces  exploita  p^ifiques  qui  fout  la  prospérité  et  la  vraie  gloire  des 
nations  civilisées. 

Recevez,  je  vous  prie ,  Messieurs,  de  la  part  de  mes  collègues  et  delà  mienne , 
l'assurance  de  mes  sentiments  de  considération  et  de  sincère  estime. 

Signé,  RiCMABi»  œBDEN. 


68  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

CORRESPONDANCE  AVEC  LA  CHINE  \ 

A  M.  H.  S. 

MtcâO,  M  décembre  IHIS. 

C'est  uu  convalescent  qui  vous  écrit,  mon  cher  monsieur;  fai  quitté  Amoy  avec  k 
fièvre,  que  je  crois  avoir  prise  en  revenant  de  Cbang-Cbao-Fou,  cheNieu  du  Fo-kiea 
(Chine  fermée);  les  soins  du  docteur  Yvan  m'en  avaient  guéri,  quand  à  Hong-Rong  elle 
m'a  saisi  de  nouveau  pour  m'acoompagner  jusqu'ici.  Je  suis  donc  en  assez  mauvai&es 
dispositions  pour  vous  parler  de  mon  voyage;  et  cependant  j*ai  vu  beaucoup  de  chofics, 
recueilli  mille  renseignements  ;  je  commence  à  croire  que  c'est  au  retour  seulement, 
et  près  de  vous,  que  je  pourrai  mettre  quelque  ordre  dans  mes  souvenirs,  et  roas 
les  présenter  enfin  d'une  façon  plus  méthodique. 

Toute  cetle  côle  de  la  Chine  fermée  présente  Taspect  de  la  culture  la  plus  avancée; 
il  n'y  a  pas  de  place  perdue,  tout  est  utilisé  pour  nourrir  les  hommes  ;  aussi  est-oa 
porté,  en  voyant  tant  de  richesses  et  d'industrie,  à  admettre  les  données  de  la  statisë- 
que  du  Ta-Tsing-Hwuy-Teën,.où  l'on  voit  que  le  recensement  pour  la  dix-septièoie 
année  du  règne  de  Kiaking  a  constaté,  pour  l'empire,  une  population  de  361 ,695,879 
âmes  !  Ici  comme  en  France,  on  réserve,  comme  vous  voyez,  auK  chiffres  toute  lev 
puissance,  en  s'abstenant  d*arrondir  les  nombres. 

La  cime  des  montagnes  et  des  coteaux  est  garnie  par  des  semis  de  pins,  on  cultive 
le  thé  sur  les  pentes,  comme  chez  nous  la  vigne.  Au  bas  sont  les  champs  de  légumes, 
de  patates  ;  dans  les  vallées,  dans  les  marais,  jusque  dans  l'eau  on  voit  pousser  le  rû. 
Les  champs  sont  très-divisés,  couverts  d*engrais,  endigués  et  régulièrement  arrosés. 
La  culture  se  partage  enU-e  les  différentes  familles,  partout  il  y  a  labeur  assidu,  éco- 
nomie dans  l'exploitation,  intelligence  dans  les  irrigations.  Les  grands  propriétaires 
morcellent  leurs  propriétés  en  petites  tenures,  et  le  travail  agricole  est  à  bas  prix  ; 
Yeesbing,  riche  fabricant  de  soieries  de  Canton,  assure  qu'une  famille  peut  factlemeot, 
avec  vingt  piastres  par  an,  satisfaire  à  tous  ses  besoins. 

Je  n'ai  rien  à  vous  dire  d'intéressant  sur  Chusan,  où  j'ai  cependant  passé  quelque 
temps  dans  une  maison  chinoise  dont  j'étais  locataire.  Les  Anglais  ne  se  sont  point 
installés  dans  cette  Ile  avec  l'aisance  et  le  confort  qu'ils  recherchent  partout;  ils  sem- 
blent disposés  à  Tévacuer,  conformément  aux  clauses  du  traité  de  Nanking,  quels  que 
soient  les  efforts  que  M.  Montgomery  Martin  est  allé  faire  à  Londres  pour  faire  près* 
dre  une  décision  contraire.  D'ici  à  un  an,  Chusan  redeviendra  chinoise,  sans  ce- 
pendant que  l'abord  en  soit  interdit  aux  étrangers.  L'Ile  parait  avoir  une  populatiai 
de  130,000  âmes  ;  Tinghaé,  qui  en  est  le  chef-lieu,  en  a  15,000.  Il  y  a  beaucoup  et 
cultures  de  riz  pour  la  consommation  locale,  et  quelques  plantations  de  cotonnien  et 
d'arbresàsuif;lethéypoussesauvage,maisonn'yvoitnicanneàsucre,ni  tabac,  quoi 
qu'en  disent  les  livres  de  géographie  et  le  Chinese  repository.  Le  port  ne  saurait  ral- 
lier autre  chose  que  le  cabotage,  à  cause  de  la  proximité  de  la  ville  Shanghai,  qui,  ur 
la  côte  voisine,  prend  chaque  jour  plus  d'importance  et  rivalisera  bientôt  avec  Canloa, 
ce  que  ne  prévoyaient  pas  les  An^is  lorsqu'ils  ont  donné  la  préférence  à  Hong-Koof . 
Quelques  personnes  voudraient  voir  hisser  notre  pavillon  à  Chusan,  au  moment  de 
l'évacuation  anglaise  ;  mais,  si  les  colonies  sont  en  général  peu  désirables,  cefle-IÉ 
surtout  serait  sans  valeur,  et  menacerait  cependant  le  budget  de  la  marine  d'une  lourde 
charge. 

En  parcourant  les  rues  sinueuses,  étroites  et  sales  d^Amoy  (Uyamèn),  je  suis  eoti< 
dans  une  de  ces  maisons  qu'une  petite  lanterne  et  un  grand  caractère  peint  io(fî- 


I  Voir  le  Journal  des  Économistes,  tome  XII,  page  171. 


CORRESPONDANCE.  GO 

quent  comme  Tang-Tièn,  bureau  de  prêt  sur  gages  ;  c'est  plutôt  un  Pawn  House 
d'Angieterre,  qu'un  de  nos  roonts-de-piété.  La  pièce  d'entrée  est  partagée,  par  une 
grille  de  bois,  en  deux  parties  inégales;  la  plus  petite,  communiquant  avec  Textérieur, 
est  celle  où  les  déposants  attendent  debout;  l'autre  est  le  bureau  proprement  dit,  et 
sert  en  même  temps  de  premier  magasin.  L'arrière-boutique  est  évidemment  le  ma- 
gasin général  ;  mais,  comme  c'est  là  que  séjournent  en  général  les  femmes,  je 
ne  me  suis  pas  permis  d'y  pénétrer.  Je  me  suis  donc  contenté  dMnventorier  rapide- 
ment ce  que  j'avais  sous  les  yeus  :  aux  murs  étaient  pendus  un  grand  nombre  de 
fluttes,  de  clarinettes,  de  pipes  pour  le  tabac  ou  pour  l'opium,  de  sabres  doubles,  de 
bâtonnets  dans  leurs  étuis,  d'éventails,  de  blagues  en  soie  brodées,  de  vieilles  nippes 
ternies  par  l'usage  et  la  poussière  ;  sous  les  tables  se  confondaient  pêle-mêle  des  us- 
tensiles de  ménage  de  toute  espèce,  et  des  statuettes.  Chaque  objet  avait  un  numéro 
et  tiu  bulletin  portant  le  nom  du  déposant  et  la  somme  prêtée.  Le  prêt  est  en  outre 
inscrit  avec  détail  sur  un  registre  timbré  en  rouge.  L'intérêt  est  de  deux  pour  cent 
par  mois,  et  si  le  gage  n'est  pas  retiré,  il  est,  au  bout  de  trente  mois,  vendu  à  l'encan. 
Il  7  a  quinze  de  ces  maisons  à  Amoy,  et  elles  ne  paraissent  soumises  envers  les  manda- 
rins à  aucun  payement  de  droits. 

Quand  j'ai  visité  l'honpice  des  Enfants  trouvés  de  Ning-Pô,  il  y  avait  une  exposi- 
tion curieuse  de  chrysantèmes  en  fleurs,  et  c'était  une  occasion  pour  les  étrangers  de 
donner  quelques  secours  pour  l'établissement.  Il  parait  bien  prouvé  pour  moi  que  la 
coutume  barbare  des  infanticides  n'est  pas  pratiquée  à  Ning-Pô,  non  plus  qu'à  Canton; 
mais  à  Amoy  elle  est  en  pleine  vigueur,  et  je  ne  vous  parlerai  plus,  comme  il  y  a 
quelques  mois,  sur  les  rapports  des  missionnaires,  mais  d'après  ce  que  j'ai  vu  par 
moi-même  ;  car  je  me  suis  fait  conduire  dans  un  lieu  abominable  qu'on  appelle  la 
Fosse  aux  Filles. 

Prenant  la  route  de  Ting-Lang-Kwan,qui  conduit  à  la  cité  murée,  à  la  résidence  de 
l'amiral  chinois  et  à  la  cime  d'où  se  développe  un  si  beau  panorama  d'Amoy,  on  ne 
tarde  pas  à  dépasser  un  vaste  cimetière ,  dont  les  pierres  tumulaires  se  dressent  sur  le 
penchant  de  la  montagne ,  et  laissent  voir  des  blocs  de  granit  que  noircit  le  lichen. 
On  arrive  alors  à  un  endroit  où  le  chemin  se  bifurque  ;  un  pilier  de  granit  supporte 
une  lanterne ,  il  est  en  outre  couvert  par  une  inscription ,  dont  je  n'ai  pu  avoir  la 
traduction  ;  sur  la  gauche  est  la  maison  d'un  diseur  de  bonne  aventure.  C'est  là  que, 
derrière  un  bouquet  de  bambous ,  se  trouve  une  mare  entourée  d'un  parapet  de 
pierre  ;  Teau  en  est  verte  et'flingeuse,  en  partie  couverte  de  plantes  aquatiques.  On 
Yoit  flotter  à  la  surface  de  petits  rouleaux  de  nattes  de  bambou ,  j*en  ai  compté  une 
quarantaine  ;  ces  espèces  de  paniers  ou  paquets  cylindriques  renferment  les  cadavres 
de  petites  filles  étouffées  à  leur  naissance.  Nous  avons  voulu  savoir  précisément  à 
quoi  nous  en  tenir  ;  nous  en  avons  ouvert  trois ,  et  ils  renfermaient  en  effet  des  sque- 
lettes d'enfants.  Les  Chinois  qui  nous  regardaient  faire  et  le  diseur  de  bonne  aven- 
ture nous  ont  fait  comprendre  qu'il  n'y  a  pas  de  nuit  où  l'on  ne  vienne  ainsi  jeter 
quelque  petite  fille  dans  cette  mare  et  que  l'endroit  en  est  plein.  Voilà  ce  que,  seuls 
de  la  légation ,  R.  et  moi ,  avons  vu  en  plein  midi ,  sans  que  nos  recherches  aient  eu 
Pair  de  causer  le  moindre  scandale  parmi  ceux  qui  nous  voyaient  fouiller  ainsi  dans 
oes  petits  cercueils  de  bambou. 

La  cité  murée  d*Amoy  est  déserte  et  sans  vie,  c'est  la  résidence  des  mandarins  ; 
toute  l'activité  est  dans  les  faubourgs,' qui  garnissent  le  pied  de  la  montagne  et  éten- 
dent de  tous  côtés  leurs  rues  sales  et  sinueuses.  Le  mouvement  des  affaires  y  est 
prodigieux ,  les  boutiques  y  sont  serrées,  on  se  croirait  à  Canton  ou  à  Shanghaï;  il  y 
a  de  nombreuses  fabriques  de  chaussures,  de  parapluies ,  de  fleurs  artificielles;  les 
courtiers  vont,  viennent,  remuent  ciel  et  terre  pour  nouer  des  affaires  avec  les  gens 
de  Siaro ,  de  Forroose ,  et  avec  tous  ceux  qui  préparent  leurs  cargaisons  de  retour, 
imoy  est  principalementun  grand  marché  pour  les  denrées  alimentaires  ;  c'est  un 


i 


70  JOURNAL  DES  ECONOMISTES. 

ioMDeDse  baur  de  comestibles  ;  on  y  apporte  ces  fameux  nidt  d^oiseaux,  ks  aiterat 
de  requÎDS,  les  holothuries ,  les  œufs  de  poissons,  les  poissons  secs,  les  salaisons; 
on  en  exporte  du  sucre ,  des  confitures ,  des  conserves  ;  il  y  a  des  quartiers  si  bies 
garnis  de  toutes  ces  choses ,  qu^on  y  nourrirait  facilemenl  une  armée. 

La  mer  et  les  rivières  sont  couvertes  d'embarcations ,  et,  quoique  Ton  ne  parle  pas 
dans  le  Nord  de  la  Chine  des  Tenkas  comme  à  Canton  »  je  crois  qu^on  on  trouverait 
encore  ici.  Je  ne  sais  si  je  vous  ai  parlé  dans  quelque  lettre  de  ces  Tenkas  ;  ce  soat 
des  bateliers  dont  toute  la  famille  vit  habituellement  sur  Peau ,  dans  de  petits  bateaux 
qui  ont  la  forme  d'un  œuf,  d'où  leur  vient  leur  nom,  et  qu'ils  font  marcher  à  la  rame, 
ou  en  godillant.  Les  batelières  transportent  ainsi  des  passagers  d'un  point  de  Canton 
à  un  autre  pour  la  moindre  pièce  de  monnaie ,  et  elles  se  disputent  les  pratiques  ; 
ce  sont  les  seules  femmes  chinoises  qui  soient  habituées  aux  Européens  et  en  con- 
tact journalier  avec  eux.  Les  hommes  sont  pêcheurs  ou  montent  les  faitiangs,  jon- 
ques qui  font  le  service  de  Canton  à  Macao;  ils  ne  descendent  pas  à  terre  plus  souvent 
que  les  femmes.  On  regarde  les  Tenkas  comme  une  race  à  part ,  dont  l'origine  est 
inconnue ,  mais  dont  la  pêche  a  été  la  profession  primitive.  Dans  le  quatrième  siècle, 
l'empereur  Tang  les  fit  recenser  et  imposer  ;  ils  occupaient  alors  plus  de  cinquaolt 
mille  bateaux.  En  1370 ,  ils  étaient  réunis  le  long  des  rives  du  fleuve  et  payaient  une 
contribution  en  poissons.  Us  ont  toujours  eu  des  coutumes  spéciales  ;  ils  n'juai^  pas 
jadis  de  fiançailles  ;  le  batelier  qui  voulait  prendre  femme  mettait  une  gerl^ette^fa 
paille  au  bout  de  sa  rame  ;  celle  qui  Tacceptait  pour  mari  attachait  une  corbeille  de 
fleurs  à  la  sienne  ;  puis  Tunion  s^accom plissait  au  bruit  d'une  musique  barbare.  En- 
core aujourd'hui  les  Tenkas  ne  se  marient  qu'entre  eux;  ce  sont  des  espèces  de 
parias ,  avec  lesquels  les  pauvres  gens  eux-mêmes  de  tu  terre  craindraient  de  se 
mésallier.  La  dernière  note  historique  (|ue  je  puis  vous  donner  pour  ce  qui  les  con* 
cerne ,  c'est  que,  vers  1730 ,  l'empereur  Yung-Ching  leur  permit  d'habiter  le  rivage 
et  de  cultiver  la  terre ,  permission  dont  ils  ont  bien  peu  profité  :  leur  nature  est  de 
vivre  sur  l'eau  ;  on  les  retrouve  toujours  dans  leurs  petits  bateaux  propres  et  légerb. 
Chaque  femme  a,  le  plus  souvent,  avec  elle  trois  ou  quatre  enfants,  i,k- ceinture 
desquels  sont  attachées  des  calebasses  bouchées  pour  les  faire  surnager  quand  ik 
tombent  à  l'eau.  J'appelle  votre  attention  sur  les  Tenkas,  qui  conservent  leurs  tradi- 
tions au  milieudu  reste  de  la  population  chinoise  sans  se  fondre  avec  elle.  C'est  ciurieux, 
comme  l'origine  malaise  des  Chinois  de  Forraose. 

Le  temps  me  manque  pour  vous  raconter  en  ce  moment  le  voyage  que  j^ai  lait 
avec  R.  en  pleine  Chine  fermée.  Chang-Cliao-Fou  est  une  cité  dont  les  rues  sont  er- 
nées,  comme  à  Ning-Pù,  d'une  suite  d'arcs  de  triomphe  en  granit,  avec  bas-reliefs  et 
inscriptions  ;  elles  sont  généralement  larges  et  bien  aérées  ;  mais ,  comme  ailleurs,  k 
population  est  plus  compacte  dans  les  faubourgs.  La  culture  pénètre  autour  des  habi- 
tations et  utilise  les  moindres  coins  de  terre  ;  il  est  curieux  de  voir  à  quel  point  M 
ménage  ici  l'eau  et  les  engrais. 

Nous  avons ,  nu  retour,  travei-sé  Chiohbé ,  le  grand  centre  de  fabricattoa  de  œUt 
poterie  commune  qui  s'expédie  à  Singapour ,  à  Java  et  partout  où  se  sont  campés 
les  émigrés  chinois.  C'est  là  également  que  se  fabriquent  les  beaux  velours  de  seie, 
les  épingles  lamés;  c'est,  en  un  mot, un  point  industriel  des  plus  importants.  i*a»- 
rais  voulu  pouvoir  séjourner  au  milieu  de  cette  population  inoOensive  et  curieuse, 
que  le  passage  de  deux  Européens  avait  dérangée  de  son  travail  et  qui  se  préctpilBt 
au-devant  de  nous. 

Vous  aurez ,  du  reste,  incessamment  dans  les  journaux  de  Pans  de  nombreux  dé- 
tails sur  la  Chine  ;  je  sais  que  deux  de  nos  compagnons  de  voyage  viennent  de  £ûe 
partir  à  cet  eiïti  de  volumineuses  correspondances  ;  je  crains  seulement  que  l'un 
n'ait  vu  trop  eo  beau,  et  que  l'autre,  au  conU*aire,  ne  déprécie  plut  que  de  raiiia 
ce  dont  il  au|ra  à  parler.  L'uq  des  récits  aura  besoin  du  contre-pokb  de  l^aulre.  Je 


BULLETIN.  71 

rogretto^  pour  ma  part,  de  ne  rien  faire  qui  vaille  sur  tout  cela;  nous  en  causerons  à 
I  arriTée.  Natalis  Ronoot. 


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BULLETIN. 


ClBCULAïaB  DU  COMITÉ  CENTRAL  PUOYISOIRE  DES  DÉLÉGUÉS  DES  CUAMBRKS  DE  COMMERCE 
AUX  MEMBRES  DES  CHAMBRES  DE  COMMERCE. 

«  Measieurs ,  la  dernière  session  des  Conseils  généraux  de  Tagriculture,  des  ma- 
Dulactures  et  du  commerce  a  mérité  de  fixer  votre  attention  à  plus  d^un  tkre.  La 
plupart  des  grandes  questions  qui  touchent  aux  intérêts  de  notre  navigation  mar- 
chande et  de  notre  puissance  navale  ont  été  examinées  et  résolues  avec  une  sollicitude 
ioaoeoatumée.  Une  sorte  de  réaction  s'est  accomplie  dans  les  esprits.  Une  tendance 
nouvelle  s'est  manifestée  dans  les  opinions.  Le  Conseil  général  du  commerce ,  en 
particulier,  s'est  attaché  à  démontrer  les  souffrances  profondes  de  notre  commerce 
maritime  et  à  indiquer  les  principales  mesures  législatives  qui  seraient  susceptibles 
d^rréter  la  ruine  de  notre  navigation  et  de  lui  rendre  son  ancienne  prospérité. 

«  Ce  Conseil  a  demandé  la  révision  des  règlements  de  douane  qui  ralentissent  les 
opérations  maritimes  en  multipliant  les  entraves  ou  les  fiscalités  dont  elles  sont  bé- 
riatéea.  11  s'est  prononcé  en  faveur  de  la  réduction  des  délaia  de  quarantaine.  11  a 
proposé  des  modifications  essentielles  dans  la  disposition  de  celles  de  nos  lois  qui 
régissent  les  assurances,  et  émis  un  vcsu  favorable  à  l'abréviation  des  délais  d'aban- 
don ou  de  délaissement.  11  a  demandé  que  les  fontes  et  les  fers  étrangers  fussent  admis 
•B  France  avec  des  droits  réduits.  Il  a  combattu  avec  énergie  le  système  des  zones  ap* 
plîqné  à  notre  législation  douanière  sur  les  houilles ,  et,  considérant  que  le  combus- 
tible ait  devenu  aujourd'hui  un  des  éléments  fondamentaux  de  la  navigation  à  la 
tapeur,  il  s'est  prononcé  en  fkveur  d'une  abolition  complète  des  taxes  qui  éloignent 
la  production  étrangère.  Il  a  réclamé  l'abaissement  des  droits  dé  douane  qui  atteignent 
m  Vnwcê  les  eafés  de  toutes  provenances;  il  s'est  prononcé  pour  l'abolition  absolue 
dea  taxes  dont  sont  encere  fhippéa  les  nitrates  de  soude  et  de  potasse.  Il  a  demandé 
UM  referme  notable  dans  la  tarification  des  fers  et  tôles  destinés  aux  constructions 
ë«  noa  navires 9  et,  à  une  forte  mHJorilé ,  il  a  été  d'avis  que  ces  éléments  précieux  de 
notre  navigation  fussent  admis  en  franchise  de  droits ,  quels  que  soient  la  destination 
et  le  tonnage  des  navires.  Il  a  émis  le  vœu  que  des  communications  directes  par  terre 
fassent  ouvertes  entre  nos  |K)rts  et  nos  frontières ,  et  que,  dans  le  but  de  soutenir  la 
eoocurrence  des  ports  ri  vaut  de  l'étranger,  le  gouvernement  se  réservât  la  faculté  de 
réduire  les  tarifs  àes  chemins  de  fer  de  40  à  50  pour  cent.  Enfin ,  Messieurs,  le  Conseil 
général  du  commerce ,  obéissant  à  ses  vives  sympathies  en  faveur  de  notre  marine 
marchande ,  avait  confié  à  une  commission  spéciale  le  soin  d'apprécier  les  causes 
diverses  qui  paralysent  notre  mouvement  maritime  et  les  moyens  à  l'aide  desquels  II 
aérait  possible  de  les  détruire.  Le  temps  a  manqué  à  cette  commission.  Elle  avait  une 
longue  et  laborieuse  tâche.  Chacun  de  ses  membres  était  animé  des  meilleures  in- 
VBBtums.  Dana  l'impuissance  où  elle  s'est  trouvée  de  conduire  à  terme  son  œuvre 
importante,  elle  a  posé  des  conclusions  auxquelles  l'assemblée  s'est  associée  unani- 
mement, et  qui  nous  ont  paru  résumer  dans  le  sens  le  plus  favorable  l'esprit  de 
toutes  les  délibérations  antérieures  du  Conseil.  Conformément  à  ces  conclusions,  le 
gouvernement  et  les  Chambres  ont  été  invités  à  ordonner  une  enquête  sur  les  causes 
de  Boe  aooiliraBces  maritimes  et  sur  la  nécessité  d'une  prompte  réforme. 

c  Lea  représentants  des  porta  de  mer  devaient  se  féliciter  de  toutes  ces  résolutions* 


70  JOURNAL  DES  ECONOMISTES. 

ioNDeDse  Uazar  de  comestibles  ;  on  y  apporte  ces  fameux  oidt  d'oiseaux,  les/ 
de  requiDs,  les  holothuries ,  les  œufs  de  poissons,  les  poissons  secs,  les^'; 
on  en  exporte  du  sucre ,  des  confitures ,  des  conserves  ;  il  y  a  des  quart*    ^ 
garnis  de  toutes  ces  choses ,  qu'on  y  nourrirait  facilement  une  armée. 

La  mer  et  les  rivières  sont  couvertes  d'embarcations ,  et,  quoique IVj 
dans  le  Nord  de  la  Chine  des  Tenkas  comme  à  Canton ,  je  crois  qu'' 
encore  ici.  Je  ne  sais  si  je  vous  ai  parlé  dans  quelque  lettre  de  ce 
des  bateliers  dont  toute  la  famille  vit  habituellement  sur  Teau ,  dar  . 
qui  ont  la  forme  d'un  œuf,  d'où  leur  vient  leur  nom,  et  qu  ils  fon 
ou  en  godillant.  Les  batelières  transportent  ainsi  des  passagers 
à  un  autre  pour  la  moindre  pièce  de  monnaie ,  et  elles  se  d 
ce  sont  les  seules  femmes  chinoises  qui  soient  habituées  au  i    , 

tact  journalier  avec  eux.  Les  hommes  sont  pécheurs  ou  n^ 
ques  qui  font  le  service  de  Canton  à  Macao;  ils  ne  descend 
que  les  femmes.  On  regarde  les  Tenkas  comme  une  ra^ 
mcoonue ,  mais  dont  la  pêche  a  été  la  profession  primi 
l'empereur  Tang  les  fit  recenser  et  imposer  ;  ils  occ» 
mille  bateaux.  En  1370 ,  ils  étaient  réunis  le  long  def 
oontribution  en  poissons.  Ils  ont  toujours  eu  des  coi 
jadis  de  fian4;aille8  ;  le  batelier  qui  voulait  prend 
l>aille  au  bout  de  sa  rame  ;  celle  qui  l'acceptait 
fleurs  à  la  sienne  ;  puis  Tunion  s'accomplissait 
core  aujourd'hui  les  Tenkas  ne  se  marient 
parias ,  avec  lesquels  les  pauvres  gens  eu> 
mésallier.  La  dernière  note  historique  (jue 
cerne ,  c'est  (|ue ,  vers  1730 ,  l'empereur  ^ 
et  de  cultiver  la  terre ,  permission  don! 
vivre  sur  l'eau  ;  ou  les  retrouve  toujou 
Chaque  femme  a,  le  plus  souvent,  r 
desquels  sont  attachées  des  calebas* 
tamlH'îil  a  I  tau,  i  ;(pj,H  iii:  \uUi:  aUi 
tioii>i  jiii  rnifipiiiju  R'^1c<k^  lu  fiopuh 
miniH**  rnnpur  [jKilîJî.si- dr-s  Cb^     ^'     _ 

Le  trrup!»  ine  nmuque  pour'  V^^  ^i-K^tiiuté,  sans  accord,  sans  ensemble. 
a%€f*  H.  vh  |>îf*iru*  Chine*  tenm  ^^^  <f«*lii Miment  agi  isolément  ;  elles  secon- 
ne**f),  ionirm-  u  ;\itig4V», d'it  /^i^^^ ttppin Ls  irréguliers,  souvent  incomplets, 
irii^^vrtpttonA;  rlk-ï<  scoiil  %h  j^^^^j  ^rf  ^"  "■'*  s'agitent  et  se  débattent  toutes  les 


'•    !i,tMi'lire> 

.  M!ii|wis(>e  (if 

.  ,  ileleiriié  de 

•    \  ;  Ihéodore Dn- 

î'MMh  de  la  commis- 

Il  des  Chambres  de 

:  iiuisîsion  provisoire,  voib 

■  l'Iusieurs  causes  indépen- 

Hion.  Nous  avons  pns  notre 

]  Il  Vile  mérite.  En  raison  même 

.  >ns  l'entourer  de  toutes  lesiofiK^ 

liions  que  le  temps  seul  permettait 

s  membres  du  Conseil  du  commerce 

:f  association  générale,  nous  |)ensuo8, 

: jrr  dans  de  longs  développements  pour 

_.-  Ile  réunion. 

-  juries  du  commerce  maritime  n'ont  eu 

-  xiroi  avoir,  parce  qu'elles  ont  clé  dif- 


ftiffiuhlion  t*<(t  plu»  Cor 
tMtiofi^  ri  uhli?tr  k'h  iri 
ména^*'  Id  IV«u  ei  jeit 
^iynn  avaij*v,  ;iu  jt 
puîene  rommmir^  '^y^ 
le  s  éun«  rèâ  ebi  «or?*    ^r*  "i^^^ 

mi^  vuulu  funiv 
que  te  pa^^age 
niMievfinlden 
Voija  auff*' 
Xfàh  mv  h  t 
parttrii  v* 
n'kit  TU  ' 


i\  (»ù^Hdent  qu'à  de  longs  intervalles  des 
^^^t  pn  âipie  jamais  avec  opportunité  ;  elles 
J»(llIl>te!^  de  temps  trop  restreintes  ;  elles  ne 
p  I»  durée  qui  les  soutient,  ni  la  constance  qtd 

^  i^niv  rentrai  à  Paris  aurait  nécessairemeBl 
«cnnvénienLs.  Organe  des  vœux,  des  besoiiiit 
^  tvintaj^r*^  do  la  position  ;  il  pourrait  agir  to- 
ft  de»  Cl) timbres  ;  son  influence  devrait  sV 
i^u'on  fjp  pelle  la  presse,  si  dangereux  quioti 
il  eitt  éclairé* 
t^mlHen  aurait-il  de  membres? quels  seraient 

-»nùn? 

r^  k  Comité  devrait  se  constituer  tous  les  w*  *' 

-imi5i  lÉgial:jt»ves...  Dans  notre  pensée ,  il  s^*' 

H*i*  nombtfut,  Indé4>endamment  de  ec  qu'il <*•»' 


BUUETIN. 


7a 


:^ 


♦^'%. 


mim^  de  commerce  des  dépenses  trop  fortes ,  nous 
'^Mïilïre  qui  constitue  la  puissance  d^un  Comité  : 
•4iième  esprit,  quMIs  soient  également 
.r  que  leur  réunion  obtienne  le  résultat 
,  le  dévouement,  le  travail,  seront  des 
qu'ils  devront  payer  de  leur  personne, 
ltu  ,  en  quelque  sorte,  augmentée  par  le 
:fer.  Cinq  ou  sept  membres  nous  semblent 
id  aux  Chambres  de  commerce  ;  ils  seraient 
.  aient  à  Paris  avant  la  session  ;  leur  mission 
.^eurs  ou  leurs  remplaçants  seraient  désignés 
,  indifféremment, 
dont  nous  devions  pré}>arer  la  solution  est,  sans 
s  n^avons  pas  perdu  un  seul  instant  de  vue  quelles 
Kiat.  En  le  recevant  des  délégués  des  ports  de  mer 
/  nous  avons  compris  que  nous  devions  tenir  compte 
^  .les  intérêts  de  chaque  localité.  Nous  n^étions  pas  les 

/ilace  maritime  ;  nous  devions  nous  tenir  à  un  point  de 
1  terrain  commun  sur  lequel  il  fût  possible  de  convier 
^)oser  à  faire  naitre  le  désaccord  parmi  eux.  Aussi ,  Mes- 
e  tous  nos  soins  à  ce  que  le  programme  que  nous  vous 
a  réunir  une  adhésion  uniTcrselte.  L'association  aurait  pour 
lavigiUion  ruitionale  par  le  développement  de  nos  relations 
iiorts  du  royaume ,  sans  exception  ,  ont  un  égal  besoin  de  con- 
.11  triomphe  d^me  cause  qui  leur  est  commune  et  qui ,  par  ^a 
\clut  toute  idée  de  faveur  ou  de  préférence  locale.  Le  développe- 
avigation  nationale  soulève  diverses  questions  que  nous  classons 
catégories  suivantes  :  i**  réforme  des  mesures  ou  règlements  de 
abaissement  du  prix  des  éléments  de  construction  et  d^armenient; 
lent  des  voies  ouvertes  à  la  navigation  par  la  multiplication  des  échanges 
uêres  de  transport  ;  4°  établissement  et  perfectionnement  des  voies  de 
e  nos  ports  et  Tétrauger.  Telles  sont  les  bases  que  nous  avons  cru  devoir 
a  notre  programme. 
jj  Comité ,  réuni  à  Paris ,  aurait  donc  pour  mission  générale  de  vouer  ses  efforts 
abolition  de  toutes  les  mesures  de  l'administration  des  douanes  qui  sont  incoro* 
ubles  avec  Péconomie  et  la  célérité  des  expéditions  maritimes  ;  qui  paralysent 
'ur  essor  en  multipliant  les  entraves  apportées  à  leur  libre  mouvement  ;  qui  appau- 
vrissent le  commerce  sans  enrichir  le  Trésor  public.  De  pareilles  réformes  sont  de- 
puis longtemps  réclamées  par  tous  les  ports,  grands  ou  petits,  et  si  elles  sont  encore 
refusées  aujourd'hui,  c'est  que  des  réclamations  timides  ,  isolées,  sans  persistance, 
ne  pouvaient  produire  aucun  résultat.  Sur  ce  point ,  il  nous  semble  qu'il  doit  y  avoir 
UDanimilé  parmi  les  Chambres  de  commerce.  Le  Comité  concourra,  partons  les  moyens 
en  son  pouvoir,  à  la  réduction  du  prix  des  divers  éléments  de  la  navigation  française. 
Il  travaillera  à  obtenir  Padmission  des  fers  et  des  tôles  étrangers  en  franchise  de 
droits  ;  il  réclamera  des  réductions  dans  les  tarifs  qui  frappent  à  leur  entrée  en  France 
les  bois  de  construction,  les  cuivres,  les  chanvres ,  les  goudrons  ;  il   s'intéressera 
enfin  à  toutes  les  questions  d'armement,  telles  que  pilotage ,  droit  de  tonnage ,  qua- 
rantaines, inscription  et  recrutement  maritimes,  etc. 

c  Le  commerce  d*outre-mer  ne  peut  exister  et  grandir  qu'à  la  condition  de  possé- 
der de  nombreux  éléments  de  trans|K)rt  ou  de  fret.  On  tenterait  vainement  de  lui 
venir  en  uide  bi  l'on  se  bornait  à  détruire  les  obstacles  accessoires  qui  le  gênent,  ou  à 
réduire  le  pri\  de  revient  dei»  matières  (|ue  réclame  la  construction  de  bes  navires.  La 


72  JOLUNAL  OJKS  ÉCONOMIS'IËS. 

Leur  voix  était  parvenue  à  se  faire  eulendre.  Ils  avaient  apporté  de  véritables  con- 
victions dans  Pesprit  de  leurs  collègues.  Us  pouvaient  se  réjouir  d^avoir  préparé  un 
avenir  meilleur,  ils  gardaient  la  conviction  qu^il  était  à  la  fois  opportun  et  désirable 
de  seconder  le  mouvement  réactionnaire  qui  se  ipanifestait  enfin  en  faveur  des  inté- 
rêts maritimes  du  pays.  C'est  sous  Timpression  de  ces  sentiments  divers  que  tous 
les  délégués  de  rindustrie  maritime  crurent  devoir  se  réunir  chez  l'un  d'eux,  M.  Théo- 
dore Ducos ,  après  la  clôture  des  trois  Conseils  généraux,  dans  le  but  de  se  concerter 
et  d'aviser  aux  moyens  de  constituer  une  association  forte  pour  la  protection  do 
grand  intérêt  qui  se  lie  à  la  puissance  navale  de  la  France.  I^  réunion  fut  nombreuse; 
elle  était  inspirée  par  un  sentiment  trop  patriotique  pour  que  des  rivalités  indivi- 
duelles ou  des  luttes  locales  pussent  soulever  parmi  ses  membres  le  moindre  germe 
de  division.  Les  résolutions  suivantes  furent  donc  prises  à  l'unanimité  :  i*  Il  est  de- 
venu opportun  et  urgent  de  réunir  dans  une  association  commune  tous  les  organes , 
tous  les  représentants  de  l'industrie  maritime,  afin  d'imprimer  à  leurs  eflortsune 
action  plus  active  et  plus  puissante.  2*>  Une  commission  provisoire  de  cinq  membres 
est  invitée  à  préparer  les  fondements  de  cette  association.  Elle  est  composée  de 
MM.  Clerc,  délégué  du  Havre  ;  Raybeau,  délégué  de  Marseille;  H.  Say ,  délégué  de 
Paris  ;  H.  Basse ,  président  de  la  Chambre  de  commerce  de  Bordeaux  ;  Théodore  Do* 
cos,  député  de  la  Gironde  et  délégué  de  Bordeaux.  3°  Les  propositions  de  la  commia- 
sion  provisoire  seront  soumises  à  l'examen  et  à  Papprobation  dea  Chambres  de 
commerce  les  plus  spécialement  intéressées  dans  la  question. 

<  Nous  venons  aujourd'hui.  Messieurs,  au  nom  delà  commission  provisoire,  voos 
soumettre  le  résultat  de  la  mission  qui  nous  a  été  confiée.  Plusieurs  causes  indépen- 
dantes de  notre  volonté  ont  retardé  notre  communication.  Nous  avons  pris  notre 
œuvre  au  sérieux  et  voulu  lui  donner  tous  les  soins  qu'eile  mérite.  En  raison  même 
de  l'importance  qu'elle  avait  à  nos  yeux,  nous  devions  l'entourer  de  toutes  les  infor- 
mations nécessaires  et  ne  pas  précipiter  des  résolutions  que  le  temps  seul  permettait 
de  mûrir.  D'accord  en  principe  avec  ceux  des  membres  du  Conseil  du  commeroe 
dont  nous  tenons  notre  mandat  sur  l'utilité  d'une  association  génêraU*,  nous  peosoDS, 
Messieurs,  que  nous  n'avons  pas  besoin  d'entrer  dans  de  longs  développements  pour 
Ikire  éclater  à  vos  yeux  les  avanUiges  d'une  pareille  réunion. 

c  Jusqu'à  ce  jour,  les  réclamations  et  les  plaintes  du  commerce  maritime  n'ont  eo 
ni  l'influence,  ni  le  retentissement  qu'elles  devaient  avoir,  parce  qu'elles  ont  été  dif> 
fuses, éparses,  sans  lien  commun,  sans  uniformité,  sansaccoiid,  sans  ensemble» 
Les  diverses  Chambres  de  commerce  ont  constamment  agi  isolément  ;  elles  se  cou- 
oertent  peu,  elles  n'ont  entre  elles  que  des  rapports  irréguliers,  souvent  incomplets, 
toujours  fort  lents.  Eloignées  du  centre  unique  où  s'agitent  et  se  débattent  toutes  les 
grandes  questions  qui  les  touchent ,  elles  n'y  possèdent  qu'à  de  longs  intervalles  dea 
représentants  directs;  elles  n'y  interviennent  presque  jamais  avec  opportunité;  elles 
n'y  exercent  leur  influence  que  dans  des  limites  de  temps  trop  restreintes;  elles  ne 
peuvent  donner  à  leurs  réclamations  ni  la  durée  qui  les  soutient,  ni  la  conslaooe  qui 
iea  fait  Uriompher.  L'institutiou  d'un  Comité  central  à  Paris  aurait  néoessairuDeiit 
pour  efl'etde  remédier  à  ces  graves  inconvénients.  Organe  dea  vqmix,  des  besoins, 
des  intérêts  collectifs,  il  aurait  tous  les  avantages  de  la  position  ;  il  pourrait  agir  in» 
oessamment  auprès  du  gouvernement  et  dea  Chambres  ;  son  influence  devrait  s'é- 
tendre sur  le  nouveau  pouvoir  public  qu'on  appelle  la  presse,  si  dangereux  quand 
il  s'égare ,  si  utile  et  si  puissant  quand  il  est  éclairé. 

c  Le  Comité  aerait-il  permanent  ?  combien  aurait-il  de  meokbres?  quels  aertieot 
aoD  programme  et  ses  moyens  d'action? 

<  Nous  pensons ,  Messieurft ,  que  le  Comité  devrait  se  constituer  tous  les  ans  et 
nVoir  d'autre  durée  que  celle  des  scissions  législatives...  Dans  notre  pensée,  il  serait 
désirable  que  k  U>niité  ne  fùl  pas  trop  nombreux,  indépendamment  de  ce  qu^l  < 


BULLETIN.  7a 

vient  de  ne  pas  imposer  aux  Chambres  de  commerce  des  dépenses  trop  fortes ,  nous 
avons  été  d^avis  que  ce  n*est  pas  le  nombre  qui  constitue  la  puissance  d^un  Comité  : 
il  suffit  que  ses  membres  soient  animés  d'un  même  esprit,  qu'ils  soient  également 
pénétrés  du  sentiment  de  Pintérét  commun,  pour  que  leur  réunion  obtienne  le  résultat 
qu'elle  doit  s^  promettre.  Le  zèle,  l'activité,  le  dévouement,  le  travail,  seront  des 
nécessités  d'autant  plus  appréciées  par  eux ,  qu'ils  devront  payer  de  leur  personne , 
et  que  la  responsabilité  de  chacun  d'eux  sera,  en  quelque  sorte,  augmentée  par  le 
petit  nombre  de  ceux  qui  devront  la  partager.  Cinq  ou  sept  membres  nous  semblent 
suffisants  ;  ils  appartiendraient  généralement  aux  Chambres  de  commerce  ;  ils  seraient 
choisis  par  les  délégués  qu'elles  enverraient  à  Paris  avant  la  session  ;  leur  mission 
pourrait  être  temporaire  ;  leurs  successeurs  ou  leurs  remplaçants  seraient  désignés 
par  la  mèoie  Chambre  ou  par  d^autres,  inditférémment. 

c  La  question  la  plus  importante  dont  nous  devions  préparer  la  solution  est,  sans 
contredit,  celle  du  programme.  Nous  n'avons  pas  perdu  un  seul  instant  de  vue  quelles 
étaient  les  difficultés  de  notre  mandat.  En  le  recevant  des  délégués  des  ports  de  mer 
au  Conseil  général  du  commerce ,  nous  avons  compris  que  nous  devions  tenir  compte 
des  différences  qui  existent  dans  les  intérêts  de  chaque  localité.  Nous  n'étions  pas  les 
représentants  de  telle  ou  telle  place  maritime  ;  nous  devions  nous  tenir  à  un  point  de 
vue  général  et  rechercher  un  terrain  commun  sur  lequel  il  fût  possible  de  convier 
tous  les  intérêts ,  sans  s'exposer  à  faire  naftre  le  désaccord  parmi  eux.  Aussi ,  Mes- 
sieurs ,  avons-nous  attaché  tous  nos  soins  à  ce  que  le  programme  que  nous  vous 
proposons  fût  de  nature  à  réunir  une  adhésion  universelle.  L'association  aurait  pour 
but  :  l'extension  de  la  navigation  nationale  par  le  développement  de  nos  relations 
maritimes.  Tous  les  ports  du  royaume ,  sans  exception  ,  ont  un  égal  besoin  de  con- 
sacrer leurs  efforts  au  triomphe  d'une  cause  qui  leur  est  commune  et  qui ,  par  sa 
généralité  même ,  exclut  toute  idée  de  faveur  ou  de  préférence  locale.  Le  développe- 
ment de  notre  navigation  nationale  soulève  diverses  questions  que  nous  classons 
dans  les  quatre  catégories  suivantes  :  i*'  réforme  des  mesures  ou  règlements  de 
douanes  ;  2^  abaissement  du  prix  des  éléments  de  construction  et  d'armement  ; 
3^  élargissement  des  voies  ouvertes  à  la  navigation  par  la  multiplication  des  échanges 
et  des  matières  de  transport  ;  4°  établissement  et  perfectionnement  des  voies  de 
terre  entre  nos  ports  et  l'étranger.  Telles  sont  les  bases  que  nous  avons  cru  devoir 
donner  à  notre  programme. 

«  Le  Comité ,  réuni  à  Paris,  aurait  donc  pour  mission  générale  de  vouer  ses  efforts 
à  l'abolition  de  toutes  les  mesures  de  l'administration  des  douanes  qui  sont  incoro* 
patibles  avec  l'économie  et  la  célérité  des  expéditions  maritimes  ;  qui  paralysent 
leur  essor  en  multipliant  les  entraves  apportées  à  leur  libre  mouvement  ;  qui  appau- 
vrissent le  commerce  sans  enrichir  le  Trésor  public.  De  pareilles  réformes  sont  de- 
puis longtemps  réclamées  par  tous  les  ports,  grands  ou  petits,  et  si  elles  sont  encore 
refusées  aujourd'hui,  c'est  que  des  réclamations  timides ,  isolées,  sans  persistance, 
ne  pouvaient  produire  aucun  résultat.  Sur  ce  p<»int ,  il  nous  semble  qu'il  doit  y  avoir 
unanimilé  parmi  les  Chambres  de  commerce.  Le  Comité  concourra,  partons  les  moyens 
en  ion  pouvoir,  à  la  réduction  du  prix  des  divers  éléments  de  la  navigation  française. 
11  travaillera  à  obtenir  l'admission  des  fers  et  des  tôles  étrangers  en  franchise  de 
droits;  il  réclamera  des  réductions  dans  les  tarifs  qui  frappent  à  leur  entrée  en  France 
les  bois  de  construction,  les  cuivres,  les  chanvres ,  les  goudrons  ;  il  s'intéressera 
enfin  à  toutes  les  questions  d'armement,  telles  que  pilotage ,  droit  de  tonnage ,  qua- 
rantaines, inscription  et  recrutement  maritimes,  etc. 

«  Le  commerce  doutre-mer  ne  peut  exister  et  grandir  qu'à  la  condition  de  possé- 
der de  nombreux  éléments  de  transport  ou  de  fret.  On  tenterait  vainement  de  lui 
venir  en  aide  si  l'on  se  bornait  à  détruire  les  obstacles  accessoires  qui  le  gênent,  ou  à 
féûme  le  prix  de  revient  des  matières  que  réclame  la  construction  de  ses  navires.  La 


74  JOURNAL  DE»  ÉCONOMISTES. 

iiavigatioa  marchande  est  le  véritable  roulage  des  mefs.  U  ne  lui  suffit  pis  iTaroir 
des  véhicules,  il  faut  particulièrement  et  avant  tout  qu^elle  ait  des  matières  à  trmat- 
porter.  Les  délégués  des  Chambres  de  commerce ,  constitués  en  Comité  central,  au- 
ront donc  pour  mission  principale  de  travailler  à  la  révision  de  tous  nos  tarifs  de 
douane  qui  ont  pour  effet  de  réduire  les  transports  par  mer.  Ils  devront,  dans  ce  but, 
réclamer  les  plus  grandes  facilités  dans  les  échanges.  La  question  des  fers  et  dei 
houilles ,  celle  de  la  plupart  des  denrées  tropicales,  et  particulièrement  celle  des  su- 
ares,  devront  être  Tobjet  de  leurs  sollicitude  constante.  Les  représentants  des  ports 
se  sont  déjà  convaincus ,  nous  n'en  doutons  pas*  que  la  loi  actuelle  sur  les  sucres 
n'a  fait  qu'ajourner  le  mal  sans  le  détruire.  Le  temps  n'est  pas  éloigné  où  de  nou- 
velles anxiétés  viendront  émouvoir  nos  colonies  et  nos  ports.  Nous  avons  la  convic- 
tion que  nos  Chambres  de  commerce  maritimes  seront  appelées  bientôt  à  de  grands 
efforts  pour  obtenir  que  la  législation  des  sucres  soit  modifiée  de  nouveau ,  et  nous 
pensons  qu'il  est  prsident  de  se  préparer  de  longue  main  à  soutenir  bi  lutte  dans  la« 
quelle ,  cette  fois ,  s'engagera  tout  entière  Texistencede  notre  navigation  marcbande. 
Tout  le  monde  connaît  les  Us  prix  éUblis  en  Belgique  pour  le  transport  des  roatièras 
destinées  a  l'étranger.  Si  la  France  veut  conserver  sa  part  dans  le  transit  de  l'Europe^ 
il  est  indespensable  que  les  tarifs  de  nos  chemins  de  fer,  qui  ouvrent  des  cooimii* 
nicatioos  internationales ,  soient  aussi  modérés  que  ceux  des  autres  peuples  oommsr- 
çants.  » 

Après  cet  exposé  des  idées  générales  du  programme,  les  auteurs  de  la  ctroulair« 
entretiennent  les  Chambres  de  commerce  des  moyens  d^eaoéeuiiony  qui  consisleatsur- 
tout  à  faire  défendre  par  la  presse  les  principes  économiques  dont  l'appKcatiOB  sers 
désormais  le  meilleur  encouragement  à  notre  navigation. 

Cette  circulaire,  en  date  du  5  mars  1846,  est  signée  par  MM.  J.  Clerc,  Horace  Haï, 
lx>uis  Rbtbacd  ,  H.  Bassr,  et  Théodore  Docos. 


BIBLIOGRAPHIE. 


SITUATION!  ADMINISTRATIve  ET   PINA!fCIÈRE  DES  MOPrrS-DB-HÉTÉ  K(f  BcUKHTE.    —   Ni- 

cRssiTi^.  ET  MOYExs  DE  LES  Rf^^oRGA^usER  ;  par  D.  Ar!<ould  ,  uu  vol.  în  8*",  Bnixclles, 

184:<. 

SlTUAT10?f  ADMINISTRATIVE  ET  FINANCIÈRE  DES  MONTS-DE-PIETÉ  EM  FRANCE  ,  psr  IC  barOtt 

Ad.  DE  Watteville,  inspecteur-général  des  établissements  de  bienfaisance ,  brocb. 
in-8»,  Paris,  1846. 


Une  discussion  sérieuse  devra  s'engager,  un  jour  ou  Tautre ,  sur  la  sature  i 
dos  institutions  de  prêt  sur  gage  auxquelles  on  a  donné  le  nom  de  MtmU'dô'PiëL 
On  se  demandera  jusqu'à  quel  point  on  peut  considérer  comme  rentrant  dass  la 
classe  des  établissements  charitables  ces  vastes  banques ,  qui  prélèvent  sur  ceux  qui 
.s'y  présentent  le  remboursement  de  tous  leurs  frais  :  traitement  de  direoleura*  ap- 
pointements de  commis ,  intérêts  des  capitaux  employés,  etc.  On  aura  à  exaaûner 
si  le  monopole  est  bien  le  seul  moyen  de  maintenir  une  bonne  police  du  prêt  aargage; 
si  de  nombreux  abus  ne  continuent  pas  à  se  grouper,  dans  Tombre,  autour  de  eea 
institutions  officielles.  11  est  heureux,  en  attendant ,  de  voir  se  compléltrbi  collec- 
tion des  documents  qui  peuvent  jeter  la  lumière  sur  ce  sujet;  les  débats  arrivarosi 
d'autant  plus  vite  à  de  bonnes  soUitions ,  que  les  faits  auront  été  à  Pavanée 
constatés  et  plus  sérieusement  étudiés. 


filBUOGBAPHIE.  7& 

D^ktMoDtf-de-Piété  ont  trouvé  en  France  et  en  Belgique  des  historiens  spéciaux, 
sur  les  traTaux  desquels  nous  avons  cru  devoir  appeler  Taltention  du  public  ^  Quel- 
ques innovations  introduites  dans  Tadministration  du  Mont-de-Piété  de  Paris  ont 
été  l'objet  de  la  publication  de  nombreuses  brochures,  dans  lesquelles  ont  été  traitées 
les  questions  de  dotation  de  ces  établissements  ;  des  rapports  qu'il  serait  possible 
d'établir  entre  eux  et  les  Caisses  d'épargne  ;  des  moyens  qu'il  pourrait  y  avoir  de 
diminuer  le  taux  de  Fintérél  ;  des  avantages  comme  des  inconvénients  que  peut  présen- 
ter la  création  de  bureaux  auxiliaires  destinés  à  remplacer  les  commissionnaires.  Voici 
maintenant  deux  ouvrages iTun,  est  un  gros  volume  public  a  Bruxelles;  Pauire,  une 
petite  brqcbure  impriniée  à  Parié,  qui,  malgré  la  difTéreoce  de  leurs  dimensions,  ont, 
à  D^s^eux,  une  utilité  à  peu  près  pareille,  celle  de  faire  connaître  d'une  manière 
précise,  le.  nombre  des  Monts-de-Piélé  établis  dans  chaque  pays,  Timportance  des 
capitaux  dont  ils  disposent ,  le  taux  de  l'intérêt  prélevé  par  chacun  d'eux ,  la  quotité 
de  leurs  frais  généraux ,  le  nombre  des  engagements  opérés ,  le  chiffre  des  sommes 
prêtées ,  enfin  les  bénéfices  que  chacun  a  pu  réaliser. 

En  1di4,  le  ministre  de  la  justice  de  Belgique  avait  nommé  une  commission  de 
sept  membres ,  chargée  de  rechercher  les  moyens  de  réorganiser  les  Monts-de-Piété 
du  pays.  Cette  commission  lui  a  présenté  les  résultats  de  son  travail ,  sous  forme 
d'un  projet  de  loi  ;  mais  une  rédaction  aussi  concise  ne  pouvait  se  passer  d'être  ap- 
puyée sur  quelques  développements;  les  éléments  des  convictions  qui  s'étaient  for- 
mées devaient  se  trouver  daus  le  rapport  même  de  celui  des  membres  qui  avait  été 
plus  particulièrement  chargé  d'élaborer  Iç  sujei.il'^st  ce  rapport  que  publie  aujour- 
d'hui son  auteur ,  M.  D.  Arnould,  administrateur- inspecteur  de  l'Université  de  Liège, 
en  le  faisant  précéder  du  projet  présenté  par  la^xmimissioti ,  en  l'accompagnant  de 
nombreux  tableaux,  et  en  le  faisant  suivre  du  texte  même  des  principales  dispositions 
législati\es  antérieures  sur  la  matière. 

Il  y  a  en  Belgique  vingt-deux  Monts-de -Piété  ;  leurs  opérations  réunies  ont  porté , 
en  1844,  sur  i, 548,962  articles  ;  les  sommes  prêtées  ont  été  de  8,125,564  francs  ; 
les  bénéfices  réalisés  de  106,813  fr.  il  c. ,  soit  1  3/10  pour  100. 

En  France,  on  compte  quarante-six  Monts-de-Piété ,  qui,  en  1844,  ont,  sur 
3,072,765  articles ,  prêté  42,220,684  fr.  Le  seul  Mont  de  Paris  a  opéré  sur  1,468,680 
articles  et  25,615,452  fr. ,  soit  un  peu  plus ,  en  nombre  d'engagements ,  que  tous  les 
Moots-de-Piété  de  Belgique  ensemble ,  et  sur  des  sommes  totales  trois  fois  plus  fortes. 
Les  bénéfices  du  Mont  de  Paris,  pour  ce  même  exercice,  ont  été  de  275,652  fr.  86  c, 
à  peu  près  1  pour  100  du  capital  employé  :  si  l'on  y  ajoute  les  boni  prescrits,  pro- 
venant de  1859,  liquidés  en  1844  pour  101,887  fr.  81  c,  on  trouve  une  somme  totale 
de  377,520  fr.  67  c.  versée  daus  la  caisse  des  Hospices. 

Ceux  des  Monts-de-Piété  de  France  qui  prêtent  gratuitement,  et  sont  par  consé- 
quent ,  dans  toute  l'acception  du  mot ,  des  institutions  charitables,  font  des  opérations 
infiniment  plus  restreintes.  Voici  ce  qu'elles  ont  été  en  1844  : 

MoniiDl  du  eapiui     Kombre  des  iriicles    Blonlaot  des  fommes 
circulanl.  engages.  préléef. 

A  Montpellier 130,000  fr.  9,000  1 49.79i  fr. 

A  Toulouse 50,000  6di  30.637 

A  Grenoble 19,897  1,196  23,49â 

A  Grasse 4,000  6  liO 

Ainsi ,  le  même  capital  est  à  peine  employé  une  fois  par  an ,  et  les  mêmes  faits  se 
sont  reproduits  à  Gand  et  dans  toutes  les  caisses  de  prêts  gratuits.  La  chanté  ne  peut 
être  faite  ainsi  que  dans  les  établissements  qui  possèdent  une  dotation  spéciale ,  et 


*  Voir  \t  Journal  des  Éc<momi$tê&,  tome  VI,  page  418;  tome  IX,  |iagc  SW!,  tome  X, 
page  308. 


76  JOURNAL  D£S  ECONOMISTES. 

Ton  regrette  de  oe  pas  trouver  dans  le  tableau  dressé  par  M.  Watteville  une  dîBtiiie* 
tion  précise  de  la  proportion  des  fonds  de  cette  nature  dans  le  montant  indiqué  pour 
les  capitaux  de  roulement. 

La  commission  belge  a  cherché,  dans  la  rédaction  du  projet  de  loi  offert  par  die  au 
ministre ,  à  remédier  à  quelques-uns  des  principaux  abus  qu'entraîne  Pinstitutioa 
des  Monts-de-Piété.  La  responsabilité  des  agents  serait  rendue  plus  eflective  poor  ki 
cas  de  prêts  sur  des  objets  perdus  ou  volés  ;  le  prêt  sur  marchandises  neuves  serait  ré- 
gularisé et  restreint  à  1 ,000 francs  au  maximum.  Nul  prêt  sur  marchandises  neuves  ae 
pourrait  se  faire,  d*après  ce  projet,  sans  Tintervention  du  directeur  ou  de  son  délégué 
immédiat,  et  sans  que  le  déposant  se  soit  fait  connaître.  Les  bulletins  constatant  ces 
dépôts  ne  pourraient  être  ni  cédés  ni  veudus. 

De  semblables  mesures ,  si  elles  étaient  adoptées  à  Paris,  arrêteraient,  on  ne  peut 
en  disconvenir ,  bien  des  abus  ;  mais  en  même  temps ,  les  opérations  les  plus  lucra- 
tives du  Mont-de-Piété  deviendraient  beaucoup  moins  nombreuses,  et  le  bénéâce  ne 
tarderait  probablement  pas  à  se  transformer  en  déGcit.  Il  deviendrait  difficile  alors 
d'établir,  comme  le  demande  la  commission  belge ,  comme  le  veut  également  M.  dr 
Wattevitle,  des  bureaux  auxiliaires,  afin  de  pouvoir  supprimer  Fintermédiaire ,  ac- 
tuellement facultatif,  des  commissionnaires. 

M.  de  Watteville  s'étonne  qu'on  ne  s'empresse  pas  de  remplacer  ainsi  les  vingt- 
deux  commissionnaires  établis  à  Paris,  qui  prélèvent  sur  la  classe  pauvre  la  somme 
exorbitante  de  cinq  cent  mille  francs^  chiffre  qui  le  dispense  de  toute  autre  réflexion. 
Mais  l'auteur  ne  songe  pas  que  les  vingt-deux  bureaux  auxiliaires  nécessiteraient 
aussi  des  frais  annuels  ;  l'expérience  faite  montre  que  le  loyer  et  les  frais  d'adminis- 
tration ont  coûté  environ  14,000  francs  par  an  pour  chaque  bureau.  Cela  ferait  déjà 
une  dépense  de  308,000  francs  ;  il  faudrait  en  outre  augmenter  les  frais  de  l'adminis- 
tralion  centrale ,  établir  de  nouveaux  i-ommissaires-appréciateurs,  et  l'on  arriverait 
ainsi  assez  promptement  au  même  chiffre  effrayant ,  qui ,  en  l'absence  de  toute  do- 
talion  spéciale ,  serait  prélevé  sur  la  classe  pauvre ,  de  la  même  manière  que  les 
droits  actuellement  perçus  par  les  commissionnaires. 

Sans  prendre  la  peine  d'entrer  dans  de  longs  développement ,  ni  de  réfuter  le» 
opinions  contraires  à  la  sienne,  M.  de  Watteville  donne  les  idées  qu'il  émet  comme  hn 
ayant  été  suggérées  par  une  assez  longue  pratique.  «  Ce  ne  sont  pas  là ,  ajoute-t-il , 
les  réflexions  d'un  utopiste  qui  n'a  jamais  quitté  son  cabinet  et  qui  réclame  vague- 
ment des  améliorations  souvent  irréalisables.  » 

Ce  ton  a^  quelque  chose  d'assuré  qui  est  bien  de  nature  à  intimider  la  critique  ; 
cependant,  quand  on  entend  des  philanthropes  officiels  proposer  des  amélioratioBS 
devant  entraîner  des  dépenses  qui  ne  peuvent  èu^  prélevées  que  sur  la  classe  pauvre, 
en  lui  faisant  payer  ainsi  les  services  qu'on  lui  rend ,  et  que  cela  est  appelé  de  la 
charité ,  on  éprouve  une  vive  tentation  de  renvoyer  le  reproche  d^utopisme  à  ceux-là 
mêmes  qui  ne  trouvent  pas  de  meilleur  argument  pour  réfuter  les  objections  quVm 
leur  oppose.  Sur  le  terrain  sérieux  des  affaires ,  on  ne  peut  malheureusement  pts 
chanter  comme  à  TOpéra-Comique  : 

Qu'il  est  doux  de  faire  du  bien  ! 
Qu'il  esl  doux  de  faire  du  bien!... 
Surtout  lorsqu'il  n'en  coûte  rien. 

Quoi  qu'il  en  soit ,  les  deux  ouvrages  auxquels  nous  consacrons  cet  article  renfer- 
ment de  précieux  renseignements  sur  les  Mouts-de-Piété  en  Belgique  et  en  France , 
sur  leur  organisation  et  sur  la  nature  de  leurs  opérations.  H.  S. 


^ 


BIBLIOtiHAPUlE.  77 

Observations  sur  l'état  des  classes  ouvrières,  par  M.  Théodore Fix;i  vol.iD-8<' 
de  412  pages.  Paris,  1846,  chez  Guillauroin. 

Le  Journal  des  Économistes  a  inséré  deux  Mémoires  de  M.  ¥\%  sur  Fétat  des  classes 
ouvrières  *  ;  mais  notre  savant  collaborateur  a  étendu  et  .largement  complété  le  plan 
qu'il  s'était  proposé,  dans  le  volume  qu'il  vient  de  publier.  Ce  volume  est  divisé  en 
deux  parties.  Dans  la  première,  Tauteiir  établit  la  situation  des  classes  ouvrières  ; 
dans  la  seconde,  il  traite  des  moyens  de  réforme  et  d'amélioration. 

Pour  bien  comprendre  quelle  est  au  juste  la  situation  des  classes  ouvrières,  il  faut 
savoir  observer  les  faits  économiques  ;  il  faut  encore  connaître  les  changements  que 
les  progrès  des  sciences  et  des  institutions  ontamenés  dans  les  formes  du  travail  et 
dans  la  production.  C'est  ce  qu'a  très-bien  senti  M.  Fix  ;  aussi  a-t-il  commencé  par 
initier  son  lecteur  à  son  œuvre,  en  traitant  ces  deux  points  fondamentaux.  Il  a  en- 
suite tenu  à  préciser  le  sens  qu'il  attache  au  mol  misère,  qui  a  tant  d'élasticité.  En- 
fin,  il  a  pu  examiner  la  plupart  des  causes  principales  de  la  misère  :  Tivrognerie, 
l'imprévoyance,  le  compagnonnage,  les  coalitions  et  les  crises  commerciales.  Un 
coup  d'œil  sur  la  situation  comparée  des  classes  ouvrières  en  Europe,  et  surtout  en 
Angleterre  et  en  Prusse,  complète  la  première  partie  de  l'ouvrage. 

Quelques  personnes  seront  peut-être  étonnées  de  voir  le  compagnonnage  au  nombre 
des  causes  de  misère  ;  mais,  en  étudiant  cette  question,  on  ne  tarde  pas  à  voir  que 
les  avantages  de  cette  espèce  de  franc-maçonnerie»  vestige  des  corporations,  ne  sont 
que  des  avantages  douteux,  et  que  le  compagnonnage  est  au  contraire  une  cause 
grave  d'inimitiés,  de  jalousies,  de  haines  et  de  discordes.  Il  est  en  eflet  un  obstsHe 
à  faroélioration  morale  des  ouvriers,  qui  s'habituent  à  ne  pas  se  considérer  comme 
membres  de  la  grande  famille  ;  il  entretient  la  lutte  entre  les  ouvriers  et  les  maîtres  ; 
il  est  la  source  des  coalitions,  des  chômages  et  des  grèves  qui  nuisent  à  l'industrie  en 
général,  aux  entrepreneurs  et  surtout  aux  ouvriers.  Quelques  écrivains  ont  vu  dans 
le  compagnonnage  un  germe  iTorganisation;  nous  n'y  avons  jamais  pu  voir  qu'un 
reste  de  barbarie. 

Les  lecteurs  du  Journal  des  Économistes  connaissent  la  manière  calme  et  sévère 
de  M.  Fix  ;  ils  retrouveront  les  précieuses  qualités  de  ce  savant  dans  le  livre  que  nous 
examinons,  et  notamment  une  grande  abondance  de  faits  que  M.  Fix  a  recueillis 
dans  toute  l'Europe,  dont  il  connaît  les  langues,  qu'il  a  classée  avec  méthode,  et  dis- 
cutés avec  une  grande  supériorité  de  ^oies.  Quant  à  nous,  le  chapitre  qui  nous  a  le 
plus  fait  réfléchir  dans  cette  première  partie  de  l'ouvrage,  c'est  celui  dans  lequel 
il  traite  des  changements  survenus  dans  les  sources  du  travail  et  dans  la  produc- 
tion. Nous  sommes  en  plein  dans  une  époque  où  toutes  les  nations  sont  à  la  re- 
cherche de  leur  assiette  industrielle;  toutes  veulent  essayer  de  toutes  les  Industries. 
One  branche  de  travail  a-t-elle  réussi  sur  tel  point  du  globe,  peu  de  temps  s'écoule 
avant  que  des  entrepreneurs  courageux  cherchent  à  Timplanter  ailleurs.  De  là  des 
perturbiBtions  et  des  crises  dont  l'économiste  ne  sait  pas  toujours  démêler  la  nature. 
(Test  ainsi  que  les  intérêts  matériels  deviennent  la  principale  préoccupation  des 
gouvernements;  et  la  politique  se  ressent  de  celte  agitation  universelle  et  incertaine 
qu'on  remarque  chez  tous  les  peuples. 

En  abordant  les  moyens  de  réforme  et  d'amélioration  dans  la  seconde  partie  de  son 
livre,  M.  Théodore  Fix  s'est  tout  d'abord  trouvé  aux  prises  avec  les  partisans  du 
ikoU  au  travail  et  de  Vorganisation  du  travail,  très-nombreux  aujourd'hui,  et  qui 
croient,  sans  trop  s'en  rendre  compte,  que  ces  formules  recèlent  le  remède  aux  com- 
plications que  la  concurrence  et  la  liberté  rencontrent  sur  leur  passage.  Ce  que  dit 

I  Voir  SUuaUon  des  classes  ouvrières,  tome  X,  page  7,  et  Observations  sur  l'état  des 
thssss  omfriàres,  tome  XII,  page  W9,  et  tome  XIII,  p.  M. 


78  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

M.  Fix  à  ce  sujet  est  tout  à  fait  neuf,  car  il  nous  apprend  ce  que  le  90ci«lisiiie  • 
produit  en  Allemagne,  qui  est  le  pays  où  il  s'est  le  plus  développé  dans  ces  derniers 
temps.  On  trouve  dans  son  livre  uu  aperçu  des  idées  plus  ou  moins  complexe, 
plus  ou  moins  embrouillées  de  MM.  Engels,  Hers.  Griinn,  Ptillmann,  Bieder* 
mann,  etc.,  qui  ont  proclamé  au  delà  du  Rhin  la  doctrine  des  ateliers  natioDaux, 
celle  du  travail  attrayant,  et  bien  d'autres  qui  se  trouvent  pour  la  plupart  daos  les 
écrits  de  Fourier  et  de  Saint-Simon. 

M.  Fix  dit  à  tous  ceux  qui  veulent  prévenir  la  misère  en  fixant  les  salaires,  qà^ 
poursuivent  une  chimère,  une  impossibilité.  Et  en  effet,  pour  fixer  les  salaires  par 
des  l'èglements  ou  des  lois,  il  faut  d'abord  fixer  la  demande  et  Tofire,  ce  qui  implique 
une  capacité  surhumaine.  Du  reste,  Fauteur  saisit  cette  occasion  pour  rédamar  avae 
toute  l'école  économique  liberté  complète  pour  les  ouvriers,  et  le  droit  de  s'assen» 
bler  et  celui  de  débattre  pacifiquement  le  taux  de  leurs  salaires. 

L'auteur  relève  aussi  en  passant  la  crédulité  de  ceux  qui  comptent  par  trop  sur  le 
défrichement  des  terres  incultes,  et  sur  les  avantages  exagérés  des  caisses  de  retraite  ; 
il  prend  aussi  à  partie  ceux  qui  demandent  la  diminution  des  charges  sociales,  sans 
se  préoccuper  des  moyens  de  faire  face  aux  dépenses  publiques.  Notre  savant  colla* 
borateiir  blâme  surtout  les  publicistes  qui  concentrent  leurs  efforts  sur  la  suppreasioa 
immédiate  de  l'impôt  sur  les  boissons,  de  l'impôt  sur  le  sel  et  des  droits  de  douane. 
Toutefois,  comme  son  programme  comprend  la  réforme  postale,  la  réduction  de  la 
taxe  du  sel,  et  l'abaissement  graduel  des  tarifs,  il  est  facile  de  voir  que  M.  Fix  n*est 
pas  aussi  antiradical  en  économie  financière  qu'il  veut  bien  te  dire,  et  que  sa  phîlifw 
pique  est  dirigée  simplement  contre  les  bavards,  les  chailatans  ou  les  niais  «  qui  pa- 
raphrasent les  maîtres  de  la  science.  >  En  ce  qui  touche  les  douanes,  M.  Fix  neet 
de  dire  qu'il  n'est  pas  partisan  de  la  prohibition  et  de  la  protection. 

Après  avoir  formulé  son  opinion  sur  tes  réformes  dont  nous  venons  de  parler  et 
avant  d'aborder  un  autre  ordre  d'idées,  M.  Fix  s'arrête  pour  traiter  du  capital.  Déjà 
en  i-épondant  aux  socialistes,  il  avait  touché  cette  question  fondamentale  ;  mais  3  a 
voulu  que  son  lecteurrelût,si  jepuis  ainsi  parier,  son  catéchisme  économique,  arast 
de  prendre  en  détail  les  divers  moyens  de  soulager  la  misère.  Qu'est-ce  que  le  capital t 
quelles  sont  ses  variétés?  comment  se  forme-t-il?  comment  agit-il?  comnieat 
son  possesseur  iolervient-il  dans  la  répartition?  Telles  sont  les  questions  que  ne  se 
sont  pas  toujours  faites,  et  auxquelles  n'ont  bien  certainement  pas  répondu  les  nora- 
teurs  qui  font  la  guerre  au  capital,  tout  en  en  faisant  la  pierre  angulaire  de  leurs  coe- 
ceptions. 

Abordant  les  réformes  applicables.  M.  Fix  les  classe  avec  une  grande  lucidité.  Il  finit, 
selon  lui,  un  triple  concours  pour  arriver  à  l'amélioration  du  sort  des  classes  ouvrières  : 
le  concours  du  gouvernement,  celui  des  entrepreneurs,  et  celui  des  ouvriers.  Ces 
moyens  sont  ensuite  de  deux  natures,  d'une  part  intellectuels  et  moraux,  et  de  l'au- 
tre économiques  ou  matériels.  Je  n'accepterai  cependant  pas  cette  nomenclature  : 
à  la  place  de  M.  Fix  j'aurais  dit  que  ces  movens  :  tous  économiques,  étaient  d*uiie  pari 
inlellectueU  et  moraux,  et  de  l'autre  matériels.  L'économie  politique,  pour  M.  Fix,  n^est 
pas  circonscrite  dans  la  richesse  matérielle,  et  nous  ne  relevons  ici  qu'un  de  ces  t^^mv 
co/amt,  que  nos  adversaires  sont  enchantés  de  trouver  dans  les  écrits  des  économistes, 
auxquels  ils  prodiguent  volontiers  les  épithètes  de  sensualistes  et  de  matérialistes. 

Que  doit  faire  le  gouvernement  pour  améliorer  le  sort  des  ouvriers?  développer 
l'enseignement  des  masses  sur  des  bases  ralionnelies.  On  trouvera  dans  le  livre  de 
M.  Fix  des  notions  précisessur  ce  qui  s'est  fait  en  Angleterre,  en  Allemagne.  L*antrar 
parle  ensuite  du  livret  et  des  diverses  mesures  d'hygièoe  et  de  salubrité  qui  devreat 
constituer  une  police  bien  entendue  des  mauuiactures.  Enfin  il  réclame  qua  le  gmif 
nement  fasse  cesser  la  concurrence  des  prisons  ;  et  à  ce  sujet  il  donne  des  j 
monta  pleins  d'intérêt  sur  ce  qui  8*est  (ait  à  l'éu-aoger. 


HIBLIOGRAPHIE.  79 

En  ce  qui  coDeerne  les  ouvriers,  M.  ¥\x  iiiToque  la  sobriété,  la  |>nidence  dans  te» 
mariages,  et  l'économie.  11  apprécie  les  ressouces  que  les  ouvriers  peuvent  tirer  des 
«misses  d'épargne,  des  assurances  et  des  caisses  de  secours.  Il  entre  ensuite  dans  Pexa* 
men  des  ressources  que  présente  l'association,  et  ramène  à  leur  véritable  expression 
\em  secours  que  les  classes  ouvrières  peuvent  y  trouver,  soit  qu'elles  s'associent  entre 
elles,  soit  que  les  entrepreneurs  leur  donnent  une  pari  dans  les  profils,  à  titre  d'associés, 
€MJ,  comoie  c'est  presque  toujours  le  cas,  sous  forme  de  prime  d'encouragement, 
m  qui  est  bien  différent  d*une  part  d'intérêt  social.  Toute  celte  partie  du  travail 
de  M.  Fix  répond  à  un  véritable  besoin.  On  a  tant  vanté  la  pensée  du  principe 
d'^assodation,  on  a  tant  exagéré  les  avantages  de  quelques  combinaisons,  qu'on 
est  heureux  de  voir  recueillis ,  dans  l'ouvrage  que  nous  venons  de  lire,  d'une 
part,  les  résultats  obtenus,  et  de  l'autre,  les  résultats  qu'il  est  possible  d'obtenir  avec 
rassodation  volontaire.  En  parlant  des  devoirs  et  des  moyens  des  maîtres,  M.  Fix 
établit,  par  des  faits  relatifs  à  notre  pays  et  à  l'étranger  (Suisse,  Angleterre,  etc.),  la 
salutaire  influence  que  les  maîtres  peuvent  exercer  sur  les  classes  ouvrières  en  orga- 
nisant des  écoles  dans  le  voisinage  des  ateliers,  en  choisissant  un  jour  convenable 
pour  la  paye,  en  séparant  les  mauvais  ouvriers  des  bons,  en  faisant  construire  des 
«laisons  pour  ceux  qu'ils  emploient,  et  en  évitant  dans  ce  dernier  moyen,  que  les  An- 
glais appellent  cottage-System^  les  inconvénients  du  truck^systemy  supprimé  par  le 
truck-ata  de  1831,  et  qui  avait  rendu  l'ouvrier  esclave  du  maître. 

En  finissant,  M,  Fix  s'occupe  de  Tétat  des  ouvrières  dans  les  grandes  villes,  dont  les 
salaires  sont  si  insuffisants.  Il  recommande  l'admission  des  femmes  à  de  nouveaux 
emplois,  et  il  signale  la  concurrence  des  couvents.  Le  sort  de  la  femme  ouvrière  a  une 
grande  importance  morale.  Nous  félicitons  l'auteur  de  s'y  être  arrêté. 

En  résumé,  notre  savaut  collaborateur  n'a  pas  voulu  résoudre  le  problème  de  la 
misère  à  la  manière  des  socialistes  et  des  philanthropes  ;  mais  il  a  recherché  avec  pa- 
tience un  grand  nombre  d'améliorations  qu'on  peut  introduire,  dès  demain,  dans  la 
condition  des  classes  ouvrières.  C'est  dans  cet  ordre  d'idées  qu'a  U*availlé  notre  autre 
collaborateur,  M.  Clément,  de  Saint-Etienne,  et  c'est  eu  marchant  dans  cette  voie  que 
l'on  complétera  la  série  des  réformes  praticables  qui  peuvent  concourir  à  l'améliora- 
tion du  sort  de  la  classe  la  plus  nombreuse  et  la  plus  pauvre  I  ira.  G, 


The  Westminstee  Review  (Revue  de  Westminster  *). 

Il  y  a  déjà  vingt-trois  ans  qu'nne  réunion  de  philosophes  et  d'économistes  a 
fondé  à  Londres  cette  Revue,  paraissant  par  trimestre,  destinée  à  combattre  les  idées 
restrictives  et  antilibérales,  sous  tous  les  rapports,  de  l'ancienne  aristocratie  anglaise. 
Bien  que  l'usage  fût  de  ne  point  signer  les  articles  insérés  dans  ce  recueil,  on 
pouvait  &cilement  y  reconnaître  les  tendances  des  amis  les  plus  intimes  de  Jeremy 
Beotbam  ;  et,  quoique  le  cadre  adopté  n'en  ait  point  fait  exclure  les  sujets  pure- 
ment littéraires,  il  a  toigours  été  facile  de  voir  que  des  idées  plus  hautes  et  plus  phi- 
losophiques ont,  en  général,  prévalu  dans  la  direction  qui  lui  était  donnée.  Plu- 
sieurs des  hommes  qui  se  sont  distingués  depuis  dans  le  Parlement  et  dans  la  Ligue 
pour  la  liberté  des  échanges,  en  ont  même  eu,  a  diverses  époques,  la  gestion  osten- 
sible. De  ce  nombre  sont  le  docteur  Bowring  et  le  colonel  Perronet  Tompson,  celui- 
là  même  qui,  dès  1827,  a,  pour  ainsi  dire,  levé  le  premier  l'élendard  de  la  révolte 
contre  le  système  protecteur,  en  publiant  son  Catéchisme  sur  les  lois  relatives  aux 
céréales. 

C'est  dans  cette  Revue  qu'ont  paru,  l'année  dernière,  des  articles  de  M.  Uickson, 
son  rédacteur  eu  chef,  sur  l'administration  de  la  cité  de  Londres,  qui  ont  produit 

>  On  s'abonne  pour  la  France  à  la  Revue  de  Westminster;  prix,  30  fr.  par  an,  cbei 
■.  Girillaamin,  libraire,  bureau  du  Journal  des  Économistes. 


80  JOIKNAL  DES  ECONOMISTJ^S. 

une  vive  sensation,  en  dévoilant  des  abus  auxquels  on  a  peine  à  croire  dans  le  taoi^ 
oik  nous  vivons. 

Le  volume  de  mars,  qui  vient  de  paraître,  contient  des  articles  importants  égile- 
ment  sur  plusieurs  sujets  d'économie  politique.  Nous  regrettons  que  Fespaoe  aoos 
manque  pour  en  donner  en  ce  moment  Tanalyse,  et  nous  nous  bornerons  à  les  ioA- 
quer,  sauf  à  y  revenir  plus  tard.  Nous  signalerons  donc,  au  premier  rang»  une  èi- 
sertation,  clairement  présentée,  sur  le  régime  de  la  propriété  foncière  en  AogleierR. 
L'auteur,  après  avoir  fait  connaître  Tétat  actuel  des  choses,  montre  les  avanlagnqii 
pourraient  résulter  d'une  transmission  plus  facile  de  la  propriété,  de  ce  qu'oo  i 
appelé  la  mobilisation  du  sol,  et  il  indique  les  moyens  qui  pourraient  être  adopléi  à 
cet  effet. 

Sous  le  titre  de  Police  médicale  sont  traités,  dans  le  même  volume,  deux  soleil 
qui  n'ont  pas  entre  eux  une  grande  connexité,  et  que,  pour  notre  part,  nom  «- 
rions  préféré  voir  traiter  séparément  :  Tun  est  Tensemble  de  la  législation  préventire 
imposée  à  l'art  de  guérir,  ce  qui  comprend  l'éducation  médicale  et  les  coodidMi 
exigées  pour  remplir  les  professions  de  médecin,  de  chirurgien  et  de  pharmadei; 
l'autre  est  Texamen  des  moyens  d'améliorer  les  conditions  sanitaires  des  viUei. 

En6n,  le  même  numéro  contient  un  article  piquant  sur  l'origine  et  les  progrèiik 
la  réforme  économique  qui  se  fait  en  Angleterre.  *  *  ^ 


Le  Monautopole  ou  Code  complémentaire  d'économie  sociale,  réghint  les  droite  d 
les  devoirs  de  Tinvenleur,  du  fabricant,  du  marchand  et  de  Touvrier,  préseoléi 
la  Société  des  Inventeurs  français  par  J.-B.-A.-M.  Jobard,  membre  de  la  ligiee- 
d^Honneiir,  directeur  du  Musée  de  l'industrie  belge,  etc.,  etc.;  broch.  deSSpa^ 
Bruxelles,  1845. 

Avis  A  LA  Chambre  des  pairs  de  France,  sur  le  projet  de  loi  des  modèles,  dcssvs 
ET  tissus  de  fabrique  ;  suivi  d'un  mot  à  la  Chambre  des  représentants  belges,  sur 
l'utilité  et  la  nécessité  du  privilège  industriel  pour  organiser  l'industrie  et  le  ooo- 
roerce,  et  donuer  du  travail  aux  ouvriers  ;  par  M.  Jobard,  etc.;  broch.  de  i5  ptgei. 
Bruxelles,  1845. 

Des  marques  de  fabrique  d'origine  obligatoires,  et  des  marques  de  QOALrrÉ  rAca- 
TAT1VES,  votées  par  le  Congrès  scientifique  de  Reims,  sur  la  proposition  du  direc- 
teur du  Musée  de  l'industrie  belge,  et  contrairement  à  l'opinion  de  IIM.  lin 
Faucher,  David,  de  Brunet,  Henriot,  etc.,  adressée  la  Chambre  des  pairs;  brecfa. 
de  60  pages.  Bruxelles,  chez  Périchon,  1845. 

La  Marque  ou  la  mort!  pamphlet  anonyme  ;  7*  édition. 

Constitution  de  la  noblesse  industrielle  a  l'au>e  des  marques  de  fabrique,  osbâ- 
dérées  comme  blason  de  Tindustrie  et  du  commerce  ;  dédié  à  la  Société  des  lovei' 
leurs  et  Protecteurs  de  l'industrie,  par  M.  Jobard,  chevalier  de  la  Légion-d'HoDBeir, 
broch.  de  24  pages.  Bruxelles,  1846. 

Tels  sont  les  titres  amoindris  de  cinq  nouvelles  brochures  qu*oot  inspiréo  i 
M.  Jobard  les  projets  de  loi  sur  les  modèles  et  les  dessins  de  fabrique,  sur  les  off- 
qties  de  fabrique,  discutés  à  la  Chambre  des  pairs  et  maintenant  soumis  à  It  Cbanliit 
des  députés. 

Il  faut  rendre  celte  justice  à  M.  Jobard,  que,  lorsqu'il  a  une  idée,  son  premier  be- 
soin est  de  la  répandre; et  que  pour  cela  il  n'épargne  ni  l'esprit,  ni  les  excenfridlés, 
ni  la  peine,  ni  la  dépense. 

Nos  lecteurs  connaissent  la  théorie  fondamentale  de  M.  Jobard,  et  son  système^ 
roonautopole,  qui  consiste  à  faire  consacrer  par  la  loi  la  propriété  de  toutes  les  i^ 
inventions  ou  découvertes,  absolument  comme  elle  consacre  la  propriété  de  tous  les 
coins  de  terre,  de  tous  les  objets  mobiliers.  M.  Jobard  s'est  attaché  à  celle  doctna^i 


BIBUOGBAPHIE.  8i 

qui  lui  sert  de  canevas  pour  broder  et  festonner  mille  et  une  fantaisies  industrielles, 
éronomiques  ou  antiéconomiques,  qui  rendent  sa  conversation  fort  piquante,  et  qui 
doDoent  à  ses  brochures  un  attrait  tout  particulier  et  vraiment  sut  generis. 

M.  Jobard  écrit  à  tout  le  monde  ;  il  reçoit  des  lettres  de  tout  le  monde ,  et  il  insère 
le  tout  (dans  ses  brochures,  au  ftir  et  à  mesure  qu'il  le  reçoit,  et  en  même  temps  que 
ses  poésies  et  ses  bons  mots. 

M.  Jobard  connaît  fort  bien  la  technologie  et  les  sciences  industrielles;  il  a  de  plus 
Vimagination  d*un  poëte.  Aussi  trouve-t-on  dans  ses  aperçus  prophétiques  une  onc- 
tion de  vraisemblance,  une  fraction  de  contre-sens,  une  fraction  de  science,  et  une 
fraction  d'ignorance,  qui  forment  de  Tensemble  de  ses  idées  un  tout  assez  original. 

M.  Jobard  fait  souvent  preuve  d'un  grand  sens;  mais,  semblable  au  génie  du 
lion  Homère,  sa  raison  sommeille  quelquefois,  et  alors  il  est  difficile  de  sonder  les 
abîmes  cjue  son  esprit  franchit. 

M.  Jobard  fait  ti  de  la  vieille  économie  politique;  il  ne  perd  pas  son  temps  à 
rapprendre,  et  il  préfère  en  inventer  ime  nouvelle.  Que  dis-je?  Il  est  persuadé  d'en 
avoir  créé  une  de  toutes  pièces]  le  jour  que  le  monautopole  sortit  de  son  cerveau. 
Désonnais  donc  son  thème  est  fait  ;  gare  aux  économistes  qui  ne  veulent  point  orga- 
ni$er  le  travail  par  ce  procédé ,  et  qui  veulent  tout  laisser  faire  :  M.  Jobard  ne  cesse 
de  les  pourfendre  dans  ses  brochures. 

PREMIÈRE  BROCHURE.  —  Lc  monautopok^  etc.  il  ne  faut  pas  confondre  cet  écrit 
avec  un  grand  in-8®  sur  le  même  sujet  '.  Mais  ceci  résume  cela.  Voulez-vous  savoir 
ridée  que  M.  Jobard  s'est  faite  de  son  système?  Écoutez-le  dans  son  Avis  au  lecteur  : 
c  Nous  venons  de  lire  une  épreuve  de  cette  brochure  dans  une  réimion  de  répdbli- 
«  cains  purs,  qui  ont  déclaré  que  si  les  gouvernants  adoptaient,  par  malheur,  notre 
«  utopie,  ce  serait  reculer  de  deux  cents  ans  l'avènement  de  la  leur  !  » 

Or,  cette  idée,  la  voici  :  La  loi,  en  garantissant  la  propriété,  au  moins  trentenaire, 
des  marques,  signatures,  estampilles,  dessins,  modèles,  matrices,  gravures,  nielles, 
décors,  procédés,  recettes,  compositions,  livres,  objets  d'art,  etc.,  créerait  550,000 
propriétaires  qui,  en  payant  au  Trésor  un  impôt  de  5  fr.  la  première  année,  de  10  fr. 
la  deuxième,  de  45  fr.  la  troisième,  etc.,  donneraient  au  Trésor,  après  la  quinzième 
année,  un  revenu  de  100  millions.  «  Ces  cbiffires,  dit  l'auteur,  bien  qix^hypothétiquesy 
sont  loin  d'être  hyperboliques.  > 

M.  Jobard  finit  la  même  brochure  par  le  compte-rendu  des  discours  prononcés  à 
UD  diner  de  la  Société  des  inventeurs.  Ces  Messieurs  l'avaient  invité  à  titre  de  défen- 
seur de  leurs  droits  «  auprès  des  économistes  !  »  Ici  nous  ferons  remarquer  à 
MM.  ToufTaix,  Pechinay  et  autres,  que  Téconomie  politique  n'a  jamais  méconnu  le 
ruie  des  inventeurs  ;  et  que,  seulement,  elle  leur  donne  le  nom  de  savants  :  c'est  pro- 
bablement là  ce  qui  les  aura  trompés. 

Seconde  BROCHURE.  —  L'auteur  y  joue  le  même  air  sur  un  ton  diflerent.  11  nous 
apprend  les  réponses  faites  par  quelques  personnes  à  ses  assertions  : 

Lorsque  M.  Jobard  a  dit  :  «  Utilité  du  privilège  en  industrie^  »  M.  Senac  a  ré- 
pondu :  Bah  lll 

Lorsque  M.  Jobard  a  dit  :  «  Le  monopole  industriel  est  le  triomphe  du  bon  marché 
et  de  la  bonne  qualité  i,  M.  Wolowski  a  répondu  :  Pas  possible!! 

lorsque  M.  Jobard  a  dit  :  c  Toute  propriété  est  un  monopole  i,  M.  Blanqui  a  ré« 
pondu  :  t  C^est  pourtant  vrai,  i 

Lorsque  M.  Jobard  a  dit  :  c  Plus  de  domaine  public  t ,  M.  Considérant  a  répondu  : 
i4u  contraire/ 


*  Solêvelle  économie  sociale,  in-8,  qui  avait  î^uS  précod^  d'une  brochure  à  Mfr.,  écrit  « 
aussi  iKJor  soutenir  la  même  thèse. 


$;  JOURNAL  OPS  ECONOMISTES. 

1^0  résumé,  If.  lobard  nous  (H*oaostique  que^dans  peu  on  enteodjrt  daas  les  rues  let 
«ps  suivants  : 

A  bas  11  coDcarreDoen 
Vite  le  monopole  industriel  !  !  ! 

Tboisièmb  brocrube.  —  (Le  secrétaire-général  doit  en  interdire  la  lecture  à  son  mi- 
nistre.) Un  père  prêche  à  son  fils  dans  un  dialogue  la  nécessité  de  la  marque  obligatoire. 

<  Le  fils.  Vous  voudriez  donc  que  le  coupeur  appliquât  son  nom  sur  la  doublure 
de  rbabit  qu'il  a  taillé  et  que  celui  qui  Ta  cousu  en  fil  autant? 

<  Le  père.  Je  voudrais  de  plus  que  le  tailleur  frappât,  sous  un  des  revers»  en  guise 
de  quittance,  le  mot  payiy  de  manière  à  permettre  à  chacun  de  démasquer,  au  besoin, 
les  chevaliers  d'industrie  qui  se  pavanent  dans  un  habit,  dont  les  gens  quMI  insoltc 
ont  souvent  fait  les  frais. 

<  Le  fils.  Voilà  vraiment  d'excellentes  idées,  bien  faciles  à  mettre  à  exécution...  » 
Après  le  dialogue  vient  le  compte-rendu  de  la  discussion  au  congrès  de  Reims,  que 

nos  lecteurs  consulteront  avec  fruit  à  côté  de  celle  de  la  Chambre  des  pairs  et  des 
travaux  de  notre  honorable  collaborateur  M.  Wolowski. 

Quatrième  bbochube. — C'est  la  même  que  celle  dont  nous  venons  de  parler.  L'auteor 
a  voulu  attirer  Tatteution  par  un  titre  bizarre.  «  Les  journalistes,  a-t-il  écrit  en  épt- 
praphe,  sont  priés  de  ne  rien  dire  de  cet  écrit  scandaleux,  pour  ne  pas  éveiller  Tattei- 
tipn  des  hommes  d'État.  » 

GwQDiÈiiE  brochure. —  Elle  contient  d'abord  un  dialogue  entre  le  Blanc  et  U  Noir, 
Le  Blanc,  c'est  vous  et  moi  ;  le  Noir,  c'est  M.  Jobard  qui  développe  la  fécondité  du 
monautopole.  Le  dialogue  amène  adroitement  «  les  témoignages  de  personnages  haot 
placés  »  ;  savoir  :  Une  lettre  à  l'auteur,  de  M.  le  comte  Daru,  partisan  de  la  mirqoe 
obligatoire  ;  une  réponse  de  l'auteur  qui  résume  sérieusement  ses  arguments  eo  favair 
du  monautopole  et  des  marques  ;  le  discours  de  M.  le  comte  Daru  dans  la  discussion  da 
projet  de  loi  des  dessins  et  modèles  ;  le  discours  de  M.  Victor  Hugo  et  une  petite  lettre 
du  même  dans  laquelle  l'illustre  poète  proclame  ceci  :  que  <  penser,  c'est  comprendre  »; 
enfin  une  lettre  de  M.  le  comte  Beugnot  qui  n'est  pas  partisan  de  la  marque  obtiga- 
loire  et  que  M.  Jobard  cherche  à  convaincre  dans  la  réponse  qui  suit. 

En  résum(§,  on  prend  dans  ces  cinq  brochures  une  notion  suffisante  de  la  théorie  da 
monautopole  et  de  toutes  les  bonnes  raisons  à  faire  valoir  en  faveur  des  marques  obligi- 
toires.  On  peut  également  s'y  faire  une  idée  de  la  variété  d'esprit  qui  caractmse 
M.  Jobard,  de  son  bon  sens,  de  son  humour,  de  son  excentricité,  du  peu  de 
qu'il  a  des  études  économiques,  et  enfin  du  caractère  de  sa  poésie. 

Plus  d*un  coursier  doit  sa  vitesse 
A  quelque  insecte  qui  le  blesse. 
Ne  fût-ce  qu'à  dMgnohles  Ukons 
Qa*il  porte  attachés  à  ses  Oancs. 


J*ai  la  conviction  profonde 
Que  le  Seigneur  n'a  fait  le  monde 
Que  pour  confondre  Lucifer 
Et  fermer  la  gueule  à  l*Enfer  ! 


Tous  ces  traînards 
Sont-ils  jobards! 

JPB.  G. 


B|9LlQ(|RAI»Hlfi.  Il 

Dm   (Ekonomie   d  r   mensc^iliçh^    G^sbll^uaft^i^   UVP    H^    FpiAlfEVflWI*  **-* 

UÈconomie  des  Sociétés  humaines  et  les  Finance^j  par  up  iiDOieii  mipisti^  dis 

Gnances  (  le  comte  de  Cancrim  ).  •*  Ua  voluipe  io-So;  Stuttgart,  184K. 

M.  de  Cancrin  est  mort  il  y  a  peu  de  moii,  après  avoir  occupé  pendant  viogft-^inq 

ans  de  hautes  fonctions  en  Russie.  Avant  de  nous  livrer  à  Texamen  du  livre  dont  bous 

avons  transcnt  le  titre,  nous  donnerons,  sur  Fauteur,  quelques  détails  qui  ne  nous 

semblent  pas  manquer  d'intérêt.  Cancrin  naquit  en  1775,  à  Hanau,  où  son  père  était 

directeur  des  salines  et  des  mines  de  la  Hesse.  Celui-ci  quitta  plus  tard  ce  pays  poMr 

entrer  au  service  de  la  Russie,  où  on  lui  confia  la  direction  des  salines  do  Staraja* 

Russa,  dans  le  gouvernement  de  Novogorod.  Le  jeune  Cancrin  reçut  sa  preroièpè 

éducation  au  collège  de  Hanau,  et  il  se  rendit,  en  1790,  à  TUniversité  deGiessen,  et 

puis  à  Marburg,  où  il  étudia  la  jurisprudence  jusqu^en  1794.  ii  passa  à  Giessea 

un  très-brillant  examen,  à  la  suite  duquel  il  obtint  l'emploi  d'assesseur  dans  la  Hessc 

grand-ducale.  Cependant  il  rejoignit  peu  de  temps  après  son  père  en  Russie,  où  il  Qt 

un  chemin  rapide  dans  Tadministration  militaire.  En  181S,  il  fut  nommé  par  Pempe- 

reur  Alexandre  intendant-général  de  Tarmée,  et  il  revint  alors  pour  la  première  fois, 

après  une  longue  absence,  en  Allemagne.  A  la  mort  du  contrôleur-général  des  finances, 

baron  de  Campenhausen,  il  fut  placé  à  la  tête  des  finances  russes,  avec  le  titre  de 

ministre  des  finances  et  des  pouvoirs  très-étendus.  Cancrin  se  livra  avec  une  grande 

ardeur  à  Tétude  des  questions  économiques  et  financières.  C'était  une  intelligence 

essentiellement  pratique,  connaissant  parfaitement  les  détails  de  Tadministration. 

Avec  cela,  il  avait  un  esprit  étendu  et  cultivé,  qui  Tentralna  aussi  vers  les  travaux 

scientifiques,  il  publia  en  1832,  à  Saint-Pétersbourg,  un  ouvrage  en  trois  volumes, 

mlilulé  Économie  militaire  en  temps  de  paix  et  en  temps  de  guerre  dans  ses  rapports 

avec  les  opérations  militaires.  Un  peu  plus  tard,  il  écrivit  son  TfaiU  sur  la  richesse 

universelle^  et  enfin,  quelques  moi9  avant  sa  mort,  Touvrage  dont  nous  avons  à  nous 

occuper  ici.  M.  de  Caucrin  avait  un  caractère  parfaitement  honorable,  et,  pendant  sa 

longue  carrière,  il  a  su  se  concilier  Teslime  publique  et  Tamitié  d'un  grand  nombre 

d'hommes  distingués.  Comme  tous  les  fonctionnaires  russes,  il  avait  un  grade  militaire; 

il  était  général  d'infanterie,  et,  comme  il  avait  été  intendant^éral  de  l'armée,  il 

possédait  réellement  certaines  connaissances  militaires. 

L'Économie  des  sociétés  humaines  a  été  écrite  d'un  point  de  vue  pratique,  sans 
que  l'auteur  ait  pour  ceU  dérogé  aux  principes  généraux  qui  dominent  la  science.  11 
a  d'abord  considéré  l'économie  politique  dans  sa  plus  grande  universalité,  et  puis  il 
a  cherché  quelles  étaient  les  modifications  qu'il  fallait  y  introduire  pour  l'appliquer 
aux  besoins  de  tel  ou  tel  peuple.  Cette  dernière  vue  forme  un  caractère  distinctif  de 
l'ouvrage  de  M.  de  Cancrin.  Elle  renferme  en  quelque  sorte  une  transaction  entre  la 
Bcience  et  les  nécessités  pratiques  d'un  pays  qui  sont  déterminées  soit  par  la  politique, 
soit  par  les  institutions,  soit  enfin  par  des  précédents  qu'il  serait  dangereux  de  chan- 
ger d'une  manière  brusque  et  inattendue. 

L'ouvrage  se  compose  de  trois  parties  :  la  première  comprend  les  principes  géné- 
raux; dans  la  seconde,  on  trouve  les  développements  particuliers  relatifs  à  la  pro- 
duction et  à  la  distribution  des  richesses;  et  la  troisième  partie  traite  des  finances. 

L'auteur  divise  la  richesse  en  richesse  universelle  et  en  richesse  nationale,  distinc- 
tion dont  il  fait  découler  plus  tard  des  conséquences  qui  donnent  à  son  livre  œ  carac- 
tère particulier  dont  nous  avons  parlé  ;  puis  il  partage  encore  la  richesse  en  richesse 
naturelle  et  en  richesse  produite.  Après  ces  prémisses,  il  analyse  successivement  les 
sources  de  la  production,  les  bases  fondamentales  de  cette  production  ;  il  examine 
<^  quelle  proportion  les  produits  se  distribuent,  et  quelle  part  chaque  classe  de  la 
société  a  dans  la  répartition  et  la  consommation  des  richesses.  L'auteur  attribue  dans 
la  production  des  fonctions  très-larges  aux  forces  naturelles,  qu'il  divise  en  forces 
<^tes  et  indirectes.  Aux  premières  appartiennent  les  forces  végétatives  et  animales; 


84  JOURNAL  DES  ÉœNOMISTES. 

aux  secondes,  le  feu,  les  courants  d'eau,  la  vapeur,  les  vents,  le  magnétisme,  l'élfr- 
tricité,  etc.  Les  forces  de  Thorome  sont  divisées  en  forces  intellectuelles,  physique 
et  morales,  en  sorte  quil  y  a  en  tout  quatre  forces  distinctes  qui  concourent  à  la 
production,  c'est-à-dire  les  forces  naturelles  et  les  forces  physiques,  morales  et  iole^ 
lectuelles  deThomme. 

La  production  suppose  la  société  et  Texistence  de  la  propriété,  et  puis  des  capiuin. 
L'auteur  divise  les  richesses  générales,  aussi  bien  que  les  richesses  nationales,  co 
quatre  catégories  différentes  :  i<>  en  richesse  appliquée  au  sol,  aux  bâtiments,  iia 
machines,  aux  outils,  etc.  ;  2®  en  richesse  circulante,  comprenant  le  numéraire  de 
toute  espèce  ;  3<»  en  richesse  flottante,  représentée  par  des  provisions  et  par  des  otijeis 
qui  se  consomment  et  qui  se  renouvellent  sans  cesse  ;  A^  en  richesse  morte,  qui  u 
contribue  point  à  la  production,  et  qui  comprend  des  bijoux  et  certains  objets  dp 
luxe.  Ces  catégories  établies,  Tauteur  recherche  quelle  est  la  part  du  revenu  national 
qui  doit  revenir  à  chaque  producteur.  Il  détermine  ainsi  la  rente,  les  salaires  et  b 
proûts  du  capital.  11  consacre  un  chapitre  spécial  aux  classes  qui  ne  produisent  pn 
directement.  Il  établit  deux  divisions  pour  ces  classes  :  la  première  comprend  Par- 
mée,  les  fonctionnaires  publics,  les  professions  libérales,  etc.  ;  il  placeras  domestiques 
dans  la  seconde.  Enfin,  dans  le  huitième  chapitre  de  la  première  partie,  M.  de  Ctn- 
crin  s'occupe  de  la  consommation  des  richesses,  des  diverses  conditions  de  celte  con- 
sommation, de  ses  rapports  avec  la  production,  de  la  formation  des  capitaux,  etc. 

La  deuxième  partie  du  livre,  que  nous  avons  sous  les  yeux,  comprend  les  dérelup- 
pements  des  difîérentes  questions  que  nous  venons  d'énoncer,  et  des  vues  pratique 
qui  se  rattachent  à  chacune  d'elles.  C'est  dans  cette  partie  qu'il  faut  étudier  k 
système  de  l'auteur,  et  ses  opinions  sur  les  divers  instruments  qui  concourent  i  la 
production.  Dans  sa  pensée,  nulle  différence  ne  doit  exister  entre  la  théorie  et  la 
pratique,  et  dès  que  les  principes  sont  solidement  établis,  il  faut  tâcher  d'en  obleur 
l'application.  La  production  de  la  richesse  implique  en  second  lieu  une  espèce  de  so- 
lidarité entre  tous  les  membres  de  la  société,  non-seulement  sous  le  rapport  de  h  n- 
chesse  elle-même,  mais  encore  sous  celui  de  la  moralité  des  individus.  M.  deCancriii 
n'admet  pas  non  plus  que  le  but  de  la  société  soit  le  plus  grand  produit  net  possible  «i 
la  production  la  plus  étendue,  mais  bien  la  prospérité  et  l'aisance  du  plus  grand  om- 
bre. Enfin,  il  pense  qu'il  faut  se  contenter  d'un  bien-être  relatif  et  proscrire  les  utopies. 
Dans  cette  deuxième  partie,  l'auteur  présente  un  grand  nombre  d'observatioos  pra- 
tiques. Les  investigations  sur  le  capital,  la  circulation,  les  banques,  le  prix  des  (ÀJ^th* 
la  concurrence,  sont  en  général  accompagnées  de  faits  et  d'exemples  qui  édairetf 
les  dififérenls  problèmes  qu'il  se  propose  de  résoudre.  M.  de  Cancrin  ne  semble  s'ei 
rapporter  qu'à  ses  propres  expériences,  et  il  s'occupe  très-peu  des  auteurs  qui  «vt 
écrit  sur  la  science  économique.  Ses  opinions  sont  du  reste  toujours  précisa  et  bia 
arrêtées,  et  ses  conclusions  nettement  formulées.  Il  a  cherché  à  pénétrer  dans  leo^ 
canisme  des  choses.  Ainsi,  par  exemple,  en  traitant  de  la  concurrence,  ii  a  di^^ 
celle-ci  en  grande  concurrence,  en  concurrence  moyenne  et  en  petite  eoocurreocc. 
La  première  ressort  principalement  de  la  vente  et  du  mouvement  des  produiti  >^ 
coles.  La  seconde,  qui  se  subdivise  en  concurrence  des  fabriques  et  en  coocurreace 
de  l'industrie  des  villes,  contribue  plus  particulièrement  à  rabaissement  des  prii^ 
Enfin,  la  troisième  résulte  de  la  multiplicité  de  la  situation  des  détaillants.  Cette  der 
nière  ne  produit  point  en  général  une  réduction  dans  les  prix,  parce  qu'à  mesure  que 
le  nombre  des  détaillants  augmente,  les  faux  frais  s'accroissent  également,  etdèslérs 
aucune  diminution  n'a  lieu  dans  les  prix.  Le  public  ne  profite  donc  pas  en  défiaitiiv 
de  cette  sorte  de  concurrence.  M.  de  Cancrin  pense  cependant  qu'il  faut  borner  ce0e^ 
dans  certaines  circonstances,  soit  qu'on  veuille  créer  une  industrie  nouvelle,  soitqv*ii 
s'agisse  de  maintenir  une  industrie  existante,  soit  enfin  qu'il  s'agisse  de 
une  production  dans  des  limites  déterminées. 


BIBLIOGRAPHIE.  85 

Le  chapitre  consacré  au  commerce  présente  encore  les  distinction  qu'on  retrouve 
au  surplus  dans  toutes  les  parties  de  Touvrage.  L^auteur  passe  successivement  en 
revue  tous  les  genres  de  commerce  :  commerce  extérieur,  commerce  intérieur,  Tes- 
compte,  la  traite,  le  transit,  la  contrebande,  Texpédition,  le  commerce  en  gros  et  en 
détail,  etc.,  en  définissant  le  caractère  de  chacune  de  ces  branches.  Nous  ne  le  sui- 
vrons pas  dans  ces  détails  qui  sont  du  reste  enchaînés  d'une  manière  fort  logique,  et 
qui  dénote  une  étude  approfondie  de  ces  matières.  Nous  passerons  par  conséquent  à  la 
troisième  partie  de  Fouvrage,  qui  traite  des  finances,  lesquelles,  dans  l'école  alle- 
mande, font  également  partie  de  Péconomie  politique. 

M.  de  Cancnn  prend  ici  les  choses  à  leur  origine,  et  il  embrasse  ensuite  la  question 
dans  toute  son  étendue.  Il  entend  par  finances,  non-seulement  les  revenus  publics 
de  rÉtat,  mais  encore  les  ressources  provinciales,  municipales  et  locales.  Les  reve- 
nus des  fondations  pieuses  du  clergé,  des  associations  particulières,  doivent  être 
considérés,  selon  lui,  comme  propriétés  privées.  L'auteur  établit  en  principe  que 
les  contributions  directes  ou  indirectes  ne  devraient  atteindre  que  le  revenu  net.  Mais 
il  se  trouve  que  dans  la  pratique  on  s'écarte  à  chaque  instant  de  ce  principe,  et  que 
très-fréquemment  les  capitaux  qui  doivent  servir  à  la  production  sont  aussi  frappés 
par  l'impôt.  On  trouve  dans  cette  partie  de  l'ouvrage  un  examen  approfondi  de  l'in- 
fluence des  diverses  espèces  d'impôts.  Relativement  aux  taxes  à  l'entrée,  M.  de  Can- 
crin  quitte  ses  vues  ordinairement  libérales  pour  se  faire  le  champion  du  système 
protecteur.  Cette  anomalie  s'explique  en  partie  par  l'administration  même  de  l'auteur, 
qui,  pendant  la  longue  période  de  son  ministère,  a  introduit  le  système  prohibitif. 
Ko  traitant  cette  question  si  controversée,  il  se  place  principalement  au  point  de  vue 
des  intérêts  de  la  Russie,  c'est-à-dire  dans  une  position  exclusive,  de  laquelle  il  est 
assez  difficile  de  juger  scientifiquement  la  valeur  économique  des  douanes.  Les  opi- 
nions de  l'auteur  sur  la  protection  à  accorder  à  l'industrie  l'entraînent  naturellement 
dans  d'autres  erreurs.  Ainsi  il  attache  une  imporUince  exagérée  à  la  balance  du  com- 
merce, et  il  cherche  à  en  expliquer  la  portée  et  le  mécanisme.  A  part  ces  hérésies 
que  nous  venons  de  signaler,  les  aperçus  de  M.  de  Cancrin  sur  les  impositions,  sur 
les  revenus  et  les  dépenses  publics,  sont  en  général  corrects  et  conformes  aux  théo- 
ries qui  prévalent  aujourd'hui  en  matière  de  finances.  Le  livre  dont  nous  venons  de 
donner  une  idée  rapide  dénote,  au  reste,  une  grande  expérience  des  affaires  et  un 
désir  sincère  d'arriver  à  la  vérité.  La  forme  en  est  claire  et  concise,  et  les  différentes 
iwrties  de  la  science  ont  été  soumises  à  une  classification  méthodique. 


Statistisches  jahrbuch  fur  184S.  —  Annuaire  statistique  pour  1845,  par  Charleb- 
Auguste  MuLLER.  Un  volume  in-8<>.  Leipzig,  1845. 

On  comprend  toutes  les  difficultés  d'une  publication  du  genre  de  celle  dont  nous 
venons  de  donner  le  titre;  aussi  l'auteur  convient4l  lui-même  que  ce  premier  essai  laisse 
beaucoup  à  désirer.  Cependant  V Annuaire  statistique  présente  de  nombreuses  données 
qui  paraissent  en  général  offrir  une  suffisante  exactitude.  H.  Muller  cite,  dans  sa  pré- 
face, les  principales  sources  où  il  a  puisé,  et  il  indique  les  procédés  qu'il  a  employés 
pour  réunir  les  données  numériques  qui  forment  son  livre. 

Les  divisions  qu'il  a  adoptées  n'ont  rien  de  rigoureusement  méthodique  ;  il  com- 
mence par  l'agriculture,  en  donnant  pour  plusieurs  années  les  quantités  des  princi- 
pales denrées  agricoles  qui  intéressent  la  consommation  européenne.  Ces  chiffres 
«'appliquent  aux  céréales,  aux  vins,  à  la  laine,  aux  lins,  chanvres,  cotons,  sucres  co- 
loniaux, sucres  de  betterave,  cafés,  thés,  etc.  L'industrie  métallurgique  forme  le 
deuxième  chapitre.  Ici  les  chiffres  s'appliquent  plutôt  à  l'Allemagne,  à  la  Prusse  et  à 
l'Autriche  qu'aux  autres  Ëtats  de  l'Europe.  Cependant  la  France  et  l'Angleterre  ne 
bont  pas  oubliées,  et  l'auteur  parait  avoir  tiré  parti  du  compte-rendu  des  ingénieurs 


«ê  JOURNAL  flES  ÉCONOMISTES. 

dé*  rnihes.  Le  tableau  qui  renferme  les  chiffres  relatifs  à  la  production  et  à  la  coosom- 
rtiation  du  sel  nous  paraît  être  assez  complet.  D'après  ce  tableau,  PEurope  produit! 
peu  près  2^  millions  quintaux  métriques  de  sel,  dont  il  millions  livrés  i  la  populi- 
lion  européenne  évaluée  ft  241  millions  d'habitants,  et  Î5  millions  à  rexportation.  O 
sont  l'Espagne  et  le  Portugal  qui  fournissent  le  plus  de  sel  aux  pays  transocéanique?. 

En  arrîtant  à  l'industrie  manufacturière,  l'auteur  s'arrête  encore  de  préférence  ain 
pays  germaniques,  et  11  ne  donne  guère  que  des  résumés  pour  les  autres  Étals.  Dans 
èè  chàpîfffe,  Tindustrie  cotonnière  occupe  une  large  place.  En  faisant  rénuméralioo 
des  broches  employées  à  la  filature,  il  trouve  que  la  Grande-Bretagne,  à  la  6n  df 
1844,  en  possédait  i4  millions;  la  France,  3,500,000;  les  États-Unis  d'Amériquf, 
i,290,000i  l'Autriche,  1,500.000;  l'Association  allemande  des  douanes,  8l3,000;li 
Ruséie,  700,000  ;  la  Suisse,  650,000,  et  la  Belgique,  420,000.  Total  ;  23,873,000 
broches.  On  voit  que  l^Angleterre  entre  pour  près  des  trois  cinquièmes  dans  ce  chiffre. 
Ces  dotinées  sdntempnintées  à  une  circulaire  d'une  maison  de  Manchester,  et  M.  Mul- 
lér  prétend  qu'elles  sont  trop  faibles  en  ce  qui  concerne  l'Association  allemande  des 
douanes.  Les  progrès  de  la  filature  de  coton  ont  été  très-rapides  depuis  dix  ans  dans 
lUnion  allemande.  On  n'y  avait  produit  en  1634  qu'environ  50,000  quintaux  métri 
ques  de  fil,  et  en  1843, 140,000.  Cette  progression  a  été  établie  par  les  travaux  stt- 
tistiques  de  M.  Dieterici.  Le  même  auteur  évalue  le  nombre  des  métiers  à  tisser  V 
coton  dans  l'Association  allemande  à  150,000,  qui  ont  produit  23  millions  de  kilo- 
grammes de  marchandises  manufacturées.  La  situation  de  l'industrie  cotonnière  ea 
Autriche  est  également  présentée  d'une  manière  fort  détaillée  par  M.  Midler  ;  il  dooof 
pour  ce  pays,  ainsi  que  pour  l'Union,  les  quantités  exportées  ;  mais  ces  quantités  <fih 
paraissent  pour  ainsi  dire  devant  l'exportation  anglaise.  En  effet,  la  Grande-Bretagne 
a  expédié  en  1844,  pour  les  diflnêrentes  contrées  du  globe,  664,000  quintaux  métrique» 
de  coton  filé,  c'est-à-dire  61 ,500  quintaux  métriques  de  plus  qu'en  1841 .  Les  exporta- 
tions de  calicots  et  de  mousselines  ont  été  en  1844  de  573  millions  de  yards,  etlesn- 
portafions  de  toiles  peintes  de  313  millions  de  yards.  Il  n'y  a  pas  eu  d'augmentatif 
depuis  1841  pour  les  calicots.  Pour  les  toiles  peintes,  au  contraire,  l'excédant  d'uw 
année  à  l'autre  est  de  35  millions  de  yards.  La  valeur  totale  des  produits  de  l'indm- 
trie  cotonnière  exportés  en  1844  est  évaluée  à  environ  19  millions  de  livres  slerfiof. 

Lèquafrii^me  chapitre  de  V Annuaire  statistique  traite  du  commerce  d'iraportalioo 
et  d'exportation  des  difl^rents  États  de  l'Europe  ;  c'est  le  chapitre  le  plus  étendu  df 
l'ouvrage  de  M.  MuNer  ;  lés  chiffres  y  sont  en  général  bien  groupés,  et  ils  ofllreot  tou- 
jours plusieurs  termes  de  comparaison  qui  peuvent  faire  juger  les  progrès  du  oooi- 
merce  extérieur  des  différents  États.  11  y  a  aussi  des  rapprochements  qui  font  cou- 
naître  l'activité  commerciale  comparative  de  quelques  grands  États,  tels  que  la  Franop 
et  l'Angleterre.  Nous  regrettons  que,  pour  cette  partie  de  son  travail,  l'auteur  n'iil 
point  spécialement  indiqué  les  sources  où  il  a  puisé  ;  car,  comme  il  ne  donne  d'ordi- 
naire que  des  résumés,  il  aurait  dû  laisser  an  lecteur  la  faculté  de  recourir  aux  do- 
cuments originaux  qui  doivent  nécessairement  être  plus  étendus.  (Test  du  reste  ub 
travail  assez  r>omplet,  et  l'on  y  trouve  même  le  commerce  d'exportation  des  pays  qui 
n'ont  qu'une  faible  importance  dans  le  monde  commercial. 

La  navigation  nous  parait  aussi  bien  étudiée  dans  ses  résultats  généraux,  et  ce  cht 
pitre  contient  plusieurs  détails  instructifs.  Nous  y  trouvons,  par  exemple,  un  tiWeiu 
de  l'état  de  la  navigation  à  vapeur  des  États  de  l'Europe.  En  1843,  l'Angleterre  pos- 
sédait 1,146  bateaux  à  vapeur  affectés  au  commerce,  et  104  navires  de  guerre  bmb 
par  la  vapeur,  ayant  ensemble  une  force  de  98,000  chevaux  et  jaugeant  135,000  ton- 
neaux. A  la  même  époque,  la  France  avait  294  navires  à  vapeur  appartenant  au  com- 
merce, tant  à  rintérieur  que  dans  les  ports  de  l'Océan  et  de  la  Méditerranée,  et  105 
navires  appartenant  au  gouvernement;  le  tont  d'une  force  de  23,400  chevaux  (aotre 
tableau  du  commence  de  1844  porte  au  noml^fe  de  104  les  bateaul  à  vapeur  affcdés, 


fiIBLIOGAAt'HIE.  87 

au  31  décembre  1843,  à  la  marine  marchande).  L*Auiriche  a  S4  bateaux  à  Vapeur  de 
la  force  de  4,000  chevaux,  la  Russie,  48;  la  Prusse  et  le  reste  dé  TAIleftiagne,  <40 
de  la  force  de  10,000  chevaux  ;  la  Suisse,  16  ;  la  Suède  58  ;  le  Daneraarck,  i^  ;  la  Hol- 
lande, 60  ;  la  Belgique,  5  ;  l'Espagne  et  le  Portugal,  16;  l'Italie,  lé  ;  la  Tàr(Juiè  et  la 
Grèce,  8  ;  et  les  îles  Ioniennes,  2.  On  peut  donc  dire  qu'il  y  avait,  en  IWJ,  éh  Eu- 
rope, 788  bateaux  à  vapeur  affectés  au  service  maritime  et  présentant  erisenïblé  Une 
force  de  113,000  chevaux,  et  1,293  bateaux  d'une  force  de  63,000  chevaux  lyou**  le 
service  intérieur.  Total  pour  l'Europe  :  2,085  navires  à  vapeur  de  là  force  de  178,<W0 
chevaux  et  jaugeant  ensemble  120,000  tonneaux.  Les  États-Unis  d'Amérique  poissê- 
denl  environ  1,000  bateaux  à  vapeur;  le  Brésil,  10  ;  le  Mexique.  6  ;  rAustraîie,  17; 
l'Égyptc,  6;  la  Société  de  l'Océan  Pacifique,  2.  En  sorte  qu'en  1843,  le  nombre  dés 
bateaux  à  vapeur  sillonnant  les  eaux  du  globe  pouvait  être  évalué  à  3,130. 

Le  chapitre  des  chemins  de  fer  renferme  plusieurs  tableaux  où  l'auteur  nous  donné 
l'étendue  des  chemins  de  fer  du  continent  et  de  l'Angleterre,  la  dépense  qu'Us  dnt  occa- 
sionnée, la  recette  brute  et  nette  qu'ils  produisent.  Il  expose  ensuite  spécialement  le 
mouvement  des  personnes  et  des  marchandises  sur  les  lignes  de  fer  allemandes,  ainsi 
que  les  frais  d'établissement  et  de  gestion  de  ces  lignes. 

Sous  le  titre  de  Vie  publique,  M.  Muller  nous  donne  la  statistique  de  la  population, 
les  naissances,  les  décès,  les  mariages  des  différents  pays  de  l'Europe,  des  notices  sur 
le  clergé  et  sur  les  fonctionnaires  publics.  Le  huitième  chapitre  est  consacré  à  l'ad- 
ministration intérieure,  et  l'auteur  y  expose  d'une  manière  particulière  l'état  des  caisses 
d^épargne  en  Allemagne,  en  Angleterre,  en  France,  en  Belgique  et  en  Italie.  L'admi- 
nistration de  la  justice  criminelle,  civile  et  commerciale  fait  le  sujet  du  neuvième 
chapitre. 

Les  finances  devaient  naturellement  occuper  une  large  place  dans  VAnnuaire  stor 
tistique.  On  trouve  dans  cette  partie  de  l'ouvrage  de  M.  Muller  les  recettes  et  les  dé- 
penses des  États  de  l'Europe,  des  États-Unis  d'Amérique  et  de  l'empire  chinois, 
ainsi  que  Ténoncé  des  dettes  publiques  de  ces  différents  pays.  La  plupart  des  chiffres 
contenus  dans  ce  chapitre  sont  puisés  dans  des  documents  officiels,  en  sorte  qu'on  y 
trouve  de  suffisantes  garanties  d'exactitude.  En  traitant  du  revenu  douanier  de  la 
Grande-Bretagne,  M.  Muller  trouve  dans  la  période  décennale  de  1834  à  1844,  que  la 
contrebande  a  donné  lieu  à  7,128  condamnations  judiciaires  ;  sur  ce  nombre  il  y  a  eu 
4,021  cas  d'incarcération,  3,026  amendes  et  814  affaires  terminées  par  des  compromis. 
Le  tabac,  les  spiritueux,  le  thé  et  les  soieries  sont  les  principaux  articles  de  contre- 
bande. Le  budget  chinois  est  emprunté  à  une  lettre  de  M.  Louis  de  Besy,  administra- 
teur apostolique  à  Nankin.  Les  détails  que  renfermait  cette  lettre  ont  été  reproduits 
dans  la  plupart  des  journaux  quotidiens. 

Le  onzième  chapitre  est  un  état  des  forces  militaires  des  peuples  de  l'Europe  et  des 
États-Unis.  Il  se  compose  d'une  série  de  tableaux  et  d'un  texte  explicatif  qui  ren- 
ferme des  détails  sur  la  solde  et  l'entretien  des  troupes  des  différentes  armes, 
les  frais  de  transport,  le  régime  sanitaire,  les  hôpitaux,  les  administrations  centra- 
les, etc.  Les  flottes  et  le  service  maritime  figurent  également  dans  ce  chapitre  et  sont 
l'objet  d'une  exposition  numérique  assez  complète. 

Enfin  l'instruction  publique  et  l'Église  fournissent  la  matière  du  douzième  et  dernier 
chapitre  ;  l'Allemagne  occupe  encore  le  premier  rang  dans  cette  section  du  livre.  On 
y  trouve  les  chiffres  relatifs  au  personnel  et  aux  élèves  des  universités,  des  gymnases, 
des  écoles  boiirgeois^â  et  des  écoles  primaires;  la  divbiuu  par  sexe  et  par  religion 
de  ceux  qui  fréijueutent  ces  établii^semont^  publics.  Il  y  a  aussi  dans  ce  chapitre  de^ 
détails  sur  la  nature  de  t^enseigiiemetilqui  se  donne  en  Atlemagne  et  dans  \e$  prineipau?c 
Étals  de  l'Europe.  Kti  parlant  do  l Italie,  AL  Mulfcr  donne  un  étal  des  artistes  étran- 
gers qui  habitaioiH  Home,  pour  y  suivre  leurs  études^  dans  Thiver  de  1841  à  184fi. 
D'après  ce  tableau,  il  y  avaiti  52  artistes  allemands  à  Rome,  IS  autricbiens,  17  russes, 


as  JOURNAL  DES  ËœNOMlSTES. 

31  danois»  26  suisses,  18  suédois  et  norwégiens,  54  anglais,  25  fimçais,  7  pob- 
naiSy  19  belges,  5  hollandais,  16  espagnols,  7  portugais,  11  hongrois  et  14  améri- 
cains ;  en  tout  464  artistes,  dont  360  peintres,  58  statuaires,  39  architectes  et  7  gra- 
veurs. Les  affaires  ecclésiastiques  sont  traitées  dans  le  douzième  chapitre  de  k 
même  manière  que  Tinstruction  publique.  Outre  les  divisions  par  cidtes  et  par  coft> 
fessions,  on  trouve  le  nombre  des  ecclésiastiques  de  chaque  pays,  celui  des  prélats  el 
des  dignitaires,  les  traitements  du  clergé,  des  notions  fort  étendues  sur  les  mîsaons 
catholiques  et  protestantes,  et  pour  quelques  pays  Ténumération  des  couvents  el  des 
édifices  consacrés  au  culte. 

M.  Muller  a,  comme  on  voit,  accompli  une  tâche  fort  laborieuse,  et  si,  dans  cette 
masse  considérable  de  chiffres  et  de  renseignements  de  toute  nature,  Fauteur  o'a 
pas  toujours  atteint  la  dernière  précision,  du  moins  s'est-il  entouré  de  tous  les  do- 
cuments qui  ont  pu  le  servir,  et  il  a  fait  dans  ses  classifications  preuve  de  sagacité  et 
de  discernement. 


EniE  STiMME  Aus  BoEHMEN.  —  Une  voix  de  la  Bohême  sur  les  relations  indwtrielln 
et  mercantiles  les  plus  récentes  de  ce  pays.  —  Un  volume  in-12.  Leipsig,  1846. 

Ce  petit  livre  contient  d*abord  une  statistique  de  la  Bohème,  et  puis  des  considérations 
sur  les  différentes  branches  industrielles  de  ce  pays.  L'auteur  sépare  celles-ci  en  deux 
catégories  :  la  première  comprend,  selon  lui ,  les  industries  qui  déclinent  ;  la  seco  née, 
les  industries  qui  se  développent  et  qui  prospèrent.  Une  des  causes  les  plus  actives 
de  la  prospérité  se  trouve  sans  contredit  dans  les  chemins  de  fer  établis  en  Bohème  ; 
ils  sont  au  nombre  de  trois  :  la  ligne  de  Budweis  à  Liotz,  celle  de  Prague  à  Pitseo,  et 
celle  de  Prague  à  Vienne  par  Brunn.  Les  voies  navigables  qui  |>euvent  contribuer  au 
développement  de  l'industrie  et  du  commerce  sont  peu  nombreuses.  L'Elbe  favon:se 
cependant  les  communications  dans  une  assez  grande  étendue',  surtout  à  partir  de 
Tetschem,  où  la  navigation  commence  à  être  dégagée  de  ses  entraves. 

La  Bohème  est  du  reste  placée  dans  les  conditions  industrielles  les  plus  favorabic», 
elle  est  abondamment  pourvue  de  combustible,  c'est-à-dire  de  bois,  de  houille  et  de 
tourbe.  La  tourbe  a  reçu  les  applications  les  plus  variées,  et  l'on  s'en  sert  même,  en 
Bohème,  pour  la  fabrication  des  cristaux  et  de  la  porcelaine.  L'industrie  métallur- 
gique est  fort  étendue  dans  ce  pays.  La  Bohème  produit  de  Fétain,  du  plomK,  de  la 
litbarge,  de  l'arsenic,  du  fer,  du  soufre.  L'extraction  du  soufre  s'est  élevée  en  1843 
à  plus  de  5,666  quintaux  métriques.  La  production  du  fer  s'est  développée  depuis 
1 846  d*une  manière  très -remarquable,  et  les  propriétaires  des  forges  n'ont  oégfigé 
aucun  moyen  pour  améliorer  les  procédés  et  pour  introduire  dans  leurs  usines  les 
méthodes  nouvelles.  Les  exploitations  de  manganèse,  un  moment  compromises  par  la 
concurrence  de  la  Saxe,  ont  repris  une  nouvelle  activité  et  forment  aujourd'hui  une 
branche  industrielle  assez  importante. 

Le  chapitre  sur  les  vignobles  de  la  *Bohème  contenu  dans  le  petit  livre  que  nous 
avons  sous  les  yeux  est  fort  intéressant.  L'auteur  remonte  à  l'origine  de  la  culture  du 
vin  en  Bohème,  et  il  trouve  que  déjà  dans  le  dixième  siècle  la  viticulture  était  fort 
étendue  et  fort  connue  dans  ce  pays.  Les  souverains  ont  toujours  favorisé  cette  pro- 
duction, et  nous  voyons,  par  les  documents  que  rapporte  l'auteur,  que  les  empe- 
reurs d'Allemagne  protégeaient  toujours  particulièrement  les  vignobles  de  la  Bobème. 
Cependant  dans  le  dix-septième  et  dans  le  dix-huitième  siècle,  la  culture  des  vignes 
fut  négligée  et  contrariée  par  des  règlements  et  des  prérogatives  seigneuriales,  de 
telle  sorte  que  la  surface  des  vignobles  se  trouve  réduite  aujourd'hui  à  la  moitié  de  cr 
qu'elle  était  autrefois.  Les  meilleurs  crûs  sont  ceux  de  Podskalsky,  de  Tscbernosek, 
de  Schreckenstein  et  de  Melnik. 

La  production  de  la  laine  en  Bohème  est  très-considérable,  el  l'on  évalue  le  i 


BIBLIOGRAPHIE.  89 

bre  des  moutons  de  la  Bohême  à  environ  2  millions.  La  moyenne  des  laines  fournies 
par  tête  est  de  i  kilogramme.  La  qualité  des  laines  s'améliore  chaque  année  par  les 
soins  du  gouvernement  et  des  grands  propriétaires.  Parmi  ces  derniers,  le  prince  de 
Metternicb,  les  comtés  deTbun,de  Wrbna,  de  Wolkenstein,  le  baron  de  Parish  et 
le  seigneur  de  Nadherny  possèdent  d'immenses  bergeries  où  d'habiles  croisements 
ont  été  opérés  pas  des  moutons  tirés  d'Espagne. 

L'industrie  linière  de  la  Bohême  a  été  fort  compromise  dans  ces  derniers  temps. 
La  révolution  dans  les  procédés  et  l'introduction  des  fils  anglais  sont  les  principales 
causes  de  cette  décadence.  La  fabrication  des  draps  a  fait  au  contraire  les  progrès  les 
plus  satisfaisants,  et  chaque  jour  de  nouvelles  usines  s'élèvent  dans  les  différents 
oerdes  du  royaume.  L'industrie  cotonnière  a  également  fait  de  remarquables  pro- 
grès. La  Bohême  possède  environ  cent  filatures  mécaniques,  et  le  nombre  des  ou- 
vriers employés  dans  l'industrie  cotonnière  est  évalué  à  150,000,  qui  produisent 
pour  80  miUions  de  francs  de  fils  et  de  tissus  de  tous  genres. 

La  fabrication  des  cristaux  est,  comme  on  sait,  une  industrie  fort  ancienne  en 
Bohème  ;  cependant  elle  reste  aujourd'hui  stationnaire,  et  la  concurrence  française 
parait  lui  être  préjudiciable.  Toutefois  les  exportations  des  verres  de  Bohême  n'ont 
pas  cessé  de  s'accroître  depuis  1856,  et  elles  se  sont  même  doublées  dans  une  période 
de  huit  années.  Il  y  a  douze  fabriques  de  porcelaines  de  luxe  fort  recherchées  en 
Allemagne. 

Nous  venons  de  passer  rapidement  en  revue  les  principaux  chapitres  de  l'ouvrage 
intitulé  :  Une  voix  de  la  Bofêéme,  Ce  livre  contient  de  nombreux  détails  qui  indiquent 
des  études  consciencieuses  et  qui  sont  en  même  temps  un  contingent  utile  pour  l'ap- 
préciation de  la  situation  industrielle  de  la  monarchie  autrichienne. 


Do  CADASTRE  ET  DE  SA  CONSERVATION  par  la  transformation  des  plans  linéaires  en  plans 
numériques  ;  par  M.  Félix  de  Robernier. — Brochure  in-8<*  ;  Alais  et  Paris,  1845. 

Le  cadastre  entrepris  en  France,  il  y  a  près  de  quarante  ans,  est  aujourd'hui  à  peu 
près  terminé  sur  tous  les  points,  il  devaitservir  à  former  le  registre  terrier  du  royaume, 
qui ,  à  son  tour,  devenait  la  base  de  l'assiette  de  l'impôt.  Malheureusement,  lorsqu'on 
a  commencé  le  cadastre,  on  n'a  pas  songé  à  sa  conservation,  en  d'autres  termes,  on 
a  négligé  de  porter  successivement  les  transformations  des  propriétés  sur  les  plans 
géométriques,  sur  les  étals  de  sections,  et  sur  les  matrices  de  rôles  ;  en  sorte  qu'au- 
jourd'hui hi  plupart  de  ces  documents  ne  ressemblent  plus  au  terrain,  et  de  nouvelles 
configurations  sont  venues  se  substituer  aux  anciennes  sans  qu'on  en  ait  tenu  compte 
dans  les  documents  cadastraux.  Il  faudra  donc,  en  quelque  sorte,  recommencer  le 
cadastre.  On  ne  s'est  aperçu  que  fort  tard  de  cette  négligence  et  de  ses  conséquences 
désastreuses.  Ce  n'est  qu'en  1837  que  le  gouvernement  a  commencé  à  s'occuper  de 
la  conservation  cadastrale.  11  a  nommé  une  commission  chargée  d'examiner  le  pro- 
blème. CelleHsi  a  présenté  un  projet  qui,  sans  doute,  a  été  jugé  insufSsant,  puisqu'il 
n'a  reçu  aucune  application  :  il  s'agissait  en  substance  de  porter  tous  les  changements 
de  ia  propriété  sur  le  verso  des  plans  géométriques  et  sur  la  place  même  que  les  par- 
oles occu|)ent  sur  le  recto  du  plan. 

Ce  projet  assez  ingénieux  a  soulevé  de  vives  critiques,  et.M.  de  Rol)emier,  président 
du  tribunal  civil  d'Alais,  présente  une  nouvelle  combinaison,  d'après  laquelle  on  for- 
merait le  registre  terrier,  tout  en  arrivant  à  la  conservation  cadastrale.  Pour  bien 
faire  comprendre  ce  projet,  il  faudrait  entrer  dans  de  longues  explications  pour  les- 
quelles la  place  nous  manque.  Cependant,  les  personnes  qui  ont  des  connaissances 
géodésiques  le  saisiront  facilement.  M.  de  Robernier  voudrait  substituer  aux  descrip- 
tions graphiques,  c'est-à-dire  aux  plans,  des  désignations  numériques.  Il  admet  que 
toutes  les  propriétés  forment  des  polygones  ayant  un  plus  ou  moins  grand  nombre 


9û  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

de  côtés  et  (Taogtes.  Dans  sa  pensée,  on  déterminerait  la  distance  du  sommet  de  o» 
angles  à  une  méridienne  et  à  une  perpendiculaire  passant  par  le  clocher  de  chaque 
commune.  Le  procédé  serait  le  même  que  celui  qui  est  usité  pour  la  détermination  des 
sommets  des  triangles  servant  de  base  aux  opérations  topographiques  et  d'arpenta^, 
avec  cette  différence  cependant  qu'au  lieu  d'obtenir  les  distances  par  des  calculs  tri- 
gonométriques,  on  se  servirait  tout  simplement  d'une  équerre  biseautée  munie  d'une 
échelle  sur  chacune  des  cathèles.  On  relèverait  ainsi  graphiquement  les  distances  ma 
les  plans  géométriques,  et  Ton  consignerait,  pour  chaque  propriété,  les  résultats  dans 
un  registre  spécial.  Avant  de  faire  ce  relevé,  on  procéderait  à  un  aborneraent  général, 
et  Ton  rectifierait  tous  les  plans.  A  mesure  que  les  changements  se  produiraient  daas 
la  propriété,  on  ferait  les  relevés  des  nouveaux  polygones,  en  prenant  simplement  la 
distance  des  sommets  des  angles  à  la  méridienne  et  à  la  perpendiculaire  du  lieu,  et  Too 
porterait  ensuite  ces  résultats  sur  le  registre  terrier  avec  le  nom  du  nouveau  pro- 
priétaire. 

Celte  combinaison,  sans  doute,  est  très-ingénieuse  ;  mais  elle  présenterait,  dans  la 
pratique,  les  plus  grandes  difficultés.  Il  y  a  des  polygones,  c'est-à-dire  des  propriétés 
ou  des  parcelles,  qui  offrent  30, 40, 100  côtés  quelquefois  et  autant  d'angles  moins 
deux.  Pour  chaque  sommet  d'angle  il  y  aurait  toujours  deux  côtés.  I^s  détails,  comme 
on  voit,  seraient  immenses.  Il  y  a  alors  un  autre  inconvénient.  Lorsqu'on  applique  le 
calcul  des  sinus  et  des  logarithmes  à  la  polygonométrie,  on  arrive,  après  de  bonnes 
observations  sur  le  terrain,  à  des  résultats  très-exacts.  Mais,  lorsqu'on  fait  des  relef  es 
graphiques  sur  des  plans  dressés  à  une  petite  échelle,  on  s'expose  aux  plus  graves 
erreurs,  surtout  en  se  servant  de  cet  instrument  imparfait  qu'on  appelle  édkelle  biseau^ 
ou  tout  simplement  biseau.  Or,  c'est  précisément  l'emploi  de  cet  instrument  que  con- 
seille M.  de  Robernier.  Nous  ne  voulons  cependant  pas  juger  définitivement  la  combi- 
naison que  présente  cet  honorable  magistrat.  Nous  la  recommandons,  au  cobtraire, 
au  gouvernement  et  aux  hommes  spéciaux  qui  s'occupent  du  cadastre  et  de  sa  con- 
servation. Elle  les  aidera  peut-être  à  trouver  les  solutions  d'im  problème  qui  offre  les 
plus  extrêmes  complications. 


Der  DEUTSCHE  ZoLLVEREiN  UND  0AS  ScHtJT2^TST£H. — UAssodotion  allemande  d^ 
douanes  et  le  système  protecteur^  par  K.-H.  BRUGGEMAirN.  —  Un  tolame  ie-^. 
Berlin,  1843. 

L'auteur  de  cet  opuscule  combat  le^  doctrines  du  docteur  List,  qui  voudrait  impo- 
ser le  système  protecteur  à  l'Association  allemande  des  douanes.  Il  plaide  une  cause 
depuis  longtemps  gagnée,  et  sa  critique  des  théories  mercantiles  et  de  la  balance  du 
commerce  nous  parait  être  un  hors-d'œuvre.  Mais  M.  Bruggemann  ne  s'en  prend  ptf 
seulement  au  docteur  List,  qu'il  accuse  de  manquer  d'élévation  dans  les  vues,  mais 
encore  à  Adam  Smith,  auquel  il  fait  le  même  reproche.  Pour  M.  List,  passe;  car  tout 
le  monde  sait  que  ce  prédicateur  d'une  nouvelle  espèce  n'est  que  l'organe  de  quelques 
intérêts  particuliers.  Quant  à  Adam  Smith,  nous  pensons  que  sa  réputation  est  assçz 
bien  établie  pour  qu'il  soit  inutile  de  le  défendre  contre  des  accusations  du  genre  dr 
celles  que  M.  Bruggemann  dirige  contre  lui. 

L'auteur  a  du  reste  dit  de  fort  bonnes  choses  dans  son  livre  en  faveur  de  la  liberté 
commerciale,  tout  en  admettant  de  nombreuses  exceptions  à  celte  liberté.  Ainsi  il 
comprend  qu'on  établisse  des  taxes  à  l'entrée  sur  les  produits  dont  les  similaires  soot 
grevés  d'impôts  à  l'intérieur,  sur  des  marchandises  qui  intéressent  la  sûreté  publiqaf, 
telles  que  des  armes,  du  salpêtre,  etc.  II  conçoit  encore  les  primes  et  les  encourt^ 
ments  donnés  à  l'industrie,  et  enfin  les  taxes  à  l'entrée,  qui  doivent  prévenir  la  cbutf 
trop  brusque  d'une  industrie  établie  depuis  longtemps  dans  le  pays,  mais  qui  n  j 
trouve  pas  de  suffisants  éléments  de  vitalité. 


(iflitOinQUE.  01 

Coflima  l*lii(éur  s'est  placé  exclusivement  au  point  de  vue  de  l'Europe  germanique, 
ainsi  qu'il  le  dit  lui-même,  il  ne  faut  pas  chercher  de  noiions  scientifiques  dans  son 
lifre.  Ces  notions  sont  partout  remplacées  par  ude  polémique  assez  véhémente,  et 
dans  laquelle  les  opinions  radicales  jouent  un  grand  rôle.  La  politique  dans  ce 
livre  fait  trop  invasion  dans  le  domaine  de  Téconomie  politique,  et  les  préoccupations 
germaniques  nuisent  très-souvent  aux  appréciations  de  l'auteur  et  au  jugement  qu'il 
porte  sur  les  affaires  des  autres  Etats. 


ASSOCIATION  POUR   LA   LIBERTÉ  DES   ÉCHANGES.  FONDATION  DE  LA  SOCIÉTÉ ,   SÉANCE  DU 

23  FÉVRIER  1846.  Manifeste.  Bordeaux,  1846,  impr.  de  Coudert;  brochure  de 
48  pages. 

Celte  brochure  contient  le  procès-verbal  de  la  séance  du  23  février.  On  y  a  repro- 
duit les  discours  de  MM.Dubergier,  Bastiat .  Duchon-Doris  dont  nous  avons  parlé 
dans  notre  dernier  numéro  (  p.  405  ) ,  ainsi  que  l'improvisation  chaleureuse  et  bril- 
lante de  M.  Princeleau  que  les  journaux  de  Bordeaux  n'avaient  point  publiée.  Ces 
discours  sont  suivis  du  manifeste  de  l'Association,  que  nous  avons  reproduit,  ainsi 
que  de  son  plan  d'action.  Un  extrait  d'une  pétition  en  faveur  de  la  liberté  des  échanges 
adressée  à  Huskisson,  en  1820 ,  par  les  manufacturiers  et  les  négociants  anglais,  et 
un  court  passage  d'un  discours  de  ce  grand  ministre  en  1830,  quelque  temps  avant 
sa  mort ,  terminent  cette  publication  de  l'Association  bordelaise. 

*********  ******  ******^**^»*<'^*i»^%*^»%^^i^>i^%^«%%%%%%%%%%%i%%%»%%^»%%»%%>%/»%%%%%%%%'%%%%%%%  %%»»%< 

CHRONIQUE. 


La  science  a  perdu,  le  mois  dernier,  M.  Naville,  de  Genève,  qui  s'était  fait  si 
honorablement  connaître  par  son  remarquable  ouvrage  sur  la  Charité  légale^ 
où  Ton  trouve  les  Idées  les  plus  saines  sur  toutes  les  parties  de  cette  ques- 
tion si  importante  dans  nos  sociétés  modernes.  M.  Naville,  qui  s'occupait  avec 
zèle  et  dévouement  de  tout  ce  qui  intéresse  l'humanité,  avait  principalement 
consacré  sa  vie  à  l'éducation,  qui  lui  doit  des  travaux  très-estimés,  et,  dans  un 
pays  si  riche  en  instituteurs  célèbres,  il  s'était  fait  un  nom  parmi  les  Pesta- 
lozzi,  les  Fellenberg.  les  P.  Girard,  les  Webrly. 

—  La  Chambre  des  députés  a  consacré  deux  séances  à  la  grande  affaire  de  la 
réanion  de  tous  les  bassins  bouillers  de  la  Loire.  L'honorable  M.  Lasnyer 
a  signalé  l'assoeiatlon  dont  le  Joimml  des  Economistes  a  indiqué  les  dangers, 
et  il  a  demandé  au  gouvernement  quels  moyens  il  comptait  prendre  pour  pré- 
venir une  combinaison  qui  menace  à  la  fois  les  intérêts  de  la  classe  ouvrière 
6t  ceux  des  consommateurs.  L'honorable  M.  Terme  a  vivement  appuyé  les  ob- 
servations de  M.  Lasnyer;  M.  de  Lamartine,  M.  Michel  Chevalier  et  d'autres  dé- 
putés ont  parié  dans  le  même  sens.— M.  le  ministre  des  travaux  publics,  tout 
en  qualifiant  l'association  de  dangereuse,  a  déclaré  que  le  gouvernement  n'a- 
vait pas  le  droit  de  la  dissoudre,  mais  qu'il  était  suffisamment  armé  pour  ob- 
vier aux  dangers  du  monopole.  Il  est  à  remarquer  que,  dans  cette  première 
discussion,  la  compagnie  n'a  pas  rencontré  un  seul  défenseur  ;  mais  il  est  bien 
évident  aussi  que  la  question  n'est  pas  suffisannnent  élaborée,  non-seulement 
paraii  les  dépatés,  mais  encore  parmi  les  pubhcistes.  La  réunion  des  bouil- 
Véres  dans  ua  hut  d'txploitation  unitah^  n'est  point  un  fait  isolé;  elle  est  fon- 
Me  sor  les  totafÊ/kÊÊÊÊÊÊUfie  la  coalition  des  messageries,  que  les  chemins 


9)  JOURNAL  D£S  BœNOMISTES. 

de  fer  sont  vcdus  rendre  moins  dangereuse  ;  sur  les  mêmes  principes  que  les 
grands  magasins  de  nouveautés  qui  se  fondent  à  Paris,  et  que  d'autres  grandes 
associations  qui  tendent  à  se  constituer  dans  le  secret,  pour  ne  point  éveiller  la 
susceptibilité  publique.  Les  adversaires  des  doctrines  libérales  de  réconomie 
politique  s'appuient  sur  ces  faits  pour  légitimer  les  théories  réglementaires. 
Le  moment  est  donc  venu,  pour  les  économistes,  de  méditer  sur  cette  grande 
question,  que  beaucoup  de  gens  tranchent  fort  légèrement. 

Quoi  qu'il  en  soit  des  principes  fondamentaux  à  invoquer  en  pareille  matière, 
la  Chambre  a  été  portée  à  croire  que  les  articles  59  et  41  de  la  loi  de  I8i0  four- 
nissent assez  de  ressources  à  l'autorité  pour  s'opposer  au  monopole,  et  elle  a 
pris  en  considération  la  proposition  de  M.  F.  Delessert,  ayant  pour  but  de  pré- 
ciser par  une  nouvelle  loi  qu'aucune  mine  concédée,  ou  qui  serait  ullérieuie- 
ment  concédée,  ne  pourra  être  réunie  à  d'autres  sans  Tautorisation  préalable  du 
gouvernement,  autorisation  qui  devrait  être  insérée  au  Bulletin  des  lois.  Toute- 
fois, la  Chambre  n*aura  pas  le  temps  de  discuter  de  nouveau  cette  propositiofl 
dans  la  session  actuelle.  La  question,  bien  qu'elle  ait  un  caractère  d'urgence, 
restera  donc  à  Tétat  d*étude.  Cependant,  les  concessions  qui  étaient  jpsqu'à 
ce  jour  restées  en  dehors  de  l'association  cherchent  à  s'y  englober.  D'un  antre 
côbè,les  symptômes  de  grève  qui  se  sont  déjà  manifestés  de  la  part  des  ou- 
vriers, et  les  événements  sanglants  du  50  mars  dans  la  commune  d'Outrefurens 
près  Saint-Etienne,  donnent  à  cette  complication  la  plus  haute  gravité. 

Il  nous  semble  qu'en  attendant  Tintervention  des  Chambres,  le  gouvernement 
peut  et  doit  agir.  D'abord,  comme  Ta  demandé  M.  Michel  Chevalier,  il  ne  doit  pas 
autoriser  la  constitution  de  la  société  anonyme  des  mines  réunies  ;  il  doit,  satt( 
à  porter  la  question  devant  les  tribunaux ,  s'armer  des  articles  39  et  4i  de  b 
loi  de  1811,  qui  défend  les  réunions  de  concessions  sans  l'autorisation  du  gou- 
vernement ;  il  doit  appliquer  l'article  419  du  Code  pénal,  sur  les  coalitions;  il 
doit  abaisser  le  tarif  des  houilles  étrangères,  et  provoquer  la  concurrence  jus- 
qu'au point  où  elle  peut  avoir  lieu  ;  il  doit  surtout  repousser,  comme  illusoire 
et  dangereux ,  tout  règlement  qui  établirait  un  minimum  de  prix  pour  l«> 
houilles  et  les  salaires,  ou  toute  autre  entrave  administrative  :  le  remède  serait 
pire  que  le  mal.  L'administration  est  toujours  impuissante,  et  le  monopole,  au 
contraire,  trouve  toujours  le  moyen  d*étre  abusif. 

—La  Chambredesdéputés  s'est  occupée  du  projet  de  loi  sur.leseaux  aÙDénles, 
de  la  proposition  de^otre  honorable  collaborateur,  M.  de  La  Farelle,  sur  les 
endiguements  des  fleuves,  de  l'impôt  des  chiens,  du  projet  de  loi  sur  les  pê- 
cheries. 

Disons  un  mot  sur  ces  diverses  questions,  qui  touchent  toutes  par  quelques 
|)Oints  aux  intérêts  économiques  du  pays. 

Il  nous  semble  que  la  Chambre  a  très-peu  su  ce  qu'elle  faisait  en  donnant  à 
M.  le  ministre  du  commerce  sa  loi  sur  les  sources  minérales.  Cette  loi  est  on 
pas  de  plus  vers  le  système  d'absorption  par  l'Etat.  Vous  forez  un  puits  arté- 
sien, vous  découvrez  une  source  minérale  ;  la  nouvelle  loi  permet  de  la  décla- 
rer d'utilité  publique,  et  il  dépendra  du  premier  employé  influent  de  vous  faire 
exproprier;  le  préfet  aura  le  droit  d'interdire  vos  travaux,  et,  si  vous  n'êtes 
pas  content,  vous  en  appellerez  au  ministre,  qui  vous  enverra...  promener,  ou 
au  Conseil  d'Etat,  qui  vous  jugera  comme  il  sera  prescrit  par  M.  le  ministit. 
Vous  avisez-vous  de  puiser  de  l'eau  à  votre  source  sans  y  avoir  été  autoriaé.  Ii 
nouvelle  loi  vous  campe  pour  six  mois  en  prison,  et  vous  dit  payer  2,000  francs 


CHRONIQUE.  93 

d'amende.  Telles  sont  lesaménités  que  nous  ont  values  les  discussions  d'un  an- 
cien  fermier  des  eaux  de  Vichy,  chercheur  de  sources,  avec  de  hauts  person- 
nages ayant  la  gravelle. 

Le  débat  sur  la  proposition  relative  à  Tendiguement  des  fleuves,  rivières  et 
torrents,  que  son  honorable  orateur,  M.  de  La  Farelle ,  a  développée  dans  le 
Journal  des  Economistes,  a  été  confus  et  pénible.  Après  quelques  articles  amen- 
dés, admis  ou  rejetés,  M.  de  La  Farelle  a  retiré  sa  proposition,  pour  laquelle  la 
Chambre  n'était  point  encore  suffisamment  préparée.  M.  le  ministre  des  tra- 
vaux publics  a  promis  de  présenter  un  projet  de  loi  sur  la  matière,  et  le  but 
de  l'honorable  correspondant  de  rinstitut  se  trouve  ainsi  atteint.  Il  va  sans 
dire  que  le  projet  de  loi  ministériel  s'inspirera  des  nombreux  travaux  du  con- 
sciencieux auteur  de  la  proposition. 

U  race  canine  a  trouvé  grâce  devant  la  Chambre  :  elle  continue  à  avoir  le 
droit  de  vivre  sans  payer  l'impôt.  Que  de  citoyens  français  qui  voudraient  être 
traités  de  la  sorte  !  Au  fait,  dira-t-on  pourquoi  les  chiens  ne  seraient-ils  pas  sou- 
mis à  l'exercice  des  commis?  Beaucoup  de  bons  esprits  ont  répondu  affirmati- 
vement, et  M.  de  Remilly  s'est  fait  leur  interprète;  c'est  la  troisième  fois  que 
rhonorable  député  soumet  sa  proposition,  et  c'est  pour  la  troisième  fois  qu'elle 
a  eu,  comme  il  le  dit  lui-même,  un  sort  funèbre.  Il  paraît  que  cinquante-deux 
Conseils  généraux  veulent  de  cet  impôt,  qui  ne  serait  repoussé  que  par  vinirt- 
sept;  de  ce  nombre  se  trouve  celui  de  Saône-et-Loire,  au  sein  duquel  la 
proposition  a  été  combattue  par  un  brillant  discours  de  M.  de  Lamartine  L'im- 
pôt aurait  deux  effets,  selon  M.  de  Remilly  :  il  produirait  au  Trésor,  il  tendrait 
à  diminuer  le  nombre  des  chiens,  qui  mangent  des  aliments  et  propagent  Ihv- 
drophobie.  L'impôt  existe  en  Belgique  et  en  Angleterre  :  dans  ce  dernier  pays  il 
produit  4  DQiHions;  en  France,  les  directeurs  des  contributions  ont  recensé 
2,360,000 chiens,  dont  1,300,000  utiles,  et  1,200,000  inutiles;  mais  M  deRe- 
niilly  croit  à  un  chien  par  habitation,  et  porte  la  population  canine  française 
*  ij'AïUjUuo.  ■ 

«  Hais  é  quel  âge  imposera-t-on  les  chiens?  »  a  demandé  M.  Duprat  II  n'en  a 
pas  fallu  davantage  pour  faire  éclater  sur  tous  les  bancs  une  de  ces  hilarités  qui 
ajournent  la  proposition  la  mieux  soutenue.  A  parler  sérieusement,  la  Question 

0  est  pas  muré,  et  je  crois  bien  que.  tôt  ou  tard,  le  fisc  trouvera  bon  de  faire 
payer  une  personneUe  aux  chiens .  par  cela  seul  qu'ils  sont  les  amis  de  l'homme  ! 
AU  mdieu  des  rires  homériques,  un  commencement  de  débat  sérieux  a  Uph 
entoeMM.  Michel  Chevalier  et  Léon  de  Malleville.  sur  les  impôts  de  luxe  M  M? 
!ri.  f"."®"''''"^"'  '*  proposition  comme  un  premier  pas  dans  la  voie  des 
•mpôts  de  luxe,  qui  produisent,  a-t-il  assuré,  humiliions  en  Angleterre  M  de 
naiteville  la  combattait  par  la  même  raison ,  parce  qu'il  n'y  a  pas  selon  Ini 
en  France,  de  matière  imposable  dans  ce  sens  '^'  "'  » 

,i»S^*  *■!  '"'  '"■■  '^'  ^'•^"'^  "''  ""*"'*  '"  répression  des  infractions 
mx  règlements  que  peuvent  commettre  les  pécheurs  sur  nos  côtes  11  est  des- 

1  êi^1S!!^"rr  ""  '*?-^'"'°'  H"  "  "'"  *^'  "ï"'  «  «»  P«"f  but  d'assurer 
'  «ecQhon  de  la  convention  passée  en  1859  entre  la  France  et  l'Angleterre  et 
«en  modifier  quelques  dispositions  consenties  par  les  deux  pays.  On  se  rin- 
peuequ  à  cette  époque  des  rixes  sanglantes  avaient  eu  lieu  entre  les  pécheurs 
ftanças  et  les  pêcheurs  anglais  exerçant  leur  industrie  dans  la  Manche!  Par 
MWde  cette  convention,  la  pêche  a  été  exclusivement  réservée  aux  pécheurs 
wcnaque  nation  dans  un  rayon  de  trois  milles,  et  la  mer  n'a  plus  été  com- 


94  JOURNAL  DES  ECOISOMISTBS. 

mune  qu'entre  ces  deux  zones.  A  cette  occasiQH,  M.  LoY^vasmir,  de  DMype, 
a  expliqué  comment  la  convention  de  1839,  qui  établit  la  réciprocité»  etl  m 
réalité  plus  favorable  aux  pécheurs  de  TAngleterre,  dop|  la  côte  ett,  duM  le 
rayon  de  la  convention,  beaucoup  plus  poissonneuse.  Or,  cette  inégalité  aurait 
déjà  prescrit  un  déplacement  d'industrie  :  la  pèche  serait  aluindoiinéeiarBoi 
côtes,  et  ce  serait  par  des  achats  aux  pécheurs  anglais  et  par  la  contrebaode 
que  la  France  s'approvisionnerait  maintenant.  De  son  côté,  M.  d'Uaubersaerit 
voulu  faire  ressortir  que  ce  déplacement  était  antérieur  à  la  coayentioo 
de  1839,  et  qu'en  dernière  analyse,  si  la  pèche  du  poisson  tend  à  perdre  de 
son  importance,  celle  des  huîtres  tend  au  contraire  à  prospérer.  U  nous  serait 
difficile  de  nous  prononcer  sur  ces  faits,  dont  nous  nous  établissons  d'aiUeun 
le  rapporteur  exact.  La  nouvelle  loi  établit  que  les  infractions  au  règlemeiit 
de  1843  seront  poursuivies  correctionnellement,  que  les  actes  de  procédure 
seront  sur  papier  libre.  Elle  détermine  les  cas  d'infraction  et  les  amendes  oa 
la  prison  que  les  délinquants  pourront  encourir. 

La  Chambre  des  pairs  a  discuté  et  adopté  le  projet  de  loi  sur  les  marques  de 
fabrique.  La  marque  serait-elle  obligatoire  ou  facultative,  c'était  la  preoiièrB 
question.  Le  débat  s'est  engagé  sur  les  fraudes  commerciales,  et  sur  le  discré- 
dit dans  lequel  est  tombé  notre  commerce  extérieur.  MM.  Dubouchage  et  de 
Uoissy  se  sont  à  peu  près  bornés  à  s'indigner.  M.  Fulchiron  a  cité  des  ùûts  qui 
peuvent  servir  de  pendant  à  Texpédition  célèbre  des  drap§  étirés  sur  la  lar- 
geur, faite  en  Chine  par  un  de  nos  honorables  représentants,  il  a  rappelé  l'ex- 
pédition récente  de  farines  de  Rochefort  qui  ont  empoisonné  beaiicoup  de 
consommateurs  aux  colonies,  et  la  fausse  dorure  fournie  par  une  maiaoo  de 
Lyon,  à  des  commissionnaires  grecs,  pour  le  palais  du  grand-sejgneiir.  U  panlt 
qu'en  vertu  de  ce  que  M.  Fulchiron  appelle  une  justice  hasardée,  on  a  coupé 
le  cou  à  ces  commissionnaires,  ce  qui  n'encouragera  certes  pas  lea  pégocianto 
de  ce  pays  à  avoir  des  rapports  avec  nous.  Après  ces  préludes,  qu'oo  poomit 
appeler  les  bagatelles  de  la  porte,  la  Chambre  a  entendu  les  disciples  de  M.  i<H 
bard,  les  partisans  de  la  marque  obligatoire  ;  de  ce  nombre  sont  MM.  Barthé- 
lémy et  Victor  Hugo.  A  l'opinion  d'un  poète,  M.  Cousin  a  voulu  oppofier  cotte 
d'un  philosophe,  et  nous  constatons,  avec  une  véritable  satisfaction,  que  |e  (mh 
gueux  universitaire  a  défendu,  cette  fois,  le  principe  de  la  liberté  avec  vigueur  : 
a  Ou  la  marque,  a-t-il  dit,  consistera  dans  la  simple  désignatiou  d^  CM^ncaot, 
et  alors  elle  n'atteindra  pas  le  but  qu'on  se  propose,  ou  elle  sera  accompagûe 
d'un  contrôle,  et  alors  on  nous  ramène  à  la  tyrannie!  9  I4  marque  obUg^toiie 
n*a  pas  eu  la  majorité. 

L'article  premier  du  projet  de  loi  consacre  un  nouveau  4roit,  qui  ne  neoi  a 
pas  semblé  contesté  jusqu'à  présent,  celui  qu'a  tout  producteur  de  marquer 
ses  produits  ;  les  autres  règlent  comment  se  fera  le  dépôt  des  marques  pour 
en  assurer  la  propriété,  et  établissent  une  pénalité  contre  les  producteurs  ^ 
prendront  des  marques  appartenant  à  d'autres. 

A  l'occasion  de  la  loi  des  marques  de  fabrique,  l'infatigable  M.  Jobti^  de 
Bruxelles,  a  fait  pleuvoir  sur  la  noble  Chambre  une  avalanche  de  brocbora, 
que  l'un  de  nos  colloborateurs  analyse  dans  notre  Bulletin  bibliogn- 
phique. 

— Le  Parlement  anglais  se  préoccupe  des  catastrophes  que  pourraient  anwDsr 
les  excès  commis  dans  la  spéculation  des  chemins  de  fer.  U  n'est,  dit-eo,  pif 
éloigné  d*adopter  un  bill  qui  permettrait  aux  actionnaires  d'une  compigniede 


CHRONIQUE.  9& 

se  dissoudre,  s'ils  parvenaient  à  s'entendre  dans  une  certaine  proportion.  Ce 
serait  là  une  mesure  sage  qui  devrait  nous  servir  Texemple,  et  empêcher 
qu'on  ne  sacrifie  ici  à  un  intérêt  politique,  celui  des  élections,  peut-être  la  si- 
tuation financière  de  notre  place  vers  la  fin  de  Tannée  courante. 

La  Compagnie  de  Tours  à  Nantes  a  tenu  parole;  elle  a  inauguré  sa  ligne 
le  23.  Les  cent  vingt  lieues  qui  composent  le  double  parcours  de  Paris  à  Tours 
et  de  Tours  à  Paris  ont  été  franchies  dans  la  journée.  Les  voyageurs,  partis  à 
sept  heures  du  matin,  étaient  rendus  chez  eux  à  minuit  et  une  heure.  Ils 
avaient  eu  le  temps  de  déjeuner  très-confortablement  dans  Tembarcadère  de 
Tours,  grâce  à  la  générosité  de  la  Compagnie,  et  de  s'arrêter  à  plusieurs  sta- 
tions, où  deux  des  membres'de  la  famille  royale,  MM.  de  Nemours  et  deMont- 
pensier,  essuyaient  à  bout  portant  les  speech  des  maires  dont  le  territoire  est 
traversé  par  la  ligne.  Il  n'y  a  pas  eu  le  moindre  accident  pendant  cette  journée; 
les  voyageurs  invités  étaient  au  grand  complet,  malgré  les  récents  désastres 
arrivés  au  chemin  de  Saint-Etienne  le  2  mars,  et  au  chemin  de  Rouen  le  21. 
Désormais  la  cause  des  chemins  de  fer  est  gagnée,  et  le  public  s'habitue  à  faire 
la  part  du  bien  et  du  mal  qui  caractérise  cette  invention  moderne. 

—  Le  rapporteur  de  la  commission  de  la  Chambre  des  députés,  chargée 
d'examiner  le  projet  de  loi  qui  lui  a  été  soumis  par  M.  le  ministre  de  l'intérieur 
sur  la  réforme  postale,  vient  de  déposer  son  rapport.  Nous  voyons  avec  peine 
que  la  commission  s'en  est  tenue  au  système  des  zones,  qui  rendra  la  mesure 
incomplète  et  tout  aussi  onéreuse  pour  le  Trésor.  —  Il  n'est  rien  changé  au 
port  des  lettres,  —  Les  zones  sont  celles  de  40  à  80, 80  à  150,  150  à  400,  400 
(et  au  delà]  kilomètres;  et  le  prix  du  port  de  la  lettre  est  de  10,  20, 50,  40,  50 
centimes.  —  Le  transport  des  lettres  est  puni  d'une  amende  de  cent  à  cinq  cents 
francs.  Cette  amende  pourra  être  de  mille  ft'ancs  si  le  transport  a  été  effectué 
par  la  voie  d^un  chemin  de  fer,  et  même  de  trois  mille  francs,  si  le  contreve- 
Daut  appartenait  à  Tadministration  du  chemin.  Espérons  toujours  que  la 
Chambre  reviendra  à  la  taxe  unique  qu'elle  a  failli  adopter  Tannée  passée. 

—Cinquante  à  soixante  des  principaux  représentants  de  l'industrie  parisienne 
se  sont  réunis,  mardi  soir  14,  au  Casino  des  familles,  dans  la  rue  de  la  Douane, 
pour  assister  à  une  conférence  sur  la  liberté  des  échanges,  dans  laquelle  ont  été 
entendus  MM.  Louis  Leclerc ,  D.  Potonié ,  Frédéric  Bastiat,  Alcide  Fontey- 
raud,  Joseph  Garnier  et  Pépin.  Les  développements  dans  lesquels  sont  entrés 
ces  divers  orateurs  ont  été  écoutés,  pendant  près  de  trois  heures,  avec  le  plus 
vif  intérêt.  Avant  de  se  séparer,  la  réunion  a  pris,  à  l'unanimité,  la  résolution 
suivante  :  a  La  réunion  applaudit  à  la  formation  d'une  association  pour  la  liberté 
des  échanges,  et  déclare  y  adhérer,  d  Sur  la  demande  de  la  plupart  des  mem- 
bres de  l'assemblée,  il  sera  tenu,  sous  peu  de  jours,  une  nouvelle  conférence, 
où  seront  convoqués  un  plus  grand  nombre  de  producteurs  parisiens. 

Ce  premier  essai  de  meeting  (en  face  la  Douane!)  est  d'un  excellent  au- 
gure; au  reste,  la  question  est  partout  à  Tordre  du  jour.  Le  Cercle  agricole 
de  la  rue  de  Beaune,  fréquenté  par  les  plus  grands  propriétaires  de  France,  a 
voulu  entendre  aussi,  de  la  bouche  de  M.  Blanqui,  le  récit  des  batailles  livrées 
par  la  Ligue  et  le  triomphe  de  Cobden. 

—  S'il  est  un  fait  consolant,  démontré  par  tout  ce  qui  s'est  passé  depuis 
quinze  ans,  c^est  que  TEurope  apprécie  les  avantages  incommensurables  de  la 
Pûx,  et  qu'elle  fait  tout  pour  la  maintenir.  Toutefois,  une  nation,  pour  avoir 
une  volonté  efficace  en  pareille  matière,  doit  être  forte.  Préoccupée  de  ce  sen- 


im 


96  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

timent,  la  Chambre  avait,  dans  la  dernière  session,  inséré  au  budget  un  artkie 
qui  obligeait  le  ministre  de  la  marine  à  présenter,  au  début  de  la  feanoo 
actuelle,  a  un  compte  spécial  et  détaillé  de  la  situation  à  Tinscripti^  ma- 
ritime et  des  équipages  de  ligne ,  de  Tétat  des  bâtiments  de  la  flotte ,  de 
Tapprovisionnement  des  arsenaux  et  des  constructions  navales.  »  M.  Taminl 
Mackau  a  obéi  au  vœu  de  la  Chambre,  et,  en  signalant  les  vides  dans  nos  ar- 
mements et  nos  approvisionnements,  il  a  proposé  de  les  combler  et  a  demandé 
à  la  Chambre  un  crédit  de  93  millions  100,000  francs.  La  commission  de  li 
Chambre,  dont  M.  le  contre-amiral  Hernoux  est  rapporteur,  a  réduit  le  crédita 
75  millions  ;  non  qu'elle  ait  voulu  réaliser  une  économie  ou  restreindre  les  dé- 
veloppements de  notre  puissance  navale,  mais  parce  qu*elle  diflTére  d'avis  arec 
M.  le  ministre  sur  la  nature  des  mesures  à  prendre.  La  commission  a  peoié 
que,  dans  Tétat  actuel  de  la  science  navale,  il  fallait  faire  pour  la  flotte  à  votln 
moins  de  dépenses  que  n'en  proposait  M.  le  ministre,  et  se  réserver  k» 
moyens  d'accroître  la  marine  à  vapeur  qui  tend  à  la  remplacer. 

M.  Charles  Dupin ,  membre  du  conseil  d'amirauté,  vient  de  prendre  parti 
ce  débat,  en  faisant  imprimer  des  observations  assez  vives  sur  U  questkxL 
M.  Dupin  défend  Tutilltédes  vaisseaux  à  voiles,  comme  formant  la  priocipalr 
force  navale  du  pays,  etqu^il  compare  à  Tinfanterie  dans  Tannée  de  terre. 

La  Chambre  agite  en  ce  moment  cette  grave  question. 

P.  S.  Nous  venons  de  lire  dans  la  Démocratie  Pacifique  un  article  de  M.  Toui» 
senel,  qui  est  bien  certainement  le  plus  insolent  qu*on  ait  jamais  écrit  eootre 
les  économistes  et  Féconomie  politique.  Nous  le  signalons  à  nos  lecteurs  cotmt 
un  modèle  du  genre.  M.  Toussenel  est  un  collaborateur  des  phalanstériensqu 
a  le  talent  d'écrire  de  façon  à  ce  qu'on  se  demande  toujours  s1l  approuve  ou 
s'il  raille  les  fouriéristes,  s'il  a  ou  s'il  n'a  pas  tout  son  bon  sens. 
16  avril  1846. 


NÉCESSITÉ  DE  L'ENSEIGNEMENT  DE  L'ÉCONOMIE  POLITIQUE.  91 

DE  LA  NÉCESSITÉ 

DE  FONDER  EN  FRANCE 

L^ENSEIGNEMENT  DE  L'ÉCONOMIE  POUTIQUE. 

Hémire  lo  ï  l'Acadànie  des  scieices  norales  e(  politiques,  le  IS  iTril  1846. 


Messieurs,  vous  avez,  sans  aucun  doute,  conservé  le  souvenir,  et 
si  je  cédais  è  la  vivacité  de  mes  propres  impressions,  je  dirais,  vous 
avez  conservé  l'image  de  cette  lutte  si  chaleureuse  et  si  brillante  qui 
se  produisit  dans  votre  sein  à  Tune  de  vos  précédentes  séances.  Dans 
un  Mémoire  qui,  sous  des  formes  éminemment  spirituelles  et  agréa- 
bles, cachait  une  pensée  très-sérieuse,  Tun  de  nos  plus  savants  con- 
frères '  s'était  posé  la  question  de  savoir  si  renseignement  public 
répondait,  chez  nous,  aux  principaux  besoins  du  pays  et  de  l'époque. 
Il  avait  répondu  par  la  négative,  et  s'était  attaché  à  signaler  dans  no- 
tre système  d'éducation  publique  de  nombreuses  et  regrettables  la- 
cunes. Mais  obligé  de  resserrer  sa  discussion  dans  un  cadre  beaucoup 
trop  étroit,  et  d'embrasser,  dans  une  lecture  d'une  demi-heure,  ce 
qui  aurait  pu,  ce  qui  aurait  dû,  peut-être,  fournir  la  matière  d'un 
ouvrage  proprement  dit,  il  lui  avait  été  vraiment  impossible  de  faire 
autre  chose  qu'effleurer  son  vaste  et  difGcile  sujet.  Outre  ce  premier 
et  presque  inévitable  inconvénient,  son  Mémoire  présentait  (la  bien- 
veillante amitié  de  son  auteur  me  permettra  de  le  lui  dire)  deux  au- 
tres torts  un  peu  plus  réels  .-d'abord,  celui  d'avoir  voulu  rendre  l'U- 
niversité responsable  de  ce  que  l'enseignement  public,  donné  et  réglé 
par  l'État,  pouvait  avoir  encore  d'incomplet  ou  de  défectueux  ;  en  se- 
cond lieu ,  celui  d'avoir  proposé,  pour  ce  même  enseignement ,  une 
réforme  qui  procéderait  par  voie  de  retranchement  et  de  substitution, 
au  lieu  de  procéder  simplement  par  voie  d'extension  et  de  développe- 
ment. Le  spirituel  académicien  demandait,  en  effet,  que  l'éducation 
publique  s'élargttet  se  complétât  dans  le  sens  par  lui  indiqué,  aux 
dépens  de  l'enseignement  classique  ou  primaire  qui  constitue,  de  nos 
jours,  la  mission  propre  du  corps  universitaire,  et  il  disait  à  ce  corps  : 
enseignez^nou$  autre  chose;  au  lieu  de  lui   dire  :  enseignez-'noui 
davantage. 

Elles  retentissent  encore  à  vos  oreilles  les  chaleureuses  et  éloquentes 

*  M.  Blanqui. 

T.  XIV.  —  Mai  itM  7 


98  JOURNAL  DES  ÉCWOMISTES. 

protestations  de  Tillustre  champion  '  que  l'Université  trouva  dans  cette 
enceinte,  comme  elle  le  trouve  partout  où  elle  a  besoin  d'être  défen- 
due;  mais  loin  de  moi  la  pensée  de  reproduire,  même  en  substance, 
et  d'altérer  par  une  froide  analyse,  ces  pacifiques  et  intéressants  dé- 
bats. Non,  je  dois  me  borner  à  reproduire  ici,  dans  le  modeste  lan- 
gage du  simple  bon  sens,  ce  que  j'entendais  dire  à  plusieurs  d'entre 
vous,  messieurs,  au  sortir  de  cette  séance  si  animée,  et  ce  que  Toa 
pourrait  considérer  comme  la  conclusion  à  tirer  de  cette  iDgéniesse 
polémique,  comme  le  compromis  à  opérer  entre  des  appréciations 
peut-être  trop  absolues  de  part  et  d'autre.  Que  l'enseigoemeot  clas- 
sique, c'est-à-dire  celui  qui  s'applique  plus  spécialement  à  l'élude 
des  langues  et  des  littératures  de  la  docte  antiquité,  demeure  tel  qu'il 
est  aujourd'hui  ;  qu'il  se  fortifie  même  au  besoin,  et  accomplisse  tou- 
jours de  mieux  ep  mieux  sa  noble  et  véritable  tAche,  celle  de  fournir 
aux  jeunes  Ames  l'aliment  le  plus  propre  à  les  élever,  à  les  assainir,  a 
les  façonner  d'avance  pour  toutes  les  éventualités  de  la  vie  bomaioe; 
mais  que  l'Etat  fonde  à  côté  de  l'enseignement  universitaire,  et  sou- 
vent aussi  dans  son  sein  lui-même,  les  nouvelles  branches  d'instrofr- 
tion  publique  réclamées  par  la  transformation  de  la  société,  par 
l'avènement  de  ce  régime  nouveau  qui  a  reçu  le  nom  de  régime  ia- 
dustriel. 

Au  nombre  de  ces  lacunes,  si  spirituellement  énumérées  pv 
M.  Blanqui,  il  en  est  une  qui  ne  lui  avait  point  échappé,  qui  pouvait, 
certes,  lui  échapper  bien  moins  qu'à  tout  autre,  mais  sur  laquelle  il 
n'avait  pu  ou  voulu  beaucoup  insister,  peut-être  à  raison  mêoie 
de  sa  trop  grande  compétence  pour  la  traiter.  On  dirait  que  le  savaot 
économiste  a  craint  le  reproche  de  partialité,  s'il  développait  trop  ioa- 
guement  les  avantages  de  sa  science  de  prédilection,  et  s'il  approfoo- 
dissait  trop  une  partie  de  son  sujet  qui  était  comme  sa  chose.  Mais 
moi,  qui  ne  saurais  malheureusement  avoir  ni  les  mêmes  scrupules  oi 
les  mêmes  appréhensions,  je  viens  essayer  de  reprendre  la  qoestioo 
à  ce  point  de  vue  tout  spécial  ;  je  viens  essayer  de  prouver  combien  il 
serait  essentiel  et  urgent  de  donner,  dans  notre  système  d'instrodioB 
publique,  une  place  convenable  à  la  science  d'origine  française  dé- 
veloppée depuis  par  les  Adam  Smith,  les  Ricardo,  lesMalthus,  les  Sis* 
mondi,  les  Jean-Baptiste  Say,  les  Destutt  deTracy  et  tant  d'autres  oiat- 
très  que  je  n'ose  nommer,  parce  qu'ils  m'entendent.  Cette  science  est 
encore  jeune  et  nouvelle,  sans  doute,  mais  elle  n'en  a  pas  moins  déji 
pris  rang  parmi  les  branches  les  plus  substantielles  et  les  plus  utiles  de 
la  connaissance  humaine,  parmi  les  conquêtes  les  plus  glorieuses  et  les 
plus  fécondes  de  l'esprit  moderne.  Il  serait  donc  grand  temps  qu'elle 
fût  professée,  chez  nous,  comme  le  complément  indispensable  de  l'é- 
ducation libérale  donnée  à  la  jeunesse  de  nos  classes  supérieures,  et 

«  M.  Cousin. 


NÉCESSITÉ  DE  L'ENSEIGNEMENT  DE  L'ÉCONOMIE  POLITIQUE.    99 

qu'elle  fât  répandue,  infusée  autant  que  possible  dans  tous  les  rangs  de 
la  société,  afin  d'y  passer  à  Tétat  pratique.  Permettez-moi,  messieurs, 
de  vous  développer  brièvement  ce  double  point  de  vue. 

Il  n*y  a  plus  d'ordres  et  encore  moins  de  castes  dans  notre  patrie; 
mais  il  y  a,  et  il  y  aura  sans  doute  toujours  des  classes,  c'est-à-dire 
des  couches  sociales  superposées,  dont  l'ensemble  compose  cette  grande 
et  belle  unité  qui  a  nom  le  peuple  français  ;  unité  glorieuse  que  Ton 
pourrait  très-bien  diviser,  sans  la  rompre,  en  un  nombre  plus  ou  moins 
considérable  de  ces  couches  ou  classes  distinctes,  mais  qu'il  sufBt  à  mon 
objet  de  partager  en  deux  grandes  fractions  :  la  première,  la  classe  su- 
périeure, comprenant  tous  les  états  voués  à  l'œuvre  sociale  qui  n'ont 
pas  le  labeur  corporel  pour  principal  instrument)  et  la  seconde,  la 
classeinférieure,  embrassant,  au  contraire,  toutes  les  professions,  tou- 
tes les  existences  dont  le  travail  manuel  constitue  le  fondement  et  la 
condition  capitale.  Cette  distinction  ainsi  posée,  examinons  ce  que  ces 
deux  grandes  sections  du  corps  social  et  leurs  principales  subdivisions 
peuvent  emprunter  de  connaissances  utiles,  et  d'avantages  réels^  à  la 
science  de  la  production  et  de  la  répartition  de  la  richesse. 

Aux  premiers  rangs  de  la  classe  supérieure,  s'offre  à  nous  le  groupe 
nombreux  des  hommes  qui  se  sont  voués  d'une  manière  plus  spé- 
ciale à  la  direction  et  au  maniement  de  la  chose  publique,  membres  de 
la  législature,  administrateurs,  magistrats,  agents  de  toute  espèce  du 
pouvoir  exécutif,  auxquels  on  pourrait  même  ajouter,  à  la  rigueur,  les 
citoyens  investis  par  la  loi  du  privilège  d'élire  la  représentation  na- 
tionale. 

Comprenez-vous,  messieurs,  la  possibilité  que  les  jeunes  gens  des^ 
tinés  par  leurs  précédents  de  famille,  par  la  volonté  de  leurs  parents, 
ou  par  leur  propre  vocation  à  l'une  de  ces  nombreuses  carrières  de  la 
▼ie  publique ,  puissent  rester  plus  longtemps  étrangers  à  l'enseigne-^ 
ment  de  l'économie  politique,  la  principale  et  la  plus  difficile  partie, 
sans  comparaison,  de  la  science  qu'ils  sont  appelés  à  appliquer  et  à 
réaliser  dans  l'intérêt  de  la  communauté?  Eh  quoi  !  le  père  et  la  mère 
de  famille  les  moins  prévoyants  s'efforcent  de  préparer  leurs  enfants, 
par  de  fréquentes  leçons,  des  conseils  incessants  et  une  pratique  jour- 
nalière, à  la  gestion  habile  et  prudente  du  patrimoine  qu'ils  doivent 
leur  transmettre  un  jour;  et  l'État  ne  prendrait  aucun  soin  d'élever 
ceux  de  ses  enfants  qui  doivent  plus  spécialement  être  chargés  de 
conduire  ses  affaires,  de  telle  sorte  qu'ils  ne  lui  fassent  pas  tropchè* 
rement  payer  plus  tard  les  frais  de  leur  apprentissage!  Et  le  gouver- 
nement de  la  fortune  publique  serait  livré  à  des  citoyens  qui  n'auraient 
fait  aucune  étude  préalable  des  lois  présidant  à  la  formation ,  k  la  di»^ 
tribotion,  à  la  consommation  des  produits  nationaux;  qui  ne  con- 
naîtraient ni  la  nature,  ni  la  fonction  de  la  monnaie;  qui  ne  sauraient 
P^  quel  sens  il  faut  attacher  aux  mots  de  valeur,  de  capital,  de  rênii 
^^toriak,  de  nvenu  brut  et  de  revenu  net;  qui  n'auraient  jamais 


100  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

fixé  lear  attention  snr  les  sources  et  les  conditions  dn  crédit  pnblfeoi 
privé,  snr  les  emprunts,  le  système  des  impôts,  le  régime  des  douanes,  li 
question  des  débouchés,  le  problème  si  fort  à  Tordre  du  jour  de  la  liberté 
des  échanges,  et  sur  une  foule  d'autres  matières  analogues,  que  je  ne 
lasse  d'énumérer  I  En  vérité,  messieurs,  cela  parait  tellement  irration- 
nel, que  Ton  est  tenté  de  croire  que  cela  n'est  pas.  Mais,  prenez  le  plis 
intelligent  et  le  plus  studieux  des  élèves  de  notre  savante  Université,  ai 
sortir  de  nos  Facultés  de  droit,  par  exemple,  alors  qu'il  vient  d*j 
conquérir,  après  cinq  ans  d'étude ,  le  titre  si  honorable  de  docteur; 
interrogez-le,  et  vous  recueillerez  de  sa  bouche  l'aveu  naïf  que  j'ai  si 
souvent  reçu  moinnéme  :  parvenu  sur  le  seuil  de  la  vie  publique,  notre 
apprenti  législateur,  administrateur  ou  financier,  vous  dira  qu'il  ne 
possède  pas  les  notions  les  plus  élémentaires  sur  toutes  ces  questio» 
que  je  viens  d'indiquer  seulement  par  leurs  noms.  C'est  à  peine  si  ces 
noms  sont  parvenus  quelquefois ,  par  l'écho  de  la  presse  périodique, 
jusqu'à  ses  oreilles  étonnées ,  et  ont  fait  arriver  jusqu'à  son  e^ 
quelques  idées  tellement  vagues,  tellement  confuses ,  et  si  fausses  le 
plus  souvent,  que  je  n'hésiterais  pas  à  leur  préférer  une  igoonnoe 
absolue. — Aux  connaissances  techniques  de  l'enseignement  spécial 
qu'il  a  reçu  dans  la  Faculté  d'où  il  sort,  notre  jeune  homme  réooit 
pour  l'ordinaire  une  assez  légère  érudition  en  matière  politique ;fl 
a  quelque  peu  lu  les  écrits  de  quelques  anciens  et  de  quelques  illos- 
très  publicistes  modernes ,  les  Montesquieu ,  les  Delorme ,  les  Jeun 
Jacques  Rousseau,  les  Benjamin  Constant  ;  mais  quant  à  Turgot,  à  Jeu- 
Baptiste  Say,  à  Ricardo,  à  Halthus,  s'il  les  connaît,  c'est  uniquaneat 
par  commune  renommée ,  ou  pour  en  avoir  saisi  quelques  lambem 
analy  tiquement  épars  dans  les  feuilles,  soit  quotidiennes,  soit  hebdoma- 
daires. Etrange  erreur,  messieurs  !  car,  s'il  platt  à  Dieu  et  au  bon  se» 
national ,  l'économie  politique  deviendra  sous  peu  la  partie  la  phs 
essentielle  de  la  science  propre  à  tout  hommepublic.  Qu'est-ce,  apris 
tout,  que  la  politique  proprement  dite?  la  science  de  la  forme  «h 
ciale,  la  théorie  du  gouvernement,  c'est-à-dire  de  tùisintmeiU  a 
moyen  duquel  chaque  peuple  s'eflbrce  d'obtenir  la  plus  grande  somae 
de  liberté  conciliable  avec  le  maintien  de  l'ordre  général  et  de  la  paix 
publique.  Mais  l'économie  politique,  au  contraire,  va  droit  an  ft»i 
des  choses  :  son  sujet,  c'est  l'intérêt  vital  et  fondamental  de  la  s^ 
ciété.  Le  problème  qu'elle  se  pose  et  prétend  résoudre ,  c'est  oelninâ  : 
«Faire  vivre  sur  un  espace  donné  le  plus  grand  nombre  d'homnes, 
«aux  meilleures  conditions  d'existence.»  Ce  n'est  donc  plus  ici,  cooiBe 
vous  voyez ^  le  moyen,  c'est  le  but  de  la  sociabilité  humaine  qii 
fait  l'olijet  de  la  science. 

Une  Ecole  de  droit  sans  une  chaire  d'économie  politique,  dont  le 
cours  soit  obligatoire  et  dont  l'enseignement  fasse  partie  intégraote 
de  l'examen,  me  paraît  donc  une  anomalie  déplorable,  que  les  poo* 
voira  publics  ne  sauraient  trop  se  bâter  de  faire  disparaître. 


NÉCESSITÉ  DE  L'ENwSEIGNEMENT  DE  ^ÉCONOMIE  POLITIQUE.  lOl 

A  côté  de  la  classe  politique,  nous  apparaissent  d'autres  fractions 
non  moins  nombreuses  et  non  moins  intéressantes  de  la  classe  supé- 
rieure :  ce  sont  les  hautes  classes  agricoles,  industrielles  et  commer- 
ciales. Ici  encore  que  de  lumières,  non  pas  seulement  utiles,  mais 
vraiment  indispensables,  notre  science  n'a-t-elle pas  à  répandre!  que 
de  fructueuses  habitudes  n'a-t-elle  pas  à  faire  naître  et  à  développer  ! 
Je  veux  le  croire,  nos  grands  producteurs  de  toute  espèce  apprennent 
expérimentalement  ce  qu'il  leur  est  le  plus  nécessaire  desavoir  :  com- 
ment s'obtiennent  les  produits  les  plus  abondants  et  de  la  meilleure 
qualité,  au  moindre  coût  possible,  ou  bien  encore  quel  est  le  marché  où  il 
leur  sera  le  plus  facile  de  les  écouler  avec  avantage  ;  je  veux  même  croire 
qu'ils  ne  tardent  pas  à  reconnaître  toute  la  puissance  de  l'épargne, 
toute  la  fécondité  de  la  division  du  travail  et  une  foule  d'autres  vérités 
analogues,  que  la  spéculation  scientiBque  n'a  fait  que  constater,  for- 
muler et  systématiser;  je  crois,  en  un  mot,  à  toute  la  portée  de  l'ex- 
périence et  à  toute  l'énergie  provocatrice  de  l'intérêt  privé  ;  mais  il 
me  sera  néanmoins  permis  de  penser  qu'une  étude  théorique  et  à 
priori  de  toutes  ces  choses ,  aurait  aussi  de  grands,  d'incontestables 
avantages.  Le  jeune  commerçant ,  industriel  ou  agriculteur  qui  l'au- 
rait faite,  apprendrait,  et  bien  plus  vite,  et  bien  moins  chèrement 
tout  ce  qu'il  peut  devoir  à  une  sage  proportion  établie  entre  son  ca- 
pital fixe  et  son  capital  circulant ,  à  un  heureux  choix  du  site  et  des 
conditions  matérielles  de  son  atelier,  à  une  rigoureuse  exactitude  dans 
sa  comptabilité ,  à  un  discret  et  sévère  ménagement  de  ses  matières 
premières,  à  une  surveillance  incessante  et  minutieuse  de  ses  ouvriers. 
On  apprend  aussi  de  soi-même  et  par  la  seule  force  des  choses  à 
bien  parler  et  à  bien  écrire,  à  raisonner  juste  et  à  coordonner  logi- 
quement ses  idées;  et,  cependant ,  qui  a  jamais  contesté  l'utilité  de 
la  rhétorique  et  de  la  philosophie?  qui  oserait  proposer  de  les  retran- 
cher l'une  ou  l'autre  de  l'enseignement  public? 

Il  est,  d'ailleurs,  d'autres  leçons,  des  leçons,  j'ose  le  dire,  plus 
relevées  que  la  classe  des  producteurs  aurait,  certes,  bon  besoin  de  re- 
cevoir, et  qui  appartiennent  à  la  compétence  de  l'économie  politique. 
Je  ne  voudrais  pas  que  cette  science  leur  apprit  seulement,  bien 
que  ce  fût  déjà  beaucoup,  à  rendre  leur  production  et  plus  habile  et 
plus  féconde  ;  je  voudrais  aussi  qu'elle  les  mit  en  garde  et  en  défense 
contre  les  périls  trop  méconnus  de  son  exubérance  et  de  l'encombre- 
ment du  marché ,  qui  en  est  la  suite;  car  ce  sont  là  les  causes  les  plus 
habituelles  des  crises  industrielles,  ces  véritables  fléaux  de  l'ère  mo- 
derne, qui,  pour  ftro  moius  effrayants  a  rimaginntion,  ne  sont  guère 
inoins  funestes  à  IVspèce  humaine  que  les  fléaux  tout  physiques  des 
siècles  passés. 

L'enseignement  que  j'appelle  de  mes  vœux  devrait  doue  se  proposer 
très-sérieusement  de  doter  la  production  d'une  qualité  rondametitale 
et  qui  lui  fait  si  souvent  défaut  de  nos  jours  :  h  prévoyance ,  et  il  de- 


lOt  JOURNAL  DES  EœNOMISTES. 

vrait,  à  plus  forte  raison,  lai  révéler,  ex  profeuo^  toute  la  portée 
réelle ,  toute  la  valeur  économique  d'une  autre  qualité  d'ordre  encore 
supérieur  ;  vous  avez  déjà  nommé  la  loyauté.  La  loyauté  de  la  produc- 
tion ,  messieurs,  n'est  pas  plus  énergiquement  prescrite  par  la  morak 
que  conseillée  par  l'économie  politique  ;  elle  doit  compter  au  nomlit 
des  plus  puissants  moyens  d'un  succès  continu  et  progressif;  elle  eit 
une  condition  sin$  quâ  non  de  toute  prospérité  durable  ;  c'est  la  metl» 
leure  et  la  plus  sûre  des  spéculations,  comme  l'a  si  bien  démonljé 
notre  docte  président,  dans  son  remarquable  ouvrage  sur  la  liberté  da 
travail  \ 

Enfin,  l'enseignement  de  la  science  économique,  tel  que  je  le  con- 
çois et  tel  que  l'ont  surtout  préparé  quelques-uns  d'entre  yoos,  im- 
poserait, je  n'en  doute  pas,  aui  membres  de  la  classe  supérieore, 
aux  entrepreneurs  d'industrie  une  nouvelle  ligne  de  conduite  bieo 
plus  rationnelle  et  bien  plus  libérale ,  vis-à-vis  des  populations  ou- 
vrières qui  leur  sont  subordonnées  ;  il  leur  démontrerait,  contraire- 
ment à  quelques  préjugés  trop  répandus  parmi  eux ,  que  la  bonne 
conduite,  les  lumières  utiles,  l'amélioration  de  l'existence  noatértelle, 
tout  ce  qui  peut  donner,  en  un  mot,  une  certaine  dose  d'indépen- 
dance à  ces  populations ,  n*est  rien  moins  que  fâcheux  et  regrettable 
dans  l'intérêt  bien  entendu  de  ceux  qui  les  emploient;  il  encou- 
ragerait donc  les  producteurs  en  grand  à  relever  de  plus  en  plus  b 
condition  des  travailleurs  du  dernier  ordre,  à  combattre  chez  eux  les 
vices  et  les  défauts  dont  ils  se  montrent  le  plus  communément  atteints; 
à  les  pousser,  au  contraire,  vers  la  pratique  de  la  teuipéranoe 
et  de  l'économie,  à  leur  rendre  cette  dernière  disposition  facile  et 
fructueuse  ;  il  poserait ,  en  un  mot ,  comme  des  axiomes  à  l'abri 
désormais  de  toute  contestation,  que  faire  germer  une  vertu  dans  les 
rangs  du  peuple,  c'est  y  créer  une  force  vive,  une  force  productive, 
et  que  lui  donner,  avec  le  goût  d'un  modeste  confort,  l'aisance  qui  peit 
le  satisfaire ,  c'est  conquérir  à  Tordre  social  sa  première,  sa  plus  so- 
lide ,  sa  plus  précieuse  garantie  de  stabilité. 

Voilà,  messieurs,  les  principaux  bienfaits  que  les  diverses  frac- 
tions de  la  classe  supérieure  me  sembleraient  devoir  recueillir  d'oo 
enseignement  large  et  éclairé .  des  sciences  économiques ,  donné 
l''  dans  les  Écoles  de  droit,  2"*  dans  toutes  les  Facultés  des  sciences 
ou  des  lettres,  et  3"  dans  un  nombre  croissant  d'instituts  spéciaoi 
consacrés  à  l'agriculture,  à  l'industrie  et  au  commerce. 

Examinons  maintenant  l'utilité  et  les  conditions  de  ce  même  en- 
seignement, rendu  infiniment  plus  élémentaire  et  mis  à  la  portée 
des  nombreuses  professions  vouées  à  l'œuvre  manuelle. 

Démontrer  ce  qu'elles  auraient  besoin  d'apprendre  de  Téconooiie 


1  M.  cil.  Danoyer.  président  acMiel  de  rAcadémie. 


NECESSITE  DE  L'ENSEIGNEMENT  DE  L'ECONOMIE  POLITIQUE.  104 

politique,  n*est  une  tâche  difficile  qu'à  raison  de  son  étendue  et  de 
l'embarras  du  choix  en  fait  de  points  de  vue  différents. 

Vous  le  savez  mieui  que  moi,  c'est  surtout  chez  le  peuple  que  Tin- 
eitimable  prix  du  temps,  la  miraculeuse  portée  de  l'épargne  progres- 
sive et  accumulée,  la  nécessité  absolue  de  beaucoup  de  réserve  et  de 
prudence  par  rapport  aux  unions  conjugales,  sont  des  vérités  rudi- 
mentaires  aussi  profondément  ignorées  que  constamment  méconnues. 

Ici,  nous  touchons  aux  causes  les  plas  énergiques  comme  les  plus 
intimes  de  cette  misère  profonde,  radicale,  incurable,  pour  laquelle  il 
a  bien  fallu  inventer  un  nom  nouveau,  puisqu'il  s'agissait  de  carac- 
tériser un  phénomène  spécial  des  siècles  modernes. 

Oui,  le  gaspillage  des  heures  et  des  forces,  le  défaut  d'ordre,  d'é- 
conomie, de  moralité,  la  facilité  plas  qu'imprévoyante  avec  laquelle 
les  mariages  précoces  se  multiplient  dans  le  prolétariat  :  voilà,  voilà 
les  sources  du  paupérisme,  ce  redoutable  contre-poids  de  tous  les  bien- 
faits sociaux  dus  à  la  civilisation  contemporaine.  Jadis,  la  classe  supé- 
rieure exerçait  un  patronage  de  droit,  qae  je  suis  loin  de  regretter 
et  de  vouloir  réhabiliter,  car  il  était,  dans  sa  forme  brutale,  attenta- 
toire à  l'indépendance  individuelle  de  l'homme,  et  par  conséquent  à 
la  dignité  du  genre  humain  lui-même.  Toutefois,  la  subordination 
des  travailleurs  du  dernier  ordre,  à  ceux  qui  s'appelaient  leurs  maî- 
tres, rejetait  sur  ceux-ci  presque  toute  la  responsabilité  du  sort 
présent  et  futur  de  ceux-là.  Les  croyances  religieuses  offraient  d'ail- 
leurs aux  masses  une  direction  énergique  et  incessante,  qui  s'accordait 
habituellement  très-bien  avec  les  exigences  de  l'économie  politique. 
J'ai  dit  habituellement,  au  lieu  de  constamment,  à  raison  de  quel- 
ques prescriptions  abusives  qui  n'étaient  pas  partie  intégrante  de  ces 
croyances,  et  dont  la  suppression  a,  de  nos  jours,  mis  en  accord  par- 
fait le»  préceptes  de  la  religion  et  les  lois  de  l'écononrie  politique. 
Mais  de  ces  deux  hautes  influences,  de  ces  deux  grandes  forces  direc- 
trices, l'empire  de  la  religion  et  la  domination  des  classes  supérieures, 
Tune  s'est  malheureusement  affaiblie;  l'autre  a  par  bonheur  fait  son 
temps.  Comment  et  par  quoi  sera  rempli  le  vide  considérable  qu'elles 
ont  laissé  dans  le  milieu  social?  Messieurs,  par  la  science  de  la  vie 
réelle,  par  la  science  qui  enseigne  à  chacun  et  à  tous  Fart  de  se  con- 
duire et  de  faire  ses  affaires  soi-même,  par  l'économie  politique. 

On  s'effraye  beaucoup,  de  nos  jours,  du  goût  effréné  qui  se  déve- 
loppe, dit-on,  de  plus  en  plus  au  sein  des  rangs  inférieurs  de  la  société 
pour  les  jouissances  sensuelles  et  pour  le  bien-être  matériel  ;  il  y  a 
dans  ces  appréhensions  lieu  de  distinguer  :  l'amour  du  plaisir  phy- 
sique alors  qu'il  a  seulement  pour  objet  la  satisfaction  des  passions  les 
plus  grossières,  alors  qu'il  se  manifeste  sous  la  forme  dégradante  de 
l'ivrognerie,  del'intempéranceoude  la  débauche,  est  sans  contreditun 
principe  démoralisateur  et  plein  de  péril,  qu'il  faut  contenir  et  com- 
primer par  toutes  les  influences  réunies  de  la  religion,  de  la  morale  et 


104  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

de  la  science.  Mais  le  désir  da  bien-être  renfermé  dans  de  certeiiies 
et  justes  limites,  se  proposant  de  procurer  k  l'homme  les  conditioBS 
d'existence  sans  lesquelles  ce  nom  ne  saurait  être  porté  avec  quelque 
dignité;  ce  désir-là,  loin  de  le  dégrader  au  physique  ou  au  mon!, 
contribue  puissamment,  au  contraire,  à  le  relever,  et  à  raméliorer 
sous  ce  double  rapport.  Ce  désir  ou  plutôt  ce  besoin  est  pour  lui  la 
source  des  plus  louables  efforts,  des  plus  utiles  encouragements,  et 
des  plus  précieuses  vertus.  Oui,  c'est  un  bien,  un  très-grand  Ueo 
pour  la  classe  laborieuse  que  de  prétendre,  avec  ardeur  et  persévé- 
rance,  à  une  alimentation  plus  substantielle,  à  un  vêtement  plus  saia 
et  plus  élégant,  à  une  demeure  plus  spacieuse  et  plus  commode,  i 
une  existence  plus  douce  et  plus  confortable,  en  un  root  :  toutes  les 
conquêtes  opérées  par  elle  dans  ce  sens  sont  des  conquêtes  au  profit 
du  progrès  moral  de  l'humanité.  Malheur  au  peuple  ou  à  la  fractimi 
du  peuple  qui  a  perdu  tout  souci  du  bien-être  et  de  la  propreté;  car 
il  a  perdu  sûrement  aussi  tout  souci  de  sa  dignité  et  de  I  honnêteté. 

Voilà,  certes,  un  premier  point  de  vue  qui  établit  jusqu'à  révidence 
combien  l'économie  politique  pourra  rendre  de  services  aux  masses 
en  leur  apprenant  les  moyens  de  conquérir  une  situation  matérielle 
plus  heureuse.  En  voici  un  second  qui  ne  me  paraît  pas  moins  frap- 
pant. Parmi  les  causes  de  perturbation  et  de  désordre  que  nous  voyons 
avec  un  effroi  bien  légitime  éclore  et  se  développer  dans  Tordre  social 
nouveau,  dans  le  régime  industriel,  il  n'en  est  pas  de  plus  fréquentes 
ni  de  plus  graves,  sans  doute,  que  les  coalitions  d'ouvriers  ayant  pour 
but,  soit  d'obtenir  une  augmentation  de  salaire,  soit  d'assouvir  une 
animosité  brutale  contre  l'emploi  des  machines.  Comment  les  a-t-oa 
combattues  jusqu'ici,  et  que  leur  a-t^on  opposé  en  toute  occasion?  le 
Code  pénal  et  la  force  des  baïonnettes  :  eh  bien  !  ce  sont  là,  évidem- 
ment, des  remèdes  tout  à  fait  empiriques,  qui  suspendent  les  symp- 
tômes du  mal  sans  en  atteindre  le  moins  du  monde  la  cause  oi^ni- 
que.  Mais  supposons  qu'un  enseignement  populaire  soit  parvenu  k 
répandre  dans  la  classe  la  plus  nombreuse  de  simples  et  justes  notions 
sur  les  lois  fondamentales  et  les  conditions  inévitables  de  la  libre 
concurrence,  sur  les  incontestables  avantages  de  la  liberté  dans  les 
rapports  du  maître  et  de  l'ouvrier,  sur  l'équilibre  qui  s'établit  natu- 
rellement entre  les  parts  de  rémunération  propres  à  chaque  ordre  de 
producteurs;  supposons  que  cet  enseignement  ait  fait  toucher  au  doigt 
et  à  Tceil  l'immense  pro6t  que  les  masses  retirent  de  l'emploi  èa 
machines  après  quelques  inconvénients  transitoires ,  qu'il  leur  ait 
montré  cet  emploi  abaissant  le  prix  de  tous  les  objets  de  leur  coo- 
sommation  usuelle,  développant  les  industries  qui  les  produisent  au 
point  de  multiplier  à  l'infini  les  bras  occupés  par  elles,  et  déchargeant 
ces  bras  d'un  labeur  matériel  énervant  pour  l'attribuer  aux  forces 
brutes  de  la  nature;  supposons,  dis-je,  toutes  ces  vérités  incontesta- 
bles proclamées  et  répandues  dans  les  rangs  inférieurs  de  la  société, 


.1 


NÉCESSITÉ  DE  L'ENSEIGNEMENT  DE  L'ÉCONOMIE  POLITIQUE.  J0& 

le  mal  qae  je  signalais  tont  à  Tbeure,  et  dont  les  gouvernements  se 
préoccupent  a  si  juste  titre,  ne  va-t-il  pas  être  frappé  dans  son  germe 
et  atteint  jusque  dans  sa  racine? 

Enfin,  et  c est  ici  le  troisième  et  dernier  point  de  vue  de  cette  par- 
tie de  mon  sujet,  le  plus  grand  peut-être  des  services  que  l'économie 
politique  serait  en  mesure  de  rendre  aux  classes  laborieuses  consiste- 
rait, selon  moi,  à  faire  revivre  dans  leur  sein  le  culte  et  la  pratique 
d*nn  principe  éminemment  social,  leur  antique  patron,  et  le  glorieux 
instrument  de  leur  émancipation  civile,  du  principe  d'association. 

Délivré  désormais  de  tout  alliage  corrupteur  avec  les  abus  du  mo- 
nopole et  de  la  fiscalité,  ce  principe  doit,  si  je  ne  m'abuse»  influer 
plus  que  quoi  que  ce  soit  sur  les  destinées  futures  de  nos  populations 
faborieuses;  c'est  lui  qui,  sous  ta  forme  des  sociétés  de  bienfaisance 
mutuelle  et  de  secours  réciproques,  doit  alléger  toutes  les  misères, 
adoucir  toutes  les  soufTrûnces,  fruits  de  la  maladie  ou  du  défnut  de 
travail  ;  c'est  encore  lui  qui  pourrait  peut-être  doter  ces  mémos  po- 
pulations d'une  organisation  disciplinaire,  ou  juridiction  Intérieure, 
sorte  de  compagnonnage  épuré  et  élargi.  C'est  lui,  surtout,  qui,  par 
lagrégation  coinentionnelie  d'un  certain  nombre  de  petits  produc- 
teurs, servirait  au  besoin  d'antidote  à  la  concurrence  écrasante  des 
grands  capitaux,  et  olTrirait  un  dernier  tefuge  à  la  classe  ouvrière 
pour  échapper  aujt  envahissements  d'une  féodalité  industrielle,  si  elle 
pouvait  jamais  devenir  oppressive  ou  seulement  menaçante. 

3Jais  qui  peut  enseigner  au  peuple  et  le  principe  d'association  et  sa 
haute  portée,  et  ses  bienfaisantes  applications,  et  les  trop  faciles  écarts 
auxquels  ses  abus  purraient  l'entretner?  Je  l'ai  déjà  dit,  réconomie 
politique. 

Que  réconomie  politique  soit  donc  mise  au  service  de  toutes  les  in- 
telligences; grâce  à  cette  netteté,  à  cette  clarté*  à  cette  féconde  sou- 
plesse qui  caractérisent  notre  littérature  et  notre  langue,  qu'elle  des- 
cende sous  cette  nouvelle  forme  des  hauteurs  de  la  spéculation  pour  se 
faire  simple,  triviale,  amusante,  s'il  le  faut,  pour  deienir  un  art  pra- 
tique enfin  ;  qu'elle  pénètre  dans  les  entrailles  du  corps  politique  tout 
entier  par  des  traités  élémentaires,  pr  des  récits  attachants,  par  des 
journaux  à  bon  marché,  par  l'enseignement  donné  dans  les  écoles 
d'arts  et  métiers,  dans  les  écoles  normales  primaires,  et  par  tous  les 
instituteurs  sortis  de  leur  enceinte. 

La  théorie  économique^  ain^^i  amenée  au  rang  des  connaissances 
populaires,  voilà  le  plus  puissant  auiiliairc  qu'il  nous  soit  aujourd^bui 
possible  de  donnera  la  religion  et  à  la  morale*  Patsse-tH^ile,  à  ce 
titre,  obtenir  droit  de  bourgeoisie  de  la  dwte  Université  de  France  ! 
c'est  le  vœu  sincère  et  longuement  infléchi  que  j'ose  placer  avec  aoc 
ferme  convie tion  et  une  entière  confiance  sous  (e  patronage  de  FAgi- 
demie  des  sciences  morales  et  politiques. 

F.   DE  U  FARELLE, 


lit  JOURNAL  DBS  ÉGONOMI8TB6. 


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DE  LA  CONCURRENCE'. 


.Vai  à  exposer  les  effets  d*une  des  lois  auxquelles  la  Providence  a 
confié  le  progrès  de  la  société  humaine  ;  de  cette  loi  qui  a  pour  niissioa 
d'égaliser  le  bien-être  et  les  conditions  parmi  les  membres  de  la  grande 
famille,  de  faire  tomber  dans  le  domaine  de  la  communauté  la  jouis- 
sance des  biens  que  la  nature  semblait  avoir  réservés  à  certaines  con- 
trées, et  les  conquêtes  dont  le  génie  de  chaque  siècle  accroU  le  trésor 
des  générations  qui  le  suivent  ;  loi  féconde  en  harmonies  sociales,  im- 
mense dans  ses  résultats  généraux,  mais  souvent  brutale  dans  sespro* 
cédés;  loi  méconnue  de  notre  époque,  et  qui ,  plus  que  toute  autre, 
atteste  l'incommensurable  supériorité  des  desseins  de  Dieu  sur  les  Tiinei 
et  impuissantes  combinaisons  des  hommes. 

Quelle  est  cette  puissance  fatale  sous  laquelle  nous  nous  débattôni 
en  vain  depuis  que  se  sont  écoulés  les  jours  insoucieux  de  l'enfance; 
qui  ne  nous  laisse  pas  le  temps  d'apprendre  ce  qu'il  nous  est  indispen- 
sable de  savoir  ;qui  nousjettedansles  tumultueuses  avenuesdu  monde, 
et,  tout  en  contrariant  notre  élan  vers  les  objets  de  nos  espérances, 
ne  cesse  de  nous  crier  :  Marche  !  marche  !  qui  n'écrase  pas  est  écrasé? 

Oh!  la  réponse  s'élève  immense,  unanime  de  tous  les  points  du 
globe,  du  palais  et  de  la  chaumière,  de  la  ferme  et  de  la  métairie,  du 
chantier  et  de  l'atelier,  du  magasin  et  de  l'échoppe,  du  cabinet  et  de 
l'étude,  du  comptoir  et  du  bureau,  du  péristyle  de  la  bourse  et  des 
antichambres  du  pouvoir  :  la  Concurrence!  la  Concurrence! 

Hais  quelle  est  la  puissance  bienfaisante  qui  accomplit  le  mirade 
étonnant  dont  mes  yeux  sont  témoins?  Je  suis  admis  au  foyer  d'an  èé 
ces  hommes  de  la  classe  industrieuse  que  la  concurrence  importune,  et 
que  vois-je?  Je  vois  qu'il  consomme  en  un  jour  ce  qu'il  ne  parviendrait 
pas  à  produire  pendant  toute  la  durée  de  son  existence,  quand  dix 
mille  vies  viendraient  s'ajouter  bout  à  bouta  la  sienne  !  Et  quand  j'es- 
saye de  supputer  combien  il  a  fallu  de  temps,  d'efforts,  de  capitaux, 
d'instruments,  de  véhicules  pour  que  ce  cabinet  reçût  le  simple  ameu- 
blement que  j'y  trouve,  pour  que  ces  tapis,  ces  fauteuils,  ces  drape- 
ries, ces  porcelaines,  ces  bronzes  et  ces  cristaux  vinssent  s'accumuier 
dans  cet  étroit  espace  ;  quand  je  considère  que  ce  n'est  là,  peut-être, 
que  la  millième  partie  de  ce  que  mon  hête  a  puisé  dans  le  marché  gé- 
néral du  mopde  ;  que  néanmoins  il  n'a  rien  dérobé  à  personne ,  oi 
privé  qui  que  ce  soit  de  quoi  que  ce  soit  ;  qu'il  a  réellement  produit 
la  mleur  de  ces  innombrables  objets,  sans  occuper  ses  mains  à  autre 

<  Cet  arUcle  a  été  Ikit  pour  VEneychpédie  du  dix-neuvième  tièck. 


DE  LA  CONCURRENCE.  tet 

chose  qu'à  manier  une  plume,  une  aiguille,  une  navette  on  un  rabot; 
quand  je  viens  à  songer  que  cette  immense  disproportion  apparente 
que  je  remarque  entre  les  productions  et  les  consommations  d'un  indi« 
vidu,  que  ce  prodige  étonnant  se  réalise ,  à  un  degré  quelconque,  en 
faveur  de  tous  les  hommes  répandus  sur  la  surface  du  globe,  quelque 
extraordinaire,  quelque  contradictoire  même  que  cela  puisse  paraître; 
alors  je  reste  confondu  d'admiration  devant  la  beauté,  la  majesté,  la 
puissance  de  ce  mécanisme  social  qui  a  pour  moteur  la  concurrence^  et 
laissant  à  d'autres  la  prétention  d'inventer  une  organisation  plus  in- 
génieuse, je  borne  la  mienne  à  étudier,  à  comprendre,  à  aimer  et,  si 
je  puis,  à  décrire  celle  qui  est  sortie  toute  faite  des  mains  de  la  sagesse 
éternelle. 

Ainsi,  parce  que  l'homme  a,  avec  le  travail,  deux  rapports  trës<- 
distincts,  parce  qu'il  est  tour  à  tour  producteur  d'utilités  qu'il  ne 
consomme  pas  et  consommateur  d'utilités  qu'il  ne  produit  pas,  la  con- 
currence doit  être  envisagée,  relativement  à  lui,  sous  deux  aspects 
très-différents. 

Au  premier  point  de  vue,  au  point  de  vue  individualiste,  la  pensée 
intime,  incurable,  éternelle  de  tout  travailleur  est  la  solution  de  ce 
problème  :  a  Faire  que  les  utilités  que  f  apporte  dans  le  milieu  social 
y  soient  aussi  recherchées  et  aussi  rares  que  possible.  »  Et  voilà  pour* 
quoi  le  producteur,  en  tant  et  tel,  réagit  contre  ses  concurrents,  les 
réprouve,  les  détruit  autant  qu'il  est  en  lui,  et  appelle  à  son  aide  la 
force,  la  ruse,  la  loi,  le  sophisme,  le  tarif,  le  monopole,  la  protection 
et  la  restriction. 

Hais  le  problème  social  est  celui-ci  :  Faire  que,  pour  un  travail 
déterminé  qu*il  livre  au  marché  général,  chaque  homme  en  retire  une 
somme  d'utilités  qui  tende  sans  cesse  à  s'accroître  et  à  s'égaliser. 
Nous  allons  voir  que  c'est  là  l'œuvre  de  la  concurrence. 

Il  faut  d'abord  établir  que  Vutilité  que  renferme  tout  objet  y  a  été 
mise  par  la  coopération  de  deux  puissances,  la  nature  et  le  trataiL 

Le  blé  est  dû  en  partie  à  la  libéralité  de  la  nature,  à  l'air,  a  la  lu* 
mière,  à  la  chaleur,  aux  sels  qu'elle  a  mis  sans  mesure  à  notre  dispo- 
sition. D'un  autre  côté,  il  a  fallu  labourer,  semer,  herser,  moissonner. 
S'agit-il  de  convertir  ce  blé  en  farine,  la  nature  fournit  la  force  de  la 
gravitation  mise  en  œuvre  par  une  chute  d'eau,  la  dureté  de  la  pierre 
meulière,  et  l'homme  concourt  au  résultat  en  surveillant  et  réglant 
l'action  de  ces  forces,  en  la  dirigeant  vers  une  fin  déterminée.  —  Il 
en  est  ainsi  dans  toutes  les  industries. 

De  ces  deux  forces  qui  coopèrent  à  la  production  de  l'utilité,  l'une, 
celle  de  la  nature,  est  gratuite.  L'autre,  celle  du  travail,  est  seule  la 
la  matière  de  l'échange,  de  la  rémunération,  de  la  valeur. 

Quelque  précieux  que  soit  un  service  naturel,  si  la  main  ou  le  génie 
de  l'homme  n'y  est  pour  rien,  il  est  gratuit,  il  est  dépourvu  de  valeur 
dans  le  sens  économique  du  mot  Jamais  l'industrie  humaine  n'a  pror 


108  JOURNAL  DES  ECONOMISTES. 

dait  ni  ne  produira  rien  qui  noas  soit  plus  utile,  nécessaire,  indis- 
pensable que  Feau,  Tair,  la  chaleur,  la  lumière,  et  cependant  nous 
en  jouissons  à  titre  gratuit  quand  nos  organes  les  recueillent  immé- 
diatement de  la  nature^  sans  l'intervention  d'aucun  effort.  Mais,  pour 
avoir  de  Teau,  faut-il  Taller  chercher  à  une  grande  distance,  c'est  une 
peine  à  prendre  ou  à  rémunérer.  Voulons-nous  séparer  de  l'air  respi- 
rable  un  des  éléments  qui  le  composent,  par  exemple  le  gaz  hydro- 
gène, pour  alimenter  un  aérostat,  c'est  un  travail  à  accomplir;  et 
voilà  pourquoi  le  gaz  hydrogène,  qui  n'est  que  la  partie,  a  une 
valeur,  tandis  que  l'air  respirable,  qui  est  le  tout,  n'en  a  pas. 

Nous  passerions  ainsi  en  revue  tous  les  objets  de  nos  transactions  • 
et  nous  trouverions  toujours  qu'ils  sont  pourvus  d'une  utilité  compo- 
sée :  une  portion  y  a  été  mise  par  la  nature,  et  celle-là  est  gratuite; 
l'autre  par  le  travail,  et  celle-là  est  l'objet  de  l'échange,  par  la  très- 
simple  raison  que  pour  jouir  d'une  utilité  qui  a  coûté  une  peine,  il 
faut  la  prendre,  ou  la  restituer,  sous  une  autre  forme,  a  ceux  qui  la 
prennent  pour  nous. 

Le  désir  qu'éprouve  l'homme  d'améliorer  sa  condition  le  porte  i 
accroître  le  plus  qu'il  peut  la  coopération  de  la  nature  à  la  production 
de  l'utilité.  C'est  là  le  champ  ouvert  à  l'esprit  humain.  L'eau,  lèvent, 
la  chaleur,  la  lumière,  la  gravitation,  l'électricité,  toutes  les  lois  da 
monde  physique  sont  mises  de  plus  en  plus  à  contribution  ;  d'oà  il 
suit  que  de  génération  en  génération  une  quantité  de  travail  humain 
peut,  pour  parler  ainsi,  servir  de  véhicule  à  une  plus  forte  somme  de 
services  naturels ,  et  ceci  nous  montre  qu'il  n'y  a  rien  d'insoluble, 
rien  de  contradictoire  dans  le  problème  social  que  je  posais  tout  i 
l'heure  en  ces  termes  :  Faire  que  la  consommation  de  l'homme  s'ac- 
croisse plus  rapidement  que  son  travail. 

Non-seulement  le  progrès  ainsi  expliqué  est  possible ,  mais  il  est 
nécessaire,  il  est  fatal,  il  est  une  conséquence  providentielle  de  la 
perfectibilité  de  nos  facultés;  et  nous  verrions  le  bien-être  se  répandre 
rapidement  sur  l'espèce  humaine,  si  par  une  autre  loi  dont  nous  n'a- 
vons pas  à  nous  occuper  ici,  elle  ne  croissait  pas  en  nombre  en  même 
temps  qu'en  capacité  de  production. 

J'avais  besoin  d'exposer  succinctement  ces  notions  générales,  pour 
montrer  dans  toute  sa  puissance,  dans  toutes  ses  harmonies,  l'action  de 
la  concurrence. 

Ce  qui  s'échange,  ce  qui  fait  la  base  de  nos  transactions,  ai-je  dit, 
c'est  le  travail,  c'est  la  peine,  c'est  l'effort,  en  sorte  qu'on  pourrait,  eo 
langage  un  peu  vulgaire,  définir  ainsi  l'économie  politique  :  c'est  la 
théorie  des  services  que  les  hommes  se  rendent  les  uns  aux  antres  k 
charge  de  revanche. 

Mais  le  travail  n'est  pas  une  qualité  homogène,  une  quantité  abso- 
lue qui  se  pèse  ou  se  nombre,  qui  se  mesure  au  chronomètre  on  an 
dynamomètre.  Il  y  a  du  travail  plus  ou  moins  favorisé  par  le  milieu 


DB  LA  COMIORREN<:E.  lOf 

où  il  s*exerce,  plus  ou  moins  intelligent,  pénible,  dangereux,  pré« 
Caire,  heureux  même.  Il  ne  faut  pas  perdre  de  vue,  d'ailleurs,  qu'il 
ne  s'aliène  que  volontairement,  que  chacun  reste  juge  de  la  peine  quil 
exige  en  retour  de  la  peine  qu'il  cède,  ainsi  que  des  circonstances  qui 
peuvent  le  déterminer  à  être  exigeant  ou  facile.  Il  n'y  a  donc  pas  lieu 
d*ètre  surpris  qu'il  y  ait  une  grande  inégalité  dans  les  rémunérations, 
et,  en  définitive,  dans  le  bien-être  des  hommes. 

Examinons  les  principales  circonstances  qui  influent  sur  cette  iné- 
galité, et  comment  elle  tend  à  s'eflÎBicer  sous  l'action  de  la  concurrence. 
Une  dés  plus  évidentes,  c'est  la  possibilité  de  s'emparer  d'un  des 
agents  naturels  dont  je  parlais  tout  à  l'heure.  Ces  agents  ne  sont  pas 
répartis  d'une  manière  égale  sur  la  surface  du  globe.  Ici  la  terre  est 
plus  féconde,  là  la  chaleur  plus  intense;  sur  tel  point  il  y  a  des  dé- 
pôts de  houille  considérables,  sur  tel  autre  des  rivières  poissonneuses, 
etc.,  etc. 

Sans  la  concurrence^  ceux  qui  sont  à  portée  de  ces  avantages  natu- 
rels ne  permettraient  aux  autres  hommes  d'y  participer  que  moyen- 
nant une  rétribution  excessive  et  inaltérable;  en  sorte  que  nous  paye- 
rions au  producteur  non-seulement  sa  petne,  mais  les  dons  de  la 
nature.  Un  homme  qui  vit  sous  les  tropiques  pourrait  dire  à  un  Euro-« 
péen  :  a  Grftce  à  mon  soleil,  je  puis  obtenir  une  balle  de  coton  avec 
«  une  peine  égale  à  dix,  tandis  que  vous  ne  le  pouvez  qu'avec  une 
peine  égale  à  cent.  Or,  pour  vous  céder  ce  coton,  ce  n'est  pas  ma 
«  peine  qui  est  la  mesure  de  mes  exigences,  mais  la  vôtre.  Ce  n'est 
«  pas  à  vous,  mais  à  moi,  que  Dieu  a  donné  une  température  élevée. 
«  Ainsi,  voilà  mon  coton;  donnez-moi  en  échange  un  objet  dans  le- 
«  quel  vous  ayez  mis  une  peine  égale  à  cent  ou  à  peu  près.  Sinon,  faites 
«  le  coton  vous-même.  x>  —  Mais  la  concurrence  ne  permet  pas  ces 
marchés  léonins,  elle  ne  permet  pas  à  un  homme  de  se  faire  rétribuer 
pour  une  peine  qu'il  n'a  pas  prise,  pour  un  travail  qu'il  n'a  pas  accom- 
pli, et  elle  tend  à  rendre  communs  et  gratuits  pour  tous  les  hommes 
ces  biens  naturels  qui  semblaientêtreTapanageexclusif  de  quelques-uns. 
L'homme  des  tropiques  n'a  pu  faire  prévaloir  sa  prétention  de  me- 
surer son  salaire  à  ma  peine  et  non  à  la  sienne.  Elle  était  trop  rému- 
nérée, pour  ne  pas  exciter  la  rivalité.  La  concurrence  s'en  est  mêlée; 
le  coton  a  été  oflert  au  rabais  jusqu'à  ce  que  l'Européen  paye,  avec  une 
peine  égale  à  dix,  ce  que  l'Indien  produit  avec  une  peine  égale  à  dix. 
Or,  quand  les  choses  en  sont  là,  quand  je  ne  donne  d'une  balle  de  coton 
qu'une  peine  égale  au  dixième  de  celle  que  j'aurais  dû  prendre  pour 
le  produire  en  France,  je  le  demande,  n'y  a-t-il  pas  échange  de  tra- 
vail contre  travail,  et  moi,  consommateur  européen,  n*obtiens-je  pas , 
far-dessus  le  marché^  la  coopération  du  climat  des  tropiques?  Donc , 
grflce  à  la  concurrencCy  je  suis  devenu,  tous  les  hommes  sont  devenus, 
au  même  titre  que  les  Indiens  et  les  Américains,  c'est-à-dire  à  titre 
gratuit^  participants  de  la  libéralité  de  la  nature  en  tant  qu'elle  inté* 


tlO  JOURNAL  DIS  ÉCONOMISTES. 

resse  la  production  du  cotou.  U  en  est  de  même  de  tous  les  produits 
imaginables. 

Il  y  a  un  pays,  l'Angleterre,  qui  a  d*abondantes  mines  de  houille. 
C'est  là,  sans  doute,  un  grand  avantage  locaU  surtout  si  Ton  suppose, 
comme  je  le  ferai  pour  plus  de  simplicité  dans  la  démonstratioo , 
qu'il  n'y  a  pas  de  bouilles  sur  le  continent.  —  Tant  que  l'échange 
n'intervient  pas,  l'avantage  qu'ont  les  Anglais,  c'est  d'avoir  du  feu 
en  plus  grande  abondance  que  les  autres  peuples,  de  s'en  procurer 
avec  moins  de  peine,  sans  entreprendre  autant  sur  leur  temps  utile. 
Sitôt  que  l'échange  apparaît,  abstraction  faite  de  la  concurrence,  la 
possession  exclusive  des  mines  les  met  à  même  de  demander  une  ré- 
munération considérable  et  de  mettre  leur  peine  à  haut  prix.  Nepou- 
vant  ni  prendre  cette  peine  nous-mêmes,  ni  nous  adresser  ailleurs,  il 
faudra  bien  subir  la  loi.  Le  travail  anglais,  appliqué  a  ce  genre  d'ex- 
ploitation, sera  très-rétribué  ;  en  d'autres  termes,  la  houille  sera 
chère,  et  le  bienfait  de  la  nature  pourra  être  considéré  comme  conféré 
à  un  peuple  et  non  à  l'humanité. 

Mais  cet  état  de  choses  ne  peut  durer;  il  y  a  une  grande  loi  natu- 
relle et  sociale  qui  s'y  oppose,  la  concurrence.  Par  cela  même  que 
ce  genre  de  travail  sera  très-rémunéré  en  Angleterre,  il  y  sera  très- 
recherché,  car  les  hommes  recherchent  toujours  les  grosses  rémuoé^ 
rations.  Le  nombre  des  mineurs  s'accroîtra  à  la  fois  par  adjonction  et 
par  génération  ;  ils  s'offriront  au  rabais  ;  ils  se  contenteront  d'une 
rémunération  toujours  décroissante  jusqu'à  ce  qu'elle  descende  i 
Y  état  normal,  au  niveau  de  celle  qu'on  accorde  généralement,  dans 
le  pays,  à  tous  les  travaux  analogues.  Cela  veut  dire  que  le  prix  de  U 
houille  anglaise  baissera  en  France;  cela  veut  dire  qu'une  quantité 
donnée  de  travail  français  obtiendra  une  quantité  de  plus  en  plus 
grande  de  houille  anglaise,  ou  plutôt  de  travail  anglais  incorporé 
dans  de  la  houille;  cela  veut  dire  en6n,  et  c'est  là  ce  que  je  pried'ob* 
server,  que  le  don  que  la  nature  semblait  avoir  fait  à  l'Angleterre,  elle 
Ta  conféré,  en  réalité, à  l'humanité  toutentière.  La  houille  de Newcastle 
est  fTodignée  gratuitement  à  tons  les  hommes.  Ce  n'est  là  ni  un  para- 
doxe ni  une  exagération  :  elle  leur  est  prodiguée  àUtregraUtil^  comme 
l'eau  du  torrent,  à  la  seule  condition  de  prendre  la  peine  de  l'aller 
chercher  ou  de  restituer  cette  peine  à  ceux  qui  la  prennent  pour  nous. 
Quand  nous  achetons  la  houille,  ce  n'est  pas  la  houille  que  nous  payons, 
mais  le  travail  qu'il  a  fallu  exécuter  pour  l'extraire  et  la  transporter. 
Nous  nous  bornons  à  donner  un  travail  égal  que  nous  avons  fixé  dam 
du  vin  ou  de  la  soie.  Il  est  si  vrai  que  la  libéralité  de  la  nature  s'est 
étendue  à  la  France,  que  le  travail  que  nous  restituons  n'est  pas  supé- 
rieur à  celui  qu'il  eût  fallu  accomplir  si  le  dépôt  houiller  eût  été  en 
France.  La  concurrence  a  amené  l'égalité  entre  les  deux  peuples  par 
rapporta  la  houille,  sauf  l'inévitable  et  légère  différence  qui  résulte 
de  la  distance  et  du  transport. 


UË  LA  CONCURRENCE.  1 1 1 

J'ai  cité  deux  exemples.  Mon  bat  était  d'élacider  ma  pensée.  Mais 
ne  perdons  pas  de  vue  que  la  loi  de  la  concurrence  s'appliquant  à  tous 
les  dons  que  la  nature  a  inégalement  distribués  sur  le  globe ,  il  faut 
la  considérer  comme  le  principe  d'une  juste  et  naturelle  égalisation  ; 
il  faut  l'admirer,  la  bénir,  comme  la  plus  évidente  manifestation  de 
l'impartiale  sollicitude  de  Dieu  envers  toutes  ses  créatures. 

Je  regrette  que  l'espace  ne  me  permette  pas  de  tirer  les  oonsé* 
quences  de  la  doctrine  que  je  viens  d'établir  ;  je  me  bornerai  à  en  in- 
diquer ime.  S'il  est  vrai,  comme  cela  me  paraît  incontestable,  que  les 
divers  peuples  du  globe  soient  amenés,  par  la  concurrence,  à  n'é- 
changer entre  eux  que  du  travail,  de  la  peine  de  plus  en  plus  nivelée, 
et  à  se  donner  réciproquement,  par-dessui  le  marché^  les  services  na^ 
iurels  que  chacun  d'eux  a  à  sa  portée,  combien  ne  sont-ils  pas  aveugles 
et  absurdes  quand  ils  repoussent  législativement  des  produits  qui 
renferment  une  énorme  proportion  d^utiltti  gratuite! 

Une  autre  circonstance  qui  place  certains  hommes  dans  une  situa- 
tion favorable  et  exceptionnelle  quant  à  la  rémunération,  c'est  la 
connaissance  exclusive  des  procédés  par  lesquels  il  est  possible  de 
s'emparer  des  agents  naturels.  Ce  qu'on  nomme  une  invention  est 
nne  conquête  du  génie  humain.  Il  faut  voir  comment  ces  belles  et 
pacifiques  conquêtes,  qui  sont,  à  l'origine,  une  source  de  richesses 
pour  ceux  qui  les  font,  deviennent  bientôt,  sous  l'action  de  la  con- 
currence, le  patrimoine  commun  et  gratuit  de  tous  les  hommes. 

Les  forces  de  la  nature  appartiennent  bien  à  tout  le  monde.  La 
gravitation,  par  exemple,  est  une  propriété  commune;  elle  nous  en- 
tonre,  elle  nous  pénètre,  elle  nous  domine  :  cependant,  sMI  n'y  a 
qu'un  moyen  de  la  faire  concourir  à  un  résultat  utile  déterminé,  et 
qu'un  homme  qui  connaisse  ce  moyen,  cet  homme  pourra  mettre  sa 
peine  à  haut  prix  ou  refuser  de  la  prendre,  si  ce  n'est  en  échange 
d'une  rémunération  considérable.  Sa  prétention,  à  cet  égard,  n'aura 
d'antres  limites  que  le  point  où  il  exigerait  des  consommateurs  un 
sacriBce  supérieur  à  celui  que  leur  impose  le  vieux  procédé.  Il  sera 
parvenu,  par  exemple,  à  anéantir  les  neuf  dixièmes  du  travail  néces- 
saire pour  produire  l'objet  a;.  — Hais  x  a  actuellement  un  prix  cou- 
rant déterminé  par  la  peine  que  sa  production  exige  selon  la  méthode 
ordinaire.  L'inventeur  vend  x  au  cours;  en  d'autres  termes,  sa  peine 
lui  est  payée  dix  fois  plus  que  celle  de  ses  rivaux.  C'est  là  la  première 
phase  de  l'invention. 

Remarquons  d'abord  qu'elle  ne  blesse  en  rien  la  justice.  Il  est 
juste  que  celui  qui  révèle  au  monde  un  procédé  utile  reçoive  sa  ré- 
compense :  /é  chacun  selon  sa  capacité. 

Remarquons  encore  que  jusqu'ici  l'humanité,  moins  l'inventeur, 
n'a  rien  gagné  que  virtuellement,  en  perspective  pour  ainsi  dire, 
puisque  pour  acquérir  le  produit  x  elle  est  tenue  aux  mêmes  sacri- 
fices qu'il  lui  coûtait  autrefois. 


113  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

Cependant  Tinvention  entre  dans  sa  seconde  phase,  celle  de  r« 
talion.  li  est  dans  la  nature  des  rémunérations  excessives  d'éveiller  U 
convoitise.  Le  procédé  nouveau  se  répand,  le  prix  de  x  va  toujoun 
baissant,  et  la  rémunération  décroît  aussi,  d'autant  plus  que  l'imita- 
tion s'éloigne  de  l'époque  de  l'invention,  c'est-à-dire  d'autant  plni 
qu'elle  devient  plus  facile,  moins  chanceuse  et,  partant*  moins  mé- 
ritoire. Il  n'y  a  certes  rien  là  qui  ne  pût  être  avoué  par  la  législatif 
la  plus  ingénieuse  et  la  pins  impartiale. 

Enfin  l'invention  parvient  à  sa  troisième  phase,  à  sa  période  dé6- 
nitive,  celle  de  la  diffusion  universelle,  de  la  communauté,  de  la  gr^ 
tutti;  son  cycle  est  parcouru,  lorsque  la  concurrence  a  ramené  la  ré- 
munération des  producteurs  de  x  au  taux  général  et  normal  de  tooi 
les  travaux  analogues.  Alors  les  neuf  dixièmes  de  la  peine  épargnée 
par  l'invention,  dans  l'hypothèse,  sont  une  conquête  au  profit  de  rhô- 
manité  entière.  L'utilité  de  x  est  la  même;  mais  les  neuf  dixièmes  y 
ont  été  mis  par  la  gravitation,  qui  était  autrefois  commune  à  tous  eo 
principe  et  qui  est  devenue  commune  à  tous  dans  cette  application 
spéciale.  Cela  est  si  vrai,  que  tous  les  consommateurs  du  globe  soot 
admis  à  acheter  x  par  le  sacrifice  du  dixième  de  la  peine  qu'il  coûtait 
autrefois.  Le  surplus  a  été  entièrement  anéanti  par  le  procédé  nou- 
veau. 

Si  l'on  veut  bien  considérer  qu'il  n'est  pas  une  invention  humaine 
qui  n'ait  parcouru  ce  cercle,  que  x  est  ici  un  signe  algébrique  qui  re- 
présente le  blé,  le  vêtement,  les  livres,  les  vaisseaux,  pour  la  produc- 
tion desquels  une  masse  incalculable  de  peine  a  été  anéantie  par  la 
charrue,  la  machine  à  filer,  l'imprimerie  et  la  voile  ;  que  cette  ob- 
servation s'applique  au  plus  humble  des  outils  comme  au  mécanisme 
le  plus  compliqué;  au  clou,  au  coin,  au  levier,  comme  à  la  machine  i 
vapeur  et  au  télégraphe  électrique,  on  comprendra,  j'espère,  comment 
se  résout  dans  l'humanité  ce  grand  problème  :  Quime  masse,  totgoMn 
plus  considérable  et  toujours  plus  également  répartie,  d'utilités  au  de 
jouissances  vienne  rémunérer  chaque  quantité  fixt  de  travail  humain. 

J'ai  fait  voir  que  la  concurrence  fait  tomber  dans  le  domaine  de  h 
communauté  et  de  la  gratuité  et  les  forces  naturelles  et  les  procédés  par 
lesquels  on  s'en  empare  ;  il  me  reste  à  faire  voir  qu'elle  remplit  h 
même  fonction  quant  aux  instruments  au  moyen  desquels  on  met  ces 
forces  en  œuvre. 

Il  ne  suffit  pas  qu'il  existe  dans  la  nature  une  force,  chaleur,  In- 
mière,  gravitation,  électricité;  il  ne  suffit  pas  que  l'intelligence  con- 
çoive le  moyen  de  l'utiliser  ;  il  faut  encore  des  instruments  pour  rét- 
liser  cette  conception  de  l'esprit,  et  des  approvisionnements  poer 
entretenir  pendant  l'opération  l'existence  de  ceux  qui  s'y  livreut. 

C'est  une  troisième  circonstance  favorable  à  un  homme  ou  à  une 
classe  d'hommes,  relativement  à  la  rémunération,  que  de  posséder  des 
capitaux.  Celui  qui  a  en  ses  mains  l'outil  nécessaire  an  tranilleiir, 


DE  LA  CONCLHhENCK.  Ii:j 

les  matériaux  sur  lesquels  le  travail  va  s'exercer  et  les  moyens  d'exi- 
stence qui  doivent  se  consommer  pendant  le  travail,  celui-là  a  une 
rémunération  à  statuer;  le  principe  en  est  certainement  équitable, 
car  le  capital  n'est  qu'une  peine  antérieure,  laquelle  n'a  pas  encore  été 
rétribuée.  Le  capitaliste  est  dans  une  bonne  position  pour  imposer 
la  loi,  sans  doute  ;  mais  remarquons  que,  même  affranchi  de  toute 
concurrence,  il  est  une  limite  que  ses  prétentions  ne  peuvent  jamais 
dépasser  ;  cette  limite  est  le  point  ou  sa  rémunération  absorberait  tous 
les  avantages  du  service  qu'il  rend.  Cela  étant,  il  n'est  pas  permis  de 
parler,  comme  on  le  fait  si  souvent,  de  la  tyrannie  du  capital,  puis- 
que jamais  sa  présence  ne  peut  nuire  plus  que  son  absence  à  la  con- 
dition du  truvailleur.  Tout  ce  que  peut  faire  le  capitaliste,  comme 
rhomme  des  trppiques  qui  dispose  d'une  intensité  de  chaleur  que  la 
nature  a  refusée  à  d'autres,  comme  l'inventeur  qui  a  le  secret  d'un 
procédé  inconnu  à  ses  semblables,  c'est  de  leur  dire  :  «c  Voulez-vous 
disposer  de  ma  peine,  j'y  mets  tel  prix  ;  le  trouvez-vous  trop  élevé» 
faites  comme  vous  avez  fait  jusqu'ici,  passez-vous  -en.  » 

Mais  la  concurrence  intervient  parmi  les  capitalistes.  Des  instru- 
ments, des  matériaux,  des  approvisionnements  n'aboutissent  à  réaliser 
des  utilités  qu'à  la  condition  d'être  mis  en  œuvre  :  il  y  a  donc  lutte 
parmi  les  capitalistes  pour  trouver  de  l'emploi  aux. capitaux.  Tout  ce 
que  cette  lutte  les  force  de  rabattre  sur  les  prétentions  extrêmes  dont 
je  viens  d'assigner  les  limites,  se  résolvant  en  une  diminution  dans  le 
prix  du  produit,  est  donc  un  pro6t  net,  un  gain  gratuit  pour  le  con- 
sommateur, c'est-à-dire  pour  l'humanité  ! 

Ici,  il  est  clair  que  la  gratuité  ne  peut  jamais  être  absolue  :  puis- 

3ae  tout  capital  représente  une  peine,  il  y  a  toujours  en  lui  le  principe 
e  la  rémunération. 

Nous  avons  vu  qu'il  y  a  une  limite  supérieure  au  delà  de  laquelle 
on  n'emprunterait  plus  ;  cette  limite,  c'est  zéro-service  pour  l'emprun- 
teur. De  même,  il  y  a  une  limite  en  deçà  de  laquelle  on  ne  prêterait 
pas,  et  cette  limite  est  zéro-rétribution  pour  le  prêteur.  La  concurrence 
entre  les  emprunteurs  pousse  la  rémunération  du  capital  vers  la  limite 
supérieure;  la  concurrence  des  prêteurs  la  rappelle  vers  la  limite  in- 
férieure :  c'est  entre  ces  deux  points  quelle  oscille,  s'élcvant,  comme 
cela  est  juste  et  nécessaire,  quand  le  capital  est  rare,  s'abnissnnt  quand 
il  abonde. 

Ce  sujet  est  immense,  je  ne  puis  le  trailer  i<:i,  et  je  me  bornerai  à 
constater  un  fait  qui  mei  au  néant  beaucoup  de  déclamations  fort  à  la 
mode  :  ce  fait,  ceii  que  In  civllisaltori  tend  à  fiure  baisser  le  loyer  de* 
capitaux,  qui  se  pave  20  pour  100  au  Brésil,  10  pour  IDO  à  Alj;er, 
8  pour  100  en  tlspiigne,  <i  pour  JOO  en  Italie,  5  pour  100  en  Atle- 
n^agne,  4  pour  100  en  France,  Il  pour  100  en  Ansleterre,  et  mmn% 
eocore  en  Hothmle.  Or.  tout  nv  que  It*  progrès  des  temps  anéandl  sur 
le  loyer  des  capitaux,  perdu  pour  icsc.Bpitalistes,  nVst  panpi^rdu  pour 

T.  KIT.  —  Èlêi  lit*.  i 


114  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

l'humanité;  c'est  une  force  qui,  comme  les  agents  naturels,  comme 
les  procédés  eipéditifs,  se  résout  en  abondance,  en  égalisation,  et 
hausse,  par  conséquent,  le  niveau  général  de  l'espèce  humaine. 

Il  me  reste  à  étudier  la  concurrence  que  le  travail  fait  au  travail  lui- 
même,  sujet  plus  vaste  encore  que  celui  que  je  viens  d'ébaucher.  S'il 
faudrait  un  volume  pour  suivre,  à  travers  toutes  ses  métamorphoses, 
la  destinée  du  capital,  dix  ne  suffiraient  pas  peut-être  pour  rectifier 
toutes  les  erreurs  que  les  écoles  sentimentalistes  ont  répandues  de  nos 
jours  relativement  au  sort  des  travailleurs.  Les  exigences  du  cadre 
où  je  jette  cette  esquisse  me  forcent  à  me  borner  à  quelques  simples 
linéaments. 

Une  foule  de  circonstances  contribuent  à  rendre  inégale  la  rému- 
nération du  travail  (je  ne  parle  ici  que  du  travail  libre,  soumis  h  la 
concurrence)  :  si  l'on  y  regarde  de  près,  on  s'aperçoit  que,  presque 
toujours  juste  et  nécessaire,  cette  inégalité  prétendue  n'est  que  de  l'é- 
galité réelle. 

Toutes  choses  égales  d'ailleurs,  il  y  a  plus  de  profits  aux  travaux 
dangereux  qu'à  ceux  qui  ne  le  sont  pas;  aux  états  qui  exigent  un  long 
apprentissage  et  des  déboursés  longtemps  improductifs,  ce  qui  sup- 
pose, dans  la  famille,  le  long  exercice  de  certaines  vertus,  qu'à  ceux 
où  suffit  la  force  musculaire  ;  aux  professions  qui  réclament  la  culture 
de  l'esprit  et  font  naître  des  goûts  délicats,  qu'aux  métiers  où  il  ne 
faut  que  des  bras.  Tout  cela  n'est-il  pas  juste?  Or,  la  concurrence  éta- 
blit nécessairement  ces  distinctions  :  la  société  n'a  pas  besoin  qu'un 
Fourier  ou  un  père  Enfantin  en  décident. 

Parmi  ces  circonstances,  celle  qui  agit  de  la  manière  la  plus  géné- 
rale, c'est  l'inégalité  de  l'instruction  :  or,  ici  comme  partout,  nous 
voyons  la.  concurrence  exercer  sa  double  action,  niveler  les  classes  et 
élever  la  société. 

Si  l'on  se  représente  la  société  comme  composée  de  deux  couches 
superposées,  dans  l'une  desquelles  domine  le  principe  intelligent,  et 
dans  l'autre  le  principe  de  la  force  brute,  et  si  Ton  étudie  les  rapports 
naturels  de  ces  deux  couches,  on  distingue  aisément  une  force  d'at- 
traction dans  la  première,  une  force  d'aspiration  dans  la  seconde,  qui 
concourent  a  leur  fusion.  L'inégalité  même  des  profits  souffle  dans 
la  couche  inférieure  une  ardeur  inextinguible  vers  la  région  du  bien- 
être  et  des  loisirs,  et  cette  ardeur  est  secondée  par  le  rayonnement  des 
clartés  qui  illuminent  les  classes  élevées.  I^s  méthodes  d'erisèîgne- 
ment  se  perfectionnent;  les  livres  baissent  de  prix;  l'instruction  s'ac- 
quiert en  moins  de  temps  et  à  moins  de  frais  ;  la  science,  monô[)oli- 
sée  par  une  classe  ou  même  une  caste,  voilée  par  une  langue  morte 
ou  scellée  dans  une  écriture  hiéroglyphique,  s  écrit  et  s'imprime  en 
langue  vulgaire,  pénètre,  pour  ainsi  dire,  l'atmosphère  et  se  respire 
comme  l'air. 

Mais  ce  n'est  pas  tout  ;  en  même  temps  qu'une  instruction  plus  uni- 


DE  LA  CONCURKENCE.  1 15 

verselle  et  plus  égale  rapproche  les  deux  couches  sociales,  des  phéuo- 
inènes  économiques  très-importants  et  qui  se  rattachent  à  la  grande  loi 
de  la  concurrence  viennent  accélérer  la  fusion.  Le  progrès  de  la  mécani- 
que diminue  sans  cesse  la  proportion  du  travail  brut.  La  division  du  tra- 
vail, en  simplifiant  et  isolant  chacune  des  opérations  qui  concourentà 
un  résultat  productif,  met  à  la  portée  de  tous  des  industries  qui  ne  pou- 
vaient d'abord  être  exercées  que  par  quelques-uns.  Ilya  plus,  un  ensem- 
ble de  travaux  qui  suppose,  à  l'origine,  des  connaissances  très-variées^ 
par  le  seul  bénéfice  des  siècles,  tombe,  sous  le  nom  de  routine,  dans 
la  sphère  d'action  des  classes  les  moins  instruites  ;  c'est  ce  qui  est  ar- 
rivé pour  l'agriculture.  Des  procédés  agricoles  qui,  dans  l'antiquité, 
méritèrent,  à  ceux  qui  les  ont  révélés  au  monde,  les  honneurs  de  l'a- 
pothéose, sont  aujourd'hui  l'héritage  et  presque  le  monopole  des 
hommes  les  plus  grossiers,  et  à  tel  point  que  cette  branche  si  impor- 
tante de  l'industrie  humaine  est,  pour  ainsi  dire,  entièrement  sous- 
traite aux  classes  bien  élevées. 

De  tout  ce  qui  précède  on  peut  tirer  une  fausse  conclusion  et  dire  : 
«  Nous  voyons  bien  la  concurrence  rabaisser  les  rémunérations  dans 
tous  les  pays,  dans  toutes  les  carrières,  dans  tous  les  rangs,  et  les  ni- 
veler par  la  voie  de  réduction;  niais  alors  c'est  le  salaire  du  travail 
brut,  de  la  peine  physique,  qui  deviendra  le  type,  l'étalon  de  toute 
rémunération.  » 

Je  n'aurais  pas  été  compris  si  l'on  ne  voyait  que  la  concurrence,  qui 
travaille  à  ramenertoutes  les  rémunérationsexcessivesversunemoyenne 
de  plus  en  plus  uniforme,  élève  nécessairement  cette  moyenne  :  elle 
froisse,  j'en  conviens,  les  hommes  en  tant  que  producteurs;  mais 
c'est  pour  améliorer  la  condition  générale  de  l'espèce  humaine  au  seul 
point  de  vue  qui  puisse  raisonnablement  la  relever,  celui  du  bien- 
être,  de  l'aisance ,  des  loisirs,  du  perfectionnement  intellectuel  et 
moral,  et,  pour  tout  dire  en  un  mot,  au  point  de  vue  de  la  consom- 
mation. 

Dira-t-on  qu'en  fait  l'humanité  n'a  pas  fait  les  progrès  que  cette 
théorie  semble  impliquer? 

.le  répondrai  d'abord  que,  dans  les  sociétés  modernes,  la  concur- 
rence est  loin  de  remplir  la  sphère  naturelle  de  son  action  ;  nos  lois 
la  contrarient  au  moins  autant  qu'elles  la  favorisent;  et  quand  on  se 
demande  si  l'inégalité  des  conditions  est  due  à  sa  présence  ou  à  son 
absence,  il  suffit  de  voir  quels  sont  les  hommes  qui  tiennent  le  haut 
du  pavé  et  nous  éblouissent  par  Téclat  de  leur  fortune  scandaleuse, 
pour  s'assurer  que  l'inégalité,  en  ce  qu'elle  a  d'artificiel  et  d'injuste, 
a  pour  base  la  conquête,  les  monopoles,  les  restrictions,  les  offices  pri- 
vilégiés, les  hautes  fonctions,  les  grandes  places,  les  marchés  admi- 
nistratifs, les  emprunts  publics,  toutes  choses  auxquelles  la  concurrence 
n'a  rien  à  voir. 

Ensuite,  je  crois  que  Ton  méconnaît  le  progrès  réel  qu'a  fait  i'ba- 


110  JOLRNAL  DES  ÉCONOMlSTËâ. 

manité  depuis  Tépoque  très-récente  h  laquelle  on  doit  assigner  Taf* 
franchissement  partiel  du  travail.  On  a  dit,  avec  raison,  qu'il  fallait 
beaucoup  de  philosophie  pour  discerner  les  faits  dont  on  est  sans  cesse 
témoin.  Ce  que  consomme  une  famille  honnête  et  laborieuse  de  b 
classe  ouvrière  ne  nous  étonne  pas,  parce  que  Thabitode  nous  a  fa* 
miliarisés  avec  cet  étrange  phénomène.  Si,  cependant,  nous  compa- 
rions le  bien-être  auquel  elle  est  parvenue  avec  la  condition  qui  serait 
son  partage  dans  Thypothèse  d*un  ordre  social  d*0Q  la  concurreoce 
serait  exclue  ;  si  les  statisticiens,  armés  d*un  instrument  de  précision, 
pouvaient  mesurer,  comme  avec  un  dynanomèlre,  le  rapport  de  soa 
travail  avec  ses  satisfactions  à  deux  époques  différentes,  nous  recon- 
naîtrions que  la  liberté,  toute  restreinte  qu'elle  est  encore,  a  accom- 
pli en  sa  faveur  un  prodige  que  sa  perpétuité  même  nous  empêche  de 
remarquer.  Le  contingent  d'eObrts  humains  qui ,  pour  un  résaltat 
donné,  a  été  anéanti,  est  vraiment  incalculable.  Qu'un  sauvage  da 
Canada  ait  besoin  d*un  objet  pesant  un  quintal,  placé  è  300  lieues  de 
lui,  il  lui  faudra  Taller  chercher  au  prix  peut-être  de  six  mois  de  fati- 
gues. Aujourd'hui,  un  artisan  bayonnais  fait  venir  de  Paris  un  poids 
égal,  moyennant  4  fr.,  ou  l'équivalent  de  son  salaire  d*un  jour;  c'est 
donc  179  parties  sur  180  de  la  peine  primitive  qui  ont  été  anéanties. 
Cette  portion  de  la  peine  n'est  plus  prise  par  personne,  il  n'y  a  point 
à  la  rétribuer  ;  c'est  le  contingent  qu'ont  pris  h  leur  charge  des  aj^ents 
naturels,  des  forces  animales,  des  procédés,  des  instruments  dont  IV 
sage  est  devenu  commun  et  gratutl  par  l'action  de  la  coneurwna* 
Une  seule  journée  de  travail  fait  face  à  la  rémunération  afférente  a  ce 
transport,  tant  pour  la  peine  actuelle  qu'il  exige  que  pour  les  petMS 
antérieures  fixées  dans  les  instruments  mécaniques  ou  animaux,  qni. 
sous  le  nom  de  capilaU  concourent  au  résultat,  il  n'est  pas  une  de  nos 
consommations  qui  ne  donne  lieu  à  la  même  remarque. 

Enfin,  ce  flux  toujours  grossissant  d*utilités,  que  le  travail  verseet 
que  la  concurrence  distribue  dans  toutes  les  veines  du  corps  social  ne 
se  résume  pas  tout  en  bien-être  ;  il  s'absorbe,  en  grande  partie,  dans  le 
flot  de  générations  de  plus  en  plus  nombreuses  ;  il  se  résout  en  accrois- 
sement de  population  selon  les  lois  qui  ont  uneconnexité  intime  avec  le 
sujet  qui  nous  occupe  et  qui  seront  exposées  dans  un  autre  article'. 

Arrêtons-nous  un  moment  et  jetons  un  coup  d'œil  rapide  surfes- 
pace  que  nous  venons  de  parcourir. 

L*homme  a  des  besoins  qui  n'ont  pas  de  limites;  il  forme  des  désirs 
qui  sont  insatiables.  Pour  y  pourvoir,  il  a  des  matériaux  et  des  agents 
qui  lui  sont  fournis  par  la  nature,  des  facultés,  des  instruments,  tontes 
choses  que  le  travail  met  en  œuvre.  Le  travail  est  la  ressource  qui  • 
été  le  plus  également  départie  à  tous  ;  chacun  cherche  instinctivement, 
fatalement,  à  lui  associer  le  plus  de  forces  naturelles,  le  plus  de  caps- 

<  Je  dois  prévenir  qirun  article  sur  la  Poputo/ion,  qui  suivra  celui  de  9a  i 
%n  est  le  complément  indispensable. 


DE  LA  CONCURRENCE.  117 

cité  innée  ou  acquise,  le  plus  de  capitaux  qu'il  lui  est  possible,  afin  que 
le  résultat  de  cette  coopération  soit  plus  d'utilités  produites,  ou,  ce  qui 
revient  au  même,  plus  de  satisractions  acquises.  Ainsi  le  concours  tou- 
jours plus  actir  des  agents  naturels,  le  développement  indéfini  de  Tin- 
telligence,  l'accroissement  progressifdes  capitaux  amènent  ce  phéno- 
mène, étrangeau  premier  coup  d*œil,qu'unequantitéde  travail  donnée 
fournisse  une  somme  d'utilités  toujours  croissante,  et  que  chacun 
puisse,  sans  dépouiller  personne,  atteindre  à  une  masse  de  consomma- 
tions hors  de  proportion  avec  ce  que  ses  propres  eflbrts  pourraient  réa- 
liser. 

Mais  ce  phénomène,  résultat  de  l'harmonie  divine  que  la  Providence 
a  répandue  dans  le  mécanisme  de  la  société,  aurait  tourné  contre  la  so- 
ciété elle-même,  en  y  introduisant  le  germe  d'une  inégalité  indéfinie, 
s*il  ne  se  combinait  avec  une  autre  harmonie  non  moins  admirable,  la 
concurrence,  qui  est  une  des  branches  de  la  grande  loi  de  la  solidariti 
humaine. 

En  eiïet,  s'il  était  possible  que  l'individu,  la  famille,  la  classe,  la  na- 
tion, qui  se  trouvent  à  portée  de  certains  avantages  naturels,  ou  qui 
ont  fait  dans  l'industrie  une  découverte  importante,  ou  qui  ont  acquis 
par  l'épargne  les  instruments  de  la  production,  s'il  était  possible,  dis- 
je,  qu'ils  fussent  soustraits  d'une  manière  permanente  à  la  loi  de  la 
concurrence,  il  est  clair  que  cet  individu,  cette  famille,  cette  nation 
auraient  à  tout  jamais  le  monopole  d'une  rémunération  exceptionnelle 
auii  dépens  de  rhumanité.  Où  en  serions-nous  si  les  habitants  des  ré- 
gions équinoxiales,  affranchis  entre  eux  de  toute  rivalité,  pouvaient, 
en  échange  de  leur  sucre,  de  leur  café,  de  leur  coton,  de  leur  vanille, 
exiger  de  nous,  non  point  la  restitution  d'un  travail  égal  au  leur, 
mais  une  peine  égale  à  celle  qu'il  nous  faudrait  prendre  nous-mêmes 
pour  produire  ces  choses  sous  notre  rude  climat!  Quelle  incalculable 
distance  séparerait  les  diverses  conditions  des  hommes,  si  la  race  de 
Cadmus  était  la  seule  qui  sAt  lire,  si  nul  n'était  admis  à  manier  une 
charrue  à  moins  de  prouver  qu'il  descend  en  droite  ligne  de  Tripto- 
lème;  si,  seuls,  les  descendants  de  Gutenberg  pouvaient  imprimer, 
le  (ils  d'Arkwright  mettre  en  mouvement  une  filature,  les  neveux  de 
Watt  faire  fumer  la  cheminée  d'une  locomotive? 

Mais  la  Providence  n'a  pas  voulu  qu'il  en  fAt  ainsi.  Elle  a  placé  dans 
la  machine  sociale  un  ressort  qui  n'a  rien  de  plus  surprenant  que  sa 
puissance,  si  ce  n'est  sa  simplicité;  ressort  par  l'opération  duquel  toute 
force  productive,  toute  supériorité  de  procédé,  tout  avantage,  en  un 
mot,  qui  n'est  pas  du  (rarat7 propre,  s'écoule  entre  les  mains  du  pro- 
ducteur, ne  s'y  arrête,  sous  forme  de  rémunération  exceptionnelle, 
que  le  temps  nécessaire  pour  exciter  son  zèle,  et  vient,  en  définitive, 
grossir  le  patrimoine  commun  et  gratuit  de  l'humanité,  et  s'y  résou- 
4{|jro  Satisfactions  individuelles  toujours  progressives,  toujours  plus 
JÊjÊÊÊÈgk  réparties  :  ce  ressort,  c'est  la  coneurrenee.  Nous  avons  vu 


1 1  s  JOURNAL  DES  ECONOMISTES. 

ses  effets  économiques,  il  nous  resterait  à  jeter  nn  rapide  regard  lor 
quelques-unes  de  ses  conséquences  politiques  et  morales.  Je  me  bor- 
nerai à  indiquer  les  plus  importantes. 

Des  esprits  superficiels  ont  accusé  la  concurrence  d'introduire  Tan- 
tagonisme  parmi  les  hommes.  Cela  est  vrai  et  inévitable  tant  qu'oo 
ne  les  considère  que  dans  leur  qualitié  de  producteurs;  mais  placez- 
vous  au  point  de  vue  de  la  consommation,  et  vous  verrez  la  concur- 
rence elle-même  rattacher  les  individus,  les  familles,  les  classes,  les 
nations  et  les  races,  par  les  liens  de  l'universelle  fraternité. 

Puisque  les  biens  qui  semblent  être  d*abord  Tapanagede  quelques- 
uns  deviennent ,  par  un  admirable  décret  de  la  munificence  divine,  le 
patrimoine  commun  de  tous,  puisque  \t^aï>antages  naturels  de  situa- 
tion, de  fertilité,  de  température,  de  richesses  minéralogiques  et 
même  d'aptitude  industrielle,  ne  font  que  glisser  sur  les  produc- 
teurs, à  cause  de  la  concurrence  qu*ilsse  font  entre  eux,  et  tournent 
exclusivement  au  profit  des  consonîmateurs,  il  s'ensuit  qu'il  n'est  au- 
cun pays  qui  ne  soit  intéressé  à  l'avancement  de  tous  les  autres.  Cha- 
que progrès  qui  se  fait  à  l'orient  est  une  richesse  en  perspective  pour 
^occident.  Du  combustible  découvert  dans  le  Midi,  c'est  du  froid 
épargné  aux  hommes  du  Nord.  La  Grande-Bretagne  a  beau  faire  faire 
des  progrès  à  ses  filatures,  ce  ne  sont  pas  ses  capitalistes  qui  en  re- 
cueillent le  bienfait,  car  l'intérêt  de  l'argent  ne  hausse  pas;  ce  ne 
sont  pas  ses  ouvriers,  carie  salaire  reste  le  môme;  mais,  à  la  longue, 
c'est  le  Russe,  c'est  le  Français,  c'est  l'Espagnol,  c'est  l'humanité, 
en  un  mot,  qui  obtient  des  satisfactions  égales  avec  moins  de  peine, 
ou,  ce  qui  revient  au  même,  des  satisfactions  supérieures,  à  peine  égale. 

Je  n'ai  parlé  que  des  biens,  j'aurais  pu  en  dire  autant  des  maux 
qui  frappent  certains  peuples  ou  certaines  régions.  L'action  propre  de 
la  concu1*rence  est  de  rendre  général  ce  qui  était  particulier.  Elle  agit 
exactement  sur  le  principe  des  a$surance$.  Un  fléau  ravage^t-if  les 
terres  des  agricuTteurs  ,  ce  sont  les  mangeurs  de  pain  qui  en  souf- 
frent. Un  impôt  injuste  atteint-il  la  vigne  en  France,  il  se  traduit 
en  cherté  de  vin  pour  tous  les  buveurs  de  la  terre  :  ainsi  les  biens  et 
les  maux  qui  ont  quelque  permanence  ne  font  que  glisser  sur  les 
individualités,  les  classes,  les  peuples;  leur  destinée  providentielle  est 
d'aller,  à  la  longue,  affecter  l'humanité  tout  entière,  et  élever  ou 
abaisser  le  niveau  de  sa  condition.  Dès  lors,  envier  à  quelque  peuple 
que  ce  soit  la  fertilité  de  son  sol  ou  la  beauté  de  ses  ports  et  de  ses 
fleuves,  ou  la  chaleur  de  son  soleil,  c*est  méconnaître  des  biens  aux- 
quels nous  sommes  appelés  à  participer;  c'est  dédaigner  Vabondanc$ 
qui  nous  est  offerte;  c'est  regretter  la  fatigue  qui  nous  est  éprgnée. 
Dès  lors,  les  jalousies  nationales  ne  sont  pas  seulement  des  sentiments 
pervers,  ce  sont  encore  des  sentiments  absurdes.  Nuire  à  autrui,  c'est 
se  nuire  à  soi-même;  semer  des  obstacles  dans  la  voie  des  autres,  ta- 
rifs, coalitions  ou  guerres,  c'est  embarrasser  sa  propre  vote.  Dès  Ion 


PB  LA  CONCURRENCE.  Il» 

1^  pssions  mauTaises  ont  lear  chAtiment  comme  les  sentiments  gé- 
néreux ont  leur  récompense.  I^'inévitable  sanction  d'une  exacte  jus- 
tice distributive  parle  à  l'intérêt,  éclaire  l'opinion,  proclame  et  doit 
faire  prévaloir  enGn,  parmi  tes  hommes,  cette  maxime  d'éternelle  vé- 
rité :  L'utile,  c'est  un  des  aspects  du  juste;  la  liberté^  c'est  la  plus 
belle  des  ^rmonies  sociales;  l'équité,  c'est  la  meilleure  politique. 

Le  christianisme  a  introduit  dans  le  monde  le  grand  principe  de  la 
fraternité  humaine.  Il  s'adresse  au  cœur,  au  sentiment,  aux  nobles 
instincts.  L'économie  politique  vient  faire  accepter  le  même  principe 
à  la  froide  raison,  et ,  montrant  l'enchaînement  des  effets  aux  causes, 
réconcilier,  dans  un  consolant  accord,  les  calculs  de  l'intérêt  le  plus 
vigilant  avec  les  inspirations  de  la  morale  la  plus  sublime. 

Une  seconde  conséquence  qui  découle  de  cette  doctrine,  c'est  que 
la  société  est  une  véritable  communauté.  MM.  Owen  et  Pierre  Leroux 
peuvent  s'épargner  le  soin  de  chercher  la  solution  du  grand  problème 
communiste  ;  elle  est  toute  trouvée  :  elle  résulte,  non  de  leurs  vaines 
et  despotiques  combinaisons,  mais  de  l'organisation  que  Dieu  a  don- 
née à  l'homme  et  à  la  société.  Forces  naturelles,  procédés  expéditifs, 
instruments  de  production,  tout  est  commun  entre  les  hommes,  ou 
tend  à  te  devenir,  tout,  hors  la  peine,  le  travail,  l'effort  individuel.  îl 
n'y  a,  il  ne  peut  y  avoir  entre  eux  qu'une  ine^a/tt^,  que  les  commutiistes 
les  plus  absolus  admettent,  celle  qui  résulte  de  l'inégalité  dès  efforts. 
Ce  sont  ces  efforts  qui  s'échangent  les  uns  les  autres  à  prix  débattu. 
Tout  ce  que  la  nature,  le  génie  des  siècles  et  la  prévoyance  humaine 
ont  mis  d'utilité  dans  les  produits  échangés,  est  donné  par-dessus  le 
marché.  Les  rémunérations  réciproques  ne  s'adressent  qu'aux  efforts 
respectifs,  soit  actuels,  sous  le  nom  de  travail,  soit  préparatoires,  sous 
le  nom  décapitai  ;  c'est  donc  la  communauté  dans  le  sens  le  plus  ri- 
goureux du  mot,  à  moins  qu'on  ne  veuille  prétendre  que  le  contingent 
personnel  de  la  satisfaction  doit  être  égal,  encore  que  le  contingent  de 
la  peine  ne  le  soit  pas,  ce  qui  serait,  certes,  la  pfus  inique  et  la  plus 
monstrueuse  des  inégalités.  J'ajoute  et  là  plus  funeste,  car  elle  île 
tuerait  pas  la  concurrence,  seulement  elle  lui  donnerait  une  action  in- 
verse; on  lutterait  encore,  maison  lutterait  de  paresse,  d'inintelligence 
et  d'imprévoyance. 

Enfin  la  doctrine  si  simple,  et,  selon  notre  conviction,  si  vraie  que 
nous  venons  de  développer,  fait  sortir  du  domaine  de  la  déclamation 
pour  le  faire  entrer  aans  celui  de  la  démonstration  rigoureuse,  le 
grand  principe  de  la  perfectibilité  humaine.  — De  ce  mobile  interne 
qui  nesereposejamaisdansie  sein  de  l'individualité,  et  qui  la  porte 
à  améliorer  sa  condition,  natt  le  progrès  des  arts,  qui  n'est  autre 
chose  que  le  concours  progressif  de  forces,  étrangères  par  leur  na- 
ture, à  la  rémunération. — De  la  concurrence  naft  l'attribution  à  la 
communauté  des  avantages  d'abord  individuellement  obtenus. — L'in- 
tensité de  la  peine  requise  pour  chaque  résultat  donné  va  se  res- 


120  JOURNAL  DES  ECONOMISTES. 

treignant  sans  cesse,  au  profit  du  genre  humain,  qui  voit  ainsi  s'élar- 
gir, de  génération  en  génération,  le  cercle  de  ses  satisfactions,  de  ses 
loisirs,  et  s'élever  le  niveau  de  son  perfectionnement  physique,  intel- 
lectuel et  moral  ;  et  par  cet  arrangement ,  si  digne  de  notre  étode  et 
de  notre  éternelle  admiration,  on  voit  clairement  Thumanité  se  re- 
lever de  sa  déchéance. 

Qu'on  ne  se  méprenne  pas  à  mes  paroles.  Je  ne  dis  point  que  toate 
fraternité,  toute  communauté,  toute  perfectibilité  sont  renfermées 
dans  la  concurrence;  je  dis  qu'elle  s'allie,  qu'elle  se  combine  à  ces 
trois  grands  dogmes  sociaux,  qu'elle  en  fait  partie,  qu'elle  les  mani- 
feste, qu'elle  est  un  des  plus  puissants  agents  de  leur  sublime  réali- 
sation. 

Je  me  suis  attaché  à  décrire  les  effets  généraux  et,  par  conséquent, 
bienfaisants  de  la  concurrence  ;car  il  serait  impie  de  supposer  qu'au- 
cune grande  loi  de  la  nature  pût  en  produire  qui  fussent  à  la  fois  nui* 
sibles  et  permanents  ;  mais  je  suis  loin  de  nier  que  son  action  ne  soit 
accompagnée  de  beaucoup  de  froissements  et  de  souffrances.  Il  me 
semble  même  que  la  théorie  qui  vient  d'être  exposée  explique  et  ces 
souffrances  et  les  plaintes  inévitables  qu'elles  excitent.  Puisque  l'œu- 
vre de  la  concurrence  consiste  à  niveler,  nécessairement  elle  doit  con- 
trarier quiconque  élève  au-dessus  du  niveau  sa  tète  orgueilleuse. 
On  comprend  que  chaque  producteur,  afin  de  mettre  son  travail  à  plus 
haut  prix,  s'efforce  de  retenir  le  plus  longtemps  possible  Tusage  ei- 
clusifd'un  agent,  d'un  procédé,  ou  d'un  instrument  do  production.  Or, 
laconcurrenceayant  justement  pour  mission  et  pour  résultat  d  enlever 
cet  usage  exclusif  à  l'individualité,  pour  en  faire  une  propriété  com- 
mune  ,  il  est  fatal  que  tous  les  hommes  ,  en  tant  que  producteurs, 
s'unissent  dans  un  concert  de  malédictions  contre  la  concurrence,  lis 
ne  se  peuvent  réconcilier  avec  elle  qu'en  appréciant  leurs  rapportsavec 
la  consommation  ;  en  se  considérant  non  point  en  tant  que  membres 
d'une  coterie,  d'une  corporation,  mais  en  tant  qu'hommes. 

L'économie  politique,  il  faut  le  dire,  n'a  pas  encore  assez  fait  pour 
dissiper  cette  funeste  illusion,  source  de  tant  de  haines,  de  calamités, 
d'irritations  et  de  guerres  :  elle  s'est  épuisée,  par  une  préférence  peu 
scientifique,  à  analyser  les  phénomènes  de  la  production  ;  sa  nomen- 
clature même,  toute  commode  qu'elle  est,  n'est  pas  en  harmonie  avec 
son  objet.  Agriculture,  manufacture,  commerce,  c'est  là  une  classifi- 
cation excellente  peut-êlre,  quand  il  s'cigil  de  décrire  les  j)roc^de5  des 
arts;  mais  cette  description,  capitale  en  technologie,  est  à  peine  ac- 
cessoire en  économie  sociale  :  j'ajoute  qu'elle  y  est  essentiellement 
dangereuse.  Quand  on  a  classé  les  hommes  en  agriculteurs,  fabri- 
cants et  négociants,  de  quoi  peut-on  leur  parler,  si  ce  n'est  de  leurs 
intérêts  de  classe,  de  ces  intérêts  spéciaux  que  heurte  la  concurrence  et 
qui  sont  rois  en  opposition  avec  le  bien  général?  Ce  n'est  pas  pour  les 
njznVuItenr!?  qu'il  y  a  uneagrîrulturo,  pour  les  manufacturiers  qu'il) 


DE  LA  CONCURRENCE.  131 

a  des  mAnafactures,  pour  les  négociants  qu*il  se  fait  des  échanges,  mais 
afin  qae  les  hommes  aient  à  leur  disposition  le  plus  possible  de  pro- 
duits de  toute  espèce.  Les  lois  de  la  consommatwn,  ce  qui  la  favorise» 
l'égalise  et  la  moralise,  voilà  l'intérêt  vraiment  social,  vraiment  hu- 
manitaire ;  voilà  l'objet  réel  de  la  science  ;  voilà  sur  quoi  elle  doit  con- 
centrer ses  vives  clartés  ;  car  c'est  là  qu'est  le  lien  des  classes,  des  na- 
tions, des  races,  le  principe  et  l'explication  de  la  Traternité  humaine. 
C'est  donc  avec  regret  que  nous  voyons  les  économistes  vouer  des  fa- 
coltés  puissantes,  dépenser  une  somme  prodigieuse  de  sagacité  à  l'a-» 
natomiede  la  production,  rejetant  au  fond  de  leurs  livres,  dans  des 
chapitres  complémentaires,  quelques  brefs  lieux  communs  sur  les  phé- 
nomènes de  la  consommation.  Quedis-je?On  a  vu  naguère  un  profes- 
seur, célèbre  à  juste  titre,  supprimer  entièrement  cette  partie  de  la 
science,  s'occuper  des  moyens  sans  jamais  parler  du  résultat,  et  ban- 
nir de  son  cours  tout  ce  qui  concerne  la  consommation  des  richesses, 
comme  appartenant,  disait-il,  à  la  morale  et  non  à  l'économie  politi- 
que. Faut-il  être  surpris  que  le  public  soit  plus  frappé  des  inconvé-» 
nients  de  la  concurrence  que  de  ses  avantages,  puisque  les  premiers 
l'aflectent  au  point  de  vue  spécial  de  la  production  dont  on  l'entretient 
sans  cesse,  et  les  seconds,  au  point  de  vue  général  de  la  consommation 
dont  on  ne  lui  dit  jamais  rien? 

Au  surplus,  je  le  répète,  je  ne  nie  point,  je  ne  méconnais  pas  et  je 
déplore  comme  d'autres  les  douleurs  que  la  concurrence  inflige  aux 
hommes;  mais,  est-ce  une  raison  pour  fermer  les  yeux  sur  le  bien 
qu'elle  réalise?  Ce  bien,  il  est  d'autant  plus  consolant  de  l'apercevoir, 
que  la  concurrence,  je  le  crois  bien,  est,  comme  toutes  les  grandes  lois 
de  la  nature,  indestructible  ;  si  elle  pouvait  mourir,  elleaurait  succombé 
sans  doute  sous  la  résistance  universelle  de  tous  les  hommes  qui  ont 
jamais  concouru  à  la  création  d'un  produit  depuis  le  commencement 
du  monde,  et  spécialement  sous  la  levée  en  masse  de  tous  les  réforma- 
teurs modernes.  Mais  s'ilsontété  assez  fous,  ils  n'ont  pas  été  assez  forts. 

Et  quel  est,  dans  le  monde,  le  principe  progressif  dont  l'action 
bienfaisante  ne  soit  pas  mêlée,  surtout  à  l'origine,  de  beaucoup  de 
douleurs  et  de  misères?  —  Les  grandes  agglomérations  d'êtres  hu- 
mains favorisent  l'essor  de  la  pensée,  mais  souvent  elles  dérobent  la 
vie  privée  au  frein  de  l'opinion,  et  servent  d'abri  à  la  débauche  et  au 
crime.  —  La  richesse,  unie  au  loisir,  enfante  la  culture  de  l'intelli- 
gence, mais  elle  enfante  aussi  le  luxe  et  la  morgue  chez  les  grands, 
l'irritation  et  la  convoitise  chez  les  petits.  —  L'imprimerie  fait  péné- 
trer la  lumière  et  la  vérité  dans  toutes  les  couches  sociales,  mais  elle  y 
porte  aussi  le  doute  douloureux  et  l'erreur  subversive. —  La  liberté  po- 
litique a  déchntné  assez  de  tempêtes  et  de  révolutions  sur  le  globe  ;  elle 
û  assez  profondément  modifié  les  simples  et  naïves  hubitudesdes  peu- 
ples primitifs  pour  que  de  graves  esprits  se  soient  demandé  s'ils  ne 
préféraient  pas  la  tranquillité  à  l'ombre  du  despotisme.  —  Et  le  chn>- 


i 


131  JOUBNAL  DES  lÎGONpMISfnB. 

tianisme  loi-méme  a  jeté  la  grande  semence  de  l'amonr  çt  de  la  charité 
sur  une  (erre  abreuvée  du  sang  des  martyrs. 

Comment  est-il  entré  dans  les  desseins  de  la  bonté  et  de  la  jus- 
tice infinies  que  le  bonheur  d'une  région  ou  d'un  siècle  soit  acheté 
par  les  souflTrances  d'un  autre  siècle  ou  d'une  autre  région?  Quelle 
est  la  pensée  divine  qui  se  cache  sous  cette  grande  et  irrécusable  loi 
dé  la  solidarité,  dont  la  concurrence  n'est  qu'un  des  mystérieux  as- 
pects? La  science  humaine  l'ignore.  Ce  qu'elle  sait,  c'est  que  le  bieo 
s'étend  toujours  et  le  mal  se  restreint  sans  cesse.  A  partir  de  l'état  so- 
cial, tel  que  la  conquête  l'avait  fait,  où  il  n'y  avait  que  des  mattres  et 
des  esclaves,  et  où  l'inégalité  des  conditions  était  extrême,  là  concur- 
rence n'a  pu  travailler  à  rapprocher  les  rangs,  les  fortunes,  les  în- 
télligehce^  sans  infliger  des  maux  individuels  dont,  à  mesure  que 
l'œuvre  s'accomplit,  l'intensité  va  toujours  s'affaiblissant  comme  les 
vibrations  du  son,  comme  les  oscillations  du  pendule.  Aux  douleurs 
qu'elle  lui  réserve  encore,  Thumanité  apprend  chaaue  jour  à  opposer 
deux  puissants  remèdes,  h  prévoyance,  fruit  de  l'expérience  et  des  la- 
fnière^,  et  rassodalion,  qui  est  la  prévoyance  organisée. 

FRÉDÉRIC  BASTIAT- 


PROJET  DE  LOI  SUR  LES  MARQUES  DE  PARRIQUE.  iU 

PROJET  DE  LOI 


SUR 


LES  MARQUES  DE  FABRIQUE. 


La  sincérité  des  relations  commerciales  est-elle  incompatible  avec 
le  régime  de  la  liberté  indastrielle?  Il  semblerait,  à  entendre  les  cla- 
meurs qui  s'élèvent  journellement  contre  les  fraudes,  les  altérations, 
les  sophistications  dont  le  débit  des  marchandises  se  trouve  affligé, 
que  la  question  n'a  pas  même  besoin  d*étre  posée.  La  concurrence, 
ditr-on,  est  seule  coupable  de  ces  méfaits  ;  il  faut,  à  tout  prix,  purger 
le  marché  de  ces  honteuses  tromperies.  Pour  peu  que  ces  déclama« 
tions  continuent,  la  conquête  la  pluà  noble,  la  plus  précieuse  de  la  ré- 
volution ^ra  sérieusement  menacée;  car,  en  vertu  des  lois  du  pro- 
grès, 00  sera  poussé,  par  Une  déduction  irrésistible,  à  nous  reconduire 
aux  institutions  du  moyen  Age. 

Noos  ne  aurions,  pour  notre  part,  accepter  ces  étranges  ten- 
dances. Loin  d'accuser  la  liberté  industrielle  du  mal  dont  on  se  plaint, 
c'est  dans  la  liberté  seule  que  nous  espérons  rencontrer  un  remède  effi- 
cace. Nous  pensons  encore,  avec  les  auteurs  de  ï Encyclopédie^  que 
«  la  fraude  nait  des  prohibitions  et  de  la  contrainte  ;  elle  est  favorisée 
par  le  privilège  :  bob  frein  le  plus  puissant  est  la  concurrence,  qui  ne 
permet  d'aspirer  au  succès  du  commerce,  que  par  une  réputation  éta- 
blie d'habileté,  de  probité  et  de  bonne  foi  '.  » 

'  Kncydopédie,  à  Tariicle  Jurandes.  Voici  on  autre  passage  plus  étenda,  extrait  du 
même  article,  et  qu*il  nous  semble  iatéressaot  de  reproduire  : 

«  La  liberté  géeérale  du  commerce  et  de  l*iDdustrie  D*est  que  le  retour  au  droit  natu- 
rel dont  l'exercice  est  restreint  dans  la  société  par  des  prohibitions  et  par  des  privilèges. 
Ob  peut  la  considérer  sons  un  double  point  de  vae.'.Par  rapport  aux  agents  du  commerce 
et  de  rindustrie,  c'est  la  faculté  de  se  livrer  au  genre  de  travail  et  de  tratic  qui  convient 
à  leur  goût  et  à  leurs  talents,  de  le  borner,  de  r<>tendre,  d*en  changer  à  leur  gré,  d*en 
réunir  plusieurs,  ou  analogues,  ou  contraires,  d'exercer  en  un  mot  tel  art  ou  tel  négoce 
qo*il  leur  plalt,  et  comme  il  leur  plaît,  sans  avoir  d'autre  loi  que  leur  intérêt  et  sans  que 
perwDne  ait  le  privilège  de  les  y  troubler.  Par  rapport  aux  propriétaires  et  aux  consom- 
mateurs, c*est  le  droit  d'acheter  et  de  vendre  à  leur  gré,  de  faire  usage  des  denrées  et  des 
■arcbandises  qui  leur  conviennent,  d*avoir  le  choix  libre  de  ceux,  dans  quelque  genre 
de  travail  que  ee  soit,  qu*ils  veulent  employer  et  mettre  en  oeuvre,  sans  qn*aucun  règle- 
ment prohibitif  poisse  les  empêcher  de  suivre  leur  volonté  propre  dans  remploi  des  choses 
et  des  personnes. 

«  Suivant  les  économistes  BMMierBes,  la  première  loi  des  sodétés  politiques  doit  être 
4'aiMBer  à  toM  les  cUoyeM  le  plein  et  eatier  exercice  d«  oetu  liberté,  qui  ne  peut  pa- 


tu  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

Et  cependant,  il  n'entre  point  dans  nos  intentions  de  fermer  les 
yeux  à  Tévidence,  et  de  nîcr  le  mal,  pour  nous  dispenser  d*en  étudier 
la  nature  véritable.  Cet  optimisme  commode  ne  pourrait  que  fouruir 
un  aliment  aux  accusations  injustes  dont  on  poursuit  les  adeptes  de 
l'économie  politique.  Nous  aussi,  nous  réclamons  une  répression  effi- 
cace deces  faits  coupables,  de  ces  spéculations  scandaleuses  qui  démora- 
lisent l'atelier  de  la  production.  Hais,  convaincu  que  le  mal  n*est 
point  dans  la  liberté,  ni  le  remède  dans  le  règlement;  qu'il  s*agit, 
non  pas  d'une  question  de  production,  mais  d'une  question  de  police, 
nous  ne  nous  égarerons  point  à  la  suite  des  systèmes  hostiles  à  Torgi- 
nisation  moderne  de  l'industrie.  Au  lieu  de  gêner  ou  de  supprimer  li 
liberté  du  travail,  nous  croyons  qu*il  faut  en  protéger  le  développe- 
ment loyal,  en  régulariser  la  marche  par  des  institutions  compléniah 
taires  et  par  une  législation  eflicace. 

Nous  avons  eu  déjà  plus  d'une  fois  l'occasion  de  combattre  la  mé- 
prise dans  laquelle  tombent,  avec  une  bonne  foi  parfaite,  ceox  qui 
rendent  l'émancipation  de  l'industrie  responsable  des  atteintes  portées 
à  la  sincérité  des  transactions.  Si  le  commerce  nous  exploite  et  noos 
vole  ;  s'il  fraude  sur  la  qualité,  si  les  adultérations  et  les  sophisticatioos 
deviennent  fréquentes,  cela  ne  tient  nullement  à  la  facilité  de  remplacer 
les  produits  les  uns  par  les  autres,  mais  à  l'impossibilité  dans  laquelle 
se  trouve  souvent  l'acheteur  de  discerner  la  nature  des  mar- 
chandises, de  discerner  le  vrai  du  faux.  C'est  au  nom  de  la  liberté 
même  que  l'on  doit  solliciter  les  moyens  de  garantie  et  de  contrôle 
qui  assurent  la  loyauté  et  la  régularité  des  conventions  journalières 
du  commerce. 

La  liberté  de  l'industrie  n*est  point  la  liberté  de  vendre  à  faui 
poids,  de  frauder  la  denrée  et  de  jouir  d'une  scandaleuse  impunité; 


rattre  dangereuse  qiraiix  yeux  de  Tignoraoce  el  du  pn^jugc.  Elle  lient  essenlielleoMM 
au  droit  de  propriété  dont  elle  est  en  même  tempit  Peffel  et  la  garantie  La  puiMMn 
soiiferaine  n*est  elle-même  établie  que  pour  la  maintenir,  et  le  préie&ie  fti^écif»  ai 
bien  public  ne  ptmt  Jamais  auioriser  d\  mettre  des  bornes.  Cesi  le  système  de  prohtiri* 
lions  qui  a  créé  rini«*rèt  particulier;  ou  plutôt  l*opposition  qui  fiarjll  naître  dao«  rrtK 
actuel  entre  les  divers  intérêts  particuliers  et  Pinti^rèt  public  n*est  que  l*ooTrage  de  Pei- 
clusion  et  de  la  contrainte.  Bét:il>lisse7.  Ponlre  de  la  nature  en  rendant  b  lil^erié  frwé-' 
raie,  et  il  n'y  aura  dans  te  commerce  ni  fraudes,  m  contraventions^  ni  surventes  ;  iefrtj^ 
de  nuire  suppose  l'intérêt  et  la  possihitité  de  le  faire,  qui  ne  |(cuvcnt  se  renrouirer  «la» 
IVtat  de  libre  iOiicurrence.  Quelle  est  la  source  des  fraudes  et  des  manœuvres  ?  Ce  smllu 
prohibitions  et  les  privilèges,  qui  livrcnl  ks  consommateurs  à  la  co)iidilé  des  oaTrier»  et 
des  marchands.  Tout  privil(*ge  exclu  «ir  détruit  |ilus  ou  moins  la  concurrence.  Or,  le  bo- 
nopole  existe  partout  où  la  concurrence  est  détruite. 

m  Qu'un  boinme  ait  obtenu  le  |»riviléj{«'  exclu!»irde  me  vendre  telle  marchandise,  c'tsl 
lui  de  ce  moment  «tui  *^^t  Parbitre  du  |»rix,  il  faut  que  je  subisse  sa  loi.  Qu*un  règk^fMîS^ 
me  forctî  à  employer  le  service  et  riMdu>triede  tel  ouvrier,  il  me  taxe  a  mw  nrf.  «•]• 
ne  puis  refuser  le  salaire  qu*il  exige.  Rendez-moi  ma  liberté,  et  le  monopole  cv^e.  C« 
n*est  |>as  moi  qui  devieus  le  maître  du  prix,  c'est  la  concurrence  qui  Tassigne,  c'est  ëk 
qui  décide  s^uverainemenldu  prix  auquel  je  dois  acheter  el  de  celui  auqtiH  on  ne  dtft 
T^n^lre.  » 


PROJET  DE  LOI  SUR  LEâ  MARQUES  DE  FABRIQUE.  lu 

elle  flollicite,  au  contraire,  la  répression  efficace  des  délits  ;  l'ordre  in- 
dustriel ne  repose  pas  sur  d*nutres  bases  que  Tordre  civil. 

La  loi  doit  donc  intervenir  pour  donner  une  sanction  au  contrat 
passé  entre  le  producteur  et  le  consommateur,  pour  mettre  en  œuvre 
ce  principe  d  éternelle  justice  :  La  liberté  entraîne  la  responsabilité. 

C*est  à  ce  titre  que  la  législation  des  marques  de  fabrique  nous  pa- 
rait mériter  une  attention  sérieuse  et  occuper  une  place  importante 
dans  tout  pays  qui  ne  reconnaît  aucune  entrave  préventive^  qui  solli- 
cite le  libre  développement  de  l'activité  humaine. 

La  marque  conduit  à  cette  responsabilité  morale  et  matérielle  qui 
est  la  meilleure  garantie  d'une  fabrication  loyale  et  intelligente.  Elle 
permet  à  l'acheteur  inexpérimenté  d'éviter  le  piège  tendu  à  sa  bonne 
foi  ;  elle  récompense,  par  la  confiance  qu'elle  inspire  et  par  la  facilité 
du  débit  qu'elle  assure,  la  probité  et  l'activité  du  producteur.  Une 
bonne  loi  sur  les  marques  est  donc  nécessairement  appelée  à  occuper 
la  première  place  dans  le  Code  industriel. 

Pour  bien  saisir  la  nature  de  cette  institution  et  pour  éviter  les 
méprises  dans  lesquelles  fait  tomber  le  sens  multiple  assigné  à  un 
terme  dont  il  importe  de  iixer  la  valeur  légale,  il  nous  faut  entrer 
dans  quelques  explications. 

Le  régime  des  mar^/ies  n'a  plus  la  signification  que  lui  avait  donnée 
notre  ancien  régime  industriel.  Alors  l'administration  s'armait  de  rè- 
glements sévères,  afin  de  fixer,  pour  chaque  nature  de  produits,  l'es- 
pèce, la  qualité  et  le  poids  des  matières;  elle  déterminait  les  condi- 
tions de  la  fabricDtion ,  en  surveillai t  les  différentes  phases,  et  se  chargeait 
enfin  de  vérifier  la  conformité  des  objets  fabriqués  avec  les  types  impo- 
sés è  rindustrie.  L'estampille  du  gouvernement  donnait  alors  à  la 
marque  le  caractère  d'une  garantie  publique. 

Il  en  est  autrement  aujourd'hui  :  on  a  renoncé  à  mener  le  travail  è 
la  lisière,  à  traiter  les  agents  de  la  production  comme  des  écoliers 
courbés  sous  la  férule  d'un  pédagogue.  Chacun  est  libre  de  produire 
ce  qu'il  veut  et  comme  il  veut;  la  marque  n'établit  donc  plus  la  rela- 
tion de  l'objet  fabriqué  avec  un  type  officiel;  elle  cesse  d*en traîner 
Tespèce  d'approbation  donnée  par  l'autorité  à  l'accomplissement  d'une 
tâche  déterminée  a  l'avance.  Le  but  de  Tinstitution  est  changé  ;  au  lieu 
de  préciser  la  fidélité  de  cette  espèce  de  calque  que  met  au  jour  la 
reproduction  d'un  type  uniforme,  la  marque  indique  simplement 
^origine  delà  marchandise;  elle  peut  aussi  révéler  la  composition  in- 
trinsèque du  produit,  qui  varie  suivant  les  combinaisons  émanées  de 
l'esprit  d'invention. 

Chacun,  venons-nous  de  dire,  est  libre  de  travailler  comme  il  veut, 
de  produire  ce  qu'il  veut,  et  personne  ne  songe  à  gêner  cette  liberté 
féconde,  mère  du  progrès.  Hais  ce  qu'il  est  permis  de  désirer,  c'est 
que  dans  ces  transactions  multipliées,  qui  s'accomplissent  sans  trace 
écrite,  sans  contrat,  MDâMrantte spéciale,  l'acheteur  inexpérimenté 


lie  JODRNAL  DES  ËCONOMISTES. 

ne  devienne  pas  dupe  de  Tapparence  ;  qu'il  rencontre  un  moyen  de 
reconnaître  soit  V origine  de  la  marchandise,  lorsqu'il  attache  de  la 

E référence  à  la  production  de  telle  contrée,  de  telle  ville  ou  de  tel  fa- 
ricant,  soit  la  composition  intrinsèque  du  produit  lorsqu'il  se  défie 
de  certains  mélanges,  lorsqu'il  recherche  des  objets  d'une  nature  dé- 
terminée. 

Si  chaque  fabricant  a  le  droit  de  marquer  ses  produits  d'un  certain 
signe,  dont  il  obtiendra  seul  le  droit  de  se  servir;  si  telle  localité,  re- 
nommée pour  son  industrie,  ne  craint  plus  de  voir  d'autres  contrées 
usurper  frauduleusement  une  dénomination  qui  sufTit  pour  attirer  la 
confiance  du  consommateur,  la  marque  d'origine  aidera  puissamment 
à  la  régularité  et  à  la  sincérité  des  relations  commerciales. 

Cette  institution  peut  encore  obtenir  un  résultat  plus  avantageux; 
des  signes  particuliers  révéleront  la  composition  intrinsèque  de  la  mar- 
chandise, par  exemple,  ils  pourront  distinguer  les  tissus  purs  des  tis- 
sus mélangés.  Rien  de  plus  facile  que  d'y  arriver  au  moyen  du  tan- 
gage des  lisières,  analogue  à  celui  dont  l'édit  de  t779  a  donné  le 
modèle;  alors  la  marque  sera  significative;  elle  indiquera,  d'une  ma- 
nière générale,  il  est  vrai,  la  nature  du  produit ,  et  empêchera  d'o- 
dieuses supercheries. 

Il  est  possible  d'aller  plus  loin,  sans  porter  atteinte  le  moins  du 
monde  à  la  liberté  de  l'industrie,  sainement  comprise.  Chaque  fabri- 
cant crée  des  marchandises  de  diverse  qualité;  l'indication  du  nom  du 
producteur  ne  précise  donc  pas  suffisanoiment  la  portée  du  véritable 
contrat  que  chaque  vente  partielle  réalise  entre  lui  et  le  consomma- 
teur: la  marque  d'origine  fournit  plutôt  une  garantie  morale,  qu'une 
garantie  matérielle. 

Il  en  serait  autrement  si  le  fabricant  contractait  l'engagement  de 
livrer  des  marchandises  d'une  qualité  déterminée,  et  si  cette  obliga- 
tion se  traduisait  au  moyen  d'une  marque  déclarative,  qui  engage- 
rait la  responsabilité  du  producteur. 

Alors  le  texte  de  l'art.  423  dii  Code  pénal  cesserait  d'être  une  let- 
tre morte,  car  quiconque  aurait  trompé  l'acheteur,  sur  la  nature  de 
toutes  marchandises,  serait  frappé  des  peines  prévues  par  la  loi.  Au- 
jourd'hui rien  n'indique  la  nature  de  la  marchandise  vendue,  la  preuve 
manque  donc  le  plus  souvent  pour  la  répression  de  la  fraude.  Le  délit 
même  ne  peut  pas  exister,  car  \a  fraude  exige  toujours  la  suppositioa 
d'un  fait  autre  que  celui  qUi  se  réalise,  et  en  dehors  d'une  obligation 
définie,  cette  supposition  manque  de  base. 

La  marque  déclarative  créerait  pour  chaque  producteur  rengage- 
ment de  se  conformer,  pour  les  objets  qui  en  seraient  revêtus,  à  des 
conditions  qu'il  aurait  lui-même  précisées  au  moment  du  dépôt  de 
cette  marque.  Il  y  aurait  des  types  volontaires,  variables  comme  les 
conceptions  de  l'esprit,  se  succédant  les  uns  aux  autres  à  mesure  que 
l'industrie  se  perfectionnerait,  se  transformerait,  en  place  de  ces  types 


PROJET  DE  LOI  &UR  LES  MARQUES  DE  FABRIQUE.         i27 

absolus,  tyranniques  qui  imposaient  un  joug  funeste  à  l'activité  des  fa- 
bricants, sous  l'ancienne  monarchie. 

Les  marques  d'origine,  significative  et  déclarative  conduisent  à  con- 
cilier la  sécurité  des  transactions  avec  la  pleine  liberté  de  la  produc- 
tion ;  c'est  à  ce  titre  qu'elles  nous  ont  toujours  paru  mériter  une  atten- 
tion sérieuse,,  car  elles  constituent  le  complément  naturel  du  principe 
que  la  Révolution  a  inauguré  dans  le  régime  industriel,  car  elles  peu- 
vent contribuer  elTicâcement  à  régulariser  la  marche  dû  commercelibre. 

Nous  devons  ajouter  que  les  marques  ont  encore  été  employées  à  un 
autre  usage,  complètement  étranger  au  cercle  d'idées  que.nous  venons 
de  parcourir.  Elles  ont  servi  d'auiiliaireaux  investigâtionsdela  douane, 
en  différenciant  les  produits  indigènes  des  produits  étrangers,  repoussés 
de  notre  marché  par  la  prohibition. 

Il  est  une  remarque  curieuse  à  faire  :  les  trois  destinations  auxquelles 
on  a  fait  servir  les  marques  depuis  la  chute  du  régime  régleinentaire, 
correspondent  à  trois  phases  caractéristiques  dans  la  constitution  du 
pays. 

Les  marques  d'origine  garantissent  principalement  la  propriété  du 
fabricant;  elles  ont  été  étigiblies  par  la  République,  qui  s'occupait  avant 
tout  de  poser  les  bases  d'un  nouvel  ordre  social,  assis  sur  le  respect  dé 
la  propHété. 

Les  marques  significatives  ont  été  introduites  par  le  génie  organi- 
sateur de  l'Empereur,  tandis  que  la  Restauration  n'a  su  se  servir  de 
cette  création  que  pour  fortifier  le  système  prohibitif,  dont  elle  s'est 
toujours  attachée  à  augmenter  les  rigueurs. 

Nous  venons  de  dire  que  les  marques  d'origine^  les  seules  dont  se 
préoccupe  le  projet  de  loi  élaboré  par  M.  Cunin-Gridaine,  J)rotégeaient 
avant  tout  la  propriété  du  fabricant.  Elles  certifient  la  provenance,  et 
assurent  par  conséquent  le  débouché  de  marchandises  auxquelles  s'at- 
tache un  renom  légitime  d'habileté  et  de  probité  commerciales.  Mais 
il  ne  faut  pas  non  plus  négliger  un  autre  aspect  de  la  question.  Cette 
marque,  qui  protège  la  propriété  du  fabricant,  qui  empêche  que  des 
produits  pseudonymes  ne  viennent  profiter  de  l'avantage  qu'elle  procure 
on  nuire  à  la  réputation  qu'elle  possède,  cette  marque  est  en  même 
temps  une  garantie  pour  l'acheteur;  les  deux  intérêts  de  la  production 
et  de  la  consommation  sont  ici  solidaires,  car  le  signe  distinctif  atta- 
ché à  la  marchandise  permet  d'acquérir  ce  que  le  public  recherche. 
Si  Ih  loi  ne  couvrait  point  les  marques  d'une  protection  vigilante,  la 
signature  industrielle  perdrait  tout  crédit,  et  le  consommateiir  risque- 
rait à  chaque  moment  d'être  ttompé  sur  la  provenance,  et  ^ar  consé- 
quent sut*  la  qualité  des  objets  qu'il  désire  se  procurer. 

La  marque  intéresse  donc  autant  le  public  consommateur  que  le  fa- 
bricant; ce  principe  une  fois  admis,  il  est  facile  de  préciser  les  condi- 
tions st)éciales  qui  doivent  dominer  dans  cette  branche  de  la  législa- 
tion industrielle. 


128     '  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

On  confond  trop  souvent  le  régime  des  marques  de  fabriqua  avec 
celui  des  brevets  (l*invention  et  des  modèles  et  dessins  de  rabriqoe; 
une  distinction  essentielle  sépare  cependant  ces  catégories  de  droits. 
Le  brevet  d*invenlîon  protège  une  découverte;  le  modèle  ou  dessin 
donne  un  privilège  sur  telle  forme  extérieure  du  produit  industriel  ; 
mais  l'acheteur  qui  recherche  le  produit  nouveau  s*înquiëte  peu  da 
producteur,  il  ne  tient  pointa  ce  que  ce  produit  ait  été  fabriqué  par  tel 
ou  tel  industriel.  La  contrefaçon  lèse  alors  Tintérèt  du  fabricant, 
mais  elle  ne  porte  nullement  atteinte  À  Tintérèt  du  consommateur; 
tout  au  contraire,  comme  elle  fait  échapper  le  produit  aux  liens  ri- 
goureux de  l'exploitation  exclusive,  elle  amène  une  diminution  de  prix 
dont  profite  l'acheteur. 

Il  en  est  tout  autrement  lorsqu'il  s'agit  de  Yusurpaiion  d'wM  mar- 
que. Le  consommateur  qui  se  fie  au  signe  de  garantie  veut  obtenir  des 
objets  fabriqués  dans  telle  manufiicture,  et  si  on  lui  en  livre  d'autres, 
son  intention  n'est  pas  suivie  d'eflet,  il  est  trompé.  La  marçue  ne  donne 
pas  le  droit  exclusif  de  mettre  sur  le  marché  telle  ou  telle  denrée,  sons 
telle  ou  telle  forme.  Elle  laisse  pleine  carrière  à  la  concurrence,  seu- 
lement elle  individualise  les  résultats  de  la  fabrication.  L'usurpation 
de  marque  ne  porte  donc  pas  seulement  préjudice  au  producteur,  mais 
aussi  en  même  temps  au  consommateur  qu'elle  induit  en  erreur. 

Le  peu  de  mots  que  nous  venons  de  dire  suffisent  pour  faire  con- 
prcndre  que  si  l'intérêt  public  peut  réclamer  que  le  brevet  d'inven- 
tion, et  dans  une  certaine  mesure,  le  modèle  et  le  dessin  de  fabrique, 
ne  donnent  droit  qu'à  un  privilège  temporaire,  il  est  fortement  en- 
gagé dans  la  perpétuité  nécessaire  de  la  marque,  car  il  n'y  a  jamiis 
avantage  pour  personne  k  voir  effacer  une  garantie  qui  laisse  pleine 
liberté  à  la  concurrence  loyale. 

Le  sens  et  le  but  de  l'institution  des  marques  la  font  donc  sortir 
du  cercle  individuel  et  la  ramènent  dans  la  catégorie  des  créations 
d'ordre  public.  En  l'envisageant  ainsi,  nous  laissons  pressentir  la  solu- 
tion que  nous  parait  appeler  la  grave  question  de  l'imitation  des  m«r- 
ques  étrangères.  Cette  imitation  doit  être  proscrite,  car  elle  conduit i 
tromper  le  consommateur  indigène  sur  l'origine  et  la  nature  des  ntar- 
chandises. 

Dans  cet  aperçu  général  que  nous  avons  cru  devoir  tracer  avant 
de  parler  du  projet  du  gouvernement  et  de  la  discussion  qu'il  a  pro* 
voquée  à  la  Chambre  des  pairs,  nous  nous  sommes  borné  à  traiter  la 
question  de  principe,  en  ne  nous  occupant  que  du  marché  intérieur. 
Les  garanties  que  pourrait  solliciter  l'exportation  demandent  on  eia* 
men  spécial,  auquel  nous  nous  livrerons  à  la  suite  de  ces  premières 
recherches  sur  la  législation  des  marques. 

Depuis  longtemps  les  lacunes  et  les  contradictions  des  dispositions 
incohérentes  ou  tombées  en  désuétude  touchant  le  système  des  mar- 
ques de  fabrique,  ont  provoqué  l'attention  des  Conseils  de  pnui*bom- 


PROJET  DE  LOI  SUR  LES  MARQUES  DE  FABRIQUE.         i39 

mes,  des  Chambres  de  commerce  et  des  Conseils  généraux.  La  néces- 
sité d'une  législation  nouvelle  est  irrécusable;  il  faut  coordonner  des 
règles  éparses,  les  grouper  sous  un  principe  commun ,  effacer  des  dif- 
férences de  pénalité  que  rien  ne  justifie,  et  modérer  la  rigueur  excessive 
do  châtiment  qui  conduit  trop  fréquemment  à  l'inapplication  de  la  loi. 

Le  résumé  succinct  de  l'état  actuel  de  la  législation  suffit  à  la  dé-- 
monstration  des  vérités  que  nous  venons  de  poser. 

La  loi  du  17  mars  1791 ,  en  abolissant  les  corporations,  aégalement 
supprimé  les  règlements  sévères  qui  régissaient  les  marques.  Mais 
celles-ci  avaient  été  jusque-là  une  garantie  publique,  sourc^  infinie  de 
vexations  et  d'abus,  obstacle  éternel  au  progrès  de  la  fabrication.  La 
garantie  privée  d'une  marque  choisie  par  le  fabricant,  qui  demeure 
libre  de  suivre  tel  procédé  de  production  qu'il  lui  platt  de  choisir, 
nous  apparaît  d'abord  dans  un  arrêté  des  consuls  du  23  nivôse  an  IX, 
qui  confère  aux  fabricants  de  quincaillerie  et  de  coutellerie  la  pro- 
priété exclusive  des  marques  qu'ils  auront  fait  empreindre  sur  des 
tables  déposées  à  la  sous-préfecture.  Ces  marques  particulières  doivent 
être  assez  distinctes  les  unes  des  autres  pour  ne  pas  pouvoir  être  con- 
fondues. 

L*application  spéciale  du  régime  des  marques  à  une  seule  industrie 
ne  tarda  pas  à  être  générale. 

Deux  ans  plus  tard,  la  loi  du  22  germinal  an  XII,  relative  à  la 
police  des  manufactures,  fabriques  et  ateliers,  déclara,  l""  que  la 
contrefaçon  des  marques  particulières  que  tout  manufacturier  a  le 
droit  d'appliquer  sur  tous  les  objets  de  sa  fabrication  donnerait  lieu 
à  des  dommages-intérêts  envers  celui  dont  la  marque  aurait  été  con- 
trefaite, et  k  l'application  des  peines  prononcées  contre  le  faux  en 
écriture  privée  ;  2"^  que  nul  ne  pourrait  former  une  action  en  contre- 
façon de  sa  marque,  qu'après  en  avoir  déposé  le  modèle  au  greffe  du 
tribunal  de  commerce  de  Tarrondissement.  D'après  l'article  17  de 
la  même  loi ,  la  marque  doit  être  considérée  comme  contrefaite , 

quand  on  y  a  inséré  ces  mots  ,  façon  de et  à  la  suite  le  nom  d'un 

autre  fabricant  ou  d'une  autre  ville. 

Puis  sont  venus  successivement  :  le  décret  du  20  février  1810, 
portant  règlement  sur  les  conseils  de  prud'hommes,  et  qui  leur  at- 
tribue la  surveillance  de  l'exécution  des  mesures  conservatrices  de  la 
propriété  des  marques  ; 

Le  Code  pénal,  promulgué  le  22  février  1810,  dont  les  articles 
142  et  143,  d'accord  avec  le  système  de  la  loi  du  22  germinal  an  XII, 
ont  frappé  d'une  peine  afilictive  ( la  réclusion)  toute  contrefaçon  des 
sceau,  timbre  ou  marque  d'un  établissement  particulier  de  banque 
ou  de  commerce,  et  d'une  peine  infamante  (le  carcan,  remplacé  de- 

!mis  par  la  dégradation  civique)  l'usage  frauduleux  qui  en  serait 
ait  au  préjudice  de  l'établissement  auquel  ils  appartiennent  ; 
Le  décret  du  5  septembre  1810,  qui,  comblant  une  laCnne  de 
T.  xn.— *«<««^ 


130  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

l'arrêté  du  23  nivôse  an  IX,  prononça  une  peine  spéciale  contre  ceiu 
qui  contreferaient  les  marques  de  coutellerie  ; 

Les  décrets  des  1"  avril  1811,  18  septembre  même  année  et  23 
décembre  1812,  relatifs  aux  savons  de  Marseille; 

Celui  du  25  juillet  1810,  qui  remet  en  vigueur,  en  ce  qui  coDcene 
la  ville  de  I^uviers,  les  dispositions  de  l'arrêt  du  conseil,  du  5  dé- 
cembre 1782,  touchant  la  lisière  des  draps  ;  et  le  décret  du  22  décem- 
bre 1^12,  qui  autorise  toutes  les  roanufactui*es  de  drap  à  mettre  è 
leurs  produits  une  lisière  particulière  ; 

Enfin  la  loi  du  28  juillet  1824  qui«  abrogeant  les  dispositions  pé- 
nales de  l'article  17  de  la  loi  du  22  germinal  an  XI,  combiné  avec 
les  articles  142  et  143  du  Code  pénal,  y  substitue  les  peines  pro- 
noncées par  l'article  423  du  même  Code,  dans  le  cas  où  la  contreia- 
çon  porte  sur  le  nom  ou  sur  la  raison  de  commerce  d'un  fabricant, 
ou  sur  l'indication  du  lieu  de  la  fabrication. 

Nous  devons  ajouter  à  cette  nomenclature  les  dispositions  prisa 
par  le  gouvernement  de  la  Restauration,  pour  faire  servir  tes  marqmi 
à  l'application  du  système  prohibitif. 

Par  la  loi  du  28  avril  1816,  les  marchandises  et  tissus  de  la  nature  de 
ceux  prohibés  à  l'entrée,  furent  assujettis  k  une  maraue  et  à  un  numéro 
de  fabrication,  pour  servir  d'indice  au  jury  chargé  d'en  découvrir  l'o- 
rigine, et  une  ordonnance  du  roi  du  8  août  1816  imposa  aui  fabri- 
cants de  tissus,  de  la  nature  de  ceux  qui  sont  prohibés^  de  revêtir 
d'une  marque  de  fabrication  et  d'un  numéro  d'ordre  les  étofles  et 
tissus,  avant  de  les  mettre  en  vente.  Les  marques  portent  le  nom  do 
fabricant  et  du  lieu  de  la  fabrication  ;  aucun  coupon  ne  peut  être  mb 
dans  le  commerce  sans  sa  marque  ;  la  bonneterie  de  laine  et  de  cotoa 
est  assujettie  k  remplir  cette  formalité. 

Si  nous  analysons  les  dispositions  répressives  de  ces  divers  docu- 
ments, nous  verrons  que  l'usurpation  des  marques  dont  se  servent  les 
fabricants  de  quincaillerie  et  de  coutellerie  est  punie  d'une  amende 
de  300  francs,  qui  s*élève  au  double  en  cas  de  récidive,  et  à  laquelle 
vient  s'ajouter  alors  un  emprisonnement  de  six  mois. 

La  supposition  des  marques  de  savon  est  frappée  de  la  confiscatioo 
de  la  marchandise,  et  d'une  amende  qui  peut  aller  jusqu'à  3,000 
francs. 

Nous  avons  dit  déjà  quelles  étaient  les  pénalités  de  la  loi  de  ger- 
minal an  XI,  et  celles  de  notre  Code  pénal. 

Si  TeiFet  de  la  loi  varie,  le  but  qu'elle  se  propose  est  également 
très-diiïérent  selon  les  objets  auxquels  elle  s'applique  .'L'arrêté  relatif 
à  la  quincaillerie  et  à  la  coutellerie  et  la  loi  de  germinal  an  XI  s'ap- 
pliquent à  protéger  la  propriété  du  fabricant  ;  le  Code  pénal  tend  in- 
directement, par  les  dispositions  de  l'article  423  sur  la  tromperie  à 
regard  de  la  nature  des  marchandises  vendues,  à  donner  une  saac- 
tîon  à  la  marque  significative;  enfin  les  décrets  reUtifs  aux  savons  et 


PROJET  DE  LOI  SUR  £ES  MARQUES  DE  FABRIQUE.         i3i 

itti  draps  proscrivent  la  iupposition  de  marque  qui  tendrait  à  trom- 
per sur  la  composition  intrinsèque  de  la  marchandise. 

C*est  ainsi  qu  une  marque  différente  est  prescrite  pour  les  savons 
fabriqués  à  Thuile  d*olive,  au  suif  ou  à  la  graisse,  et  que  Marseille  a 
<d>tenu  une  marque  distincte  pour  ses  savons  à  Thuile  d*olive. 

Des  dispositions  réglementaires  furent  prises  au  sujet  de  Texpor- 
tatioB  des  draps,  nous  y  reviendrons. 

Mais  le  document  le  plus  curieux,  à  notre  sens,  et  qui  a  échappé 
à  l'attention  des  auteurs  du  projet  nouveau ,  c'est  le  décret  du  20 
floréal  an  XUI  (10  mai  1805),  portant  règlement  sur  la  guimperie, 
les  étoffes  d'or,  d'argent  et  de  velours.  Nous  y  voyons  organiser  le 
régime  de  la  marque  déclorative  ,  au  moyen  du  langage  des  lisières. 
Après  avoir  ordonné  de  ne  monter  sur  soie  que  la  dorure  et  l'ar- 
genterie fine,  et  sur  fleuret  ou  sur  fil  ce  qui  sera  faux  ou  mi-fin,  ce 
décret  s'occupe  des  signes  apparents  qui  doivent  avertir  de  la  compo- 
sition de  la  marchandise.  Les  étoffes  de  soie  ,  or  et  argent,  croisés, 
satins,  taffetas  brochés  ou  lisérés,  velours,  toile  d'or  et  d'argent,  qe 
sont  assujettis  à  aucune  tMrque  distinctive,  tant  qu'ils  sont  fabriqués 
avec  de  l'or  ou  de  l'argent  fin.  Hais  il  en  est  autrement  du  moment 
ou  les  dorures  fausses  ou  mi-fines  y  sont  employées  :  une  barre 
noire,  de  40  fils  au  moins,  doit  être  appliquée  sur  chacune  des  deux 
lisières.  Quand  il  entrera  dans  la  fabrication  des  étoffes  des  dorures 
fines  et  en  même  temps  des  dorures  fausses  ou  mi-fines,  une  seule 
des  deux  lisière  devra  porter  la  barre  noire. 

Quant  aux  velours,  ceux  à  un  poil  devront  porter  une  chaînette  sur 
chaque  lisière;  ceux  à  un  poil  et  demi,  une  chaînette  sur  l'une  des 
lisières  et  deux  sur  l'autre^  et  ainsi  de  suite.  Les  velours  dans  lesquels 
il  entre  des  trames  ou  des  organsins  crus,  doivent  avoir  deux  lisières 
blanches. 

Le  décret  du  20  floréal  s'applique  donc  a  révéler  au  consommateur 
la  matière  intrinsèque  de  la  marchandise,  pour  empêcher  la  fraude* 
La  pensée  de  ce  document  a  sans  doute  été  puisée  dans  l'édit  de  1779, 
ui  a  marqué  le  passage  du  système  de  la  réglementation  au  régime 
le  la  liberté,  dont  l'irrésistible  ascendant  se  propageait  malgré  la 
résistance  de  la  routine. 

Le  préambule  de  cet  édit  résume  admirablement  l'état  de  la  ques- 
tion au  moment  où  la  Révolution  allait  changer  toute  notre  organisa* 
tion  industrielle.  Nous  croyons  devoir  le  citer  ici,  car  il  mérite  d'être 
connu,  et  il  ne  l'est  pas  assez  : 

«  Louis,  etc.,  attentif  à  rendre  plus  fécondes  toutes  les  ressources  de 
l'État,  et  à  préparer  de  nouveaux  moyens  d'étendre ,  au  retour  de  la 
paix,  son  commerce  et  son  industrie,  nous  avons  dû  fixer  nos  regards 
sur  la  situation  des  manufactures.  Nous  savons  que  c'est  par  leur 
prospérité  que  l'agriculture  est  excitée,  que  la  population  s'accroît  et 
que  les  rifilM|l|M'*^un[)ulent.  Nous  avons  remarqué  que  les  systèmes 


1 


m  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

embrassés  depuis  un  assez  grand  nombre  d'années  ont  tellement  fané^ 
que  tantôt  on  s'est  eflbrcé  de  soumettre  la  fabrication  à  nn  Code  de 
règlements  devenu,  par  sa  complication  et  son  ancienneté,  d*ane  exé- 
cution difBcile;  et  que,  tantôtpar  nn  autreexcës,  on  a  voulu  abandonner 
les  manufactures  à  une  trop  grande  licence;  de  manière  que,  parone 
suite  de  ces  vacillations,  il  règne  aujourd'hui  dans  cette  partie  une 
incertitude  et  un  désordre  d'où  naissent  les  plus  grands  inconvénients. 
En  eflet^  tandis  que  dans  plusieurs  villes  des  inspecteurs,  maintenant 
la  rigueur  des  lois,  inquiètent  les  manufacturiers  qui  s*en  écartent, 
ailleurs,  rebutés  par  la  résistance  qu'on  leur  oppose,  ils  n'apportent 
aucun  frein  à  la  négligence  et  aux  abus  qui  sont  introduits,  et  /et 
marques  destinées  à  constater  la  bonne  fabrication  n'étant  plus  alors 
accordées  avec  assez  d'examen,  elles  ne  servent  qu'à  surprendre  h 
confiance  ou  à  l'altérer  absolument. 

<c  Nous  avons  encore  été  informé  que  le  plomb  qu'on  applique  ani 
étoffes  fabriquées  selon  les  règles  étant  en  même  temps  le  signe  dis- 
tinctif  de  la  fabrication  nationale,  il  arrive  que  des  étoffes  d'une  inven- 
tion nouvelle,  et  qui  par  conséquent  ne  peuvent  être  revêtues  du  sœan 
des  règlements,  sont  nécessairement  privées  de  la  seule  marque  qui 
peut  attester  qu'elles  sont  fabriquées  en  France,  ce  qui  les  expose  i 
des  saisies  lorsqu'elles  circulent  dans  le  royaume,  et  l'indostne  se 
trouve  ainsi  arrêtée  et  contrariée  par  l'autorité  même  des  lois;  enfin, 
considérant  cette  question  dans  son  étendue,  nous  avons  remarqué  que 
si  les  règlements  sont  utiles  pour  servir  de  frein  à  la  cupidité  mal  en- 
tendue et  pour  assurer  la  confiance  publique,  ces  mêmes  institutions 
ne  devaient  pas  s'étendre  jusqu'au  point  de  circonscrire  l'imagination 
et  le  génie  d  un  homme  industrieux,  et  encore  moins  jusqu'à  résister 
à  la  succession  des  modes  et  à  la  diversité  des  goûts:  et,  comme  nous 
avons  trouvé  que  ces  différentes  vues  ne  pouvaient  être  remplies  ni  par 
un  assujettissement  trop  rigide  aux  règlements,  ni  par  leur  destructiOD 
et  l'établissement  d'une  liberté  indéfinie,  nous  avons  dû  chercher  s'il 
n'était  pas  quelque  régime  inlermédiaire  qui  pût  servir  à  conserver 
les  principaux  avantages  des  deux  systèmes.  Nous  avons  pensé  d*ailleun 
que  les  lois  de  commerce  devaient  se  modifier  avec  la  variété  des  temps, 
et  que,  lorsqu'il  s'ouvrait  de  nouveaux  débouchés  et  s'élevait  de  nou- 
veaux concurrents,  il  fallait  nécessairement  s'écarter  un  peu  des  règles 
et  des  institutions  qu'on  avait  adoptées  dans  d'autres  circonstances. 

«  Avant  de  nous  déterminer  à  cet  égard,  nous  avons  consulté  les 
Chambres  du  commerce  et  les  diverses  personnes  versées  dans  cette 
matière,  et  nous  avons  observé  que  nous  pouvions  remédier  à  une 
partie  des  inconvénients  que  nous  avons  aperçus,  en  confiant  d'abord 
à  chaque  ville  de  manufactures  le  soin  de  présenter  au  Conseil  de 
nouveaux  règlements,  et  en  leur  recommandant  de  les  simplifier  et  de 
les  adapter  aux  tempsactuels,  aux  usages  et  connaissances  acquises  par 
l'expérience,  de  manière  que  tes  fabricants,  n'étant  point  rebutés  par 


PROJET  D£  LOI  SUR  LES  MARQUES  DE  FABRIQUE.  133 

la  complication  ou  la  rigueur  inutile  des  lois  qu  on  leur  impose,  soient 
invités  par  leur  intérêt  même  à  s'y  conformer. 

<K  Pour  distinguer  ces  étoffes  et  faire  foi  de  l'examen  des  jurés-gardes, 
elles  auront  un  plomb  particulier  et  des  marques  distinctives,  inhé- 
rentes au  tissu. 

a  En  même  temps,  cependant,  que  nous  prenons  ces  précautions, 
nous  avons  cru  juste  et  utile  à  TEtat  d'accorder  à  tous  les  fabricants 
la  W)erté  absolue  de  faire  telle  étoffe  nouvelle  ou  différente  qu'ils  juge- 
ront i  propos,  pourvu  qu'ils  n'y  mettent  jamais  le  nom  ni  les  marques 
d'une  étoffe  connue  et  réglée,  a6n  que  les  acheteurs  soient  alors 
instruits  d'un  coup  d'œil  que  pour  ce  genre  d'étoffe  ils  n'ont  d'autre 
caulûm  de  la  fabrication  que  leur  propre  examen  et  la  conGance  que 
peut  mériter  le  fabricant  ou  le  marchand  auquel  ils  s'adressent  ;  et  afin 
cependant  que  ces  mêmes  étoffes  puissent  circuler  librement  dans  le 
royaume,  elles  seront  également  revêtues  d'un  plomb,  mais  distinct 
de  celui  assigné  aux  étoffes  réglées. 

«  Nous  approuvons  de  plus  que  lorsque  une  étoffe  nouvelle  aura 
obtenu  par  le  temps  et  par  le  goût  général  des  consommateurs  une 
vogue  et  un  nom  particulier,  les  chefs  de  communauté  puissent,  de 
concert  avec  l'inventeur,  demander  la  permission  d'en  fixer  la  bonne 
fabrication  en  joignant  ces  étoffes  à  la  liste  de  celles  dont  la  composi- 
tion serait  réglée. 

«  Hais  alors  même  que  des  chefs  de  manufactures,  avec  le  dessein 
de  fabriquer  conformément  aux  règlements,  y  auraient  manqué,  ce 
qui  peut  arriver  par  une  simple  inattention  ou  par  la  faute  d'un 
ouvrier,  nous  ne  voulons  plus  qu'ils  soient  exposés,  comme  ils  l'ont 
été  jusqu'à  présent,  à  des  peines  trop  sévères,  et  nous  avons  cru  devoir 
modérer  ces  peines  et  les  fixer  au  degré  convenable  pour  prévenir  les 
abus,  sans  rigueur  inutile.  Hais,  ne  pouvant  nous  dissimuler  que  l'exa- 
men des  étoffes,  l'application  des  règlements,  l'inspection  sur  les 
manufactures  et  la  décision  des  contestations,  toutes  ces  parties  enfin 
qui  secondent  ou  contrarient  les  inteiUiooB  bienfaisantes  du  législateur, 
sont  nécessairement  soumises  auï  erreurs  de  rhumaiiité,  nous  avontsi 
puisé  dans  cette  considération  de  nouveaux  motifs  pour  ménager  en 
tout  temps  aux  fabricants  la  faculté  de  s'affronchlr  de  ra&sujetti&âement 
aux  règlements,  du  moment  qu'il  étntt  un  moyen  d'autoriser  cette 
liberté  sans  nuire  à  l'orJre  du  commerce  et  sans  compromettre  la 
confiance  publique.  » 

L'article  premier  des  lettres-patentes  formule  une  véritable  révo- 
lution industrielle.  «Il  sera,  dit-il,  désormais  libre  k  tous  les  fabricants 
et  manufacturiers,  ou  de  suivre  dans  la  fabrication  des  étoffes  telle 
dimension  et  combinaison  qu'ils  jugeront  à  propoit  ou  de  s'assujettir 
A  l'exécution  des  règlements.  » 

Hais  le  flotnb  de  liberté,  ce  signe  de  rairramhiHsement  du  Iruvnil, 
devait  être  appliqué  par  l'autorité,  car  il  consacrtiit  un  régime  csœp<- 


% 


134  JOURNAL  DES  ECONOMISTES. 

tioDnel.  Aujourd'hui,  si  Ton  voulait  organiser  la  garantie  de  la  sin- 
cérité de  la  fabrication  au  moyen  de  marqtœs  significatives,  et  DOtam-» 
ment  pour  les  étoflbs,  au  moyen  du  langage  des  lisières,  on  pourrait 
consulter  utilement  Tédit  de  1779  et  les  lettres^-patentes  des  1  el  4 
juin  1780;  seulement,  la  différence  essentielle  des  deni  réginoea  ae 
réfléchirait  dans  l'obligation  d'apposer  le  signe  convenu.  Nous  croyons 
que  cette  obligation  ne  devrait  jamais  être  imposée  ;  les  étoffes  d^ 
pourvues  de  lisières  caractéristiques  provoqueront  Tattention  et  fexa* 
men  de  l'acheteur,  auquel  il  sera  permis  d'appliquer  la  règle  eavmi 
etnplor.  Mais  du  moment  où  le  signe  distinctif  de  certaine  composition 
de  tissu  on  de  certain  mode  de  fabrication  se  trouverait  appliqué,  le 
fabricant  contracterait  la  responsabilité  attachée  à  cette  espèce  de 
facture  légale  délivrée  par  lui  au  public. 

Nous  avons  été  entraîné  à  de  longs  développements  pour  faire  saisir 
la  différence  entre  les  deux  offices  principaux  auxquels  la  marque 
peut  servir,  entre  la  garantie  d*origine  et  la  garantie  de  oompostlta» 
et  de  qualité.  Toutes  les  deux  paraissent  pouvoir  ôtre  mises  en  œuvre 
avec  succès,  sans  blesser  en  rien  les  principes  constitutif  du  travail 
libre. 

Le  projet  de  loi  élaboré  par  H.  le  ministre  du  commerce  met  sur 
la  voie  d'une  amélioration  depuis  longtemps  désirée;  il  punit  d'une 
amende  de  100  à  2,000  francs,  ou  d'un  emprisonnement  d'un  mois  à 
un  an  ceux  qui,  par  l'emploi  frauduleux  de  marques  industrielles  ou 
commerciales,  auront  trempé  l'acheteur  sur  la  nature^  Vcrigimê  eu 
la  qualité  de  toutes  marchandises.  L'exposé  des  motifs  ajouta  i  ce 
texte  un  commentaire  satisfaisant;  il  prévoit  que  l'industrie  sera  ame- 
née à  indiquer  la  nature  et  la  composition  matérielle  de  œrtaines 
marchandises ,  et  réserve  au  manufacturier  et  au  commerçant  le  droit 
de  faire  servir  la  marque ,  soit  à  indiquer  l'origine  du  produit,  ^t  i 
en  certifier  aussi  la  nature  et  la  composition. 

De  cette  manière ,  les  termes  beaucoup  trop  vagues  de  l'article  4S3 
du  Code  pénal  se  trouvent  remplacés  par  une  disposition  qui  aidera  i 
populariser  la  marque  significative ,  car  elle  lui  donnera  une  sanction 
efficace,  et  par  conséquent  elle  permettra  an  consommateur  peu 
expert  par  lui-même  de  fixer  son  choix  sur  les  objets  qui  lui  donne- 
ront cette  garantie. 

Les  habitudes  du  commerce  ne  tarderont  pas  à  s'approprier  cette 
faculté,  qui  se  généralisera  successivement  par  la  seule  contagion  de 
l'exemple  et  du  succès.  Quelque  chose  d'analogue  s'est  produit  peur 
les  magasins  à  prix  fixe ,  qui  ont  décidément  pris  le  dessus  sur  les 
magasins  vendant  à  prix  débattu.  La  marque  significaêive  n'a  pas 
besoin  d'être  imposée,  comme  une  obligation  inévitable,  pour  gagner 
le  terrain;  il  suffit  qu'elle  soit  facultative. 

Quant  à  la  marque  d'orti^iie,  qui  indique  le  nom  du  fabricant  et 
le  lieu  de  la  fabrication ,  de  bons  esprits  ont  cru  pouvoir  demander 


PROJET  DE  LOI  SUR  LES  MARQUES  DE  FABRIQUE.  135 

qu'au  lieu  de  demeurer  simplement  facultative  ,  elle  fût  rendue  o5/t- 
gatoire.  Un  publiciste ,  dont  nous  avons  eu  Toccasion  de  citer  les  utiles 
travaux ,  H.  Jobard,  de  Bruxelles ,  s*est  distingué  au  premier  rang  des 
partisans  de  la  marque  obligatoire;  il  a  multiplié  les  écrits  sous  toutes 
les  formes ,  adaptant  tour  à  toar  le  raisonnement  et  la  plaisanterie  au 
service  d'une  cause  à  laquelle  il  s'est  consacré  avec  un  zèle  méritoire. 
Hais,  tout  en  rendant  justice  à  la  persévérance  de  ses  eflbrts,  noas  ne 
saurions  voir  avec  lui  dans  la  marque  obligatoire  une  sorte  de  ré- 
novation industrielle  et  l'accomplissement  de  cette  organisation  du 
travail,  à  la  poursuite  de  laquelle  tant  d'esprits  éminents  se  sont 
égarés. 

Les  notions  que  nous  avons  déjà  fournies  permettent,  bien  qu'elles 
soient  incomplètes,  d'apprécier  l'utilité  véritable  des  marques  defa-^ 
brique.  Celles-ci  servent  de  recommandation  auprès  du  consomma- 
teur qui  a  pu  apprécier  leur  véracité.  Tous  les  industriels  qui  croient 
mériter  la  conBance ,  apposeront  donc  sur  leurs  produits  des  emblèmes 
distinctifs  ;  sans  cela  le  résultat  de  leur  travail  tomberait  dans  le  do- 
maine public,  confondu  avec  tant  d'autres  objets  anonymes. 

La  marque  d'origine  sert  donc  à  établir  la  réputation  de  l'indus- 
triel ;  mais  quand  elle  ne  porte  point  avec  elle  la  déclaration  de  la 
nature  intrinsèque  du  produit,  il  n'y  a  aucun  avantage  sérieux  h  la 
rendre  obligatoire.  Chaque  fabricant  produit  des  marchandises  de 
diverses  qualités,  pour  se  mettre  à  la  portée  de  toutes  les  exigences 
et  de  toutes  les  positions;  que  signiGera  donc  l'indication  de  son  nom, 
toute  seule,  si  Ton  prétend  y  rencontrer  un  moyen  de  défense  contre 
la  fraude?  Nous  l'avons  déjà  dit,  la  fraude  n'existe  que  si  l'on  manque 
à  une  déclaration  faite,  à  une  obligation  contractée  ;  mais  où  la  trouver, 
lorsqu'un  produit  est  lancé  sur  le  marché  sans  que  rien  indique 
qu'il  prétend  se  modeler  sur  tel  ou  tel  type? 

Personne  ne  songe  aujourd'hui  à  restaurer  le  régime  étroit  et  ab- 
surde des  règlements  de  fabrication.  La  liberté  est  une  conquête  trop 
précieuse  pour  qu'on  l'abandonne  quand  on  a  pu  en  recueillir  les  bien- 
faits. Cependant  la  marque  obligatoire  n'a  de  sens  que  comme  com- 
plément du  régime  réglementaire  ;  il  fallait  bien  remonter  à  l'auteur 
du  délit  pour  assurer  la  répression,  alors  que  l'on  pouvait  constater 
le  manquement  à  des  principes  reçus,  à  des  conditions  prescrites. 
Hais  aujourd'hui  que  l'industrie  marche  libre  d'entraves  «  que  le  ré- 
gime démocratique  de  la  fabrication  pousse  sans  cesse  aux  limites  ex- 
trêmes du  bon  marché ,  imposer  la  marque  obligatoire,  ce  serait  se 
montrer  peu  conséquent  avec  le  point  de  départ  de  notre  organisation 
industrielle.  La  marque  facultative  sufRt  pleinement  pour  faire  créer 
une  garantie  partout  où  il  y  aura  avantage  à  la  rencontrer.  C'est  au 
consommateur  à  indiquer  sa  préférence  pour  les  marchandises  signées, 
pour  celles  dont  la  composition  est  révélée  par  des  marques  connues. 
Quand  il  néglige  cette  précaution,  quand  il  se  fie  à  ses  connaissances 


136  JOURNAL  D£S  ÉCONOMISTES. 

personnelles,  il  n'est  pas  en  droit  de  se  plaindre  ;  car,  s'il  est  trompé, 
il  aura  sciemment  et  volontairement  couru  ce  danger. 

Ce  n'est  pas  que  la  marque  S  origine  obligatoire  nous  semble  es* 
sentiellement  contraire  au  principe  de  liberté  sur  lequel  repose  tonte 
notre  législation  industrielle  ;  on  comprend  que  l'on  invite  le  fabri- 
cant à  avouer  ses  produits;  mais,  du  moment  où  la  qualité  et  la  compo- 
sition de  ceux-ci  peuvent  varier  à  l'inGni,  sans  qu'il  y  ait  fraude  impu- 
table,  la  marque  d'origine  sera  d'un  bien  faible  secours  comme  moyeo 
de  répression.  Elle  ne  vaut,  en  réalité,  que  comme  moyen  d'achalan- 
dage. 

Il  en  serait  autrement  dans  la  supposition  que  Ton  emploierait  une 
marque  signi&cative  ;  dans  ce  cas  encore,  la  liberté  de  l'indos^e  ne 
souffrirait  pas  une  mortelle  atteinte,  comme  certains  écrivains  l'ont 
supposé.  Si  l'on  tenait  au  producteur  ce  langage  :  Faites  ce  que  vous 
voulez  et  comme  vous  le  voulez,  mais  dites  ce  que  vous  faites;  — alors 
au  moins  l'obligation  de  la  marque  entraînerait  une  responsabilité  ef- 
fective, elle  aurait  un  résultat  complet. 

Cependant  les  partisans  les  plus  décidés  de  la  marque  obligatoire, 
et  H.  Jobard  tout  le  premier,  reculent  devant  les  difticultés  de  l'appli- 
cation. Ils  se  bornent  à  réclamer  la  marque  d'origine  obligatoire,  ce 
qui  ne  sert  à  rien,  tandis  qu'ils  laissent  la  marque  de  qualité,  la  mar- 
que déclarative  de  la  nature  de  la  marchandise,  comme  une  simple 
faculté. 

La  discussion  de  la  Chambre  des  pairs  a  presque  exclusivem^t 
roulé  autour  de  ce  point  unique,  de  savoir  si  la  marque  d'origine  se- 
rait facultative  ou  obligatoire. 

H.  Victor  Hugo  a  énergiquement  plaidé  la  cause  de  la  marque  o6/t'- 
gatoire;  il  y  a  vu  une  garantie  puissante  pour  le  commerce  honnête, 
pour  celui  qui  ne  fraude  pas  et  qui  livre  au  consommateur  des  produits 
sincères. 

Mais,  nous  ne  saurions  trop  le  répéter,  tant  qu'il  n'y  a  pas  de  type 
auquel  on  puisse  se  référer  par  voie  de  comparaison  ;  tant  qu'il  n*y  a 
pas  une  déclaration  formelle  de  la  qualité  de  l'objet  vendu,  le  plus 
souvent  il  serait  fort  difficile  de  dire  ce  qui  constitue  une  marchandise 
sincère.  Il  est  parfaitement  licite  de  mêler  le  coton  à  la  laine  et  de 
fabriquer  des  flambeaui  de  zinc,  pourvu  qu'on  ne  livre  pas  ces  pro- 
duits sur  le  marché  comme  étoffes  de  laine  pure  ou  comme  flambeaux 
de  bronze.  Le  délit  ne  se  rencontre  point  dans  le  mode  de  production, 
du  moment  où  la  production  est  et  doit  rester  libre;  il  ne  se  trouve- 
rait que  dans  le  désaccord  entre  la  composition  annoncée  et  la  compo- 
sition véritable  delobjet  vendu.  La  marque  d'origine  ne  peut  donc 
rien  pour  la  punition  de  la  fraude,  la  marque  significative  aurait  seule 
cet  empire» 

M.  Victor  Hugo  ne  veut  pas  porter  atteinte  à  ce  qu'il  appelle  la  li- 
berté du  mauvais  commerce,  c'osl-à-dire,  sans  doute,  du  commerce 


PROJET  DE  LOI  SUR  LES  MARQUES  DE  FABRIQUE.  137 

qai  livre  des  produits  d'dne  qualité  inférieure.  A  quoi  donc  servirait 
la  marque  obligatoire  ? 

On  nous  répondra  avec  Tiliustre  pair  que  la  liberté,  c'est  la  res- 
ponsabilité, et  que  la  marque  obligatoire  fait  apposer  une  signature 
qui  met  la  responsabilité  du  fabricant  en  mouvement.  Nous  ferons 
seulement  observer  que,  pour  être  responsable,  il  faut  avoir  un  devoir 
à  remplir,  et  que  l'absence  de  toute  indication  sur  la  nature  intrin- 
sèque du  produit  ne  donne  lieu  à  rien  de  pareil.  N'a-t-on  pas  commis 
une  confusion  perpétuelle  entre  les  effets  de  la  marque  obligatoire,  li- 
mitée à  l'origine  des  produits,  et  les  effets  de  celle  qui  qualifierait 
leur  composition? 

La  loi  nouvelle,  si  elle  garantit  l'application  des  marques  contre 
toute  usurpation,  encouragera  les  fabricants  à  se  servir  de  ces  signes 
distinctifs.  Le  consommateur  sera  averti  :  il  trouvera  un  motif  de  sécu- 
rité dans  les  marques  dont  les  marchandises  seront  revêtues,  et  quand 
celles-ci  ne  porteront  pas  de  marque,  ce  sera  pour  lui  un  avertisse- 
ment de  se  défier  du  produit  anonj^me,  et  de  le  soumettre  à  un  examen 
avant  d'en  faire  l'acquisition. 

M.  Mesnard  a  fort  bien  caractérisé  la  portée  de  la  législation  projetée 
sur  les  marques  d'ortigftVie.  La  loi  veut  prendre  sous  sa  protection  les 
fabricants  intelligents  et  honnêtes  qui  désirent  mettre  leur  avenir  sous 
l'égide  d'un  nom  honorablement  connu.  Elle  punit  donc  tout  ce  qui 
rendrait  cette  garantie  illusoire,  toute  supposition  de  marque  qui  pri- 
verait le  fabricant  du  renom  acquis  à  sa  laborieuse  probité,  et  qui  jette- 
rait l'incertitude,  et  partant  la  défaveur  au  milieu  des  acheteurs. 

La  loi  frappe  et  doit  frapper  les  produits  pseudonymes  ;  quant  aui 
produits  anonymes,  ils  échappent  à  son  action,  parce  qu'ils  sont  libres 
de  toute  sujétion  quelconque,  et  parce  qu'ils  provoquent  l'attention  soi- 
gneuse du  consommateur  :  caveat  emptort  La  loi  ne  saurait  atteindre 
que  les  actes  auxquels  se  rattache  le  soupçon  d'un  crime  ou  d'un  délit; 
le  fabricant  qui  se  borne  à  produire  est  dans  son  droit,  dans  la  pléni- 
tude de  sa  liberté;  il  ne  contracte  aucun  engagement  tant  qu'il  ne 
spécifie  pas  la  nature  et  la  qualité  de  ses  marchandises.  Cette  spécifica- 
tion, si  elle  a  licu^  e^t  u!j  lien  de  droit,  et  si  elle  est  faite  k  tort,  elle 
tombera  sous  Tapplication  des  dispositions  pénales  de  ta  loi  nouvelle. 
L'orateur  qui  a  répandu  sur  cette  matière  la  lumière  la  plus  vive, 
c'est,  sans  contredit,  M.  Cousin,  Rarement  on  a  vu  des  pensées  plus 
élevées  s'alliera  un  langage  plus  précis,  mieux  marqué  au  coin  de  ce 
bon  sens  exquis  qui  est  comme  le  résidu  d'une  haute  philosophie. 

H.  Cousin  a  posé  un  dilemme  dont  on  ne  peut  se  dé<^ager  :  ou  bien 
la  marque  obligatoire  est  vainc,  ou  bien  les  conditions  qu'on  y  ajoute 
pour  la  rendre  sérieuse  et  effective  dégénèrent  en  une  oppression  véri- 
table, et  ressuscitent  le  passé,  condamné  par  la  conscience  universelle. 
Qu'importe,  en  effet,  que  la  marque  soit  obligatoire  ou  facultative, 
si  même  à  la  marque  obligatoire  n'est  attachée  aucune  responsahilitc? 


138  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

Or,  tant  qu'il  n*est  question  que  de  marque  d'origine^  on  se  sert  d'oB 
terme  impropre,  quand  on  parle  de  produits  frauduleux.  La  fraade  a 
sa  loi  ailleurs,  dans  le  Code  pénal.  Mais  ici,  il  ne  s'agit  que  de  pro- 
duits mauvais,  en  ce  sens  qu'ils  sont  de  qualité  médiocre,  on  même 
au-dessous  du  médiocre.  Or,  il  Tant  des  produits  de  toute  sorte,  ponnm 
qu'on  ne  les  paye  que  leur  juste  prix,  pourvu  quon  ne  soit  pas  induit 
en  erreur  sur  ce  que  Ton  achète.  Quand  un  industriel  fabrique  i  très- 
bon  marché  des  marchandises  qui  admettent  l'alliage  d'éléments  de 
qualité  inférieure,  il  n'y  a  aucune  fraude  dans  le  fait  même  de  la  fabricft- 
tion,  il  n'y  a  point  là  de  délit  à  réprimer.  Que  le  nom  de  l'industriel 
se  trouve  ou  non  sur  le  produit,  la  question  ne  changera  pas  de 
nature.  Quand  on  veut  acheter  à  très-bon  marché,  on  sait  qu'on  eo 
aura  pour  son  argent,  et  l'on  s'inquiète  peu  du  nom  de  la  fabrique. 

La  marque  attire  et  maintient  la  clientèle;  elle  récompense,  elle  ne 
punit  pas.  Dans  le  système  de  la  marque  facultative,  tout  fabricant 
habile  ne  manquera  pas  de  se  servir  de  la  faculté  qui  lui  est  donnée, 
du  moment  où  il  la  verra  entourée  d'une  protection  efficace  de  la  part 
du  législateur.  Comme  nul  autre  ne  pourra  usurper  une  marqne  déji 
employée,  il  s'ensuit  que  les  noms  et  les  emblèmes  des  bons  fabri- 
cants seront  vite  connus  ;  le  publie  préférera  s'adresser  k  eux  A  prix 
égal ,  et  la  concurrence  sera  ramenée  dans  les  limites  de  la  loyauté. 
Au  lieu  de  luttera  qui  trompera  le  plus,  à  qui  réussira  A  faire  mieux 
illusion  aux  consommateurs,  on  s'efforcera  de  l'emporter  sur  ses  ri- 
vaux par  les  qualités  réelles  des  produits  ;  l'émulation  remplacera  cette 
ardeur  inconsidérée  du  gain,  qui  pousse  aux  actions  blAmables. 

Mettre  une  enseigne  aux  bonnes  industries,  dirons-noas  avec 
M.  Cousin,  n'est-ce  pas  la  même  chose  que  d'en  mettre  une  aux  mau- 
vaises? C'est  même  bien  plus  sûr,  car,  lorsque  toutes  ont  une  enseigne, 
c'est  comme  si  aucune  n  en  avait.  Et  à  quoi  bon  cet  appareil,  lorsque, 
après  tout,  l'industrie  demeure  libre  dans  son  allure? 

Dans  le  système  que  l'on  préconise  et  que  nous  combattons,  il 
faudrait,  pour  arriver  à  un  résultat  sérieux,  aller  beaucoup  plus  loin. 
Pour  décourager  ce  qu'on  a  nommé  le  mauvais  commerce,  il  faudrait 
non-seulement  imposer  la  marque  k  tout  produit,  mais  encore  iiera<v 
corder  qu'à  ceux  dont  on  aurait  constaté  la  qualité  ;  il  faudrait  donc 
un  contrôle,  une  intervention  permanente  de  l'autorité  dans  le  cercle 
de  l'activité  industrielle,  n  Si  ce  n'est  pas  cela,  ce  n'est  rien,  s'est 
écrié  M.  Cousin.  Si  c'est  cela,  qu'on  le  sache  ou  qu'on  l'ignore ,  cesi 
la  tyrannie  !  » 

Si  l'on  prétendait  que  l'on  ne  veut  pas  ressusciter  les  jurandes  d'au- 
trefois, qu'on  invoque  l'action  de  l'administration,  et  non  pas  celle  des 
producteurs  intéressés  à  déprimer  la  concurrence,  nous  dirons  qu'en 
place  des  anciennes  corporations  on  aurait  les  jurandes  centralisées, 
c'est-à-dire  le  contrôle  de  l'Etat,  après  inspection  et  vérification.  Or,  il  ne 
faut  pas  revenir  par  un  détour  à  un  régime  qu'on  a  aboli  avec  raison. 


PROJET  DE  LOI  SUR  LES  MARQUES  DE  FABRIQUE.  139 

Si,  en  vertu  de  la  liberté,  les  mauvais  produits  circulent  dans  le  monde 
eomme  les  produits  excellents,  ce  c'est  la  rançon  de  la  liberté,  il  faut 
savoir  la  payer.  Mais  la  liberté  est  son  remède  à  elle-même.  » 

Ces  belles  et  nobles  paroles  de  M.  Cousin  doivent  dominer  les  convic- 
lionsd'hommes  sincères  qui  n'ont  pas  de  parti  fu-issur  la  question.  Le 
goût  et  l'intelligence  du  public  se  forment,  et  quand  ils  seront  aidés 
par  la  faculté  de  se  servir  des  marqueSj  comme  d'un  moyen  de  sécurité 
dans  les  achats,  celles-ci  entreront  successivement,  sans  secousse  et 
sans  peine,  dans  les  transactions  commerciales. 

Pousser  l'exigence  plus  loin  ,  forcer  le  fabricant  à  inscrire  partout 
8oh  nom ,  c'est  arriver  à  quelque  chose  de  puéril  ou  de  dangereux.  La 
marque  d'origine  obligatoire  c'est ,  dirons-nous  avec  H.  Cousin ,  trop 
oo  peu.  «Si  vous  me  demandez  mon  nom  pour  n'en  rien  faire,  je 
vous  trouve  bien  curieux  ;  si  c'est  pour  en  faire  quelque  chose ,  votre 
curiosité  peut  facilement  dégénérer  en  oppression  !  » 

Dans  les  industries  ordinaires,  quand  la  sécurité  publique  n'est 
poînten  péril,  l'intervention  de  la  société  n'est  pas  nécessaire;  nul  con-* 
trdie  n'est  de  mise ,  et  l'obligation  de  la  fnarqu» ,  la  nécessité  pour  tout 
fabricant  de  mettre  son  nom  sur  tous  ses  produits,  quels  qu'ils  soient, 
les  plus  humbles  ou  les  plus  frivoles ,  est  une  mesure  qui ,  n'étant  pas 
commandée  par  un  intérêt  supérieur,  un  intérêt  d'ordre  public,  se 
trouve  en  dehors  de  notre  esprit,  de  notre  constitution. 

M.  le  baron  Charles  Uupin  a  fortifié  les  observations  de  M.  Cousin 
d'arguments  également  puissants,  (|ui  ont  battu  en  brèche  le  système 
de  la  marque  d'origine  obligatoire.  Aussi ,  l'amendement  présenté 
dans  ce  sens  a-t-il  été  retiré,  et  encore  plusieurs  de  ceux  qui  l'ont  ap- 
puyé entendaient*ils  en  restreindre  l'effet  au  commerce  d*exportation. 

En  dehors  de  la  question  de  réputation ,  il  est  permis  de  regarder 
comme  fort  contestable  l'efficacité  d'une  mesure  qui  se  bornerait 
à  fa ir^con naître  le  nom  du  fabricant,  sans  définir  l'obligation  con* 
tractée  par  lui  vis-à-vis  du  public.  L'indication  du  nom  est  surtout 
nécessaire  quand  une  marque  significative  révèle  la  composition  in- 
trinsèque du  produit ,  et  sert  d'expression  h  une  sorte  dn  contrat  entre 
le  fabricant  et  le  consommateur.  C/est  niors  qu'il  est  vrai  di:  dire  :  il 
faut  que  la  responsabilité  encourue  remonte  o  Fauteur  du  délit,  si  la 
marque  a  été  fnussement  apposée.  En  dehors  de  ce  signe  de  compo^ 
êiêian^  de  qualité,  la  marque  d'origine  ne  crée  aucun  engagement,  et 
partant  ne  donne  naissance  »  aucune  responsabilité. 

L'intérêt  général  qui  est  TintéréLde  la  consommation,  de  la  lovauté 
de  la  fabrication,  de  la  répression  de  la  fraude,  ne  sera  satisfait qu*en 
partie  par  la  marque  d'ori'^in€,  tandiF  qu'il  aurait  tout  à  gagnera  ce  que 
l'établissement  de  la  marque  significative  se  répandit  davantage,  6  ce 
que  celle-t;i  passiU  dans  les  habitudes  du  commerce.  Elle  constitue  une 
garantie  pour  le  consommateur,  une  peine  pour  le  fabricant  de  mauvaise 
foi,  un  moyen  de  progrès  et  de  réputation  pour  les  fabricants  loyaux  et 


f 


140  JOURNAL  DES  EœNOMISTES. 

habiles  ;  enfin  ,  on  peut  y  rencontrer  un  lien  pour  les  fabricants  d'une 
même  localité ,  réunis  dans  le  but  d'assurer  la  prospérité  commune 
par  ces  dispositions ,  qui  font  de  la  réputation  de  leur  ville  une  pro- 
priété industrielle  confiée  à  la  garde  de  tous. 

Personne  n*a  plus  nettement  exprimé  les  avantages  de  la  signature 
industrielle ,  apposée  sur  les  produits  fabriqués  «  que  Tillustre  Chaptal, 
dans  le  rapport  qu'il  a  présenté  à  la  Chambre  des  pairs  sur  la  loi  do 
28  juillet-4  août  1 824,  relativement  à  l'emploi  des  noms  dans  le  corn* 
merce.  La  marque  se  range  naturellement  dans  la  même  catégorie 
que  le  nom;  il  doit  y  avoir  une  certaine  harmonie  entre  les  disposi- 
tions pénales  qui  atteignent,  dans  les  deux  cas,  l'abus  fait  de  la  signa- 
ture industrielle;  le  but  est  le  même  :  assurer  la  loyauté  et  la  régo- 
larité  des  transactions  libres,  en  faisant  respecter  l'individualité  da 
producteur  dans  les  signes  extérieurs  à  l'aide  desquels  elle  se  révèle. 
Nous  pouvons  donc  pleinement  appliquer  au  régime  des  mar^ptet  ces 
paroles  de  Chaptal,  sur  la  protection  due  à  la  réputation  du  fabricant  : 

«Il  n'y  a  pas  de  propriété  plus  sacrée  que  le  nom  d'un  fabricant 
qui ,  par  un  travail  assidu ,  une  conduite  sans  tache  et  des  découvertes 
utiles ,  s'est  placé  honorablement  parmi  les  bienfaiteurs  du  pays  et 
les  créateurs  des  industries  utiles. 

<c  Le  nom  d'un  fabricant  devenu  célèbre  par  la  supériorité  constante 
de  ses  produits,  la  fidélité  et  la  bonne  foi  dans  ses  relations  commer- 
ciales, de  mime  que  celm  (Ttine  tille  quia  crié  un  genre  d^industrie 
connu  ei  respecté  dans  toutes  les  parties  du  monde ,  sont  donc  plus 
qu'une  propriété  privée  ;  ils  forment  une  propriité  publique  et  natio- 
nale.  Les  produits  revêtus  de  ces  noms  sont  admis  partout  avec  con- 
fiance, et  cette  confiance  est  telle,  que  dans  plusieurs  lieux  on  les 
reçoit  sans  rompre  balle.)» 

A  voir  avec  quelle  rapidité  la  Chambre  des  pairs  a  voté  les  dispo- 
tions les  plus  importantes  du  projet  sur  les  marques,  tandis  q!:j*elie  a 
longuement  débattu  une  question  tout  à  fait  secondaire ,  celle  de  la 
marque  obligatoire ,  dont  on  a  singulièrement  exagéré  l'importance, 
nous  craignons  que  les  esprits  ne  soient  pas  encore  suffisamment  pré- 
parés à  l'élaboration  de  cette  partie  de  notre  Code  industriel. 

On  a  beaucoup  parlé  de  fraude  :  quand  celle-ci  est  constatée,  elle 
ne  peut  échapper  au  châtiment  qu'elle  mérite;  mais  c'est  la  constata- 
tion qui  est  chose  difficile  et  presque  impossible  tant  qu'une  marque 
significative  ne  viendra  point  apposer  au  produit  une  facture  légale. 

Nous  sommes  loin  de  trouver  à  redire  à  ce  que  l'industrie  se  plie 
sans  cesse  au  goût,  aux  convenances,  aux  besoins  variés  des  consom- 
mateurs, en  diversifiant  la  qualité  des  produits,  en  les  mettant  à  h 
portée  de  toutes  les  exigences,  de  toutes  les  fortunes.  Ce  régime  dé- 
mocratique de  la  fabrication  qui  livre  au  commerce  des  objets  plus 
légers,  plus  grossiers,  moins  durables,  ayant  plus  d'apparence  que  de 
solidité,  répond  à  une  nécessité  qu'on  essayerait  vainement  de  nier 


PROJET  DE  LOI  SUR  LES  MARQUES  DE  FABRIQUE.        Ml 

OU  d'effacer.  Mais  il  serait  utile  que  Tacheteur  qui  s'en  inquiète,  pût 
reconnaitre  à  un  signe  apparent  qu'il  obtient  réellement  ce  qu'il  veut 
obtenir.  Autrement  la  bonne  foi  se  perd,  la  conGance  s'évanouit,  et 
Tappât  trompeur  d'un  marché  Gctif  égarant  le  consommateur,  les  fa- 
bricants les  plus  honorables  et  les  plus  habiles  se  trouvent  poussés 
dans  une  mauvaise  voie. 

La  simple  faculté  d'indiquer  au  moyen  d'une  marque  la  composition 
intrinsèque  du  produit,  mettra,  nous  l'espérons,  un  terme  à  cet  en- 
traînement, si  une  sanction  pénale  efficace  force  le  productueur  à  res- 
pecter cet  engagement  qui  servira  de  passe-port  à  la  marchandise. 

Du  moment  où  la  mesure  sera  simplement  facultative,  on  ne  l'appli- 
quera que  là  où  il  y  aura  possibilité  et  intérêt  à  le  faire  ;  on  sera  donc 
assuré  que  les  embarras  occasionnés  au  producteur  ne  dépasseront  pas 
le  service  qu'il  retirera  de  cette  organisation.  Ou  nous  nous  trompons 
fort,  ou  bien  un  mouvement  remarquable  ne  tarderait  pas  à  se  mani- 
fester, et  dans  de  nombreuses  branches  de  la  production  la  faculté  de 
se  servir  d'une  marque,  entourée  de  la  confiance  publique,  ne  tarde- 
rait pas  à  se  convertir  en  usage  habituel.  Le  consommateur,  prévenu  de 
la  sécurité  offerte  par  la  marque,  demanderait  de  préférence  des  mar- 
chandises margtitfe^,  et  le  producteur  serait  naturellement  invité  à  ar- 
borer cette  enseigne  de  la  probité  dans  la  fabrication. 

Il  y  aurait  donc  des  produits  marqués  et  des  produits  non  marqués, 
comme  sous  l'ancien  régime  il  y  avait  des  produits  r^^/^s  et  non  réglés^ 
mais  avec  cette  énorme  différence  que  la  liberté  de  la  fabrication  serait 
toujours  et  pleinement  maintenue.  Pourquoi  le  plomb  de  liberté  fut-il 
un  bienfait  dont  on  s'empressa  de  faire  usage  dans  la  seconde  moitié 
du  siècle  dernier?  Le  motif  en  est  bien  simple,  Timmuabilité  des  rè- 
glements immobilisait  les  produits  de  la  fabrication,  barrait  la  voie 
du  progrès;  les  producteurs  se  hâtèrent  donc  de  secouer  le  joug  dès 
qu'ils  en  eurent  la  possibilité.  Aujourd'hui  rien  de  pareil  ne  se  pré- 
sente, et  l'on  supposerait  à  tort  que  la  marque  facultative  conduirait  à 
restaurer  d'anciens  abus.  Les  fabricants  ne  reculeront  pas  devant  une 
garantie  qui  leur  laissera  pleine  liberté  d'action  et  qui  consiste  uni- 
quement, en  laissant  faire  ce  qu'on  vent,  à  indiquer  ce  que  l'on  fait. 
Le  régime  des  marques,  tel  que  nous  le  concevons,  n'est  donc  nulle- 
ment un  pas  rétrograde;  il  est  au  contraire  le  salutaire  complément 
de  l'émancipation  du  travail. 

Nous  n'avons  encor  parlé  que  du  principe  général  ;  le  commerce 
i' exportation  demande  à  être  étudié  séparément  dans  ses  rapports  avec 
le  contrôle  des  marchandises.  Il  est  aussi  une  question  de  la  plus 
haute  gravité,  mal  résolue,  à  notre  sens,  par  le  projet  de  loi,  et  dont  la 
Chambre  des  pairs  ne  parait  pas  avoir  soupçonné  toute  l'importance  ; 
c'est  la  question  des  marques  étrangères.  Nous  compléterons  ce  travail 
en  envisageant  le  projet  des  marques  sous  ces  deux  aspects. 

L.  WOLOWSKI. 


141  JOURNAL  DBS  BGONOMlSTES. 

LE  SEL,  L4  POSTE,  Ll  DOUANE. 


On  s'atteDdait,  il  y  a  quelques  jours ,  à  voir  le  mécanisme  repré- 
sentatif enfanter  un  produit  tout  nouveau  et  que  ses  rouages  n'étaieol 
pas  encore  parvenus  à  élaborer  :  le  soulagement  du  contribuable. 

Chacun  était  attentif.  L'expérience  était  intéressante  autant  que 
nouvelle.  Les  forces  aspirantes  de  cette  machine  ne  donnent  d'inquié* 
tude  à  personne.  Elle  fonctionne,  sous  ce  rapport,  d'une  manière 
admirable,  quels  que  soient  le  temps,  le  lieu,  la  saison  et  la  cir- 
constance. 

Mais  quant  aux  réformes  qui  tendent  à  simplifier,  égaliser  et  allé- 
ger les  charges  publiques,  nul  ne  sait  encore  ce  qu*il  peut  faire. 

On  disait  :  Vous  allez  voir;  voici  le  moment;  c'est  l'œuvre  dei 
quatrièmes  sessions,  alors  que  la  popularité  est  bonne  à  quelque  chose. 
1842  nous  valut  les  chemins  de  fer;  1846  nous  donne  l'abaissemeat 
de  la  taxe  du  sel  et  des  lettres;  1850  nous  réserve  le  remaniement 
des  tarifs  et  des  contributions  indirectes.  La  quatrième  session,  c'est 
le  jubilé  du  contribuable. 

Chacun  était  donc  plein  d'espoir,  et  tout  semblait  favoriser  l'expé- 
rience. Le  Moniteur  avait  annoncé  que,  de  trimestre  en  trimestre,  lo 
sources  du  revenu  vont  toujours  grossissant;  et  quel  meilleur  usage 
pouvait-on  faire  de  ces  rentrées  inattendues  que  de  permettre  au  villa- 
geois un  grain  de  sel  de  plus  pour  son  eau  tiède,  une  lettre  de  plus  dt 
champ  de  bataille  où  se  joue  la  vie  de  son  fils? 

Hais  qu'est-il  arrivé?  Comme  ces  deux  matières  sucrées  qui,  dit- 
on,  s'empêchent  réciproquement  de  se  cristalliser;  ou  comme  ces 
deux  chiens  dont  la  lutte  fut  si  acharnée  qu'il  n'en  resta  que  les  deux 
queues,  les  deux  réformes  se  sont  entre-dévorées.  Il  ne  nous  eo  reste 
que  les  queues,  c'est-à-dire  force  projets  de  lois,  exposés  des  motifs, 
rapports,  statistiques  et  annexes  où  nous  avons  la  consolation  de  voir 
nos  souffrances  philanthropiquement  appréciées  et  homoeopathiquement 
calculées.  —  Quant  aux  réformes  elles-mêmes,  elles  n'ont  pas  cris- 
tallisé. Il  ne  sort  rien  du  creuset,  et  l'expérience  a  failli. 

Bientôt  les  chimistes  se  présenteront  devant  le  jury  pour  expliquer 
cette  déconvenue,  et  ils  diront. 

L'un  :  (c  J'avais  proposé  la  réforme  postale  ;  mais  la  Chambre  a  voahi 
dégrever  le  sel,  et  j'ai  dû  la  retirer.  » 

L'autre  :c(  J'avais vo(^  le  dégrèvement  du  sel;  mais  le  ministère  a 
proposé  la  réforme  postale,  et  le  vote  n'a  pas  abouti.  » 

Et  le  jury,  trouvant  la  raison  excellente,  recommencera  TépreuTe 
sur  les  mômes  données  et  renverra  à  l'œuvre  les  mômes  chimistes. 


LB  SKL,  LA  P08TB.  LA  DOUANE.  141 

Ceci  0008  prouve  qu'il  pourrait  bien  y  avoir  quelque  chose  de  rai- 
sonnable, malgré  la  source,  dans  la  pratique  qui  s'est  introduite  de- 
puis un  demi-siècle  de  l'autre  câté  du  détroit,  et  qui  consiste,  pour  le 
public,  i  ne  poursuivre  qu'une  réforme  à  la  fois.  C'est  long,  c'est  en- 
nuyeux ;  mais  ça  mène  à  quelque  chose. 

Nous  avons  une  douzaine  de  réformes  sur  le  chantier;  elles  se  pres- 
sent comme  les  ombres  à  la  porte  de  l'oubli  et  pas  une  n'entre. 

Obime  !  ebe  lasso  ! 

Una  a  la  volta,  per  carita. 

C'est  ce  que  disait  Jacques  Bonhomme  dans  un  dialogue  avec 
John  Bull  sur  la  réforme  postale.  Il  vaut  la  peine  d'être  rapporté. 

Jacques  Bonhomme,  John  Bull. 

Jacques  Bonhomme.  Oh  I  qui  me  délivrera  de  cet  ouragan  de  ré- 
formes! J'en  ai  la  tète  fendue.  Je  crois  qu  on  en  invente  tous  les  jours; 
réforme  universitaire,  financière,  sanita  re,  parlementaire  ;  réforme 
électorale,  réforme  commerciale,  réforme  sociale,  et  voici  venir  la 
réforme  postale  1 

John  Bull.  Pour  celle-cielle,  est  si  facile  à  faire  et  si  utile,  comme 
nous  l'éprouvons  chez  nous,  que  je  me  hasarde  à  vous  la  conseiller. 

Jacques.  On  dit  pourtant  que  ça  a  mal  tourné  en  Angleterre,  et 
que  votre  échiquier  y  a  laissé  dix  millions. 

John.  Qui  en  ont  enfanté  cent  dans  le  public. 

Jacques.  Cela  est-il  bien  certain? 

John.  Voyez  tous  les  signes  par  lesquels  se  manifeste  la  satisfac- 
tion publique.  Voyez  la  nation,  Peel  et  Russell  en  tète,  donner  à 
H.  Rowland-Hill,  à  la  façon  britannique,  des  témoignages  substan- 
tiels de  gratitude.  Voyez  le  pauvre  peuple  ne  faire  circuler  ses  lettres 
qu'après  y  avoir  déposé  l'empreinte  de  ses  sentiments  au  moyen  de 
pains  a  cacheter  qui  portent  cette  devise  :  A  la  réforme  postale,  le  peu- 
ple reconnaissant.  Voyez  les  chefs  de  la  Ligue  déclarer  en  plein  Par- 
lement que  sans  elle  il  leur  eût  fallu  trente  ans  pour  accomplir  leur 
grande  entreprise,  pour  affranchir  la  nourriture  du  pauvre;  voyez  les 
officiers  du  Boardof  trade  déclarer  qu'il  est  fâcheux  que  la  monnaie 
anglaise  ne  se  prête  pas  k  une  rédaction  plus  radicale  encore  du  port 
des  lettres!  Quelles  preuves  vous  faut^il  de  plus? 

Jacques.  Oui,  mais  le  Trésor? 

Jotm.  Est-ce  que  le  Trésor  et  le  public  ne  sont  pas  dans  la  même 
barque? 

Jacques.  Pas  tout  à  fait.  —  Et  puis,  est-il  bien  certain  que  notre 
système  postal  ait  besoin  d'être  réformé? 

John.  C'est  là  la  question.  Voyons  un  peu  comment  se  passent  les 
choses.  Que  derienoeDt  les  lettres  qui  sont  mises  à  la  poste  ? 

Jacques.  Ob!  c'est  on  mécanisme  d'une  simplicité  admirable;  le 


m  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

directeur  ouvre  la  botte  à  une  certaine  heure,  et  il  en  retire,  je  sup- 
pose, cent  lettres. 

John.  Et  ensuite  ? 

Jacques.  Ensuite  il  les  inspecte  Tune  après  Tautre.  Un  tableau 
géographique  sous  les  yeux,  et  une  balance  en  main,  il  cherchée 
quelle  catégorie  chacune  d'elles  appartient  sons  le  double  rapport  de 
la  distance  et  du  poids.  Il  n'y  a  que  onze  zones  et  autant  de  degrés  de 
pesanteur. 

John.  Cela  fait  bien  cent  vingt-une  combinaisons  pour  chaque  lettre. 

Jacques.  Oui,  et  il  faut  doubler  ce  nombre,  parce  que  la  lettre  peot 
appartenir  ou  ne  pas  appartenir  au  service  rural. 

John.  C'est  donc  deux  mille  quatre  cent  vingts  recherches  poor  les 
cent  lettres.  — Que  fait  ensuite  H.  le  directeur? 

Jacques.  Il  inscrit  le  poids  sur  un  coin  et  la  taxe  au  beau  miliea 
de  l'adresse^  sous  la  figure  d'un  hiéroglyphe  convenu  dans  Tadminis- 
tration. 

John.  Et  ensuite? 

Jacques.  Il  timbre;  il  partage  les  lettres  en  dix  paquets,  selon  les 
bureaux  avec  lesquels  il  correspond.  Il  additionne  le  total  des  taxes 
des  dix  paquets. 

John.  Et  ensuite  ? 

Jacques.  Ensuite  il  inscrit  les  dix  sommes  en  long  sur  un  registre 
et  en  travers  sur  un  autre. 

John.  Et  ensuite? 

Jacques.  Ensuite,  il  écrit  une  lettre  à  chacun  des  dix  directeurs 
correspondants  pour  l'informer  de  l'article  de  comptabilité  qui  le  con- 
cerne. 

John.  Et  si  les  lettres  sont  affranchies? 

Jacques.  Oh!  alors  j'avoue  que  le  service  se  complique. un  pea. 
Il  faut  recevoir  la  lettre,  la  peser  et  mesurer  comme  devant,  toucher  le 
payement  et  rendre  monnaie  ;  choisir  parmi  trente  timbres  celui  qui 
convient  ;  constater  sur  la  lettre  son  numéro  d'ordre,  son  poids  et  sa 
taxe;  transcrire  l'adresse  tout  entière  sur  un  premier  registre,  pais 
sur  un  second,  puis  sur  un  troisième,  puis  sur  un  bulletin  détaché; 
envelopper  la  lettre  dans  le  bulletin^  envoyer  le  tout  bien  ficelé  au  di- 
recteur correspondant,  et  relater  chacune  de  ces  circonstances  dans 
une  douzaine  de  colonnes  choisies  parmi  cinquante  qui  bariolent  les 
sommiers. 

John.  Et  tout  cela  pour  40  centimes! 

Jacques.  Oui,  en  moyenne. 

John.  Je  vois  qu'en  effet  le  dépari  est  assez  simple.  Voyons  com* 
ment  les  choses  se  passent  à  V arrivée? 

Jacques.  Le  directeur  ouvre  la  dépèche. 

John.  Et  après? 

Jacques.  Il  lit  les  dix  avis  de  ses  correspondants. 


LE  SEL,  LA  POSTE,  LA  DOUANE.  r      m6 

John.  Et  après? 

Jacques.  Il  compare  le  total  accusé  par  chaque  avis  avec  le  total  qui 
résulte  de  chacun  des  dix  paquets  de  lettres. 

John.  Et  après? 

Jacques.  Il  fait  le  total  des  totaux,  et  sait  de  quelle  somme  en  bloc 
il  rendra  les  facteurs  responsables. 

John.  Et  après? 

Jacques.  Après,  tableau  des  distances  et  balance  en  main,  il  vérifie 
et  recti6e  la  taie  de  chaque  lettre. 

John.  Et  après  ? 

Jacques.  Il  inscrit  de  registre  en  registre,  de  colonne  en  colonne, 
selon  d'innombrables  occurrences,  les  p/u5  trouvés  et  les  moins  trouvés. 

John.  Et  après? 

Jacques.  Il  se  met  en  correspondance  avec  les  dix  directeurs  pour 
signaler  des  erreurs  de  10  ou  20  centimes. 

John.  Et  après? 

Jacques.  Il  remanie  toutes  les  lettres  reçues  pour  les  donner  aux 
facteurs. 

John.  Et  après? 

Jacques.  Il  fait  le  total  des  taxes  que  chaque  facteur  prend  en 
charge. 

John.  Et  après? 

Jacques.  Le  facteur  vérifie.  On  discute  la  signification  des  hiéro- 
glyphes. Le  facteur  avance  la  somme,  et  il  part. 

John.  Go  on. 

Jacques.  Le  facteur  va  chez  le  destinataire,  il  frappe  à  la  porte  ;  an 
domestique  descend.  Il  y  a  six  lettres  à  cette  adresse.  On  additionne 
les  taxes,  séparément  d'abord,  puis  en  commun.  On  en  trouve  pour 
2  fr.  70  c. 

John.  Go  on. 

Jacques.  Le  domestique  va  trouver  son  maître  :  celui-ci  procède  à 
la  vérification  des  hiéroglyphes.  Il  prend  les  3  pour  des  2,  et  les  9 
pour  des  4.  Il  a  des  doutes  sur  les  poids  et  les  distances;  bref,  il  faut 
faire  monter  le  facteur,  et  en  l'attendant,  il  cherche  à  deviner  le  si- 
gnataire des  lettres,  pensant  qu'il  serait  sage  de  les  refuser. 

John.  Go  on. 

Jacques.  Le  facteur  arrive  et  plaide  la  cause  de  l'administration. 
Od  discute,  on  examine,  on  pèse,  on  mesure  ;  enfin  le  destinataire 
reçoit  cinq  lettres  et  on  en  rebute  une. 

John.  Go  on. 

Jacques.  Il  ne  s'agit  plus  que  du  payement.  Le  domestique  va  chez 
Tépicier  chercher  de  la  monnaie.  Enfin  au  bout  de  vingt  minutes,  le 
fadeur  est  libre  et  il  court  recommencer  de  porte  en  porte  la  même 
eérémoDie. 

Jolm.  Go  on. 

iO 


146  JOURNAL  DES  ECONOMISTES. 

Jacquet.  Il  revient  au  bareaa.  Il  compte  et  recompte  avec  ledireo 
teur.  Il  remet  les  lettres  rebutées  et  se  fait  restituer  ses  araDces.  B 
rend  compte  des  objections  des  destinataires  relativement  au  poiè 
et  aax  distances. 

John.  Go  on. 

Jacques.  Le  directeur  cherche  les  registres,  les  sommiers,  lesbrf- 
letins  spéciaux  pour  faire  ses  comptes  de  rebuts. 

John.  Go  onj  ifyou  please. 

Jacques.  Et  ma  Toi,  je  ne  suis  pas  directeur.  Noos  arriverions  id 
aui  cbmptes  de  dizaines,  de  vingtaines,  de  fin  du  mois;  au  moje» 
imaginés,  non-seulement  pour  établir,  mais  pour  cootrAler  nat 
comptabilité  si  minutieuse  portant  sur  50  millions  de  francs,  résol- 
tant  de  taxes  moyennes  de  43  1/2  centimes,  et  de  116  millions^ 
lettres,  chacune  desquelles  peut  appartenir  à  2,420  catégories. 

John.  Voilà  une  simplicité  très-compliquée.  Certes,  rhonuDe  qoi  i 
résolu  ce  problème  devait  avoir  cent  fois  plus  de  génie  qua  votit 
H.  Piron  ou  notre  Rowland-Hill. 

Jacques.  Mais  vous  qui  avez  Tair  de  rire  de  notre  système,  appli- 
quez-moi le  vAtre. 

John.  En  Angleterre,  le  gouvernement  fait  vendre,  dans  tons  fei 
lieux  où  il  juge  utile,  des  enveloppes  et  des  bandes  à  un  penny  pièce. 

Jacques.  Et  après? 

John.  Vous  écrivez,  pliet  votre  lettre  eii  quatre ,  la  mettet  4Mi 
une  de  ces  enveloppes,  la  jetez  ou  l'envoyez  à  la  poste. 

Jacques.  Et  après? 

John.  Après,  tout  est  dit.  Il  n*y  a  lii  poids,  ni  distat)ces,  ni  fte 
trouvés  ni  moins  trouviez  ni  rdmts,  ni  bulletins,  ni  registres,  ni 
miers,  ni  colonnes,  ni  comptabilité^  ni  contrôle,  ni  monnaie  k 
ner  ni  à  recevoir,  ni  hiéroglyphes,  ni  discussions  et  ittterpréti 
hi  forcement  en  recette,  etc.,  etc. 

Jacques.  Vraiment  cela  paraît  simple.  Mais  ce  ne  l'est-il  pa^  M^? 
Un  enfant  comprendrait  cela.  C'est  avec  dep&reilles  réformes  qtlia 
'^toufle  le  génie  des  grands  administrateurs.  Pour  moi,  je  tiens  I  k 
manière  française.  Et  puis,  votre  taxe  imtfbrme  ^  le  plus  granJ  éé  %m 
les  défauts.  Elle  est  injuste. 

John.  Pourquoi  donc? 

Jacques.  Parce  qu'il  est  injuste  de  faire  payer  autant  pour  nnekaa 
qu'on  porte  au  voisinage  que  pour  celle  qu'on  porte  à  cent  lictes, 

John.  En  tous  cas,  vous  conviendrez  que  l'injustice  e^t 
dans  les  limites  d'un  penny. 

Jacques.  Qu'importe?  c'est  toujours  vlM  injustice. 

John.  Elle  ne  peut  même  jamais  s'élendue  qe'à  un  deM-fM^ 
car  l'antre  moitié  est  afférente  à  des  frais  fixes  pour  toalM  Éi-H^ 
très  quelle  que  soit  la  distance. 


LE  SEL,  LA  POSTE,  LA  DOUANE.  I4T 

JétqueÈ.  Petiny  du  demî-petihy,  il  y  a  toujours  là  un  principe  d'in- 
justice. 

John.  Eufln,  cette  injustibe  qui^  au  fhaxitnuni,  ne  peut  aller  qu'il 
QD  demi-penny  dans  un  cas  particulier,  s'efface  pour  chaque  citoyen 
dans  Fetisemble  de  sa  correspoudâtlce^  puisque  chacun  écrit  tantôt  au 
loin,  tantôt  au  voisinage. 

Jacques.  Je  n'en  démords  pas.  L'iiljustice  est  atténuée  A  l'infini 
si  vous  touléz,  elle  est  inappréciable,  infinitésimale,  homœopathique, 
mais  elle  existe. 

John.  L'Etat  tous  fait-il  payer  plus  chek*  le  gramme  de  tabac  que 
TOUS  achetez  à  la  irue  dé  Cliehy  que  Celui  qu'on  vous  débite  au  quai 
d'Orsay? 

Jacques.  Quel  ra[)port  y  â-t-il  entre  les  dent  objets  de  comparaison? 

John.  C'esi  que,  dans  tih  cas  comUiedans  l'éutre,  il  a  fallu  faire  les 
frais  d'uh  tratisfoort.  Il  Serait  juste,  mathématiquement,  que  chaque 
prise  de  tabac  fût  plus  chère  rue  de  Clichy  qu'au  quai  d'Orsay  de 
quelque  millionnième  de  centime. 

Jacques.  C'est  vrai,  Il  ne  faut  vouloir  que  ce  qui  est  possible. 

Johi.  Ajoutez  qUe  vttti*e  Système  de  poste  n'est  juste  qu'en  appa- 
rence. Deux  maisobs  Se  tt*oUvent  côte  à  côte,  mais  l'une  en  dehors^ 
l'autre  en  dedans  de  la  zone.  La  preniière  payera  10  bentiniesde  plus 
que  la  seconde,  juste  autant  que  coûte  en  Angleterre  le  poHentiet 
de  la  lettre.  Vous  voyez  bien  que  maigtii  leS  apparences,  l'injustice  se 
tommet  chet  vous  sur  une  bien  plus  grande  échelle^ 

Itttques.  Cela  semble  bien  vrai.  Mon  objection  ne  vaut  pas  grand 
thosë,  ftiais  reste  toujours  la  perte  du  revenu. 

Ici,  je  cessai  d'entendre  les  deux  interlocuteurs.  Il  paraît  cepen- 
dant que  Jacques  B6fihômni;è  fin  entlètfeknent  cbttverti  ;  Car,  quel- 
ques jours  après,  le  rapport  de  M.  Vuiti-y  ôyant  parU ,  il  écrivit  M 
lettre  suivante  à  l'honorable  législateur  : 

J*  Bimhmnme  à  M.  de  Vuùry,  députtf^  rafpûttmr  éé  te  CommtssiBn 
émrgée  d^ea^miner  ie  prejet  de  ht  relatif  à  lA  tOM  des  /eUrvs. 

a  Monsieur, 

«  Bien  que  je  n'ignore  pas  l'extrême  défaveur  qd'on  crée  eontre 
sai  quand  on  se  fait  l'avocat  d'une  Atforie  rtb$oln$^  je  ne  crois  pas  de- 
voir abandonner  la  cause  de  la  taœe  unique  el  ri^ie  nu  sifnfU  rwn'* 
iomrsemau  du  semée  rendu. 

«  En  m'adressent  à  vous,  je  vous  fais  beau  jeu  assurément*  D'un 
côté,  un  cerveau  brûlé,  un  réformateur  de  cabinet,  qui  parle  de  ren- 
v^r  tout  un  système  brusquement,  aatis  transition;  un  rêveur  qui 
ô'ft  peut-être  pas  jeté  les  yeux  sur  cette  montagne  de  lois^  ordon- 
^h  tableaux,  annexes,  statistiques  qui  accompagnent  votre  rap^ 
»ur  tout  dire  en  un  mot»  un  théorieien!  ~*  De  l'autre,  un 


148  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

législateur  grave,  prudent,  modéré,  qui  a  tout  pesé  et  comparé,  qti 
ménage  les  intérêts  divers,  qui  rejette  tons  les  iyslèmei^  ou,  œ  qm 
revient  au  même,  en  compose  un  de  ce  qu*il  emprunte  à  tous  les  lo- 
très.  Certes,  l'issue  de  la  lutte  ne  saurait  être  douteuse. 

«Néanmoins, tant  que  la  question  est  pendante,  les  convictions 
ont  le  droit  de  se  produire.  Je  sais  que  la  mienne  est  assez  tranchée 
pour  appeler  sur  les  lèvres  du  lecteur  le  sourire  de  la  raillerie.  Tout 
ce  que  j'ose  attendre  de  lui,  c'est  de  me  le  prodiguer,  s'il  y  a  lies, 
après  et  non  avant  d'avoir  écouté  mes  raisons. 

ce  Car  enfin,  moi  aussi  je  puis  invoquer  l'expérience.  Un  graad 
peuple  en  a  fait  l'épreuve.  Comment  la  juge-t-il?  On  ne  nie  pas  qu'il 
soit  habile  en  ces  matières,  et  son  jugement  a  quelque  poids. 

a  Eh  bien,  il  n'y  a  pas  une  voix  en  Angleterre  qui  ne  bénisse  li 
réforme  postale.  J'en  ai  pour  témoin  la  souscription  ouverte  en  Tafev 
de  M.  Rowland-Hill  ;  j'en  ai  pour  témoin  la  manière  originale  dont  le 
peuple,  à  ce  que  me  disait  John  Bull,  exprime  sa  reconnaissance  ;  j'en 
ai  pour  témoin  cet  aveu  si  souvent  réitéré  de  la  Ligue  :  a  Jamais  sam 
le  penny-poslage  nous  n'aurions  développé  l'opinion  publique  qui  reo- 
verse  aujourd'hui  le  système  protecteur.  »  J'en  ai  pour  témoin,  ceqie 
je  lis  dans  un  ouvrage  émané  d'une  plume  officielle  : 

c  La  taxe  des  lettres  doit  être  réglée  non  dans  un  but  de  fiscalité,  mais  dans  rus- 
€  que  objet  de  couvrir  la  dépense.  » 

a  A  quoi  M.  Uac  Gregor  ajoute  : 
c  11  est  vrai  que  la  taxe  étant  descendue  au  niveau  de  notre  plus  peUte  monnaie,  i 
c  n^est  pas  possible  de  rabaisser  davantage,  quoiqu'elle  donne  du  revenu.  Mais  ce 
c  revenu,  qui  ira  sans  cesse  grossissant,  doit  être  consacré  à  améliorer  le  serriee  d 
«  à  développer  notre  système  de  paquebots  dans  toutes  les  mers.  » 

«  Ceci  me  conduit  à  examiner  la  pensée  fondamentale  de  la  Coni- 
mission,  qui  est,  au  contraire,  que  la  taxe  des  lettres  doit  être  poor 
l'État  une  source  de  revenus. 

a  Cette  pensée  domine  tout  votre  rapport,  et  j'avoue  que,  soos  rem- 
pire  de  cette  préoccupation,  vous  ne  pouviez  arriver  à  rien  de  grand, 
à  rien  de  complet;  heureux  si,  en  voulant  concilier  tous  les  systèflMf, 
vous  n'en  avez  combiné  les  inconvénients  divers. 

a  La  première  question  qui  se  présente  est  donc  celle-ci  :  la  correi- 
pondance  entre  les  particuliers  est-elle  une  bonne  matière  impoêàUe? 

<x  Je  ne  remonterai  pas  aux  principes  abstraits.  Je  ne  ferai  pas  reour- 
quer  que  la  société  n'étant  que  la  communication  des  idées,  l'objet  4e 
tout  gouvernement  doit  être  de  favoriser  et  non  de  contrarier  celte 
communication. 

«  J'examinerai  les  faits  existants. 

«  La  longueur  totale  des  routes  royales,  départementales  et  \  icinalo 
est  de  un  million  de  kilomètres,  et  supposant  que  chacun  a  ooilé 
100,000  fr.,  cela  fait  un  capital  de  cent  milliards  dépensé  par  l'Etat 
pour  favoriser  la  locomotion  des  choses  et  des  hommes. 


LE  SEL.  LA  POSTE,  LA  DOUANE.  HO 

o  Or,  je  voos  le  demande,  si  un  de  vos  honorables  collègues  propo- 
sait à  la  Chambre  un  projet  de  loi  ainsi  conçu  : 

«  A  partir  du  1"  janvier  1847,  l'État  percevra  sur  tous  les  voyageurs  une  taxe 
c  calculée,  non-seuleinent  pour  couvrir  les  dépenses  des  routes,  mais  encore  pour 
c  foire  rentrer  dans  ses  caisses  quatre  à  cinq  fois  le  montant  de  cette  dépense.  » 

«  Ne  trouveriez*vous  pas  cette  proposition  antisociale  et  mons- 
trueuse? 

a  Comment  se  fait-il  que  cette  pensée  de  béniftce,  que  dis-je,  de  sim- 
ple rémunération,  ne  se  soit  jamais  présentée  à  l'esprit  quand  il  s'est 
agi  de  la  circulation  des  hommes,  et  qu'elle  vous  paraisse  si  natu- 
relle anand  il  est  question  de  la  circulation  des  idées? 

a  J  ose  dire  que  cela  tient  à  l'habitude.  S'il  était  question  de  créer  la 
poste,  à  coup  sûr  il  paraîtrait  monstrueux  del'établir  sur  leprinctpe 
fiscal. 

«  Et  veuillez  remarquer  qu'ici  l'oppression  est  mieux  caractérisée. 

«  Quand  l'Etat  a  ouvert  une  route,  il  ne  force  personne  à  s'en  ser- 
vir. (Il  le  ferait  sans  doute  si  l'usage  de  la  route  était  taxé.)  Mais 
quand  la  poste  royale  existe,  nul  n'a  plus  la  faculté  d'écrire  par  une 
autre  voie,  fût-ce  à  sa  mère. 

tf  Donc,  en  principe,  la  taxe  des  lettres  devrait  être  rémunératoire, 
et  par  ce  motif,  uniforme. 

«t  Que  si  l'on  part  de  cette  idée,  comment  ne  pas  être  émerveillé  de 
la  facilité,  de  la  beauté,  de  la  simplicité  de  la  réforme? 

a  La  voici  tout  entière,  et  sauf  rédaction,  formulée  en  projet  de  loi. 

«  Abt.  l*'.  a  partir  du  l*»^  janvier  1847,  il  sera  exposé  en  vente,  partout  où  Tadmi- 
Qistration  le  jugera  utile,  des  enveloppes  et  des  bandes  timbrées  au  prix  de  cinq  (ou 
dix)  centimes. 

<  2.  Toute  lettre  mise  dans  une  de  ces  enveloppes  et  ne  dépassant  pas  le  poids  de  15 
grammes,  tout  journal  ou  imprimé  mis  sous  une  de  ces  bandes  et  ne  dépassant  pas 
...  grammes,  sera  porté  et  remis,  sans  frais,  a  son  adresse. 

<  3.  La  comptabilité  de  la  poste  est  entièrement  supprimée. 

«  4.  Toute  criminalité  et  pénalité  en  matière  de  ports  de  lettres  sont  abolies. 

«  Cela  est  bien  simple,  je  l'avoue,  beaucoup  trop  simple,  et  je  m'atp* 
tends  à  une  nuée  d'objections. 

a  Hais,  à  supposer  que  ce  système  ait  des  inconvénients  (ce  n'est 
pas  la  question),  il  s'agit  e  savoir  si  le  vôtre  n'en  a  pas  de  plus  grands 
encore. 

«  Et  de  bonne  foi,  peut-il,  sous  quelque  aspect  que  ce  soit  (sauf  le 
revenu),  supporter  un  instant  la  comparaison  ? 

«  Examinez-les  tous  les  deux  ;  comparez-les  sous  les  rapports  de  la 
facilité,  de  la  commodité,  de  la  célérité,  de  la  simplicité,  de  l'ordre , 
de  l'économie,  delà  justice,  de  l'égalité,  de  la  multiplication  des  af- 
faires, delà  satisfaction  des  sentiments,  du  développement  intellectuel 
et  moral,  de  la  puissance  civilisatrice,  et  dites,  la  main  sur  la  con- 
"^ — î,  s'il  est  possible  d'hésiter  on  moment. 


I 


UO  JOURNAL  DES  ËC0N0M1ST£S. 

«  Je  me  garderai  bien  de  développer  chacune  de  ces  considératioDs. 
Je  vous  donoe  les  en-téù  de  douze  chapitres  et  laitise  le  reste  en  blanc, 
per3nadé  que  personne  n'est  mieui  en  état  que  vous  de  les  remplir. 

«Hais puisqu'il  n*y  9  qu'une  seule  objection  :  le  revenu^  il  faut  bieD 
que  j'en  dise  un  mot. 

«  Vous  çivez  fait  un  tableau  duquel  il  résulte  que  la  taxe  DDique. 
même  à  20  centimes,  constituerait  le  Trésor  en  perte  de  22  millions. 

a  ^  dix  centimes,  la  perle  serait  de  28  millions  et  à  5  cent.,  de 
33  millipns,  hypothèses  si  effrayantes,  que  vous  ne  les  formulez  même 
pas, 

«  Mais  permettez-moi  de  vous  dire  que  les  chiffres,  dans  votre  rap- 
port, dansent  avec  un  peu  trop  de  laisser-aller.  Dans  tous  vos  ta- 
bleaux, dans  tous  vos  calculs,  vous  sous-entendez  ces  mots  :  Touie$ 
choses  égales  d'ailleurs.  Vous  supposez  les  mêmes  frais  avec  une  ad- 
ministration simple  qu*avec  une  administration  compliquée;  le  même 
nombre  de  lettres  avec  la  taxe  moyenne  de  43,  qu'avec  la  taxe 
unique  à  20  cent.  Vous  vous  bornez  à  cette  règle  de  trois  :  87  millions 
de  lettres  à  42  cent.  1/2  ont  donné  tant.  Donc,  à  20  cent,  elles 
donneraient  tant;  admettant,  néanmoins,  quelques  distinctions 
quand  elles  sont  contraires  à  la  réforme. 

a  Pour  évaluer  le  sacriflce  réel  duTrésor,  il  faudrait  savoird'abord  ce 
qu'on  économiserait  sur  le  service  ;  ensuite,  dans  quelle  proportion 
s'augmenterait  l'activité  de  la  correspondance.  Ne  tenops  compte  que 
de  cette  dernière  donnée,  parce  que  nous  pouvons  supposer  qne  fé- 
pargne  réalisée  sur  les  frais  se  réduirait  à  ceci,  que  le  personnel  actuel 
ferait  face  k  un  service  plus  développé. 

a  Sans  doute,  il  n*est  pas  possible  de  fixer  le  chiffre  de  raccroisse- 
ment  dans  la  circulation  des  lettres,  mais,  en  ces  matières,  une  ana- 
logie raisonnable  a  toujours  été  admise. 

a  Vous  dites  vous-même  qu'en  Angleterre  une  réduction  de  7/8  dans 
la  taxe  a  amené  une  augmentation  de  360  pour  cei^t  dana  la  corres- 
pondance. 

«  Chez  nous,  l'abaissement  à  5  cent,  de  la  taxe  qui  est  actuelle- 
ment, en  moyenne,  de  43  cent.,  constituerait  aussi  une  réduction  de 
7/8.  Il  est  donc  permis  d'attendre  le  même  résultat,  c'est-à-dire 
417  millions  de  lettres,  au  lieu  de  116  millions. 

a  Hais  calculons  sur  300  millions. 

ce  Y  a-t-il  exagération  à  admettre  qu*avec  une  tA%e  de  moitié  moin- 
dre, nous  arriverons  à  8  lettres  par  habitant,  quand  les  Anglais  sont 
parvenus  à  13? 

«  Or,  300  millions  de  lettres  à  5  c.  donnent.   .  .  .  15  milltMis. 

c        100  millions  de  journaux  et  imprimés  à  5  c.  .     5 

«  Voyageurs  par  les  malles-postes 4 

«  Articles  d'argent 4 

i(  Total  des  recettes 28  millîoM. 


m 


LE  SEL,  f^  eOST£,  ^JL  POUJ^B.  161 

f  (49  dépende  Wtupljs  (awi  pourra  ijiuainuef), 

est  de •  3)  inillioDS. 

a  A  (jédaife»  pelle  des  pd<)(|e)^ots •  .  .  ,     5 

«  Reste  sur  les  dépèches,  voyageurs  et  articles  d'argeot.  86  miiUoDS. 

a  Produit  net. ...   : 2 

«  ^m'oapd'tiai  le  produit  net  est  de IQ 

a  Perte  on  plutôt  réduction  de  gain 17  millions, 

a  MaioteBant,  je  demande  si  l'Etat  qui  fait  un  iocrificç  posiêif  de 
800  millions  par  an  pour  faciliter  la  circulation  gratuite  des  per-* 
sonnes,  ne  dpit  pas  faire  an  sacrifice  négatif  de  17  millions  pour  m 
pas  gagner  sur  la  circulation  des  idées? 

ft  Mais  enfin,  le  fisc,  je  le  sai^,  a  ses  habitudes,  et  autant  il  eontraeto 
a?€C  facilité  celle  de  voir  grossir  les  recettes,  autant  il  s'accoutume 
maiaisémenti  les  voir  diminuer  d'une  obole.  Il  semblequ'il  soit  pourvu 
de  ces  valvules  admirables  qui,  dans  notre  organisation,  laissent  le 
sang  affluer  dans  une  direction,  mais  Tempèchent  de  rétrograder. 
Soit.  Le  fisc  est  un  peu  vieux  pour  que  nous  puissions  changer  ses 
allures.  N'espérons  dbnc  pas  le  décider  à  se  dessaisir.  Mais  quedirait-r 
il,  si  moi,  Jacques  ^onhomme,  je  lui  indiquais  un  moyien  simple, 
fiicile,  commode,  essentiellement  praitque  de  faire  un  grand  bien  au 
pays,  sans  qu'il  lui  en  coûtât  un  centime? 

«  La  poste  donne  brut  au  Tf  ésor 50  millijODS. 

«  Le  sel 70 

«  La  douane. 160 

a  Total  pour  ces  trois  services 280  millions. 

tf  Eh  bien  !  mettez  la  taxe  des  lettres  au  taux  uniforme  de  5  c. 

ce  Abaij^jK  I9  taxe  flu  sisl  ^  10  fr.  le  quintal,  comme  la  Chambre  Ta 
voté. 

a  Donnez-moi  la  faculté  de  modifier  le  tarif  des  douanes,  en  ce 
sens  qu'a  mb  sera  formellement  interdit  d'élever  aucun  droit,  mais 
qu'il  me  sera  loisible  de  les  abaisser  a  mon  gré. 

«  Et  moi,  Jacques  Bonhomme,  je  vous  garantis,  non  pas  280,  mais 
300  raillions.  Dcqxcent  banquiers  de  France  seront  mes  cautions.  Je 
ne  demande  pour  ma  prime  que  ce  que  ces  trois  impôts  produiront  en 
sus  des  300  luillions. 

ic  Maintenant  ai-je  besoin  d*énumérer  les  avantages  de  ma  proposi- 
tion? 

«  l*"  Le  peuple  recueillera  tout  le  bénéfice  du  bon  marché  dans  le 
prix  d'un  objet  de  première  nécessité,  le  sel. 

a  2"*  Les  pères  pourront  écrire  à  leurs  fils,  les  mères  à  leurs  filles. 
Les  affections,  les  sentiments,  les  épanchements  de  l'amour  et  de  Ta- 
roitié  ne  seront  pas,  comme  aujourd'hui,  refoulés  |)ar  la  main  du  fisc 
du  fond  <ie  nos  cœurs . 


162  JOURNAL  DES  ECONOMISTES. 

«  d""  Porter  uoe  lettre  d'un  ami  à  un  ami  ne  sera  pas  inscrit  sar  nos 
codes  comme  une  action  criminelle . 

«  V  Le  commerce  refleurira  avec  la  liberté  ;  notre  marine  marchande 
se  relèvera  de  son  humiliation . 

«  5"*  Le  fisc  gagnera  d'abord  vingt  millians  ;  ensuite,  tout  ce  que  (en 
affluer  vers  les  autres  branches  de  contributions  l'épargne  réalisée  par 
chaque  citoyen  sur  le  sel,  les  lettres  et  sur  les  objets  dont  les  droite 
auront  été  abaissés. 

<x  Si  ma  proposition  n'est  pas  acceptée,  que  devrai-je  en  conclure? 
Pourvu  que  la  compagnie  de  banquiers  que  je  présenterai  offre  des 
garanties  suffisantes,  sous  quel  prétexte  pourrait-on  rejeter  mon  of- 
fre? Il  n'est  pas  possible  d'invoquer  Y  équilibre  des  budgets.  Il  sera  biea 
rompu,  mais  rompu  de  manière  à  ce  que  les  recettes  excèdent  les  dé- 
penses. Il  ne  s'agit  pas  ici  d'une  théorie,  d'un  système,  d'une  statis* 
tique,  d'une  probabilité,  d'une  conjecture,  c'est  une  oOre,  nue  olre 
comme  celle  d'une  compagnie  qui  demande  la  concession  d'un  chemii 
de  fer.  Le  fisc  me  dit  ce  qu'il  retire  de  la  poste,  du  sel  et  de  la  douane. 
J'oflre  de  lui  donner  plus.  L'objection  ne  peut  donc  pas  venir  de'  loi. 
J'offre  de  diminuer  le  tarif  du  sel,  de  la  poste  et  delà  douane;  je  m*eD- 
gage  à  ne  pas  l'élever  ;  l'objection  ne  peut  donc  pas  venir  des  contri- 
buables. —  De  qui  viendrait-elle  donc? — Des  monopoleurs? — Reste 
à  savoir  si  leur  voix  doit  étouffer  en  France  celle  de  l'Etat  et  celle  di 
peuple.  Pour  nous  en  assurer,  je  vous  prie  de  transmettre  ma  propH 
sition  au  conseil  des  ministres.  Jacques  Bonhomiie. 

«  P.  S.  Voici  le  texte  de  mon  offre  : 

«Moi,  Jacques  Bonhomme,  représentantune  compagnie  de  banquien 
et  capitalistes,  prête  à  donner  toutes  garanties  et  à  déposer  tous  cai- 
tioonements  qui  seront  nécessaires  ; 

«  Ayant  appris  que  l'Etat  ne  tire  que  280  millions  de  la  douane,  de 
laposteetdusel,aumoyen  desdroits  tels  qu'ils  sont  actuellement  fixés; 
a  J'offre  de  lui  donner  300  millions  du  produit  brut  de  ces  trois 
services; 

«  Même  alors  qu'il  réduirait  la  taxe  du  sel  de  30  francs  à  10  francs.; 
«  Même  alors  qu'il  réduirait  la  taxe  des  lettres  de  42  1/2  cent,  ea 
moyenne  à  une  taxe  unique  et  uniforme  de  5  à  10  centimes  ; 

«  A  la  seule  condition  qu'il  me  sera  permis  non  point  à'ileter  (oe 
qui  me  sera  formellement  interdit),  mais  d'abaisser,  autant  que  je  le 
voudrai,  les  droits  de  douane.  Jacques  Bonhomme.  » 

Mais  vous  êtes  fou,  dis-je  à  Jacques  Bonhomme,  vous  n'avez  jamais 
rien  su  prendre  avec  modération.  L'autre  jour  vous  vous  récriiez  con- 
tre Vouragan  des  réformes,  et  voilà  que  vous  en  réclamez  trob, 
faisant  de  l'une  la  condition  des  deux  autres.  Vous  vous  ruinerez. 
—  Soyez  tranquille,  me  dit-il,  j'ai  fait  tous  mes  calculs.  Plaise  à 
Dieu  qu'ils  acceptent!  Mais  ils  n'accepteront  pas.  Là-dessus,  nousnoos 
quittâmes  la  tête  pleine,  lui  de  chilIVeî?,  moi  de  réflexions,  que  j'é- 
pargne au  lecteur.  FRÉDÉRIC  BASTL\T. 


LOI  RELATIVE  AUX  CHEMINS  DE  FER  EN  ANGLETERRE.    15S 


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DU   NOUVEAU  PROJET  DE  LOI 


RELATIF 


AUX  CHEMINS  DE  FER  EN  ANGLETERRE. 


SMl  fallait  de  nouveaux  exemples  pour  démontrer  ce  qiierindustriet  le  capi- 
tal» le  crédit,  livrés  à  eux-mêmes  ont  de  ressources  et  de  vitalité,  nous  leâ  trou- 
yerionsdans  ce  qui  vient  de  se  passer  en  Angleterre  sur  le  terrain  agité  et  dir- 
ficile  des  chemins  de  fer.  Certes  jamais  la  richesse  d'un  pays^  la  sécurité  des 
transactions,  le  fonds  qui  sert  à  alimenter  la  production,  ti'eureut  à  traverser 
des  circonstances  plus  graves  et  plus  menaçantes  :  jainaîa  ce  géant  sur  qui 
pèsent  les  impôts,  les  dettes,  les  colossales  dépenses  de  la  Grande-Bretagne, 
n'eut  à  porter  sur  ses  larges  épaules  une  charge  plus  lourde  ;  et  cependant  il  a 
suffi  d'un  seul  appel  adressé  à  Topinion  publique,  d'une  seule  loi,  fort  inof* 
fensive  et  fort  simple,  pour  conjurer  le  péril  et  consolider  Tédifice  chancelant 
du  crédit.  Nous  allons  essayer  de  mettre  ceci  hors  de  doute  en  esquissant  les 
phases  successives  que  présentent  les  chemins  de  fer  anglais  au  poiot  de 
vue  de  la  spéculation. 

Après  être  restée  pendant  quatre  ou  cinq  ans  courbée  sous  la  pression  des 
crises  financières,  des  sécessions  industrielles,  des  roauvaiscâ  récoltes,  TAn- 
gleterre  se  releva  en  1854  et  reprit  pleine  d'ardeur  sa  courte  hardie  dans  le 
domaine  de  la  production.  Les  ateliers  s'animèrent  de  nouveau;  des  mon- 
ceaux de  cotonnades,  de  lainages,  de  fers  s'écoulèrent  dans  le  pays  même  et 
au  dehors;  For  ruissela  dans  les  chantiers,  dans  les  ports,  dans  les  magasins, 
commanditant  chaque  jour  de  nouvelles  entreprises,  de  nouvelles  découvertes. 
Mais  il  fallait  faire  circuler  toutes  ces  richesses,  les  répandre  de  toutes  parts, 
mettre  en  rapport  les  centres  commerciaux,  et  à  une  activité  merveilleuse  dans 
la  production  des  marchandises,  répondre  par  une  activité  merveilleuso  dans 
leur  transport.  Les  chemins  de  fer  apparurent  tout  naturellement  comme  le 
fil  conducteur  de  ces  richesses.  Les  capitaux  se  portèrent  en  foule  dans  cette 
direction  et  Tagiotage y  acquit  une  intensité  (^i*on  n'avait  plus  retrouvée  depuis 
les  fiévreuses  manœuvres  de  la  compagnie  du  MississipI,  de  l'isthme  do  Darien 
et  des  mines  de  TAmérique  Méridionale.  £n  moins  d*un  an  uoe  véritable  ré- 
volution s'opéra  dans  les  transactions  de  la  Bourse,  et  les  oscillatLOûs  des  fonds 
étrangers  pâlirent  devant  les  étranges  vicissitudes  des  actions  de  cl]emins 
de  fer,  promesses  d'actions,  voire  même  promesses  de  promesses,  il  sem- 
ble qu'une  vaste  loterie  se  fût  organisée  de  l'autre  côté  du  détroit  pour  ex- 
ploiter, sous  prétexte  de  locomotives,  ces  impatiences,  ces  rêves  de  ricliesses 
qui  égarent  parfois  les  esprits  les  plus  sérieux  et  les  plus  modérés.  En  un  mot 
l'activité  générale  reflua  vers  les  coups  de  Bourse,  délaissajit  les  ateliers 
infatigables,  les  manufactures  d'où  s'épanchent  chaque  jour  ces  flots  de  ca* 


U4  JOURKAI^  VltS  |Sp)Np41i$T£S. 

pital  qui  jouent  en  Angleterre  le  rôle  fertilisateur  du  Nil  en  Egypte.  Qtielqoes 
cbiffres  et  quelques  dates  nous  serviront  à  mesurer  la  distance  p^ri^ponie  4^ 
puis  plusieurs  années,  f  allais  presque  dire  depuis  plusieurs  mois. 

C'est  en  1805  que  le  premier  chemin  de  fer  public,  celui  de  Wandsworth  et 
Groydon,  fut  autorisé  parles  deux  GbaiQ)>res.  Vingt-tfoif  an|  iprèf^  la  totalité 
des  actes  législatifs  concernant  les  railways  ne  s'élevait  encore  qu'à  trente^nq; 
mais  le  réseau  allait  se  déployer  désormais  avec  plus  de  rapidité.  LlnaugaratioD 
de  la  ligne  de  Manchester  à  Liverpool  séduisit,  par  sa  grandeur  même,  rimagioa- 
tion  des  capitalistes  et  donna  un  essor  puissant  aux  spéculations.  Eu  iSSa,  on 
comptait  déjà  cent  quarante-deux  railways  doat  le  capital  a  été  évalué,  suivant 
les  meilleures  autorités,  à  60,000,000  1.  sterl.  (1,500,000,000  fr.J.  De  1838  à 
1842,  nous  observons  un  temps  d'arrêt  pendant  lequel  les  capitalistes  repri- 
rent haleine  pour  se  jeter  ensuite.téte  baissée  dans  un  véritable  tourbillon  de 
compagnies  et  de  projets.  En  1845,  et  au  mois  de  novembre,  le  bilan  des  che- 
mins de  fcT  nous  offrait  les  chiffres  suivants  : 

47  chemins  exécutés  représentant  un  capital  de 1, 767,021  ^diSfr. 

118  lignes  en  cours  d'exécution,         dite l,689,985,liS  a 

1263  dito  projetées  dito 14,150,475,150  a 

Ainsi  au  l*'  novembre  de  Tannée  dernière,  l'ensemble  des  sommes  engagées 
dans  la  constniction  des  chemins  de  fer  ou  promises  à  leur  exécution  future 
s'élevait  au  chiffre  prodigieux  de  Dix-Burr  millurds.  Comme  on  le  voit,  la  si- 
tuation était  menaçante  :  car  ce  n'est  pas  en  un  jour  qu'on  p^it  fiûre 
sortir  de  ses  caisses  d'aussi  énormes  subsides  :  ce  n'est  pas  en  un  jour  que  le 
capital  national  peut  s'accroître  au  point  de  sufQre  à  la  fois  à  alimenter  les 
vieilles  industries,  à  desservir  les  opérations  présentes  et  à  garantir  un  avenir 
aussi  aventureux.  Cinq  cents  millions  noblement  consacrés  à  l'émancipaiioa 
des  noirs;  sept  cents  millions  enfouis  dans  les  mines  de  l'Âraérique  du  Sud, 
tant  d'autres  millions  semés,  avec  des  flots  de  sang,  sur  Içs  champs  de  bataille, 
finissent  par  épuiser  un  pays,— ce  pays  (ût-il  l'Angleterre,  et  eût-il  pour  res- 
sources les  diamants  de  Golconde  ou  les  tribut^  de  la  Chine.  Aussi  la  crise  ne  se 
ftt-elle  pas  longtemps  attendre.  On  vit  peu  à  peu  les  crédits  se  resserrer,  la  tra- 
vail se  ralentir.  La  Banque,  résumant  cette  situation  par  un  acte  impérieux  at 
décisif,  éleva  le  taux  de  ses  escomptes  et  vintrompre  le  chame.  Cela  devailsof- 
flre;  mais  on  n'arrête  pas  d'un  mot  la  spéculation,  et  les  compagnies  allèrent 
toujours  se  constituant,  s'engageant,  s'endettant.  Si  bien  que  le  chiffre  des 
lignes  projetées  s'élevait  au  31  décembre  dernier  à  1400,  représentant  un  ca- 
pital que  lord  Dalhousie  a  dit  n'avoir  ni  osé  ni  pu  calculer.  Le  chiffre  seul  des 
chemins  qui  ont  été  soumis  au  contrôle  du  Board  oftrade  -^  Conseil  du  oooh 
merce  —  a  atteint  800,  et  il  ne  faut  pas  être  bien  hardi  pour  compter  par  ma- 
liards  les  sommes  sur  lesquelles  s'appuient  ces  gigantesques  entreprises.  Hier 
encore  Robert  Peel,  dans  l'exposé  des  motifs  du  bill  qu'il  a  présenté  à  la  CbMi- 
bre  des  communes,  évaluait  à  231,322,000  1.  steri.  le  montant  des  aoaiaies 
que  les  compagnies,  étaient  autorisées  à  demander  aux  actionnaires  dans  on 
avenir  fort  rapproché.  En  dehors  de  cette  dette  prochaine,  il  y  a  une  dette  ao- 
tuelle,  et  des  versements  exigibles  qu'on  ne  peut  calculer  à  nx>ins  de 
33,242,000 1.  sterl.  Les  estimations  les  plus  exactes  portent  à  2,842,543 1.  sterL 
(71 ,200,000  fr.)  le  total  des  somoies  échues  pendant  les  mois  de  mars  et  d'avril 
et  attribuent  aux  mois  suivants  des  déboursés  tout  aussi  exorbitants.  Enfin 
un  dernier  fait  vient  compliquer  cette  situation.  Pendant  le  long  séjour  que  font 


LOI  RELATIVE  AUX  CHEMINS  D^  Fm  EN  ANGLETERRE.     |56 

les  prqjets  des  compagnies  dans  les  différents  bureaux  du  gouyemement,  les 
directeurs  peuvent  se  servir  de  leurs  actes  de  société  pour  emprunter  les  som- 
mes nécessaires  aux  frais  d'administration,  de  justice,  etc.  Gomme  on  le  pense 
bien,  ils  ne  se  font  pas  faute  d'user  de  cette  faculté,  et  il  est  peu  de  compa- 
gnies qui  n'aient  escompté  ainsi  une  portion  de  leur  avenir.  Or,  comme  la  quo- 
tité des  emprunts  peut  s'élever  au  quart  du  capital  social,  on  peut  juger  de 
rimmensité  des  charges  qui  grèvent  eô  ce  moment  les  spéculateurs  de  la 
Grande-^retagne. 

Maintenant,  tous  ces  cl^emins  projetés  ont-i|s  une  valeur  réelle,  ont-ils  été 
bien  conçus,  relient-ils  des  points  considérables,  des  centres  d'activité  et  de 
mouvement?  Ou  encore,  TAngleterre,  pour  faire  face  à  de  tels  engagements, 
peut-elle  disposer  actuellement,  pourra-t-elle  (jisposer  bientôt  de  ressources 
inusitées?  Pour  répondre  à  la  première  question,  il  me  si^fRra  de  dire  que  les 
compagnies  anglaises  ont  dépassé  en  extravagance,  en  avidité,  tout  ce  qui  s'est 
fait  chez  nous  au  début  des  chemins  de  fer.  Ainsi  ce  ridicule  pléonasme  qui 
s*étend  sous  forme  de  rails  sur  la  rive  droite  et  la  rive  gauche  de  la  Seine, 
entre  Paris  et  Versailles,  a  été  répété  et  considérablement  augmenté  en  Angle- 
terre. Nous  avons  eu  deux  compagnies  pour  desservir  une  locomotion  toute 
de  fantaisie,  tpufe  de  luxe  et  dont  la  plus  haute  utilité  devait  être  d'initier  la 
nie  Saint-Denis  au  culte  des  jets  d'eau  et  des  quinconces: — chose  suffisamment 
absurde,  surtout  lorsqu^on  songe  que  tout  cela  s'est  fait  sousTœil  de  la  Chambre 
et  avec  garantie  du  gouvernen^ent.  Mais  les  Anglais  sont  un  peuple  fier  qui 
opère  sur  une  large  échelle.  Ainsi  ils  ont  chez  eux  une  certaine  vallée  que 
se  disputent  onze  compagnies  et  où  onze  chemins  de  fer  aspirent  à  passer.  Il  y  au- 
rait sans  doute  quelque  chose  de  très-fantastique  dans  la  lutte  de  onze  locomo- 
tives r^ant  à  la  fois  de  leurs  ailes  de  flamme  cette  vallée  privilégiée  ;  la  poésie 
y  gagnerait  infiniment,  mais  je  doute  que  le  revenu  national  et  la  sécurité  des 
voyageurs  s'en  trouvassent  beaucoup  mieux.  Il  y  a  plus,  jadis  on  considérait 
comme  un  voyage  assez  fapidement  effectué  celui  qui  portait  les  touristes  en 
douze  ou  quinze  heure$  de  Londres  à  Manchester,  et  on  ne  tarissait  pas  d'éloges 
sur  la  vélocité  des  généreux  coursiers  qui  faisaient,  il  y  a  dix  ans  encore,  l'hon- 
neur des  messageries  anglaises.  Aujourd'hui  le  public  est  blasé  sur  une  vitesse  de 
dix  lieues  à  l'heure  :  il  gourmande  la  vapeur  qui  se  laisse  encore  distancer  par 
le  vent,  par  l'électricité,  par  l'éclair,  et  Ton  a  vu  des  commerçants,— fort  sensés 
d'ailleurs—,  se  constituer  en  compagnie  pour  établir  entre  Londres  et  Manches- 
ter un  nouveau  chemin  de  fer  qui  abrégerait  la  distance  d'une  heure.  De  quelle 
trame,  mêlée  d'or  et  de  pourpre,  est  donc  formée  votre  vie,  messieurs,  pour 
qu'une  heure  vaille  ainsi  des  centaines  de  millions?  Vers  quelles  divines  as- 
semblées, quels  rendez-vous  célestes,  quels  suaves  concerts,  allez-vous,  pour 
renouveler  ainsi  les  prodiges  de  rhippogriflre  à  coups  d'expropriations  forcées 
et  d'actions  au  porteur?  Avouez-le  :  c'est  de  la  fantaisie,  c'est  un  luxe  effréné 
de  vitesse,  et  l'industrie  d'un  grand  pays  ne  vit  pas  précisément  de  ces  choses- 
là.  Aussi  vous  en  ètes-vous  aperçus  et  avez-vous  demandé,  comme  on  va  le 
voir,  à  aller  plus  lentement,  c'est-à-dire  à  ne  pas  vous  ruiner. 

Quant  à  la  seconde  question,  aux  ressources  de  l'Angleterre,  tout  nous  dit 
qu'elles  sont  au-dessous  des  charges  que  Ton  voulait  imposer  à  l'avenir.  En 
eflet,  l'ajournement  des  mesures  réparatrices  de  K.  Peel,  la  langueur  qui  en- 
vahit les  opérations  industrielles,  la  baisse  du  change  extérieur,  la  détresse 
qui,  de  l'Irlande,  menace  de  s'étendre  sur  les  districts  manufacturiers  de  TAn- 


156  JOURNAL  DES  ECONOMISTES. 

gleterre  et  de  l'Europe ,  tous  ces  faits  ont  jeté  le  trouble  dans  la  circnUlioD  el 
compromis  le  présent.  C'est  à  peine  môme  si  les  capitaux  suffisent  aux  beaoiiis 
actuels  et  si  le  crédit  des  meilleures  maisons  se  soutient.  Tout  ce  qu'il  j  avail 
de  fonds  libres,  flottants,  réversibles  à  volonté  sur  les  diverses  branches  de 
la  production,  a  été  absorbé  par  les  diverses  compagnies;  et  les  capitaux*  su- 
bitement détournés  de  leurs  cours ,  sont  venus  féconder  des  spéculatioM 
insensées,  laissant  ainsi  dépérir  les  industries  vitales  du  pays.  Leeds ,  M andie»' 
ter,  Glascow,  Newcastle  ont  abdiqué  aux  pieds  de  VExchange,  et  les  chefa 
puissants  qui  dirigent  la  fabrication  du  coton,  de  la  laine,  du  fer,  ont  un  mo- 
ment obéi  à  la  voix  de  quelque  courtier,  marron  ou  non.  Les  épargnes  quHs 
faisaient  auparavant,  ils  les  déversaient  de  nouveau  sur  leur  industrie,  ajou- 
tant ainsi  chaque  année  une  alluvion  féconde  aux  alluvions  antérieures.  Mais. 
sur  la  foi  des  révolutions  magiques  de  la  Bourse ,  ils  aliénèrent  ces  épargnes 
en  les  consacrant  à  acheter  des  actions.  Us  immobilisèrent  ainsi  le  salaire  futur 
de  leurs  ouvriers,  ib  ajournèrent  Tamélioration  de  leurs  machines ,  leun 
achats  de  matière  première,  et  un  jour  vint  où  le  discrédit,  frappant  les  titres 
qu'ils  avaient  en  main  et  qui  inondaient  le  marché  S  ils  se  trouvèrent  placés 
en  face  d'appels  de  fonds  réitérés  et  d'ateliers  en  souffrance.  C'est  ainsi  que  le 
capital  circulant,  consacré  aux  chemins  de  fer,  après  avoir  été  de  400  et  500  mil* 
lions  de  francs  il  y  a  quelques  années,  s*est  élevé  à  8  et  900  millions  pendant 
l'année  dernière  et  aurait  continué  à  s'accroître  sans  les  réformes  que  nous  al* 
Ions  analyser.  Or,  comme  de  tels  subsides  ne  s'improvisent  pas,  il  faut  de  toute 
nécessité  ravir  à  certaines  branches  de  travail  ce  qu'on  accorde  aux  autres, 
c'est-à-dire,  compromettre  Texistence  même  d'un  pays.  Cétait  ce  qu'on  pou- 
vait prévoir,  sans  divination  aucune,  et  c^est  ce  qui  arriva  eflèctivenieni. 

Grâce,  cependant ,  à  la  bienfaisante  clarté  que  jette  la  presse  sur  tous  les 
incidents  de  la  vie  sociale ,  il  a  été  donné  aux  hommes  sérieux  de  connattre 
l'origine  du  danger,  d'en  calculer  la  portée,  et  de  prescrire  un  remède.  An 
fond,  ce  remède  paraissait  assez  simple.  On  avait  fait  prendre  aux  entreprises 
de  chemins  de  fer  une  allure  trop  rapide,  il  fkllait  la  ralentir;  on  avait  ébranlé 
le  crédit,  il  fallait  le  raffermir;  on  avait  trop  chargé  l'arme,  il  fallait  dimi- 
nuer la  charge  :  —  rien  de  plus  net,  évidemment.  Mais  ce  qui  Pétait  inlloi- 
ment  moins ,  c'était  la  question  des  voies  et  moyens.  Fallait-il,  pour  guérir 
ou  prévenir  un  malaise  industriel,  s'adresser  au  gouvernement ,  ou  oon- 
fier  aux  individus  le  soin  de  se  préserver  eux-mêmes  ?  Ce  génie  commer- 
cial,  qui  a  doté  TAngleterre  de  tant  de  merveilles,  doit-il  abdiquer  entre  les 
mains  du  Board  oftrade,  ou  faire  face  hardiment  aux  circonstances?  L^es  es- 
prits les  plus  fermes  hésitèrent  devant  cette  alternative,  et  il  s'en  fallut  de  peu 
que  cette  lâche  faiblesse,  qui  a  poussé  si  longtemps  les  hommes  dans  les  brai 
des  dictateurs,  —  et  dont  on  commence  cependant  à  se  guérir,  —  ne  le 
manifestât  de  nouveau  dans  cette  occasion.  Frappés  de  l'impossibUlté  où  se 


*  Jamais  panique  ne  fut  plus  universelle  et  plus  coniplèle.  Ou  vit  des  actioanaifes  se 
débarrasser  de  leurs  actions  au  prix  de  S  scbeUingsSd.,  «tles  fonds  engagés  dans  certaines 
entreprises  baisser  d'autant  plus  rapidement  que  la  compagnie  avait  plus  de  cbancei 
d*èlrc  ordonnancée.  Il  faudrait  remonter  aux  actions  mères  de  Law  et  à  leur  nombreiue 
lignée  de  tilles  et  de  petites- 6 Iles,  ou  peut-être  même  au  fameux  lililet  de  La  Cbkre 
pour  retrouver  des  valeurs  <ri|ne  rifi^ure  aussi  hypothétique  que  celle  de  tons  ces  Ulir» 
H«î  cheiiiiub  de  fer. 


LOI  RELATIVE  AUX  CHEMINS  DE  FER  EN  ANGLETERRE.    167 

trouvait  le  pays  de  faire  face  à  seB  eogagementa  sous  peine  de  déplacer 
tout  le  capital  national,  un  grand  nombre  de  manufacturiers  deman- 
dèrent l'intervention  de  TËtat.  S'abandonnant  à  toutes  leurs  frayeurs  et  per- 
dant pied  sur  ce  terrain  mal  alTermi,  il  en  est  môme  qui  adressèrent  au  premier 
ministre  une  pétition  dans  laquelle  ils  priaient  le  gouvernement  de  mettre  un 
frein  à  l'ardeur  des  actionnaires,  d'arrêter  toute  demande  en  atUorisation,  de 
dissoudre  les  compagnies^  et  d'ordonner  le  remboursement  des  sommes  déjà  ver- 
sées^ sur  le  montant  des  actions.  C'était  tendre  les  mains  aux  fers  et  continuer 
le  vieux  régime  de  réglementation ,  de  restriction  et  de  bon  plaisir,  dont  on 
s'efforce  partout  de  sortir.  Le  danger  de  ces  propositions  apparut  à  des  esprits 
avancés  et  pour  qui  Texpérience  représente  quelque  cbose.  Ils  refusèrent 
pour  l'industrie  une  tutelle  qui  pouvait ,  qui  devait  devenir  vexatoire,  et  ils 
en  appelèrent  au  bon  sens  des  actionnaires  du  soin  de  conjurer  l'orage.  La 
plupart  —  comme  les  habiles  écrivains  de  YEconomist  —  se  bornèrent  à  con< 
seiUer  aux  compagnies  dont  les  travaux  n'étaient  pas  commencés,  un  ajour- 
nement qui  permît  aux  capitaux  de  se  reconstituer,  à  la  liberté  commerciale 
de  fructifier.  Ces  idées  eurent  de  l'écho  dans  le  pays  :  elles  guidèrent  Topinion 
publique  et  s'imposèrent  même  aux  Chambres. 

Le  Parlement,  à  qui  on  s^adressa,  était  donc  appelé  à  résoudre  une  ques- 
tion vitale  pour  notre  époque  :  celle  de  Vintervention  législative  dans  les  faits 
éœnfymiques.  Il  s'agissait  de  savoir  si ,  maître  des  destinées  générales  du 
pays  y  TÉtat  doit  devenir  le  maître  de  ses  transactions  industrielles,  et  si- 
gner, la  couronne  au  front ,  les  plus  infimes  traités  avec  les  plus  infimes  mar- 
chands pu  compagnies  de  marchands.  Jusqu'à  présent  le  gouvernement  de 
TAngleterre  s'est  tenu  à  l'écart  des  péripéties  financières  et  des  coups  de 
bourse  :  il  a  dédaigné  de  mêler  sa  voix  imposante  aux  mille  voix  qui  font  la 
hausse  ou  la  baisse  dans  la  folle-enchère  des  spéculations.  Il  a  constamment 
refusé  le  dangereux  honneur  de  diriger  lui-même  les  manufactures  du  pays, 
de  nous  donner  une  contre-façon  ridicule  de  tels  ou  tels  pachas  turcs,  de  dé- 
ter^iiner  pour  les  salaires  un  taux  inflexible,  d'ouvrir  ou  de  fermer  à  volonté 
les  grandes  écluses  de  la  production;  en  un  mot,  d'établir  un  niveau  légal, 
officiel,  social,—  comme  on  voudra,—  qui  fixât  la  taille  de  la  richesse  natio- 
nale, comme  on  fixe  la  taille  des  conscrits.  D'ailleurs,  ses  tentatives  pour  ré- 
glementer les  céréales ,  les  cotons ,  les  sucres,  ont  eu  trop  peu  de  succès,  lui 
ont  attiré  trop  de  malédictions  pour  qu'il  songe  à  les  renouveler  jamais.  Le 
Parlement  s'est  dès  lors  décidé  à  ne  pas  grossir  démesurément  le  programme 
de  son  autorité  et  à  ne  toucher  que  d'une  main  délicate  et  légère  aux  faits 
économiques  du  pays.  Cet  esprit  de  réserve ,  dont  nous  voudrions  pouvoir 
féliciter  nos  gouvernants,  guida  la  Chambre  des  lords  —  dans  cette  question 
du  moins;  —  il  domine  dans  la  proposition  faite  par  lord  Dalhousie,  et  dans 
celle  présentée  par  sir  Robert  Peel  à  la  Chambre  des  communes. 

Quelques  jours  auparavant,  lord  Rinnaird  avait  entretenu  la  Chambre  des 
lords  d'un  projet  de  réorganisation  générale  des  chemins  de  fer.  11  s'agissait, 
pour  lui,  de  déblayer  un  peu  ce  terrain  encombré  d'anomalies,  de  lignes 
inutiles  ou  surérogatoires,  de  tracer  enfin  des  cadres  solennels  et  un  canevas 
régulier.  Outre  les  illusions  et  les  mécomptes  inséparables  d'un  plan  aussi  am- 
bitieux, il  se  trouva  que  le  système  de  lord  Kinnaird  ne  répondait  pas  aux 
nécessités  du  moment.  On  dut  le  renvoyer  à  un  comité  spécial  et  recourir  à 
des  remèdes  immédiats. 


158  JOiJRNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

Dans  rétat  actuel  de  la  législation  des  railways  en  Angleterre ,  la  dissolation 
d*Une  eompaf^nie  ne  peut  avoir  lieu  qu'en  vertu  du  consentement  unanime  de 
tous  les  actionnaires.  Or,  comme  dans  toute  société  il  se  trouve  des  individus 
dont  Tintérét  direct,  évident,  est  de  maintenir  à  tout  prix  le  contrat  qui  lie  les 
actionnaires;  comme  en  tête  de  chaque  entreprise  se  trouvent  des  directeurs, 
des  administrateurs ,  des  avocats ,  en  un  mot ,  tout  un  état-major  largement 
rétribué,  cette  unanimité  était  une  chimère.  On  se  trouvait  ressusciter  ainsi  te 
veto  des  diètes  slaves  et  mettre  la  masse  des  intéressés  sages  et  honorables  I 
la  merci  d'appétits  immodérés  et  de  procureurs  rapaces.  11  fallait  donc  laisser 
plus  de  liberté  aux  actionnaites  et  donner  plus  d'élasticité  aux  liens  qu'ils 
s'étalent  imposés.  Pour  y  arriver,  deux  moyens  se  présentaient.  On  pouvait, 
ou  attribuer  aux  actionnaires  le  droit  de  dissoudre  les  sociétés  à  une  tni- 
Jorité  plus  ou  moins  forte,  ou  exiger,  avant  de  voter  dans  le  Parlement  les  bilb 
d'incorporation,  qu'un  certain  nombre  d'intéressés  manifestassent  leur  ferme 
volonté  de  poursuivre  Tentreprise  commencée.  Comme  on  peut  le  voir  tout 
d'abord,  le  premier  système  est  à  la  fois  le  plus  simple,  le  plus  direct  et  te 
plus  efficace.  En  effet,  il  n'interrompt  aucune  mesure  et  tend  uniquement 
à  mettre  entre  les  mains  des  actionnaires  inquiets  sur  l'avenir  un  instru- 
ment de  délivrance.  Le  second  système,  au  contraire,  préjuge  la  situation 
et  tient  toute  compagnie  en  état  de  suspicion.  Ainsi,  il  ne  suffira  pas  que 
des  actionnaires  soient  parfaitement  rassurés  sur  la  nature  et  la  force  de  leut^ 
engagements  ;  il  ne  suffira  pas  que  des  frais  énormes  aient  été  déjà  sup- 
portés pour  faire  franchir  à  un  bill  d'autorisation  les  deux  premières  lec- 
tures ;  il  ne  surQra  ^as  que  l'entteprise  paraisse  féconde  et  que  le  consente- 
ment muet  des  intéressés  demande  la  troisième  lecture.— c'est-à-dire  l'adop- 
tion :  il  faudra  encore  que  cette  sécurité ,  ce  consentement  se  manifestent  dto 
nouveau  dans  une  assemblée  où  l'on  s'évertuera  i  confirmer  ce  4^^  A'aùra 
pas  été  contesté.  On  a  voulu  voir  des  dangers  dans  ce  second  système  ;  on  1 
cru  que  les  directeurs ,  menant  en  laisse  leurs  créalui-es,  auraient  toujours  I* 
faculté  de  se  constituer  une  majorité  et  d'emporter  de  haute  lutte  la  troisième 
lecture.  Pour  moi,  je  pense  qu'il  serait  toujours  flaicile  aux  actionnaires  indé- 
pendants de  venir  briser  par  leurs  votes  cette  majorité  de  eafharitta  ;  leur  intéHI 
même  les  pousserait  à  vaincre  le^  quelques  difficultés  pratiques  que  présente  ce 
mode  d'action.  Mais  je  pense  aussi  que  s'il  n'y  a  pas  là  danger,  il  y  a  inutilitév 
il  y  a  perte  de  temps ,  ce  qui  est  encore  un  danger  dans  un  pays  où  le  temps 
a  son  prix.  Une  compagnie  entend-elle  poursuivre  ses  o)[)ératiotis  ?  A  quoi  boa 
lui  faire  redire  ce  que  sa  constitution  méttie ,  ce  que  les  sacrifiées  déjà  faite 
prouvent  surabondamment  ?  Ce  sont  des  frais ,  des  retards  de  plus ,  voiM 
out.  Si,  au  contraire,  elle  entend  se  dissoudre ,  laissée  peu  à  peu  ses  élé* 
meuts  se  désagréger,  ses  membres  se  séparer,  et  fie2-vous  à  i'impttienee 
bien  naturelle  que  l'on  éprouve  à  se  tirer  d'un  mauvais  pas^  pour  que  oeti» 
dissolution  s'opère  aussi  rapidement  que  possible.  Nous  regrettons  que  sir  Ro- 
bert Peel  n'ait  pas  mieux  compris  la  portée  des  mesures  quil  s'agissait  de 
proposer,  et  ne  se  soit  pas  borné  simplement  à  appuyer  les  prot>oeitlon8  de 
lord  Dalbousie.  Voici  quelles  étaient  ces  propositions  : 

«  Toutes  les  fois  que  des  actionnaires,  en  nombre  suffisant  pour  représenter 
la  majorité  des  voix  d'une  Compagnie,  s'adresseront  au  Parlement  pour  obto* 
Dir  la  suspension  des  versements  et  des  opérations,  la  demande  en  autarisa- 
tion  de  cette  Compagnie  pourra  être  rejetée.  On  répartira  ensuite  entre  les 


LOI  RELATIVE  Atji  CfiËMlNâ  Dfe  FER  EN  ANGLETERRE.     159 

âclionhaires  les  sommes  déjà  reçueâ,  —  déduction  faite  toutefois  des  frâiâ  en- 
€K>urus  par  la  Société.  » 

Les  mesures  conçues  par  le  premier  ministre  se  réduisent  à  ceci  :—«  Le  Par- 
lement est  autorisé  à  refuser  Ja  troisième  lecture  d'un  btll  de  bhemin  de  fer, 
toutes  les  fois  aucune  assemblée  d*actionhaires,  représ(^t)tarit  au  moibs  le  tiers 
du  capital  social,  n*aura  pas  décidé,  à  la  majorité  des  S/S^"***,  ^u'il  y  a  lieu  de 
poursuivre  les  opérations.  »  Â  celte  clause  fondamentale  ont  été  tàtUcbéés 
certaines  dispositions  dé  détail  qui  n'intéressent  eh  aucune  façon  Tëconbinidte. 

Rien  de  plus  simple,  comme  Oii  voit.  Â  part  même  les  inconvénients  t)ratiques 
que  nous  avons  signalés  dans  la  |)roposition  de  RobeMPeel,  il  n*est  rieii  là  qUe 
n'adopte  le  partisan  le  plus  absolu  dii  làisser-faire.  tl  n'y  a  dans  t;es  maures 
ni  empiétement  sur  la  liberté  individuelle,  ni  restrictions  imposées  au  dévelop- 
pement d'une  certaine  branche  de  travail  :  c'est  une  all^ire  laissée  au  bon  sens 
des  parties,  à  leurs  ressources  et  qui  peut  se  traiter  en  famille.  L'Ëtat  n'inter- 
vient ici  que  pour  assouplir  les  ressorts  des  compagnies,  pour  relâcher  des  lierts 
trop  serrés,  pour  provoquer  même  Tinitiative  individuelle  et  étendre  la  puis- 
sance de  chaque  associé,  au  lieu  de  l'amoindrir.  Si  une  Coinpagnie,  assise  hur 
des  ressources  puissantes,  créée  en  vue  d'un  résultat  fécond,  se  décide  à  mar- 
cher en  avant  :  le  Parlement  étudie  ses  prospectus  et,  s'il  y  a  lieu,  autorise 
^es  opérations.  Si,  au  contraire,  alarmés  sur  l'imitiensité  de  leurâ  obligationd, 
les  actionnaires  voient,  en  face  dé  sacrifices  devehUs  ttnpôssibles,  des  i'ésultats 
fort  minces,  ils  s'arment  du  bill  de  lord  Dalhodsie  et  se  dissdlveht  paisible- 
ment, après  avoir  payé  leurs  dettes,  comme  d'honnêtes  gens  qui  ont  t^it  une 
sottise.  Au  fond  même,  cette  proposition  tant  discutée  est  une  affaire  de  so- 
ciété anonyme  et  de  statuts  bien  plus  que  de  chemins  de  fer.  Outre  le  bien 
qu'elle  produira,  en  relâchant  un  peu  Técrou  qui  serre  en  ce  moment  la  gorge 
des  capitalistes  anglais,  elle  aura  eu  pour  effet  de  démontrer  combien  sont  dé- 
licates les  questions  commerciales,  combien  elles  sont  solidaires  les  unes  des 
autres,  combien  une  erreur,  commise  dans  un  paragraphe  de  loi,— en  apparence 
fort  chétif, — peut  devenir  grave  dans  la  pratique.  Que  la  clause  proposée  par 
lord  Dalhousie  et  commentée  par  sir  Robert  Peel  eût  déjà  existé  dans  les  sta- 
tuts des  compagnies,  et  le  remède  à  la  situation  actuelle  eût  été  depuis  long- 
temps appliqué.  —  C'est  que  livrés  à  eux-mêmes,  les  incidents  sociaux  ont 
une  force  de  nivellement  irrésistible  ;  ils  se  groupent  naturellement,  comme  se 
groupent  d'elles-mêmes,  suivant  les  lois  d'une  géométrie  sublime  et  mysté- 
rieuse, les  plus  belles  cristallisations. 

On  ne  manquera  certainement  pas  d'invoquer  le  bill  de  lord  Dalhousie  et  de 
Robert  Peel  pour  préconiser  chez  nous  un  système  d'exploitation  qui  mettrait 
entre  les  mains  de  TËtat  tous  nos  chemins  de  fer  et  lui  permettrait  de  con- 
duire le  pays  à  grandes  guides  sur  des  rails  nationaux.  Nous  pourrons  répondre 
plus  tard  â  ces  systèmes,  mais  nous  dirons  dès  ce  jour  que,  sans  le  concours 
de  l'État,  les  Anglais  ont  su  se  construire  plus  de  5000  milles  de  railways  et 
que,  pour  n'avoir  pas  été  dotés  de  notre  ingénieux  régime  de  concessions  tem- 
poraires, de  garanties  d'intérêts,  de  rachat  de  la  voie,  ils  n'en  voyagent  ni 
moins  rapidement,  ni  moins  agréablement  que  nous  :  —  je  crois  même  que 
nous  ne  voyageons  guère,  en  dépit  de  l'appui  que  nous  prêtent  nos  repré- 
sentants et  surtout  en  dépit  des  épisodes  édifiants  qui  charment  chaque 
jour  les  loisirs  de  notre  Parlement.  Pour  avoir  été  concédés  ofliciellement , 
tracés  ofBcieliement,  choisis  officiellement,  il  ne  me  semble  pas  que  les  pro- 


leo  JOURNAL  DBS  ÉCONOMISTES. 

Jets  de  cheminB  de  fer  aient  été  chez  nous  plus  promptement  exécutés  et  i 
donné  naissance  à  de  plus  vertueux  mouvements  que  chez  nos  voisins.  Cette 
manie  de  faire  intervenir  le  gouvernement  dans  les  moindres  incidents  de 
la  vie  matérielle,  cette  tendance  à  emprunter  sans  cesse  à  nos  Jupiters  leur 
foudre  pour  écraser  les  insectes  de  l'agiotage  —  ou  autres,— dénotent  plus  de 
faiblesse  encore  que  d'inexpérience  et  ne  s'effaceront  qu'à  Tépoque  où  le  genre 
humain  aura  réellement  atteint  l'âge  viril.  Les  grandes  expériences  que  (ait 
en  ce  moment  le  peuple  anglais  et  la  facilité  avec  laquelle  il  aura  conjuré  ki 
menaces  d'une  crise  épouvantable  bâteront,  je  Tespére,  notre  éducation.  En 
voyant  se  liquider  d'un  seul  coup  des  engagements  énormes,  en  voyant  s*i- 
paiser  d*un  seul  geste  et  au  moyen  d'une  ou  deux  clauses  légales  les  convul- 
sions du  système  financier  de  la  Grande-Bretagne  ;  enfin,  en  voyant  de  ce  chaos 
apparent  sortir  tout  un  monde  de  richesses,  circulant  sur  des  routes  innom- 
brables, nous  apprendrons  peut-être  à  avoir  foi  en  nous-mêmes  et  à  laisser  an 
pouvoir  sa  mission  de  contrôle  et  de  moralisatiou. 

Nous  suivrons  pas  à  pas  les  résultats  des  réformes  introduites  par  lord  Dal- 
housie  et  sir  Robert  Peel  dans  la  situation  financière  des  chemins  de  fer. 
Sous  peu  de  jours,  elles  auront  été  votées  par  le  Parlement  et  nous  ne  tarde- 
rons pas  à  en  sentir  Tbeureux  contre-coup  par  le  reflux  des  capitaux  anglais  sur 
notre  marché,  par  le  raffermissement  du  crédit,  —  je  dirais  aussi  par  la  baisn 
des  prix  du  fer,  déjà  sensible  en  Angleterre,  si  je  n'étais  pas  trop  natioiiil 
pour  refuser  à  messieurs  des  forges  et  des  forêts  l'impôt  Mimerel,  cher  à  b 
France. 

Alcide  FONTEYRAUD. 


DISCUSSION  SUR  LE  BILL  DES  CÉRÉALES.  loi 


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DISCUSSION 
AU  PARLEMENT  ANGLAIS 


SUR 

r  f 


LE  BILL  DES  CEREALES. 


TAOISI£ME  LECTURE. 


Dans  la  séance  du  4  mai,  la  Chambre  des  communes,  après  avoir  voté  à 
Tonanimité  les  pensions  de  iOO.OOO  fr.  et  de  75,000  fr.  demandées  pour  lord 
Hardinge  et  lord  Gough,  vainqueurs  de  Plnde,  a  repris  le  débat  sur  le 

Les  opinions  économiques  émises  dernièrement  à  la  Chambre  des  députés, 
à  propos  du  renouvellement  du  traité  belge,  ont  amené  la  discussion  que  nous 
allons  reproduire,  entre  lord  G.  Bentinck,  sir  Robert  Peel  et  lord  John  Russell, 

Lord  Bentinck  a  de  nouveau  combattu  le  projet.  ~  a  La  politique  de  liberté 
du  commerce,  a-t-ii  dit,  ne  trouve  pas  d'imitateurs  parmi  les  peuples  euro- 
péens. On  nous  avait  dit  que  la  Prusse  attendait  seulement  un  adoucissement 
à  notre  législation  sur  les  céréales  et  sur  le  bois  de  construction,  pour  mitiger 
elle-même  son  tarif  restrictif.  La  Prusse  n'a  pas  bougé,  ou  si  elle  a  fait  quel- 
que mouvement,  ça  été  peut-être  pour  resserrer  un  peu  plus  son  tarif.  Sir 
Robert  Peel  a  parlé  avec  tant  d'assurance  de  la  probabilité  de  voir  la  France 
imiter  notre  exemple,  que  Ton  était  tenté  de  croire  qu'il  avait  été  officielle- 
ment informé  des  intentions  du  gouvernement  français  k  ce  sujet.  Mais 
M.  Guizot  n'a  pas  adopté  cette  marche  ;  au  contraire,  lorsque  le  tarif  belge  a 
été  présenté  à  la  Chambre  des  députés,  MM.  Guizot  et  Cunin-Gridaine  ont  ex- 
primé des  intentions  diamétralement  opposées  aux  présomptions  de  sir  Ro- 
bert Peel.  Sans  doute  ils  ont  exalté  la  politique  commerciale  de  FAngleterre  ; 
mais  ils  ont  ajouté  que  la  France  n'était  pas  disposée  à  la  suivre  dans  cette 
voie,  et  M.  Guizot  a  dit  ces  choses  dans  les  termes  les  plus  remarquables.  (Ici 
l'orateur  cite  les  expressions  de  M.  Guizot.) 

«  Telle  a  été,  ajoute-t-il,  l'opinion  de  l'un  des  plus  grands  ministres  qui  aient 
jaoïais  gouverné  un  grand  pays,  du  ministre  du  plus  sage  monarque  qui  ait 
jamais  régné  en  Europe.  Ce  n'est  pas  là  ce  que  pensent  nos  ministres.  11  se- 
rait heureux  pour  l'Angleterre  d'avoir  un  ministre  professant  des  sentiments 
analogues  à  ceux  si  éloquemment  exprimés  par  M.  Guizot.  Loin  de  répondre 
aux  avances  de  l'Angleterre  avec  réciprocité,  il  paraît  que  la  France  se  dispose 
à  continuer  ses  restrictions,  et  M.  Cunin-Gridaine  lui-même,  parlant  dans  le 
même  sens  que  M,  Guizot,  s'est  aussi  chargé  de  faire  tomber  les  prophéties  de 
notre  premier  ministre.  » 

T.  XIV.  —  llaiitM.  \\ 


162  JOUKNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

Après  avoir  tiré,  comme  on  le  voit,  tout  le  parti  possible  des  doctrines  em- 
barrassées que  nos  illustres  représentants  ont  professées,  lord  Bentinck  a  essayé 
une  nouvelle  fin  de  non-recevoir;  il  a  demandé  que  la  Cbambre  ne  se  formât 
pas  avant  trois  mois  en  comité  pour  la  troisième  lecture  du  bill,  équivalant, 
comme  on  le  sait,  à  Tadoption. 

Sir  Robert  Peel  et  lord  John  Russell  se  sont  dressés  contre  Fennemi  com- 
mun pour  parer  le  coup. 

Lord  Bentinck  avait  argumenté,  pour  prouver  Tinutilité  du  bill,  de  la  baisse 
récemment  survenue  dans  quelques  marchés  de  Tlrlande.  Robert  Peel  a  ré- 
pondu que  s*il  y  a  eu  baisse  dans  quelques  marchés  de  Tlrlande,  cela  est  venu 
de  la  grande  quantité  de  maïs  et  d'autres  grains  importés  par  le  gouvernement 
de  rirlande.  Passant  à  d*autres  considérations,  il  a  dit  que  l'ancienne  aristo- 
cratie territoriale  d^Angleterre  ne  pourrait  trouver  aucun  avantage  ni  aucune 
force  dans  le  maintien  de  la  protection  sur  le  blé.  Dans  le  cas  où  la  suppression 
complète  de  la  protection  de  Tagriculture  viendrait  à  se  réaliser  demain,  IV 
ristocratie  territoriale  de  TAngleterre  n^en  conserverait  pas  moins  toute  son 
influence  légitime  à  cause  des  nouveaax  titres  qu'elle  aurait  acquis  à  TafTec- 
tion  du  peuple.  —  a  Si  notre  exemple  n*a  pas  encore  trouvé  dlmitateurs  au 
dehors,  à  quoi  faut-il  Tattribuer,  si  ce  n*est  aux  prédictions  avancées  de  tontes 
parts  que  ce  bill  no  passera  pas  dans  Pautre  Chambre  ?  Vouliez-voos  donc 
qu'en  présence  de  prédictions  si  peu  encourageantes,  d'autres  peuples  se  dé- 
cidassent à  prendre  l'initiative  de  la  liberté  du  commerce? le  crois  de  la  plus 
haute  importance  le  maintien  d'une  aristocratie  territoriale,  surtout  en  An- 
gleterre, à  raison  de  sa  constitution  et  du  caractère  de  sa  population.  Tespére 
qu'en  Angleterre  une  aristocratie  territoriale,  investie  de  justes  pouvoirs,  se 
maintiendra  longtemps  ;  mais  il  n'est  pas  de  l'intérêt  réel  de  cette  aristocratie 
de  tenter  de  maintenir  son  autorité  à  l'aide  de  la  continuation  des  restrictiofif 
de  la  politique  commerciale.  Abandonner  la  protection  me  paratt  être  le  meil- 
leur et  le  plus  sûr  moyen  que  possède  l'aristocratie  territoriale  pour  accroftre 
sa  juste  influence.  (Applaudissements  sur  les  bancs  de  l'opposition).  Un  hono- 
rable  représentant,  qui  croyait  sans  doute  me  lancer  un  sarcasme,  m'a  com- 
paré à  un  ministre  français,  M.  Necker.  Il  pensait  que  je  semais  le  germe  d'mie 
révolution  en  Angleterre  en  adoptant  les  principes  de  M.  Necker.  L'hononbte 
représentant  a-t-il  donc  lu  Thistoire  de  manière  à  penser  que  les  doctrines  de 
Necker  aient  amené  la  révolution  française  ?  Si  Taristocratie  n'avait  pas  a^ 
comme  elle  le  fit,  si  elle  n'avait  pas  insisté  pour  les  cor>'ées  et  les  autres  pri- 
vilèges de  l'ordre,  ces  doctrines  eussent-elles  préparé  la  révolution  française? 
Ce  ne  sont  pas  elles,  c'est  l'entêtement  de  l'aristocratie  qui  a  Hsiit  tout  le  mal. 
(Applaudissements  sur  les  bancs  de  l'opposition.)  Des  réftexions  approfainWrti, 
de  longues  méditations  m'ont  convaincu  que  des  restrictions,  jugées  d'afiord 
par  moi  impolitiques,  étaient  réellement  injustes.  (Applaudissements.) 

a  Je  regrette  de  n'avoir  pas  eu  cette  pensée  plus  tôt  !  (On  appffamWt  if\mt 
manière  ironique  sur  les  bancs  des  protectionnistes.)  Je  ne  crains  pm  ûe^lé* 
péter,  dussé-je  encourir  la  dure  peine  de  perdre  la  cooflaiice  de  ces  meâricmi 
(Montrant  les  bancs  où  siègent  les  protectionnisfes),  j'aichangéd'opinionfCJene 
peux  plus  soutenir  des  restrictions  qui,  k  mes  yeux,  sont  contraires  à  f t  jo»- 
tice.  (Applaudissements.)  J'explique  maintenant  ce  ^e  l'on  a  bien  Tdafa  t^ 
peler  mes  prédictions.  Je  n'ai  pas  dit  que  votre  légi«lation  nouvelle»  flivorriia 
aux  principes  de  la  liberté  du  commerce,  entraînerait  néceasafreroeiK,  et  it^ 


DISGUSSIOI^  StJR  LE  BILL  DES  CÉRÉALES.  m 

totit  itntnédiatemént,  l*adoptioii  d'une  politique  analogue  par  d'autres  pays, 
l'ai  dit  seulement  que  d'autres  pays,  ultérieurement,  suivraient  cette  voie.  En 
effet,  déjà  quelques-uns  ont  manifesté  cette  intention.  Les  Deux-Siciles  ont  roo- 
diflé  leur  Code  de  commerce.  (Les  protectionnistes  applaudissent  avec  ironie.) 
C'est  un  petit  Etat,  j'en  conviens  ;  mais  vous  conviendrez  aussi  cependant  que 
<5^est  déjà  un  progrès.  Mais,  a  dit  lord  bentinck,  vous  nous  aviez  promis  que 
isk  t^^rance  adopterait  nos  principes.  Je  n'ai  rien  dit  de  semblable;  j'ai  dit  setl- 
lementque  je  jugeais  le  gouvernetnent  français  trop  éclairé  pour  vouloir  per- 
i^érer  dans  toutestses  restrictions  actuelles  sur  les  articles  de  fabrique  an- 
glaise, et  j'ai  ajouté  en  même  temps  que  ce  gouvernement  serait  sans  doute 
<5ontenndans  les  deux  Chambres  par  Tinfluence  dé  ceux  qui  étaient  intéressés 
au  tnaintien  de  ces  restrictions.  J'ai  dit  qu'en  dernière  analyse  l'opinion  du 
gouvernement,  appuyée  |)ar  beaucoup  d'hommes  intelligents  en  FYance,  flnl- 
Mt  par  l'emporter  sur  les  parties  intéressées,  et  préparerait  les  Voies  à  un 
Code  de  commerce  plus  libéral.  (Applaudissements.) 

et  Mot  opinion  est  toujours  la  même.  Je  crois  qti'erï  France  les  intérêts  du 
grand  corps  des  consobiftiateufs  t'emporteront  bientôt,  comme  ils  doivent 
remporter,  sur  les  intérêts  dd  petit  nombre,  et  je  crois  encore  que  si  vous 
adhérez  à  votre  projet  de  progressiod  dans  les  réductions  commerciales ,  la 
France  suivra  Votre  exemple  ;  mais  si ,  au  lieu  d^avahcer,  vous  reculez ,  votre 
exemple  Influera  bien  pins  dans  un  sens  opposé.  Il  s'est  formé  ed  France  des 
doclétés  pour  Introduire  tih  système  plus  libéral  dans  le  commerce  et  Tindu- 
6tfie.  Elles  pourront  démontrer  qu'il  n'est  pas  à  l'avantage  de  la  grande  masse 
des  consommateurs  d'acheter  de  la  quincaillerie  chère  et  mauvaise,  du  6otoh 
diér  et  mauvais,  et  de  la  toile  chère  et  mauvaise.  Elles  pourront  prouver  que 
la  grahde  masse  des  consommateurs  en  France  gagnera  en  obtenant  des  arti- 
cle^ de  fabricants  anglais  meilleurs  et  à  meilleur  marché.  Mais  je  n'avais  ja- 
ifiais  promis,  connaissant  bien  la  force  des  intérêts  protégés  dans  les  Chambres 
françaises,  que  ces  intérêts  (Céderaient  absolument  à  l'influence  de  la  raisod 
(applaudissements),  je  n'avais  pas  promis  qu'à  la  veille  des  élections,  les  mi- 
nistres français  adopteraient  nos  principes. 

a  Mais  si  vous  donnez  l'exemple  que  nous  proposons,  cet  exemple  prévaudra  : 
on  reconnaîtra  en  France  la  vérité  de  ces  principes,  on  comprendra  ]e$  înfé- 
rets  de  la  grande  masse  dd  peuple,  et  ces  intérêts,  une  fois  compris,  flnfroint 
par  prévaloir.  (  On  applaudit.  )  Je  crois  que  dans  les  Etats-Unis  cette  politique 
prévaudra  également,  je  ne  dis  pas  immédiatement  ;  mais,  ce  que  je  sais,  c'est 
qu'un  mouvement  est  imprimé  à  Fopinion  publique  dans  tous  les  pays  (  ap- 
plaudissements), et  que  l'exemple  de  l'Angleterre,  précédemment  si  puissant 
en  faveur  de  la  restriction  ,  le  deviendra  maintenant  dans  l'intérêt  de  la  liberté 
du  commerce.  Si  nous  rétrogradons,  au  contraire,  nous  engageons  tous  les 
pays  à  persévérer  dans  le  système  des  restrictions.  En  facilitant  l'entrée  en 
Angleterre  des  soieries  et  des  eaux-de-vie  de  France,  je  suis  sûr  que  nous  ne 
ferons  pas  de  tort  au  commerce  de  l'Angleterre,  même  dans  le  cas  où  la 
France  n'adopterait  pas  la  même  marche  que  nous.  Le  commerce  direct,  assu- 
rément, vaudrait  mieux  que  le  commerce  indirect;  mais,  dans  le  cas  où 
nous  ne  pourrions  pas  jouir  du  double  avantage ,  contentons-nous  toujours 
de  l'avantage  simple.  (  Applaudissements.  ) 

«  Si  nous  pouvons  avoir  de  bons  articles  à  meilleur  compte ,  ne  refusons  pas 
cet  avantage,  parce  que  nos  voisins  n'y  voudront  pas  participer.  Je  ne  doute 


164  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES, 

pas  que  notre  exemple,  bien  compris,  ne  trouve  des  imitateurs,  et  qu'à 
époque  prochaine  notre  principe  ne  finisse  par  prévaloir.  En  conséquence,  je 
répète  mon  conseil ,  etje  dis  à  l'Angleterre  qu'elle  fera  bien  d'être  fidèle  à  sa 
devise  :  a  Avançons  et  ne  rétrogradons  pas  dans  notre  politique  commerciales 
(  Bruyants  applaudissements.  ) 

Lord  John  Russell  a  eu  l'utile  générosité  de  défendre  le  changement  d'opi- 
nion économique  de  sir  Robert  Peel,  grand  argument  des  adversaires  du  bill, 
dont  la  tactique  consiste  à  démonétiser  le  caractère  de  cet  homme  d'Etat,  et , 
finalement,  à  faire  repousser  les  mesures  qu'il  propose  par  la  majorité  des 
communes.  Lord  John  Russell  s'est  attaché  à  expliquer  comment  le  chef  du 
cabinet  avait  été  conduit  à  la  réforme  économique  par  une  étude  de  l'étal 
des  affaires  en  Angleterre  et  en  Irlande.  L'orateur  a  cru  devoir  reprendre  au» 
le  thème  développé  par  Robert  Peel  sur  l'aristocratie,  qui  ne  se  soutiendra^ 
selon  lui,  qu'en  faisant  des  concessions  aux  justes  vœux  de  la  nation.  11  paraît 
que  cette  manière  de  parler  plait  à  nos  voisins,  et  que  ce  genre  d'argumenta- 
tion a  encore  quelque  valeur,  puisque  des  orateurs  comme  sir  Robert  Peel  et 
lord  John  Russell  croient  utile  de  remployer.  Au  fond,  cela  veut  dire  :  le 
temps  des  privilèges  est  passé;  l'aristocratie  n'a  plus  raison  d'être,  son  temps 
est  fini,  et  elle  aura  cessé  d'exister  le  jour  où  elle  aura  concédé  tout  ce  qui  est 
conforme  aux  justes  vœux  de  la  nation.  Les  ligueurs  l'ont  fort  bien  dit;  nouê 
Pavons  déjà  fait  reniarquer,  et  nous  le  rappellerons  encore  bien  souvent  ;  car  de 
ce  c6té-ci  de  la  Manche,  le  principal  argument  des  protectionniste  consiste  à 
dire  que  l'aristocratie  anglaise  est  plus  fine  qu'on  ne  pense,  et  que  la  réforme 
économique  est  une  nouvelle  supercherie.  —  Pittet  Gobourg  I  ! 

Lord  John  Russell  était  sans  doute  un  peu  préoccupé  de  cette  pensée,  quand 
il  a  dit  en  finissant  :  a  Soyons  fidèles  aux  institutions  bonnes  en  elles-mêmes  ; 
mais  réformons  d'une  manière  opportune  des  abus  indignes  de  notre  appui  ; 
c^est  la  seule  manière  de  donner  un  grand  et  noble  exemple  et  de  forcer  les 
nations  à  dire  :  En  vérité,  le  peuple  anglais  est  un  grand  peuple,  et  un  peuple 
sage  et  entreprenant!  » 

Les  efforts  combinés  des  lords  Peel  et  Russell  ont  été  couronnés  de  succès.  La 
Chambre  s'est  formée  en  comité,  et  le  nouvel  ajournement  proposé  par  lord 
Bentinck  a  été  rejeté.  La  Chambre  a  décidé,  dans  la  même  séance,  que  le 
rapport  lui  serait  fait  le  8,  et  que  la  troisième  lecture  aurait  lieu  le  11  mai. 


DES  PASSIONS  SUR  L'ORDRE  ÉCONOMIQUE  DES  SOUÉTÉS.    16& 

DE  L'INFLUENCE  DES  PASSIONS 

SUR 

L'ORDRE  ÉCONOMIQUE  DES  SOCIÉTÉS. 


Dans  UD  Mémoire  récemment  lu  à  l'Académie  des  sciences  morales 
et  politiques,  M.  le  comte  Alban  de  Villeneuve-Bargemont  a  recher- 
ché l'influence  que  les  mauvaises  passions  exercent  sur  l'ordre  social 
et  économique  des  sociétés,  ainsi  que  l'intérêt  moral  et  matériel  que 
les  peuples  ont  à  les  contenir. 

L'honorable  académicien  est  d'abord  entré  dans  quelques  considé- 
rations de  haute  philosophie  religieuse  sur  l'influence  économique  du 
christianisme  et  du  catholicisme,  avant  d'indiquer  plus  spécialement 
ce  que  les  vices  font  perdre  de  richesse  et  de  bien-^tre  à  la  société. 
En  parcourant  ensuite  le  cercle  des  penchants  déréglés  qui  assiègent 
le  cœur  de  l'homme,  il  a  trouvé  que  les  plus  nuisibles  sont  précisé- 
ment ceux  que  l'Eglise  désigne  sous  le  nom  de  vices  ou  péchés  capi- 
taux; M.  de  Villeneuve,  après  avoir  esquissé  les  principaux  caractères 
de  l'orgueil,  de  l'avarice,  de  l'envie,  de  l'impureté,  de  l'intempérance, 
de  la  colère  et  de  la  paresse,  a  terminé  son  Mémoire  par  les  considé- 
rations que  nous  allons  reproduire. 

Après  ce  coup  d'œil  rapide ,  et  trop  incomplet  sans  doute ,  jeté  sur  la  nature 
et  les  conséquences  temporelles  de  ces  passions  que  la  religion  déclare  mortelles 
pour  les  hommes  qui  leur  abandonnent  leur  cœur ,  Timagination  demeure  ef- 
frayée de  rinunensité  de  forces  productrices  perdues ,  de  nobles  et  généreuses 
facultés  détournées  de  leurs  sources,  de  biens  matériels  négligés  ou  détruits , 
et  des  charges  onéreuses  imposées  au  gouvernement  par  l'infraction  des  peu- 
ples aux  lois  divines  ;  mais,  en  même  temps,  une  nouvelle  lumière  semble 
venir  édairer  ce  sombre  tableau  et  foire  entrevoir  le  remède  aux  maux  qu'il 
retrace. 

Au  flambeau  de  la  religion  se  révèle ,  en  effet,  Tétroite  alliance  qui  existe 
entre  Tordre  moral  et  Tordre  matériel  des  peuples,  comme  elle  existe  aussi 
entre  Tâme  et  le  corps  de  Tétre  humain  ;  car  on  ne  peut  citer  aucun  acte  dé- 
claré, par  la  religion ,  mortel  pour  la  portion  spirituelle  de  Thomme,  qui  ne 
le  soit  pour  sa  nature  matérielle.  C'est  ainsi  qu'indépendamment  de  tous  les 
désordres  généraux  qu'ils  introduisent  dans  la  constitution  morale  ou  écono- 
miqne  des  peuples ,  les  vices  réprouvés  par  la  religion  produisent  plus  ou 
moins  directemept  les  infirmités  individuelles  de  tout  genre  qui  dégradent  et 
désolent  Tespèee  humaine.  L'orgueil ,  la  jalousie ,  l'avarice,  l'intempérance , 
Timpuretéftlfr «libre,  la  paresse,  sont  réellement  Torigine  d'une  multitude 
de  per'  ^les  et  physiques,  et  Ton  pourrait  dire  de  presque  toutes 


^ 


166  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

les  maladies,  depuis  la  folie,  cette  formidable  leçoD  donnée  A  l'orgueil  ho- 
main ,  jusqu'au  rachitisme ,  cet  épuisement  total  des  forées  de  rhomme.  Et 
non-seulement  ces  maux  frappent  Thomme  vicieux  lui-même,  mais  ils  se 
manifestent  dans  sa  postérité.  La  plus  grande  partie  des  maladies  héréditaires 
ont  leur  origine  dans  le  dérèglement  des  passions.  L'influence  des  mœurs  sur 
la  santé  est  un  fait  incontestable,  et  d'autant  plus  grave  que  cette  influence 
s'étend  sur  Tesprit  aussi  bien  que  sur  le  corps.  Car  la  débauche  hébété  ei 
mém^  temps  qu'elle  énerva ,  et  Taptjtude  ai|x  trnv^iix  de  Tintelligeiic^  fipipiD# 
aux  travaux  de  la  main  est  toujours  en  raison  de  la  pureté  des  mœurs. 

En  nous  résumant,  concluons  que  l'excès  et  le  dérèglement  des  passio» 
sont  le  principal  obstacle  au  bien-être  et  au  bonheur  de  l'homme  sur  la  terre, 
et  que  leur  influence  ne  doit  jamais  être  perdue  de  vue  par  la  science  de  Té- 
conomie  politique  et  par  les  gouvernements  qu^elle  avertit.  Ces  points  admis 
(et  ils  nous  paraissent  incontestables) ,  il  nous  est  venu  à  la  pensée  que  l'a- 
vancomeot  de  la  statistique  morale  et  industrielle  pourrait  permettre  un  jour. 
pe^t-étre ,  de  traduire  en  chiffres  positifs  les  résultats  matériels  da«  vices  et 
des  vertus.  Ce  moment  n'est  pas  arrivé  etn*est  sans  doute  pas  procbaiii; 
néann^oips,  nous  allons  présenter  à  Tavi^nce,  comme  simple  essai ,  quelques 
calculs,  auxquels  on  comprend  que  nous  n'attachops  nuUeipenl  TiiPpoilaiK^ 
et  la  certitude  d'une  démonstration  scientifique. 

Bornant  nos  observations  à  la  France,  nous  trouvons  que  ce  royaume,  sur 
une  population  de  54,213,170  habitants,  renferme  environ  25  millions  d'indi- 
vidus attachés ,  à  titres  divers,  à  l'industrie  agricole  ou  manufacturière.  Ce 
nombre  compose  5  millions  de  femilles,  en  comptant  moyennement  cinq  ia- 
dividus  par  famille  (  le  mari ,  la  femme  et  trois  enfonts,  ou  deux  pnlknts  et  m 
vieillard). 

D'après  des  recherches  qui  paraissent  dignes  de  conOance,  chaque  bmiU^ 
ouvrière,  en  France,  peut  gagper  ep  pioyepnecbaqqe  jour, par  (e  aa)ail«  de 
son  travail ,  savoir  : 

Le  mari 1  fr.  50  c. 

La  femme »       75 

Les  enfants >       50 

Total «fr.  7aic. 

A  ce  taux  moyen  et  i  raison  de  300  journées  par  an ,  le  revenu  annuel  de 
chaque  famille  d'ouvriers  serait  de  825  francs  (et  pour  5  millions  de  fkrailles, 
de  4,125,000,000  fr.  ).  Ce  revenu  représente  ce  qui  est  rigoureusement  néce»- 
saire  pour  loger,  nourrir  et  vêtir  la  famille,  et  l'aider  à  faire  quelques  éeoos- 
mies  pour  subvenir  à  une  interruption  forcée  de  travail  et  aux  besoins  de  b 
vieillesse. 

Or,  en  supposant  que  les  mauvaises  passions ,  c'est^-dire  des  habitudes 
d'intempérance ,  de  débauche ,  de  vanité  ou  de  paresse,  fassent  perdre  seule- 
ment à  la  femille,  l'une  dans  l'autre,  un  cinquième  de  journée  ou  une  joaiaée 
de  travail  sur  cinq  (  supposition  qui  ne  saurait  être  exagérée  ),  il  en  résulterait 
par  famille  une  perte  annuelle  de  165  f^. 

Pour  les  5  millions  de  familles,  la  perte  annuelle  s'élèvenût  à  825,600,000 1.; 
capital  énorme,  évidemment  détourné  de  la  production. 

Pour  être  exact ,  il  faut  ajouter  à  ce  chiffre  une  portion  des  dépenses  ooct- 
sionnées  à  FFtat  pour  la  répression  des  crimes ,  des  désordres  et  des  excès  qui 


DES  PASSIONS  SUR  L'ORDRE  ÉœNOMlQUE  DES  SOQETES.     167 

Croubleot  la  sécurité  publique,  et  pour  le  soulagement  des  misères  qui  pren- 
oent  leur  origine  dans  de  mauvaises  passions. 

i''  Les  frais  de  justice  criminelle  et  correctionnelle 4^400,000  fr. 

^  L'entretien  des  prisons  et  des  condamnés  à  plus  d'un 

an  de  détention 5,500,000 

3°  Les  bagnes ,  les  frais  de  justice  militaire J  ,500,000 

4<'  Les  frais  de  gendarmerie  et  de  police 20,000,000 

^  L'entretien  des  enfants  U-ouvés 7,000,000 

6°  L'entretien  des  mendiants,  malades,  infirmes  ou  indi- 
gents dans  les  établissements  de  charité.  On  évalue  la  dé- 
pense entière  à  plus  de  50  millions  par  an.  On  la  porte  ici  au 
quart i  2,500,000 

80,700,000  fr. 
De  l'autre  part,  perte  quotidienne  d'un  cinquième  de 
journée,  éprouvé  par  5  millions  de  familles ^5,000,000  fr. 

Total 875^700,000  fr" 

Mais  dans  ces  calculs  nous  avons  laissé  en  dehors  plus  de  neuf  millions  d'in- 
dividus formant  la  portion  élevée,  riche,  ou  simplement  aisée  de  la  popula- 
tion générale  du  royaume.  Assurément,  on  ne  saurait  nier  que  dans  cette 
dernière  catégorie  les  passions  n'exercent,  comme  ailleurs,  leur  fatale  influence: 
Torgueil,  les  vanités,  Texcès  du  luxe,  Tamour  des  jouissances  sensuelles ,  la 
cupidité ,  l'avarice ,  la  corruption  des  mœurs  et  Thabitude  de  l'oisiveté  s'y 
manifestent  d'une  manière  non  moins  déplorable ,  et  y  détruisent  ou  paralysent 
des  éléments  non  moins  puissants  de  production  et  de  richesse. 

Ces  neuf  millions  d'individus  censés  appartenir  aux  classes  riches  ou  aisées, 
forment  1,800,000  familles.  Or,  ce  n'est  point  exagérer  que  d'évaluer  à  une 
somme  moyenne  de  300  francs  par  an  et  par  famille  (Tune  dans  l'autre)  la 
perte  réelle ,  et  sans  compensation  utile  pour  la  société ,  résultant  des  vices 
dont  nous  avons  reconnu  les  funestes  conséquences  morales  et  économiques. 

Ce  serait  donc  540  millions  à  ajouter  aux  875,700,000  francs  déjà  constatés 
approximativement.  Le  total  est  de  1,415,700,000  francs,  somme  presque 
égale  au  montant  présumé  des  dépenses  générales  du  royaume  pour  l'exercice 
1847». 

Mais  ne  faut-il  pas  mettre  encore  en  ligne  de  compte ,  dans  cette  sorte  de 
bilan  moral  des  pertes  éprouvées  par  la  société  et  des  charges  qui  lui  sont  im- 
posées, les  conséquences  de  la  négligence  des  devoirs  imposés  par  la  Provi- 
dence à  chaque  membre  de  la  société  ;  les  résultats  de  ces  combinaisons  frau- 
duleuses ,  de  ces  falsifications  de  produits  qui  ruinent  les  bonnes  relations 
commerciales  de  peuple  à  peuple  ;  de  ces  manœuvres  déloyales  qui  paralysent 
l'inQuence  féconde  du  crédit  ;  de  ces  spéculations  cupides  et  inhumaines  qui 
se  jouent  de  la  nourriture,  de  la  santé ,  et  même  de  la  vie  des  hommes  ;  de  ce 
trafic  odieux  dont  la  répression  exige  Tentretien  de  flottes  nombreuses;  enfin, 
de  ces  mesures  fiscales  ou  politiques,  calculées  sans  prudence,  en  dehors  du 
principe  chrétien ,  et  qui ,  paralysant  Tessor  de  la  production  agricole  ou  ma- 
nufacturière, non  moins  que  les  échanges  internationaux,  font  naître  quel- 
quefois la  disette  là  où  devrait  régner  l'abondance? 

•  1,455,674,510  fr. 


168  JOURNAL  DES  ECONOMISTES. 

  quelles  sommes  énormes  n'aurait-on  pas  à  faire  monter  l'évaloatioD  des 
dommages  que  de  tels  désordres  sociaux  amènent  infailliblement,  si  Ton  a^ait 
le  moyen  de  les  constater  avec  exactitude  ! 

Que  serait-ce  encore ,  si ,  après  avoir  établi  les  pertes  résultant  du  dérègle- 
ment des  passions,  nous  pouvions  calculer  tout  ce  que  les  vertus,  formelle- 
ment enseignées  ou  prescrites  par  la  religion ,  auraient  produit  de  richesses , 
même  temporelles,  si  ces  vertus  étaient  répandues  au  sein  de  toutes  les  classes 
de  la  population ,  c'est-à-dire  si  la  société  tout  entière  était  vèritablemeol 
chrétienne? 

Ici,  on  peut  nous  objecter,  sans  doute,  que  jamais,  et  dans  les  siècles  de  la 
foi  la  plus  vive,  rien  de  pareil  n*a  existé  ;  que  jamais  les  passions  n'ont  oesié 
et  ne  cesseront  d'agiter  le  monde ,  et  que  la  supposition  d'une  société  com|^ 
tement  vertueuse  n'est  qu'une  belle  utopie  ! 

Mon  Dieu,  nous  savons  trop  bien  que ,  malheureusement ,  nous  ne  sommes 
pas  destinés  à  voir  se  réaliser  entièrement  cette  transformation  idéale  et  sainte 
de  la  société  humaine.  Nous  savons  qu*ici*bas  doit  s'exercer  toujours  une  latte 
violente  entre  les  passions  mauvaises  et  la  vertu.  Cette  lutte,  étant  la  vie  tout 
entière  du  chrétien,  et  résumant  sa  destinée  religieuse,  lui  apparaît  conmie 
ne  devant  cesser  qu'avec  Tunivers  moral  lui-même ,  et  il  doit  savoir  s'y  rési- 
gner. Mais  si,  même  dans  les  siècles  de  foi,  l'empire  de  la  religion  n'a  pas  été 
général  et  complet  ;  si  l'espoir  d'atteindre  à  la  perfection  absolue  n'est  que 
le  rêve  d'hommes  de  bien ,  le  désir  de  chercher  à  en  approcher  autant  qu'A 
est  possible  à  la  faiblesse  humaine  peut  du  moins  être  permis.  Or,  nous 
croyons  avoir  indiqué,  quoique  bien  imparfaitement  sans  doute,  des  motik 
assez  puissants  pour  appeler  l'attention  sérieuse  des  hommes  qui  cherchent 
sincèrement  l'amélioration  de  l'ordre  social  dans  la  saine  pratique  des  choses 
et  dans  la  vérité  des  théories ,  sur  la  nécessité  de  rendre  aux  lois,  aux  instîta- 
tiens,  aux  mœurs,  le  complément  du  principe  moral  et  religieux,  qui  évi- 
demment leur  manque  encore,  et  de  le  restituer,  également,  à  la  science  de 
l'économie  politique,  appelée,  par  son  objet  même ,  à  prendre  de  jour  eo  jour 
une  influence  plus  grande  sur  les  destinées  des  peuples. 

Nous  l'avons  déjà  dit,  et  nous  le  répétons  :  cette  science  touche  â  tout, 
dans  l'ordre  moral  comme  dans  l'ordre  matériel;  et,  quelques  efforts  que 
l'on  ait  pu  faire  pour  la  renfermer  systématiquement  dans  la  production  des 
richesses,  nous  la  voyons  incessamment  agrandir  sa  sphère,  et  revendiquer 
toutes  les  questions  sociales  du  présent  et  de  l'avenir.  Nous  reconnaisso» 
avec  bonheur  que ,  de  nos  jours ,  elle  a  pris  un  caractère  plus  humain,  plus 
charitable,  plus  moral,  et  nous  en  rendons  grâce  aux  généreux  efforts  d'é- 
crivains chers  à  la  science  et  à  la  France.  Mais  il  nous  semble  qu'il  lui  reste 
encore  quelques  pas  à  faire  dans  cette  nouvelle  voie. 

Convaincu,  dès  longtemps,  qu'il  n'est  pas  un  seul  des  grands  principes  re- 
connus en  économie  politique  qui  ne  prenne  sa  source  dans  une  vérité  reli- 
gieuse, nous  nous  sommes  souvent  demandé  si  ce  ne  serait  pas  une  alliance 
féconde  en  bienfaits  que  celle  de  la  science  des  biens  terrestres  et  de  la  science 
des  richesses  morales,  marchant  désormais  d'un  pas  ferme  et  sûr,  fortifiées 
l'une  par  l'autre,  à  la  recherche  du  bien-être  moral  et  matériel  de  l'humanité. 
Or,  notre  cœur  et  notre  raison  nous  ont  répondu  qu'en  effet  ce  serait  là  une 
bonne  et  magnifique  alliance. 

Qu'il  nous  soit  donc  permis  de  reproduire  de  nouveau ,  en  terminant  cet 


DES  PASSIONS  SUR  UORDRE  ECONOMIQUE  DES  SOCIETES.    169 

essai,  les  espérances  que  nous  avons  exprimées  à  cet  égard  dans  un  autre  ou- 
vrage'. 

et  Assurément ,  si  l'union  que  nous  appelons  de  nos  vœux  était  jamais  com- 
plètement accomplie  ;  si  la  science  des  richesses ,  à  Taide  de  la  religion , 
comme  par  les  faits  et  par  Tanalyse  (  et  nous  affirmons  qu'elle  le  pourrait  tou- 
jours), expliquait  et  constatait  les  lois  du  perfectionnement  et  du  progrès  so- 
cial :  les  merveilles  de  Tindustrie ,  la  puissance  de  l'association  et  du  crédit , 
les  phénomènes  de  la  division  du  travail  et  les  principes  d'une  équitable  dis- 
tribution de  ses  produits;  si  elle  démontrait,  dans  le  même  esprit,  les  avan- 
tages d*un  luxe  modéré ,  fruit  d'une  aisance  progressive  et  générale  ;  ceux  de 
la  liberté  des  échanges  entre  les  peuples;  la  nécessité  et  l'utilité  des  principes 
qui  consacrent  rinstitution  de  la  famille,  l'inviolabilité  du  lien  nuptial  et  le 
respect  immuable  dû  à  la  propriété;  si  elle  analysait  la  force  morale  et  fé- 
conde attachée  aux  idées  de  charité  et  de  justice  et  à  la  notion  de  la  fraternité 
des  peuples;  enfin  si ,  à  l'appui  de  ses  démonstrations  et  de  ses  maximes ,  elle 
exposait  les  conséquences  fatales  de  Texcès  et  du  dérèglement  des  passions 
humaines  sur  l'ordre  économique  de  la  société  ;  si  Téconomie  politique,  di- 
sons-nous, fortifiait  ainsi  d'un  principe  religieux  ou  moral  chaque  maxime 
économique  ;  si ,  à  côté  du  progrès  matériel ,  elle  plaçait  le  principe  moral 
qui  doit  préserver  de  Tabus ,  de  l'excès  ou  de  l'erreur  ;  en  un  mot,  si  elle  ré- 
pondait ainsi  aux  besoins  de  la  double  nature  de  l'homme  et  des  sociétés,  ou 
nous  sommes  dans  une  profonde  erreur,  ou  cette  rénovation  de  la  science  par 
le  principe  religieux  ne  serait  pas  une  des  moins  précieuses  conquêtes  de 
l'esprit  humain.  » 

alban  de  VILLENEUVE-BARGEMONT. 

*  Histoire  de  t^ Économie  polUiqye, 


170  JOURNAt  DES  ^NOMISTHS. 

REVUE  MENSUELLE 

DES  TRAVAUX  DE  L'ACADÉMIE  DES  SCIENCES 

MORALES  ET  POLITIQUES. 


De  la  nécessité  de  fonder  en  France  V enseignement  de  Véconotnéi  foiiUqm^  pAT  M,  d«  U 
Farelle  ;  Observations  de  MM.  Cousin,  Blanqui  et  Passy,  ^  De  la  force  coimnermit 
extérieure  de  la  Grande-Bretagne ,  par  M.  Charles  Dupin.  —  Delà  société  cc/r^ugak^  (or 
M.  Wolowski.  —  Constantin  en  Gaule,  |»ar  M.  Ainédée  Thierry.  —  Discours  de  M.  Di- 
Doyer  à  U  Aétnce  puMique  anmiellc  des  dnq  Académies. 

L*approche  de  la  séance  publique  animelle,  en  acoélérant  les  travaux  é» 
sectionâ  pour  prononcer  sur  les  concours  ouverts,  et  préparer  de  nouvam 
sujets  de  prix,  a  porté  préjudice  aux  séances  bebdonutdaires,  et  leur  ooBtiocaift 
se  trouve  ce  mois-ci  réduit  à  des  proportions  peu  considérables.  L'événemsat 
académique  le  plus  notable  a  été  la  lecture  d*un  Mémoire  de  M.  La  Faielk 
sur  la  nécessité  de  fonder  en  France  l'enseignement  de  l'économie  poliUque.  Ca  Mé- 
moire, que  nous  avons  reproduit  plus  baut,  bien  que  combattu  dans  quelqiia»- 
uns  de  ses  détails  d'application,  constate  néanmoins  un  fait  important  et  quelei 
esprits  les  plus  bostiles  par  leurs  babitudes  aux  sciences  positives  ne  peuvent 
contester,  c'est  la  nécessité  de  faire  une  large  part  à  renseignement  des  prindpef 
qui  constituent  l'économie  politique.  Personne,  pas  même  M.  Cousin,  ne  peut 
actuellement  avoir  la  prétention  de  la  bannir  de  renseignement  public.  Od  ae 
dispute  plus  que  sur  les  doses  et  sur  le  mode  suivant  lequel  il  sera  organisé. 
M.  Cousin,  le  premier  des  orateurs  entendus  après  M.  de  La  Farelle,  a  rappelé 
que  depuis  la  révolution  de  i  850,  au  sein  de  Tancien  Conseil  royal  de  Tinstructioa 
publique,  il  avait  pris  Tinitiative  de  la  demande  de  la  création  de  deux  nouvelles 
chaires  dans  la  Faculté  de  Paris,  Tune  de  droit  public  français,  et  Fautre  d*écooo- 
mie  politique  ;  mais  en  même  temps,  M.  Cousin  s'est  opposé  à  ce  que  ce  mèmeeo- 
seignement  descendit  jusqu'aux  collèges  et  prit  place  parmi  les  sciences  dont  le» 
éléments  sont  démontrés  aux  jeunes  élèves.  Un  membre  ayant  contesté  Futilité 
des  notions  philosophiques  qui  absorbent  une  année  entière  des  études  classi- 
ques, M.  Cousin  a  défendu  de  sa  parole  et  de  ses  vœux  les  plus  ardents  la  sciencf 
qui  a  faitla  gloire  et  la  préoccupation  de  sa  vie.  M.  Blanqui  a  répondu  à  M. Coosto 
en  demandant  pour  renseignement  de  Téconomie  politique  une  part  beaucoup 
plus  large  que  celle  qui  lui  était  octroyée  par  son  contradicteur.  Par  sa  nn- 
cité,  le  débat  a  rappelé  celui  qui  s'était  élevé  quelques  semaines  auparavant! 
la  suite  de  la  lecture  du  Mémoire  de  M.  Blanqui,  sur  le  désaccord  de  VeMeigne- 
ment  public  avec  les  besoins  publics. 

Dans  la  seconde  partie  des  observations  qu'il  a  présentées,  M.  Cousin  s'étant 
appuyé  sur  l'ancienneté  de  renseignement  de  la  philosophie  pour  en  releter 
rimportance,  M.  Passy,  le  juge  le  plus  compétent  en  cette  matière,  parce  qaH 
réunit  en  lui  les  avantages  de  rexpérience  pratique  des  choses  et  des  hommes 
et  les  connaissances  théoriques  les  plus  étendues,  a  émis  son  avis  sur  la  ques- 
tion en  litige;  nous  en  reproduisons  les  principaux  éléments  : 

0  L'antiquité  d'un  enseignement,  a  dit  M.  Passy,  n'est  pas  la  mesure  néoes- 


n 


ACADEMIE  D^  SCIENCES  MORALES  ET  POLITIQUES.        171 

6aire  4e  son  degré  d^utilité.  Toutes  les  sciences  ne  datent  pas  de  la  même 
époque  :  il  en  est  dont  l'objet  a  attiré  d'abord  et  fixé  l'attention  de  Tesprit  hu- 
main, et  celles-là  seules  ont  commencé  par  obtenir  place  dans  les  études  de  la 
jeunesse.  Qu'ep  est-il  arrivé?  C'est  que  les  autres  sciences,  celles  qui  reposent 
9ur  Tobserv^tion  attentive  des  faits,  se  sont  formées  les  dernières,  ont  eu 
peine  à  se  faire  comprendre  dans  le  cercle  déjà  rempli  des  études,  et  longtemps 
même  leur  jmpprtiince  et  leur  nécessité  ont  été  méconnues.  L^économie  po- 
litique est  une  ^ience  neuve  ;  ce  n'est  pas  que  de  tout  temps  n'aient  existé 
C€^rt9ines  idées  sur  les  moyens  et  les  causes  de  la  prospérité  publique.  Aristote 
9  ndéme  fait  une  économie  politique  ;  mais  une  Mence  n'est  réelle,  n'est  sus- 
G^ttble  d'un  enseignement  régulier  que  lorsqu'elle  a  recueilli  et  coordonné 
ui)  grand  nombre  de  principes  et  de  règles  d'une  application  sûre,  et  à  vrai 
dire,  l'économie  politique  n'est  arrivée  à  ce  degré  de  maturité  que  durant  le 
siècle  dernier.  La  raison  en  est  simple,  l'économie  politique  ne  pouvait  sortir 
qqe  de  l'étude  attentive  des  faits  complexes  et  mobiles  de  l'ordre  social  :  or  ces 
faits  ne  seproduisent  que  successivement,  et,  tant  que  les  sociétés  furent  jeunes, 
ils  n'étaient  ni  assez  nombreux,  ni  assez  caractérisés  pour  offrir  des  informa- 
tions sufQsamment  nettes  et  positives.  |1  a  fallu  de  nombreuses  transformations 
sociales  pour  les  mettre  à  découvert,  pour  en  démontrer  l'enchaînement  et  les 
causes,  pour  en  dévoiler  l'ensemble,  et  l'économie  politique  ne  s'est  constituée 
à  rétat  définitif  de  science  qu'à  l'aide  de  lumières  qui  ne  pouvaient  éclater 
qu'au  sein  de  civilisations  avancées,  que  lorsque,  grâce  à  l'extinction  gra- 
duelle de  la  servitude  qui  pesait  sur  les  classes  laborieuses,  le  travail  est  de- 
venu libre. 

a  Mais  cette  forqiation  tardive  de  la  ^science  économique  est -elle  une 
présomption  contre  sop  droit  à  l'admission  aux  honneurs  do  l'enseignement  ? 
ce  serait  se  tromper  beaucoup  que  le  croire.  C'est  l'utilité  même  des  vérités 
proclamées  par  une  science  qui  doit  servir  de  règle  et  de  mesure  à  cet  égard. 
Or,  de  nos  jours,  tout  atteste  que  la  connaissance  des  vérités  économiques 
Revient  de  plus  en  plus  nécessaire.  En  effet,  plus  les  sociétés  déploient  d'ac- 
tivité industrielle,  plus  la  richesse  crott,  plus  les  relations  sociales  se  multi- 
plient et  se  compliquent,  et  plus  les  moindres  erreurs  dans  la  gestion  de  leurs 
iot^réts  deviennent  dommageables  e^  suscitent  de  mécontentements.  C'est 
l'ignor^cedes  faits  économiques,  c'est  le  manque  de  notions  suffisamment  ré- 
pandues dans  toutes  les  classes,  qui  laissent  tantd'incertitudes  et  soulèvent  tant 
de  débats  en  matière  d'impôts,  qui  jettent  tant  de  ferments  de  discorde  entre 
les  chefs  des  manufactures  et  leurs  salariés,  qui  accréditent  tant  d'utopies  so- 
ciales et  même  d'irritations  au  sujet  du  droit  de  propriété ,  qui,  en  empêchant 
les  populations  des  divers  États  de  multiplier  plus  rapidement  leurs  échanges, 
entretiennent  les  sentiments  hostiles  qu'elles  se  portent.  Supposez  la  science 
économique  largement  versée  par  un  enseignement  bien  entendu ,  les  vérités 
qu'elle  a  constatées  ne  tarderaient  pas  à  se  faire  jour.  Elles  circuleraient  dans 
tous  les  rangs,  et  leur  empire,  progressivement  affermi,  finirait  par  supprimer 
bien  des  motifs  de  dissentiment,  et  par  mettre  dans  les  opinions  un  accord 
aussi  favorable  à  la  paix  publique  qu'à  la  bonne  application  des  ressources  et 
des  forces  nationales. 

«  C'est  ce  que  plusieurs  gouvernements  ont  senti.  L'économie  politique  est 
professée  dans  un  grand  nombre  d'Universités  et  d'établissements  d'éducation 
de  l'Allemagne ,  et  l'avantage  de  cet  enseignement  est  maintenant  reconnu. 


172  JOURNAL  D£S  ECONOMISTES. 

Les  professeurs  appellent  l'attention  sur  les  faits  dont  la  société  se  préoccupe  ; 
ils  montrent  que  dans  Tétat  donné  des  besoins  publics,  les  dépenses  et  les  re- 
cettes ont  un  équilibre  nécessaire;  que  les  impôts  n^excédent  pas  les  besoias 
auxquels  ils  pourvoient  ;  que  la  forme  en  est  celle  que  la  situation  des  popo- 
lations  recommande,  et  que  les  améliorations  ne  pourront  réussir  qu'à  l'aide 
des  perfectionnements  du  travail  et  des  progrés  de  la  richesse. 

a  Cest  là  l'immense,  mais  non  le  seul  service  que  rendrait  renseigneineol, 
partout  où  il  peut  trouver  place ,  de  Téconomie  politique.  Les  popolatkw 
forment  leur  opinion  dans  un  horizon  étroit;  elles  jugent  des  choses  parles 
apparences  ;  elles  s'arrêtent  à  Técorce.  Elargir  et  rectifier  leurs  Idées ,  leur 
montrer  les  conséquences  éloignées,  mais  certaines  des  actes  et  des  drooo- 
stances ,  les  appeler  à  apprécier  largement  et  sainement  leurs  intérêts,  à  s'at- 
tacher aux  vérités  fondamentales ,  à  comprendre  toutes  les  nécessités  de  Tor- 
dre social ,  ce  serait  les  affranchir  du  joug  d'erreurs  et  de  passions  qui  lef 
tourmentent  et  souvent  les  entraînent  hors  des  voies  où  les  attend  une  pro- 
spérité croissante.  Supposez  des  classes  ouvrières  instruites  des  lois  natureltef 
qui  régissent  les  salaires  et  en  déterminent  les  oscillations,  de  telles  classes 
accepteraient  aisément  les  conditions  d*existence  sous  lesquelles  elles  subsi- 
stent, et,  plus  aptes  à  en  tirer  parti,  se  montreraient  plus  calmes ,  moins  dis- 
posées à  céder  à  des  entraînements  toujours  contraires  à  leur  véritable  intérêt 
Supposez  encore  des  producteurs  bien  convaincus  que  toute  mesure  artif- 
cielle  qui  ajoute  à  leurs  bénéfices  ne  tarde  pas  à  multiplier  leurs  concorrents, 
au  point  de  ramener  ces  mêmes  bénéfices  aux  taux  ordinaire  et  même  au- 
dessous  de  ce  taux,  les  gouvernements  rencontreraient  moins  de  dilBcottéi 
dans  Taccomplissement  de  leurs  devoirs ,  et  les  sociétés,  échappant  é  de  fam 
emplois  de  leurs  capitaux,  fleuriraient  avec  plus  de  promptitude.  En  déflnitire, 
l'économie  politique ,  c'est  la  collection  des  vérités  recueillies  en  matière  de 
richesse  sociale  et  même  privée ,  et  de  telles  vérités  ne  sauraient  être  trop 
enseignées  dans  l'intérêt  des  États  comme  dans  Tintérêt  des  populations. 

a  Maintenant  comment  organiser  cet  enseignement?  où  le  placer?  Cest  b 
question  pratique.  A  mon  avis,  il  importe  que  cet  enseignement  soit  aossi  ré- 
pandu que  le  permet  Tétat  actuel  des  faits  ;  et,  parmi  ces  faits,  je  comprends 
la  difficulté  de  trouver  dès  à  présent  beaucoup  d'hommes  en  état  de  le  bies 
donner;  mais  enfin  rien  n'empêche  de  commencer  l'œuvre,  et  plus  elle  avan- 
cera, plus  la  société  y  gagnera.  La  science,  je  le  répète,  est  neuve ,  mais  elle 
n'en  est  pas  pour  cela  moins  importante.  En  fait  de  science,  l'âge  n^est  pas  le 
signe  caractéristique  de  l'utilité  ;  peut-être  même,  dans  Tordre  général  dei 
découvertes  de  Tesprit  humain,  les  vérités  les  plus  récemment  constatées 
sont-elles  d'ordinaire  celles  dont  la  société  a  le  plus  besoin  et  dont  il  est  lephB 
essentiel  de  seconder  la  propagation,  o 

M.  Passy  est  dans  le  vrai,  et  justice  sera  faite  sous  ce  rapport  ;  avec  l'aide  do 
temps,  renseignement  de  l'économie  politique  s'organisera  sur  les  bases  et 
dans  les  vues  qu'il  indique.  Les  graves  questions  de  la  richesse  publique,  da 
bien-être  de  la  population,  auront  leur  tour  trop  longtemps  ajourné,  et  il  M 
espérer  qu'elles  n'étoufferont  pas  les  justes  satisfactions  qui  sont  dues  auxl»- 
soins  du  cœur  et  de  Pesprit.  Les  nobles  instincts  ne  se  développent  pas  néces- 
sairement sous  l'étreinte  des  privations  matérielles  et  des  souffrances  physi- 
ques. Pour  être  vraiment  philosophe  dans  l'acception  moderne  du  mot  et  au 
point  de  vue  chrétien,  on  p*a  besoin  nj  de  la  besace  ni  du  cynisme  de  Diogéof. 


ACADÉMIE  DES  SCIENCES  MORALES  ET  POLITIQUES.        iM 

—  Deux  personnages  célèbres  de  Tautre  côté  du  détroit  assistaient  à  une 
des  dernières  séances  de  TAcadémie,  lord  firougham ,  comme  membre  étran- 
ger, et  lord Palmerston, à  titre  desimpie  curieux.  Le  hasard,  nous  le  croyons 
du  moins,  a  été  peu  poli  pour  ces  nobles  personnages.  M.  le  baron  Charles 
Dupin  a  donné  lecture  d'un  Mémoire  sur  la  force  commerciale  extérieure  de  la 
Grande-Bretagne,  qui  contenait  des  assertions,  vraies  peut-être,  mais,  en  tout 
cas,  inopportunes,  par  cela  seul  qu'elles  étaient  émises  devant  deux  hommes 
aussi  importants  que  lord  Brougham  et  lord  Palmerston.  Le  Mémoire  de 
M.  Charles  Dupin  est  un  fragment  de  la  quatrième  et  dernière  partie  d*un  ou- 
\rage  publié  par  lui  sous  le  titre  de  Voyage  dans  la  Grande-Bretagne,  et  qui 
traite,  dans  la  première  division:  Force  militaire,  de  la  constitution  deTarmée, 
de  Torganisation  des  troupes,  de  Tadministration  et  des  travaux  de  la  guerre  ; 
dans  la  seconde  :  Force  navale,  de  la  constitution  et  de  l'administration  de  la 
marine  militaire,  des  arsenaux  et  des  travaux  hydrauliques,  des  constructions 
navales  et  des  armements  maritimes  ;  dans  la  troisième  :  Force  commerciale  in- 
térieure, des  travaux  qui  servent  au  commerce,  des  ponts,  des  canaux ,  des 
ports  de  commerce,  des  entrepôts ,  des  bassins,  des  jetées,  des  phares,  etc... 
M.  le  baron  Charles  Dupin  a  voulu  montrer  comment,  après  avoir  étudié  dans 
ses  foyers  le  peuple  britannique,  il  faut  le  suivre  au  dehors;  il  faut  raccom- 
pagner sur  toutes  les  mers,  à  Tabord  de  toutes  les  côtes;  il  faut  pénétrer  sur 
ses  pas  dans  la  profondeur  des  continents,  afin  d'étudier  cette  action  commer- 
ciale, universelle  et  puissante,  qui  mêle  en  quelque  sorte  l'existence,  la  ri- 
chesse, l'industrie,  l'ambition,  la  politique,  et  trop  souvent  la  force  d'un  seul 
peuple ,  à  la  destinée  des  autres  nations,  a  Le  plus  grand  génie  des  temps 
modernes,  a  ajouté  M.  le  baron  Charles  Dupin,  Newton,  a  découvert  la  loi  la 
plus  cachée  de  l'univers,  en  y  pensant  toujours  ;  l'Angleterre  a  découvert  la 
Toie  qui  l'a  conduite  à  l'empire  des  mers,  en  y  pensant,  comme  Newton,  tou- 
jours I  n  y  a  déjà  quatre  siècles  qu'elle  poursuit  avec  une  persévérance  infati- 
gable l'établissement  et  le  progrès  de  sa  grandeur  maritime  et  commerciale. 
Les  plus  vastes  subversions  politiques,  les  révolutions  qui,  dans  les  autres  Etats, 
tels  que  la  France,  le  Portugal  et  l'Espagne,  ont  presque  toujours  été  funestes 
à  la  marine,  aux  colonies,  au  commerce  des  nations  agitées,  sont  devenues 
pour  cette  puissance  le  stimulant  d'une  énergie  nouvelle ,  et  n'ont  fait  que 
doubler  ses  pas  vers  la  suprématie  du  commerce  de  l'univers.  C'est  pour  refu- 
ser la  taxe  arbitraire  des  vaisseaux,  que  Hampden  résiste  au  pouvoir  absolu, 
et  la  sympathie  pour  les  intérêts  maritimes  garantit  une  conquête  des  libertés 
nationales.  L'acte  de  navigation  sort  des  passions  de  Cromwell,  irrité  contre 
des  colons  trop  peu  dociles.  La  restauration  des  Stuarts,  si  soigneuse  d'eflTacer 
les  moindres  traces  du  gouvernement  régicide,  la  restauration  respecte  ce 
grand  acte  et  n'en  altère  que  le  titre.  Ijd  dernier  changement  de  dynastie, 
en  iG88,  devient  pour  l'Angleterre  un  moyen,  le  moins  espéré,  d'afTaiblir  ia 
plus  dangereuse  rivale  qu'eût  alors  la  marine  britannique  :  en  faveur  de  (lUil- 
laume,  roi  d'Angleterre,  le  stathouder  Guillaume  aide  à  désarmer  les  vaisseaux 
des  sept  Provinces-Unies,  qu'il  épuise  en  armées  de  terre,  tandis  que  la 
Grande-Bretagne  augmente  de  plus  en  plus  les  flottes  marchandes  et  militaires 
qui  devaient  enfin  la  rendre  maltresse  des  mers.  »  Ces  idées  générales  n'avaient 
rien  de  blessant  pour  les  deux  hôtes  de  l'Académie;  mais,  en  précisant  et  en 
quaUfiant  plusieurs  événements  militaires  et  politiques  de  cesîèclef  l'honorablo 
académicien  a  méconnu  le  terrain  sur  lequel  il  était  placé  et  oublié  la  présence 


174  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

d'auditeurs  inaccoutumés.  Lord  Ërougham,  sans  répondre  à  If.  le  bnt» 
Charles  Dupin,  a  cependant  déclaré  avec  une  certaine  émotion,  à  la  suite  d^ 
la  lecture  du  Mémoire  de  ce  dernier,  que  les  considérations  et  les  jogemeob 
politiques  qu'il  venait  d'entendre  ne  lui  semblaient  pas  acadéoiiques,  et  que 
cette  raison  lempéchait  d'entrer  dans  leur  eiamen,  mais  que  du  moias  i 
croyait  devoir  à  son  honneur  et  à  la  considération  de  son  pays  de  proloter 
contre  les  faits  et  contre  les  conclusions  déposés  dans  le  travail  dontif  taifit 
d'entendre  la  lecture. 

—  Nous  parlions  dernièrement  de  plusieurs  communications  iSdfesparK.  Wo- 
lowski  sur  la  société  conjugale.  Bien  que  M.  Wolowski  n'ait  pas  encore  termioéta 
lecture  de  son  remarquable  travail,  il  ne  sera  pas  sans  intér^  d'en  faire coi- 
naltre  la  première  partie.  Elle  intéresse  l'économie  politique  i  un  degré  zam 
prononcé  que  le  droit  civil  et  le  droit  public.  M.  Wolowski  a  longueiuit 
insisté  dans  cette  première  partie  sur  les  caractères  de  la  société  conjog^ 
chez  les  Romains;  c'est  qu'en  effet  il  n'y  a  pas  de  matière  plus  intéressante 
au  point  de  vue  historique  pour  le  droit  ancien,  et  en  beaucoup  de  poiob 
l'intelligence  des  institutions  modernes  est  subordonnée  à  la  connaissance 
des  anciens  principes  du  droit  romain*  Deux  aspects  surtout  doivent  fixa 
l'attention ,  les  caractères  de  la  communauté  romaine  et  les  origines  do  di- 
vorce. Suivant  M.  Wolowski,  la  communauté  romaine  porte  un  caraeiàt 
différent  de  la  communauté  germanique,  belge  et  portugaise  :  au  lieo  it 
faire  nattre  une  véritable  communauté  des  biens  entre  époux,  elle  se  mo- 
dèle à  rimage  de  la  copropriété  des  enfants  ;  la  communauté  véritible  w 
devait  naître  que  beaucoup  plus  tard  ;  cependant  partout,  au  nord  ël  « 
midi,  c'est  à  la  loi  de  Romulus,  rapportée  par  Plutarque  et  Denys  éHMat- 
nasse,  qu'on  fait  appel  pour  expliquer  l'origine  de  ta  communauté  coBJu- 
gale  ;  et,  il  faut  le  dire,  si  la  similitude  n'est  pas  assez  parfaite  pour  justifier 
un  pareil  rapprochement,  il  y  a  du  moins  une  parenté  étroite  entre  k 
régime  de  la  conmiunauté  universelle  et  celui  de  la  manus.  Ce  qu'il  j  a  de 
semblable  entre  ces  deux  institutions,  c'est  la  participation  de  la  femme  i 
la  fortune  conjugale  ;  ce  qu'il  y  a  de  différent,  c'est  le  titre  et  le  mode  de 
cette  participation.  La  femme  ne  pouvait  passer  tout  d'un  coup  du  rang  d'enlave 
à  celui  d'égale  du  mari:  il  fallait  qu'elle  s'arrêtât  quelque  temps  dans  09« 
position  intermédiaire.  La  religion,  sous  ce  rapport,  devança  la  loi  ï^ 
la  confarreatio,  la  femme  partageait  avec  son  mari  un  gâteau  de  pur  fromeit, 
symbole  de  la  communauté  d'existence  qui  allait  conHnencer  pour  eui; 
dans  toutes  les  unions  conjugales,  elle  était  reçue  dans  la  maison  du  mari 
avec  l'eau  et  le  feu^  signe  de  la  communication  du  droit  divin  et  humain; 
l'usage  conserva  le  symbole  d'unité,  alors  que  l'influence  des  moeurs  ooo- 
velles  et  du  mariage  libre  avait  déjà  effacé  les  effets  civils  de  la  fM»f»^ 
et  fait  succéder  la  séparation  des  patrimoines  à  la  ûision  des  iatéréb 
conjugaux. 

Plus  loin,  M.  Wolowski  signale  et  suit  dans  toutes  ses  Conséquences  A- 
cheuses  l'établissement  du  divorce  dans  cette  république  romaine  qui  s'étaS 
développée  et  fortiûée  par  la  pureté  des  mœurs,  et  qui,  deux  fois, s'était 
soulevée  au  nom  de  la  chasteté  du  ménage  domestique  et  du  sanctuaire  de  h 
famille,  a  Une  fois ,  dit-il ,  que  la  barrière  qui  protégeait  la  sainteté  du  pacte 
conjugal  se  trouva  renversée,  les  unions  perpétuelles  devinrent  uneexoepfiM 
le  prétexte  le  plus  frivole  suffit  pour  motiver  la  répudiation,  et  le  caprice 


CRÉATION  D'UN  JDRY  DE  RÉCOMPENSE  POUR  LES  OUVRIERS.  n& 

cl*titK*  kmme  tmt  briser  à  son  gré  le  lien  conjugal.  La  facilité  du  divorce  sug- 
géra la  pensée  dUndignes  spéculations.  Des  citoyens  épousaient  des  femmes 
impudiques,  afln  de  gagner  leur  dot  en  les  répudiant  pour  cause  d'adultéré. 
Les  citoyens  les  plus  honnêtes,  Pompée,  Gicéron,  n*hésitérent  pas  à  renvoyer 
leors  femmes ,  sans  autres  motifs  que  le  soin  de  leurs  intérêts.  Les  femmes , 
de  leur  cMé,  divorcèrent  sans  cause,  avec  autant  de  légèreté  que  leurs  maris. 
On  en  était  venu  jusqu'à  discuter  gravement  si  un  second  mariage  n^équiva- 
lait  pas  i  la  répudiation ,  et  cette  question  partageait  les  plus  habiles  juris- 
conaoltes.  » 

—  L'Académie  a  entendu  avec  Intérêt  la  lecture  d'une  notice  sur  l'empereur 
OHidlantin,  par  H.  Amédée  Thierry.  Ce  travail,  qui  a  été  lu  ensuite  dans  la 
séance  publique  des  cinq  Académies,  présente  sous  un  nouveau  jour  les  cir- 
constances qui  amenèrent  la  conversion  de  cet  empereur  à  la  religion  chrétienne. 

—  A  la  séance  publique  annuelle  des  cinq  Académies ,  M.  Dimoyer ,  comme 
président  de  PAcadémie  des  sciences  morales  et  politiques,  a  prononcé  uri 
discours  dans  lequel  il  a  signalé,  avec  bonheur,  la  pensée  qui  avait  inspiré 
la  eréatlooderinstitat;  il  a  indiqué,  en  même  temps,  le  rôle  qui  appartient 
à  ebacone  des  différentes  Académies,  suivant  les  sciences  que  chacune  d'elles 
représente.  *** 

SUR 

LA  CRÉATION  DTN  JURY  DE  RÉCOMPENSE 
POUR  LES  OUVRIERS. 


Nous  avons  sous  les  yeux  un  projet  de  règlement  d'one  ataociation  île  ft^ 
bricants  de  Paris,  dans  le  but  d'exciter  F  émulation  parmi  les  ouvriers  dt  de  ré* 
compenser  ceux  qui  se  distingueront  soit  par  leur  conduite*  soit  par  Iptlr 
intelligence.  Ce  projet,  conçu  par  MM.  Biétry,  51ateur  en  oacbemires,  FoHier^ 
fabricant  de  châles.  De  Pouilly,  imprimeur  sur  étofifes^  Deniére  filsy  fabricant 
de  bronzes,  a  reçu  tout  d'abord  l'adhésion  d'environ  cinquante  notablas  labri* 
cants.  Puis  ses  auteurs,  après  Tavoir  publié  dans  le  Moniteur  industriel^  en  ont 
provoqué  la  discussion  dans  la  presse  parisienne. 

Pour  atteindre  le  but  qu'elle  s'est  proposé,  cette  association  de  tabneSants 
doit  constituer  un  bureau  permanent  qui  la  représente,  et  une  oertaioe  qaan* 
tité  de  délégués  pour  examiner  les  ouvriers  aspirants  aux  diverse.»  réconv 
penses  qu'elle  veut  donner.  Ces  récompenses  consisteront  en  médaillea  d'or, 
d'argent  ou  de  bronze,  en  livrets  de  caisses  d  épargne,  et  en  mention»  1m>imh 
râbles.  Elles  devront  être  délivrées  :  i»  pour  la  moralité,  la  bonne  eondiiile,  et 
tos  anciens  services  d'ouvriers  ;  2°  pour  l'aptitude  et  Tbabiletév  l'inventkHi  de 
moyens  remplaçant  avec  avantage  les  procédés  actuellement  employés;  3^  les 
actes  de  courage  et  de  dévouement;  4^* enûn  toutes  choses  ifttiles  à  riodustria^ 
jugées  teUes  par  les  délégués.  L'association  admet  des  sousiHriptetif  s  à  vingt- 
cinq  francs  et  des  mfimteMioodateurs  à  cinquante. 

11  y  a  bien  évUkÊ^^^^^^  ce  plan,  ainsi  que  dans  le  rapport-manifeste  qui 


m  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

en  explique  la  portée,  un  grand  fond  de  sympathie  pour  les  classas  ouniére». 
Quand  on  connaît  ensuite  les  sentiments  de  ceux  qui  Font  conçu  et  des  fabri- 
cants notables  qui  y  ont  adhéré,  on  demeure  convaincu  que  les  premiers  foo- 
dateurs  ne  se  sont  préoccupés  que  du  désir  d'améliorer  le  sort  des  honuna 
dont  ils  emploient  le  travail.  Malheiu^usement,  dans  des  questions  < 
celles  qu'ils  ont  soulevées,  et  surtout  quand.on  en  vient  à  l'application,  la  1 
volonté  ne  suffit  pas  ;  il  faut  que  la  générosité  du  cœur  qui  fait  donner  le  temps 
et  ouvrir  la  bourse,  s'allie  avec  la  vitalité  de  Fidée  qui  doit  en  se  dévek>|»paol 
faire  grandir  l'institution  qu'on  veut  fonder.  Eh  bien!  pour  notre  couple, 
nous  devons  le  dire,  le  projet  dont  nous  parlons  ne  nous  a  pas  complétemeal 
satisfait,  et  nous  nous  expliquons  sans  peine  la  diversité  des  sentiments  qu'A  a 
inspirés  aux  organes  de  la  presse  parisienne.  Ceux  qui  ont  loué  sans  réserve, 
n'ont  vu  que  le  bon  vouloir  des  fabricants,  et  ceux  qui  ont  blâmé  avec  une 
certaine  aigreur,  ont  eu  selon  nous  le  tort  de  ne  pas  le  reconnaître  asacL 
Mais,  comme  il  est  naturel  que  toute  chose  qui  commence  ne  soit  pas  parfaite, 
nous  croyons  que  les  éloges  et  les  critiques,  même  les  plus  vives,  produlseal 
en  dernière  analyse  un  bon  résultat;  et  c'est  pour  cela  que  nous  ferons  à  notre 
tour,  quelques  réflexions  sur  la  formation  de  ce  jury  de  récompense  pour  les 
ouvriers. 

Et  d'abord,  il  y  a  dans  Tensemble  du  projet  et  des  idées  exprimées  dans  le 
rapport  qui  le  précède,  un  écho  très-lointain ,  mais  pourtant  sensible  de  » 
socialisme  qui  croit  à  la  vertu  d'une  panacée  et  à  Texistence  passée,  présenta 
ou  future  d'un  Paracelse  social.  Le  langage  des  fondateurs  annonce  des  booi- 
mes  qui  ne  sont  pas  bien  sûrs  que  cette  idée  de  la  formation  d'un  jury  de  ré- 
compense pour  les  classes  ouvrières  ne  soit  pas  l'embryon  de  cette  organisa- 
tion du  travail  tant  rêvée.  Cette  quasi-illusion,  car  nous  ne  serions  pas  juste 
si  nous  disions  une  illusion  tout  entière,  est  seule  cause  de  quelques  expres- 
sions qui  ont  plus  de  prétention  que  n'en  peut  avoir,  que  n'en  doit  avoir  une 
association  de  la  nature  de  celle  que  nous  examinons.  C'est  ainsi  que  l'article 
premier  du  règlement  est  rédigé  en  termes  qui  manquent  de  justesse,  an  moins 
par  le  rapprochement  qu'on  en  a  fait.  Cet  article  dit  :  a  L'union  des  fabricants 
a  pour  but  d'appeler  les  maîtres  aux  bienfaits^  les  ouvriers  à  la  moralité,.,; 
d'expliquer  les  misères  de  l'industrie,  leur  assigner  un  remède,  et  en  prévenir 
le  retour;  de  travailler  enfln  à  aider  au  bien-être  physique  de  la  population 
ouvrière  par  son  perfectionnement  moral.»  Nous  aimons  mieux  ce  dernier  i 
bre  de  phrase,  il  est  plus  modeste  que  ce  qui  précède.  Le  mot  bienfait  est  bien  4 
bitieux  pour  des  souscripteurs  à  25  ou  50  francs,  et  cet  appel  à  la  moralité  est  id 
bien  dur  pour  les  ouvriers.  En  prenant  le  sens  usuel  du  mot,  on  peut  dire  qu'il 
y  a  dans  les  classes  ouvrières  autant  de  moralité,  autant  de  sentiment  du  juste, 
du  beau,  du  bien  et  de  l'honnête,  que  dans  celle  des  entrepreneurs.  Les  uns  et 
les  autres  ont  leurs  travers,  et  s'il  manque  beaucoup  aux  uns,  il  ne  manque 
pas  moins  aux  autres.  Voilà  des  vérités  que  les  maîtres  doivent  savoir  enten- 
dre, afin  de  se  moraliser  entre  eux,  de  prêcher  d'exemple,  et  d'avoir  une  in- 
fluence réelle  sur  l'amélioration  des  ouvriers.  Mais  ce  mot  de  maîtres  était- 
il  bien  prudent  aussi?  et  n'eût-il  pas  mieux  valu  l'éviter,  comme  on  a  eu  le 
bon  esprit  de  le  faire  dans  le  projet  de  loi  sur  les  livrets?  Il  n'y  a  plus  de  maî- 
tres; mais  bien  des  entrepreneurs,  des  chefo  d'industrie,  des  diefii  d'établisse- 
ment :  l'ouvrier  est  producteur  du  travail,  et  celui  qui  achète  sa  marchandise 
n'est  ni  plus  ni  moins  que  son  égal.  Nous  n'aimons  pas  non  plus  ces  expreasioQs 


CRÉATION  D^UN  JURY  HE  RÉCOMPENSE  POUR  LES  OUVRIERS,  m 

de  patronage  et  de  fyroUction  ;  ils  disent  autre  chose  que  ce  que  rassocittioD  se 
propose;  ils  disent  plus  qu^elle  ne  peut  tenir.  Tel  est  du  moins  notre  senti- 
ment ;  mais  il  est  bien  entendu  que  nous  ne  faisons  pas  la  critique  du  style  fort 
convenable  de  M.  le  rapporteur*,  et  que  nous  appelons  seulement  l'attention 
du  jury  de  récompense  pour  les  ouvriers  sur  ce  qui  a  pu  donner  à  quelques 
puMicistes  le  change  sur  ses  sentiments. 

Il  y  a  donc,  selon  nous,  un  fond  de  raison  dans  le  contre-projet  ironique  ré- 
digé par  les  écrivains  des  journaux  VMelier^  l'Union  et  la  FratermU,  et  ayant 
pour  but  d'encourager  les  bons  maîtres,  et  de  rechercher  les  vertus  et  la 
bonne  conduite,  car  a  les  bons  maîtres  font  aussi  les  bons  ouvriers.  »  Nous 
trouverions  certainement  bien  des  choses  à  redire  à  ce  projet  de  jury-ouvrier^ 
8*il  était  autre  chose  qu'une  plaisanterie  spirituelle  de  quelques  hommes  de 
lettres  réunis.  Ces  Messieurs  n*ont  pas  eu  la  prétention  d'être  sérieux;  ils  gé- 
néralisent beaucoup  trop  chez  les  entrepreneurs  Tenvie  de  faire  faillite;  ils  ne 
paraissent  pas  avoir  une  notion  bien  précise  de  la  loi  des  salaires,  dont  le 
taux  dépend  plus  du  nombre  des  ouvriers  que  de  la  volonté  des  chefs  d'in- 
dustrie; enfln  ils  n'ont  pas  trop  songé  à  présenter  dans  leur  véritable  jour  les 
rôles  des  diverses  personnes  qui  concourent  à  la  production,  ils  ont  simple- 
ment voulu  faire  une  satire,  et  il  n'est  pas  étonnant  qu**ls  aient  un  peu  forcé 
les  traits. 

Comme  les  choses  ne  doivent  être  prises  que  pour  ce  qu'elles  valent,  nous 
serions  désolé  que  les  fondateurs  du  jury  d'encouragement  pour  les  ouvriers 
ne  fissent  pas  leur  profit  des  critiques  que  leur  projet  a  fait  naître. 

11  nous  semble,  au  contraire,  qu'il  serait  digne  de  ces  membres  fondateurs  de 
redoubler  de  zèle,  et  de  faire  disparaître  du  premier  plan  tout  ce  qui  peut 
sembler  trop  ambitieux  aux  yeux  des  hommes  positifs,  tout  ce  qui  peut  faire 
naître  l'idée  de  caste  et  repousser  les  hommes  de  labeur.  11  nous  semble 
que  l'association  doit  surtout  avoir  pour  but  d'éclairer,  d'instruire  la  classe 
ouvrière  ;  de  lui  donner  sur  sa  situation  des  idées  vraies  ;  de  lui  montrer 
comment  on  déchoit  dans  ce  monde,  comment  on  s'y  élève  ;  enfin  de  faire  arri- 
Yer  à  sa  connaissance  tout  ce  qui  doit  perfectionner  son  intelligence  et  sa 
moralité,  tout  ce  qui  peut  améliorer  sa  position.  En  un  mot,  c'est  plus 
qu'un  jury  de  récompense  qu'il  faut  organiser,  c'est  un  Athénée  pour  les  ou- 
Triers,  à  l'entretien  duquel  des  ouvriers  pourront  souscrire,  et  qu'ils  pourront 
administrer  aussi,  de  concert  avec  les  fabricants.  Cet  athénée,  dont  les  suc- 
cursales pourraient  pénétrer  dans  tous  les  quartiers  populeux,  fonctionnerait 
de  deux  manières:  comme  établissement  d'instruction  publique  réellement  ap- 
propriée à  la  classe  ouvrière  ;  comme  société  d'encouragement  pour  les  dé- 
couvertes et  les  progrès  qui  seraient  du  fait  des  ouvriers ,  et  aussi  comme 
un  cercle,  où  se  rencontreraient  des  chefs  d'établissement,  des  contre- 
maîtres, des  ouvriers  rangés  recherchant  les  leçons  de  quelques  bons  maîtres, 
ou  la  lecture  de  quelques  bons  livres.  Quant  à  la  conduite,  à  la  moralité» 
aux  bons  services,  ce  sont  là  de  ces  conditions  morales  qu'un  jury  n'est  bien 
certainement  pas  propre  à  apprécier. 

Nous  ne  ferons  plus  qu'une  réflexion.  On  conçoit  une  personne  respectable 
dirigeant  un  jeune  libéré,  patronnant  un  prisonnier  qui  a  fait  son  temps,  pro- 
tégeant un  orphelin,  relevant  un  pauvre  diable  tombé  dans  la  misère;  on 

1  M.  Déniera  fils. 
T.  XIV. — Mai  «r 


178  JOUBNAL  DES  ÉœNOHISTBS. 

ne  conçoit  pas,  dam  un  pays  oomme  le  nôtre,  un  millier  de  fibrieanta  pa* 
tronnant  un  million  d'ouvriers.  Appliqués  de  cette  façon,  les  mots  n*o«l  plds 
de  sens.  Mais  il  y  a  une  excellente  manière  pour  la  dasae  moyeniie  de  trt* 
railler  à  Tamélioration  du  sort  des  classes  ouvrières  :  elle  peut  slnstmire  elle^ 
même,  étudier  pour  bien  connaître  les  questions  économiques  qui  toncheiil 
aux  intérêts  des  masses,  et  user  de  son  influence  pour  leur  fiire  donner  uoe 
solution  juste  et  équitable.  Josbm  6ARNIEIL 

HISTOIRE  DU  RAPPEL  DES  LOIS  CÉRÉALES. 


n  y  avait  une  pauvre  mère  qui  avait  24  millions  d'enftints.  Elle  désirait  ledf 
donner  du  pain  à  tous,  mais  elle  ne  le  pouvait,  A  cauae  des  lois  céréales.  DoM. 
elle  s'adressa  aux  lords,  disant  : 

a  Lords  !  lords!  abrogez  ces  lois,  car  je  ne  puis  donner  du  pain  à  tous  mmê 
enfants.  » 

Et  les  lords  répondirent  : 

«  Nous  sommes  les  seigneurs  de  la  terre.  Que  nous  importent  vos  enfenliT 
I^s  torys  votent  pour  nous,  comme  un  seul  homme.  » 

Et  la  pauvre  mère  s'en  ftit  vers  les  torys,  disant  : 

cr  Torys,  torys,  abandonnez  les  lords  ;  ils  ne  veulent  pas  abroger  la  lof,  et  jt 
n'ai  pas  de  pain  pour  tous  mes  enfonts.  » 

Et  les  torys  répondirent  :  «  Nous  mangeons,  et  vivons  bien  sans  pain  ;  poor^ 
quoi  vos  enfants  ne  feraient-ils  pas  de  même?  D'ailleurs,  nous  dépendons  du 
duc.» 

Et  la  pauvre  mère  alla  trouver  le  duc,  disant  : 

«  Duc,  duc,  donnes  des  ordres  aux  torys.  Les  torys  ne  veulent  pas  aban- 
donner les  lords,  ni  les  lords  abroger  la  loi,  ~  et  je  n'ai  pas  de  pain  pour  tous 
mes  enfants,  a 

Et  le  duc  répondit  :  a  Le  duc  de  Wellington  commande  les  armées.  Il  n*est 
ni  boulanger  ni  meunier.  D'ailleurs,  toute  requête  A  Sa  Grâce  doit  pasaar  par 
sir  Robert  Peel. 

Et  la  pauvre  mère  alla  trouver  Peel. 

crPeel,  Peel,  pariez  au  duc.  Il  ne  veut  pas  commander  aux  torys,  «-*  nilaa 
torys  abandonner  les  lords,  «—  ni  les  lords  abroger  la  loi,  -*-  et  je  n*al  pas  de 
paîn  pour  tous  mes  enfants.  i> 

Et  Peel  répondit  :  «  Les  torys  m'ont  élevé,  c'est  vrai  ;  mais  j'aimerais  à  leur 
faire  rendre  gorge.  Cependant  l'opinion  se  tait  au  dehors  et  aucun  grand  fmà 
ne  vient  m'effrayer.  a 

Et  la  pauvre  mère  se  mit  en  quête  d'un  grand  fait  ;  et  elle  entendit  une  voix 
qui  disait  :  a  Je  suis  prête  à  vous  venir  en  aide,  trouvei-moi  aeulement  quel- 
qu'un ponr  fiiire  une  Ligue  qui  me  donne  du  retentissement,  adresaet-voua  à 
Richard  Cobden.» 

Et  la  pauvre  mère  s*en  alla  à  Richard  Cobden  et  lui  dit  :  «  Cobden  !  Cobden  ! 
faites  une  Ligue  ;  la  Ligue  sera  un  grand  fait,  et  il  faut  un  grand  faU  pour  ef- 


€0RR£SP0N1UNGE.  179 

firay^  PmIv  «ar  Peel  He  T«ut  pM  parier  m  duc,  ni  le  dtic  <soktimandet  aux 
torîfi»  Di  les  loryB  abandonner  les  lords,  ni  les  lords  retirer  la  loi,  ^  et  Je  n'ai 
pins  du  pain  pour  tous  mes  eafonts  !  a 

Et  Gobden  se  mit  à  faire  la  Ligue,  -^  et  la  Ligue  èe  mit  à  devenir  un  grand 
fttû, —  et  le  grand  fait  se  mit  à  effrayer  t^eel ,  —  et  Peel  se  mit  à  parler  au  duc, 
—  et  le  duc  se  mit  à  commander  aux  torys ,  —  et  les  torys  se  mirent  à  aban- 
donner les  lords ,  —  et  les  lords  se  mirent  à  retirer  la  loi ,  —  et  la  pauvre  mère 
eut  du  pain  pour  tous  ses  enfants.  (  Traduit  du  Punch.  ) 

CORRESPONDANCE. 


t^aris,  ce  i  mars  lSi6. 
A  monnmtr  U  DirêoimÊr  4»  iouaiijLL  dm  ÉooifOM  ibtbs. 
Méflslettr  lé  Dtreoteur, 

YoasaVéï  publié  dans  le  deftiter  numéro  de  votre  jonrhâl  *  un  article,  signé  des  ini- 
dales  Ë.  t>.,  sur  ma  question  de  ritnpôt. 

M.  E.  D.  reconnaît  d*abord,  non  avéd  moi,  mais  comme  moi,  que  Vhnpôl  indirect  est 
tnf^sement  propcHtùMui  à  tû  fbttunê  âes  conlHbuabUs^  et  par  conséquent,  que  ce  genre 
d*imp6t,  inventé  par  la  barbarie,  maintenu  par  le  despoUsnic,  et  frauduleusement  iulro- 
duit  par  une  disUnction  sopbistiqae  dans  notre  loi  constitutionnelle,  n'est  pas  moins  con- 
traire à  la  lettre  et  à  l^esprit  de  notre  droit  public,  qu*à  la  justice,  à  la  morale  et  à  la 
raison.  M.  B.  D.  condamne  donc,  non  avec  moi,  mais  comme  mol,  ce  premier  mode  de 
répartition  de  Timpôt,  que  J'appelle  rétrogradé.  Décidément  donc,  M.  B.  D.  n*est  point 
tétroffTêisistêm 

Mais  est-Il  ptogrêisUtè?  Le  cas  est  difficile  ;  il  ne  le  sait  pas  trop!  Ëst-lt  (mmobOUtèf 
G^e8t  toH  embarrassant  t  il  ne  le  sait  pas  plus  !  En  effet,  non-senlenlent  M.  Ë.  D.  Ae  se 
prononce  point  sur  ce  double  cbapitre,  mais  encore,  oubliant  plus  que  la  science^ 
M.  B.  D.  8*etprime  ainsi  :  «t  Pour  Tauleur  du  travail  que  nous  avons  sous  les  yeux, 
llmpôt  progr^f  remplace  ce  qu*est  pour  d*autres  le  thème  de  Tàssociation.  Cest  le  dada 
quMl  monte,  rorviétan  qu'il  prÔne,  la  panacée  dont  il  se  sert  pour  guérir  toutes  les  ma- 
ladies du  corps  social,  et  en  Tbonneur  de  laquelle  il  bataille,  unguibus  et  rostro,  tant 
cmitre  les  morts  que  contre  les  vivants.  »  Me  voilà  donc,  moi  progressiste^  —  de  par 
M.  B.  D.,  qui  ne  sait  ce  qU^U  est,  —  tm  Charlatan,.,  p^u  pacifique.  Et  pourquoi  ?  Le  Voict  ; 
Voulant  savoir,  de  science  certaine  j  si  le  taux  proporlioituul  de  llmpositlon  de  la  foflUAê 
doit  êti^,  ou  progressif,  ou  rétrogradé,  ou  invariabie,  qu'ai-je  feit  ?  Plein  d*espérauce  en 
leurs  lumières,  j'ai  d'abord  consulté  sur  cette  triple  question  récouoniie  politique,  la  mo^ 
raie  et  la  religion.  Mais,  à  mon  grand  regt^t,  y  trouvant  bien  phitAt  des  opinions  pro- 
blématiques et  des  sujets  de  controverse ,  que  des  démonstrations  en  forme  et  une  solu- 
tion incontestable,  j'ai  cru  devoir  abandonner  teurs  arguments  métaphysiques ^  pour  in- 
terroger ma  conscience  et  ta  science  estacte. 

D'après  le  plan  de  mou  écrit,  voici  comment  J'ai  raisonné  :  Si,  comme  Je  le  senstifl 
moi,  me  suis- je  dit,  l'impôt  progressif  est /ti^fe,  toute  échelle  de  progression  régullène 
doit  contenir  ynsymbofo  de  Justice;  si,  au  contraire,  Timpôt  rétrograde  est  injuste,  toute 
échelle  de  rétrogradation  régulière  doit  contenir  unsymt)ole  d'ir^justice  ;  si,  eniln,  l'impôt 
invariable  n'est  pas  ptm  Juste  qu'injuste,  la  démonstration  des  deux  première^  proposi- 
tions doit  me  fournir  la  démonstration  de  ta  troisième. 
Partant  de  ces  idées,  J'ai  découvert  d'abotd,  bien  au  delà  de  mon  auente,  que,  tfdfll 

■  N*  51,  lévHer  I8U*  | 


180  JOURNAL  D£S  ÉCONOMISTES. 

tcuU  échêUe  de  progreuim  régîdiiref  l'imp^  progrêuif  coiUnbakmoi  tm  fàrtmmt  \ 
diuUes  et  les  cotes  cofUribuUveSf  en  raison  directe  de  kurs  masses,  et  en  raison  imemrméss 
carrés  de  leurs  distances  au  degré  central  de  VécheUe  de  progression,  qui  est  leur  coiwimii 
maximwn  et  le  but  de  leur  gravitation  réciproque.  Vivement  frappé  de  ce  double  pbé«o- 
mèoe  de  rallraction  centrale  et  de  Téquilibre  universel  des  fortunes  individuelles  et  des 
cotes  contributives  dans  toute  échelle  de  progression  régulière,  et  de  la  conformicé  ma- 
Ihématique  de  cette  double  loi  générale  avec  la  double  loi  générale  de  la  nature,  fei 
ai  déduit  la  certitude  mathématique  que  Timpôt  progressif  contient  en  lui-mtee  h 
conformité  de  la  loi  morale  avec  la  loi  physique»  la  conformité  de  la  loi  positive  avec  h 
loi  naturelle,  la  conformité  de  la  loi  humaine  avec  la  loi  divine,  Téquilibre  univenel  de 
la  fortune  et  de  la  contribution,  Téquilibre  universel  des  propriétés  parUculièfei,  Té- 
quilibre  universel  des  établissements  industriels,  Téquilibre  universel  du  travail  et  de 
rindustrie,  Téquilibre  universel  de  la  production  et  de  la  consonunation,  Téquilibre  uni- 
versel de  la  circulation  du  numéraire,  l'équilibre  universel  des  besoins  et  des  mojeM, 
réquilibre  universel  des  droits  et  des  devoirs,  Téquilibre  universel  des  conditioos  so- 
ciales, réquilibre  universel  du  mode  de  possession  des  biens,  Téquilibre  universel  de  la 
législation  humaine.  Ten  ai  déduit,  en  outre,  la  certitude  mathématique  que  llmpôt  pro- 
gressif est  à  la  fols  une  cause  initiale  et  une  cause  finale  contenant  en  eUe-mème, 
i*acception  universelle  des  mots  et  des  choses,  Tégallté,  la  liberté,  la  justice,  U  i 
la  religion,  la  raison,  la  vérité,  Tordre,  et  en  un  mot,  toutes  les  conditions  dn  bies^ue 
physique  et  moral  de  chacun  et  de  tous.  J'ai  donc  conclu  de  la  chaîne  sans  fin  de  ses 
effets  mathématiques,  que  Vimpôt  progressif  est  la  loi  de  Vattractian  centrale  et  deVégm- 
libre  universel  de  la  fortune  et  de  la  contribution,  et,  en  général,  la  loi  du  bien  indiviâml  et 
social. 

Dans  une  seconde  proposition,  j*ai  découvert  encore,  au  moyen  de  plusieurs  écbellei 
de  rétrogradation  régulière,  et  par  la  comparaison  de  Timpôt  rétrograde  indirect  avec 
nmp6t  rétrograde  direct,  que  Timpôt  rétrograde  direct,  et,  à  plus  forte  Faison,  liaipôc 
rétrograde  indirect,  contient  en  lui*méme  des  eff'ets  mathématiques  diamétraleBeBt 
contraires  à  tous  ceux  que  contient  Timpôt  progressif.  J'ai  donc  conclu  de  la  chaîne  sans 
fin  de  ses  effets  mathématiques,  que  Vimpôt  rétrograde  direct,  et,  à  plus  forte  rmson, 
Vimpôt  rétrograde  indirect,  est  Iq  loi  de  la  répulsion  centrale  et  de  VinéquUibre  univereet  de  h 
fortune  et  de  la  contribution,  et,  en  général,  la  loi  du  mal  individuH  et  social. 

Dans  une  dernière  proposition,  j'ai  démontré  que  Vimpôt  invariable  est  la  loi  de  k 
coexistence  et  de  l'égalité  du  bien  et  du  mal  individuel  et  sodaL  Car  il  est  évident,  me 
suis-je  dit,  que  la  proportion  invariable  est  le  terme  moyen  de  la  proportion  progresâie 
et  de  la  proportion  rétrograde. 

En  résumé,  j'ai  donc  conclu  de  ces  trois  théorèmes,  que  Vimpôt  progressif  est  la  loi  àe 
bien,  Vimpôt  rétrograde  la  loi  du  mal,  et  Vimpôt  invariable  la  loi  de  la  coexistence  etâeVé" 
galitédu  bien  et  du  mal  individuel  et  social. 

Enfin,  avec  ces  seules  vérités,  j'ai  défendu  l'impôt  progressif  ooiOri  Verrmsr  et  fisi- 
posture, 
^  Voilà  les  causes  des  imputations  de  M.  E.  D. 

Maintenant,  voici  comment  il  prétend  les  prouver. 

Paralt-il  faire  une  citation?  U  altère  mon  texte,  et  meprète,  en  échange  de  mes  pei- 
sées,  des  pensées  ridicules.  Que  M.  E.  D.  s'imagine  ou  feigne  de  s'imaginer  que  k  crùm  é 
la  vertu  puissent  se  décréter  et  s*aboUr  par  des  lois,  soit  !  Qu'il  croie  à  ces  absurdités,  oa 
qu'il  n'y  croie  point,  libre  à  lui  !  Quant  à  moi,  j'ai  dit  :  «  L'impôt  rétrograde  est  une  loi  éi 
démoralisation,  et  Vimpôt  progressif  wte  loi  de  moralisation  sodak,  »  J*ai  fiait  plus  :  Je  Pai 
démontré. 

Paratt-il  faire  une  analyse?  Il  ne  part  point,  comme  un  Trai  savant,  de  mes  pcemien 
principes,  pour  examiner  sans  passion  la  chaîne  de  mes  conséquences  ;  il  part,  ooaaM 
un  &UX  ignorant,  de  mes  dernières  conséquences,  pour  tomber  méchamment  sw  mes 
premiers  principes. 

Veut-il  compter  mes  théorèmes?  Trois!  C'est  insuffisant!  Il  en  voudrait  pe«t-4irc... 
mille?  Pour  un  économiste,  M.  E.  D.  est  bien  prodigue  ! 


BULLETIN.  181 

Veul-ii  parler  démos  échelles  de  progression  et  de  rétrogradation?  Ce  ne  sont  que  des 
chiffe  dans  lesquels,  malgré  ses  protestations  anti rétrogrades,  et  ses  tergiversations 
progressives,  il  distingue  à  graud*peine  les  symboles  de  justice  et  d*n^ustice  que  tout  lec- 
teur instruit  et  bienveillant  y  distingue  à  merveille. 

Veut-il  parler  des  opinions  que  j'invoque?  Ne  pouvant  signaler  les  différences  quMI 
suppose,  formule  étrange  de  logique!  Il  me  la  conformité  positive  des  mots  et  des  pensées. 

Veut-il  châtier  mon  style  ?  Il  a  raison,  sans  doute  !  Mais,  oubliant  ce  qu'il  imite,  il  croit 
imiter...  Montesquieu. 

Veut-il,  enfin,  me  donner  des  conseils?  A  son  ton  malveillant,  que  veut->il  que  j*ea 
base! 

Gooaeils  pour  conseils!  Si  M.  E.  D.  veut  savoir  ce  qu'U  est,  qu'il  sache  méditer  cette 
maxime  ancienne  :  Connais-M  toi-même!  On  apprend  à  tout  &ge  !  il  deviendra  tout  mitre, 

J^altends  de  votre  justice,  monsieur  le  Directeur,  l'insertion  de  ma  réponse  dans  votre 
plos  prochain  numéro,  et  vous  prie  d'agréer  l'assurance  de  mes  sentiments  les  plus  dis- 
tingués, Ch.  DANRÉ. 

On  le  voit,  pour  résoudre  ce  qu'il  appelle  sa  question  d*impôt,  M.  Gh.  Dauré, 
après  avoir  consulté  l'économie  politique,  la  morale  et  la  religion ,  puis  sa 
conscience  et  la  science  exacte^  a  négligé  de  consulter  aussi  le  sens  commun. 
Notre  collaborateur  n'a  pas  youIu  dire  autre  chose  dans  le  compte-rendu  sé- 
vère, mais  au  fond  bienveillant ,  qu'il  a  fait  de  la  brochure  de  M.  Danré. 

Cest  M.  Danré  qui  a  souligné  tous  les  passages  de  sa  lettre  imprimés  en  ita* 
lique.  Ce  soin ,  qu'il  a  pris  lui-même ,  facilite  la  conception  de  l'idée  qu'on 
peut  se  faire  des  superbe  lois,  de  la  chaîne  sans  fin,  des  symboles  et  des  nom- 
breux équilibres  qu'il  a  découverts,  ainsi  que  de  la  puissance  du  tremplin  in- 
tellectuel quUl  a  à  sa  disposition,  pour  le  genre  d^exercices  auxquels  il  se  livre. 

Nos  lecteurs  ne  nous  sauront  pas  trop  mauvais  gré  de  les  avoir  entretenus 
de  la  question  de  savoir  si  le  critique  de  M.  Danré  est  rétrogressiste^  progressiste 
ou  immobiliste^  quand  ils  apprendront  que  nous  avons  déjà  refusé  deux  lettres 
beaucoup  moins  polies  et  moins  amusantes  que  cette  troisième  que  nous  pu- 
blions et  que  l'éditeur  du  journal  a  eu  l'avantage  de  recevoir  en  double  expé- 
dition et  par  voie  d'huissier. 


BULLETIN. 


Rapport  sur  le  mouvement  des  Caisses  d'épargne  pendant  l'année  1845. — 
Faute  de  savoir  utilement  employer  les  fonds  recueillis  par  l'épargne,  on  en  est 
venu  à  se  prendre  de  crainte,  en  France,  sur  le  développement  même  de  la  pro- 
spérité publique,  et  la  loi  du  22  juin  18i5  a  été  essenlielleroent  restrictive  pour 
les  Caisses  d'épargne.  L'effet  de  cette  loi  a  été  de  réduire  le  capital  dont  l'État  est 
appelé  à  répondre;  mais  les  habitudes  d'économie  étaient  heureusement  prises, 
et  le  mal  causé  par  le  changement  dans  la  législation  ne  parait  pas  avoir  été  aussi 
grand  qu'on  pouvait  le  craindre.  L'assemblée  générale  des  directeurs  et  admi- 
nistrateurs de  la  Caisse  d'épargne  de  Paris  a  eu  lieu  le  25  avril,  et  Ton  trouve, 
comme  pour  les  années  précédentes,  dans  le  rapport  présenté  par  le  vénérable  prési- 
dent, des  renseignements  intéressants  et  complets,  non-seulement  sur  la  marche  des 
opérations  de  la  Caisse  de  Paris,  mais  encore  sur  la  position  des  Caisses  d'épargne  des 
départements,  pour  lesquelles  le  rapport  orficiel  du  minisire  est  toujours  de  plu- 
sieurs années  en  retard. 


^8î  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

«  Measieurs,  a  dit  M.  Delessert,  pendant  Pannée  4845,  le  nombre  des  epératkN»  a 
été  à  peu  près  le  môme  que  Tannée  précédente. 

<  Les  remboursements  ont  été  plus  considérables,  par  des  causes  que  nous  ¥m 
expliquerons  plus  tard  ;  mais  le  nombre  des  déposants  a  beaucoup  augmenté. 

t  La  Caisse  d'épargne  a  reçu,  pendant  Tannée  1845,  pour  le  compte  des  déposants  : 
«  En  272,794  versements,  dont  53,922  nouveaux  livrets,  la  somme 

<Je 36,429,871    . 

«  En  1,297  transferts-recettes 1,249,219  77 

«  En  intérêts  et  arrérages  de  renies 4,022,913  79 

«  Total  de  la  recette  eq  1845 41,702,004  56 

«  Elle  a  remboursé,  par  contre  : 

Eq  101,685  payementa,  dont  9d,060  pour  solde,  la  somme 

<le , 49,968,940  83 

t  En  1,408  transferts-payements 1,197,031  66  )  52,726,549  7S 

«  Par  suppressions  d'intérêto 766  22 

<  En  aohals  de  rentes 2,559,811  05 

■  n       ■  ■ 

«  Excédantdes  remboursements  sur  les  recettes 12,024,545  20 

t  Lesquels,  déduits  du  solde  de  Tannée  1844 , 112,061,015  5$ 

réduisent  à 1QQ,037,S70  38 

les  sommes  dues  aux  178,266  déposapts  le  31  décembre  1845. 

%  Ce  solde  de  100,037,370  fr.  38  c.  était  représenté  : 

«  l""  Par  les  sommes  eu  caisse  et  à  la  Banque , , 560)255  51 

«  8°  Par  99,535,431  fr.  91  c,  dus  par  la  Caisse  Jes  dépôts  et  con- 
signations, sur  quoi  il  faut  déduire  349,908  fr.  63  c.  pour  les  cau- 
tionnements et  réserves  des  employés  de  la  Caisse  d'épargne  ;  reste.    99,205,543  V 
;^  «  3®  Par  ce  qqi  restait  à  recouvrer  sur  la  subvention  municipale 
et  départementale 16,600    » 

«  4»  Par  50,000  (V.  de  rentes  5  pour  100  appartenant  à  la  Caisse 
d'épargne,  évaluées,  le  31  décembre,  au  cours  de  118  fr 1 ,180,006   » 

<  5*>  Par  les  immeubles  appartenant  à  la  Caisse  d'épargne.  809,725 

<  Moins  un  reliquat  dû  à  des  créanciers  hypothécaires.    15,000 

Reste 794,725        794,725    • 


€  Total  de  Tactif 101,757,123  86 

<  Le  passif  ou  la  somme  due  aux  déposants  étant  de 100,037,300  38 

«  L'excédant  appartenant  à  la  Caisse  d'épargne  est  de 1,719,753  48 

c  Vous  remarquerez  qu'en  résultat  les  sommes  versées  par  les  déposants  obI  élê 
inférieures  de  5,247,707  fr.  12  cent,  à  celles  de  Tannée  dernière,  que  les  somnss 
remboursées  ont  excédé  celles  de  1 844  de  1 4,052,51 0  fr.  27  cent. ,  et  que  le  aolde  éà 
aux  déposants  le  31  décembre  1845  était  de  12,024,545  fr.  20  cent,  moins  éleré  qM 
celui  de  Tannée  précédente. 

«  D'un  autre  côté,  le  nombre  des  nouveaux  livrets  a  été  de  33,922,  c'est-à-dire  de 
4,8t$2  supérieur  à  celui  des  livrets  soldés,  de  manière  que  le  nombre  total  des  livreto 
de  la  Caisse  d'épargne,  qui  n'était  que  de  65,000  il  y  a  dix  ans,  était,  au  31  déee»- 
bre  dernier,  de  178,266  ;  il  a  encore  augmenté  depuis  le  eommencement  de  Tannée, 
et  il  est  aujourd'hui  de  181 ,689,  preuve  évidente  que  notre  institution  ^t  toi^ows 
des  progrès  dans  la  classe  ouvrière. 

«  La  diminution  dans  la  somme  des  versements,  Taugroentalion  des  rembourse- 
ments, ainsi  que  celle  du  nombre  des  livrets,  ont  dû  nécessairement  el^nger  la 


fiHfXEIW.  188 

I  de  œs  opératioDB;  luisi  eeUe  des  versements,  qui  étail  de  iàù  fr.  Tan- 
Dée  précédente,  n'a  plus  été  que  de  i54  fr.  en  i845.  Par  contre,  celle  des  reoabour- 
aemeBto,  qui  était  de  433  fr.  en  idi4,  est  montée  à  491  (r.  ;  et  enfin  la  moyenne  de 
chaque  livret,  qui  était  de  646  ff.  en  i844,  est  tombée  à  563  fr.,  ce  qui  devait  être 
UB  des  eflbts  natuieia  des  dispositions  de  la  dernière  loi,  qui  a  réduit  le  aouLimum  à 
1,900  fr. 

«  Le  DomkNre  actuel  de  vos  succursales  est  de  seize,  dont  dix  dans  les  divers  quaiw 
tiersde  Paris  et  six  dans  la  banlieue  ;  cea  seixe  succursales  reçoivent  à  peu  près  la 
iiième  somme  que  la  Caisse  centrale.  Celles  qui  reçoivent  le  plus  grand  nombre  de 
dépôts  sont  toujours  la  première  et  la  troisième,  situées  dans  les  quartiers  Saint-Àn- 
loiiie  et  Saint-»Martîn,  qui  renferment  la  phia  grande  masse  d'ouvriers. 

«  Les  livrets  donnés  par  S.  Â.  R.  monseigneur  le  due  d'Orléans  à  Tépoque  de  son 
mariai^e  sont  encoie  aujourd'hui  au  nombre  de  1,476,  et  présentent  la  somme  totale 
de  171 ,837  h,  78  eent.  On  se  souvient  qu'elle  n'était,  dans  Torigine,  que  de 40,000  fr., 
répartie  entre  1,762  élèves  des  écoles  primaires  :118  de  ces  livrets  ont  été  soldés 
dans  le  cours  de  l'année  dernière;  mais  le  solde,  comparé  au  précédent,  n^a  di- 
minué que  de  8,7d0  Ar.  69  cent.  Ainsi,  la  plupart  de  ces  jeunes  gens  continuent  de 
marcher  dans  la  voie  de  l'économie  qui  leur  avait  été  ouverte  par  la  haute  sagesse  du 
prince,  dont  la  bienfaisance  n'aura  pas  été  stérile. 

c  Les  écritures  et  la  comptabilité  détaillée  de  tout  ce  qui  tient  à  ce  grand  établis- 
sement ont  été  oenstamment  à  jour,  et,  grâce  aux  soins  et  à  la  manière  dont  M.  Pré- 
vost, notre  agent  général,  a  su  l'organiser,  nous  avons  pu  obtenir  par  les  comptes 
généraux  le  bilan  oemplet  de  l'exercice  à  peine  clos.  Nous  avons  ainsi  coanu  instan- 
tanément la  situation  exacte,  au  31  décembre  1845,  de  l'avoir  des  déposants  et  de 
celui  de  la  Caisse,  et,  dès  le  !•' janvier,  cette  situation  a  été  envoyée  et  imprimée 
dans  tous  les  journaux.  Il  restait  à  s'assurer,  par  le  règlement  des  intérêts  et  la  ba- 
lance de  tous  les  comptes  particuliers,  du  plus  ou  moins  d'exactitude  des  résultats 
que  les  comptes  généraux  nous  avaient  déjà  fournis.  Le  nofiEibre  des  déposants  étant 
de  178,266,  celui  des  comptes  tenus  doubles  était  donc  de  356,532,  dont  la  balance 
a  été  faite  indépendamment  des  opérations  et  des  écritures  courantes,  qui  ne  sont 
jamais  interrompues.  L'ensemble  de  ce  travail  considérable  nous  a  été  communiqué 
le  12  mars  ;  il  nous  a  donné  la  preuve  qu'il  n'y  avait  pas  une  seule  erreur  à  redres- 
ser dans  les  sommes  entrées  ou  sorties  pendant  le  cours  de  l'année  1845,  montant  à 
91,407,800  fr.  53  cent.,  non  phis  que  dans  celles  qui  existaient  précédemment, 
s*él^vant  à  112,061,915  fr.  58  cent.;  et,  quant  aux  intérêts  montant  à  4,020,783  fir. 
79  cent.,  la  balance  a  constaté  une  différence  totale  de  17  centimes  avec  les  résultats 
des  comptes  généraux,  différence  provenant  de  douze  erreurs,  dont  on  a  dû  recher- 
cher la  cause,  et  qui,  en  effet,  ont  été  nécessairement  retrouvées  et  rectifiées.  Une 
telle  précision  démontre  que  notre  comptabilité  a  atteint  le  degré  de  perfection  au- 
quel nous  pouvions  aspirer,  puisque,  même  dans  l'opération  la  plus  multipliée  et  la 
plus  délicate,  la  répartition  en  tant  de  fractions,*  la  plupart  si  minimes,  des  intérêts 
annuels,  dont  l'importance  en  masse  excède  4  millions,  nous  obtenons  la  certitude 
qu'aucun  ^lépOË.:) ut  n'a  eu  un  eoiitime  de  plus  ou  de  moins  que  ce  rjui  doit  lui  De- 
venir. 

«  Depuis  p!us  d^ine  ann^t*  que  la  Cai.^^s^?  i^nlrale  est  instnU^e  **f  ffïnctionrie  dans 
son  nouveau  local,  tout  k  monde  a  pu  ju«er  Ips  disposilmufi  qui  ont  hé  prises  pouf 
assurer  d'une  mankVe  fariJeet  eomnunle  la  circulation  et  le  f^hi  lion  ne  ment  du  put^lif^^ 
le  mouvement  des  fonds  et  rorganiëation  des  différents  bureaux  selon  la  nature  de 
leur  service, 

«  On  ii'tui  an^ordé  u  roeoiioaUfé  que  toiiten  les  e^nvenanees  se  trouvaient  satis- 
faites; ç\t:v.  ipti  suffit  d 'ni lieu l'h  pour  le  démontrer,  eV^sf  tfui\  les  jours  inôine  dt*  In 
plus graudc an]ueuci%  notut  avons  vu  t^pt^diiTrupidt^ment  dans  une  seule  mâtiné 


184  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

cinq  à  six  mille  personnes,  sans  qu'il  en  résultât  aucun  encombrement  ni  maom 
désordre. 

«  Nous  nous  sommes  empressés  d'acquitter,  dès  qu'ils  ont  été  entië^ment  réglés, 
les  frais  extraordinaires  d'installation  définitive  et  d'aménagement.  Ces  frais,  en  y 
comprenant  ceux  de  construction  de  la  grande  salle  des  comptoirs,  élevée  sur  rem- 
placement du  jardin,  ont  monté  à  i  44,457  fr.  78  cent. ,  c'est-à-dire  à  un  peu  phis 
du  double  de  ce  qu'avait  coûté,  il  y  a  buitans,  notre  insUillation  provisoire  dans  le 
local,  beaucoup  moins  vaste,  que  la  Banque  de  France  avait  bien  voulu  mettre  i 
notre  disposition^  et  que  nous  lui  avons  rendu  aussitôt  que  les  circonstances  boui 
l'ont  permis. 

«  Pour  compléter  l'ensemble  de  nos  propriétés,  il  nous  restait  à  acquérir  la  maian 
me  Coq-Héron,  n'*  7,  appelée  l'hôtel  de  France.  Cette  maison  est  mitoyenne  avec 
la  nôtre,  et  il  existait  des  servitudes  actives  et  passives;  séparée  par  un  mur  mitoyen, 
elle  forme  d'une  part  la  façade  d'un  de  nos  corps  de  logis,  et  s'encbevêlre  de  Pautre 
avec  une  des  ailes  de  notre  bâtiment  principal.  Il  y  avait  donc  une  grande  conve- 
nance à  en  devenir  propriétaires  ;  l'occasion  s'était  présentée  pour  Toblenir  à  un  prix 
raisonnable,  nous  en  avons  profilé,  et  nous  l'avons  acquise  moyennant  i4S,000  fr. 
Cette  maison  est  louée  depuis  un  grand  nombre  d'années  au  prix  de  6,500  fr. 

<  Les  immeubles  de  la  Caisse  consistent  actuellement  : 

i<>  En  l'hôtel  principal,  rue  Coq-Héron,  n»  5,  qui  a  coûté 460,000  fr. 

T  La  maison,  rue  des  Vieux-Âugustins,  n<>  14,  où  nous  avons  établi 
un  passage  pour  la  sortie  des  déposants,  et  qui  a  coûté 90,000 

Nous  y  avons  placé  les  livrets  soldés  et  les  quittances,  qui  sont  au 
nombre  de  plus  de  1 ,000,000  pièces. 

^  La  maison,  rue  de  Vieux-Âuguslins,  n®  12,  occupée  par  l'hôtel 
de  Francfort,  qui  a  coûté 145,000 

4«  Enfin,  le  dernier  achat,  dont  nous  venons  de  vous  rendre  compte, 
la  maison  rue  Coq-Héron,  n»  7,  occupée  par  l'hôtel  de  France,  a  coûté.    145,000 

ToUl  de  nos  achats 840,000 

«  Nous  vous  avons  souvent  entretenus,  dans  nos  rapports  précédents,  des  craintes 
que  faisait  concevoir  le  trop  grand  succès  des  Caisses  d'épargne,  c'est-à-dire  des  embar- 
ras que  pourrait  occasionner,  dans  des  crises  politiques  ou  financières,  une  dette  exigi- 
ble de  400  millions  ;  quelques  personnes  craignaient  qu'on  ne  pût  répondre  inslaA- 
tanément  à  des  demandes  de  remboursements  trop  considérables  ;  d^autres  ne  par- 
tageaient pas  ces  inquiétudes,  et  pensaient  que  ces  demandes  ne  venant  que  graduel- 
lement, le  gouvernement,  avec  ses  immenses  ressources,  trouverait  toujours  le 
moyen  d'y  pourvoir. 

«  Cependant,  pour  rassurer  entièrement)les  esprits  timides  et  les  nombreux  dé* 
posants  qui  ont  confié  leiu's  économies  aux  Caisses  d'épargne,  le  gouvernement  a 
cru  qu'il  serait  nécessaire  de  prendre  des  mesures  efficaces  pour  diminuer  le  maxi- 
mum des  versements  et  du  montant  des  livrets,  et  d'exiger  un  délai  plus  long  que  cdai 
actuel  pour  les  demandes  de  remboursements. 

«  Le  ministre  des  finances,  animé  des  dispositions  les  plus  favorables  pour  ces  in- 
stitutions, avait  nommé  une  commission  dont  faisaient  partie  plusieurs  directeun 
des  Caisses  d'épargne,  et,  après  un  long  examen,  il  a  présenté  un  projet  de  loi  dans 
la  dernière  session. 

«  Les  rapports  faits  par  M.  Félix  Real  à  la  Chambre  des  députés,  et  par  M.  le 
comte  Pelet  Je  la  Lozère  à  celle  des  pairs,  ont  traité  cette  question  difficile  avec  beau- 
coup de  clarté  et  de  précision  ;  qu'il  me  soit  permis  de  citer  deux  passages  de  leurs 
rapports,  vous  y  verrez  avec  plaisir  la  manière  dont  on  y  apprécie  les  bienfaits  à» 
celte  in^titutjun. 


BULLETIN.  186 

«  M.  Real,  après  avoir  indiqué  tous  les  avantages  matériels  qui  s'y  trouvent,  ajoute: 
«  Mais  les  fruits  moraux  qu'elle  produit  lui  donnent  une  bien  plus  haute  valeur  ;  elle 
est,  pour  le  père  de  famille  comme  pourPenfant  mineur,  une  cause  de  moralisation  ; 
pour  le  pays,  une  source  de  prospérité  ;  pour  Tordre  public,  une  garantie  efficace. 
Le  livret  devient  pour  le  propriétaire  une  source  de  satisfaction,  pour  le  tiers  un  té- 
moignage de  bonne  conduite.  L'institution  porte  ainsi  le  déposant  aux  habitudes 
d'économie,  de  régularité  ;  elle  lui  fait  comprendre  le  prix  de  la  prévoyance  ;  elle  l'at- 
tache à  la  propriété  acquise  par  le  travail,  conservée  par  l'ordre  ;  elle  l'éloigné  de 
tous  les  entraînements  de  la  dissipation,  de  la  débauche,  et  le  soustrait  à  leur  funeste 
influence.  » 

«  M.  Pelet  de  la  Lozère  termine  son  rapport  à  la  Chambre  des  pairs  en  disant  : 
•  Les  Caisses  d'épargne  sont  une  des  plus  belles  créations  de  notre  temps,  une  de 
celles  qui  lui  font  le  plus  d'honneur};  elles  introduisent  l'économie  et  la  prévoyance 
dans  les  habitudes  du  peuple,  améliorent  ses  mœurs,  augmentent  son  bien-être  et 
l'intéressent  au  maintien  de  Tordre  public  ;  elles  ne  font  pas  moins  de  bien  à  ceux  qui 
les  dirigent  qu'à  ceux  qui  en  profitent  en  les  accoutumante  l'amour  de  leurs  sembla- 
bles, et  établissent  des  rapports  précieux  de  bienveillance  entre  ces  deux  classes  de 
la  société.  > 

Le  projet  de  loi  a  été  discuté  avec  soin  dans  les  deux  Chambres,  et,  après  quel- 
ques modifications  en  faveur  des  Caisses  d'épargne,  telles  que  la  suppression  des  dé- 
lais qu'on  avait  proposé  d'exiger  pour  les  remboursements,  la  loi  a  été  adoptée  et 
promulguée  le  22  juin  4845. 

c  Ses  principales  dispositions  consistent  à  réduire  le  maximum  des  versements  à 
1,300  fir.  La  loi  du  5  juin  1835  avait  permis  de  l'élever  à  3,000  fir. ,  mais  la  Caisse 
d'épargne  de  Paris  s'était  arrêtée  à  2,000  fr. 

<  Une  autre  disposition  de  la  loi  donne  k  tout  déposant  la  faculté  de  faire  acheter, 
sur  sa  demande  expresse,  des  rentes  sur  TÉtat  par  l'intermédiaire  des  Caisses  d'é- 
gargne,  et  cela  sans  frais. 

«  Cette  loi  a  d'abord  été  mal  comprise,  et  quelques  partisans  exagérés  de  ces  éta- 
blissements Tout  représentée  comme  funeste;  mais  l'expérience  de  six  mois  a  prouvé 
Tutilité  et  l'efficacité  de  ses  mesures.  L'achat  des  rentes  sans  frais  a  surtout  été  bien 
accueilli,  et,  au  31  décembre  dernier,  la  Caisse  d'épargne  de  Paris  avait  déjà  fait 
acheter  pour  le  compte  des  déposants,  et  par  l'intermédiaire  de  la  Caisse  des  dépôts 
et  consignations,  une  somme  de  106,100  fr.  en  rentes,  qui  ont  coûté  2,559,811  fr. 
05  c. ,  et  dont  les  inscriptions  sont  immédiatement  remises  aux  titulaires. 

<  Cette  mesure  nous  parait  avoir  une  grande  portée,  et  nous  ne  doutons  pas  qu'elle 
n'ait  pour  résultat  de  populariser  les  fonds  publics  parmi  les  classes  laborieuses,  à 
Paris  d'abord,  et  tôt  ou  tard  dans  les  départements. 

«  Aussitôt  après  la  promulgation  de  la  loi  du  22  juin,  nous  en  avons  exécuté  im- 
médiatement toutes  les  dispositions,  à  l'exception  de  celles  qui  concernent  les  fonds 
versés  pour  des  remplaçants  des  armées  de  terre  et  de  mer.  Â  leur  égard,  l'article  2 
renvoie  à  une  ordonnance  royale,  que  nous  attendons  depuis  longtemps,  et  qui  n'a 
pas  encore  été  publiée. 

c  L'art.  3  de  la  loi  supprimant  d'une  manière  absolue  et  rigoureuse,  à  partir  du 
mois  de  janvier  prochain,  tout  intérêt  des  comptes  qui  ont  déjà  atteint  ou  atteindront 
à  l'avenir  le  maximum  de  2,000  fr. ,  nous  avons  pensé  qu'il  fallait  donner  la  plus 
grande  publicité  possible  à  la  loi  ;  à  cet  effet,  nous  en  avons  fait  imprimer  et  appli- 
quer le  texte  au  dos  de  tous  les  livrets  qui  ont  été  présentés  depuis  cette  époque  dans 
nos  bureaux  pour  une  opération  quelconque.  Il  est  bon  de  vous  dire,  à  cette  occasion, 
comme  un  exemple  de  ce  que  sont  nos  menues  dépenses  adaptées  à  un  grand  nom- 
bre d'individus,  que  la  seule  imprewion  d'un  feuillet  un  peu  plus  petit  que  le  livret 
et  la  seule  application  éft^jfegMÉM^ybrrels  ont  coûté  plus  dcl,800  fr. 


fS6  JOURNAL  D£S  ÉCONOMISTES. 

c  La  statistique  des  déposants,  que  nous  vous  présentons  pèiiodiqueiiNit  de^ 
quelques  années,  réunit  tous  les  caractères  qui  appellent  et  jttstifieBl  la  eeofiMt». 
Vous  savez  qu^elle  porte  uniquement  sur  les  nouveaux  déposants  de  Tannée,  et  qie 
nous  persistons  à  ne  pas  retendre  à  la  totalité  des  déposants.  Vous  vous  rappdeiff 
qui  vous  a  été  dit  à  ce  sujet,  et  vous  comprenez  sans  peine  que  d'ianomlnblM  «te- 
gements  se  sont  opérés  dans  IMtat  et  dans  les  professions,  depuis  vinçt^sept  mi, 
parmi  nos  déposants  de  toutes  les  époques  ;  que  la  plupart  de  ces  changenieatt  m 
parviennent  qu'accidentellemeni  à  notre  connaissance,  et  que  nous  ne  pouvau  p« 
raisonnablement  mélanger  une  multitude  d'éléments  ÎDOOhérents  et  inexacts,  àM 
Pespoir  d'en  tirer  des  conséquences  justes  et  des  appréciations  vraies. 

«  Les  résultats  des  deux  dernières  années  ne  seront  Tobjet  que  de  quelquesitao- 
valions,  car  ils  présentent  un  tel  degré  de  similitude,  que  tout  oe  qui  a  été  dit  pré- 
cédemment peut  s'appliquer,  oette  année,  aux  tableaux  de  statistique  de  i8li 
Ces  résultats  sont  venus  confirmer  encore  une  fois  la  preuve  si  souvent  acquise  4qi 
que  les  ouvriers  forment  toujours  la  classe  la  plus  nombreuse  et  la  phis  iaperMe 
pour  les  sommes,  au  milieu  de  toutes  les  autres  classes  appelées  à  profiter  des  Mcabiii 
de  rînstitution.  Ainsi  la  statistique  qui  avait  porté,  en  1844,  sur  55,750  eompte««- 
verts,  a  été  faite,  en  1845,  sur  33,922 nouveaux  déposants,  c'est-à-dire  sur!,8!8* 
moins  que  l'année  précédente.  Cette  légère  diminution  s'est  au  reste  répartie  sir  le 
huit  classes  établies,  sans  frapper  plus  particulièrement  sur  aucune  d'elles. 

€  Les  ouvriers  qui,  au  nombre  de  46,428,  avaient,  comme  premier  dépèt,  m» 
en  1844  une  somme  de  2,572,587  fr. ,  figurent  sur  les  tableaux  de  1845  au  i 
de  16,147  et  pour  une  somme  de  2,449,484  ft». 

Les  autres  caisses,  toute  proportion  gardée,  ofArent  dea  nombres  et  des  i 
presque  identiques. 

c  Une  seule  classe,  celle  des  militaires,  présente  une  petite  augmeotatien  svISM. 
Elle  avait  été  de  1 ,220  premiers  dépôts,  monUnt  à  235,990  fr.  ;  eUe  a  été  as  1M5ie 
de  1,282  pour  une  somme  totale  de  258,803  fr. 

«  La  classe  des  domestiques,  sans  approcher  de  celle  des  ouvriers,  a  < 
peu  de  chose  près,  son  importance  relative.  Elle  s^lève  encore  à  6,724  en  i 
et  à  1,068,419  fr.  en  somme. 

«  Un  autre  genre  d'opérations  que  les  versements  et  les  retraitas  rois,  defNRili 
nouvelle  loi,  les  fonds  de  la  Caisse  d'épargne  en  mouvement;  nous  youloss  paifcrAi 
achats  de  rentes  effectués  pour  le  complexes  déposants  qui  en  ont  fait  la  dernséeil 
auxquels  il  a  été  remis  des  inscriptions  de  rentes  en  échange  de  sommes  qu'itou 
désiré  affecter  à  ces  achats. 

<  Pour  compléter  nos  travaux  de  statistique,  il  devenait  intéressant  derecherdM 
à  quelles  classes  appartenaient  les  acheteurs  de  rentes,  et  le  dépouillement,  (ait  defiaii 
le  commencement  de  ces  opérations,  a  dû  suivre  chacune  d'elles  et  venir  eoBllm^ 
nos  prévisions  à  cet  égard. 

c  Ici,  comme  dans  les  travaux  de  même  nature  qui  embrassent  des  nombre!  i^ 
portants,  les  résultats  se  retrouvent  les  mêmes,  et  le  tableau  synoptique  quesM* 
donnons  des  achats  des  rentes  le  démontrera  mieux  que  tous  les  raisonneraestt. 

«  Le  fait  le  plus  saillant  de  cette  statistique  des  acheteurs  de  rentes  est  la  préface 
inattendue  d*un  grand  nombre  d^ouvriers  de  tous  les  métiers.  Placés  dans  des  o»* 
ditions  moins  favorables  que  les  domestiques,  et  moins  à  portée  de  recevoir  deioia 
seils  de  personnes  éclairées,  ils  se  montrent  néanmoins  pleins  de  confiance  dioil(* 
fonds  publics,  et  préfèrent  encore  à  tout  autre  cet  emploi  d'une  partie  de  leariîoir,*?^ 
leur  permet  de  continuer  ensuite  leurs  relations  avec  la  Caisse  d'épargne,  eo  se  coa* 
formant  aux  dispositions  de  la  loi  nouvelle. 

«  Pour  connaître  l'efflet  que  produirait  sur  le  nombre  des  livrets  la  réductioo  éa 
maximum,  nous  avons  fait  le  dépouillement  de  tous  les  comptes,  à  l'époque  d< 


BULLETIN. 


IS7 


SI  dée«Bibre  liM,  en  les  divisant  par  claaaes  de  quotité.  Ce  travail,  long  et  minu- 
tieui,  nous  a  donné  le  résultat  suivant  : 


IfOMlRB 

MONTAirr 

■OTBlfim 

des 

des 

de  chaque 

livrets. 

livrets. 

livret. 

im,a94 

«8,270 
16,056 
10,369 
17,610 

14,916,635 
90.075,474 
19.489,096 
17,971,954 
39,078,946 

147 

709 

1,913 

t.TSi 

9»919 

143 

538,311 

8,T64 

173,741 

M8,061,7|6 

W 

De  i  fr.  à  560  fr.,  sur  lf».T4l  Nvrets.  bMIS 
«tous  uppiivé .,,.,,.  ^  — .... 

De  501  à  1,000.. . , , , 

De  1,001  à  1,500 

De  1,501  à  9,000 

De  9,001  à  3,000 

De  3,000  et  au-dessus  (  sociétés^  de  secours  mu- 
laels) 


«  Voui  voyez,  dViprèa  ee  tableau,  que  le  nombre  des  livrets  au-dessous  de  800  fr. 
est  le  plus  considérable,  qu'il  forme  à  lui  seul  plus  des  cinq  huitièmes  de  la  totalité, 
et  que  la  moyenne  de  chacun  de  ces  livrets  n*est  que  de  147  fr.,  ce  qui  nous  prouve 
de  nouveau  qiie  ce  sont  surtout  les  ouvriers,  les  domestiques,  les  classes  peu  fortu- 
nées de  la  société,  qqi  placent  leurs  petites  économies  à  la  Caisse  d'épargne. 

<  Le  rapport  sur  les  Caisses  d'épargne  des  départements  que  le  ministre  doit  ren- 
dre chaque  année,  diaprés  Part.  12  de  la  loi  du  5  juin  1855,  ne  paraissant  que  plu- 
sieurs années  f près  Pexercice,  nous  croyons  devoir  contÎDuer  à  imprimer  à  la  suite 
de  notre  rapport  la  situation  générale  de  ces  caisses  à  la  fin  de  Tannée  dernière. 

«  Vous  y  verrez  que,  malgré  la  loi  du  22  juin  4843,  qu'on  annonçait  comme  devant 
apporter  une  grande  perturbation  dans  œs  élablisaen^enta,  ils  ont  éprouvé  peu  de 
cbaogeroeDts  et  ont  continué  à  prospérer. 

«  Le  solde  qui  leur  était  dû  par  la  Caisse  des  dépôts  et  consignations  était,  au 
M  décembre  |g44,  de  985,499,474  fr.,  et  il  était  au  51  décembre  1845  de 
383,109,0-16  fr.;  vous  voyez  que  la  différence  n'est  que  de  quelques  centaines  de 
mille  fhincs,  malgré  la  dernière  loi  qui  a  réduit  le  maximum  des  versements  à  1 ,500  fr., 
tu  lieu  de  5,000  qu'il  était  préoédeminent.  L'effet  de  cette  mesure  s^t  donc  borné  à 
arrêter  la  trop  grande  augmentation  des  dépôts,  accroissement  qui  était  d'environ 
M)  millions  par  an.  C'est  là  le  résultat  que  l'on  désirait,  en  empêchant  les  capitalistes 
di  vtfser  des  fends  à  la  Caisse  d'épargne  sous  différents  noms,  pour  se  tme  allouer 
un  intérêt  de  4  pour  100,  qui  ne  devait  être  accordé  qu'aux  dépôts  peu  importants. 

«  Les  Caisses  d^épargne  de  Bordeaux  et  de  Marseille  ont  éprouvé  peu  de  change- 
nent)  oelles  de  Lyon  et  de  Lille  ont  augmenté  de  300,000  fr.;  celle  d* Amiens  de 
^,000  fr.  Par  contre,  celle  de  Versailles  a  diminué  de  500,000  fr.,  celles  de  Nantes, 
iilraabourg,  Grenoble,  de  300,000  fr.  chacune.  Je  ne  parle  ici  que  des  Caisses  (d'é- 
pargne les  plus  importantes  ;  mais  l'effet  de  la  dernière  loi,  qui  a  réduit  le  maximum 
de  3,000  fr.  à  1,500  fr.,  ne  pourra  se  faire  sentnr  que  vers  la  fin  de  cette  année. 

*  Quoiqu'il  y  ait  encore  bien  des  choses  à  Ikire  pour  que  les  Caisses  d'épargne 
ptOBoent  tout  le  développement  dont  elles  sont  susceptibles,  le  moment  n^st  peut- 
être  pas  très-éloigné  où  Ton  verra  tous  les  ouvriers,  les  domestiques,  tous  ceux  enfin 
qui  vivent  du  travail  de  leurs  mains,  prendre  de  bonne  heure  l'habitude  de  faire  des 
éaooomies  pour  se  rendre  indépendants,  se  créer  dans  la  force  de  l'âge  des  ressources 
pour  soutenir  leur  famille  et  pour  leurs  vieux  jours. 

«  Ce  résultat,  qui  aura  une  si  grande  influence  sur  Tétat  de  hi  société,  s'opérera 
avec  le  temps  ;  vous  aurez  la  satisfaction  d'y  avoir  contribué,  car  vous  avez  ouvert  la 
^  par  l'exemple  que  vous  avez  donné.  Depuis  leiur  création,  plus  de  1 ,200  millions 


f88 


JOURNAL  DES  ËGONOMISTES. 


ont  été  éoooomisés  et  versés  dans  toutes  les  Caisses  d'épargne  de  la  France;  1 
lions  en  ont  été  retirés  pour  des  emplois  utiles,  il  y  reste  actuellement  piès  éi 
400  millions,  qui  constituent  le  trésor  du  peuple;  et  si  le  maximum  des  dépôts,  ré- 
duit à  i  ,500  fr.,  a  diminué  la  masse  des  versements,  vous  avez  ouvert  un  autre  meéi 
de  placer  de  plus  fortes  économies,  en  achetant,  sans  frais  pour  les  déposants,  en 
rentes  sur  TÉtat  ;  emploi  qui  n*a  pas  de  limite,  et  qui  a  le  grand  avantage  de  Im  tstèr 
cher  plus  fortement  à  la  fortune  publique. 

c  Vous  avez,  par  vos  efforts  continuels,  augmenté  maténeUement  le  tnen-élreéi 
cette  classe  si  intéressante  et  la  plus  nombreuse  de  la  société,  et  avec  Tappoi  de  li 
Providence,  qui  a  soutenu  vos  travaux,  vous  avez  contribué,  autant  qu*il  était  m 
vous,  à  son  bonheur  et  à  sa  prospérité.  » 

ÂccmENTS  SUR  LES  CHEMINS  DE  FER  ANGLAIS.  —  Le  Boord  of  irodê  a  fait,  ptMT 
le  communiquer  au  parlement,  le  relevé  des  accidents  arrivés  sur  les  chensins  de  fer. 
Ce  relevé  comprend  les  années  1841, 1842, 1843,  1844,  les  cinq  derniers  mois  de 
1840  et  les  cinq  premiers  mois  de  1845.  On  a  mis  dans  le  tableau  suivant  le  ■••- 
bre  de  milles  de  chemins  parcourus  et  le  nombre  de  voyageurs  en  regard  du  nonh 
bre  des  accidents. 


S8 

i 

as 

131 

1 

153 

1 

1 

H 

PropoiiiM 

et 
les  Y9|agMn. 

(  cinq  derniers  mois  )    1840 

1,330  i/a 

6,099,866 

1  sur      aa,itl 

1841 

ao 

a4 

7a 

96 

1,556  1/4 

90,U9,754 

1            tnjM 

184S 

10 

5 

151 

10 

1,717  1/a 

91,358,445 

1          1.I9449I 

1843 

5 

3 

3 

S 

1,798  1/a 

95,579,595 

1          4319^ 

18U 

34 

10 

74 

84 

l,9ia  3/4 

30,363,059 

1         îsê-m 

(Cinq  premiers  mois)    1845 

15 

a 

30 

sa 

9,118  1/4 

16.796,590 

1         sta,5n 

Insuffisance  de  L*APPR0visiONNeifENT  de  sucre  en  ânclbterrb. — Les  i 
de  sucres  et  de  mélasses  de  Liverpool  ont  adressé  le  29  avril  dernier,  à  sir  Robert  Fed, 
premier  lord  de  la  Trésorerie,  une  requête  instructive  ainsi  conçue  : 

«  Il  résulte  des  documents  recueillis  par  les  raffineurs  de  sucres  et  rnébases  éi 
Liverpool,  que  Tapprovisionnement  en  sucre  des  colonies  britanniques,  ou  autre  sas- 
ceptible  d*être  admis  pour  la  consommation,  est  loin  d^étre  suffisant,  et  quHine  grandi 
partie  se  compose  en  outre  de  sucre  de  qualité  inférieure  et  mauvaise  ; 

<  Que  rimportation  de  la  mélasse,  en  présence  de  Taugmentation  régulière  de  la  eoa- 
sommation,  a  diminué  rapidement  depuis  quelques  années,  et  n*atteint  pas  plus  des 
trois  quarts  de'ce  qui  serait  demandé  de  cette  matière  première,  si  utile  pour  poorvsir 
aux  besoins  des  classes  pauvres  ; 

«  Que  le  prix  moyen  du  sucre  en  entrepôt,  diaprés  les  cours  authentiques,  est  detS 
pour  100  plus  élevé  qu'avant  les  derniers  changements  du  tarif,  et  celui  de  la  mélme 
plus  haut  de  65  pour  100; 

<  Qu'il  résuite  des  nouvelles  reçues  des  Antilles,  que  la  sécheresse  extraordÎMire 
qu'on  y  a  éprouvée  aura  pour  effet  de  réduire  beaucoup  les  envois  ; 

«  Que  si  des  mesures  décisjvç^  ne  sont  pas  prises  pour  ouvrir  de  nouvelles  i 


fiUUËTlN.  m 

d^approvisioniieinent^  il  est  hors  de  doute  que  les  prix  continueront  à  s'élever,  au 
grand  détriment  des  commerçants,  des  raffineurs  et  surtout  des  consom  m  atours  ; 

«  En  conséquence,  vous  êtes  instamment  supplié  de  prendre  en  consi^niiion  spé^ 
ciale  toute  mesure  qui  pourrait  permettre  aux  arrivages  de  se  proportioaner  à  la 
demande  pour  le  sucre  et  pour  la  mélasse.  » 

En  présence  de  la  faute  énorme  que  fait  la  France  de  repousser  par  son  tarif  les 
sucres  étrangers,  et  particulièrement  le  sucre  du  Brésil  qui  pourrait  Tournir  des  re- 
tours précieux  pour  Texportation  de  nos  articles  manufacturés,  nous  osons  Â  peine 
dire,  que  ce  que  l'Angleterre  aurait  de  mieux  à  faire  serait  de  renoncer  ati\  droits 
différentiels  imposés  par  elle  aux  sucres  des  pays  à  esclaves.  Le  système  protecteur, 
quelque  part  quil  aille  chercher  ses  inspirations,  arrive  toujours  à  de  fâcheux  résul- 


Résultàts  des  chemins  de  fer  belges  en  1845.— Le  gouvernement  baJ^^e  pul^He 
tous  les  ans  les  résultats  obtenus  par  les  chemins  de  fer  construits,  on  le  sait,  aux 
frais  du  budget,  et  directement  adminisU*és  chez  nos  voisins  par  TËtat.  C'est  un  dû< 
cument  intéressant  à  connaître,  même  pour  les  pays  où  la  construction  et  Texploita^ 
tion  des  nouvelles  routes  ont  été  concédées  aux  compagnies  ;  et  il  faut  rendre  ik  Tad- 
ministralion  belge  cette  justice  ^  qu'elle  ne  fait  pas  attendre  la  statistique  annuelle 
qui  lui  est  confiée. 

Le  produit  des  chemins  de  fer  est  réparti  assez  inégalement  dans  les  divers  mois  ; 
le  moins  élevé  est  février  (687,000  fr.)  ;  le  plus  élevé  est  septembre  (1 ,579,000  fr.)  ; 
les  recettes  croissent  constamment  entre  ces  deux  mois,  et  décroissent  twnstam- 
meot  aussi  dans  Fautre  période,  c'est-à-dire  pendant  les  mois  d'octaL^re,  novembre, 
décembre,  janvier  et  février.  La  recette  de  4845  dépasse  de  i,17â,000  fr.  celle  de 
l'année  précédente,  et  d'environ  la  même  somme  les  prévisions  du  budget. 

U  y  a  maintenant  dix  ans  que  les  chemins  de  fer  belges  entrent  en  ligne  de  compte 
dans  les  finances  publiques.  Depuis  i835  les  produits  qu'ils  ont  donnés  ont  beaucoup 
varié  :  ils  étaient,,  au  début,  de  268,000  fr.  ;  en  1857  d'un  million  et  demi  \  de  5 
millions  et  demi  en  1840,  et  de  plus  du  double  de  cette  somme  en  1845. 

Nous  n'avons  pas  encore  le  chiffre  de  la  dépense  totale  au  31  décembre  de  cette 
année.  Nous  savons  seulement  qu'elle  était,  l'année  dernière,  de  144  millions  et  demi, 
et  qu'à  cette  époque,  le  revenu  ressortait  à  4  pour  100.  On  voit  par  les  résullau  de 
cette  année,  que  la  recette  s'est  accrue  d'environ  10  pour  100.  D'ailleurs  le  nombre 
de  kilomètres  exploités  est  le  même  que  celui  de  l'année  dernière  (559)  ;  or,  la  recette 
moyenne,  qui  s'élevait  alors  à  20,090  fr.  par  kilomètre  exploité,  a  été,  cette  année, 
de  22,188  fr.,  ce  qui  donne  une  différence  de  2,098  fr. ,  ou,  comme  nous  venons  de 
le  dire,  environ  10  pour  100.  Un  grand  progrès  s*estfait,  depuis  1840,  dans  Texploi- 
tation.  A  cette  époque,  la  recette  par  kilomètre  n'était  que  de  16,500  fr. ,  ce  qui  porte 
Taugmentation  à  plus  d'un  tiers  depuis  cinq  ans. 

il  serait  peu  intéressant  d'entrer  dans  le  détail  des  chiffres  relatifs  aux  diverses  es- 
pèces de  transports  :  voyageurs,  bagages,  marchandises,  finances,  voitures,  che- 
vaux et  bétail.  Mais,  ce  qu'il  y  a  de  remarquable  dans  l'accroissement  des  recettes, 
c'est  la  part,  de  plus  en  plus  grande,  pour  laquelle  y  figure  le  produit  du  transport 
des  bagages  et  des  marchandises.  Ce  n'est  qu'en  1837  que  ce  transport  a  commencé 
à  être  organisé,  et,  depuis  lors,  les  voyageurs  n'entrent  plus  dans  le  total  que  pour 
les  trois  quarts,  en  1840;  que  pour  les  deux  tiers,  en  1841  ;  et  pour  ta  moitié,  en 
1845.  En  dix  ans,  le  nombre  des  voyageurs  a  varié  de  421 ,000  à  3  millions  443,000 
francs.  En  dix  ans  le  chemin  de  fer  belge  a  transporté  24  millions  d'hommes,  ou  six 
fois  la  population  belge.  Le  mouvement  des  troupes  n'entre  dana  ce  chiffre  que 
pour  218,000  voyageurs. 


190  JOURNAL  yES  ÉCONOMISTES. 

On  a  fait,  au  sujet  du  nombre  des  voyageurs^  une  observation  iosIntctiTe ,  i 
que  i*éiévalion  du  prix  des  places  a  subitement  arrêté  la  progressiiMi  du  Bombn  èa 
voyages  qui  n'a  guère  dépassé  le  chiflre  de  5  millions  depuis  trois  aos^  et  q»  i 
même  baissé,  si  Ton  prend  la  moyenne  par  kilomètre.  Ce  résultat  n^a  pas,  àoeqi\l 
paraît,  échappé  à  Tadministration  belge  qui  a  mis  la  question  à  Fétude,  et  qui  db«^ 
che  aussi  à  combiner  les  tarifs  de  manière  à  arrêter  la  tendance  des  voyagem  A 
diligences  et  de  chars-à-bancs  à  prendre  des  places  dans  les  wagODS.  En  1845,  mi 
remarqué  que  2  millions  de  voyageurs  prennent  ces  voitures  de  troisième  cIhk, 
quand  1  million  prennent  celles  de  deuxième  classe,  quand  à  peine  400,000  pm- 
nent  les  diligences  des  voitures  de  première  classe.  Cette  proportîoa  est  SMiib- 
ment  la  même  que  celle  de  Pannée  précédente. 

P.  S,  Nous  avons  lu,  depuis  que  ce  bulletin  est  écrit,  un  document  officiel  pis 
complet,  qui  nous  permet  de  donner  le  chiflre  exact  du  coût  et  du  revenu  éatk- 
mins  au  5i  décembre  1845. 

Au  premier  janvier  1845,  ta  cotistruction  des  chemins  de  fer  avait  ctk 
i44,747,000  fr.  Au  premier  janvier  4846,  la  dépense  s*élevalt  ft  146,455,000  Cr.D 
résulte  de  ce  dernier  chiffVe  que  le  reveuu  a  été  de  4  et  i 6  centièmes  pour  ee»ià 
capital  dépensé.  Si  Ton  comprenait  dans  les  produits  des  chemins  de  fer  d\nm 
sommes  qui  ont  été  encaissées  par  l^dmlnistration  des  domaines,  le  taux  de  VxnM 
du  capital  employé  ressortirait  à4  fr.  45  c.  pour  iOO,  ou,  comme  il  est  dit  plus  luit 
à  un  taux  plus  élevé  de  iO  pour  iOO. 


BIBLIOGRAPHIE. 


Marseille  et  les  intérêts  qui  sb  rattachbnt  a  son  HmT»  par  M*  S.  Bfaitifîf 
Secrétaire  de  la  Chambre  de  commerce  de  Marseille.  Deux  vohimes  itt-8*i  cki 
Guillaumin. 

Il  est  des  villes  dont  raocroissement  ne  s^accotnplit  pas  au  moyen  d^évoluta 
lentes  et  successives  ;  on  les  voit  grandir  à  vue  d*œil,  sous  IVmpire  de  cireoiutuca 
spéciales  ou  d'une  situation  exceptionnelle.  Marseille  est  de  ce  nombre.  A  h  cM 
deTEmpire,  elle  ne  comptait  plus  que  quatre-vingt  mille  habitants.  Trente  tméeiie 
paix  ont  suffi  pour  doubler  oe  nombre  ;  la  moyenne  de  Facerolssement  de  h  fwft- 
lation  a  donc  été  de  trois  mille  âmes  par  an  si  Ton  embrasse  toute  la  période,  et  de 
plus  de  quatre  mille,  si  Ton  circonscrit  ce  calcul  dans  les  quinse  années  qfntetÊÊi 
écoulées  depuis  la  révolution  de  juillet.  En  supposant  que  cette  progression  »  vit 
tint,  et  tout  le  donne  à  présumer,  vers  i860,  Marseille  pourrait  renfermer  diii  n* 
enceinte  près  de  deux  cent  cinquante  mille  Ames.  Elle  prendrait  alors  d*ime  mii^ 
incontestable  le  second  rang  parmi  les  villes  du  royaume,  et  serait  la  premièê  afN* 
Paris. 

Pour  se  convaincre  qu'un  tel  espoir  n'a  rien  de  chimérique,  il  suflUt  de  tMMr 
aux  avantages  que  tire  cette  impotiante  cité  de  son  assiette  sur  une  mer  islérietft 
Trois  grands  ports  se  partagent  le  mouvement  de  TOcéan  ;  Marseille  jouit  seule,  w^ 
peu  d'exceptions  près,  du  mouvement  de  la  Méditerranée.  Nos  relations  avecrurictl 
s^y  concentrent  ;  c'est  le  point  où  aboutissent  celles  de  TAIgérie.  L^Angleterrel^ 
nement  cherché  et  cherchera  vainement  une  direction  meilleure  pour  i 
cations  avec  l'Inde.  Ainsi,  de  quelque  côté  que  l'on  dinge  le  regiii|| 


filBUOGRAPHIB.  191 

éléineoU  d'une  prospérité  durable»  on  trouve  de  quoi  asseoir  et  justiûer  Thoroacope 
le  plus  brillant. 

Ce  n'est  pas  tout  néanmoins.  La  main  de  Phomme  a  dû  venir  en  aide  à  tant  d'a- 
vantages naturels,  et  Marseille  est  actuellement  le  siège  de  travaux  considérables  qui 
exerceront  une  grande  influence  sur  son  avenir.  Ces  travaux  sont  divers  et  ont  tous 
une  initiative  distincte.  Les  uns  sont  Tœuvre  du  gouvernement,  il  s'est  chaiigé  d'y 
créer  un  port  auxiliaire  et  une  nouvelle  surface  de  quais.  Les  autres  sont  l'œuvre  des 
pouvoirs  locaux  ;  la  commune  de  Marseille  fait  dériver  vers  son  territoire  les  eaux  de 
Il  Durance  el  exécute  à  ses  frais  un  magnifique  canal  d'irrigation.  Enfin  le  dernier 
ordre  de  travaia  relève  à  la  fois  du  gouvernement  et  de  la  spéculation  particulière. 
Uoe  compagnie  construit,  à  l'aide  d'une  subvention,  un  chemin  de  fer  entre  Avignon 
et  Marseille,  et  ce  chemin  doit  aboutir,  par  suite  d'autres  voies  de  fer,  à  Lyon,  à  Pa- 
ris, à  Lille  et  à  Boulogne.  Cest  Tune  des  tètes  de  k  grande  communication  à  vapeur 
qui  unira  un  jour  la  Méditerranée  à  TOcéan. 

On  conçoit  que  l'histoire  d'une  telle  ville  offre  un  grand  attrait  à  Técrivain  et  que 
plusieurs  s'y  soient  essayés.  Et  quand  je  dis  l'histoire,  je  ne  prétends  pas  remonter 
bieo  haut,  ni  donner  à  cette  expression  toute  l'étendue  et  la  valeur  dont  elle  est  sus- 
ceptible ;  je  ne  veux  parler  que  de  la  phase  récente  à  laquelle  nous  assistons,  de  cette 
forUine  merveilleuse  qui  semble  monter  à  vue  d'œil  comme  le  flot  de  la  mer. 

C'est  ce  sujet  qui  a  tenté  M.  Berteaut,  secrétaire  de  la  Chambre  de  commerce  de 
Marseille.  Le  mouvement  actuel  de  ce  port,  ses  ressources,  ses  institutions,  son  acti- 
vité, sa  vie,  tel  est  le  cadre  de  son  livre.  Volontairement,  il  s'y  est  renfermé  afin  de 
ne  pas  s^égarer  dans  un  dessein  trop  vaste,  et  de  rester  entièrement  maître  de  son 
terrain.  Dana  la  pensée  de  l'auteur,  le  livre  devait  répondre  à  un  vœu  de  M.  de  Beau- 
jour,  et  au  concours  quMl  fonda  pour  le  meilleur  ouvrage  sur  le  commerce  de  Mar- 
seille» Ce  but  a  été  atteint  ;  examiné  par  les  hommes  les  plus  éclairés  et  les  plus  com- 
pétents, le  travail  de  M.  Berteaut  a  été  couronné,  en  sorte  qu'il  se  présente  au  public 
sous  les  auspices  d'une  distinction  honorable. 

Personne  d^ailleurs  n'était  en  mesure  d'aborder  une  pareil  tâche  avec  plus  d'auto- 
rité que  M.  Berteaut.  Secrétaire  de  la  Chambre  de  commerce,  il  pouvait  recueillir 
dans  ses  archives  les  renseignements  les  plus  précis,  et  appuyer  ses  jugements  sur 
les  délibérations  d'un  corps  éminent  par  ses  lumières.  Aussi  n'est-il  aucun  cha- 
pitre de  son  livre  qui  ne  repose  sur  des  éléments  puisés  à  cette  source,  et  l'on  devine 
sans  peine  quelle  force  y  emprunte  l'ensemble  de  son  travail. 

Il  serait  difficile,  dans  un  aperçu  rapide,  de  donner  une  idée  des  matières  quVm- 
brasse  le  H^tc  de  M.  Berteaut.  Ce  qu'il  importe  de  constater,  c'est  qu'au  milieu  des 
développements  de  son  sujet,  l'auteur  a  su  faire  une  part  aux  principes  de  l'économie 
politique,  et  présenter  dans  presque  tous  les  cas  des  solutions  conformes  à  leur  esprit. 
Les  hommes  voués  à  l'étude  de  la  science  ne  sauraient  faire  un  trop  bon  accueil  à  ces 
auiiliaires  précieux,  qui  peuvent  joindre  au  sentiment  de  la  théorie  les  enseigne- 
ments féconds  de  la  pratique.  Deux  villes  surtout,  Marseille  et  Bordeaux,  se  font  re- 
marquer depuis  quelque  temps  par  un  mouvement  prononcé  vers  les  idées  écono- 
miques auxquelles  l'avenir  appartient.  Ce  mouvement,  dans  l'une  et  l'autre  cité,  a 
pris  naissance  au  sein  des  Chambres  de  commerce^  et  il  se  trouve  que  les  secré- 
taires de  ces  Chambres  ont,  chacun  de  leur  coté,  secondé  cette  heureuse  réaction  par 
des  publications  importantes.  M.  Campan  à  Bordeaux,  M.  Berteaut  à  Marseille,  ont 
désormais  des  titres  essentiels  comme  économistes,  et  en  outre  le  mérite  d'avoir  ap- 
pelé le  témoignage  des  faits  au  secours  des  données  spéculatives. 

L'ouvrage  de  M.  Berteaut  est  considérable  ;  il  se  compose  de  deux  volumes,  et 
renferme  dans  un  cadre  étendu  toutes  les  ({ucstions  spéciales  et  générales  qui  se  rat- 
tachaient à  son  sujet.  En  premier  lieu,  l'auteur  constate  par  des  relevés  statistiques 
It  mammÊaLie  progression  du  port,  soit  pour  la  grande  et  la  petite  navigation,  soit 


m  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

pour  le  transit  et  l'entrepôt;  puis,  après  avoir  jeté  un  coup  d'ceil  sur  let 
locales,  il  parcourt  la  série  des  améliorations  dont  Marseille  doit  jouir  procfaûMOMM; 
enfin,  il  explique  et  examine  les  institutions  qui  ont  amené  cette  ailuatioD  pruapàt 
et  doivent  concourir  i  la  maintenir  et  à  Taccroltre. 

Le  tome  second,  plus  important  encore,  embrasse  tout  le  commerce  exlérienr  de 
Marseille,  et  c^est  là  que  Tauteur  aborde  les  problèmes  économiques  les  plus  éteréi. 
entre  autres  la  réforme  des  tarifs,  le  traité  belge,  le  régime  des  céréales,  celai  des  n- 
cres,  la  question  des  sels,  celle  des  graines  oléagineuses,  enfin  tout  ce  qui  s'agite  •»• 
jourd^hui  dans  les  Chambres  et  dans  le  sein  des  pouvoirs  consultatifs.  En  wèmt 
temps,  dans  une  vue  rapide  et  CQncluante,  le  livre  s^occupe  de  nos  reUtiOM  im 
r Afrique,  la  Chine,  la  Guyane  et  la  Turquie;  il  a  un  chapitre  pour  rAlgérieet  ac»- 
lonisation,  un  autre  sur  la  navigation  française  et  sur  les  moyens  de  la  tirer  da  at- 
rasme  dans  lequel  elle  s*énerve  et  dépérit.  Quelques  considérations  judideoses  sv  h 
navigation  à  vapeur  dans  la  Méditerranée  terminent  cette  suite  de  travaux  enapraito 
d*un  esprit  ingénieux  et  plein  de  recherches  curieuses. 

Ces  deux  volumes  font  le  plus  grand  honneur  à  Tesprit  qui  les  a  codços  et  à  h 
Chambre  dont  il  est  Tinterprète.  Peu  de  documents  renferment  un  plus  grasd  ds»- 
bre  de  faits  dont  la  science  puisse  s'armer,  soit  pour  la  défense,  soit  pour  fatta^K. 
Cest  un  véritable  arsenal,  et  à  ce  titre  on  ne  saurait  trop  remercier  M.  Berteaat  ëV 
voir  rendu  un  tel  service,  en  un  temps  si  opportun.  L.  R. 


Études  économiques,  par  Gustave  de  Moluiari.  Un  volume  de  130  pages,  ionaai 
Cazin.  1846,  chez  Capelle,  i  franc. 

Ce  petit  volume  contient  deux  Mémoires  d*un  jeune  économiste  de  la  phis  Mr 
espérance.  Le  premier  est  une  étude  sur  l'Organisation  de  la  liberté  indushielk: 
le  second  traite  de  l'abolition  de  l'esclavage.  Quand  on  les  a  lus  tous  deux,  Q  est 
impossible  de  ne  pas  rendre  une  justice  complète  au  savoir  de  fauteur,  i  Torthodaûe 
de  ses  doctrines,  à  la  sagesse  de  ses  vues,  à  Tenchainement  de  ses  propositioiis,  et  i 
la  clarté  ainsi  qu'à  Télégance  de  son  style. 

M.  de  Molinari  n'a  rien  voulu  prouver  dans  son  premier  Mémoire  ;  il  s'est  boraé  i 
faire  le  tableau  du  développement  économique  des  nations,  au  furet  à  mesure  qn'db 
s'avancent  de  la  barbarie  vers  la  civilisation.  C'est  un  fragment  d*histoire  philoaopiiiqv 
écrit  par  un  économiste.  Mais  si  Fauteur  n'a  rien  voulu  prouver  à  priori,  s*il  s^ 
mis  en  marche  sans  parti  pris,  il  n*en  a  pas  moins,  chemin  faisant,  donné  des  dé- 
monstrations pleines  d'intérêt. 

Il  est  fort  difficile,  pour  ne  pas  dire  impossible,  de  rendre  en  quelques  lignes,  éi 
réduire  en  miniature  le  plan  philosophique  d'un  auteur,  et  il  est  rare,  quand  oa  si»* 
pose  une  pareille  tâche,  de  ne  pas  le  défigurer.  Cependant  nous  allons  esnver  dn- 
diquer  quelques  jalons,  qui  pourront  faire  apprécier  tant  bien  que  mal  la  nature  éi 
travail  de  M.  de  Molinari. 

L'auteur  part  de  ce  fait  fondamental  que  l'inégalité  est  le  caractère  priontif  tfe 
toutes  les  associations  humaines.  L'historien  trouve  donc  au  début  l'esclavage,  et  » 
science  doit  le  mettre  à  même  de  nous  expliquer,  en  nous  montrant  des  laits  appr^ 
ciables,  par  quelles  transitions  l'humanité  laborieuse  a  dû  passer  pour  arriver  i  n 
état  tout  autre,  à  un  état  dans  lequel  la  liberté  et  l'égalité,  rêve  des  premiers  chfétieos, 
se  substituante  l'inégalité  et  à  la  servitude,  descend  dans  les  faits,  et  sert  de  basei 
la  société  nouvelle. 

Cest  cette  filiation  que  M.  de  Molinari  suit  avec  bonheur,  à  l'aide  du  sentiaett 
économique  dont  il  nous  parait  doué  à  un  degré  remarquable.  Il  montre  ensuite  «s*- 
ment  le  travailleur,  producteur  purement  physique  dans  les  premières  phaaes  de  IV 
dustrie,  finit  par  être  complètement  intellectuel  dans  les  demièroi.  D'abonI  Vhomm 
seul  est  machine,  puis  il  fait  partager  sa  peine  matérielle  à  une  oombinaisoe  é 


BIBLIOGRAPHIE.  193 

forces  qu^il  sait  emprunter  à  la  nature,  puis  enfin  son  rôle  n'est  plus  que  de  sur- 
veiller les  évolutions  des  mécanismes  qu'U  a  su  créer. 

Avec  la  théorie  de  Tesclavage,  avec  la  nécessité  du  travail  matériel  pour  Timmense 
majorité  des  hommes,  il  fallait  qu*une  classe  aristocratique  se  vouât  exclusivement 
aux  soins  du  gouvernenaent  et  à  la  défense  de  la  société.  Mais  le  progrès  des  idées 
morales  et  celui  des  sciences  ont  fait  que  chacun  aujourd'hui  peut  à  la  rigueur  être 
propre  à  devenir  producteur,  soldat  ou  législateur  ;  la  division  du  travail  ne  s*opère 
plus  entre  des  races,  mais  entre  des  individualités  d'une  même  race,  qui  se  groupent 
spontanément  ;  et  la  liberté  du  travail  a  succédé  à  la  servitude,  Fiostitiition  des  mili- 
ces nationales  à  celle  du  ban  féodal,  et  la  souveraineté  de  tous  aux  droits  divins  de 
quelques-uns. 

Airivé  à  la  société  moderne,  telle  qu'on  peut  Tétudier  dans  les  nations  qui  marchent 
aujourd'hui  à  la  tète  de  hi  civilisation,  M.  de  Moliuari  montre  comment  les  fruits  ma- 
tériels du  labeur  des  hommes  finiront  par  demeurer  uniquement  aux  travailleurs  de^ 
venus  complètement  libres,  et  par  être  répartis  entre  eux  d'une  manière  équitable. 
Cette  analyse  le  mène  dans  les  difiicultés  les  plus  ardues  de  la  science  économique. 
Aujourd'hui  une  partie  de  la  valeur  de  tout  produit  matériel  va  aux  propriétaires 
terriens,  sous  forme  de  rente^  une  aux  gouvernements  sous  forme  d'impdto,  une  aux 
propriétaires  de  capitaux  sous  forme  de  profits,  une  aux  travailleurs  sous  forme  de 
salaires,  Quelle  est  la  raison  d'être  de  toutes  ces  parts,  que  deviennent-elles  au  fur 
et  i  mesure  que  les  sociétés  marchent?  On  comprend  les  profondeurs  dans  lesquelles 
la  pensée  du  jeune  économiste  a  dû  s'avancer;  mais  il  faut  lui  rendre  cette  justice, 
que  s'il  cherche  à  pressentir  l'état  social  dans  l'avenir,  il  n'a  nullement  la  prétention 
d^inventer,  d'organiser  a  priori  en  vertu  de  sa  mission  providentielle. 

Pour  arriver  à  Fétat  économique  parfait,  dans  lequel  la  plus  petite  quantité  possi- 
ble de  travail  humain  donnera  naissance  à  la  somme  la  plus  considérable  de  pro- 
duits, dans  lequel  aussi  les  frais  de  la  production  se  répartiront  toujours  équitable- 
ment  entre  les  travailleurs,  bien  des  progrès  sont  à  réaliser  encore  !  Au  nombre  de 
ceux  sur  lesquels  l'auteur  compte  beaucoup  pour  équilibrer  l'ofire  et  la  demande 
sur  toute  la  surface  du  globe,  se  trouve  la  télégraphie  électrique,  qui  doit  admirable- 
ment seconder  l'influence  des  nouvelles  voies  de  communication.  Il  entrevoit  le  jour 
où  la  poste  électrique  transmettra  en  quelques  minutes  des  renseignements  précis  sur 
tous  les  marchés,  à  toutes  les  Bourses,  à  toutes  les  grèves  du  monde.  Exemple  :  Un 
marin,  chômant  à  Marseille,  apprend  que  le  travail  manque  à  Riga.  Pour  quatre  francs 
il  fait  des  ofl'res  par  le  télégraphe,  et  pour  vingt-quatre  francs  il  franchit,  en  chemin  de 
fer,  quatre  mille  kilomètres  qui  le  séparent  du  travail.  L'Europe  n'est  plus  qu'un 
vaste  marché  !  Par  Constantinople,  les  Bourses  de  TEurope  correspondent  avec  celles 
de  l'Afrique  et  de  l'Asie!. ..  L'auteur  a  le  bon  esprit  de  s'arrêter  ici. 

M.  de  Molinari  s'est  encore  occupé  dans  cette  publication  du  problème  de  l'abo- 
lition de  l'esclavage.  Les  données  de  l'histoire,  les  relevés  de  la  statistique  sont  co- 
ordonnées par  lui  avec  celte  intelligence  que  nous  venons  de  signaler.  Mais  ce  n*est 
pas  un  résumé  que  l'auteur  a  voulu  faire.  Son  but  a  été  de  montrer  comment  la 
grande  expérience,  qui  sera  l'éternel  honneur  de  TAngleterre  quant  aux  iiitenlions, 
a  été  une  grande  faute  économique  quant  aux  moyens  employés.  En  lisant  ce  Mé- 
moire l'on  s*explique  fort  naturellement  les  mécomptes  de  l'émancipation  et  des  di- 
vers systèmes  d'émigration  auxquels  on  a  dû  songer  à  cause  du  manque  de  bras. 
En  ce  moment  le  problème  est  encore  tout  entier  à  résoudre  pour  la  France.  Gomment 
désintéressera-t-on  les  propriétaires  d'esclaves?  comment  fera-t-on  passer  ceux-ci  à 
l'état  d'hommes  libres?  où  ira-t-on  prendre  d'autres  travailleurs  pour  ne  pas  être  à 
leur  merci? comment  organisera-t-on  l'immigration  de  ces  derniers?  Les  Anglais  ont 
tranché  tant  bien  que  mal  les  deux  premières  parties  du  problème,  ils  ont  accordé 

T    XIV.  —  MailMf.  1"» 


194  JOURNAL  DES  ECONOMISTES. 

une  indemoité  de  cioq  cent  millions  aux  propriétaires;  ils  ont  essayé  à  Tégvd  ém 
nègres  im  système  d^apprentissage,  qui  n'a  été  rien  moins  qu'un  cadeau  gratuit,  « 
aujourd'hui  ils  sont  à  la  recherche  de  travailleurs  capables  de  suffire  aux  besoins  de 
la  production  coloniale. 

M.  de  Molioari  a  étudié,  sur  les  différentes  parties  de  cette  vaste  questioD,  ud  sj* 
stème  tout  entier  que  nous  allons  tâcher  d'esquisser. 

Nos  quatre  colonies,  la  Guadeloupe,  la  Martinique,  la  Guyane  et  Bourbon,  comp- 
tent 260,000  esclaves,  dont  le  travail  équivaut  à  celui  de  100,000  travailleurs  dkt- 
Wh  i  âOO  esclaves  ne  faisant  pas  plus  en  moyenne  que  80  travailleurs  libres. 

Un  travailleur  effectif  donnant  60  heures  de  travail  par  semaine,  ou  3,120  bes- 
res  par  an,  les  100,000  travailleurs  fournissent  annuellement  312  millions  d'beorti 
de  travail. 

D'autre  part,  les  200  nègres  coûtent  par  an  30,000  francs,  et  les  260,000  nègre» 
39  millions  de  francs. 

On  sait,  en  outre,  qu'une  génération  esclave  produit  aux  Antilles  de  sept  à  sept 
années  et  demi  de  travail. 

De  sorte  que  pour  sept  fois  et  demi  le  travail  de  260,000  esclaves,  soit  pow  t 
milliards  340  millions  d'heures  de  besogne  effective,  les  esclaves  dépensent  292  mil- 
lions et  demi. 

Ces  faits  établis,  M.  de  Molinari  propose  d'exproprier  les  planteurs  de  la  propriélé 
de  leurs  esclaves,  et  de  leur  fournir  en  sept  ans  et  demi  les  2  milliards  340  millîoM 
d'heures  de  travail  en  échange  de  leurs  292  millions  de  francs  et  demi.  La  métropole» 
par  la  voie  d'agents  à  ce  destinés,  prendrait  une  note  hebdomadaire  de  la  demande  de 
travail  faite  par  les  colons,  enrôlerait,  eu  Asie  et  dans  l'Inde  où  les  hommes  puUuM, 
une  quantité  convenable  de  travailleurs.  Un  compte  serait  ouvert  à  chaque  planteur, 
débité  de  toutes  les  heures  de  travail  fournies,  crédité  de  toutes  les  sommes  versées. 
Après  sept  ans  et  demi,  les  comptes  seraient  balancés,  la  génération  rachetée,  et  les 
planteurs  auraient  àsalarier  eux-mêmes  les  travailleurs.  Tout  seraitrentré  dans  TordR, 
et  la  métropole  n'y  aurait  pas  trop  perdu.  H  est  entendu  que  les  nègres,  devenus  fi- 
bres, s'enrôleraient  pour  travailler,  ou  bien  cultiveraient  un  petit  champ,  ou  bica 
encore  iraient  aux  Antilles  anglaises  pour  toucher  des  salaires  qui  s'élèvent  de  1  Ir. 
25  à  2  francs. 

Nous  pensons  que  la  propriété  qui  réside  dans  l'esclavage  est  la  moins  respectable 
de  toutes,  et  que  la  métropole  a  le  droit  de  prendre  telle  mesure  qu'elle  croit  utile  i 
la  civilisation.  D'autre  part,  les  Chinois  et  les  indiens  sont  si  peu  rétribués  dans  leur 
pays,  que  leur  sort  ne  pourrait  que  s'améliorer  s'ils  se  mettaient  entre  les  maitt 
d'une  administration  française.  Nous  ne  ferons  donc  aucune  objection  de  cette  nature 
au  plan  de  M.  de  Molinari  :  mais  ce  sont  les  détails  du  plan  qui  nous  effrayent,  c'est 
la  conduite  des  agents  français  qui  nous  inquiète,  ce  sont  les  rapports  de  ces  agents 
avec  les  colons  qui  nous  apparaissent  gros  de  difficultés  innombrables.  Ces  agents 
n'agiraient  que  d'après  une  loi,  et  celte  loi,  pourrait-on  la  faire  à  Paris? 

Admettons  toutefois  par  hypothèse  te  système  adopté.  Des  agents  français  sont  or- 
ganisés pour  puiser  dans  l'immense  réservoir  de  l'Asie  toute  la  quantité  de  travail  oé^ 
cessaireànos  colons  ;  il  reste  à  organiser  le  déversement  de  l'émigration.  M.  de  Moti- 
nari  nous  apprend,  à  ce  sujet,  qu'en  attendant  le  percement  de  l'isthme  de  Panama, 
on  peut  évaluer  à  trente  dollars  ou  150  francs  les  frais  d'imporUition  d'un  travailleur 
aux  Antilles.  11  propose  de  consigner  celle  dette  sur  un  livret  et  de  lais&er  au  trt- 
vailleur  le  droit  de  la  payer  pai*  annuités ,  pour\  u  qu'il  voulût  payer  en  même 
temps  une  assurance  pour  sa  mortalité.  L'intérêt  de  l'argent  étant  évalué  à  À  pour 
100,  et  la  prime  d'assurance  à  3,  si  le  travailleur  effectuait  le  payement  en  da^ 
ans,  sa  dette  serait  augmentée  d'un  cinquième;  elle  serait  de  180  francs.  Or,  une 
pareille  retenue  sur  1,500  journées  de  travail  àj  franc  5  centimes^  rédiiinit  le  taux 


BIBUOGRAPHIE.  1S5 

d«  ces  jmirDées  à  92  centimes,  somme  dix  fois  supérieure,  dit  Tauteur,  au  gain  d'un 
journalier  de  Canton. 

En  résumé,  M.  de  Molinari  propose  de  remplacer,  et  pour  un  très-court  espace  de 
temps,  l'action  des  efforts  individuels  par  faction  d'une  administration  spéciale  in- 
stituée par  la  métropole;  car  il  s'agit  de  faire  cesser  un  exploitation  immorale,  de 
donner  aux  planteurs  une  cohésion  qu'ils  n'ont  pas  ;  d'appeler  du  dehors  des  tra- 
vailleurs que  l'intérêt  particulier  tuerait  au  physique  et  au  moral,  ce  qui  ferait  re- 
gretter l'esclavage  ;  il  s'agit  enfin  d'extirper  un  cancer  par  la  main  d'un  opérateur 
mieux  placé  et  plus  de  sang  froid  que  le  malade  lui-même. 

Je  ne  veux  point  juger  h  combinaison  de  M.  de  Molinari;  je  n'ai  pas  par  devers 
OBqi  les  éléments  nécessaires  pour  me  prononcer  en  connaissance  de  cause  ;  j^ai 
smilement  voulu  appeler  Pattontion  des  hommes  compétents  sur  ce  Mémoire  ;  car, 
en  admettant  même  que  le  but  final  en  fût  manqué,  ce  que  je  ne  veux  pas  dire  assu- 
rément, il  y  aurait  encore  dans  Tensemble  de  ce  travail  de  quoi  légitimer  tout  l'éloge 
que  j'ai  voulu  en  faire.  Jph.  G. 

Des  RELATI0.NS  COMMERCIALES  ENTRE  LA  FRANCE  ET  LA  HUSSIE  ;  ukasodu  19  juiu  i8i5; 

ses  effets  par  rapport  à  notre  navigation  ;  Considérations  générales  sur  la  marine 

marchande  des  deux  pays,  par  M.  F.  Labadme,  br.  in-S",  chez  Firmin  Didot  frères. 

En  signalant,  d^ns  le  numéro  du  Journal  des  Économistes  de  février  dernier  S  les 
inconvénients  qui  ne  pourraieql  manquer  de  résulter,  pour  notre  commerce,  du  refus 
de  la  part  de  notre  gouvernement  d'accorder  à  la  Russie  le  régime  de  la  réciprocité 
en  matière  de  douane  et  de  marine,  nous  nous  étions  approprié  quelques  réflexions 
d'un  négociant  éclairé,  M.  l^baume,  qui,  depuis  lors,  vient  de  se  décider  à  publier  sur 
|e  méoie  sujet  une  brochure  pleine  d'intérêt,  et  qui  contient  les  renseignements  les 
plqs  précieux  et  les  plus  authentiques. 

L'auteur  montre  les  fâcheuses  conséquences  qu*ont  eues  déjà  sur  nos  relations 
maritimes  les  dernières  aggravations  de  notre  tarif  en  ce  qui  touche  les  graines 
oléagineuses  et  les  suifs.  11  insiste  sur  ce  que  les  dernières  mesures  prises  par  la 
Russie  ne  sauraient  être  appelées  des  représailles,  et  sur  ce  qu'elles  n'ont  réellement 
pour  bpt  que  de  défendre  la  navigation  nationale  russe  contre  Tadoplion  du  régime 
exclusif  de  la  part  des  nations  étrangères  ;  ce  que  la  Russie  demande  à  tous,  c'est 
|e  principe  du  libre  échange  sur  le  pied  de  la  plus  complète  réciprocité.  L'ukase 
fendu  ^  ce  sujet  ne  stipule  rien  d'hostile  contre  la  France  en  particulier,  il  règle  en 
termes  généraux  le  tarifa  Fégard  de  toutes  les  nations  étrangères  ;  pour  chacune  d'elles, 
^i  elle  veut  que  ses  nationaux  soient  admis  au  droit  le  plus  bas,  il  suffira  désormais 
de  déclarer  simplement  que  les  navires  russes  seront  admis  chez  elle  sur  le  pied  de 
la  réciprocité.  Cet  ukase  établit  bien  ainsi  une  véritable  protection  pour  le  pavillon 
russe,  ou  plutôt  le  défend  contre  d'injustes  exclusions  ;  mais  il  est  bien  peu  de  nations, 
parmi  celles  qui  se  prétendent  libérales,  qui  soient  véritablement  fondées  à  récrimi- 
ner à  cet  égard.  La  mesure  est  simple  d'ailleurs,  elle  dispose  en  termes  généraux,  et 
tend  à  rendre  superflues  les  longues  négociations.  Aussi  la  feuille  officielle.  Journal 
de  Saint-Pétersbourg,  du  20  septembre  dernier,  répondant  aux  reproches  adressés 
à  son  gouvernement  par  le  Journal  des  Débats^  se  sert-il  d'un  langage  sérieux  et 
véritablement  sensé  ;  nous  nous  laisserons  aller  à  en  citer  quelques  passages  : 

«  Les  motifs  qui  ont  dicté  Fukase  russe  sont  clairement  exprimés  au  préambule. 
En  Russie,  les  pavillons  étrangers,  sans  distinction  de  couleurs,  ont  été  jusqu'à  pré- 
sent traités  à  l'égal  du  pavillon  russe.  Les  bâtiments  d'autres  nations  ne  payaient  pas 
plus  de  droits  de  tonnage,  de  port,  etc.,  que  nos  propres  bâtiments.  Peu  et  de  légères 
exceptions  étaient  admises  en  faveur  du  pavillon  national  dans  quelques-uns  de  nos 

1  Journal  des  Economistes,  t.  XIII,  p.  3iS. 


10«  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

ports  de  la  Baltique  et  de  la  mer  Noire.  Elles  disparaissaient  à  mesure  que  août  par- 
venions à  nous  entendre  avec  les  gouvernements  étrangers  sur  rapplicalioo  mutiMit 
d*un  principe  de  juste  réciprocité.  Mais  il  y  a  plus  :  jusqu^à  présent  les  roarehaedMi 
chargées  sur  des  bâtiments  étrangers  n*ont  pas  été,  en  raison  des  couleurs  doot  eto 
se  couvraient,  plus  fortement  imposées  chez  nous  que  lorsqu'elles  étaient  ebaigui 
sur  des  bâtiments  russes.  Notre  tarif  de  douane  n*a  fiiit  aucune  distinctkm  de  la  n- 
tionalité  des  pavillons  qui  visitent  nos  ports.  En  un  mot,  il  n^  a  pas  eu  jusque 
présent  chez  nous  de  pavillon  privilégié,  et,  par  conséquent,  il  n*y  en  a  pas  eu  aos  pks 
de  non  privilégiés. 

<  Il  n'en  «st  pas  de  même,  malheureusement,  chez  plusieurs  des  nations  qui  oil 
avec  nous  les  relations  les  plus  amicales,  et  avec  lesquelles  nous  ne  demandenoos  ps 
mieux  que  d'entretenir  des  relations  de  commerce  également  satisfaisaotes.  Là,  le  dé- 
sir de  faire  prospérer  la  navigation  nationale  a  fait  prévaloir  un  système  qui  juaqa^ 
présent  était  étranger  à  notre  législation  ;  là,  une  distinction  essentielle  est  foitei 
les  nations  qui  sont  privilégiées  et  celles  qui  ne  le  sont  pas.  Aux  nations  prit 
toutes  les  prérogatives,  toutes  les  exceptions  qui  sont  réservées  aux  indigènes  ;  an 
autres,  et  nous  sommes  de  ce  nombre,  les  surtaxes  sur  le  corps  du  bâtiment,  droitt 
différentiels  sur  la  cargaison,  restrictions  sous  Tun  et  Pautre  rapport.  Quelles  sont  ks 
conséquences  de  cet  état  de  choses?  Ne  jouissant  dans  nos  propres  ports  d'aucun  pri- 
vilège, le  cabotage  excepté,  mais  soumis  dans  plusieurs  ports  étrangers  à  des  coodh 
tions  exceptionnelles  et  plus  ou  moins  onéreuses,  notre  pavillon  lutte  péniblensent  eoa- 
tre  la  concurrence  de  pavillons  plus  favorisés  :  et  notre  navigation  marchande,  malgfé 
les  avantages  que  lui  offre  la  nature,  malgré  Tesprit  entreprenant  de  nos  marins,  ae 
saurait  prendre  le  développement  dont  elle  est  susceptible. 

«  Voilà  ce  que  dit  le  préambule  de  Tukase,  en  peu  de  mots,  mais  d'une  manière  non 
moins  claire.  Toutefois,  ce  qu'il  ne  dit  pas,  c'est  que  l'état  de  choses  que  nous  venoos 
de  signaler  a  fait,  depuis  plus  de  dix  ans,  le  sujet  des  délibérations  des  gouTeroemeato 
étrangers  ;  que  quelques-uns  se  sont  empressés  d'entrer  en  négociations  avec  nous,  d 
d'assurer  à  notre  pavillon,  soit  par  des  traités,  soit  par  des  arrangements  moins  fonnels, 
mais  non  moins  valides  pour  cela,  l'application  du  principe  de  la  réciprocité  ;  que  d'an- 
tres, par  des  considérations  qu'il  ne  nous  appartient  pas  de  juger  (car,  soit  dit  en  pas- 
sant, nous  sommes  d*avis  que  chaque  gouvernement  est  le  meilleur  juge  de  ses  osa- 
venances);que  d'autres,  disons-nous,  nese  sont  pas  jusqu'à  présent  trouvés  en  mesure 
de  renoncer  à  leur  système,  protecteur  de  leur  pavillon  et  de  quelques  pavillons  plw 
spécialement  privilégiés,  mais  répulsif  à  l'égard  du  nôtre.  » 

C'est  donc  un  traitement  de  réciprocité  que  réclame  la  Russie  de  la  part  de  toirt» 
les  nations  étrangères  ;  les  aggravations  de  droits  ne  sont  pas  spéciales  à  la  France,  et 
les  droits  plus  élevés  fixés  par  l'ukase  du  19  juin  i8i5,  devront  cesser  d'être  applica- 
bles aux  provenances  de  toute  nation  qui  voudra  accorder  la  réciprocité,  en  assimilam 
le  pavillon  russe  à  son  pavillon  national.  La  Russie  use  en  cela  d*un  droit  dont  il  serait 
difficile  de  lui  contester  la  légitimité. 

La  France  qui,  par  les  traités  de  1822  et  1826,  a  accordé  cette  réciprocité  aax 
marines  marchandes  des  États-Unis  et  de  l'Angleterre,  dont  la  concurrence  lui  est  si 
redoutable,  a  quelque  mauvaise  grâce,  il  faut  en  convenir,  à  vouloir  rester  dans  on 
système  exclusif  à  Tégard  de  quelques  autres  marines  moins  redoutables  pour  elle. 

M.  Labaume  s'attache  à  montrer  que  le  traité  de  réciprocité  ne  serait  à  craindre  ai 
dans  la  navigation  de  la  mer  Noire,  ni  surtout  dans  la  navigation  de  la  Baltique. 

En  1844,  il  nous  est  venu  255  navires  des  pqrts  russes  de  la  mer  Noire,  qui  se 
divisaient  ainsi  : 

242  Navires  sous  pavillon  tief», 
49      —      russes. 
4      —      français. 


RIfiLIOGRAPHIË.  101 

En  supposant  que  la  réciprocité  fût  un  encouragement  pour  Jes  navires  russes,  il 
«st  évident  qu^ils  ne  pourraient  entrer  pour  une  plus  grande  proportion  dans  les  trans- 
ports qu^aux  dépens  du  tiers  pavillon  et  non  en  réduisant  le  nombre  déjà  si  restreint 
des  navires  français. 

Le  relevé  du  passage  du  Sund  en  1844  donne,  pour  les  différentes  marines  mar-> 
«bandes,  les  résultats  suivants  ;  entrées  et  sorties  réunies  : 
4,465  Navires  anglais. 
3,788      —      norwégiens  ou  suédois. 
2,979      —      prussiens. 
%Ù0^     —      hanovriens  ou  mecklemboiu'geois. 
i,267      —      hollandais. 
736      —      russes. 
502      —      français. 
  la  sortie  de  la  Baltique,  il  y  a  donc  eu  seulement  368  navires  sous  pavillon  russe 
pour  toutes  les  destinations,  et  encore  ces  nnvires  ne  venaient  pas  des  ports  que  fré- 
quentent nos  bâtiments,  Saint-Pétersbourg,  Riga,  etc.;  ils  venaient  en  grande  partie 
des  ports  finlandais,  dans  le  haut  du  golfe  de  Bothnie,  où  ils  chargent  des  bois  presque 
uniquement  pour  l'Angleterre.  Ces  navires  construits  dans  des  dimensions  et  avec 
des  formes  toutes  spéciales,  ne  sont  pas  de  ceux  qui  peuvent  venir  faire  concurrence 
dans  les  transports  pour  toute  autre  marchandise. 

On  avait  paru  craindre  un  moment  qu^une  trop  grande  facilité  donnée  en  Russie 
pour  y  nationaliser  des  navires  étrangers  ne  vînt  faire  tourner  au  profit  des  tiers 
pavillons  les  avantages  d^un  traité  de  réciprocité  qu'on  lui  accorderait.  Mais  la  difficulté 
qu'elle  trouvait  à  recruter  sa  marine  militaire,  par  suite  du  trop  grand  nombre  de 
matelots  étrangers  servant  à  bord  de  ses  navires  marchands,  lui  a  fait  prendre  ré- 
cemment des  mesures  qui  sont  de  nature  à  rassurer  sur  un  trop  grand  développe- 
ment que  pourraient  prendre  ses  armements  commerciaux  ;  désormais,  pour  qu'un  na- 
vire jouisse  des  avantages  que  garantit  le  pavillon  national,  il  faudra  que  le  capitaine 
et  la  moitié  des  matelots  soient  russes;  à  partir  de  1850  la  proportion  devra  être  des 
trois  quarts. 

Les  journaux  quotidiens  assurent  que  des  négociations  sont  entamées  avec  la  Rus- 
sie ;  nos  diplomates  pourront  puiser  dans  le  travail  de  M.  Labaume  d'utiles  renseigne- 
ments. Qu'ils  se  hâtent  donc  d'en  profiter  et  de  jouer  leur  rôle,  pendant  qu'il  en  est 
temps  encore,  car  le  moment  n'est  pas  éloigné  peut-être  où  les  peuples,  oubliant  les 
protocoles  et  les  traités  de  commerce,  comprendront  que  leur  intérêt  bien  entendu 
est  de  trafiquer  librement  entre  eux,  sans  faveur  pour  les  uns  comme  sans  injustice 
pour  les  autres  ;  en  ne  conservant  aux  douanes  que  le  caractère  fiscal  strictement 
nécessaire  pour  pourvoir  dans  une  certaine  proportion  aux  dépenses  publiques. 

Y. 


CHRONIQUE. 

Il  est  d*usage  à  la  Chambre  des  pairs  de  ne  pas  toucher  aux  lois  de  finances 
et  aux  lois  de  douanes  votées  par  le  palais  Bourbon.  Mais  cet  usage  n'empécbe 
pas  quelques-uns  de  ses  membres  de  faire  d'importantes  manifestations 
au  sujet  ae  ces  lois.  C'est  ainsi  que  la  loi  de  douanes,  qui  contient  les  dispo- 
sitions du  traité  belge  et  celles  de  la  convention  passée  avec  le  puissant 
état  de  Monaco,  a  donné  lieu  à  un  rapport  prohibitif  de  M.  Ferrier,  à  une  pro- 
testation libérale  de  M.  le  duc  d'FIarcourt,  et  à  un  nouveau  débordement  sta- 
tistico-prohibitif  de  M.  le  baron  Charles  Dupin.  L'honorable  M.  Ferrier  se  posait 
en  1825,  époque  oii  il  occupait  un  poste  important  de  la  douane  et  qu'il  écri- 


198  JOURNAL  DES  ECONOMISTES. 

vait  son  livre  :  Du  gouvernement  considéré  dans  ses  rapports  avec  le 
en  contradicteur  théorique.  d'Adam  Smith.  Ses  opinions  économiques  n'ont  pas 
changé;  et  son  rapport  témoigne  d'une  grande  fidélité  à  la  doctrine  de  la  balance 
du  commerce  et  a  cette  coiiibinaison  du  système  mercantile  et  du  système 
protectionniste  que  nous  nous  sommes  donné  la  mission  de  ruiner  dans  Topi- 
nion  publiaue.  Inutile  de  rappeler  pourquoi  l'honorable  pair  trouve  le  traité 
de  1845  préférable  à  celui  de  1842  :  il  faudrait  entrer  pour  cela  dans  UDeaérie 
d'arguments  qui  nous  conduiraient  trop  loin  et  sans  profit.  Il  est  seulement  boo 
de  constater  que  le  rapporteur  de  1^  Chambre  des  pairs  a  eu  plus  de  pudeur 
que  certains  orateurs  de  la  Chambre  des  dépulés,  qui  ont  gardé  tout  leur  sé^ 
rieux  en  disant  que  le  renouvellement  du  traité  belge  était  un  grand  sacrifice 
fait  par  la  France  à  la  Belgique,  sacrifice  qui  ne  pouvait  se  légitimer  que 
par  les  exigences  de  la  politique  ! 

Mais  tout  arriéré  et  tout  prohibitif  qu'il  est,  M.  Ferrier  n'en  a  pas  qioius  été 
entraîné  par  la  force  de  la  vérité  à  faire  ressortir,  très- probablement  plusquH 
ne  voulait^  les  avantages  d'une  union  commerciale  entre  la  France  et  la  Bel- 
gique, lesquels,  une  fois  constatés,  conduisent  tout  droit  à  un  zollverein  euro- 
péen, à  un  zollverein  universel,  à  l'application  sur  tout  le  globe  du  grand  prin- 
cipe de  liberté. 

Nous  tiendrons  bonne  note  des  solides  arguments  de  M.  Ferrier ,  si  jamais 
la  question  de  Tunion  belge  a  le  temps  de  revenir  sur  le  tapis  avant  la  coo> 
clusion  de  ce  ^rand  traité  de  commerce  que  la  France  fera  certes  un  jour  avec 
toutes  les  nations,  traité  dans  lequel  elle  accordera  toutes  les  concessions ^  ei 
ne  demandera  aucune  r^ctprocîYe' ,  aucune /aueur.  Il  faudra  beaucoup  d*effofti, 
beaucoup  d'habileté  pour  conclure  ce  mémorable  traité  ;  mais  nous  espéiwis 
bien  qu'on  le  conclura,  avec  l'aide  de  Dieu,  aux  grands  applaudissements  dte  l'o- 
pinion publique. 

La  liberté  des  échanges  a  eu  pour  défenseurs  M.  le  duc  d'Harcourt  et 
M.  Anisson-Duperron.  M.  d'Harcourt  a  rétabli  la  véritable  expression  de  U 
grande  réforme  qui  s'accomplit  en  Angleterre,  que  nos  hommes  d*État 
avaient  assez  mal  présentée.  M.  Anisson  Duperron  a  démontré  ce  qu'il  y  avait  de 
problématique  dans  l'utilité  des  traités  de  commerce.  Puis  est  vefiu  M.Dqpia! 
M.Charles  Dupin  est  un  de  nos  six  académiciens  économistes  ;  et  il  semble 
vouloir  donner  raison,  par  ses  dissertations  antiéconomiques,  à  tous  les  détrac- 
teurs de  la  science.  Que  Dieu  le  bénisse  ! 

—  Malgré  les  dénégations  de  lord  G.  Dkntink,  la  vérité  était  bien  avec  Robert 
Peel,  quand  il  disait,  en  présentant  son  plan  de  réforme  économique  et  finan- 
cière, que  plusieurs  États  de  l'Europe  avaient  le  bon  esprit  de  vouloir  adoucir 
leur  système  douanier.  Nous  pouvons  aujourd'hui  signaler  à  nos  lecteurs,  à 
l'appùi  des  paroles  du  ministre  de  la  Grande-Bretagne,  ce  qui  se  passe  daai 
les  Etats  sardes  et  en  Danemarck. 

Les  tendances  du  gouvernement  sarde  vers  les  doctrines  de  liberté  com- 
merciale sont  tous  les  jours  plus  marquées;  une  loi  récente  vient  d*abais^r 
notablement  plusieurs  droits  de  douane,  et  nous  tenons  de  bonne  source  que 
d'autres  modifications  seront  apportées  au  tarif  dans  un  temps  assez  rap- 
proché. Nos  lecteurs  savent  déjà  que  pour  préparer  Topinion  publique  à  accep- 
ter favorablement  la  réforme  économique,  le  gouvernement  sarde  a  créé  une 
chaire  d'économie  politique  à  Pétoie  de  droit  de  Turin,  et  qu'il  l'a  confiée! 
M.  Scialoja  de  Naples,  qui  a  vivement  défendu  les  doctrines  libérales  dans  ses 
livre.  L'économie  politique  sera  aussi  enseignée  à  Gènes,  à  Técole  de  commerce 
qui  y  a  été  récemment  établie. 

Dans  les  Étals  du  Danemarck ,  cinq  ordonnances  récentes  ont  apporté,  à  la 
date  du  1*'  mars,  des  changements  au  tarif  et. >u  n'^eime  d**s  d<iu*ines  Vire  d?  on 
ordonnances  dégrève  plusieurs  articles  de  dri'^ineric! ,  \vé  (irtnluit^  clMmiqui^. 
le  coton  manufacturé,  les  tapis  de  poils  d'aninuiix  ,  lt*s  raih,  lu  tôli^,  les  MH 
écrues,  le  tabac,  etc.  Une  autre  ordonnance  -UVram-hit  dt*  hau  droit'*  ^K^  n.rv  * 
gation  et  de  douanes  les  navires  qui  entremet  en  rdilche  forte^v 
ports  du  royaume,  ou  qui  en  ressortîrontenrriuiportaut  la  t^argalâ'^L 
Les  autres  ordonnances  affranchissent  une  centaine  d  ^irth  le^t  de  ton  ^ 
transit  dans  le  duché  de  Lauenbourg ,  et  ttiodilient  It'  Urif  da^  il»     i 
Scbleswig  et  de  Holstein,  ainsi  que  le  régime'  de  l'imporyitioQ  du  siiere. 


CHRONIQUE.  109 

-^  Nous  venons  de  parler  de  rintelligence  de  Tadmitiistration  sarde  en  ma- 
tière de  douane.  Il  faut  aussi  lui  rendre  cette  justice,  qu'elle  se  préoccupe 
Yirement  de  tous  les  intérêts  du  pays,  et  qu*elle  met  en  première  ligne  le 
développement  de  Finstruction  publique.  M.  Giuglio,  qui  a  publié  sur  l'expo- 
sition de  Turin  un  compte-rendu  plein  d'aperçus  économiques,  et  M,  le  pro- 
fesseur Sobrero  viennent  d'être  chargés,  Tun  d'un  cours  de  mécanique  appliquée, 
et  l'autre  d'un  cours  de  chimie.  Ces  deux  cours  sont  spécialement  destinés 
aux  ouvriers.  Des  écoles,  dites  préparatoires,  dans  lesauelles  on  enseigne 
Tarithmétique,  la  géométrie,  la  grammaire  et  le  dessin  linéaire  aux  jeunes 
ouvriers,  ont  été  confiées  aux  Frères  de  la  doctrine  chrétienne  ;  elles  complè- 
tent renseignement  qui  est  depuis  longtemps  donné  aux  enfants  par  une 
iastitution  de  bienfaisance,  qu'on  appelle  La  Mendicité  instruite.  Une  chose  vrai- 
ment digne  de  remarque,  c'est  que  les  ouvriers  se  sont  présentés  en  foule  à 
ces  écoles  préparatoires»  et  qu'il  a  fallu  en  refuser  plusieurs  faute  de  place. 
L'administration,  enchantée  de  cet  empressement,  a  immédiatement  ordonné 
la  construction  de  salles  plus  considérables.  Tous  ces  cours  ont  lieu  le  soir, 
Des  leçons  analogues  sont  aussi  données  à  la  population  de  Gênes,  et  seront 
sous  peu  organisées  dans  d'autres  villes  des  provmces  sardes. 

L'Université  de  Turin  a  maintenant  une  école  normale  pour  former  des 
maîtres  d'instruction  primaire^  capables  de  répandre  dans  tout  le  royaume 
les  bonnes  méthodes,  et  surtout  les  principes  du  père  Girard  qui  sont  en  hon- 
neur dans  les  États  sardes. 

D'un  autre  côté,  les  salles  d'asile  se  multiplient  dans  les  villes,  dans  les  vil- 
lages, à  l'aide  de  souscriptions  particulières.  Partout  l'opinion  publique  réduit 
au  silence  les  amis  des  ténèbres,  qui  sont  malheureusement  en  majorité 
dans  d'autres  États  de  l'Italie,  dans  les  États  Romains,  par  exemple. 

La  cause  de  la  civilisation  gagne  donc  tousles  jours  du  terrain  en  Italie,  et  cet 
heureux  résultat  est  en  partie  dû  à  l'heureuse  influence  du  gouvernement 
sarde,  qui  a  su  se  mettre  a  la  tête  de  ce  mouvement. 

—La  Chambre  de  commerce  de  Lyon  a  eu  la  bonne  idée  de  faire  une  expo- 
sition de  soiries  étrangères,  et  de  vulgariser  ainsi  dans  l'esprit  des  Lyonnais 
des  notions  bien  nettes  sur  la  portée  et  l'importance  de  la  concurrence  étran- 
gère. Cette  exposition  a  été  ouverte  le  15  avril,  à  1  Hôtel-de-Ville.  On  y  re- 
marquait plus  de  cinq  cents  articles  fournis,  en  grande  partie,  par  l'Angle- 
terre, l'Autriche,  la  Prusse,  l'Italie,  la  Suisse,  la  Chine,  etc.  C'est  une 
excellente  manière  d'exciter  l'émulation,  de  provoquer  de  nouveaux  progrés , 
et  d'indiquer  à  la  production  lyonnaise  les  articles  qu'elle  doit  abandonner  et 
ceux  qu'elle  doit  rechercher  à  fabriquer  de  préférence.  — ^  On  dit  que  la  Cham- 
bre de  commerce  de  Paris  ne  serait  pas  très-éloignée  de  faire  venir  Ici,  et  peut 
nne  exhibition  semblable,  les  échantillons  rassemblés  à  Lyon.  —  Il  est ,  eh 
outre,  fort  probable  que  la  mission  de  Chine,  qui  sera  sous  peu  de  retour  en 
France,  apportera  des  documents  du  premier  intérêt,  non-seulement  sur  la 
soie,  mais  encore  sur  les  autres  branches  du  commerce  possible  avec  la  Chine. 
En  attendant,  l'un  des  délégués,  qui  a  devancé  ses  collègues,  a  été  admis  à 
montrer  ce  qu'il  a  rapporté,  dans  une  des  salles  du  ministère  du  commerce. 
On  peut  prendre,  dans  cette  collection  très-variée,  un  avant-goût  de  l'exposi- 
tion publique  qu'on  organisera,  sans  doute,  quand  tous  les  délégués  seront 
rentrés. 

—  Nous  signalions,  dans  notre  dernière  chronique,  l'article  ridicule  d'un 
feuilletouDiste  de  la  Démocratie  pacifique.  Un  journal,  qui  a  la  prétention  d'être 
plus  sérieux  que  la  feuille  de  l'école  fouriériste,  la  Presscy  contenait  ces 
jours-ci  (il  mai),  un  article  de  M.  Eugène  Pelletan,  dans  lequel  cet  écrivain,  à 
propos  du  même  livre,  traite  de  honteuses  les  doctrines  de  J.-B.  8ay,  et  de 
sauvages  celles  d'Adam  Smith  et  de  Malthus  !  Ces  niaiseries  s'étalant  dans  un 
de  ces  articles  de  luxe  que  l'on  appeWe  variétés ^  accueillies  dans  un  journal  qui 
veut  se  respecter,  et  sortant  de  la  plume  d'un  littérateur  de  mérite,  prouvenl 
jusqu'à  quel  degré  d'ignorance  économique  un  écrivain  de  notre  temps  peut 
descendre.  Qu'un  romancier  décoche  une  ruade  en  passant^  cela  se  com- 
prend; mais  que^  dans  un  travail  étudié  où  Ton  se  propose  de  ju^er  un 
ouvrage  sur  la  repartition  de  la  richesse,  on  lasse  voir  qu'on  n'a  jamais 


200  CHRONIQUE. 

ouvert  les  écrits  d'Adam  Smith  et  de  J.-B.  Say,  c*est,  comme  on  dit  au- 
jourd'hui, vraiment  typique. 

Tousseoel,  dans  un  feuilleton  de  la  Démocratie  (du  i5  mai),  adresae  «m 
aux  économistes  une  nouvelle  série  d'aménités  à  propos  du  post-scnpbn 
de  notre  dernière  chronique.  —  «Ce  sont  les  économistes  d'Athènes  qui  con- 
damnèrent Socrate  à  la  ciguë...  Les  pharisiens  et  les  scribes  qui  crucifi^vat 
Jésus,  ce  sont  les  amis  du  laissez-faire ,  c'est  la  secte  des  économistes  de  Jéru- 
salem... Ils  ont  fait  brûler  Emile  par  la  main  du  bourreau...  Ils  redressenieoÉ 
les  bûchers  de  Tlnquisition ,  s'ils  en  avaient  le  courage.  » — «cJe  vous  ai  défié, 
nous  dit-il  plus  loin,  de  me  citer  un  principe  barbare,  infâme,  un  mode  doç- 

Sression,  une  indignité  dont  les  économistes  n'aient  Jamais  fait  Tapolo^t 
es  citations  sont  la  seule  réponse  que  nous  ferons  à  un  critique  aussi  séneox, 
aussi  humble ,  et  aussi  persécuté  que  M.  Toussenel. 

—  Le  cheval  est  un  tnème  à  la  mode ,  dans  un  certain  monde  ;  et  Messicon 
du  Jockey-Club  ont  la  naïve  prétention  de  croire  qu'ils  l'améliorent.  Lear 
procédé  consiste  à  donner  des  primes  aux  chevaux  qui  courent  le  plus  vite 
SUT  une  couche  de  sable  fin.  Il  n'y  a  nul  doute  qu'ils  ne  forment  en  ce  gesfe 
des  chefs-d'œuvre.  Mais  à  quoi  servent  ces  tours  de  force?  Evidemment  II 
Société  dite  d'encouragement  fait  de  l'art  pour  Fart,  et  M.  le  ministre  du 
commerce,  ainsi  que  le  Conseil  municipal,  dépensent  là  en  pure  perte  quelques 
billets  de  mille  francs  qu'on  pourrait  beaucoup  mieux  employer. 

Allez  à  la  Croix- de-Bernv,  au  Champ-de-Mars ,  à  Chantilly,  à  Versailles, 
un  an,  deux  ans,  dix  ans  de  suite,  et  vous  ne  verrez  pas  d'autres  résultats 
que  ceux-ci  :  Ti^er  se  dérobant ,  Suavità  distançant  Emilius;  des  échappés  de 
collège  et  de  vieux  oisifs  promenant  leurs  paletots  et  leurs  cigares  ;  les  ans 
pariant  pour,  les  autres  pariant  contre  ;  tous  estropiant  la  langue  française. 

Les  dernières  courses  du  Champ-de-Mars  ont  mspiré  à  un  spartsman  de 
quelque  renom  une  réflexion  philosophique  qui  nous  a  frappé,  a  Le  goût  do 
cheval  tend  à  se  répandre,  dit-il,  nous  avons  vu  d'honnêtes  ouvriers  Cure 
des  poules  entre  eux ,  et  suivre  les  courses  avec  Fintérét  qu'y  apportent  les 

gentlemen  eux-mêmes.  »  On  ne  saurait  mieux  caractériser  la  portée  de  cette 
elle  institution  que  ne  l'a  fait  ce  gentilhomme  rider  dans  le  Constitutionnel^  eo 
annonçant  les  hauts  faits  accomplis  sur  le  turf  du  Champ-de-Mars,  lesqods 
seront  reproduits  fidèlement  au  derby  de  Chantilly.  Et  dire  que  tous  ces  co- 
rieux  personnages  ne  savent  pas  assez  d'anglais  pour  se  faire  comprendre 
d'un  cheval  de  la  Crande-Bretagne  ! 

Puisque  le  Journal  des  Economistes  fait  aussi  du  sport ,  signalons  ici  la  (bii* 
dation  d'une  société  protectrice  des  animaux,  à  Timitation  de  celles  qui  exist«st 
déjà  à  Londres  et  à  Munich.  Si  ce  projet  peutaboutir,  il  en  résultera  bien  éfi- 
demment  un  grand  progrès.  Les  races  françaises  seront  mieux  traitées,  et  oo  en 
tirera  un  meilleur  parti.  Les  hommes  eux-mêmes  qui  font  travailler  les  ani- 
maux verront  leurs  mœurs  s'adoucir,  et  ils  deviendront  véritablement 
plus  dignes  de  leurs  fonctions. 

—  La  grande  réunion  annuelle  qui  avait  d'abord  pris  le  nom  de  Congrès  agn- 
cole^  et  qui  s'intitule  maintenant  Congrès  central  des  délégués  des  comices  Hdes$i>- 
ciétés  agricoles,  àmai  une  quatrième  session  cette  année.  La  première  séance 
aura  lieu  le  18  courant  (dix  heures  du  matin),  à  la  Sorbonne,  dans  U  gnuk 
salle  de  la  distribution  des  prix.  Dans  sa  dernière  réunion,  la  Société  des  éco- 
nomistes a  délégué,  pour  lui  faire  un  rapport  des  travaux  de  ce  Congrès, 
MM.  Horace  Say,  Frédéric  Bastiat  et  Joseph  Garnier. 

—  Les  débats  pour  la  troisième  lecture  du  bill  des  céréales  ont  reconuDeocé 
le  11  ;  ils  ont  continué  le  12  ;  mais  les  journaux  anglais  ne  nous  ont  encore  ap- 

Eorté  aucun  vote.  Cette  fin  de  discussion  n'a  présenté  aucun  intérêt  :  la  Cbaih 
re  est  fatiguée.  Depuis  longtemps  l'adoption  du  bill  ne  fait  plus  questioo;  cr 
qui  intéresse  seulement,  c'est  le  chiffre  de  la  majorité.  Nous  avons  sous  Va 
yeux  une  lettre  d'un  des  membres  de  la  Ligue  qui  nous  dit  qu'on  s^atleoda 
ce  que  les  lords  adoptent  le  bill  sans  discussion,  et  même  à  ce  que  la  rekiele 
sanctionne  le  20  mai,  anniversaire  de  son  avènement. 

Paris,  15  mai  1846.  ••• 

P.  S.  On  nous  écrit  de  Turin  que  M.  Scialoja  a  ouvert  son  cours  d'écooooMe 
politique  devant  un  auditoire  nombreux  qui  a  accueilli  son  enseiguemeal  avff 
un  grand  enthousiasme. 


NECESSITE  DES  ETUDES  ECONOMIQUES.  20 1 

SUR  L'IMPORTANCE  DES  SCIENCES  MORALES 

ET 

LA  NÉCESSITÉ  DES  ÉTUDES  ÉCONOMIQUES. 


DISCOURS  d'ouverture  DE  UA   SÉANCE   ANNUELLE  DE  l' ACADÉMIE  DES  SCIENCES 
MORALES   ET   POLITIQUES,    DU   SAMEDI   30   MAI    1846. 

Par  M.  Cu.  Donoyer,  Prêsidenl. 


Messieurs,  dans  ce  partage  (l*études  et  de  sujets  d'investigation  si 
variùs  que  les  lois  constitutives  de  l'Institut  ont  fait  entre  les  diverses 
Académies,  la  part  qui  vous  a  été  dévolue  est  assurément,  par  la  na- 
ture, rétendue,  la  gravité  de  son  objet,  Tune  des  plus  considérables 
et  des  plus  faites  pour  exciter  l'intérêt  et  la  passion  des  esprits  élevés. 

Je  ne  crois  pas  qu'il  soit  possible  d'exagérer  l'importance  de  la  mis- 
sion qu'a  reçue  votre  Académie.  Pour  comprendre  quelle  est  cette  im- 
portance ,  il  suffit  de  considérer  que  les  arts  sociaux  les  plus  éminents, 
ceux  du  philosophe  et  du  moraliste  pratiques,  ceux  du  jurisconsulte  et 
du  législateur,  ceux  de  l'économiste,  de  l'homme  d'État  et  du  politi- 
que, relèvent  formellement  des  sciences  que  votre  Académie  cultive, 
et  sont  théoriquement  subordonnés  à  leur  direction. 

Nous  n'avons  point,  il  est  vrai,  et  vous  en  savez  les  raisons,  à  nous 
immiscer  dans  les  travaux  dont  ces  arts  élevés  s'occupent.  Les  vérités 
scientifiques  que  vous  enseignez  sont  plus  ou  moins  destinées,  comme 
celles  que  propagent  les  autres  Académies,  et  plus  peut-être  que  celles 
d'aucun  autre  ordre,  à  provoquer,  dans  les  arts  auxquels  elles  se  lient, 
des  changements  qui  ne  sauraient,  quelque  heureux  qu'en  résultat  ils 
doivent  être,  s'opérer  sans  blesser  des  intérêts,  sans  causer  des  souf- 
frances, sans  provoquer  par  conséquent  des  résistances,  sans  rencon- 
trer, en  un  mot,  bien  des  difficultés  à  l'application.  Ce  travail  de  l'ap- 
plication, si  difficile  partout,  est.  en  particulier,  dans  les  arts  sociaux, 
une  œuvre  pleine  d'agitation,  qui  se  gouverne  par  d'autres  lois  que 
celles  qui  président  à  vos  paisibles  recherches.  Nous  ne  saurions  nous 
tenir  trop  loin  de  cette  mêlée  ;  nous  n'y  serions  point  à  notre  place. 
Si  plusieurs  d'entre  nous  sont  appelés  à  s'y  engager  ailleurs  comme 
hommes  publics,  comme  membres  notamment  des  Chambres  législa- 
tives, nous  y  sommes,  comme  académiciens,  absolument  étrangers. 
Nous  n'avons  point  à  y  prendre  part  à  ce  titre.  Je  ne  sais  même  si 
nous  pourrions  y  parlicipe^r  avce  fruit.  NiitarcUement  fort  absorbés 
•par  la  recherche  dcn  lois  générales  auxquelles  sont  sou  mi  ses  les  ma- 
tières qui  forment  le  sujet  liabituel  de  nos  méditations,  nous  accorde- 
rions probableinenl  trop  aux  ctiri&idiTjM  Hi-  jiuremeut  scientinques  ; 

nous  no  serions  pus  Mifiisiimmeotjg^ ^— ■^•fcéHfcoltés  de  lempg 

T«  XIV.  <» /■»#>!  iii«.  ^H^l  ^^^^^^  i^ 


202  JOURNAL  DES  ECONOMISTES. 

et  de  lieu,  et  il  pourrait  nous  arriver  souvent  d'exposer  des  vérités  de 
théorie  respectâmes,  destinées  à  gouverner  un  jour  la  société ,  maiî 
dont  le  règne  n'est  pas  arrivé  encore,  à  succomber  devant  la  brutalité 
des  faits  dominants.  Notre  mission,  messieurs,  est  heureusement  toute 
théorique.  Elle  consiste  surtout  à  aller  au  fond  dès  questions,  k  les 
éclairer  par  l'observation  et  par  Thistoire,  par  la  connaissance  du  passé 
comme  par  Texpérience  du  présent,  et,  en  laissant  à  d'autres  le  soio 
de  poursuivre  l'application  de  ce  qu'il  peut  y  avoir  de  juste  dans  nos 
idées,  de  perfectionner  nos  idées  sans  relâche,  de  nous  instruire  d*one 
manière  toujours  plus  exacte  et  plus  approfondie  de  la  vraie  nature  ck 
fhpmme,  et  des  lois  qui  président  à  son  développement. 
.  Mais  quelle  n'est  pas  encore,  même  en  la  réduisant  à  ces  termes, 
l'importance  pratique  de  votre  mission,  et  quelle  tâjChe  n'est-ce  poiet, 
dans  l'intérêt  de  l'avenir,  qued*avoir  à  travailler  à  l'avancement  théo- 
rique des  sciences  morales  et  sociales  ! 

N'allons  pas,  calomniant  ces  nobles  sciences,  et  décriant  comme  i 
plaisir  l'autorité  de  leurs  enseignements,  dire,  ainsi  qu'on  le  fait  quel- 
quefois, que  les  faits  moraux  et  sociaux  dont  elles  s'occupent  Q*admet> 
tent  quedes  lois  changeantes,  que  des  principes  incertain^,  dans  le^ 
quels  il  n'y  a  de  vrai  que  ce  qui  est  actuellement  praticable ,  que  oe 
qui  peut  s'appliquer  avec  sagesse  à  telle  ou  telle  situation  donnée.  Ce 
qui  est  fort  mobile  et  ordinairement  assez  mal  déterminé,  ce  sont  lo 
circonstances  au  milieu  desquelles  il  peut  y  avoir  .lieu  djd  traduire  en 
fait  les  vérités  que  ces  sciences  enseignent,  et  il  n'est  pas  dooteul 
qu'on  n'ait  à  tenir  grand  compte  de  la  diversité  de  ces  circonstances, 
dans  le  rude  et  périlleux  travail  de  Tapplication.  Mais  suit-il  de  laque 
les  principes  mêmes  des  sciences  dont  vous  vous  occupez  aient  moii» 
de  certitude  et  de  stabilité  que  ceux  sur  lesquels  reposent  les  autres 
sciences,  et  qu'il  y  ait  moins  d'intérêt  à  les  connaître  et  à  les  propa- 
ger ?  Il  y  a  tout  au  contraire  à  cela  les  plus  grands  avantages^  et  les 
sciences  morales  et  sociales,  sans  se  mêler  aux  agitations  contempo- 
raines et  s'ingérer  des  affaires  litigieuses  et  passionnées  du  moment 
présent ,  peuvent ,  comme  les  autres,  en  éclaircissant  de  plus  en  plus 
leurs  principes,  en  s'eObrçant  de  les  propager,  en  en  rendant  la  con- 
naissance toujours  plus  générale  et  plus  exacte,  en  préparer  de  loia 
la  réalisation  et  Gnir  par  la  rendre  inévitable.  C*esten  cela  même  que 
consiste  l'importance  de  leur  mission. 

Et  comment,  en  présence  des  faits  accomplis,  nier  en  effet  cette 
importance?  Comment  ne  pas  être  frappé  des  perfectionnements  so- 
ciaux qui  sont  résultés  des  lumières  que  les  sciences  morales  et  politi- 
ques ont  répandues?  a  Que  de  torts  redressés  chez  nou^  seulement 
depuis  soixante  ans,  grâce  aux  progrès  des  théories  sociales!  que  de 
causes  de  division  supprimées!  que  de  sources  de  procès  taries!  qoe 
de  luttes  et  de  querelles  pacifiées!  Qui  ne  voit  les  amélioratiqps  mb 
ces  théories,  lentement  mûries,  propagées,  accréditées,  ont  iot^om^» 
tes  par  degrés,  non-seulement  dans  l'organisation  des  pouvôiii  pH 


NÉCESSITÉ  DES  ÉTUDES  ÉCONOMIQUES.  203 

blics,  mais  encore  dans  toutes  les  branches  de  la  lég.islatipn  auxquelles 
traction  réformatrice  de  ces  pouvoirs  a  été  sqccessivement  appliquée, 
dans  la  législation  civile,  pénale,. admini$trative,  économique,  et  ce 
qu'il  en  est  résulté  d'adoucissement  dans  .toutes  Jes relations?»  Quelles 
sont  les  sciences  physiques,  même  dans  le  nombre  des  pli^s  avancées^ 
dont  il  ait  été  fait,  en  réalité,  dçs  applications  plus  heureuses,  et  qui 
aient  plus  contribué  au  progrès  des  arts  qu'elles  avaient  mission  d'é- 
clairer? Quelles  sont  celles  surtout  doi^t  il  soit  permis  d'attendre  fjes 
services  plus  considérables,  et  que  ne  doit-<)n  pas  espérer,  en  particu* 
lier,  de  l'avancement  et  de  la  diffusion  des  théories  économique^,  4 
meèurequ'eUes  seront  à  la  fois  plus  perfectionnées  ^t  plus  répandues? 
Qu'on  juge  de  la  puissance  de  ces  théories  par  ce  qui  se  pas^q  ep  ,çç 
moment  en  Angleterre,  et  par  U  révolujlion  que  commencent  dans  les 
relations  commerciales  du  monde  le»  réformes  financières  de,  sir  .Ro- 
bert Peel  !  Ces  réformes,  destinées,  dans  up  ^yenir  plus  ou  moins  pro- 
chain, à  entrer  dans  la  .législation  économique  ^de  tous  les  peuples, 
que  sont-elles,  après  tout,  sinon  l'application,  à  la  (in  victorieuse,  4^ 
célèbrç  aphorisme  laissez  faire,  laissez  passer,  qu'enseignaient  pour 
la  première  fois,  il  y  a  quatrq-vingts  ans,  nos  physiocrates  ;  principe 
adopté  depuis  par  les  Turgot,  les  Smith,  les  Jean-Baptiste  Say,  gra- 
duellenoent  accrédité  par  leurs  disciples,  et  devenu  ou  appelé  à  deve- 
nir, è  force  de  s'affermir  et  de  s'étendre,  la  règle  commune  des  na- 
tions? 

Tel  est,  à  la  longue,  messieurs,  Je.pouvpir  des  sciences  que  vous 
einseigne^;  et  voilà  comment  votre  Académie,  en  poursuivant  ar- 
demment la  vérité  dans  l'ordre  des  connaissances  dopt  elle  s'occupe, 
en  la  scrutant  avec  profondeur,  en  J'cxposant  avec  clarté,  en  la  pro- 
pageant avec  constance,  pourrait  à  la  (in  la  rendre  applicable  et  digne 
d'être  convertie  en  loi.  , 

Vous  savez  quels  moyens  d'action  lui  ont  été  donnés,  et  par  quelle^ 
voies  elle  tend  aux  hns  élevées  qu'elle  se  propose  d'atteindre.  Elle  y 
tend  en  se  tenant  au  courant  des,  publications  contemporaines  qui 
sont  les  plus  capables  d'influer  sur  les  travaux  dont  elle  est  occupée  ; 
—  en  entendant  sur  ces  publications  des  rapports  oraux  ou  écrits;  — 
^n  recevant,  sur  tout  ce  qui  fait  l'objet  habituel  de  ses  méditations, 
les  communications  de  ses  propres  membres  et  celles  de  savants  étran- 
gers à  la  compagnie; — eu  insérant  intégralement  les  plus  importan- 
tes de  ces  communications  dans  une  collection  de  Mémoires  dont  six 
l^ands  volumes  auront  bientôt  paru,  et  en  rendant  un  tidèle  compte 
des  autres  dans  un  recueil  mensuel,  qu'elle  publie  depuis  quelques 
années,  et  qui  en  est  déjà  à  son  neuvième  volume. — Elle  v  tend  sur- 
tout en  provoquant  l'examen  des  questions  les  plus  considérables  et 
Ij^  plus  controversées,  et  en  ouvrant  sur  ces  sujets  des  concours  an- 
naels  et  ne  ,_^ 

-  Vingt  <Mr'*^^****yflenr  la  plus  réelle,  sont  sortis,  depnis  douze 
ans,  de  c^  ^lÉLÎL^  permis  d'espérer  que  le  nombre 


204  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

de  ces  publications  excellentes,  nées  des  heureuses  stimulations  it 
l'Académie,  ira  croissant  d'année  en  année. 

Douze  questions,  accompagnées  de  programmes  destinés  à  en  com- 
pléter le  sens,  se  trouvaient  mises  ou  remises  en  concours,  à  l'issoe 
de  notre  dernière  séance  publique  annuelle,  pour  des  prix  dont  troi» 
devaient  être  décernés  dans  notre  séance  publique  de  cette  année,  d 
les  neuf  autres  dans  les  séances  publiques  des  deux  années  subséquen- 
tes, à  savoir,  six  en  1847,  et  trois  en  1848. 

Les  sujets  mis  au  concours  pour  les  prix  à  décerner  cette  année 
étaient  les  suivants  :  au  nom  de  la  section  de  philosophie,  la  thèant 
de  la  certitude;  —  au  nom  de  la  section  de  morale,  exposer  ei  com- 
parer l'influence  que  t industrie  agricole  et  Vindusirie  manufacUariire 
exercent  sur  les  classes  qu'elles  emploient;  —  au  nom  de  la  sectioi 
d'économie  politique  enjin,  déterminer,  d'après  les  principes  de  h 
science  et  les  données  de  ïexpérienccy  le  rapport  proportionnel  qui  dmi 
exister  entre  la  circulation  en  billets  et  la  circulation  en  monnaie  mé- 
tallique,  pour  jouir  des  avantages  du  crédit  sans  avoir  à  en  redauUr 
les  (ùms. 

Cette  fois  encore,  TAcadémie  a  dû  faire  une  réflexion  que  loi 
avaient  déjà  suggérée  plus  d'une  fois  les  précédents  concours  :  c*est 
que  les  sujets  de  l'utilité  pratique  la  plus  évidente  ne  sont  pas  ordi- 
nairement ceux  qui  déterminent  le  plus  d'eflbrts.  Vingt-cinq  Mémoi- 
resy  dont  plusieurs  étaient  des  ouvrages  étendus,  lui  avaient  élê 
adressés,  en  1843,  sur  la  question  de  savoir  ce  qu'il  est  réellemeat 
permis  d'attendre,  pour  le  soulagement  de  la  misère,  de  ce  principe 
de  Vassociation,  sur  lequel  diverses  sectes  ont  fondé  tant  de  magniGques 
espérances.  L'année  dernière,  vingt  nouveaux  Mémoires  lui  ont  élé 
présentés  sur  la  même  question,  remise  en  concours  :  et,  tandis  qu'elle 
avait  reçu  ainsi  jusqu'à  quarante-cinq  Mémoires  à  propos  d*un  sujet 
sur  lequel 9  quelques  précautions  qu'on  eût  prises,  il  avait  été  impos- 
sible d'empêcher  le  plus  grand  nombre  des  concurrents  d'aller  se  per- 
dre dans  les  régions  de  l'utopie,  il  ne  lui  en  est  parvenu  que  trois  sur 
l'intéressante  question  de  savoir  quels  sont  les  faits  généraux  qmdé^ 
terminent  les  rapports  existant  entre  le  profit  des  entrepreneurs  et  k 
salaire  des  ouvriers,  et  elle  n'en  a  reçu  qu'un,  et  même  un  très-faible, 
sur  la  question  non  moins  intéressante  de  savoir  quels  sont  les  trm 
principes  du  contrat  d*assurance,  et  quelles  applications  variées  H 
utiles  il  est  devenu  possible  de  faire  de  ce  contrat^  dans  tétat  de  déve- 
loppement quont  pris  notre  industrie  et  notre  commerce.  Cette  année, 
vingt  Hémoires,  dont  plusieurs  sont  de  très-grands  ouvrages,  ont  été 
présentés  à  l'Académie  sur  la  question  de  la  certitude,  dont  riropor- 
tance  pratique  ne  semble  pas  être  le  côté  saillant,  et  en  même  temps, 
sur  des  questions  d'économie  et  de  morale  de  l'intérêt  pratique  le  plœ 
réel,  il  ne  lui  a  été  envoyé  qu'un  petit  nombre  de  Hémoires,  assa 
faibles  pour  qu'il  n'ait  été  possible  d'en  distinguer  positivement  aocni. 

Ces  faits,  messieurs,  accusent  une  situation  des  esprits  dont  il  ne 


NECESSITE  DES  ETUDES  ECONOMIQUES.  205 

serait  pas  sans  intérêt  de  rechercher  les  causes,  et  qui  se  recommande 
à  l'attention  de  l'Académie.  Je  suis  obligé  de  dire  que  l'influence  de 
cette  situation  sur  le  concours  de  cette  année  a  été  des  plus  sensibles. 

Votre  section  de  morale  avait  demandé  quelles  sontj  comparative- 
menlf  les  conditions  de  moralité  des  classes  ouvrières  agricoles  et  des 
populations  vouées  à  V exercice  de  Vindustrie  manufacturière.  La  sec- 
tion, en  faisant  cette  demande,  avait  le  juste  désir  de  savoir  k  quoi 
l'on  devait  finalement  s'en  tenir  sur  cette  supposition  banale  qui,  de 
tout  temps,  a  fait  de  la  campagne  le  séjour  des  mœurs,  et  de  la  ville 
le  séjour  delà  corruption  et  du  vice;  et,  comme  elle  n'entendait  pas 
poser  une  question  oiseuse^  et  satisfaire  seulement  une  vaine  curiosité, 
comme  elle  sentait  fort  bien  que  les  industries  agricole  et  manufactu- 
rière n'étaient  pas,  quelle  que  fût  leur  influence,  des  travaux  qu'il  pût 
être  question  d'abandonner,  il  allait  sans  dire  qu'en  demandant  com- 
ment chacune  de  ces  industries  influait  sur  ses  agents,  elle  désirait  sur- 
tout que  Texamen  de  la  question  conduisit  à  reconnaître  comment  il 
était  naturellement  possible  d'obvier  aux  inconvénients  de  l'une  et  de 
l'autre.  Quelle  est,  demandait-elle,  l'action  qu'exercent  sur  les  classes 
ouvrières,  urbaines  ou  rurales,  les  milieux  divers  où  elles  sont  placées? 
Comment  ces  milieux  agisssent-ils  sur  leur  moralité  ?  Quelles  sont 
les  bonnes  influences?  quelles  sont  les  mauvaises?  Sont-elles  suscepti- 
bles de  se  corriger  les  unes  par  les  autres?  Quels  moyens  aperçoit-on 
de  fortifier  celles  qui  sont  salutaires,  d'alTaiblir  celles  qui  paraissent 
pernicieuses,  et  de  rendre  en  tout  la  situation  le  moins  défavorable 
possible  à  la  moralité  des  classes  par  qui  sont  exercées  l'une  et  l'autre 
industrie?  Telle  était,  au  vrai,  la  question.  Elle  était  simple,  claire  et 
du  plus  sensible  intérêt.  Cinq  concurrents  seulement  se  sont  présentés 
pour  y  répondre.  Le  travail  des  deux  premiers  est  absolument  nul. 
Les  Mémoires  des  deux  suivants  renferment  des  faits  ;  mais  ces  faits 
ne  vont  pas  assez  a  la  solution  de  la  question,  dont,  en  général,  les  con- 
currents se  sont  faiblement  préoccupés.  Le  dernier  seul  a  tenté  de 
la  résoudre,  et  les  analyses  où  il  est  entré  montrent  combien,  sous 
des  mains  habiles  et  laborieuses,  le  sujet  pouvait  devenir  fécond  ;  mais 
ces  analyses  sont  encore  incomplètes;  la  question  n'est  pas  résolue  ; 
l'ouvrage  manque  de  conclusion;  il  n'est  évidemment  pas  suffisam- 
ment terminé;  il  laisse  d'ailleurs  beaucoup  à  désirer  pour  la  forme.  Il 
a  fallu  nécessairement  remettre  la  question  au  concours. 

Votre  section  d'économie  politique  a  été  moins  heureuse  encore 
que  votre  section  de  morale.  La  question  qu'elle  avait  proposée  et  que 
vous  avez  accueillie  était  de  savoir  quel  rapport  proportionnel  il  serait 
sage  de  maintenir,  dans  l'intérêt  du  crédit  public,  entre  la  circula- 
tion métallique  et  la  circulation  en  monnaie  de  papier,  entre  la  masse 
de  billets  faisant  l'office  de  monnaie  qu'émettent  les  banques  particu- 
lières ou  publiques,  et  les  réserves  métalliques  qu'elles  doivent  avoir 
en  caisse  pour  assurer  le  remboursement  des  billets,  toutes  les  fois  qu'il 
y  a  demande  d'argent  monnayé;  ce  qu'enseigne  à  cet  égard  l'expé- 


206  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

rience  ;  si  elle  suit  des  lois  invariables,  et  s'il  y  a  quelque  théorie  sûre 
à  formuler  sur  ce  point,  ou  si  elle  n'obéit  qu'à  des  lois  mobiles  et 
changeantes  ;  comment  enfin  et  dans  quelle  mesure  doit  interveoir 
l'État  à  ce  sujet,  et  en  général  dans  les  questions  de  crédit?  —  Cette 
question,  à  une  époque  comme  la  nôtre,  où  s'accroissent  sans  relâche 
l'activité  de  l'induslrie  et  celle  de^  transactions  commerciales,  était 
certainement  d'un  vif  intérêt.  Il  ne  s'est  présenté  que  quatre  concur- 
rents pour  essayer  de  la  résoudre  ;  et,  quoique  l'un  des  Mémoires 
etivoyés,  belui'qui  porte  le  numéro  3,  eût  pu  devenir  un  bon  travail, 
sîTaufeur  avait -voulu  prendre  h  peine  de  l'améliorer  autant  qu'il  était 
snscefptible  de  Téti^è,  ils  sont  en  général  si  fai))|es,  qu'il  a  paru  p|us  in- 
dispensable encore,  dans  cette  question  que  dans  la  précédente,  4e 
remettre  le  sujet  au  concours. 

'  Ainsi,  sur  les' detix  imposants  problèmes  économiques  que  je  viens 
de  rappeler,  le  conbours  à  tristement  échoué,  cela  n'est  que  trop 
manifeste. 

'    Mais  ce  double  échec  ne  devait  pas  demeurer  sans  compensation. 
Sur  la  demande  de  votre  section  de  philosophie,  vous  aviez  propos^  de 
déterminer  théoriquement  ce  que  c  est  que  la  certitude;  ce  qui  la  dis- 
tingue d^e  tout  coquin  est  pas  elle;  si  la  certitude  et  la  plus  haute  pro- 
babilité peuvent  être  confondues^  etc.,  et  ici  vous  avez  été  inGnimeot 
plus  heureux.  Les  concurrents  se  sont  pressés  en  foule  autour  de  vous 
pour  répondre,  et  il  vous  a  été  remis,  avant  l'expiration  de  (jeux  an- 
nées, vingt  Mémoires,  dont  dix  se  sont  récommandés  à  l'attention  de 
vôtre  section  commodes  travaux  plus  ou  moins  distingués;  dont  trois, 
surlesf  dix,  étaient  d'immenses  ouvrages,  de  1,000,  de  1.7Q0,  de 
2,000  grandes  pages  in-folio  ;   dont  les  deux  derniers,  et  an  troi- 
sième d'une  moindre  étendue,  étaient  infiniment  plus  remarquables 
ebcore  par  te  ndérjte  que  par  le  volume,  et,  après  un  long  examen,  ool 
parh  à  votre  section  des  ouvrages  éminents,  dignes  de  toutes  les  dis-^ 
tinctions'dont  l'Académie  dispose.  Je  m'abstiendrai,  messieurs,  d'en- 
ter infss  aucun  détail  sur  ce  concours  éclatant,  dont  je  craindrais  d'af- 
faiblir l'intérêt  par  une  exposition  imparfaite,  et  qu'on  pourra  apprécier 
d'ailleurs  cohime  il  le  mérite  dans  le  rapport  imprimé  de  votre  section. 
Je  me  borne  à  dire  qu'elle  vous  l'a  signalé  comme  une  des  luttes  philoso- 
phiques les  plus  brillantes  qui  eussent  été  engrgées  devant  vous,  et  à 
feire  cortnaître  que,  sur  sa  proposition  unanime, vous  avez  assigné  le 
prix  au  Mémoire  numéro  7,  dont  l'auteur  est  M.  Javary,  régent  de 
philosophie  au  collège  communal  de  Libourne  ;  une  mention  très-ho- 
norable au  Mémoire  numéro  12,  en  trois  volumes  in-folio,  dont  l'au- 
teur est  Jf.  Charles  Gouraud,  licencié  de  la  Faculté(jeslettres  de  Paris, 
étudiant  endroit,  et  une  mention  honorable  au  Mémoire  numéro  19» 
en  deux  grands  volumes  in-folio,  dont  l'auteur  est  M.  Bartholomtss. 
Certes,  messieurs,  en  rapprochant  de  ce  beau  résultat  ceux  que  vous 
avez  obtenus  dans  les  deux  autres  concours  que  vous  aviez  i  juger 
fcette  année,  il  serait  difficile  de  ne  pas  être  frappé  de  la  faiblesse coai- 


NÉCESSITÉ  DES  ÉTUDES  ÉCONOMIQUES.  207 

parative  des  efforts  que  déterminent  les  questions  économiques,  même 
les  plus  intéressantes  et  les  mieux  posées  ;  et  comme  la  tiédeur  mani- 
festée pour  ces  questions  ne  saurait  être  raisonnablement  imputée  4 
leur  nature,  on  ne  peut  guère  en  chercher  la  cause  que  dans  un  défaut 
de  préparation  i[n'on  s'explique,  au  surplus,  sans  beaucoup  de  peine, 
quand  on  songe  qu'il  ne  se  fait  en  France  qu'un  ou  deux  cours  d'éco-* 
noroie  politique,  lesquels  n'ont  même  été  ouverts  que  depuis  assez  peu 
d'années,  et  dont  la  fréquentation  n'est  obligée  pour  personne  ;  tandis 
que  la  philosophie,  par  exemple,  est  enseignée  dans  tous  les  collèges 
du  royaunâe,  et  est  une  condition  d'accès  dans  toutes  les  carrières 
publiques  et  dans  toutes  les  professions  libérales. 

Notons,  d'ailleurs,  qu'il  existe  contre  cette  branche  si  importante 
et  si  pleine  d'avenir  des  sciences  morales  et  sociales  quelques  préven- 
tions qui  ne  seraient  pas  faites,  si  elles  étaient  fondées,  pour  lui  conci- 
lier la  faveur.  On  reproche  aux  études  économiques  de  tourner  beau- 
coup trop  l'activité  et  les  affections  univei'selles  vers  la  recherche  des 
biens  matériels,  d'abaisser  à  la  fois  les  èœurs  et  les  intelligences.  Il 
faudrait,  ce  me  semble,  pour  qu'elles  eussent  un  si  triste  effet,  qu'on 
en  eût  pris  une  idée  bien  peu  exacte,  et  qu'on  leur  imprimât  une 
direction  bien  mal  avisée.  Ne  leurfût-il  assigné  d'autre  objetque  l'ac- 
quisition de  la  richesse,  rien  ne  serait  encore  si  aisé  que  de  leur  im- 
primer une  direction  élevée  et  morale.  Et,  en  effet,  la  fortune  ne  sert- 
elle  donc  qu'à  la  satisfaction  de  plaisirs  grossiers?  Prenons  garde 
t|u'el|e  peut  être  recherchée,  et  qu'elle  doit  l'être,  comme  un  instru- 
ment de  force,  d'indépendance,  de  dignité,  plus  encore  que  comme 
une  source  de  bien-être.  Considérons  aussi  que  les  travaux  qui  la 
créent  sont  par  eux-mêmes  un  moyen  très-actif  de  développement  et 
de  moralisation  ;  que  ces  travaux,  pour  s'exécuter  avec  aisance  et  avec 
succès,  exigent  l'acquisition  de  toute  sorte  de  talents  et  de  qualités  ho- 
norables ;  que  leur  puissance  est  aussi  étroitement  subordonnée  au  pro- 
grès des  moe'urs  qu  à  celui  des  idées,  et  que,  voulût-on  n'assigner  à 
l'activité  sociale  d'autre  objet  que  d'enrichir  la  société,  il  ne  serait 
permis  encore  de  négliger  aucun  des  arts  élevés  que  la  société  prati- 
que; qu'elle  a  besoin,  pour  prospérer,  d'imagination,  de  goût,  de 
science,  d'honneur,  de  moralité,  tout  aussi  bien  qu'elle  a  besoin  des 
matériaux,  des  instruments,  des  forces  aveugles  qu'elle  emploie.  Et 
d'ailleurs,  messieurs,  est-ce  donc  seulement  pour  s'enrichir  qu'elle 
s'impose  des  labeurs  si  rudes?  qu'elle  acquiert  avec  effort  tant  de  pré- 
cieuses qualités,  reconnues  indispensables  au  progrès  de  son  opu- 
lence? Et  ne  serait-il  pas  plus  vrai  de  dire  qu'elle  ne  travaille  avec 
tant  d'ardeur  à  accroître  son  opulence  que  pour  se  préparer  à  des  ac- 
quisitions d'un  ordre  plus  élevé? Il  est  digne  de  remarque  que  notre 
société,  qu'on  croit  si  exclusivement  préoccupée  de  la  recherche  de9 
biens  terrestres ,  ne  dépense  peut-être  pas,  tout  compté  ,  moins  de 
cent  millions  tous  les  ans  pour  la  satisfaction  de  ses  besoins  religieux; 
qu'elle  paye  encore  plus  sans  doute  pour  les  services  de  toute  espèce 


508  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

que  réclame  son  intelligence;  in6ninient  plus  encore  pour  les  soios  îb- 
nombrables  donnés  à  son  imagination,  et  quà  vrai  dire  on  pourrait 
assigner  pour  fin  à  l'activité  sociale  Taccroissement  des  richesses  mo- 
rales, intellectuelles,  affectives,  tout  aussi  bien  que  celui  des  richesse» 
purement  matérielles.  Si  la  science  économique  ne  s'occupe  directe- 
ment ni  de  politique,  ni  de  morale,  ni  d'esthétique,  ni  de  technologie, 
ni  d'aucun  art  particulier  quelconque,  elle  enseigne  comment  tous  ks 
arts  possibles  entrent  dans  l'ordonnance  générale  de  la  société,  quel 
rôle  ils  y  jouent,  quel  appui  mutuel  ils  s'y  prêtent,  quel  lien  frater- 
nel les  unit,  à  quel  ensemble  de  causes  se  lie  la  puissance  des  uns  et 
des  autres,  et  comment  les  classes  nombreuses  qui  les  exercent  trot- 
vent  toutes  indistinctement,  quoique  à  des  degrés  divers,  dans  les  ser- 
vices qu'elles  rendent,  les  moyens  de  vivre,  de  s'enrichir,  de  s'hono- 
rer, de  s'élever,  de  s'ennoblir,  et  peuvent  se  rendre  communs,  par  di 
travail  et  des  échanges,  les  biens  de  toute  espèce,  matériels  et  imniê- 
tériels,  que,  dans  sa  fécondité  inépuisable,  ne  cesse  d'engendrer  Tii- 
niverselle  activité.  Nulle  science,  à  vrai  dire,  ne  fait  mieux  compren- 
dre le  mécanisme  naturel  de  la  société,  n'en  donne  des  idées  plu 
simples,  plus  lucides,  plus  complètes,  et  n'offre,  en  réalité,  un  attrait 
plus  puissant. — Espérons  donc  que  lorsqu'elle  sera  convenablement 
enseignée,  que  cet  enseignement  se  sera  répandu  et  qu'elle  sera  mieux 
comprise,  les  couronnes  que  vous  offrez  pour  la  solution  des  diffi- 
cultés qu'elle  présente  encore  exciteront  l'ambition  d'un  plus  grand 
nombre  de  concurrents  et  provoqueront  des  luttes  plus  animées  et 
plus  fécondes. 

Je  ne  veux  pas  finir  sans  annoncer  qu'aux  onze  questions  sar  les- 
quelles la  discussion  est  demeurée  ouverte,  après  le  prix  que  vous  ve^ 
nez  de  décerner,  questions  sorties  indistinctement  du  sein  de  toutes 
vos  sections,  et  à  la  bonne  solution  desquelles  elles  sont  toutes  inté- 
ressées, vous  en  avez  ajouté  deux  autres,  l'une  au  nom  de  votre  sec- 
tion de  morale,  qui  vous  a  proposé  de  mettre  au  concours  VHisêoin 
des  différenls  systèmes  de  philosophie  morale  qui  ont  été  enseignés  dans 
VaniiquiUjjusquà  l^  établissement  du  christianisme  ;  et  l'autre,  sur  la 
proposition  de  votre  section  de  législation,  qui  a  demandé  quonn- 
cherchât  f  origine  de  la  juridiction  et  de  V  ordre  judiciaire  en  France, 
quon  en  retraçât  Vhistoire^  et  finalement  quon  exposât  rorganisaiitm 
et  quon  développât  les  principes  de  r  ordre  judiciaire  existant. 

Ce  sont  deux  magnifiques  sujets  nouveaux  ajoutés  à  tous  ceux  qui 
étaient  déjà  offerts  à  l'émulation  des  talents  si  divers  et  quelquefois 
si  élevés  qu'attire  autour  de  vous  la  réputation  de  vos  concours. 
Puisse  la  studieuse  ardeur  des  concurrents  suffire  à  tant  de  belles  re- 
cherches, et  répondre  aux  vœux  passionnés  que  ne  cesse  de  former 
l'Académie  pour  le  progrès  des  sciences  morales  et  pour  la  juste  con- 
sidération des  hommes  d'élite  qui  se  dévouent  à  leur  avancement! 


DES  QUESTIONS  AGRICOLES.  309 


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DES  QUESTIONS 

AGITÉES  DANS  LE  CONGHÉS  AGRICOLE 

ET  LE  CONSEIL  GÉNÉRAL  D'AGRICULTURE. 

I.  Troisième  session  du  Congrès  agricole  (18  au  26  mai  1846.) 

II.  Conseils  généraux  de  Tagricullure,  des  manufactures  el  du  commerce.  1845-46. 

Procès-yerbaux,  3  volumes  in-4.  Imprimerie  royale. 


L'agitation  agricole,  si  bien  caractérisée  Tannée  dernière  par 
M.  Louis  Leclerc  \  semble  avoir  perdu  cette  année  quelque  chose 
de  son  activité  première.  La  presse  n*a  pas  prêté  non  plus  la  même 
attention  aux  délibérations  de  messieurs  les  agriculteurs  réunis.  Ce 
résultat  tient  à  plusieurs  causes.  D'abord,  il  est  bien  évident  que  les 
producteurs  de  laines  et  les  producteurs  de  graines  oléagineuses,  in- 
venteurs et  principaux  promoteurs  du  Congrès  central,  ont  atteint  leur 
but,  en  faisant  maintenir  par  les  dernières  lois  de  douanes  les  droits 
de  22  pour  100  ad  valorem  sur  les  laines  brutes,  et  en  Taisant  élever 
le  droit  sur  les  sésames  au  taux  exorbitant  de  10  francs  les  100  kilo- 
grammes. Quand  le  résultat  est  obtenu,  il  est  assez  naturel  qu'on 
néglige  le  moyen.  En  second  lieu,  les  hommes  susceptibles  d'accep- 
ter les  honneurs  et  les  charges  d'une  délégation  à  Paris,  qui  avaient 
déjà  vu  deux  fois  la  capitale ,  avaient  en  outre  refroidi  leur  ardeur 
dans  d'autres  Congrès  partiels,  dans  les  Congrès  «régionaux»  du  Nord, 
de  l'Ouest  et  du  Centre.  Avec  les  mêmes  hommes,  les  mêmes  idées; 
or,  La  Fontaine  l'a  dit  dans  un  conte  : 

L'ennui  naquit  un  jour  de  l'uniforinité. 

A  côté  de  cet  inconvénient,  il  en  surgit  un  autre  qui  a  la  même 
cause.  Si  quelques  délégués  apprentis  conseillers  généraux,  ou  surnu- 
méraires en  députation,  ou  simplement  piqués  de  la  tarentule  ora- 
toire,  portent  partout  leur  dévouement;  beaucoup  d'agriculteurs  sé- 
rieux, de  cultivateurs  occupés,  qui  n'ont  pas  toujours  affaire  à  Paris, 
renoncent  à  la  délégation  et  sont  remplacés  par  le  premier  compa- 
triote venu,  nvoratj  médecin,  vclériiiaîre,  ou  tout  autre  qui  a  besoin 
devisitm  la  i*i|iitale.  Cet  élément^  i|iic  j'appelliTai  inerte,  me  sembla 

^  Conffrés  centrnt  é^û^tculhttf,  cieuiî^mf:  ict^sloo,  numi'ro  de  juin  \Hh^  tonte  XI, 
page  2fl6 


210  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

avoir  gagné  du  terrain  cette  année,  et  je  ne  serais  pas  étonné  qu*fl 
devint  un  des  dissolvants  de  cette  réunion  que  beaucoup  4e  per- 
sonnes croient  être  une  institution  féconde. 

Si  quelques-uns  des  créateurs  du  Congrès  avaient  songé  à  cette 
association  capable  d'agir  sur  la  Chambre  et  sur  radministration,  c'é- 
tait aussi  parce  que  M.  le  ministre  du  commerce  et  de  ragricoltore 
laissait  en  oubli  lî^s  trois  Conseils  généraux  des  manufactures,  de  Ta- 
griculture  et  du  commerce.  Mais  ces  trois  Conseils  ayant  été  codto- 
qués  en  décembre  dernier,  et  ayant  eu  une  session  d'un  mois,  mes- 
sieurs les  agriculteurs  qui  en  font  partie,  eVqui  composent  rélât-maj6r 
du  Congrès,  n'ont  recommencé  l'exercice  parlementaire  qu'avec  ooe 
certaine  lassitude.   * 

Enfin,  et  pour  clore  la  série  des  raisons  qui  ont  diminué  cette  an- 
née l'importance  du  Congrès  central  d'agriculture,  ou,  ce  qui  re- 
vient au  même,  le  retentissement  de  ses  délibérations,  nous  mention- 
nerons le  programme  des  questions  qui  devaient  être  traitées  dans 
cette  troisième  sefeéion.  Rien  de  plus  vague,  de  plus  complexe,  et  en 
même  temps  rien  de  plus  sec  et  de  plus  aride  que  ces  énoncés.  Pour- 

Î[uoi  dix  (Questions,  sans  compter  celles  restées  à  ('état  de  rapport 
'année  dernière,  pour  une  session  dé  huit  jours?  Quand  deux  on  trois 
questions  auraient  pris  tout  lé  temps  du  Congrès,  pourquoi  dix.  ques- 
tions dans  une  seule?  Une  discussion,  pour  aboutir,  doit  porter  sar  une 
proposition  nettement  formulée.  Pour  qti'ài^  vœu  hit  de  la  portée^  î! 
faut  qu'il  soit  bien  défini,  qu'il  soit  praticable  et  qu*il  indique  te 
tnoyen  de  réalisation.  Sinon  ,'  que  voulez-vous  que  radmIiiîstratioD 
et  les  pouvoirs  publics  en  fassent?  Sous  ce  rapport,  la  liiajoriti^  dé 
l'assemblée  nous  a  paru  quelque  peu  naïve.  «Ceci  nouis  gêné  ou  ce6 
îious  convient,  disait-elle,  atrangez-vous  pour  nous  en  débarrasser 
ou  pour  nous  ledonùer.  »  Quand  une  voix  criait:  Et  le  moyen  l^^'&t-c^ 
que  cela  nous  regarde?  répondait  la  majorité  en  chœur.  Nous  nef  sotth- 
mes  pas  le  gouvernement.  »  Voilà  bien  là  manie  de  notre  ipaVi 
et  de  notre  temps.  Le  gouvernement  doit  tout  faire  ;  oh  trouve  maij^ 
vais  qu'il  ne  se  mêle  pas  de  tout,  qu'il  n* organise  pas  tout;  et  on  ùt 
voit  pas  que  ces  vœux  conduisent  à  l'autocratie  bureaucratique  dont 
on  se  plaint  d*un  autre  côté.  Quand  donc  la  France  gérera-t-el le  elle- 
même  ses  intérêts  matériels,  et  adoptera-t-elle  en  économie  poli- 
tique le  self-govemment?  Qu'est-ce  qu'on  vous  répond  quand  too 
demandez  des  nouvelles  de  vos  vœux?  Qu'on  les  étudie.  Étndiez-les 
donc  vous-mêmes,  puisque  vous  êtes  les  plus  compétents,  et  ne  de- 
mandez que  quand  vous  saurez  demander. 

Une  autre  fâcheuse  tendance  du  Congrès  consiste  à  suivre  les  hommes 
spéciaux  dans  la  technologie  et  dans  le  détail.  Parle-t-on  d'engrais? 
les  procédés  chimiques  se  déroulent.  Voici  de  savants  professeurs  qui 
sont  obligés  d'improviser  des  considérations  agricoles,  et  dire  si  telle 
découverte  sera  faite  sous  peu  ou  non;  puis  l'appréciation  de  l'engrais 


DES  QUESTIONS  AGRICOLES.  211 

liquide,  de  l'engrais  solide,  de  Fengrais  minéral,  de  l'engrais  végétal , 
dé  l'engrais  en  poudre,  du  guano,  etc.  Alors  surgissent  des  interpel- 
lations universelles;  chacun  veut  dire  son  mot,  et  l'assemblée  suc- 
comberait de  lassitude,  si  M.  Laisné  ne  dominait  le  bruit  de  sa  voix 
formidable  et  n'expliquait,  malgré  le  président,  comment  ce  guano 
tant  vanté  est  partout,  comment  chacun  peut  en  faire  et  en  fait  réel- 
lement; absolument  de  la  même  manière  que  M.  Jourdain  faisait  de 
la  prose.  On  étouffe  de  rire  et  l'on  revient  à  la  question.  S*occupe-t-on 
de  bois?  nouvelle  excursion  à  travers  les  systèmes  de  plantation,  d*é- 
lagage  de  taillis,  d'instruction  des  gardes,  de  carbonisation,  de  bien 
des  choses  encore,  le  fout  à  propos  desavoir  ce  qu'on  demandera  au  gou- 
vernement à  propos  du  reboisement;  et  ainsi  de  suite  pour  toutes  les 
questions.  De  là' une  perte  de  temps  considérable,  et  beaucoup  de  fati- 
gue en  pure  perfe,  que  la  Commission  permanentedu  Congrès  peut  éviter 
désormais  en  dispdsant  mieux  son  programme.  Quand  les  sujets  de 
discussion  sont  trop  nombreux  ou  trop  vagues,  personne  ne  les  étudie 
et  chacun  se  croit  autorisé  à  prendre  la  parole.  Le  président  de  ras- 
semblée, lui-même,  na  plus  de  boussole  au  milieu  de  ecHux  de  dis- 
cours qui  ne  se  correspondent  pas.  C'est  ainsi  qu'on  a  parlé  de  grandes 
heures  pour  arriver  h  formuler  un  vœu  pour  la  répression  de  délits  ru- 
raux déjà  prévu B  par  une  loi  de  91  ;  cest  ainsi  qu'on  a  longuement 
discuté  sur  les  chemins  sans  ouvrir  la  loi  de  1 836,  etc.  Or,  ces  deux  lots 
am*aient  dû  être  consultées  par  tous  ceux  qui  ont  pris  la  parole  et  no- 
tamment par  les  rapporteurs  des  Commissions  :  elles  auraient  dd  Être 
sorte  bureau  du  président. 

Ainsi  Ife  Congrès  ne  peut  être  une  société  savante  ;  i!  ne  peut  aborder 
les  questions  qui  se  traitent  plutôt  dans  des  Mémoires  que  dans  des 
discours,  et  dont  la  solution  ne  peut  être  trouvée  en  quelques  jours 
et))ar  voie  de  conférences.  Ce  n'est  pas  à  dire  que  les  séances  d'une 
réunion  comme  celle  dont  nous  parlons  soient  dénuées  d'intérêt; 
bien  an  contraire  ,  nous  avons  assisté  à  plusieurs  discussions  qui  pou- 
vaient être  des  hors^'œuvre  relativement  au  but  final  que  l'assem- 
blée  se  proposait,  mais  qui  n'en  étaient  pas  moins  Irùs-iEislructivos, 
Dansce^  trois  ou  quatre  cents  personnes,  il  y  en  a  de  Ires-capubles  et 
de  très— instruites  des  procédés  agricoles  ,  de  Timperfection  dtj  nos 
lois  et  des  besoins  de  la  i^'rance.  A  n*en  juger  que  par  le  prolit  person- 
nel que  nous  en  avons  tiré,  nous  pourrions  dire  que  le  Congrès  cen- 
tral d'agriculture  est  émlnement  utile.  Mais  ce  n'est  pas  avec  un  pareil 
critérium  que  Ton  doit  apprécier  une  association  de  cette  importance, 
et  c'est  pour  cela  que  nous  pensons  qu'elle  produirait  de  bien  meilleurs 
résultats  si ,  du  lieu  d'empiéter  sur  le  travail  des  Sociétés  d'agriculture 
en  discutant  sur  les  procédés  de  Tart  agricole  et  sur  les  pratiques 
des  localités,  la  Réunion  des  délégués  s'en  tenait  aux  questions  qui 
^nt  bien  réellement  du  domaine  de  radmiuiîitrrUion  et  de  la  loi,  si 
elle  s'en  tenait  enUii  aux  questions  d'économie  agricole.  Mais,  pour 


212  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

cela,  il  est  indispensable  que  les  membres  du  Congrès,  que  les  princi- 
paux agriculteurs  de  France,  se  familiarisent  avec  la  science  écono- 
mique. Or,  nous  ne  sommes  pas  sûr  que  la  plupart  d'entre  eai  ne 
partagent  pas  la  répulsion  que  le  monopole  et  le  privilège,  d*accord 
avec  le  préjugé  classique,  ont  su  faire  naître  contre  une  science  qai 
dévoile  l'injustice  partout  où  elle  se  montre  dans  le  domaine  du  tra- 
vail. Le  remède  à  ce  mal,  car  c'en  est  un  bien  grand,  est  dans  les  maîi» 
de  M.  le  ministre  de  l'instruction  publique.  Notre  savant  maître  et  col- 
laborateur, M.  Dunoyer,  l'a  fort  nettement  dit  dans  la  dernière  séance 
publique  de  l'Académie  des  sciences  morales  et  politiques.  Aujourd'hui 
l'ignorance  est  encore  telle,  qu'un  orateur  qui  serait  venu  au  sein  du 
Congrès  baser  une  argumentation  sur  les  données  de  l'économie  poli- 
tique aurait  été  hué  et  interrompu.  L'économie  politique  !  mais  c'est, 
aux  yeux  de  la  grande  majorité,  la  quintessence  de  l'abstraction,  U 
plus  fine  fleur  des  théories  creuses,  la  dernière  expression  de  rim- 
praticable.  Un  économiste  peut  avoir  de  l'esprit;  mais  du  sens,  cesH 
impossible.  Telle  est  la  conviction  des  plus  naïfs.  Les  plos  adroit» 
pensent  quelquefois  difl*éremment  ;  mais  ils  disent  de  même.  A  quoi 
bon  changer  des  idées  aussi  commodes  ? 

Au  demeurant,  tout  le  monde  fait  son  économie  politique,  et  c'est 
une  des  principales  difficultés  que  le  Congrès  a  rencontrées  et  rencon- 
trera dans  le  choix  des  questions  qu'il  doit  traiter,  dans  la  manière  df 
les  discuter  et  dans  l'adoption  de  ses  vœux. 

Si  bon  nombre  des  hommes  remarquables  et  haut  placés  dans  le 
pays,  qui  ont  pris  part  à  ces  débats,  avaient  eu  l'esprit  préparé  par 
des  études  économiques,  l'assemblée  ne  se  serait  pas  jetée,  comnie 
celles  qui  l'ont  précédée,  comme  les  Conseils  généraux  de  ragricol- 
ture,  des  manufactures  et  du  commerce,  comme  les  autres  assemblée» 
du  pays,  comme  les  assemblées  législatives  elles-mêmes,  dans  la  voie 
de  la  réglementation.  Moins  dupe  des  mots,  elle  aurait  vu  sous  l'ex- 
pression présomptueuse  d'organisation  de  l'agriculture,  de  nouvelles  mh 
traves  administratives  ;  dans  l'organisation  de  la  médecine  vétérinaire, 
la  création  d'un  nouveau  monopole  ;  dans  l'organisation  des  gar- 
des champêtres,  la  perte  d'une  liberté  communale.  Si  le  sens  écono- 
mique était  un  peu  plus  développé  dans  le  pays,  on  ne  verrait  pas  des 
hommes,  qui  sont  l'élite  de  la  population  agricole,  croire  que  le  gou- 
vernement peut  faire  refluer  les  bras  dans  les  campagnes,  si  on  ne  les 
y  attirepardcbons  salaires  et  une  meilleure  entente  de  la  culture  ;  on  ne 
les  verrait  pas  demander  la  création  de  comices  agricoles  par  ordonnance 
dans  les  localités  qui  n'en  fonderaient  pas  spontanément,  ce  qui  re- 
vient à  demander  les  progrès  et  les  lumières  par  ordre  supérieur. 
On  ne  les  verrait  pas  invoquer  si  souvent  les  tarifs  de  douanes  et  le 
système  abusif  des  primes.  Car  ils  se  persuaderaient  par  eux— mênif^ 
que  ces  prétendus  encouragements  n'encouragent  pas,  et  qu'ils  impo- 
sent aux  contribuables  et  aux  consommateurs  des  sacrifices  inique^. 


DES  QUESTIONS  AGHlCOLES.  213 

En6n,  on  ne  les  verrait  pas  invoquer  à  tout  moment  l'intervention 
de  TEtat  pour  remédiera  tout  et  résoudre  toutes  les  difficultés;  car, 
encore  une  fois,  les  citoyens  d'un  pays  libre  peuvent  dire  :  L'Etat  c'est 
nous  ;  et  s'ils  veulent  que  l'Etat  sache  faire,  il  faut  qu'ils  commencent 
par  savoir  eux-mêmes.  Telles  sont  quelques-unes  des  impressions  que 
nous  a  laissées  la  dernière  session  du  Congrès  agricole,  ainsi  que  la 
lecture  des  procès-verbaux  des  séances  des  trois  Conseils  généraux  de 
l'agriculture,  des  manufactures  et  du  commerce.  Indiquons  mainte- 
nant avec  quelques  détails  les  solutions  qu'ont  reçues  les  questions 
agricoles  qui  ont  été  traitées  dans  ces  assemblées. 

Pour  nous  reconnaître  plus  facilement  au  milieu  de  ces  divers  su- 
jets, qui  sont  au  nombre  d'environ  une  trentaine,  nous  en  ferons  trois 
catégories  principales  :  nous  distinguerons  celles  qui  appartiennent 
presque  exclusivement  à  l'économie  politique  agricole,  les  questions 
de  douanes,  et  celles  qui  regardent  plus  particulièrement  Tordre  ad- 
ministratif et  réglementaire. 

»  Les  questions  de  pure  théorie  économique  ne  sont  pas  nombreuses. 
Nous  n'en  avons  trouvé  que  deux  :  celle  du  métayage  au  Congrès,  et 
celle  du  crédit  agricole  aux  trois  Conseils.  Parlons  d'abord  du  mé- 
tayage. 

Le  programme  du  Congrès  mettait  à  l'ordre  du  jour  l'appréciation  des 
trois  modes  généraux  d'amodiation  du  sol  :  métayage,  fermage,  exploi- 
tation par  le  propriétaire  ou  faire-valoir.  Mais  la  discussion  n'a  réelle- 
ment porté  que  sur  le  métayage,  qui  nous  semblait  avoir  dans  l'assem- 
blée un  nombre  égal  d'adversaires  et  de  partisans.  Parmi  les  écono- 
mistes, c'est  une  question  qui  n'est  pas  entièrement  vidée  et  qui  n'est 
probablement  pas  susceptible  d'une  solution  absolue.  Ici  le  fermage 
réussit,  là, ce  peut  être  le  métayage.  Le  fermage  s'étend  dans  le  nord 
de  la  France;  le  métayage  est  encore  général  dans  le  midi.  Lequel  des 
deux  est  un  progrès  sur  l'autre?  J.-B.  Say  croit  que  c'est  le  fermage, 
et  cette  opinion  a  été  défendue  au  Congrès,  entre  autres  par  M.  F.  Bel- 
la,  professeur  à  l'Ecole  de  Grignon.  Dans  un  travail  récent,  publié  par 
\e  journal  des  Economistes  *,  M.  Bastiat  a  présenté  le  métayage  sous 
un  jour  plus  avantageux,  et  il  a  tiré  de  ses  observations  cette  conclu- 
sion, que  le  fermage  est  plus  favorable  à  la  production  et  que  le 
métayage  est  plus  favorable  a  la  distribution  :  que  si  l'un  paraît  su- 
périeur, au  point  de  vue  agricole,  l'autre  parait  avoir  des  avantages 
incontestables,  au  point  de  vue  social.  Tout  ce  qui  a  été  dit  au  Con^ 
grès  n'a  pas  avancé  la  question.  Nous  reproduirons  cependant  quel- 

![ues  faits  intéressants  que  M.  de  Gasparin  a  cités.  En  1816  et  1817, 
e  fermage  faisait  de  grands  progrès  dans  le  Lyonnais;  les  métayers 

'  Sophismes  économiques,  page  34,  et  Journal  dês  EcononUstês,  numéro  de  février  ISiS, 
tome  XIII,  page  SS5. 


216  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

de  conBance  dans  les  efforts  faits  par  le  gouvernement  pour  Tétiide 
des  moyens  d'arriver  promptement  à  la  réforme  du  régime  hypothé- 
caire, et  convaincu  que  cette  réforme  est  le  premier  point  de  départ 
pour  le  développement  du  crédit  agricole,  ajourne  toute  autre  étude 
sur  ce  point,  et  passe  à  Tordre  du  jour  sur  les  autres  conclusions  pré- 
sentées au  nom  de  là  Commission.  » 

Ce  vœu  résume  complètement  les  idées  émises  au  sujet  de  cette 
question  par  le  Journal  des  Economistes,  Sur  un  rapport  sagement 
posé  de  rhonorable  M.  Muret  de  Bord,  le  Conseil  des  manufactures  i 
émis  un  vœu  analogue  :  il  a  été  d'avis  que  le  billet  à  ordre,  détaché 
d'une  obligation  notariée,  et  faisant  circuler  aux  mains  du  public  les 
garanties  qui  en  découlent,  et  que  l'institution  de  grandes  associa- 
tions de  prêt  sur  hypothèque,  prêtant  à  longs  termes  et  avec  rem- 
boursement par  petites  annuités,  seraient,  quand  on  aura  modifié  k 
système  hypothécaire,  des  moyens  notables  d'amélioration  pour  la 
situation  du  crédit  foncier.  Au  delà,  le  Conseil  des  manufactures  a 
déclaré  ne  pas  partager  €<  les  illusions  «qu'on  a  fait  naître  sur  le  crédit 
agricole.  Il  ne  voudrait  pas  surtout  qu'on  entraînât  le  gouvememeot  i 
se  faire  intermédiaire  entre  le  prêteur  et  les  emprunteurs.  «  Le  gou- 
vernement, a-t-il  dit,  a  d'ailleurs  assez  de  sa  dette  flottante,  de  sa 
dette  consolidée  et  de  ses  caisses  d'épargne,  sans  lui  confier  d'autres 
soins  !  » 

On  voit  que  les  deux  Conseils  n'ont  pas  trop  pris  la  demande  au  sé- 
rieux et  qu'ils  se  sont  bornés  à  faire  une  réponse  de  politesse  sur  oie 
question  qui  n'est  pas  mûre,  c'est-à-dire  qui  n'est  point  encore  ra- 
menée à  sa  véritable  expression,  au  degré  de  simplicité  qui  doit  lui  être 
naturel.  Le  Conseil  d'agriculture  en  a  fait,  au  contraire,  l'objet  d'tn 
très-long  examen.  Il  a  demandé  dans  son  vote  la  création  de  banques 
de  crédit  territorial,  surveillées,  comme  en  Allemagne,  par  TEtat, 
et  organisées  de  manière  à  ce  que  l'emprunteur,  payant  un  amortis- 
sement avec  l'intérêt,  n'ait  plus  à  s'occuper  de  sa  libération.  Relati- 
vement au  crédit  foncier  garanti  par  hypothèque,  il  n'a  cependant 
pas  pu  conclure  autrement  que  les  deux  autres  Conseils,  bien  qu'il  ait 
varié  la  formule  et  qu'il  ait  eu  la  prétention  de  mieux  préciser  les 
réformes  à  faire  dans  le  système  d'hypothèques!  Pour  le  crédit  afp- 
cole,  il  a  complètement  oublié  ce  dont  il  s'agissait,  et  a  demandé 
qu'on  réduisît  les  charges  de  la  propriété  immobilière.  ••  en  ceqmi 
concerne  la  confection  des  chemins  vicinaux  ;  que  Ton  introduisit 
dans  les  baux  une  clause  qui  permît  aux  fermiers  de  recouvrer  à  la 
fin  du  bail  la  valeur  des  améliorations  qu'ils  auraient  faites^  et  enBn 
qu'on  diminuât  la  rigueur  du  privilège  accordé  au  propriétaire  sur  le 
mobilier  du  fermier.  La  majorité  du  Conseil  avait  partagé  les  illu- 
sions de  la  formule.  Amenée  à  conclure,  la  force  des  choses  l'a  retenue; 
et  ses  conclusions,  un  peu  alambiquées,  ne  veulent  pas  dire  autre 
chose  que  ceci  :  1^  Simplifions  le  système  hypothécaire  pour  qu'oo 


DES  QUESTIONS  AGRICOLES.  517 

prête  sar  un  immeuble  plus  sûrement  et  à  meilleur  marché  ;  2^  que 
le  fermier  et  l'entrepreneur  agricole  sachent  bien  que  toutes  les  ban- 
ques du  monde  ne  leur  prêteront  que  s*ils  font  de  bonnes  affaires,  s'ils 
les  font  régulièrement,  et  s'ils  donnent  des  garanties  d'intelligence 
et  de  capital  qu'ils  payeront  à  l'échéance.  C'est  là  tout  le  secret  des 
banques  d'Ecosse.  Encore  un  peu  de  patience,  et  l'on  finira  par  s'en- 
tendre, et  l'on  prendra  les  choses  simplement  pour  ce  qu'elles  sont. 
On  conçoit  que  les  diminutions  de  charges  et  d'impôts  ne  fassent 
guère  question  dans  des  assemblées  de  la  nature  du  Congrès  et  des 
trois  Conseils;  il  n'est  donc  guère  besoin  de  dire  que  la  diminution 
de  l'impôt  du  sel  et  la  suppression  du  décime  rural  ont  réuni  les  suf- 
frages de  tous. 

Dans  les  questions  de  douanes  la  grande  majorité  du  Congrès  tient 
toujours  pour  les  tarifs  élevés,  pour  les  droits  protecteurs,  pour  les 
primes.  C'est  k  cette  qualité  que  le  Congrès  doit  son  origine.  Mais, 
avec  le  temps,  nous  ne  désespérons  pas  de  voir  les  idées  libérales  ga- 
gner du  terrain  et  tenir  en  respect  alors  MM.  les  maréchaux  de  la  pro- 
tection qui  siègent  aux  trois  Conseils.  Le  Congrès  n'a,  cette  année, 
parlé  douanes  qu'à  propos  des  engrais  et  des  bestiaux.  Pour  les  en- 
grais,  le  gouvernement  est  invité  à  favoriser  l'importation  des  ni- 
trates ',  età  repousser  celle  des  bestiaux.  Toujours  la  même  logique! 
Les  éleveurs  ont  eu  bien  soin  de  faire  préciser  que  les  droits  de 
douane  sur  les  bestiaux  par  tête  soient  maintenus  ;  et  que  les  modi- 
fications apportées  à  l'uniformité  de  ces  droits  <c  en  faveur  du  royaume 
de  Sardaigne»  ne  soient  pas  renouvelées  à  l'expiration  du  traité,  et 
que  les  a  taureaux  adultes»  soient  assimilés  aux  bœufs  pour  les  droits 
d*entrée.  Pour  ne  pas  confondre,  MM.  les  vétérinaires  ont  proposé  de 
dire  :  les  taureaux  qui  ont  des  dents  incisives  d'adultes ,  de  sorte  que 
bientôt  les  douaniers  de  la  frontière  sarde  devront  sortir  aussi  de 
l'Ecole  d'Alfort. 

Le  Conseil  d'agriculture  n'a  pas  voulu  fermer  la  session  sans  remet- 
tre les  laines  en  question.  Il  a  demandé  que  le  délai  de  la  préemption 
soit  fixé  à  quinze  jours  au  lieu  de  trois,  et  qu'elle  soit  opérée  directe- 
ment par  l'administration  supérieure ,  etc.  ;  le  tout  afin  de  mettre 
le  plus  d'entraves  possible  à  Timportation  des  laines.  A  ce  sujet,  le 
Conseil  a  encore  demandé  qu'on  fit  une  statistique  de  la  population 
ovine.  «Nous  la  voulons  exacte!  s'est  écrié  un  membre.  — Indiquez- 
nous  le  moyen» ,  a  répliqué  le  commissaire  du  roi. 

L'année  dernière  une  Commission  du  Congrès  avait  demandé  un 
droit  de  25  pour  cent  sur  les  soies  grèges  à  l'entrée.  Notre  collabora- 
teur ,  M.  Louis  Leclerc,  délégué  de  la  Société  séricicole,  combattit  vi- 
goureusement cette  proposition,  qui  fut  rejetée.  En  échange,  M.  Le- 


1  Pour  fabriquer  le  niu^te  de  soude  et  celui  de  potasse,  on  emploie  des  matit^res  ani- 
inales  propres  à  faire  des  engrais. 

T.  xrv.— JiMn  itM.  15 


218  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

clerc  proposa  la  suppression  du  droit  à  la  sortie  qui  fût  adoptée.  (!oihi88 
la  magnanerie  française  est  sûre  de  placer  ses  récoltes,  ta  âetiiandè 
protectionniste  n'a  été  reproduite  cette  année  ni  au  Congrès,  hl  da 
Conseil  d'agriculture;  mais  le  Conseil  des  manufactures  en  a  été  saisi  par 
une  proposition  de  Tun  de  ses  membres.  Dans  l'intérêt  des  prôdaèteorj 
de  soierie,  le  Conseil  a  examiné  si  le  droit  à  la  sortie  était  suffisant  '| 
mais  on  voit,  à  son  vote,  qu'il  a  voulu  garder  une  réserve  qui  ne  lé 
compromettra  certes  pas.  «  Le  Conseil  est  d'avis,  a-t-il  dit,  que  la 
question  est  grave  et  qu'elle  mérite  l'attention  du  gouvernement,  qaî 
est  prié  de  l'étudier  sérieusement.  »  Oh!  messieurs  dés  manuractif/ës/ 
tout  cela  est  étudié,  et  si  vous  permettiez  au  gouvernement  de  se  riro*' 
Doncer  au  nom  de  l'intérêt  général,  il  vous. tiendrait  ce  langage  bien 
simple  et  bien  vrai  :  «  Puisque  vous  trouvée  ([ue  les  agriculteurs  n*oot 
pas  le  droit  de  vous  empêcher  d'acheter  des  soies  étrangères,  pourauoi 
voulez-vous  que  je  les  empêche  d'aller  vendre  leurs  soies  où  bon  leur 
semble? — ^Vous  demandez  Ja  liberté  k  l'entrée,  ils  la  veulent  à  la  sortie  ; 
je  suis  institué  pour  garantir  la  liberté  à  tout  le  monde  ;  je  dois  laisser 
faire  ël  laissez  passer!, . .  » 

C'est  en  remontant  aux  mêmes  sources  du  droit  qu'il  répondrait 
au  Conseil  de  l'agriculture  demandant  qu'on  augmente  les  droite  ini 
les  lins  étrangers,  autre  matière  première  que  les  manufacturier^  vou- 
draient, au  contraire,  laisser  entrer  et  dont  ils  défendriiient  volontiers 
la  sortie. 

Si  le  Congrès  en  âvaif  eu  (e  temps,  les  partisans  de  là  protection  Fau- 
raient  amené,  à  propos  du  commerce  agricole.  Sur  ce  sujet,  tonjôafs 
de  circonstance.  C'est  au  sein  de  la  Commission  qui  s'occupa  de  ce 
sujet,  que  M.  le  vicomte  Romanhet,  l'un  des  plus  ardents  et  deé  plus 
habiles  théoriciens  du  système,  avait  aiguisé  son  meilleur  argument. 
En  attendant  la  prochaine  session  du  Congrès,  iè  Moniteur  industriel 
nous  la  signale.  «  La  nécessité  de  protéger  toutes  nos  industries,  dit  ce 
journal,  y  est  nettement  posée.  Malgré  son  esprit,  le  Journal  Ses  Eco- 
nomistes  aura  de  la  peine  à  démontrer  que  ce  n'est  pas  W  la  vérité  pra- 
tique. »  Or,  M.  de  Romanhet  se  propose  de  faire  émettre  le  vceù 
que  toutes  les  fois  que  l'on  touchera  à  notre  tarif  pour  les  prodaib 
agricoles,  on  ait  toujours  égard  à  la  différence  du  prix  de  revient;  dé 
sorte  que  les  droits  protecteurs  soient  la  représentation  exacte  de  cette 
différence  et  égalisent  les  conditions  de  la  production  française  et  de 
la  production  étrangère.  Comme  on  le  voit,  M.  de  Romanhet  ne  irtxHtt 
pas  qu'il  soit  juste  que  le  producteur  français  soit  protégé  par  un  tarif 
qui  dépasserait  cette  différence  ;  il  veut  seulemeAtqué  le  eonsommatéèr 
trouve  des  conditions  égales  chez  les  nationaux  et  cbè:^  lésèt^ngiiH. 
Fort  bien  I  si  H.  de  Romanhet  prouve  que  lé  ccmsômJniBitëé^  frt^Sà 


*  Il  est  de  trois  francH  sur  les  soies  grèges,  de  deux  fràocs  sur  les  movIÙSÉei  A  £  six 
franct  sur  les  teintes. 


bh  bOËSÎtÛNS  AGRICOLES.  20 

b*est  pas  précisément  celui  qui  paye  au  producteur  français  cette  diiïé^ 
ronce,  auquel  cas  le  consommateur  français  est  encore  lésé  et  dépouillé 
decettëqdêmediltérencéauproGt  du  producteur  français.  Dans  le  cas 
contraire,  celui-ci  ne  recevrait  pas  de  prirne.  et  celui-là  ne  la  paye- 
rait pas.  Nous  demandons  toujours  à  M.  de  Rorâanhet  s'il  trouverait 
|ùste  que  moi ,  consommateur,  qui  puis  acheter  en  Sardaigne  liû  petit 
Qiouton  de  dix  francs,  sois  obligé  de  lui  donner,  à  lui  consommateur, 
i**  ces  mêmes  dix  fraiics;2*'  cinq  autres  francs  pour  parfaire  la  différence 
qu'il  juge  à  propos  de  trouver  dans  son  prix  de  revient?  M.  de  Romanhet 
S^àit  bien  que  M.  ëastiat  lui  a  destiné,  dans  ses  Sophismes,  une  r^futa- 
fîon  toute  spéciale,  que  nous  recommandons  au  Moniteur  industriel. 
Lé  dernier  Congres  voulait  l'organisation  de  l'agriculture,  tl  enten- 
dait par  ces  mots  pompeux  :  la  création  d'un  ministère  spécial,  et  celle 
des  chambres  consultatives  de  l'agriculture,  qui  seraient  électives;  le 
iriàiritien,  cela  va  sans  dire,  du  Conseil  de  l'agriculture,  et  une  part 
(l'influence  proportionnelle  dans  le  sein  du  Conseil  supérieur  du  coni- 
nolërce.  Voim  pour  l'officiel.  En  dehors  de  l'administraiion,  le  Congrès 
désjrait  que  les  sociétés  libres  d'agriculture  et  les  comices  se  multi- 
pliassent et  étal)lissent  entre  eux  des  relations  intimes.  Nos  lecteurs 
se  rappellent  que  cette  organisation  passionna  fort  l'assemblée  :  les 
uns  Y  voyant  lîn  empiétement  sur  les  pouvoirs  politiques,  les  autres 
croyant  qu'en  s'organisant  ainsi,  l'agriculture  allait  prospérer  subite- 
ment, ipso  fado.  Cette  année,  le  Congrès  nous  a  paru  beaucoup  plus 
calmé,  il  a  renouvelé  le  vœu  des  chambres  consultatives  ;  il  a  demandé 
que  le  Conseil  d'agriculture  prit  le  nom  de  Conseil  général,  comme 
les  deux  autres,  qu'il  fût  composé  de  quatre-vingt-six  membres  (un 
par  département),  et  que  ces  membres  fussent  nonimés  par  les  cham- 
bres consultatives,  comme  ceux  du  Conseil  de  commerce  sont  délé- 
gué^ par  les  chambres  dû  commerce.  11  a  proposé  d'appeler  le  Conseil 
supérieur  dû  commerce  Conseil  supérieur  de  l'agriculture,  des  manu- 
factures et  du  commerce,  ce  qui  implique,  dans  la  composition  du 
Conseil,  une  part,  pour  l'agriculture,  relative  à  son  importance.  Ab- 
straction faite  de  l'utilité  réelle  de  ces  divers  Conseils,  qui  ont  beau- 
coup à  oublier  pour  (Ju'il  leur  soit  beaucoup  pardonné  par  l'économie 
politique ,  toutes  ces  demandes  sont  fort  rationnelles,  et  rien  n'em- 
pêche que  dès  demain  on  ne  les  sanctionne  par  une  ordonnance.  On 
n'a  plus  parlé,  et  on  a  tout  aussi  bien  fait,  du  ministère  spécial  de 
fagriculture  ;  car  il  ne  faut  pas  oublier  que,  quand  on  a  dit  ministère 
du  commerce,  c'était  dans  le  sens  général  du  mot  :  on  voulait  bien  réel- 
fèipent  dire  ministère  de  toutes  les  industries.  D'ailleurs,  avec  un  mi- 
nistre du  commerce  et  un  ministre  de  l'agriculture,  il  faudrait  un 
troisième  ministre  des  manufactures.  On  voit  d'ici  la  confusion  dans 
fe  conseil  des  ministres.  La  couronne  n'a  besoin  que  d'un  seul  conseiller 
pour  toutes  les  questions  économiques,  et,  n'en  déplaise  à  nos  adver- 
saires, la  logique  veut  que  ce  soit  un  économiste.  L'honorable  M.  Cu- 


520  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

nin-Gridaine  ne  doit  donc  jamais  oublier  qu'il  a  la  garde  des  intérètt 
de  34  millions  de  consommateurs. 

En  ce  qui  touche  aux  associations  agricoles,  aux  sociétés  d*agricul— 
ture  et  aux  comices  qu'on  dit  s'élever  déjà  à  plus  de  huit  cents,  la  ms- 
jorité  du  Congrès  a  voulu  réagir  contre  un  vœu  du  Conseil  d'agrîcnl- 
ture.  Celui-ci  avait  demandé  que  le  nombre  des  comices  fût  restreint 
à  un  par  arrondissement,  et  les  sociétés  centrales  à  une  par  départe- 
ment, pour  éviter  l'éparpillement  des  encouragements  que  donne  le 
ministre.  Le  Congrès  a  demandé  au  contraire,  et  conformément  à  son 
vœu  de  l'année  dernière,  que  toute  liberté  soit  laissée  aux  associations 
agricoles,  pour  la  confection  de  leurs  statuts,  pour  leurs  travaux  et 
pour  leurs  rapports  réciproques.  A  ce' propos,  nous  avons  entendu 
des  organisateurs  fanatiques  qui  voulaient  décréter  la  création  de  tout 
comice  qui  ne  voudrait  pas  se  fonder;  et,  ce  qu'il  y  avait  de  plus  plai- 
sant, c'est  qu'ils  parlaient  au  nom  du  progrès  et  de  la  liberté.  An 
reste,  cet  esprit-là  dominait  visiblement  l'assemblée  ;  nous  en  avcms 
constaté  la  force  dans  la  plupart  des  questions  que  nous  avons  à  rap- 
peler. C'est  un  triste  symptôme  et  qui  nous  donne  à  penser  que  le 
mal  de  la  réglementation  n'est  peut-être  pas  encore  arrivé  à  son  pins 
haut  période. 

Les  questions  d'instruction  ne  sont  pas  encore  nettement  posées  en 
France,  et  le  Congrès  n'a  pas  fait  exception  à  la  règle.  Il  veut  que 
l'enseignement  des  écoles  primaires  rurales  contienne  des  notions 
élémentaires  d'agriculture  et  d'horticulture.  Cela  se  comprend  jusqa'à 
un  certain  point;  mais  ce  qui  ne  se  comprend  plus,  ce  sont  les  coars 
d'agriculture  du  collège.  Faites  donc,  si  vous  le  pouvez,  le  programme 
d'un  cours  d'agriculture  pour  des  collégiens.  La  science  agricole  est 
quelque  chose  de  très-complexe,  un  composé  d'éléments  de  diverses 
sciences  et  de  divers  arts,  et  elle  ne  peut  s'enseigner  que  dans  une 
école  spéciale,  avec  des  vaches,  des  chevaux,  des  engrais,  des  char- 
rues, et  une  terre  sur  laquelle  on  plante,  on  sème,  on  arrose.  An 
collège,  on  peut  apprendre,  entre  autres  choses  positives,  les  notions 
les  plus  usuelles  de  la  botanique,  de  la  minéralogie,  de  la  physique 
et  de  la  chimie;  on  peut  faire  du  jardinage,  planter  et  grefler.  Si 
c'est  là  ce  que  l'on  demande,  nous  sommes  d'accord  ;  mais  alors  on 
s'exprime  mal.  Le  collège  ne  peut  donner  qu'une  instruction  prépa- 
ratoire. Le  Congrès  demande  au  gouvernement  des  fermes  modèles 
en  grand  nombre  et  d'autres  instituts.  C'est  l'application  de  cet  axiome^ 
que  «quand  on  prend  du  galon,  on  n'en  saurait  trop  prendre.  »  On 
donc  ces  centaines  de  fermes  modèles  et  d'instituts  prendraient-ils 
les  élèves?  les  trois  écoles  ou  instituts  agricoles  que  vous  avez  en  ont  à 
peine  le  nombre  qui  leur  est  nécessaire.  C'est  ici  la  même  erreur  que 
celledeceux  qui  voulaienttantôtcréerles  comices  agricolesd'office.  Sans 
doute  ,  les  classes  agricoles  pèchent  par  ignorance  ;  les  classes  riches 
surtout.  Travaillez  à  ce  que  la  réaction  s'opère  dans  celles-là  princî- 


DES  QUESTIONS  AGRICOLES.  221 

paiement  ;  créez  une  ou  deux  fermes  modèles,  une  ou  deux  écoles 
pratiques;  demandez  que  le  collège  soit  moins  classique,  et  vous  aurez 
plus  fait  qu'avec  votre  grand  nombre  de  fermes  modèles  et  vos  autres 
instituts.  Le  Congrès  a  encore  demandé  l'encouragement  de  l'Etat 
pour  l'établissement  des  écoles  du  dimanche,  des  ouvriers,  des  salles 
d'asile,  des  écoles  du  soir,  partout  où  les  populations  sont  agglomé- 
rées ,  et  des  bibliothèques  populaires  dans  les  campagnes. 

Il  y  avait  une  commission  d'établissements  humanitaires I  II  s'est 
dit  de  tout  dans  la  discussion  ;  j'entends,  de  tout  ce  qui  peut  se  dire 
quand  on  parle  charité,  pauvres,  enfants  trouvés,  orphelins,  con- 
damnés, libérés  et  filles  perdues. 

Le  plus  fort  de  la  lutte  a  porté  sur  la  question  de  savoir  si  l'Etat 
doit  fonder  des  établissements  de  charité  en  faveur  des  enfants  pau- 
vres. H.  Ch.  Lucas  a  soutenu  la  négative  avec  talent.  M.  Allier 
lui  a  répondu,  nous  ne  dirons  pas  avec  force,  mais  avec  des  argu- 
ments partis  du  cœur  et  en  dehors  de  toute  préoccupation  sociale. 
Sans  être  orateur,  le  directeur  de  Petit-Bourg  a  été  quelquefois  élo- 
quent ;  plus  d'une  fois>  nous  qui  n'aurions  pas  voté  avec  lui,  nous  nous 
sommes  surpris  Tapplaudissaiit,  nonsanscnthousiasme.  Le  Congrès  a 
préféré  la  doctrine  quil  professait.  Il  s'est  sans  doute  dit  qu'à  tout 
prendre,  il  n'y  avait  aucun  mal  à  exagérer  la  chanté.  Si  telle  a  été 
réellement  sa  pensée,  il  a  eu  raison  pour  la  charité  particulière,  qui 
ne  dépasse  jamais  une  certaine  borne;  mais  il  s'est  bien  sûrement 
trompé  sur  la  charité  légale,  qui  produit  des  effets  inverses  de  ceux 
que  l'an  en  attend.  Nous  ne  pouvons  traiter  ici  cette  question  délicate  ; 
nous  avons  seulement  voulu  dire  que,  pour  notre  compte,  nous  croyons 
que  la  société  ne  doit  reconnaître  que  les  dettes  qu'elle  peut  payer.  Le 
Congrès  a  demandé  la  création,  dans  tous  les  départements,  de  colo- 
nies d'enfants  trouvés  et  d'orphelins  pauvres j^  de  larges  subventions 
pour  les  colonies  agricoles  qui  (comme  Petit-Bourg)  sont  fondées  par 
la  charité  publique  pour  l'éducation  des  enfants  pauvres.  Très-préoc- 
cupé du  désir  d'attirer  les  bras  vers  ragricullure,  il  a  accueilli  avec 
force  le  vœu  d'inviter  le  gouvernement  à  provoquer  rétablissement  de 
colonies  agricoles  pour  les  détenus  ,  et  de  sociétés  de  patronage  qui  les 
surveilleraient;  il  a  demandé  la  punition  plus  efficace  du  vagabondage 
et  de  la  mendicité  ;  il  a  demandé  que  toutes  ces  mesures  soient  obliga- 
toires pour  tous  les  déparlements,  et  que  les  communes  soient  autori- 
sées à  s'imposer  des  centimes  additionnels  pour  donner  des  secours 
aux  indigents  invalides,  et  du  travail  agricole  aux  indigents  valides*  Il 
y  a  dans  ce  vœu,  avec  de  bons  sentiments,  un  grand  acheminement 
vers  la  loi  des  pauvres;  on  y  indique  aussi,  il  faut  l'avouer,  un  singulier 
procédé  pour  attirer  les  travailleurs  dans  les  champs. 

Il  est  bien  naturel  que  les  possesseurs  de  la  propriété  territoriale 
aient  une  tendance  marquée  a  diminuer  les  charges  qui  pèsent  sur 
€ux.  11  est  parfaitement  logique  d'exonérer  cet  instrument  de  tra* 


222  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

vail  de  toutes  les  servitudes  que  les  anciennes  lois  et  hqs  mœon  ont 
consacrées,  au  fur  et  à  mesuré  que  cela  devient  possible.  Le  di^oitde 

Sropriété  est  ainsi  plus  net  et  plus  facile  à  exercer  ;  et  le  fisc  peuVs'a- 
resser  au  propriétaire  en  meilleure  connaissance  de  cause.  Les  Con- 
grus, les  comices  et  les  conseils  ont  déjà  soulevé  plusieurs  questions 
qui  se  rapportent  à  ces  servitudes  d*origine  féodale.  De  ce  nombre 
sont  :  le  droit  de  jiarcours  et  de  vàïhe  pâture,  celui  dé  glanage,  de 
râtçlage  et  dé  grapillage,  etc.  Tout  a  (5lé  dit  sur  les  avàntages,'et  tnt- 
tout  sur  lès  încbhvéhiértts  de  la  vaîné  pâture.  La  question  est  plésque 
mûre,  'et  il  faut  croire  quéla  prochaine  législature  la  résoudra  dès  la 
première  session.  En  attendant,  le  Conseil  d'agriculture  â  rehobVcW 
son  yœu  tendant  à  la  suppression  immédiate,  avec  indemnité,  si  le 
droit  dé  (iarcofirs  est  fortJè  sur  un  titre.' La  loi  charitable  des  28  c| 
6  septembre'  lYST,  qùiaccordaît  aux  chefs  de  famille  pauvres  ta  fa- 
culté'd*éhvoyer  à  la  vaine  pâture  six  moutons  et  une  vache  avec  son 
véâu  ,  faculté  qui  a  abouti  à  une  véritable  tyrannie  des  bergers,  con- 
sacrait un  autre  drbit'quî  a  fait  surgir  dans  une  seule  commune  de  deux 
mille  âmesi  une  armée  de  cinq  cents  dévastateurs,  dont  pinsienrt 
payent  lirie  coië  fonciJ^ré,  et  louent  des  granges  pour  réunir* le  résnftaf 
du  pillage  auquel  ils  se  livrent  sous  prétexte  de  glanage.  Le  Congrus  a 
y'oufu,  après  une  interminable  discussion  sur  le  sens  des  mots,  é|  sur 
celui  de  la  loi  dé  91 ,  que  personne  n'avait  étudiée,  restreindre  legfanagé 
au  glanage  dés  céréales  et  â  Ta  maln,*au  glanage  par  des  vreillai^;" 
dès  infirmes  et  des  enfants  d'indigents.  Il  a  demanda  h  suppression 
du  droit  de  râtefage  sur  les  foins  et  de  grapillage  des  vignes'.' lûfiielquës 
agriculteurs,  qui  n'avaferit  pas  voulu  dii  ^aha^è,  ont'  ensuite  appuyé 
le  maintien  du  grapîllîige.  Mafs  quëfle  dillérence!  Le  glantfge'est  dé  11 
chirfté  plus  ou  moins  1)ren  êhrëndùe;  et  pour  qdiconValtlé^vl^nobrcs' 
legl^àpi liage  est  là  destruction  des  ceps  de  vigrie,  et  le  vororgahi^'^or 

les  vendanges  éh  retard.     ' "    '*         *  ■    -  r  '  -   . -- 

Deiix  autres  questions  touchant  à  la  police  rurale  ont  été  abordées, 
soit  dànsle  Congrès,  soft  dans  le  Conseil  des  manufactures  :  les  livrets 
dés  domestiques  ruraux,  Tembrigadement  des  gardes  champêtres,  lé 
Conseil  de  l'agriculture  a  eu  le  bon  esprit  de  rejeter  le  vomI  que  \m 
proposait  une  Commission,  pour  assujettir  les  domestiques  rut^anif  2 
la  formalité  du  livret.  Si  c'est  une  question  de  savoir  s'IlTaut  con- 
server les  livrets  pour  les  manufactures ,  ce  n'en  est  pas  une  que  dé 
savoir  s'il  faut  les  introduire  dans  l'agriculture.  La  manie  de  la  régle- 
mentation et  dé  Porganisalion  a  aussi  fait  éclore  le  beau  projet  d'em- 
brigader les  gardes  champêtres,  qui  consiste  à  les  retirer  de  Tàuto- 
rité  des  Conseils  municipaux  et  des  maires,  pour  les  mettre  sous  le 
commandement  d'un  brigadier,  d'un  commissaire  de  police ,  d*UD 
garde  cantonal  ou  de  tout  autre  chef  d'escouade.  Qui  payera  les  quatre 
millions  que  ce  projet  va  vous  coûter?  a  demandé  M*  de  Tracy  *  t  Vous 

^  100  francs  de  plus  à  chaque  garde  des  40,000  conainunes. 


j*i_* Il 


DES  QUESTIONS  AGRICOLES.  223 

serez  bienvenus,  après,  a-t-il  ajouté,  pour  vous  plaindre  que  le  pouvoir 
cèâtral  absorbe  toutes  les  libertés  communales.  S*il  y  a  des  abus,  si 
le  maire  n'emploie  pas  convenablement  le  garde  champêtre,  vous  êtes 
du  conseil  municipal,  redressez-le.  On  a  applaudi  et  on  s  est  borné  à 
émettre  un  de  ces  vœux  qui  au  moins  ne  disent  rien  :  «  que  le  gou- 
vernement est  invité  à  organiser  une  police  rurale  efGcace.  »  Si  cela 
ne  fait  pas  de  bien,  cela  ne  peut  nuire. 

Aprèl  le  progrès  des  lumières,  la  meilleure  des  polices  est  une  bonne 
route.  Les  avantages  de  h  loi  de  183G  sur  tes  chemins  vicinaux  sont 
incalculables;  mais  il  y  a  à  les  compléter.  Le  Congrès  a  repoussé  le 
système  de  sa  Commission,  qiit  voiiLiit  rempliicer  In  prestation  en  nn* 
ture  pour  40  millions  de  centimes  additionne:ls.  Sur  (a  proposition  de 
M.  le  marquis  de  Vogué,  qui  est  un  des  esprits  les  plus  lucides  de  cette 
assemblée,  il  a  demandé  que  tes  routes  départementales  passent  à  la 
charge  de  rËtal;  que  le  département  garde  les  chemins  de  grande  com^-^ 
munication,  et  que  les  ressources  communales  (prestations  et  autres) 
soient  réservées  pour  les  chemins  vicinaux  et  communaui,  M  a  de- 
mandé, en  outre,  la  crétitian  de  cantonniers  communaux  sous  la  sur- 
veillance des  maires. 

Une  autre  loi  à  compléter  sous  peu  est  celle  des  irrigations  ;  le  Con- 
grès n'a  pas  eu  le  temps  d'aborder  ce  sujnt;  muis  le  Conseil  de  Tagri- 
coltureen  a  fait  l'objet  d'une  discussion.  Son  vœu  a  été  très-complexe; 
ii  exprime  surtout  le  désir  d'une  nouvelle  loi,  de  la  création  d'une 
Ecole  d'ingénieurs  d'irrigation,  la  révision  de  ta  loi  du  20  août  1790 
et  celle  du  14  floréal  an  XI,  qui  sont  relatives  h  la  police  des  eaux- 

Il  nous  resterait  à  porter  de  trois  que.slions  sur  lesquelles  les  as- 
sei/iblées  agricoles  s'étendent  avec  complaisance,  et  d^ins  lesquelles 
elle^ 's^^g^rent  avec  plaisir  :  ce  sont  les  questions  relatives  à  Tamé- 
oagement  des  bois,  à  Tamélioration  des  bestiaux  et  la  multipli- 
cation des  engrais.  Le  Congrès  et  le  Conseil  ont  recommandé  la  cir- 
conrspecfù'on  dans  les  déboisements  et  les  défrichements;  ils  ont  con-- 
seillé  de  planter  les  routes  et  de  prendre  en  général  l'avis  des  dépar- 
tenaents  e\  des  arrondissements*  Le  Congriîs  a  émis  quinze  vœux  sur 
les  engrais.  La  Commission  des  bestiaux  en  a  proposé  soixante!  Ce 
que  voyant,  le  Congrès  a  renvoyé  la  discussion  a  l'année  procjiaiuep 
I^oflg  imiterons  la  sngesse  du  Congrès.  En  dernière  analyse,  les  vœux 
et  le$  propositions  de  vœux  relatifs  aux  engrais  et  aux  bestiaux  se  ré- 
siimeot  p9ic  la  prime  etTintervention  des  autorités  civiles  et  militaires. 

Jpfl.  GARNIER, 


iU  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 


RECENSEMENT 


DES 

ÉTATS  PRUSSIENS  EN  1843. 


DIE  STATISTISCHEN  TABELLEN,  etc. 


TAtLEAOX  STiTISTlQDES  DES  ÉTATS  PRUSSIENS  DRESSÉS  u'APRfcS  L'EnQVtTE  orncnUt 

DE  1843. 

PAR  M.  W.  DIETERICI , 

DlRBCTBVa  DU  BURBAQ  DE  STATISTIQOB  A  BBKLUI  *. 

Rapport  à  rkidémie  des  sciences  iDora!es  et  politiques  sar  ce  receoseaeit  et  ser  rocfnfe  oinel 
qui  on  fiit  coonattre  les  résnluts. 


POPULATION 

RECENSÉE  EN  1843. 

Sexe  maiculio. 

Sexe  féminin. 

Let  deux  texet  r^owt. 

0  à    5  ans. 

1,184,300 

1.162,966 

2,347,266 

6  à    7 

— 

378,541    1,562,841 

373,252     1,536,218 

751,793     3,099,059 

8  à  14 

— 

1,135.718    2,698,559 

1,104,613    2.640,831 

2.240,331     5,339.399 

15  à  16 

— 

332,783    3,031,342 

319,180    2,960,011 

651,963     5.991,353 

17  à  80 

— 

594,251     3,625,593  > 

il  à  25 

— 

743,642    4,369,235 1 

M  à  32 

— 

836,076    5.205,311  ' 

^3,406,300    6,366,311 

6,798,761  12.790,114 

sa  à  39 

— 

663,332    5,868,6431 

i 

iOà  45 

— 

555,160    6,423.803, 

1 

46à60 

— 

837.808    7.261,611 

896.872    7,263,183 

1,734,680  14,52i,794 

Lprès  60 

— 

459,427    7,721,038 

487,5U    7,750,727 

946,971  15.471,765^ 

Par  conséquent  : 

Le  7*  de  la  population  totale  n*a  pas  6  ans,  le  tiers  n'a  pas  15  ans,  la  moitié 
dépasse  à  peine  20  ans,  un  quart  seulement  a  plus  de  45  ans,  et  1/15  plm  de 
60  ans.  Mais  comme  les  femmes  sont  plus  vivaces  que  les  hommes,  ces  pro- 
portions s^observent  un  peu  plus  tard  pour  elles  que  pour  eux. 

Quant  au  partage  de  la  population  entre  les  deux  sexes,  il  y  a  plus  de  gar- 
çons que  de  filles  depuis  la  naissance  jusque  vers  la  21<  année,  au-dessus  de 

•  Vol.  in-4;  Berlin  1845. 

*  Les  chiffres  et  les  catégories  d'âge  de  ce  tableau  et  de  celui  qui  vient  immédiate- 
ment après  le  suivant,  sont  tous  ceux  que  j'ai  trouvés  dans  Touvrage.  Il  en  est  de  i 
pour  la  table  de  mortalité. 


R£GENS£M£NT  DES  ETATS  PRUSSIENS  EN  1843.  225 

cet  âge  plus  de  femmes  que  d*hommes  et,  somme  toute,  le  sexe  féminin  est  le 
plus  nombreux.  C'est  à  cet  égard  comme  dans  les  autres  pays  de  l'Europe  ; 
mais,  dans  aucun,  Texcédant  des  femmes  n'est  peut-être  aussi  petit.  La  diflé- 
rence  en  plus  pour  elles  n'a  été  trouvée  que  de  i9,689  ou  de  1/260.  Elle  est 
bien  plus  considérable  dans  la  monarchie  autrichienne,  en  France,  etc.,  et  sur- 
tout dans  la  Grande-Bretagne  où  Ton  a  compté,  en  1841,  jusqu'à  105  femmes 
(i 04.93)  pour  100  hommes*. 

Habitants  vivant  dans  Vétat  de  mariage, 

2,563,693  S,570,890  5,133,083 

49.93  50.7  100 

n  y  aurait  donc  parmi  les  gens  mariés,  si  les  résultats  du  dernier  recense- 
ment prussien  sont  exacts,  un  peu  plus  de  femmes  que  d*hommes  ;  ce  qui  doit 
surprendre  et  semble  tout  d*abord  témoigner  contre  l'opération.  Toutefois,  les 
recensements  de  la  population,  dans  les  pays  où  on  les  fait  avec  le  plus  de 
soin,  mentionnent'  fréquemment  un  pareil  excédant.  11  tient  à  ce  que  ce  sont 
particulièrement  les  hommes  qui  voyagent  à  Pétranger  ;  à  ce  que  des  mili- 
taires dont  lès  femmes  se  trouvent  portées  comme  mariées  dans  les  lieux  où 
elles  résident,  sont  comptés,  eux,  comme  garçons  dans  le  chiffre  de  Tarmée, 
et,  eo  outre,  à  ce  quMl  n'est  pas  toujours  possible  de  bien  connaître  l'état  ci- 
vil de  tout  le  monde,  principalement  dans  les  grandes  villes,  où  une  certaine 
quantité  de  filles  usurpent  les  titres  de  femmes  mariées  et  de  veuves. 

Une  autre  remarque.  On  a  compté,  en  1^43,  5,133,083  personnes  vivant 
dans  rétat  de  mariage.  C'est  environ  le  tiers  de  la  population  totale,  et  très- 
sensiblement,  pour  l'un  et  Tautre  sexe,  plus  de  la  moitié  de  celles  qui  ont  at- 
teint VAge  de  nubilité. 

Sourds-^muets  et  aveugles, 

^6,460  du  sexe  masculin.         5,037  du  sexe  féminin.  Total.  11,497 
56  U  —  100 

Sourds-muets  i^^^  naissance  à  5  ans 330  8.87 

I  De  5  à  15  ans 2,739  S3.82 

De  15  à  30  ans 4,609  40.09 

^Au-dessus  de  30  ans 3,819  33.22 

100 

15,822  du  sexe  masculin .          4,930  du  sexe  féminin.  Total.  10.152 
52                                                   48  100 

De  la  naissance  à  15  ans 806  7.94 

De  15  à  30  ans 1.445  14.23 

,  Au-dessus  de  30  ans 7,901  77 .83 

Nous  voyons  ici,  pour  les  sourde-muets^  que  le  sexe  niastiulm  remporte  de 
beaucoufy  sur  ie  nombre  des  filles  ou  femmes  atteintes  de  la  même  infirmité. 

*  Les  hommes  exécuient  seuls  à  bien  dino  k^  vojages;  mais  la  Prusiie  o^étant  tti  ma- 
ritime, 1)1  lrè»-€omoierçanie,  on  coiti^oit  que  ses  habiianh  fiuilleol  rurtMnt'iiL  le  (ern« 
toire  do  tt»  motiarcble,  t!i  l\m  s'e*pliqiic*  ^oiïimunt  on  n'y  a  pas  irouvo  un  fori  cicédani 
<le  femmes.  Il  se  puul.  ^railleufi,  quo  Vmi  ail  porLé  sur  leâ  listes  i:ûinmc!  pri^sents  dans 
lepajfi  li^s  Ijoinmes  absunu  au  jour  à\\  recensemtml.  Dans  a*?  cat;,  rexpircation  dont  \\ 
s'agit,  n'a  plu^  U  même  viilour.  D'un  autre  cfllé,  le  (.-luffre  de*  niiliuires  ew  acUviié  s*p- 
levanl«  ^vec  lus  pi^rsonnc^  dt^  l^irs  ramilles  qui  demenrent  avec  eux^  3  104,S&I,  a  è\à 
compris  danb  celui  dc:^  hoiatiiefr. 


22$  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES- 

Lç  cbi fifre  (JoDné  pour  ceux  qui  n'ont  pas  encore  5  ans  est  certf  inepeatMei 
ap-dessous'dfe  la*veritè.  Mais  la  surdi-mutité  ne  se  recohfiSt('b6hlt'&ièB 
premiers  mofs  de  la  vie,  et  ne  se  constaté  guère  iavant  Tâgé  oà't^'^&i& 
commencent  }  parler.  If  était  donc  impossible  d'obtenir  de  bons  rtiîseigoé^ 
npénts  sur  les  petits  infirmes  dont  il  s'agi^l 

Quant  aux  aveugles,  leur  nombre  augineqte  considérablement  aprèsffeeg 
30  ans,  parce  que  là  cécité,  à  l'inverse  de  la  sûrdi-miititë,  és^'  rârerjfc^t  $i^ 
géniale,  et  attaque  surtout  les  vieillards.  **^ 

Classification  des  habitants  d*après  la  rdigion. 

De  la  religion  évangélique 9,499,911  |  |5ti9  0S4l 

GÉiboliques  romains $,8S0,1S3  /  '      '       f 

Juifs  ayant  droit  de  bourgeoisie 1S7,893  \  >  1*,4TI,T» 

-^pWVésde adroit •T|,Wé  J  ^^îCfrt 

Pvob^ot  d'autres  culiçs 19,tQ9  J 

Accroissement  de  la  population  prussienne  depuis  1816. 

Aecrotsiemenl  AccroÎM^iMl 

•  irioMMl.  •  '  WflMIl' V- 

9d  I9I6 10,849,0^1 

181$ lQ,08t,934  63S.9p;i  910,994 

1822 il,66i.i33  683,199  927,406 

t825 12,256.VÎ5  ^91,5911  t97,5S0 

1898 i9.720.lld  489,385  I$8.i69 

1831 13,036,969  8|9i8S9  llft.iSl 

1834 19^509,927  470.997  158,999 

1937 14,0?8,195  588,|^  |96,9f6 

I8i0 14,928,561  830,376  976,799 

\M i5,47t,7^à      5ii,m      i8r,ui 

L'accroissement  de  la  population  prussienne  durant  lea  %1  anpé^^QQf- 
prend  le  tableau  a  été  de  5,^22,754  personnes,  oii  de  la  moitié  (49  potir  100] 
de  celles  qui  existaient  en  1616.  Mais  cal^illôhâle  â  partir  de  i822,  aflnd'éb- 
blir  tiné  comparaison  plus  facilerfevèc  la  France.  Nous  le  trèiivehs  alors  de  S 
poiir  100,  tandis  que  chez  nous  il  n'a  été  que  de  12  p.  100,  ^ëndalbt  lapénode 
de  jfeîi  à  1841  •.  ..  ^     .     .  .        :  -  u.'f      ., 

Cette  rapidité  dans  l'accroissement  de  la  populafiog,  in{8e  çp  regard  de  li 
lenteur  qui  s'observe  dans  d'autre^  pçy?,  est  un  Ï4\t  impoçt^Dt.  Est-oe  vnlàBà, 
est-ce  un  mal  ?  Je  reviendrai  sur  cette  question,  après  avoir  parlé  des  oab- 
sançç^  çt  des  décès. 

Habitants  des  villes 4,963,413  ) 

—      des  campagnes....;    11,908,359  j  1M71,795 

Le  rapport  de  la  population  urbaine  à  celle  des  paroisses  rurales  est  :  :î^ 
à  72,  ou  :  :  100  à  263.  En  d*autres  termes,  les  habitants  des  camp9gfi9SM0(Bi 
peupluB  de  2  fois  1/2  aussi  nombreux  que  ceux  des  villes.  Cçomiçrâi  ^^*  ^ 
y  a  40  ans,  dans  le  grand-ducbé  actuel  de  Posen  et  dans  d'autres  cmles  rot- 
sins,  des  villes  qui  avaient  à  peine  ou  même  n'avaient  pas200  habiUots,el 
que  }*ouvrage  dont  je  rends  compte  indique  ju^'u^ft  86  Villed  du!  n'en  oiit  fti 
iOQO*,  je  ne  hasarderai  ici  aucune  i^éflexion. 

•  Le  seul  intervalle  de  1835  i  1848  (huit  années  au  lieu  de  vingt)  doManit  V^  ^ 
Frusse  îlB  accfoi^semetit  de  ^9  pduï'  190. 
^  *  180  lié  l,000àl,500  baMunts;  99 de  990  il,000;  17 tn-dessoiis de 990.  Vàltfsifi^ 


RECENSEMENT  DES  ETATS  PRUSSIENS  EN  ilil. 


m 


Maisons  d^ habitation,  mines,  étabUs^  etc. 

MaisQQs  d*liabitatiOD 1,874,478 

ysin^,  Q^oulias,  n^anufacLiires,  Ena^a!ïÎHS«  clç , ,  ltO,iei 

Ecurie,  étables,  granges  el  bergeries S^tiiSitO? 

Maisons  pùt)ïiqùei»,'lellëâquu  ca^ernuïï,  hÛpUaust,  hospices,  ip^m- 

ijési^  fi&iXès,  itbléi  d(^  vlMe,  Églt^s,  eic^ ../... //.   ,  76,133 

lIQUVg^ËNT  D£  LA  POPULATION. 


KAiasAUCES. 

Qarçoni. 

PHIé*.         î   ^ 

ÛBTçonè. 

niTfi. 

»•»••• 

.     Éft^S 

W»»-»t7       804,472  doïiL  îllégit. 

iS,9«K 

11^30 

44,eis 

1849... 

.     3î0,i35 

303,^08       083. 7  W1           — 

234^8 

laju 

4A,fieè 

m* 

•  8!?^»**î 

{^7,050       ;>9l,â0â 

|l,41d 

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4l,1|fi 

t8»;5M 

W4;l4t  l,»18.ti«0          — 

H6,«ÂQ 

Gi.7.U 

mjvi^ 

«♦ 

S,13 

Ouri3  (U.m) 

m 

m 

t 

Cest  en  France  :  13  (18.9*)' 

1 

.frr« 

<  "          '  '•' 

;  " 

«.»*•*-*  *-**- 

,..   ...... 

pour 

Po«r  jflo  lillw 

Pour  100  flilfi 

Wn« 

pour 

lôo  ci^iAïances 

"   lé^tiimes , 

m^Uinn-i . 

sur 

cfot  Qllfïj, 

(f^BiUmet, 

de  Ta 

de  la 

habitants. 

Rarçons. 

illéglliRIdJ. 

même  €al*g*rie. 

mêmc^eBLi^foiift, 

EO  1816.. 

83.10 

I05.e 

8.05 

105.8S 

108.3 

■  \U.: 

88.88 

i05.B 

7,41 

KHîJ 

lOi.Û 

83.  r» 

105.» 

7.78 

lOlî  1 

1ÛI.3         1 

18«#.. 

n.4t 

105,6 

7  sa 

105.8 

108.:) 

}^:: 

88.58 

I0S.3 

0.00 

106.5 

lya.l 

lo-i.a 

7.71 

lOS.ft 

lOi.O 

1894.. 

84.1? 

mM 

T.9W 

1060 

103.1 

im-* 

î^fo 

mff 

m 

106J5 

104J5 

1840.. 

105.9 

106.1 

103. 

18i3.. 

85.60 

■  t 

105.8 

7.8.S 

105  J 

103.5 

"*  84.46 

1058 

'  T.63 

"    m 

103.1 

e*e8tetiFra 

ice.  33.3t 

lOS.S 

7.70 

154.6 

QMtpwrtesAtatf 

1    ; 

-* 

■  ' 

-  «anUoenùii^^ 
Sârdâîgôe....  18.31 

IV,  »  ..    •.          .V     t 

105.8 

8.1 

105.3 

105.9  * 

M.Dieterici  donne  tous  les  élémenU  de  ces  nombres  proportionnel»*  Se- 
lon" lui,  fltiati,  Terme  ttioVen  annuel,      ' "     ""    "**'"  ■  -      ' 
i  enfant  sur  35  habitants  en  Angleterre: 
'  ^^  "   ■     t7  dâns'la  Wionarchie  aiilrichîenne; 

k8  i  32  en  France,  en  Belgique  et  dans  pluâîeiirs  autres  Etata  de 
'  TEurope. 


*  M.  Quctelet  a  trouvé  : 

Pour  la  mooarcbie  aulricbîenne.  loo.i 

{puf  l(Si]è(|e tOM 

Pour  le  Wurtemberg 10». 7 


106.15 

lD4.d 

104^7 

loa.i 

mA 

I03.& 

Wl 

lOM 

228  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

II  y  a  ici  une  petite  erreur  touchant  la  France.  Il  faut  chez  nous,  d'aprèi 
les  calculs  de  M.  Mathieu  * ,  qui  reposent  sur  27  années  consécutives  d'obso- 
vations,  non  28  à  32  habitants  pour  une  naissance  annuelle ,  mais,  terne 
moyen  général,  33,4  (33,37};  tandis  que  c'est  24  1/2  (24,46)  dans  rensenM 
des  Etats  prussiens.  Les  deux  extrêmes,  mentionnés  pour  ces  Elato,  oit 
été  d'une  naissance  sur  22,28  habitants  en  1819,  et  sur  26,58  en  1851.  Li 
position  différente  du  pays  aux  deux  époques  explique  la  différence.        ^ 

En  France,  a  les  naissances  des  garçons  et  des  filles  sont  entre  elles  oohuk 
les  nombres  16  et  15  pour  les  enfants  légitimes,  comme  les  nombres  25  et 
24  pour  les  enfants  naturels ,  et  comme  les  nombres  17  et  16  pour  U  tota- 
lité des  enfants  *.  o 

Dans  la  monarchie  prussienne,  il  faut  compter,  d'après  M.  Dieterici,  1Sga^ 
çons  contre  17  filles  pour  les  naissances  légitimes,  32  contre  31  pour  les  i 
sances  illégitimes,  et  21  contre  20  pour  toutes  les  naissances. 

Par  conséquent  si,  comme  dans  tous  les  pays  pour  lesquels  on  a  fait  uoe  ! 
blable  recherche ,  il  naît  en  Prusse  un  peu  plus  d'hommes  que  de  femmes,» 
y  compte  cependant,  proportion  gardée,  parmi  les  enfants  qui  vieoneiit  au 
monde,  un  peu  moins  de  garçons  et  un  peu  plus  de  filles  que  chez  nous. 
Cela  résulte  des  registres  de  27  années  consécutives  finissant  avec  1843. 
Et  comme  la  différence  dont  il  s'agit  a  eu  lieu  dans  chacune  des  27  années, 
elle  parait  mériter  quelque  attention. 

Ainsi,  quoique  les  deux  sexes  aient  été  créés  l'un  pour  l'autre,  car  Dieu  a 
fait  l'homme,  comme  il  a  fait  tous  les  quadrupèdes,  mâle  et  femelle*;  et 
bien  qu'il  semble  que  ces  deux  moitiés  en  lesquelles,  suivant  l'expressioa  4e 
je  ne  sais  plus  quel  ancien  philosophe,  chaque  homme  complet  est  partagé, 
devraient  naître  toujours  en  nombre  égal,  il  n'y  a  cependant  point,  pour  notre 
espèce,  égalité  parfaite  entre  les  naissances  des  deux  sexes ,  mais  seuloneit 
une  presque  égalité  qui  laisse  constamment  la  supériorité  du  nombre  aux 
garçons. 

Mais  quelle  est  la  valeur  de  cet  excédant  des  naissances  masculines  sur  la 
naissances  féminines?  Est-ce,  en  moyenne,  1/16  de  ces  dernières,  oomoe 
nous  venons  de  le  voir  pour  la  France,  ou  1  /20,  comme  dans  la  monarchie  prus- 
sienne, ou  bien  encore  une  autre  proportion?  Cette  valeur,  en  supposant  sa 
surplus  qu'on  la  détermine  à  Taide  de  quantités  assez  considérables  de  fâs 
bien  constatés,  ne  peut-elle  pas  varier  selon  les  pays,  les  temps  et  la  ctrili- 
sation  ? 

On  ne  savait  rien  à  cet  égard  avant  1765,  époque  où  Sussmilch,  ayant  étu- 
dié le  problème,  pour  l'Allemagne  surtout,  annonça  que  les  garçons  et  les  fifl» 
viennent  au  monde  dans  le  rapport  de  21  à  20  *. 

Depuis,  plusieurs  observateurs  ont  confirmé  ce  rapport,  du  moins  en  Ea- 
rope,  et  même  le  docteur  HufTeland ,  de  Berlin,  a  soutenu  qu^il  a  lieu  daif 
tous  les  pays,  quels  que  soient  le  degré  de  latitude  et  les  autres  conditiav 
dans  lesquelles  vivent  les  habitants.  U  est  d'autant  plus  curieux  de  l'entendre. 


1  Voy.  Annuaire  du  bureau  des  Longitudes  pour  1S46. 

s  M.  Mathieu. 

3  Creavit  Deus  Hominem,,.  mascuhtm  et  feminam  {GenesiSf  csp.  v,  1  et  3.) 
hœrebU  uaxni  suœ  :  et  êrunt  duo  m  came  und  (/d.,  cap.  ii,  S4). 

*  Avant  Sussmilch,  cependant,  on  avait  examiné  ce  sujet,  mais  on  ne  Tavait  pas  i 
aussi  bien  en  lumière. 


HECEKSEMENT  DES  ETATS  PRUSSIENS  EN  1S4S.  w 

que  c'est  aiisii  en  Prusse  qu*il  a  fait  ses  observations.  Voici  donc  ce  qu'il  dît  : 

crTai  voulu  savoir  d'abord  où  commence  à  s'éUblJr  le  rapport  dont  il  s'agit 
(celui  de  21  naii^sances  de  garçons  contre  9JÙ  de  rillesj».  J'ai  constaté  qu'il 
n'existe  point  pour  des  familtes  ii^olées,  car  il  en  est  qui  n'ont  que  des  garçons 
et  d'autres  que  des  filles.  En  rcunîssant  20,  50,  50  familles,  et  en  prenant  des 
villages  de  ISO  à  500  habitants,  le  résultat  d'une  seule  année  a  été  encore  le 
même...  filais  lorsque  je  calculai  les  produits  d*nne  période  de  10  ù  15  années, 
je  retrouvai  la  proportion  rondamentale  du  21  nais^saiices  de  garçons  contre 
20  dé  filles.  J'allai  plus  loin  ;  persuadé  que  ce  qui  se  passait  en  10  années  dans 
un  groupe  de  ôûO  personnes,  une  société  plus  nombreuse  devait  rotîriren  bien 
moins  de  temps,  je  pris  les  registres  de>  naissances  de  villes  de  ^^0^.^0  habitants 
et  au  delà,  et  je  reconnus  que  la  proportion  n*y  était  pas  phiscbaque  mois  cpie 
dans  les  villages  chaque  année,  mais  qu'elle  se  reproduisait  purfaHmn^nt  après 
autant  de  mois  qu'elle  exigeait  d'annéesdans  les  villnges,  cVst-à-<lirc  au  Injut 
d'un  an.  On  la  retrouvait  tous  les  quatre  mois  dans  les  villes  de  50,00(>  âmes, 
tous  les  mois  dans  celles  de  100,000,  v\  toutes  les  semaines  qnaïid  c*ètait  plus 
de  200,000.  Je  dus  penser  que  si  je  portais  mes  regards  sur  des  millions  d'in- 
dividus, je  verrais  peut*étre  arriver  en  un  seul  jour  ce  qui  demandait  uneie- 
maine  dans  les  grandes  villeSp  Je  me  procurai  donc  les  listes  des  enfants  nés 
durant  un  seul  jour  dans  toute  l'étendue  de  la  monarchie  prussienne,  c'est-à- 
dire  parmi  dix  millions  d^habitants,  et  je  vis  avec  joie  ma  conjecture  Si?  réa- 
liser. Ce  jour-là,  savoir  le  l*^août  181G,  vit  naître  58(>  garçons  et  5rUî  filles;  ce 
qui  donne  le  rapport  de  20  à  i9,  ou  plus  exactement  de  âO  à  27  i/i,  peu  dif- 
férenlde2i  à20».  « 

Il  n'est  pas  vrai,  j'en  demande  pardon,  non  â  M.  Dieterici,  qui  n'a  jamais  dit 
cela,  mais  à  la  mémoire  dlIulTeland,  qu'une  population  de  5,000,  de  10,000 
âmes  produise  constamment,  chaque  année,  un  peu  plus  de  garçons  que  de 
filles  ;.encore  moins  que  dans  le  même  espace  de  temps  le  rapport  des  deux 
sexes,  au  moment  de  la  naissance,  y  soit  toujours  parfaitement^  ou  à  peu  prés, 
comme  21  est  à  20. 

J'en  pourrais  fournir  ici  bien  des  preuves  ;  mais  il  me  suffira  de  dire,  d'après 
le  dernier  j4»rtu<iire  du  hitremt  des  lojtffitudes^  que  quarante  fois  en  27  années 
les  naissances  annuelles  des  filles  ont  surpassé  celles  des  garçons  dans  quel- 
ques départements  français*.  On  ne  saurait  jamais,  rependant,  comparer  une 
ville  de  5,000  ou  de  10,000  âmes  à  des  départements,  dont  plusieurs  comptent 
400,000,  500,000  habitants,  m^me  tout  prés  de  ûOO,t)00,  et  qui  ofl^rent  en  une 
seule  année  ^  ir»,  l-i,  lu,  17.000,  et  l'un  d'eux  jusqu'à  20,500  naissances,  c'est-à- 
dire  plus  de  naissances  que  M.  HufTeland  ne  demandait  d'habiLa[its  pour  re- 
trouver tous  les  ans  le  rapport  de  21  garçons  à  20  filles.  VA  pourtant  les  chilïres 
semblentbien  établir  que  les  naissancesdes  filles  sont  un  peu  moins  nombreuses 
en  France,  rclaUvement  à  celles  des  garçons,  que  dans  la  Prusse. 

U  est  impossible  de  se  rendre  compte  de  la  différence  des  deux  proportions 
numériques.  Un  autre  fait  tout  aussi  remarquable,  et  qu'on  n'a  pas  mieux  ex- 

'  Voyez  sur  VÈgaiité  numérique  âfS  ^ruœ  se-arj  danx  l'«^ce  hantairte;  Mémoire  iraduiE 
P*r  M.  Jourdan,  et  inst^rt*  dans  le  Journai rompléfnrntaire  ffc.î  itirfy^fjs  médiraifs.  loine  VI, 
pageaei  etsuîv. 

*  Voyez  pagL^  IST. 

*  En  1843. 


ïzo  ioÙRNÂL  DÉS  ÉCoNÔklSt^. 

pliqu^  Jùsqulci,  ç'g^i  âge  4aQS  le^  deux,  pays^  et  dans  d'aiftres  encore, k  rà^ 
^ort  des  Daissàncés  inscrites  des  garçoQS  à  coliesdes  Allei  diffère  moioide 
Tégâlité  dans  les  villes  que  dans  les  càaipagne$j|  jêt  po^f  les  epfahts  dits  di- 
turels  que  pour  les  enfants  légitimes^  ep  sorte  (|i|e,  j^^oportioQ  j;ardée,  b 
unions  illégales  et  les  grandes  agglomérations  d*babit^^  j^amissent  faT9(tl4e» 
i  la  production  des  filles.  Mais  existet-il  là  yérita))iemeDt  plus  de  facilité  diu 
leur  procréation,  et  par  suite  dans  leur  nai^nce? 

On  sait  que  les  enfants,  nés  dans  les  hôpitaux  et  les. maisons  publiques  (Tic- 
couchement»  sont  presque  tous  illégitimes.  Ceci  doit  permettre  de  résoudre  6 
question  à  l'aide  des  registres  de  ces  établissements.  Cesl  aussi  .qeqoejii 
voulu  faire.  Malheureusement  les  documents  certains,  a^uthèntiqqes,  àd  U- 
ministrations  des  hôpitaux  que  j'ai  réunis  pour  éclairer  ce  poiot,  sont  coolrt- 
dîctoires  entre  eux  et  laissent  dans  Tincertitude. 

Quoi  qu'il  en  soit,  le  travail  dé  M.  bieterici  nous  montre  qu*il  nàUeoPru^ 
un  enfant  naturel  pour  treize  enfants  légitimes.  Ou  réste^  en  Prusse  coqok 
ailleurs,  les  naissances  illégitimes  sont  surtout  pQpi|)reuse%  dans  le;  ^rioda 
villes.  Ainsi,  on  en  à  compté  en  1843  pour  cent  d'enfants  légitima,  saTÔir  : 

18,6^  à  Berlin, 

te,26  à  Dantzick, 

i5M  à  Elbing. 

i5,25àBreslau, 

30,88  à  Kœnigsberg.  4  -  tn-nrci  - 

Les  664,472  naissances  totales,  observée^  en  1843  dans  tàiis  les  Eattprtf- 
siens,  résultaient  de  597,980  accouchements.  _       , , 

6,49â  accouchements,  ou  1  sur  94,  ont  donné  chacun  plus  (TuDentuiL 

âur  ce  nombre  de  6,49i,        ,  ,       .     ..  ,     . 

6,426  ont  donné  chacun  2  enfants,  ensemble l îlm 

64 S IJJ 

2 4 i 

Voici,  toujours  pour  les  27  mêmes  années  coosécutivês,  le^  rapport  des  ma- 
riages à  la  population,  ainsi  que  la  proportion  moyenne  des  çnfâots  qu'ik 
ont  produits  et  les  âges  des  époux  lors  de  la  célébration  de  ces  rôariagei: 

*  C'est  :  Uoe  couche  double  sur.9i  à  OS;  une  couche  triple  sar  9,300  à  MU;* 
couche  quadruple  sur  300,000  et  plus,  ,  ,  '     .    i\ 

Ou  un  jumeau  sur  46  à  47  naissances;  un  Urijuméau  sur  3,t66  à  3,800,  e(  Iqavi^ 
Jûroéau  sur  plu^  de  70,000  oaissancei. 


lŒCENSBtiËNT  tSè  ÈTAtS  t^RUS^SlSN^  EN  1848. 
RAPPORT  de$  mariages  à  la  population  et  leur  fécondité. 


231 


On  hiariage  annuel 

f^écondiLé 

ANNÉBS. 

■ur 

dei 

habilantt. 

tnariagei). 

1     En  1816 

88 

3.59 

1819 

89 

i.l9 

I8M 

109 

4iO 

1825 

109 

4.34 

1828 

121 

4.46 

t83f 

132 

462 

ISTt 

116 

?.Ô1 
4.05 

18iO 

113 

4.18 

1843 

110 

3.99 

109,5 

4.16           ' 

Cesl  en  France  : 

128 

!      »•"      ' 

184t. 

m- 

18a. 


AGES  DES  ÉPOUX. 

Éommes  âgés  de  moins  de  45  ans  avec  des  fermneà 


AlHlffiOtfi 

Afi-deifus 

Ao-4e9ffot 

M 

de  3Q  an?^ 

»   d« 

3o  kni. 

ei  au-defsous 
de  45  ani 

45  ans. 

t04.«2a 

»1,001 

1.620 

ftn 

165 

n 

i^am 

108,159 

11,387 

hW 

825 

162 

13 

\mo 

108,938 

21,138 

1,661 

827 

mî 

tt 

1,OOI> 

3^,120 


63,526 


4,948 


824 


163 


13 


Hommes  au-dessus  de  45  ans  et  au-dessous  de  60,  avec  des  feinmen 


De  De 

molDs  de  30  à  Ai 
,                              30  anf.  ans. 

im 2.ël0  3,470 

iii%.... 2,^73  3,655 

181^ 2,200  3«498 

6,783  10,623 


De 

plus  do  45 

ans. 

1,645 

1,711 

1,575 

4,931 


311 

298 
802 

304 


An 

481 

476 


Homiries  de  plus  de  dO  ans  avec  des  femmes 


344 

337 
347 


221 
22^ 

ilï 


4âH 
477" 


1,000 


UOOO 
1,0^ 

1,000 

i.ooâ 


i^oed 
i,uoé 


332  JOURNAL  DES  ECONOMISTES. 


1 


MARIAGES   TOTAUX. 

En  1841 196,188 

184i 140,7U    }  417.386 

1843 140,454 

Trois  faits  doiyent  frapper  quand  on  examine  le  rapport  des  mariiget  à  la 
population  et  leur  fécondité  : 

1»  C'est  de  les  voir  devenir  de  moins  en  moins  nombreux  de  i8i6  juMpi'â 
i831,  puis  leur  proportion  s'accroître  tout  à  coup  très-notablemeot ,  poor 
diminuer  encore  et  garder,  pendant  les  dernières  années  de  la  période,  à  peo 
près  leur  niveau  de  1825  ; 

2o  De  voir  leur  fécondité  diminuer  quand  leur  nombre  s'accrott,  et  s'àOctcÊtn 
quand  leur  nombre  diminue; 

Z''  Enfîn  de  les  trouver,  relativement  à  la  population,  d'environ  i/6  plus  lié- 
quents  en  Prusse  qu'ils  ne  le  sont  en  France,  et  de  voir  leur  fécondité  plus  forte 
dans  la  même  proportion  ou  à  peu  près. 

On  remarquera  que  leur  plus  grand  nombre  a  eu  lieu  vers  i816,  alors  que 
le  pays,  épuisé  d'hommes  par  de  longues  guerres,  avait  à  réparer  des  pertei 
considérables  dans  sa  population,  et  voyait  rentrer  dans  leurs  foyers  beaucoup 
de  ses  enfants  que  la  paix  rendait  à  la  vie  civile. 

Quant  à  la  marche  de  la  fécondité  des  mariages,  je  n'en  puis  apercevoir  li 
raison  dans  leurs  nombres  annuels. 

Je  ne  compare  pas  la  totalité  du  royaume  prussien  â  notre  Bretagne,  mais  le 
rapport  moyen  des  naissances  aux  unions  y  est  le  même  *  ;  seulement  chaque 
ménage  y  répond  sensiblement  à  un  moindre  nombre  d'habitants. 

Les  recensements  de  la  Prusse  ne  classent  pas  seulement  par  âges  la  popu- 
lation et  les  décès.  Ils  divisent  encore  tous  les  mariages  des  deux  sexes  en  troîi 
groupes,  suivant  qu'ils  ont  été  contractés,  à  savoir  :  par  l'homme  avant  45  ans. 
de  45  à  60  ans,  ou  plus  tard,  et  parla  femme  avant  30  ans,  de  30 à  45  ans,  oq 
bien  à  un  âge  plus  avancé.  Ils  font  en  outre  connaître  pour  chaque  sexe. 
dans  chacune  des  trois  catégories  susdites,  le  nombre  proportionnel  de  ■•- 
riages  contractés  avec  des  individus  de  la  première,  avec  des  individus  de  b 
seconde,  et  avec  des  individus  de  la  troisième  catégorie  de  l'autre  sexe.  Evi- 
demment on  s'est  proposé,  en  établissant  cette  classification,  de  distinguer  les 
mariages  qui  doivent  élre  pleinement  féconds  de  ceux  qui  ne  doivent  Tétre 
qu'en  partie,  et  de  distinguer  les  uns  et  les  autres  des  mariages  qui  doivent 
rester  stériles. 

En  admettant  pour  chaque  sexe  que  les  trois  groupes  d'âge,  en  lesqueb  oa 
Ta  divisé,  indiquent  assez  bien,  le  premier,  la  durée  de  pleine  activité  de  la 
reproduction  ;  le  second,  le  temps  de  déclin  de  cette  activité;  et  le  dernier,  k 
cessation  de  l'aptitude  à  se  reproduire,  nous  aurions  suri 000  individus  de  cha- 
que sexe,  et  sur  un  même  nombre  d'unions  : 

Hommei.    Femmes.    Mariages. 

936         790         772  pleinement  féconds. 

53         181  194  peu  féconds. 

4i  ^^  M  inféconds. 

*■  Il  L'esntu  d'un  Iv^mh]  avn^inbL^  quti  M.  Itcïiioîsimi  dn  CMlc»un«itf  <i  wêêê  m^ 
rail  sur  1i^^  ruiq  di'prtcmeiHs  de  h  BreUgue,  qiM  4*i  iStl  à  ti36,  tOO  anriasn  «• 
tlfmni^  itu  Dâifiisances,  vl  VM  liabiUinliS  un  muHjigiï  annuct.  {  Vpyi^  (bits  les  MtMmmMt  # 
V  Académie  di^s  icienrrs  rjiorales  *'t  pditkitirs,  U*mi^  TIf,  le  Happorî  énn  tv^ft  fkgi  êmê 
^tf  Htfq départetti^U  d^  Ut  Brtt^i^fir. 


RECENSEMENT  DES  ETATS  PRUSSIENS  EN  1843.  213 

D'où  il  suit  que  la  fécondité  des  unions  tiendrait  surtout  (oe  qui  est  certain 
d'ailleurs;  à  Tâge  de  la  femme,  et  que  pour  un  mariage  contracté  sans  espé- 
rance probable  d*en  avoir  un  enfant,  â8  autres  pourraient  en  donner,  et  par- 
mi ces  derniers,  22  en  produiraient  plusieurs,  et>fréquemment  môme  au  delà 
du  rapport  moyen  des  naissances  aux  mariages. 

Les  recherches  dont  il  s'agit  ici,  se  font  périodiquement  dans  tous  les  Etats 
prussiens,  du  moins  depuis  1816.  C'était  alors  une  innovation  et  un  bon  exem- 
ple, car  elles  sont  fort  curieuses  et  peuvent  conduire  à  des  inductions  im- 
portantes. Toutefois,  elles  ne  présentent  les  divers  âges  auxquels  on  se  marie, 
que  comme  flottants,  si  Ton  peut  s'exprimer  ainsi,  dans  de  vagues  limites.  Eu 
outre,  si  elles  rendent  évidente  l'extrême  disproportion  d'âge  qui  existe  sou- 
vent entre  les  époux,  elles  ne  nous  apprennent  rien  d'exact  sur  ce  point,  et 
elles  nous  laissent  dans  Tignorance  la  plus  complète  sur  l'âge  moyen  et  Tâge 
probable  du  mariage,  sur  les  âges  où  cette  union  se  contracte  plus  particu- 
lièrement, et  sur  ceux  où  elle  est  rare.  Une  table  par  âges,  dressée  pour  chaque 
sexe,  n'exigerait  qu'un  travail  à  peine  plus  long  et  serait  à  tous  égard  un  do- 
cument plus  précis,  plus  con)[)iet,  plus  instructif,  plus  précieux.  Mais  il  fau- 
drait, pour  en  tirer  toute  l'utilité  possible,  que  les  nombres  des  mariages  y 
fussent  soigneusement  indiqués  pour  chaque  année  de  la  vie  où  ils  ont  lieu, 
du  moins  jusqu'à  40  ans  pour  les  hommes  et  50  ans  pour  les  femmes.  Passé 
ces  âges,  ce  pourrait  être  par  périodes  quinquennales,  et  non  par  catégories 
de  i5  ans.  Dans  tous  les  cas,  les  mariages  en  premières  noces  et  ceux  en  se- 
condes ne  devraient  pas  être  confondus.  En  échelonnant  ainsi,  dans  des  tables, 
pour  l'un  et  l'autre  sexe,  les  mariages  d'après  l'âge  des  contractants  au  Jour 
de  la  célébration,  on  aurait,  par  cela  même,  leur  loi  par  âges  pour  l'homme  et 
pour  la  femme. 

Aussi  la  Belgique  *,  le  royaume  de  Sardaigne  *,  l'Angleterre*  et  l'Irlande  ^ 
viennent-ils  de  publier  de  semblables  tables  pour  la  population  de  leurs  pays. 

n  resterait  encore  cependant  à  déterminer  les  âges  respectifs  des  époux; 
en  d'autres  termes,  les  âges  que  l'un  d'eux,  arrivé  à  telle  ou  telle  époque  de 
la  vie,  choisit  ou  bien  accepte  dans  son  conjoint.  Des  recherches  sur  ce  sujet 
n'avaient  jamais  été  faites  avant  celles  dont  M.  Benoiston  de  Château  neuf  et 
moi  ayons  entretenu  l'Académie  des  sciences  morales  il  y  a  plusieurs  années. 
Mais  depuis  lors  le  rapport  officiel  sur  le  recensement  de  la  population  irlan- 
daise en  i84i  a  donné  séparément  pour  les  districts  ruraux  et  pour  les  districts 
urbains  de  chaqueprovince,  et  pour  les  mariages  contractés  en  premières  noces 
par  les  deux  parties,  non-seulement  les  âges  respectifs  des  époux  au  jour  de 
leur  union,  mais  encore  la  fécondité  de  ces  mariages.  Enfln  les  trois  re- 
cueils officiels  du  mouvement  delà    population  en  Belgique  pendant   i84l, 


>  Mfmvement  de  CEUUettfH  pemdami  Catmée  I8U.  Vol.  io-(^ilio. 
Idem  poor  Taonée  ISii. 

Idem  pour  raooée  ISU. 

■  Informaiicm  statutiche  ratcUU  daila  CommÎMskm  mptriort  ytr  gli  stati  di  S.  M.  in 
Terra  Fwma,  —  MavUmtmîo  éeOa  fopekkûom.  Vol,  11,  limuti^  Ifti3, 

>  D'afiffès  ose  table  des  ft^e»  de  4«,S74  pertOMe^  lurkr»  dan*  VAnt^ki^m  propre  d 
le  pays  de  GaUes.  Voyez  Cemem  of  Emgtamd  amd  Wak».  toiarday,  october  U,  IMU,  tep- 
plément,  14  pages  in-foUo, 

^  Refori  ofUte  CQmmiimmfr» of^potniM  U»  takf  tk^  renwue  o(  trtUytd  fvr  the  year  \%k\, 
lA-folio,  I 


T.  XIV.  -^ 


j^ 


n\ 


JOUKNAJ.  DES  ECONOMISTES. 


1843  et  1843  font  connaître  les  mêmes  choses,  moins  ce  qui  coocefoeliltlft- 
dité,  mais  avec  plus  de  détails  encore  pour  le  reste. 

DÉCÈS. 


Nombres 

ffenr 

AHIféES. 

annaelt. 

hlbiUDtl. 

En  t8t6 

S87J0t 

IM» 

t819 

334.483 

32.S 

182S 

314..5fi 

S7.I 

1825 

327,354 

37.4      . 

1828 

372.880 

34.1      , 

1831 

462,665 

tt.f      ' 

1834 

424.013 

tl.f      t 

1837 

438,G03 

32.1 

1840 

418,621 

35.7 

18i3 

4(4,573 

34.1      1 

382,482 

1 

Si  Ton  fait  abstraction  de  1831, 

on  a 

373,573 

34.66 

C'est  en  France 

i 

D 

40.6 

Nous  trouvons  ici  que  la  proportion  des  décès  varie  beaucoup  d'une  aooér 
à  Tautre.On  regrette  de  ne  pouvoir  rapprocher  de  ces  variations  les prixmojcb 
annuels  du  froment  et  du  seigle  sur  les  principaux  marchés  ;  car  daitf  iâ 
temps  de  cherté  du  pain,  le  nombre  des  décès  s'accroît  ordinairement  etor- 
lui  des  mariages  diminue,  tandis  que  c'est  le  contraire  dans  les  années  d'abofi- 
dance  et  de  bon  marché  des  subsistances. 

L'accroissement  de  la  population  prussienne  pendant  les  27  années  qo'c»- 
brassc  le  tableau  a  été,  nous  Tavons  dit  déjà,  de  49  pour  100.  Nous  voyoM  ^ 
nombres  des  décès,  je  ne  dis  pas  leur  proportion,  marcher  à  peu  prcspml- 
lélement,  mais  avec  cette  ditTérence  pourtant  que  leur  maximum  tombe  » 
1831,  époque  d'une  peste  affreuse,  le  choléra  qui  a  fait  aussi  invasioodifl 
nous  un  an  plus  tard.  Mais  si,  à  cause  de  cette  épidémie  ou  de  la  grindestf-   , 
talité  qu'elle  a  produite,  nous  retranchons  1851  des  calculs,  le  rapport  é»   i 
décès  aux  habitants  n'est  plus,  terme  moyen  annuel,  que  d'un  sur  Hfi^  j 
lieu  d'un  sur  34.  Par  conséquent,  la  jihiridlilè  es^t  oiuon^  plus  forte  en  1^-^  - 
que  chez  nous  d'environ  1/7.  Cette  fliflVTrnt'Lj  ust  énorme. 

L'excédant  des  morts  que  l'on  peul  nltijlnier  au  rltoItTiT  d^n»  fcHiUîiiniff 
en  1832,  a  été  d'un  peu  plus  de100,0(ïil,  au  dt.^  la  IniiUênn*  partie  de  k'uri**' 
moyen;  tandis  que  dans  la  Prusse,  iionl  la  pojniïalutn  ne  tmi  pas!»  «au*** 
la  nôtre,  nous  le  trouvons  de  î)0,00(i  vu  iHTtï,  ou  à  lïit*n  dire  du  qiïirt  ^ 
on  ne  saurait  rien  conclure  d'une  MU'  dMÏÏTnnce;  car  li?*  <*pidéroifl  J** 
nous  connaissons  les  causes  et  dont  îr*s  progrès  do  la  civili^tioii  altiâii^ 
l'intensité,  éloignent  les  retours  ou  infime  les  préviennent,  tie  foui  pt»^  i 
tout  à  fait  insolites  et  si  meurtrières  qm  ti  apparai^erit  qu'à  de  iostpéif^ 
liers  intervalles,  éclatent  de  prime  aboniavt^c  toute  leur  ftireur, 
les  saisons,  dans  les  lieux  les  plus  sa  tu  lires  commit  les  plu»*  malnii 
les  populations  les  plus  riches  commo  les  plus  pauvres*  Icupliit  | 


RECENSBMEKT^  ras  ETATS  PRUSSIENS  EN  i843.  ns 

^aoi  l6|  art»  coouim  lei  plus  barbares.  Et  c'est  incontestablement  à  cette  classe 
de  ùé^U]i  qu'appartient  le  choléra  qui  a  rempli  naguère  toute  TEur^^  d*é^ 
p9UVfintet  f\,  cpuvert  de  deuil  une  grande  paHie  de  son  étendue. 

ENFANTS  MORT-NÉS  ET  NÉS  MOURANTS. 
i.toiTiiias.  iLLÉGiTinaa. 

Garçons.         Filtes.        Garçoos.        Pillef. 
1841 11,S61  8,605  1,239  f,0i9  ti,75i 

i8ia 1M27       t,iai       mis       ijsa       ai.oao 

t^A^ ia,U8  8,8H  t,iS9  1,089  93.380 

38,408        98,&91  3,810  3,397  70.194 

89,997  7,137 

S78  429  $34  466 

898  102 

Oa  :  :  0  (8.83)  1 

ENFANTS  MORTS  AVANT  D  ACCOMPJLIR  LEUR  PREMIÈRE  ANN^E. 

LftomHSS.  ILLÉGITIHCS. 

Garçoos.  Filles.  Garçons.  Filles. 

1841 31,351  41,51  i  .5,936  5,436 

1841 &5,t8a  44,794  6,327  5,783 

1843 55,758  45.631  6,697  6.100 

162,341         131,939        18,960        17,319 
S50  450  628  477 


.280 

36,279 

890 

110 

9  (8.39)  : 

1 

Ou  :  : 

Ainsi,  d'après  ces  chiffres,  il  faudrait  compter  sur  1000  naissances,  savoir  ; 

59  enfants  mort-nés  et  nés  mourants,  on  1  sur  36,  pour  tous  ceux  qui 
viennent  au  monde;  et,  si  nous  faisons  des  distinctions,  58  mort-nés,  ou  1  ^uf 
2),  pour  les  enfants  légitimes,  et  54,  ou  i  sur  18,  pour  les  enfants  naturels. 

Je  ne  crois  pas  devoir  Oiire  à  cet  égard  une  comparaison  avec  la  France.  En 
effet,  les  listes  des  morts-nés  ne  se  rédigent  pas  exactement,  dans  les  deux  pays, 
avec  des  éléments  de  même  genre.  Cbez  nous,  les  enfants  venus  morts  au 
monde  et  ceux  décédés  avant  la  déclaration  de  naissance,  laquelle  déclaration 
est  obligatoire  dans  les  trois  jours  de  V accouchement  d'après  le  texte  même  de 
l'article  55  du  Code  civil,  Ogurent  seuls  sur  ces  listes  ;  tandis  qu'en  Prusse,  si  je 
suis  bien  informé,  le  délai  accorde  pour  la  déclaration  de  naissance,  dont 
l'acte  n'est  paa  séparé  de  celui  de  baptême,  est  beaucoiip  plus  long,  car  ce 
n'est  pas  avant  six  semaines  que  le  pasteur  peut  exiger  la  présentation  de  l'en- 
Aint.  Dans  le  grand-duché  du  Bas-Rhin,  cependant,  c*est  comme  en  France.  On 
conçoit  aisément  que  les  chances  do  mourir  sont  bien  moins  grandes  durant 
3  Jours  seulement  que  pendant  6  semaines,  et  qu'à  cause  de  cela  les  listes 
prussiennes  doivent  être  bien  plus  chargées  de  mort-nés  que  les  nôtres*. 


'  Uo  curieux  Aoppofi  à  M.  U  ministre  secrétaire  d'État  deVint&iettr,  concernant  lesin^ 
fÊntkiimêi  ksmoriHtés  dans  kmr  t^Uon  avec  la  fitcrlAm  des  enfants  tnmvés  (iD-4, 
1845),  nous  apprend  que  deux  ècaiê  des  eafimis  raort-oéi  aami  drtMés  sioMltaaémtat  «C 


336  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

Nous  voyons  du  reste,  et  pour  les  mort-nés,  et  pour  les  enfants  morts  sTanf 
d'accomplir  leur  première  année,  surtout  parmi  les  enfants  légitimes,  un  eioé- 
dant  des  garçons  sur  les  ûlles  bien  plus  considérable  que  dans  les  naissance»  ; 
ce  qui  revient  à  dire  que  pendant  la  grossesse  de  la  mère  et  dans  le  cours  de 
la  première  année,  la  mortalité  frappe  surtout  le  seie  masculin. 

D'une  autre  part  on  trouve  pour  la  première  année  de  la  vie,  toujours  sur 
1000  naissances,  ilé  décès,  ou  1  sur  5,74  parmi  les  enfants  légitimes,  et  jus- 
qu'à 275  ou  1  sur  5,64  parmi  les  autres. 

11  y  a  donc,  toute  proportion  gardée,  beaucoup  plus  de  mort-nés  et  beau- 
coup plus  de  décès  avant  l'âge  d'un  an  accompli,  parmi  les  enfants  dits  natu- 
rels que  parmi  les  enfants  légitimes  :  la  différence  est  énorme,  car  le  rapport 
est  comme  5  à  2  ou  environ. 

Ainsi  la  conservation  des  enfants  issus  de  mariages  est  bien  plus  probable  que 
celle  des  enfants  produits  par  des  unions  illicites.  Je  n'explique  pas  ce  fait,  jr 
n^en  recherche  même  pas  les  causes*;  seulement  je  l'énonce'. 

J'ajoute  que  partout  les  documents  recueillis  montrent  la  funeste  influence 
de  l'illégitimité  sur  la  vie  des  enfants.  Cette  influence,  on  vient  d'en  avoir  la 
preuve,  les  atteint  ou  semble  du  moins  les  atteindre  avant  la  naissance.  Je  dis 
semble,  parce  que,  M.  Quetelet  en  fait  justement  la  remarque,  peu  de  données 
statistiques  sont  plus  sujettes  à  des  indications  fautives  que  celles  qui  se  rap- 
portent aux  mort-nés  >,  et  que,  comme  Ta  dit  M.  Remacle,  ce  sujet,  réellement 
important  à  étudier,  est  plein  de  mystères*. 

LMnstitution,  dans  toute  l'Allemagne,  des  médecins  cantonaux  ou  de  dis- 
trict, et  le  soin  que  l'on  y  prend  depuis  longtemps  de  faire  constater  les 
causes  des  décès,  ont  permis  au  savant  rédacteur  du  travail  dont  je  rends 
compte,  de  classer  ces  causes  par  groupes  et  d'indiquer  approadmatwepiemt 
pour  chacun  d'eux  la  part  que  le  relevé  des  listes  lui  attribue  dans  la  morta- 


d*sprè9  deux  systèmes  ditférenls  :  l'un,  au  ministère  dts  Tinlérieur.  comprend  toos  ie» 
enfants  morts  avant  la  déclaration  de  naissance,  et  l'autre,  rédigé  au  ministère  du  com- 
merce, mt^ntionnc  autant  que  possible  (ce  qui  est  plus  en  harmonie  avec  la  science)  les 
seuls  enfants  morts  au  moment  de  raccoucbement.  C'est  dire  que  les  listes  du  minière 
de  l'intérieur,  pour  chaque  année,  offrent  un  excédant  notable  sur  les  listes  du  ministère 
du  commerce.  Par  conséquent,  les  états  d'un  ministère  ne  concordent  pas  et  ne  peevcst 
même  pas  concorder  avec  les  états  de  l'autre.  Ce  n'est  pas  tout,  on  ne  les  demande  aoi 
préfets  que  depuis  1S37,  et  les  premiers  étaient  affectés  d'omissions  flagrantes.  Ajoutexqae 
i*admiiiisiralion  centrale  s'est  abstenue,  à  bien  dire,  de  rien  publier  jusqu*icl  sur  ce  sa- 
jet;  mais  les  uns  et  les  autres,  d*ailleur».  ont  été  publiés,  ceux  du  commerce  dans  l«s 
derniers  Annuaires  du  bureau  des  kmgitudeSy  et  ceux  de  Tintérieur  dans  le  Rapport  d*oè 
j'extrais  ces  détails. 

*  On  conçoit  et  Ton  lait  qu'elles  sont  nombreuses  et  de  plus  d'un  genre. 

*  Et  pourtant  les  bfttards  naissent  plus  particulièrement  dans  les  grandes  villes»  où  k 
transport  des  nouveau-n<*s,  soit  aux  mairies  pour  y  dresser  l'acte  de  naissance,  soit  acx 
églises  pour  qu'ils  y  reçoivent  le  baptême,  uVntratne  pas,  durant  la  saison  rigonrene, 
les  mêmes  dangers  que  dans  les  communes  rurales,  où  les  distances  à  frandiir  sont  bée* 
plus  longues  et,  en  hiver,  les  chemins  bien  moins  praticables,  surtout  dans  les  pays  de 
montagnes. 

*  Voir  Sur  V homme  et  te  dévetoppement  de  ses  facultés ^  ou  Essai  de  physique  sodaêe. 
tome  !•' 

^  Le  Rapport  à  M.  le  mimstre  secrétaire  d*État  de  l'intérieur,  conoemanl  tes  fciftiiUridw  m 
les  mort'ués,  etc.,  cité  en  note  au  bas  de  la  page  précédente. 


-^  RECENSEMENT  DES  ETATS  PRUSSIENS  EN  1843.  237 

~   "^  ^nérale.  Les  chiflTres  ont  été  calculés  ainsi  qu'il  suit,  dans  la  supposition  de 
*ilMWO  décès  annuels  ramenés  à  100  : 

!   ^^  ,  Ou 

sur  100  déeèf. 

^""•--     'S8,e00  mort-nés 5  35 

"'^  ■£      49,000  motts  naturelles  ou  de  Yieillesse 11  iO 

I  '■  ■»          1.600  suicides 0.36 

-    ^        6,000  par  accident l.iO 

4,800  Tausses  couches  ou  suites  de  couches —  I.IS 

3.370  pelile  férole 0.78 

^^  -              30  rage  à  la  suite  de  la  morsure  d*un  chien,  etc 0.01 

'  ^-      103,000  maladies  internes  aiguës i3.95 

!-»--:      167,000       —            —     chroniques 38  84 

90.600  suffocation,  apoplexie,  paralysie,  etc 6.89 

7,300  blessures,  plaies,  maladies  chirurgicales 1.70 

■■    '        35.300  mabdies  indéterminées 8  tO 

'       430,000  100.00 

.  \  Des  documents  analogues  n'ont  jamais  été  recueillis  en  France,  excepté  à 

fSuris  où,  jusqu'à  ces  dernières  années  du   moins,  ils  ne  méritaient  aticune 

.  ÂDnflance,  et  dansplusietirs  autres  localités,  surtout  de  TAlsace.  Mais  rien,  à 

^ÎMen  dire,  n'a  été  publié  chez  nous  sur  ce  sujet. 

'   Quelques  détails  sur  la  mortalité  considérée  dans  ses  rapports  avec  les  saisons 

ÏMOS  apprennent  que  son  maximum  tombe  sur  les  trois  mois  d'hiver,  janvier, 

février  et  mars,  et  son  minimum  sur  juillet,  août  et  septembre.  Une  table  des 

.  âécès  par  mois  et  par  certaines  catégories  d*âge  se  fait  d'ailleurs  regretter  ici. 

M.  Dieterici  a  trouvé,  pour  terme  moyen  annuel  de  la  période  triennale  de 

#841-1845,  en   nombre  rond,  430,000  décès  ou  environ,  en  y  comprenant 

t5,000  mort-nés  et  enfants  nés  mourants.  Soit  407,000  si  on  retranche  ces 

derniers. 

Voici,  d'après  le  même  auteur,  la  distribution  de  ces  décès  entre  les  différents 

—  âges,  et,  en  supposant  nés  le  môme  jour  tous  les  individus  qui  les  ont  fournis, 

comment  leur  nombre  a  diminué  à  mesure  qu'ils  s'avançaient  dans  la  carrière 

de  la  vie. 


m 


iOUBNAL  DES  ÉCONOMISTES. 


Avant  la  nâis^ncé 

A  la  daissanea. é*,» 

A  un  an......... 

A  trots  ans 

A  cinq  ans 

A  ftept  ans 

À  dix  ans 

A  qoatcyrze  aod 

A  vingt  ans 

A  vingt-cinq  ans 

A  quarante  ans 

A  cinquante  ans 

A  loiiaAte  ans 

A  soixante-dix  ans 

A  qtiatre-vingU  ans 

Après  l'âge  de  quatre-vingts  ans 


13,000 


■OtTt 

Tlt49T« 

danf 

â 

chique  période 

de  U  vie. 

cha^Mise. 

» 

430,000 

i3,000 

» 

» 

i0t,00O 

H0,0d0 

» 

» 

907,000 

5&,ooe 

» 

i> 

9ii.0OO 

19,000 

» 

a 

99t,0ëi 

10,000 

» 

m 

911,000 

9,000 

» 

» 

904,000 

7,000 

» 

V 

10T,000 

11,000 

» 

• 

180,000 

12,000 

» 

» 

174,000 

34,000 

• 

n 

iio,oo6 

90.000 

B 

m 

114,000 

30,000 

» 

; 

éK^oê 

M.OOO 

■ 

9 

4S»0OO 

32,000 

è 

Nous  reiitrpUicms  à  TinâUitit  de  ne  pas  ttouter  une  table  pat  tnoîs  et  p9t  hÈ* 
légmies  ^êfé.  Nous  datons  regretter  datatifage  encofé  qtie  la  laMe  pi^ièoll 
confonde  les  deux  sexes,  car  la  loi  de  mortalité  n^est  pas  tout  à  fait  là  rféihè 
pour  les  hommes  et  pour  les  femmes.  D'un  autre  côté,  on  désirerait  ici  quel- 
que modification  dans  le  classement  par  âges  :  par  exemple,  la  catégorie  de 
25  ans  à  40  est  trop  longue.  Enfin,  les  nombres  ronds  de  cette  table,  dont  cho- 
que unité  est  1000,  peuvent  s'éloigner  souvent  de  Fexactitude  qui  serait  né- 
cessaire pour  bien  représenter  la  loi  de  mortalité.  Quoiqu'il  en  soit,  la  rapidité 
avec  laquelle  décroissent  les  valeurs  successives  de  la  3**  colonne  de  cette  table 
doit  la  recommander  à  la  confiance;  car  M.  Dieterici,  à  qui  Ton  doit  d*eioel* 
lents  travaux  statistiques  de  plus  d'un  genre,  n'a  pas  voulu  montrer  U  Pnisoe 
sous  un  jour  défavorable,  et  il  sait  très-bien,  en  outre,  que  toutes  les  taUei 
dressées  pour  d'autres  pays  indiquent  une  mortalité  plus  lente,  ménie  ceHe 
de  Duvillard  pour  la  France,  avant  notre  révolution  de  89. 

Ainsi,  d'après  la  table  de  Duvillard,  un  quart  des  enfants  cesserait  d*exister 
au  commencement  de  la  2"*''  année,  un  tiers  avant  l'âge  de  2  ans  accomplis, 
la  moitié  à  20  ans  et  quelques  mois,  les  2/5  à  45  ans,  et  les  5/4  â  56  ans  ;  tandis 
que  dans  l'ensemble  de  la  monarchie  prussienne  ce  serait,  savoir  :  le  quart  _ 
un  peu  avant  Tâge  d'un  an,  le  tiers  vers  un  an  et  demi,  la  moitié  à  11  ans  ao 
lieu  de  20,  les  2/5  vers  42  ans  au  lieu  de  45,  les  5/4  peu  après  50  ans,  au  liea 
de  56,  les  4/5  â  60  ou  61  ans,  les  7/8  vers  67  ans,  et  les  30/31  à  M  aM. 


RECENSEMENT  DES  ÉTATS  PRUSSIENS  EN  1843.  239 

Ce  qui  ftrappe  d*abord,  en  eiaminant  la  table  prussienne,  c'est  de  voir  les 
nombres  absolus  des  décès  diminuer  à  cbaque  âge  de  la  vie,  depuis  la  nais- 
sance jusqu*à  rage  de  12  ans  ou  environ,  dans  une  progression  continuellement 
ralentie,  puis  s'accroître  jusqu'à  Tâge  de  70  ans,  suivant  une  progression 
^continuellement  accélérée,  et  décroître  ensuite  très-rapidement,  parce  que, 
Mns  doute,  il  n'y  a  presque  plus  personne  passé  cet  âge.  Mais  cette  marche 
est  celle  de  la  mortalité  dans  tous  les  pays. 

Des  détails  qui  précèdent,  il  résulte  que,  toute  proportion  gardée,  oi^ 
compte  dans  l'ensemble  de  la  monarchie  prussienne  beaucoup  plus  de  nais- 
sances, de  mariages,  d'enfants  par  mariage,  et  de  décès,  surtout  de  naissan- 
ces ,  que  dans  l'ensemble  de  la  France ,  et  Je  pourrais  dire  aus^i  que  dan^ 
la  Belgique  et  plusieurs  autres  États.  En  d'autres  termes ,  la  vie  moyenne 
des  hommes  y  est  plus  courte;  il  y  en  a  moins  qui  atteignent  Tâge  adulte, 
surtout  la  vieillesse,  et  le  renouvellement  des  générations  y  est  plus  rapide 
que  chez  nous.  C'est  à  ce  point  que  la  vie  probable  n'est  que  de  1i  ans,  la 
moitié,  à  bien  dire,  de  celle  qu'avait  calculée  Duvillard  dans  sa  table  re- 
eonnue  trop  rapide  pour  l'état  actuel  de  la  population  Trançaise.  La  popula- 
tion s*est  accrue  cependant  plus  vite  en  Prusse  qu'en  France,  par  la  raison 
que  les  mariages  y  sont  encore  plus  féconds  que  les  décès  ne  sont  nombreu]^, 
et  que,  dans  un  laps  de  temps  donné,  il  y  a,  relativement  au  nombre  des 
décès  et  à  celui  des*  habitants,  beaucoup  plus  de  naissances  que  chez  nous. 

Lorsqu'on  sait  combien  la  civilisation  est  avancée  en  Prusse  et  combien 
son  administration  est  forte,  on  s'étonne  de  ces  résultats.  Mais,  en  y  réflé- 
ehissant,  on  se  rappelle  que  si  le  sol  est  fertile,  l'agriculture  prospère.  Fin* 
dustrie  active,  le  commerce  florissant  et  l'aisance  des  habitants  très-géné- 
rale dans  certaines  provinces,  certaines  autres  sont  loin  d*offrir  des  conditions 
aussi  satisfaisantes.  Sous  tous  ces  rapports ,  la  différence  est  considérable 
entre  les  provinces  orientales,  qui  sont  aussi  les  plus  septentrionales,  et  led 
provinces  occidentales  ou  méridionales;  c'est-à-dire,  entre  les  régences  delà 
vieille  Prusse  et  du  grand-duché  de  Posen  ',  d'une  part,  et,  d'autre  part,  leé 
régences  qui  forment  la  Westphalie  et  le  grand-duché  du  Bas-Rhin*. 

Il  était  certain  pour  moi  que  le  mouvement  de  la  population  devait  «être 
surtout  rapide,  c'est-à-dire  les  naissances  et  les  décès  très-fréquents  dans  le^ 
gff mières  provinces,  et  rares  au  contraire  dans  les  secoûdes.  J'ai  voulu  sa* 
voir  toutefois  jusqu^à  quel  point  la  dernière  enquête  conlirmait  mon  opinion. 
Voici  donc  les  résultats  de  cette  recherche  pour  1843  : 


Fmssê  propre 

Bttché  de  Posen... 

Westpl)alle 

Proviace  rhénane . 


f 

Une  DaissaDCe 

un  décès 

sur 

sur 

habiunts. 

habilants. 

22,7i 

ZiM 

1         23,51 

JK9,7S 

27,71 

88.50 

27,33 

38,15 

«  Kœnigsberg,  Gumblnnen,  Dantzig,  Marienwerder,  Posen  et  Bromberg. 
*  ^unster,  Minden,  Arensberg.  Cologne,  Cobleotz,  Dus$eldorf.  Trêves  et  Aix-la« 
Chapelle. 


Î40  JOURNAI.  DES  ÊCONOMISTEîi. 

Ainsi,  en  Prusse,  dans  Tétat  actuel  des  choses,  et  je  pourrais  le  dire  éga- 
lement de  l'Europe  entière,  la  mortalité  et  la  fécondité  des  habitants  mar- 
chent ordinairement  du  même  pas ,  comme  si  elles  se  réglaient  mutuelle- 
ment,  ou  comme  si,  par  exemple,  une  mortalité  plus  forte  avait  pour  effet 
de  déterminer  une  fécondité  plus  active,  ainsi  qu'on  le  voit,  au  Toisinafe 
des  marais,  des  rizières,  et  dans  les  contrées  misérables,  où  le  grand  norabre 
des  morts  est  la  cause  la  plus  puissante,  quoique  indirecte,  du  grand  nombre 
des  naissances*. 

Ce  n'est  pas  ici  le  lieu  de  développer  les  preuves  de  ces  assertions,  ni  d^é- 
tablir,  sur  la  base  solide  des  faits,  que  l'intensité  de  la  mortalité  est  partooK, 
sauf  des  exceptions  qui  sont  plus  apparentes  que  réelles ,  en  raison  directe 
de  la  rigueur,  de  Tinsalubrité  du  climat,  et  plus  souvent  encore  de  Vigoo- 
rance,  de  la  barbarie,  de  la  misère  des  habitants,  et  que  la  non-misère  on 
Taisance  est  la  première  de  toutes  les  conditions  hygiéniques,  celle  qui  as- 
sure à  notre  vie  sa  plus  longue  durée  possible. 

Si  tout  cela  est  vrai,  si,  comme  Francis  d'ivemois  Ta  montré  dans  or 
série  de  curieux  Mémoires*,  la  fécondité  et  la  mortalité  proportionnelles  ée» 
peuples,  surtout  la  mortalité,  sont  une  sorte  d'échelle  de  leur  bien-être  ma- 
tériel et  de  leur  civilisation,  il  faut  en  conclure  que  la  monarchie  prussieow 
n'est  point,  parmi  les  Etats  européens,  aux  plus  hauts  degrés  de  cette  échelle, 
et  que  si,  à  cet  égard,  ses  provinces  occidentales  et  méridionales  n*ont  ries 
ou  presque  rien  à  envier  à  nos  meilleures  contrées,  ce  n'est  pas  de  métne. 
tant  s*en  faut,  pour  ses  provinces  orientales  et  septentrionales,  où  se  joi- 
gnent, à  la  rigueur  du  climat,  dans  le  grand-duché  de  Posen,  les  suites  en- 
core vivaces  de  Tancien  servage. 

C'est  d'ailleurs  un  important  et  beau  sujet  de  méditations  que  les  causes  des 
différences  que  nous  venons  de  constater,  et  que  de  voir  dans  les  pays  misé- 
rables tant  de  naissances  relativement  au  chiffre  des  habitants,  et  dans  les  pays 
où  leur  sort  est  meilleur,  la  population  s'entretenir  à  son  niveau,  et  même 
s'accroître  avec  moins  de  naissances,  parce  que  les  enfants  y  parviennent  biea 


*  La  ville  de  Genève,  sur  la  populaUon  de  laquelle  on  possède  des  renseignements  ■«- 
inériques  suivis  avec  soin  depuis  peut-être  le  plus  longlemps,  offre  un  exemple  bien  re- 
marquable de  la  relation  qui  existe  ordinairement  entre  la  marche  des  naissances  etcetie 
des  décès,  à  mesure  que  le  corps  entier  des  institutions  et  Taisance  générale  des  bal»- 
tants  font  des  progrès.  Qu*il  nie  soit  permis  de  citer  ici  les  paroles  de  Phommeqni  panli 
avoir  le  mieux  étudié  le  mouvement  de  la  populatii>n  de  Genève  :  «  Douée  dans  l*e»- 
fance  de  sa  civIlisaUon  d^me  fécondité  prodigieuse  qu*accompagnait  une  exce.<sive  mor- 
talité, elle  a  petit  à  petit  vu  diminuer  Tune  et  i*autre,  et  sa  population  s'accroître,  et  sa 
prospérité  augmenter  d'une  manière  surprenante.  Dans  les  dix  dernières  aiftoées  du  dii- 
septième  siècle,  un  mariage  produisait  encore  cinq  enfants  et  plus;  la  vie  probable  n'ar- 
rivait pas  à  vingt  ans,  et  Genève  comptait  à  peine  dix-sept  mille  habitants.  Vers  la  fin  do 
dix-huitième,  il  n'y  avait  guère  plus  de  trois  enfants  par  mariage  ;  la  vie  probable  dépas- 
sait trente>deux  ans,  et  Genève  avait  aueint  le  chiffre  de  vingt-six  mille  habtlaots.  A«- 
jourd'bui  (  1837) ,  un  mariage  ne  produit  plus  que  deux  trois  quarts  enfants  ;  la  vie  pro- 
bable est  de  quarante-cinq  ans ,  et  Genève,  qui  dépasse  vingt-sept  mille  &mes,  est  arrivé 
à  un  haut  degré  de  civilisation  et  de  prospérité  matérielle...  La  population  s'est  accn» 
dans  son  étroite  enceinte  de  telle  sorte,  que  la  reproduction  ne  tend  plus  aajourtfbii 
qu'à  réparer  les  pertes  occasionnées  par  la  mortalité.  >  (  Bechêrches  historiques  9t  staUt* 
tiques  sur  la  poptitotùm  de  Genève,  etc. ,  par  Edouard  Mallet.  Voy.  p.  87  et  S8  ). 

•  Publiés  dans  la  mbUothéque  utUverseOe  de  Gettève,  en  183),  1833,  1834.  189S  ec  1837. 


RECENSEMENT  DES  ÉTATS  PRUSSIENS  EN  1843.  241 

plas  fréquemment  à  l*âge  d'hommes  faits.  Concluons,  avec  Malthus,  que  tout 
accroissement  un  peu  notable  de  population  qui  ne  s*accompagne  pas  d*un  ac- 
croissement parallèle  dans  les  moyens  de  subsistance,  est  une  calamité  pour 
les  pays  où  on  Fobserve,  et,  avec  Francis  d'ivernois,  que  la  mortalité  propor- 
tionnelle des  peuples  est  le  signe  le  moins  incertain  de  la  condition  des  masses 
et  de  leurs  civilisations  respectives.  Ainsi,  suivant  que  cette  mortalité  diminue 
ou  augmente,  elle  annonce  que  le  changement  qui  s'opère  chez  les  masses  est 
heureux  ou  bien  au  contraire  malheureux. 


Les  tableaux  de  l'enquête  officielle  faite,  en  1843,  dans  toute  la  monarchie 
prussienne,  ont  aussi  fait  connaître,  savoir  : 

La  superficie  de  chaque  province ,  régence  ou  cercle ,  et  leur  population 
spécifique; 

Le  nombre  des  médecins,  des  chirurgiens,  des  pharmaciens,  des  sages-femmes 
et  des  vétérinaires'; 

Celui  des  malades  traités  dans  les  hôpitaux  en  i843; 

Le  personnel  ecclésiastique,  avec  le  nombre  des  églises  et  des  temples  ; 

Le  nombre  des  écoles,  des  gymnases,  des  Universités,  etc.,  avec  celui  des 
étudiants  qui  les  fréquentent  et  des  professeurs  et  autres  personnes  attachées  à 
rinstruction  publique; 

La  répartition  des  habitants  entre  les  diverses  professions  ; 

Le  nombre  des  usines  et  manufactures  de  chaque  espèce; 

Le  nombre  des  ouvriers',  rapporté  à  celui  des  établissements  industriels  et 
des  maîtres  qui  les  emploient,  et  à  la  population  totale  des  cercles  et  provinces 
où  existent  ces  établissements; 

Des  détails  numériques  sur  les  machines  à  vapeur  et  leur  force,  sur  la  navi- 
gation fluviale,  sur  les  auberges  et  les  cabarets',  sur  les  domestiquesS  etc. 

Le  nombre  des  animaux  domestiques  de  chaque  espèce  :  chevaux,  mulets, 
ânes,  taureaux,  bœufs,  vaches,  chèvres  et  porcs-, 

Tous  ces  faits,  tous  ces  nombres  sont  donnés,  non-seulement  pour  le  pays 
entier,  mais  encore  pour  chaque  province  et  circonscription  territoriale  se- 
condaire. 

Vient  ensuite  un  Appendice  pour  la  principauté  de  Ncufchâtel  et  Vallangin, 
ce  petit  pays  qui,  enclavé  dans  la  Suisse  et  formant  un  canton  de  la  Confé- 
dération helvétique,  a  cependant  ceci  de  particulier  qu'il  est  sous  la  souve- 
raineté de  la  Prusse. 

Enfin  le  volume  se  termine  par  un  tableau  de  68  pages  in-4®,  où  Ton  trouve 
indiqué,  pour  chaque  circonscription  territoriale,  son  étendue,  le  nombre  des 
habitants  divisés  en  ceux  des  villes  et  en  ceux  des  campagnes,  et,  en  outre,  le 
nombre  des  bestiaux  de  chaque  espèce. 

Ml  y  avait  efi  tSia,  dans  lome  la  tiionarthie  prussienne  ; 

^^306  médecins  et  chirurgiens,  ou  t  pour  i,ST7  habita nU. 

1>103  ph^Lrmacrens. 

I  UWù  sajîes-rcmmir^,  o»  wîic  poor  ^  accoacheracnts, 
'  MU.8T0. 
*  1S,(||§  aaber$çei>,  itaïl'njff»  etc. 

■V3,7l|B  c»barels, 
^  t,tlo,t94,  dont  5«5,t87  d*i  wie  mtftcutlfi,  el  «7*,«yr  i!a  mm  féromlit. 


242  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

Voici  le  résumé  de  ce  tableau  : 


Habitants 

Dont  militaires  en  activité  de  service. 

Chevaux 

Mulets 

Ano« 

E<f>èco  bovine 

Moutons 

Chèvres 

Porcs 

Sur  une  étendue,  en  milles  carrés,  de. 


SiDI 

Il  principaaté 

Reorcbâtel 
et  Vallioghi. 


15,471,765 

904,354 

1, 564,5  U 

a53 

6,924 

5,049,010 

16,S3:»,880 

39i,459 

2,115,219 

5,060,48 


la  phoctpaolé 

de 

SMfcUiAl. 

ec  ▼allnigfi. 


15,536,734 
204,3M  I 
1,567,077 


S,«St.tS«  I 
16,942.446 
396.9^3 


Tels  sont  les  résultats  sommaires  du  dernier  recensement  de  la  monarchie 
prussienne,  que  je  veux  mentionner.  Les  recensements  de  ce  pays  passent  de- 
puis longtemps  pour  les  plus  complets,  les  plus  exacts,  les  plus  dignes  d« 
confiance  ;  et,  en  efTet,  tout  porte  à  le  croire.  Ils  s^exécutent  tous  les  trois  ans, 
sans  entraves  et  sans  dirHcultés,  par  des  autorités  locales  et  une  administra- 
tion bien  autrement  fortes  que  les  nôtres.  Tout  le  monde,  d'ailleurs,  y  attactie 
de  Fimportancc  et  s'y  prêle  volontiers,  car  on  n*y  voit  qu'une  mesure  de  hoo 
ordre  et  d'utilité  publique.  Aussi,  dans  les  moindres  villages  tient-on  fréquem 
ment  le  recensement  à  jour,  et  les  citoyens  n'ont  pas  ces  préventions  qui 
rendent  trop  souvent  chez  nous  leurs  déclarations  peu  sincères,  toptes  lesCb» 
qu'il  s'agit  de  dénombrer  les  hommes  et  les  bestiaux.  D*un  autre  côté,  le  Iwi- 
reau  de  statistique  de  Berlin,  qui  dirige  tous  les  recensements,  a  eu  pendant 
les  trente  années  que  M.  HoflTmann  était  à  sa  tête  une  organisation  et  une  po- 
sition particulières  bien  propres  à  faciliter  ses  opérations  et  à  offrir  une  garan- 
tie du  soin  avec  lequel  on  les  faisait.  Ce  bureau,  dans  les  attributions  duquel 
rentrent  toutes  les  questions  de  délimitation,  de  changement  dans  les  circoQ- 
scriptions  territoriales,  de  population,  etc.,  était  une  sorte  de  petit  miqistêie, 
car  il  ne  relevait  d'aucun  ministre,  et  les  autres  administrations  devaient  des 
comptes  à  son  chef,  qui  se  trouvait  placé  sous  Tautorité  immédiate  du  roi. 
Ajoutez  à  une  position  si  haute  la  réputation  d*un  mérite  personnel  éminent 
et  d'une  grande  exactitude  dans  tous  les  travaux,  et  Ton  concevra  la  juste  H 
puissante  influence  que  M.  Hofl'mann  devait  avoir.  Mais  forcé  de  prendre  sa 
retraite  à  cause  de  son  âge  très-avancé,  son  bureau  a  été  confié  à  un  économiste 
et  statisticien  déjà  bien  connu,  M.  Dieterici ,  dont  le  premier  acte,  comnM 
directeur  de  ce  bureau,  a  été  de  rédiger  le  recensement  de  1843. 

Ainsi,  dans  toute  la  monarchie  prussienne,  l'opinion  étant  favorable  aui  re- 
censements, et  les  autorités  qui  les  font  ou  les  dirigent  et  les  sarvelllent, 
étant  familiarisées  de  longue  main  avec  les  méthodes  à  Taide  desquelles  on 
arrive  le  mieux  et  le  plus  aisément  à  la  vérité,  ni  ces  autorités,  nilescitoyeoi 
ne  cherchent  à  fausser  les  résultats  de  ces  opérations.  Voilà  certes  des  élé- 
ments d'exactitude  qui  n'existent  pas  ou  u'existeoi  que  bien  peu  ekei  nous. 
Je  devais  d'autant  moins  oublier  de  les  mentionner  ici  que  je  ne  saurai  con- 
trôler un  seul  des  Chiffres  de  M.  Dieterici,  et  qu'il  me  fallait  dire  i  TAca- 


DE  LA  RÉPARTITION  DES  RICHESSES.  Ut 

éémïe  quelle  probabilité  morale  on  a  de  cette  exactitude.  JTai  fait  connaître 
plus  baut  d'ailleurs  une  autre  raison  de  croire  à  la  bonne  foi,  et  de  ceux  qui 
•nt  reouèilll  les  ftiits  constatés  par  Tenquôte,  et  de  M.  Dieterici  qui  n'a  pas 
éerit  un  ebiffl:*  sans  saroir  quelles  inductions  on  en  peut  tirer. 

4*ijoute,  en  terminant,  que  le  bureau  de  statistique  de  Berlin  n'est  composé, 

si  t'en  m'a  dit  vrai,  que  de  sept  personnes,  à  savoir  :  de  son  directeur,  de  trois 

iiigénieura  chargés  de  faire  des  tournées  dans  les  provinces,  de  tout  inspecter, 

V^ifior  sur  les  lieux,  et  de  donner  à  Tadministraiion  leur  avis  sur  beaucoup 

d4  questions,  et  de  trois  commis  aux  écritures.  Ce  petit  nombre   d*cmployés 

iiif&t,  aidés  par  les  autorités  locales,  pour  constater,  recueillir,  mettre  en  or? 

éf^  et  faire  coonidtre  rinuqensité  des  faits  qu'eipbrasse  le  travail  si  détaillé 

0|  si  instructif  dont  je  viens  de  rendre  compte  du  point  de  vue  seulement  4^ 

la  population. 

VILLERMÉ. 

BB  LA    RÉPARTITION  DES  RICHESSES, 

PAR  M.  VIDAL  ». 


Ce  livre  se  présente  sous  de  tristes  auspices.  Soti  apparition  daûê  16  monde 
è  réteillé  au  fond  de  ces  cavernes  littéraires 

Que  la  haine  se  creuse  au  bas  des  grands  journaux, 

un  écbo  d'injures  plus  fait  pour  attrister  que  pour  irriter  ceux  à  qui  elltç 
«Pressent,  et  qui  place  sous  des  préventions  défavorables  non-seulement  le 
ftujllet^niste,  mais  encore  Tauteur  qui  a  inspiré  le  feuilleton. 

Par  une  coîqcidence  singulière,  le  jour  môme  où  je  lisais  dans  la  Démocrd^ 
<te  paci/Sgue ces  épithètes  accumulées  sur  la  tête  de  nos  plus  illustres  écooo- 
tf  istei  :  ignôr^nts^  orgueUletâXf  hérétique$  maudits,  êotSj  impies,  faMistes,  pla- 
§MfeSimariimnettes,  traUres^  etc.,  etc.,  ce  jour  même,  le  basard  mettait  sous 
tÊteê  Jeux  une  galerie  de  lettres  autographes  où  Ton  voit  les  plus  grands  hom- 
mes du  siècle^  les  plus  ardents  amis  de  Thumanité,  Jefferson,  Maddison,  Ben- 
ttem^  Bernadotte,  Chateaubriand,  B.  Constant,  et  même  Saint-Simon,  venir 
fèadre  l'hommage  le  plus  sincère  et  le  plus  spontané  à  la  science  et  i  la  phi- 
lanthropie de  J.-B.  Say. 

Mais  ne  cherchons  pas  une  pénible  solidarité  entre  M.  Vidal  et  son  compro- 
nattant  emnmentateur,  qui,  je  l'espère,  rougira  un  jour  dé  son  injustice  et 
de  ses  emportements. 

H  me  semble  que  c'est  faire  preuve  d*un  orgueil  bien  indomptable,  quand 
<m  aborde  une  science,  que  de  débuter  ainsi  :  a  Mes  devanciers  n'ont  rien  su  ni 
rien  vu.  Vainement  des  hommes  tels  que  Smith,  Malthus,  Say,  ont  consacré 
lonte  leur  vie  et  de  puissantes  facultés  à  l'étude  d'un  sujet,  ils  ne  l'ont  pas 
même  entrevu.  Moi,  j'arrive,  j'ai  vingt  ans,  et  j'ai  fait  la  science.  » 

M'inaffU^rait-on  pas  plus  de  confiance  au  public  si  l'on  disait  :  La  scienoe  elt 

»  Parts,  iWé.  t  vd.  In*i>. 


244  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

de  sa  nature  progressive.  Mes  prédécesseurs  l^ont  avancée  ;  mais,  aidé  de  Xeon 
travaux,  j*aspire  à  l'avancer  encore.  Forcés  de  creuser  les  idées  élémentaires,  d'a- 
nalyser les  notions  de  travail,  utilité,  valeur^  capital,  prodw^ion^  etc.,  lU  me  sem- 
blent n*avoir  pas  assez  approrondi  le  phénomène  de  la  répartition  des  richesses; 
je  viens  après  eux,  et  mettant  à  profit  les  connaissances  qu'ils  nous  ont  trans- 
mises, prenant  la  science  où  ils  Tont  laissée,  j*essaye  de  lui  faire  faire  an  pas 
de  plus. 

Mais  pour  que  M.  Vidal  pût  tenir  un  tel  langage,  il  aurait  falllu  qu*Q  s'astreî- 
gntt  à  la  méthode  de  ses  devanciers,  à  Tobservaf  ion  de  la  manière  dont  les  faits 
se  passent  et  s*encha!nent.  Cette  méthode,  il  la  repousse.  Selon  lui,  la  scienee, 
ainsi  limitée,  n*est  qu'un  objet  de  pure  curiosité.  Il  pense  que  sa  mission  est 
de  donner  des  conseils,  d'enseigner,  peut-être  même  d'imposer  des  règles  de 
conduite. — a  La  belle  science,  s'écrie-t-il,  qui  se  résume  en  une  négation  :  ■* 
rien  faire  ! 

M.  Vidal  se  méprend.  La  science  ne  fait  à  personne  un  devoir  de  Tincrtie, 
ou,  comme  on  dirait  aujourd'hui,  de  immobilisme.  Elle  étîlaire  toutes  les  roo- 
tes,  celle  qui  conduit  au  bien,  comme  celle  qui  mène  au  mal,  et  croit  que  €fetfL 
à  cela  que  se  borne  sa  tâche,  parce  que  le  principe  d'action  n*est  pas  en  elle, 
mais  dans  les  hommes.  Si  le  penchant  naturel  de  Thomme  le  pousse  rers  ce 
qui  nuit,  il  est  certain  que  jeter  la  lumière  sur  les  conséquences  des  habitades, 
c'est  seconder  cette  triste  direction.  Mais  si  l'homme  est  porté  au  bien,  i 
suffit  que  la  science  le  montre,  et  il  n'est  pas  nécessaire,  pour  le  déteiminer, 
qu'elle  invoque  la  contrainte  ni  même  le  devoir. 

Ce  qui  nous  sépare  complètement  des  écoles  dites  socialistes,  fooriértsles, 
communistes,  saint-simoniennes,  etc.,  c'est  précisément  cela.  Elles  placent  le 
principe  d'action  dans  l'observateur,  et  nous  le  laissons  là  où  il  est,  dans  le  su- 
jet observé,  l'homme. 

Ce  qu'il  y  a  de  singulier,  c'est  qu'ils  nous  accusent  de  ne  voir  dans  lesbom- 
mes  que  des  chiffres,  des  quantités  abstraites,  a  Qu'ils  cessent,  dit  M.  Vidal,  de 
faire  abstraction  de  l'homme  dans  une  science  qui  a  pour  but  le  bonheur  de 
Thomme.  d 

Mais  c'est  vous  qui  faites  abstraction  de  l'homme,  de  ce  qu'il  y  a  en  lui  d'in- 
telligence, de  moralité,  de  vie,  d'initiative,  de  perfectibilité  ;  car,  pour  toos, 
qu'est-ce  que  l'humanité,  si  ce  n'est  une  matière  inerte,  une  argile,  que  le  sa- 
vant, sous  le  nom  de  réformateur,  organisateur,  peut  et  doit  pétrir  à  son  gré  7 

L'économie  politique,  ainsi  que  son  nom  même  le  témoigne ,  admet  que 
l'homme  est  un  être  sentant  et  pensant  ;  que  les  facultés  de  comparer,  déju- 
ger, de  décider  sont  en  lui;  que  la  prévoyance  l'avertit,  que  rexpérience  le 
rectifie,  quUI  porte  avec  lui  le  principe  progressif. 

Voilà  pourquoi  elle  se  borne  à  décrire  les  phénomènes,  leurs  causes  et  laun 
effets, — sûre  que  les  hommes  sauront  choisir. 

Voilà  pourquoi,  comme  celui  qui  place  des  étiquettes  à  l'entrée  de  chaque 
route,  elle  se  contente  de  dire  :  Voici  où  conduit  l'une  ;  voilà  où  mène  l'autre. 

Mais  vous,  vous  ne  voyez  dans  les  hommes  que  de  la  matière  expérûneo- 
tale,  des  machines  qui  produisent  et  consomment,  et  désirant,  il  faut  vcm 
rendre  cette  justice,  que  la  richesse  soit  équitablement  répartie  entre  eux, 
vous  vous  attribuez  cette  fonction,  persuadé  que  vous  êtes  que  la  Provideoes 
n'y  a  pas  pourvu. 

t  Suffirait-il  au  mécanicien,  dit  M.  Vidal,  pour  inventer  la  mocàûia,  d'ohser- 


DE  LA  RÉPARTITION  DES  RICHESSES.  246 

yer^  de  recueillir  des  laits,  puis  de  laisser  foire  les  forces  naturelles?  o  Et  non» 
sans  doute,  il  faut  encore  qu'il  trouve  le  moyen  d'utiliser  ces  forces,  qu'il  tn- 
^erUe  sa  madiine, . . 

a  De  même,  en  économie...,  on  peut  inventer  un  mode  particulier  de  pro- 
duction et  de  consommation,  un  système  économique.  » 

Ailleurs,  il  compare  la  société  à  un  régiment  : 

a  Faudra-t-il  donc  laisser  chacun  manœuvrer  à  sa  guise,  permettre  à  chaque 
oiGcier,  à  chaque  soldat  de  faire  et  de  suivre  son  petit  plan  de  campagne,  etc.  » 

Ailleurs,  à  un  orchestre  : 

«Comme  les  musiciens  d'un  orchestre  discipliné,  chacun  de  nous  a  un  rôle 
utile,  indispensable...  ;  mais  pour  qu'il  y  ait  accord,  unité,  il  faut  que  chacun 
soit  mis  à  sa  place...;  il  faut  que  tous  les  exécutants  obéissent  à  la  pensée  du 
compositeur,  et  à  la  direction  du  chef  d'orchestre.  » 

Mais  quand  un  mécanicien  a  sous  la  main  des  rouages,  des  ressorts,  il  dis- 
pose d'une  matière  inerte,  et  son  intervention  est  indispensable.  Les  hommes  ne 
sont-ils  donc  que  des  rouages  et  des  ressorts  aux  mains  d'un  socialiste? 

Mais  ces  soldats,  que  vous  nous  proposez  pour  exemple,  quoiqu'ils  soient 
des  hommes,  en  tant  que  soldats  ne  sont  plus  hommes,  ils  ne  sont  que  des 
machines.  Le  principe  d'action  n'est  plus  en  eux.  Soumis,  selon  cette  énergi- 
que expression,  à  V obéissance  passive,  ils  ne  s'appartiennent  plus,  ils  tournent 
à  droite  et  à  gauche  au  moindre  signe.  Aussi  faut-il  tirer  au  sort  à  qui  ne  sera 
pas  soldat.  Croyez-moi,  l'humanité  ne  se  laissera  pas  aisément  réduire  à  ce 
rôle  passif  que  vous  lui  réservez. 

Enfin,  vos  musiciens,  nous  en  convenons  volontiers,  arriveront  à  l'accord,  à 
rharmonie,  si  la  direction  du  chef  d'orchestre  est  imposée. 

Eh!  mon  Dieu,  ce  n'est  pas  en  économie  seulement  ;  mais  qui  ne  sait  qu'en 
toutes  choses  le  despotisme  infaillible  serait  la  meilleure  solution  ? 

Mais  où  est-il  ce  chef  de  l'orchestre  social  en  mesure  de  faire  reconnaître  son 
titre  d'infaillibilité  et  son  droit  à  la  domination? 

En  son  absence,  j'aime  mieux  laisser  les  musiciens  eux-mêmes  s'organiser 
entre  eux,  car,  comme  vous  le  dites ,  ils  sont  trop  intelligents  pour  ne  pas  com- 
prendre que  sans  cela  l'harmonie  serait  impossible  t 

Vous  voyez  donc  bien  que  nous  commençons  à  nous  entendre,  et  que  vous 
êtes  amené,  comme  nous,  à  laisser,  bon  gré,  mal  gré,  le  principe  d'action  là 
où  Dieu  l'a  placé,  dans  Thumanité  et  non  dans  celui  qui  l'étudié. 

Quand  nous  exposons  les  phénomènes,  leurs  causes  et  leurs  conséquences, 
quand  nous  nous  contentons  de  montrer  comment  telle  action  vicieuse  conduit 
inévitablement  à  telle  conséquence  funeste;  quand,  par  exemple,  nous  di- 
sons :  la  paresse  conduit  à  la  misère,  l'excès  de  population  à  une  diminution 
et  une  mauvaise  répartition  du  bien-être,  vous  vous  écriez  que  nous  sommes 
falalistes. 

Entendons-nous.  Oui,  nous  sommes  fatalistes  à  la  manière  des  physiciens , 
quand  ils  disent  :  «  Si  une  pierre  n'est  pas  soutenue,  il  est  fatal  qu'elle  tombe. 

Nous  sommes  fatalistes  à  la  manière  des  médecins,  quand  ils  disent:  a  Si 
vous  mangez  outre  mesure,  il  est  fatal  que  vous  ayez  une  indigestion,  d 

Nais  reconnaître  Texistence  d'une  loi  fatale,  est-ce  bien  du  fatalisme?  Après 
tout,  avons-nous  fait  ces  lois,  comme  vous  nous  en  accusez,  quand  vous  re- 
prochez aux  économistes  tous  les  maux  de  la  société,  faisant  abstraction  des 


246  JOURNAL  DBS  tCOVOmSfOS. 

mauvaises  habitude»,  dos  préjugés,  <lef  orreurs  el  desTicii  ptrleiqadi  éOmm 

pu  se  les  attirer? 

Le  yral  fatalisme,  ce  me  semble,  est  au  fond  de  tous  vos  Sfslèiiies,  qui, 
quelque  opposés  qu'ils  soient  entre  eux,  s'accordent  seulement  eo  eeei  :1e 
bonheur  ou  le  malheur  des  hommes,  indépendant  de  leurs  vices  et  de  lems 
vertus,  et  sur  lequel,  par  conséquent,  ils  ne  peuvent  rien,  dépend  eidasive- 
ment  d'une  invention  contingente,  d'une  organisation  imaginée,  en  l'an  de 
grâce  1846,  parM.VidaL 

Il  est  bien  vrai  qu'en  l'an  i845  M.  Blanc  en  avait  imaginé  une  autre*  Hti» 
heureusement  les  trois  milliards  d'hommes  qui  couvrent  la  terre  ne  Toot  pas 
acceptée,  sans  cela  ils  ne  seraient  plus  à  temps  d'essayer  celle  de  M.  Vidal. 

Que  serait-ce  si  l'humanité  s'était  pliée  à  l'organisation  inventée  par  Foo- 
rier,  qui  olTrait  au  capital  24  pour  100  de  dividende  au  lieu  des  5  pour  ÎQÛ 
qu'assure  la  nouvelle  invention  ? 

Pour  se  faire  une  idée  de  l'esprit  de  despotisn^e  qui  fait  la  base  de  ftoutef  ccf 
rêveries,  il  suffit  de  voir  combien  on  y  est  prodigue  de  formules  comme  celle^  : 

ail  faudra  proportionner  la  production  aux  moyens  de  consommation. 

a  n  faudra  organiser  puissamment  le  travail. 

a  n  faudra  appeler  toutes  les  activités  et  toutes  les  intelligences»  etc. 

«  Il  faudra  distribuer  les  produits  d'après  la  justice. 

a  n  faudra  élever  chaque  travailleur  au  rang  de  sociétaire. 

a  //  faudra  lui  fournir  les  moyens  de  satisfaire  ses  besoins,  etç, 

a  //  faudra  établir  l'équilibre  entre  la  production,  la  consommation  ^  U  p^ 
pulation. 

a  On  peut  combiner  un  bon  mécanisme  industriel. 

a  On  peut  inventer  un  mode  particulier  de  production  et  de  consommation. 

a  H  faut  constituer  avant  tout  la  solidarité  elTective.  » 

Tout  cela  est  bientôt  dit.  Mais  quand  on  demande  aux  socialistes  :  Qui  donc 
fera  toutes  ces  choses  ?  qui  donc,  si  l'humanité  est  passive,  ranimera  du  souffle 
de  vie?  chacun  d'eux  se  pose  et  répond  :  mot. 

il  fautétre  juste  envers  M.  Vidal.  11  ne  dit  pas  :mo«;  il  dit:  <e  pouvoir,  Vamt^nU, 

Alais  ce  n'est  là  que  reculer  fa  difficulté  ;  car  si  tous  les  hommes  sont  des  res- 
sorts, des  soldats,  de  la  matière  inerte;  si  toute  pensée  d'ordre  et  d'orgaaisa* 
tion  émane  d'une  autorité,  à  quel  signe  pouvons-nous  la  reconnaître? 

La  difficulté  est  grande,  et  il  fallait  bien  que  M.  Vidal  se  donnât  la  peiM  et 
la  résoudre. 

Voici  comment  il  s'exprime  : 

a  Nous  supposons  à  prtdfi  un  pouvoir  normal  régulièrement  constitué.  Bioos 
laissons  à  chacun  la  faculté  de  comprendre  sous  ce  nom  le  système  qu'il  pié- 
fére,  qu'il  désire,  qu'il  conçoit  ou  qu'il  rêve.  Le  gouvernement,  giiej  qu^U  soé^ 
c'est  pour  nous  la  protection,  la  prévoyance  sociale,  le  représentant  cte  Toidit 
pour  tous  et  dans  l'intérêt  de  tous,  etc.  » 

Si  vous  supposez  à  priori  un  pouvoir  normal  et  infaillible,  nous  iommt»»  d'ac- 
cord. Seulement  montrez-moi  son  certificat  d'infaillibilité,  et  je  suis  prél  èat 
laisser  organiser. 

Mais  si,  dans  l'embarras  de  trouver  ce  phénix,  vqus  admettes  une  autorité 
quelconque,  telle  que  chacun  la  préfère,  la  désirç,  la  conçoit  ou  la  rêve,  je 
crains  bien  que  nous  n'ayons  autant  d'autorités  qu'il  y  a  d'hommes»  ce  qui  nous 
replace  justement  au  point  de  départ. 


DE  LA  RÉPARTITION  l)£S  RICHESSES.  947 

Ici,  l|.  Vidal  a  recours  à  la  grande  ressource  des  socialistes»  Vorgani^atiçn,  Il 
ne  s'agil  que  d'organiser  le  pouvoir, 
a  Un  mauvais  gouvernement,  dit-il,  peut  abuser  de  la  force;  cela  est  vrai. 

gais  un  bon  gouvernement,  loin  de  gêner  en  rien  la  liberté  véritable,  peut  en 
ivoriser  le  développement...;  il  ne  s'agit  donc  pas  d'amoindrir  ou  de  suppri- 
mer le  pouvoir,  mais  de  lui  donner  une  bonne  organisation.  f> 

C'est  fort  bien.  Mais  qui  est-ce  qui  organisera  le  pouvoir?  La  société  sans 
^oute.  —  Point  du  tout,  puisque  c'est  le  pouvoir  qui  doit  organiser  la  société. 
—  J'entends;  M.  Vidal,  ou  tout  autre  socialiste  qui  préfère,  désire,  conçoit  ou 
rêve,  organisera  le  pouvoir,  lequel  organisera  la  société.  Reste  toujours  à  sa- 
voir comment  est  organisé  le  premier  organisateur. 

Il  y  a  dans  le  livre  de  M.  Vidal  un  chapitre  vers  lequel  on  se  sent  attiré  par 
la  séduction  du  titre  :  Conclusion  pratique,  11  y  a  si  longtemps  que  nous  désirons 
voir  les  socialistes  formuler  une  conclusion!  Enfin ,  me  disais-je ,  la  nouvelle 
ipvention  sociale  va  nous  être  déroulée  dans  tous  ses  détails,  avec  les  moyens 
d^e^^écution  propres  à  faire  fonctionner  l'appareil. 

Malheureusement  M.  Vidal ,  se  fondant  sur  ce  que  nous  ne  sommes  pas  en 
état  de  le  comprendre ,  ne  nous  dit  rien.  La  société  actuelle  est  une  masure  que 
nous  refusons  obstinément  d'abandonner,  11  a  bien  dans  sa  poche  le  plan  de 
constructions  nouvelles  ;  mais  à  quoi  bon  nous  les  montrer ,  puisque  nous  ne 
voulons  pas  en  entendre  parler  et  que  nous  nous  obstinons  à  maintenir  la  maison 
iUlabréey  l'édifice  vermoulu?  Il  n'y  a  donc  pas  pour  aujourd'hui  de  restauration 
possible.  Reste  tout  au  plus  à  placer  des  arc-boutants  au  dehors  et  à  gâcher  du  plâtre 
dans  Us  crevasses. 

Notre  obstination  nous  prive  donc  de  Favantage  de  connaître  le  nouvel  ap- 
pfireil social  imaginé  par  M.  Vidal.  Tout  ce  qu'il  nous  laissera  voir,  ce  sont 
linéiques  étançons  et  un  peu  de  plâtre  qu'il  veut  bien  appliquer  à  retarder  la 
chute  d  u  V  ieil  éd  i  fice . 

Le  problème  ainsi  circonscrit,  M.  Vidal  en  revient  à  ses  formules  favorites  : 

a  n  faut  organiser,  sur  tous  les  points  du  royaume ,  dans  chaque  départe- 
pçiit,  des  ateliers  où  tout  homme  de  bonne  volonté  puisse  toujours  Irouver 
^  gagner  sa  vie  en  travaillant  ;  où  tout  ouvrier  inoccupé ,  déplacé  par  la  mé- 
ç^iquQ,  puisse  utiliser  ses  bras  ;  des  ateliers  qui  ne  fassent  point  concurrence 
aux  ateliers  existants,  car  autrement  on  créerait  autant  de  pauvres  d'un  côté 
gu'on  en  soulagerait  de  l'autre. 

a  Des  ateliers  fermanen/^,  qui  soient  à  l'abri  du  chômage  et  des  mortes-sai- 
89DS,  è  Tabri  des  crises  commerciales,  industrielles  et  politiques. 

a  Des  ateliers  où  l'introduction  d'une  machine  perfectionnée  profite  au;i 
travailleurs  sans  pouvoir  leur  porter  préjudice... 

a  Des  ateliers  où  Von  puw^  établir  un  équilibre  constant  entre  la  production 
et  le^  )>esoins  de  la  consommation  ;  des  ateliers  où  la  population  surabondante 
des  villes  puisse  se  déverser. 

f  Des  ateliers  où  le  travailleur  trouve  le  bien-être ,  l'indépendance  et  la  sé- 
curité; une  occupation  permanente ,  une  rétribution  convenable  et  toujours 
ffflurée. o 

Certes,  nous  rendons  justice  aux  bonnes  intentions  de  M.  Vidal,  et  nous  dési- 
rons que  ses  vues  philanthropiques  se  réalisent.  Comme  lui,  noi|s  voudrions 
qu'il  n'y  eût  pas  un  homme  sur  la  terre  qui  ne  trouvât  toujours  du  travail  ^' 
fOré,  du  biep-étre ,  de  la  sécurité,  de  l'indépendance  ;  qui  ne  fût  i  Tabri  dç 


us  JOURNAL  DES  EœNOMISTES. 

toute  crise  commerciale,  industrielle,  politique  et  même  atmosphérique; 
qu  il  y  eût  parfait  équilibre  entre  la  production  ,  la  consonmiation  et  la  popu- 
lation. 

Mais  au  lieu  de  penser ,  comme  M.  Vidal,  qu*il  y  a  un  être  abstrait  qa*oo 
appelle  VEtat,  qui  a  les  moyens  de  réaliser  ces  beaux  rêves;  au  lieu  de  faire 
dériver  exclusivement  le  bonheur  individuel  d'une  organisation  inventée  pe 
un  journaliste  et  imposée  du  dehors  aux  travailleurs,  nous  croyons  qa*i1  dé- 
pend surtout  des  habitudes  et  des  vertus  des  travailleurs  eux-mêmes.  Sî  les 
uns  sont  actifs  et  les  autres  paresseux ,  s'il  y  a  parmi  eux  des  prodigues,  des 
économes,  des  avares,  des  gens  ordonnés  et  des  gens  débauchés  ;8i  les  um 
se  marient  à  seize  ans,  et  sont  chargés  de  famille  à  Tâge  où  les  autres  s'éta- 
blissent ;  nous  ne  voyons  pas  à* organisation  qui  puisse  empêcher  rinégalilé  de 
s'introduire  dans  votre  colonie. 

S'il  y  a  des  hommes  qui  se  livrent  à  des  entreprises  hasardeuses,  des  gens 
qui  empruntent  sans  savoir  comment  ils  pourront  rendre ,  et  d'autres  qm 
prêtent  sans  savoir  comment  ils  seront  payés  ;  si  la  colonie  est  saisie,  par  exem- 
ple ,  de  passions  guerrières  qui  la  mettent  en  hostilité  avec  le  genre  humain, 
nous  ne  croyons  pas  que  votre  organisation  la  mette  à  Tabri  de  toute  crbe 
commerciale  et  politique. 

Vous  aurez  beau  nous  dire  que  nous  sommes  fatalistes  parce  que  nous  crojons 
que  le  mal  lui-même  a  sa  mission ,  celle  de  réprimer  le  vice  dont  il  est  le  pro- 
duit ;  oui ,  nous  devons  l'avouer,  nous  croyons  à  l'existence  du  mal.  Nous  a*y 
croyons  pas  seulement,  nous  le  voyons, et,  au  physique  comme  au  moral, 
nous  n'avons  pas  d*autre  alternative  à  proposer  à  l'humanité  que  de  réviler 
par  la  prévoyance  ou  de  le  subir  par  la  douleur. 

A  moins  donc  que  vous  ne  chargiez  votre  organisateur  d'avoir  de  la  pru- 
dence pour  tout  le  monde,  de  Tordre,  de  l'économie,  de  l'activité,  des  lumiéra 
et  des  vertus  pour  tout  le  monde,  vous  nous  permettrez  de  continuer  à  croire 
que  l'humanité  ne  peut  être  heureuse  qu'autant  que  ces  causes  de  bonheur 
soient  en  elle-même. 

Et  certes ,  si  vous  me  permettez  de  supposer  seulement  l'existence  d'un  Tiee 
dans  la  colonie  dont  vous  tracez  le  plan  ;  si  vous  raisonnez  dans  Thypothêse 
qu'elle  est  affectée  de  paresse,  ou  de  débauche,  ou  de  faste,  ou  d'ambition,  ou 
d'humeur  conquérante ,  vous  arriverez  à  voir  qu'elle  suivra  bientôt  la  desti- 
née commune  et  qu'il  n'est  pas  au  pouvoir  de  l'organisation  la  plus  ingénieuse 
d'empêcher  l'cflet  de  sortir  de  la  cause. 

Ainsi ,  les  ordres  sociaux  que  chacun  de  vous  invente  chaque  jour,  suppo- 
sent la  perfection  dans  l'inventeur  d'abord ,  et  ensuite  dans  l'humanité,  cette 
matière  inerte  dont  s'amuse  la  féconde  imagination. 

Eh  !  monsieur,  accordez  nous  seulement  la  perfection  de  l'humanité,  et  croyez 
que  les  économistes  feront  des  plans  sociaux  tout  aussi  séduisants  que  les  vôtres. 

Les  socialistes  nous  reprochent  de  repousser  V association.  Et  nous,  nous  leur 
demandons  :  de  quelle  association  voulez- vous  parler?  est-ce  de  Vatêodatiom 
volontaire  ou  de  Y  association  forcée  ? 

Si  c'est  de  l'association  volontaire ,  comment  peutron  nous  reprocher  de  la 
repousser ,  nous  qui  croyons  que  la  société  est  une  grande  association ,  et  que 
c'est  pour  cela  qu'elle  s'appelle  société? 

Veut-on  parler  seulement  de  quelques  arrangements  particuliers ,  que  peu- 
vent faire  entre  eux  les  ouvriers  d'une  même  industrie  ?  Eh  !  mon  Dieu, 


DES  CHEMINS  DE  FER  ËiN  ITALIE.  249 

ne  oous  opposons  à  aucune  de  ces  combinaisons  :  société  simple ,  en  com- 
mandite, anonyme,  par  actions  et  même  en  phalanstère.  Associez-vous  comme 
vous  Fentendrez,  qui  vous  en  empêche  ?  Nous  savons  fort  bien  qu'il  y  a  des 
conventions  plus  ou  moins  favorables  au  progrès  de  Thumanité  et  à  la  bonne 
répartition  des  richesses.  Pour  Texploitation  des  terres,  par  exemple ,  avons- 
nous  jamais  dit  que  le  fermage  et  le  métayage,  par  cela  seul  qu'ils  existent, 
exercent  pour  toutes  les  classes  agricoles  des  effets  identiques?  Mais  nous 
pensons  que  la  science  a  rempli  sa  tâche  quand  elle  a  exposé  ces  effets,  parce 
que,  encore  une  fois,  nous  pensons  que  le  principe  d'action,  l'aspiration  vers 
le  mieux  n'est  pas  dans  la  science,  mais  dans  Thumanité. 

Mais  vous ,  vous  qui  ne  voyez  dans  l'espèce  humaine  qu'une  cire  molle  aux 
mains  d'un  organisateur,  c'est  Tassociation  forcée  que  vous  proposez;  l'asso- 
ciation qui  ôteà  tous  les  individus,  hors  un,  toute  moralité  et  toute  initiative  , 
c'est-à-dire  le  despotisme  le  plus  absolu  qui  ait  jamais  existé,  je  ne  dis  pas 
dans  les  annales,  mais  même  dans  l'imagination  des  hommes. 

Je  ne  terminerai  pas  sans  rendre  à  M.  Vidal  la  justice  qui  lui  est  due.  S'il  a 
épousé  les  théories  des  socialistes,  il  n'a  pas  emprunté  leur  style.  Son  livre 
est  écrit  en  français .  et  même  en  bon  français.  Le  néologisme  s'y  montre , 
mais  il  n'y  déborde  pas.  M.  Vidal  nous  fait  grâce  du  vocabulaire  fouriériste,  et 
des  gammes  et  des  pivots,  et  des  amitiés  en  quinte  superflue,  et  des  amours 
en  tierce  diminuée.  S'il  voit  la  science  sous  un  autre  aspect  que  ses  devan- 
ciers, il  la  prend  du  moins  au  sérieux.  11  ne  méprise  pas  son  public  au  point 
de  vouloir  lui  en  imposer  par  des  phrases  d'Apocalypse.  C'est  d'un  bon  augure, 
et  si  jamais  il  fait  une  seconde  édition  de  son  livre ,  je  ne  doute  pas  qu'il  n'en 
retranche ,  sinon  ce  qu'il  y  a  d'erroné  dans  la  partie  systématique ,  du  moins 
ce  que  la  partie  critique  offre  d'exagéré  et  même  d'injuste. 

Frédéric  BASTIAT. 


DES  CHEMINS   DE  FER  ITALIENS. 

DELLE  STRADE  FERRATE  ITALIANE 

B 

DEL  BUGLIORE  ORDINAMENTO  DI  ESSE. 
(DBS  CHEMINS  DB   FER  ITALIENS   ET  DE  LEUR   MEILLEUR   MODE   d'ORGANISATION. 

FAH  M.  LE  COMTE  C.  H*  PETITTI  \ 


L'Angleterre,  la  France,  l;i  B*?Igiqut5  H  l'Allemagne  ne  sont  pas  lessetiKs 
pays  en  Europe  où  l'un  m  suit  occupé  des  chemins  de  fer,  noa-seulement  au 
point  de  vue  pratique,  c'est-ânlire  pour  en  silkmner  le  territoire  et  rempla* 
cer  par  ces  voies  rapides  les  auciennes  voies  de  conimunicalion,  mais  encore, 

•  Un  fort  volume  Jn-f».  Cipoliga,  INS.  Tyrin,  Titiogralia  Eln'iii;i 

T.   XIV.  —  J  làiii  iHft  1^ 


?60  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

si  on  peut  s'exprimer  ainsi,  au  point  de  vue  théorique,  pour  débattre  U  ques- 
tion de  savoir  quel  était  le  mode  préférable,  aussi  bien  pour  rétabliâsemeot 
que  pour  Texploilation  de  ces  voies  nouvelles.  Tous  les  États  européen^,  sao» 
même  en  excepter  la  Russie,  ont  été  plus  ou  moins  entraînés  par  l'exemple 
général;  aucun  d'eux  n'a  voulu  rester  en  arrière,  et,  chose  remarquable!  ce 
ne  sont  pas  les  pays  que  nous  pensions  être  le  plus  en  dehors  du  mouvement 
industriel  qui  s'en  sont  le  moins  occupés.  Nous  ne  voulons  d'autre  preuve  à 
l'appui  de  notre  assertion  que  l'ouvrage  que  vient  de  publier  M.  le  comte  Pe- 
titti  sur  les  chemins  de  fer  italiens,  fl  suffit  de  le  lire  pour  être  convaincu  dn 
mouvement  qui  règne  dans  la  péninsule,  et  des  efforts  qu'y  font  les  divers 
gouvernements  pour  voir  bientôt  reliées  par  des  voies  ferrées  toutes  les  par- 
ties de  ce  vaste  territoire. 

Mais  avant  de  nous  faire  connaître  les  lignes  aujourd'hui  exploitées,  celles 
en  cours  d'exécution  et  celles  enfin  qui  ne  sont  encore  qu'à  Tétai  de  projet, 
l'auteur  a  cru  devoir  récapituler  et  passer  en  revue  les  différents  modes  de 
concession  et  d'exploitation  qui  ont  été  jusqu'à  ce  jour  employés  par  le»  diven 
peuples  de  l'Europe.  Nous  lesuivronsbrièvementdanscelteénumération,  parce 
que  nous  y  trouverons  l'occasion  de  signaler  un  fait  assez  curieux,  mais  sur- 
tout caractéristique  de  l'état  de  la  France  à  Tépoque  actuelle.  Ce  fait,  c^est  que 
la  France,  après  avoir  hésité  entre  tous  les  systèmes,  les  a  tous  successivement 
essayés,  et  qu'aujourd'hui  après  tous  ces  essais  comparatifs,  après  toutes  ce> 
tentatives  qui  n'ont  pas  duré  moins  de  dix  années,  elle  est,  comme  fe  premier 
jour,  dans  l'impossibilité  la  plus  absolue  de  pouvoir  adopter  un  système  déter- 
miné, de  s'y  attacher,  et  encore  moins  de  le  faire  prévaloir  et  de  le  mettre 
en  pratique. 

Le  premier  mode,  c'est  la  concession  directe  à  l'industrie  privée.  Cette  coo- 
cession  est  perpétuelle,  comme  pour  le  chemin  de  Saint-Etienne  ;  temporaire, 
comme  pour  les  chemins  d'Orléans,  de  Rouen,  du  Nord  et  beaucoup  d'autres. 

Comme  observation  préliminaire,  l'auteur  se  demande  si  tous  les  Etats  sont 
également  mûrs  pour  ces  développements  de  l'esprit  d'association,  et  si  en  vou- 
lant le  stimuler,  il  n'est  pas  à  craindre  que  Ton  tpnfbp  daps  les  incfMivj^nîeDtft 
de  l'agiotage  et  des  jeux  de  bourse  ;  puis  il  entre  dans  l'examen  de  la  ques- 
tion. Il  combat  l'opinion  de  M.  Michel  Chevalier,  qui  pense  que  les  concessioQS 
perpétuelles  sont  préférables,  parce  qu'elles  seules  offrent  à  la  spéculation  dei 
profits  véritablement  rémunérateurs.  En  effet  l'opinion  contraire,  noos  de- 
vons le  croire  du  moins  en  examinant  les  actes  les  plus  récents  de  l'adminis- 
tration  supérieure,  a  triomphé.  On  semble  à  peu  près  d'accord  aujourd'hui  sur 
ce  point  que  l'État  ne  peut  ainsi  se  dessaisir  ap  profit  des  intérêts  privés, 
aliéner  à  perpétuité  ce  qui  constitue  à  juste  titre  entre  ses  mains  une  portioa 
de  la  puissance  publique. 

Quant  aux  concessions  temporaires,  M.  Petitti  ne  les  repousse  pas  d'uDemi- 
Dière  absolue;  il  y  met  seulement  quelques  restrictions  que  du  reste  oo  ne 
saurait  qu^approuver  :  ainsi  il  voudrait  qu'elles  fussent  seulement  données,  ooii 
SUT  des  projets  généraux  ou  approximatifs,  mais  sur  des  devis  indiquant  d'une 
manière  détaillée  les  travaux,  les  dépenses,  les  revenus  probables,  les  frais 
d'exploitation,  afin  que  chacun,  pouvant  étudier  ces  documents  et  se  rendre 
un  compte  exact  de  la  nature  de  la  spéculation,  il  y  eût  moins  de  prise  à  Ta- 
giotage. 

Après  ces  considérations  générales,  Tauteur  en  fiiit  une  appileation  plosspé- 


DES  CHEMINS  DE  FER  EN  ITALIE.  251 

oiale  à  l'Italie^  et  arrive  à  cette  cooclusioo,  que  les  concessions  temporaires  y 
doi^pt.^tre  l'exceptipn,  parce  qiie  l'organisation  de  sociétés  particulières 
n'est  pBfi  c)K)se  facile  dans  la  péninsule. 

Le  secpnd  et  le  troisième  mode  consistant  dans  le  concours  direct  et  partiel 
c^  gouvernement.  Qr,  ce  concours  peut  être  donné  ûv  deux  manières,  soit  au 
ipoyeD  d'une  subvention  réelle  en  aident,  soit  au  moyen  d'une  subvention  en 
nature,  en  faisant  à  ses  frais  une  partie  des  travaux;  c'est  le  système  introduit 
en  France  par  la  loi  du  H  juin  1842.  Dans  le^  deux  cas  on  laisse  à  l'industrie 
privée  le  complément  des  travaux  et  l'exploitation  de  la  ligue. 

L'Ëtat  peut  subventionner  une  entreprise  de  chemin  de  fer  de  quatre  ma* 
uièrea  différentes: 
1^  Par  le  don  d'une  somme  d'argent; 
È'*  par  un  prêt  avec  ou  sans  intérêts  ; 
3^  Par  une  prise  d'actions; 
4»  Par  la  garantie  d'un  minimum  d'intérêt. 

La  subvention  directe  qui  se  résout  en  une  somme  une  fois  donnée  a  ses 
avantagea,  parce  qu'au  moins  l'État  sait  positivement  à  quoi  il  n'engage;  mais 
p'a*t-elJe  pas  aussi  ses  inconvénients  au  point  de  vue  de  l'utilité  publique,  do 
l'intérêt  généra],  qui  veut  que  tonte  entreprise  commencée  puisse  être  consi* 
dérée  comme  une  entreprise  achevée?  Ne  sera-t-elle  pas  superflue  si  l'af- 
faire est  bonne?  Si  au  contraire  elle  est  mauvaise,  ne  sera-t-elle  pas  insuffla 
santé  !?  Comment  pourra-t-on  se  renfermer  dans  do  justes  limites  ?  En  France, 
toutes  ces  hypothèses  sont  pour  nous  des  exemples  récents.  Le  chemin  de  fer  de 
Rouen»  qui,  malgré  l'absurdité  de  son  tracé,  était  encore  cependant  une  bonne 
fpéculation,  a  reçu  un  prêt  de  14  millions  dont  il  aurait  pu  se  passer;  la 
ligne  de  Strasbourg  à  Râle,  ligne  de  grand  avenir,  mais  affaire'  médiocre  danâ 
les  commencements,  a  vu  le  gouvernement  venir  à  son  secours  avec  un  prêt 
de  12  millions.  Enfm  4  millions  prêtés  au  chemin  de  Versailles  (rive  gauche) 
n'ont  pu  améliorer  une  affaire  qui  était  dans  des  conditions  détestables.  On 
spit  avec  q^uelle  peine  les  travaux  se  sont  achevés.  L'État  a  ainsi  manqué 
de  .courir  un  nouveau  risque,  car,  en  admettant  cette  supposition,  si  une 
ligue  commencée  reste  à  l'état  de  projet  ou  de  ruine,  l'État  perd  toutes  le« 
resspurces  éventuelles  que  le  mouvement  des  personnes  et  des  choses  doit 
ajouter  à  l'impôt  indirect. 

La  prise  d'actions,  mode  souvent  employé  aux  États-Unis,  rentre  dans  la 
catégorie  de  la  subvention  directe,  il  est  donc  à  craindre  qu'elle  ne  soit, 
coQime  elle,  ou  superflue  ou  insuffisante. 
.  La  garantie  d'un  minimum  d'intérêt,  dont  en  France  nous  avons  fait  Fes- 
sai.sur  le  chemin  d'Orléans,  semble  ù  M.  le  comte  Petitti  un  mode  plus  ra- 
tionneL  Cependant  il  croit  devoir  faire  observer  que  si  la  ligne  est  bonne, 
cette  garantie  est  illusoire  et  n'a  qu'un  effet  moral  ;  si  elle  est  mauvaise, 
l'État  ne  connaît  pas  au  juste  le  chiffre  de  ses  engagements. 

Enfin  la  subvention  peut  être  en  nature,  comme  dans  le  système  tant 
vanté  de  la  loi  du  11  juin  184:2.  Mai;^  là  encore  nous  trouvons  des  inconvé* 
oients,  le  conflit  de  l'influence  administrative  et  de  l'influence  industrielle; 
c'est  en  outre  le  système  le  moins  économi(|ue  pour  l'Klat,  qui  paye  fort  cher 
pour  avoir  tous  les  inconvénients  attachés  aux  conces^Dions  privées,  et  n'a 
aucun  des  avantages  qui  doivent  résulter  de  l'administration  entre  ses  nnaiiis 
d'une  propriété  publique. 


262  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

11  y  a  aussi  le  système  mixte,  qui  consiste  à  laisser  à  FÉtat  l*ezécatioo  dc9 
grandes  lignes,  ou  des  lignes  dites  gouvernementales,  et  à  Tinduslne  priTée 
la  construction  des  lignes  secondaires.  Ce  système  a  été  récemmeot  ioaugorè 
en  Belgique,  où  des  lignes  secondaires  vont  prochainement  relier  ensenble 
sur  d*autres  points  toutes  les  parties  du  réseau  général  ;  ce  système  ert 
déjà  de  beaucoup  supérieur  aux  autres,  en  ce  qu'il  permet  plas  de  li- 
berté dans  la  réduction  ou  la  modification  des  tarifs.  Toutefois  l'État  pro- 
priétaire peut,  ou  exploiter  par  lui-même,  comme  en  Belgique,  ou  aflèrraer, 
comme  on  a  fait  en  France  pour  le  chemin  de  Montpellier  à  Ntmes. 

Reste  enfin  un  dernier  système,  celui  de  la  construction  et  de  Texpioita- 
tion  exclusives  par  TÉtat,  et  nous  ne  dissimulons  pas  ici  que  c'est  celui  qoî 
a  tout  s  les  sympathies  de  Fauteur.  En  effet,  il  n*est  pas  difficile  de  remarquer 
que  c'est  le  seul  qui  rende  impossible  Tagiotage  et  les  jeux  de  bonrse,  qui, 
en  déplaçant  soudainement  les  capitaux,  causent  de  si  profondes  perturba- 
tions commerciales.  C'est  aussi  celui  où  il  est  possible  de  réaliser  en  vue  da 
bien-être  de  la  classe  inférieure,  comme  do  la  modicité  des  tarife,  les  espé» 
rances  que  les  chemins  de  fer  avaient  fait  concevoir,  et  qui  jusqu'à  ce  jour 
ont  été  à  peu  près  autant  d'illusions.  Cette  opinion,  du  reste,  gagne  tous  ks 
jours  du  terrain  parmi  les  hommes  indépendants  et  les  publicistes  les  plw 
distingués. 

Après  ces  considérations  préliminaires,  abordons  plus  spécialement  ce  qui 
concerne  les  chemins  de  fer  de  la  péninsule  italique. 

Mais  auparavant  disons  quelques  mots  d'un  projet  qui  semble  devoir  se  réa- 
liser bientôt  à  son  profit;  en  effet,  en  examinant  tant  la  configuration  géogra- 
phique de  cette  partie  du  continent  européen,  que  les  tracés  des  lignes  proje- 
tées, nous  trouvons  une  ligne  qui,  partant  d'Ancône,  sur  l'Adriatique,  toucheraîl 
Forli  et  Bologne  sur  le  territoire  pontifical,  passerait  à  Modène,  puis  à  Panne 
et  Plaisance,  pour  de  là  gagner  Alexandrie  et  Nice  sur  le  territoire  sarde,  el 
se  relier  à  Marseille  au  chemin  de  fer  français.  Nul  doute  que  cette  ligne,  use 
fois  exécutée,  ne  devînt  la  voie  la  plus  courte  pour  le  transit  de  l'Inde  et  la 
correspondance  de  la  Chine.  Ce  serait  aussi  la  plus  avantageuse  aux  inlérêli 
de  la  France  qui  dès  lors  conserverait,  d'une  manière  pour  ainsi  dire  inaroo- 
yible,  le  passage  des  voyageurs  et  des  marchandises  ;  cette  combinaison  seule 
pourrait  rendre  ainsi  à  Marseille  cette  suprématie  qui  lui  échappe  au  prott 
de  Trieste,  dont  le  commerce  et  les  relations  acquièrent  tous  les  jours  une  pro- 
spérité croissante. 

Le  système  mixte  est  aujourd'hui  suivi  dans  le  royaume  de  Naples,  où  la 
ligne  de  Capoue  a  été  exécutée  par  l'Ëtat,  tandis  que  celle  de  Naples  à  Noœra 
et  à  Castellamare  Ta  été  par  l'industrie  privée.  Mais  il  y  a  cette  différence  entre 
la  manière  dont  on  a  procédé  à  Naples  et  celle  dont  on  a  procédé  en  Belgique, 
que  dans  le  premier  de  ces  pays  les  travaux  ont  été  partagés  entre  les  deia 
systèmes  sans  examiner  quel  était  précisément  leur  caractère.  Ainsi  si  on  avait 
exactement  suivi  les  errements  du  système  belge,  la  ligne  de  Naples  à  Castel- 
lamare, tête  de  chemin  sur  l'Adriatique,  et  ligne  essentiellement  gouverne- 
mentale, aurait  été  réservée  à  l'État. 

Les  chemins  de  fer  dont  il  est  question  dans  l'ouvrage  de  M.  le  comte  Pe^ 
titti  embrassent  toutes  les  parties  de  l'Italie.  Ainsi  il  traite  successivement  : 

Des  lignes  napolitaines  ; 

De  celles  du  royaume  Lombardo-Vénitien  ; 


DES  CHEMINS  DE  FER  EN  ITALIE.  2hZ 

Du  chemin  de  fer  de  Trieste  ; 

De  ceiix  de  la  Toscane  et  de  Lucques; 

Des  chemins  de  fer  du  royaume  Sarde; 

De  ceux  de  Parme  ; 

De  ceui  du  duché  d'Esté  ; 

Et  de  ceux  enfin  projetés  sur  le  territoire  pontifical. 

Les  chemins  de  fer  napolitains  s'étendent  de  Naples  à  Gapoue  pour  de  là  se 
diriger  vers  Rome,  et  de  Naples  à  Gastellamare  pour  atteindre  ultérieurement 
le  littoral  de  l'Adriatique. 

Le  royaume  Lombardo-Vénitien  sera  surtout  célèbre  par  son  magnifique 
chemin  de  Milan  à  Venise,  et  par  les  admirables  travaux  exécutés  aux  frais  du 
gouvernement  près  de  cette  dernière  ville.  Un  embranchement  qui  relie  déjà 
le  tronc  principal  avec  la  ville  de  Monza  pourra  plus  tard  se  diriger  vers  le 
lac  de  Côme.  11  a  même  déjà  été  concédé  à  une  société  anonyme,  représentée 
par  M.  Volta.  Mais  le  gouvernement,  dans  sa  prévoyance,  a  accompagné  l'acte 
de  concession  de  toutes  les  garanties  propres  à  éviter  Tagiotage.  Ainsi  les  dates 
de  tous  les  payements  sont  indiquées,  ils  se  font  dans  une  caisse  publique,  et 
pour  que  les  travaux  ne  souffrent  point  de  retard  dans  leur  exécution,  ils 
doivent  se  faire  par  anticipation.  Mais  nous  recommandons  surtout  l'examen 
de  toutes  les  dispositions  prises  par  le  gouvernement  dans  l'intérêt  de  ces 
▼oies  lombarde- vénitiennes.  On  y  trouve  tous  les  détails,  tous  les  tracés,  jus- 
qu'aux règlements  administratif  pris  pour  les  départs  des  convois.  Toutes  les 
considérations  stratégiques  et  commerciales  y  sont  développées  d'une  manière 
étendue,  enfin  tout  y  est  prévu  de  manière  à  laisser  le  moins  de  prise  possible 
à  l'agiotage  et  à  l'arbitraire. 

Les  chemins  de  fer  de  la  Toscane  sont  établis  d'après  un  autre  mode,  celui 
de  la  concession  à  l'industrie  privée.  Le  livre  de  M.  le  comte  Petitti  contient 
rhistorique  fidèle  de  tout  ce  qui  s'est  passé  dans  ce  pays  à  l'occasion  des  opé- 
rations auxquelles  a  donné  lieu  la  formation  des  différentes  sociétés  de  chemins 
de  fer  ;  et  nous  devons  avouer  que  l'exemple  de  ces  perturbations  et  de  l'agiotage 
eCfréné  dont  ce  petit  pays  a  été  le  théâtre  est  peu  propre  à  modifier  l'opinion 
de  ceux  qui  soutiennent  comme  préférable  l'exécution  par  l'Ëtat.  Ainsi  on  a  vu 
en  Toscane  se  répéter  ce  qui  s*était  déjà  passé  dans  d'autres  contrées  d'Europe, 
notamment  en  France:  on  a  vendu  des  promesses  d'actions,  même  des  pro- 
messes de  promesses;  on  a,  bien  plus,  mis  en  actions  des  concessions  qui 
n'existaient  pas.  Les  prospectus  y  ont  été,  comme  partout,  des  mensonges.  Tel 
chemin  de  1er  dont  Texécution  devait  durer  15  mois  a  mis  près  de  5  ans  à 
son  achèvement.  Les  compagnies  n'y  sont  pas  plus  que  les  autres  avares  de 
promesses  brillantes.  Nous  recommandons  surtout  un  prospectus  de  la  société 
lucquoise,  qui  dépasse  tout  ce  qu'on  a  fait  de  mieux  dans  ce  genre. 

D'autres  gouvernements,  éclairés  par  l'expérience,  se  sont  arrêtés  sur  cette 
pente  funeste,  notamment  celui  du  royaume  Lombardo-Vénitien.  Le  chemin 
de  Milan  à  Venise  fut  un  moment  mis  en  péril  par  suite  des  jeux  de  bourse, 
et  pour  qu*il  pût  être  achevé,  l'Ëtat  fut  obligé  de  le  reprendre  et  de  le  con- 
tinuer à  ses  frais.  Les  États  sardes,  grâce  à  la  prévoyance  d'un  gouvernement 
sage  et  intelligent,  ont  été  à  l'abri  de  ce  fléau  :  la  Toscane  seule  s'est  trou- 
vée livrée  à  l'agiotage,  et  a  été  le  point  de  mire  de  toutes  les  spéculations 
'  des  banquiers  étrangers. 

Quoi  qu'il  en  soit  de  ces  divers  systèmes  et  de  la  manière  dont  ils  ont  été  ap- 


i^r 


254  JOURNAL  DES  ECONOMISTES. 

pliqués ,  nous  devons  faire ,  au  sujet  de  Tltalie ,  une  remarque  générale  ci 
rappeler  la  modicité  habituelle  des  tarifs  qui  sont  partout  bien  nMnns  élsvé» 
qu'en  France  et  en  Angleterre.  Nous  saisirons  en  même  temps  cette  œea- 
sion  pour  parler  d'un  usage  constamment  suivi  par  les  sodéiés  ItaHeoncs. 
Elles  ont  toutes  soin  d'ordinaire  de  publier  un  manifeste  qui  indique  les  aete* 
sur  lesquels  elles  sont  basées,  les  termes  de  payement,  les  dépenses  prétn- 
mées,  les  revenus  probables.  C'est  un  travail  toujours  étendu»  seaveol  oon- 
plet.  Ces  appréciations,  livrées  ensuite  à  l'impressioui  permettent  ea  poklk 
de  discuter  la  bonté  de  l'affaire  ^  et  de  se  renseigner  avec  pariMa  eeaaaia* 
sance  sur  les  probabilités  et  les  chances  du  succès. 

Nous  ne  suivrons  pas  l'auteur  dans  toutes  les  discussions  qu'iJ  aborde, 
dans  l'examen  qu'il  fait  de  tous  les  diiïérents  tracés; nous  nous  t)orniriWM ■ 
dire  que  dans  la  principauté  de  Kucques  et  dans  le  graod-ducbé  de  Tofoaae» 
les  compagnies  ont  fait  ce  qu'elles  œ  font  que  trop  souvent,  elles  ont,  «bm 
du  reste  que  nous  le  prouve  M.  le  comte  Peiitti,  dissimulé  ou  attéoaélt 
chiffre  des  dépenses  et  enflé  celui  des  bénéfices* 

Tous  les  tracés  proposés  sont  plus  ou  moins  susceptibles  de  critiques.  Ca 
seul  est  l'objet,  de  la  part  de  l'auteur,  d'une  approbation  sfuis  réserve;  c'eit 
kl  ligne  proposée  par  les  frères  Cini,  qui^  partant  de  Pistoie ,  suit  \m  vailit 
de  l'Ûmbrone,  passe  TApemun  et  se  dirige  à  Bologne  par  la  Potretta.  L'^kt 
blissemont  de  ce  chemin  sera  éminemment  utile  au  commerce  de  la  Tes- 
cane,  parce  qu'il  favorisera  les  spéculations  du  port  franc  de  LivMinie  qm 
pourra  ainsi  approvisionner  l'Italie  centrale  des.  marchandises  qui  y  «Oliiant 
Ço  chemin  pourra  en  outre  servir  plus  tard  à  réunir  ia  MéditerMoé»  et 
TAdrialique,,  quand  seront  terminées  les  lignes  de  Bologne  à  Aatône»  elceii 
qui  doit  atteindre  Venise,  en  passant  par  Ferrare,  Rovifo  et  Psdoue.  Toitto^ 
fois  il  ne  se  dissimule  pas  que  les  plans  inclinés,  les  tunnels,  le  peasa^e  ëei 
Apennins  augmenteront  peut-être  sansiblemeai  le  «hiffre  des  dépnaaas»  et4i 
mettront  peu  en  rapport  avec  les  revenus. 

La  Toscane  compte  dix  lignes  ou  fractions  de  lignes,  soit  en  exploitalîea. 
soit  en  construction,  soit  concédées,  soit  en  instance  de  concession.    • 

Disons  actuellement  quelques  mots  des  chemins  de  fer  des  ËtaU  SM^es 
continentaux.        t  ... 

Le  point  principal ,  celui  où  devaient  se  porter  d'abord ,  soit  la  spécula- 
tion privée,,  soit  l'attention  du  gouvernement,  était  sans  contredit  la  vdia  4e 
Gènes,  car  l'achèvement  prochain  des  lignes  de  Milan  à  Venise ^  de  Triaslr 
à  Vienne ,  de  Marseille  dans  l'intérieur  de  la  France ,  et  de  Livo«iitie  ifÊm 
rintérieur  de  la  Toscane,  menaçaient  de  la  dépouiller  du  peu  de  eonuneier 
qui  lui  restait. 

.  Aussi,  dès  les  années  1854  et  1857,  avait-on  demandé  des  concessions  an 
gouvernement;  mais  celui-ci  préféra  faire  étudier  la  question  par  des  beauB» 
•ompétents,  auxquels  il  adjoignit  un  certain  nombre  de  foncttonnaires»  losà 
distingués  par  leur  capacité  que  par  leurs  lumières,  et  le  choix  que  Toa  fH, 
pour  présider  cette  Commission,  du  comte  Petitti,  l'auteur  de  l'outrage 
nous  parlons  ici,  était  d'avance  un  sût  garant  que  ses  décisions  ne  i 
prises  qu'après  un  mûr  examen,  et  en  vue  de  l'intérêt  général.  Cn  défioitiiv, 
le  gouvernement  mettait  pour  condition  le  concours  direct  du  Tréser,  ei  en- 
suite le  concours  indirect  de  TKtat,  au  moyen  de  plusieurs  exenptioos  de 
droits.  Deux  tracés  étaient  alors  pour  ainsi  dire  en  présence»  le  Iraaé-ltotroqai 


\ 


DES  CHEMINS  DE  FER  EN  ITALIE.  255 

t  *  'I 

allait  de  Gènes  à  Pavie,  et  le  tracé  Briinel  qui  s'étendait  jusqu'à  Alexandrie  et 
Turin. 

Ators  la  Commission  prit  deux  décisions  : 

Par  la  'première,  elle  décidait  d'une  manière  définitive  les  lignes  gouver- 
nementales ;  

Par  fa  seconde,  elle  décrétait  que  ces  lignes  seraient  exécutées  par  les  soins, 
aux  frais  et  pour  le  compte  direct  du  gouvernement,  sauf  par  ce  dernier  à 
donner  une  indemnité  â  la  Société  génoise  pour  les  dépenses  utiles  dont  elle 
lieVràn  justifier. 
'*'Les  lignes  déterminées  par  la  loi  du  18  juillet  184i  étaient  les  suivantes  : 

^•De  Gènes  à  Turin  par'Novi,  Alexandre  et'  la  vallée  du  Tanaro;       ' 

i*  bu  Pô  à  la  LÔmellina,  à  Novarre  et  au  tac  Majeur.  La  Commission  se  ré- 
servait de  décider  une  troisième  ligne  sur  la  Lombardie.  Cétte^igne,  pouvant 
se  prolonger  par  le  val  de  Suze  jusqifà  Chambéry  et  Genève,  mettra  Gènes  eu 
cbmmunication  avec  la  Suisse;  et  lui  permettra  de  lutter  avec  Marseille  pour 
le  transit.  Combien,  en  eflfet,  serait  avantageuse  une  ligne  qui  perinettrait  d*apf- 
ptovisîonner  d'un  côté  le  Zollvereirt,  de  Taulre  le  port  de  Gènes,  d'un  autre 
enfin  Trieste  ;  elle  ouvrirait  en  outre  pour  l'avenir  des  communications  ave6 
Test  de  la  France,  en  facilitant  la  construction  d*ùn  chemin  de  fer  de  Coire 
à  Bâie  par  ZuHch  oti  par  le  lac  de  Constance. 

'  b*auttes  lignes,  non  encore  décidées,  peuvent  être  établies  avec  le  temps 
pour  accroître  l'activité  du  commerce  intérieur.  L'auteur  les  examine  et  les 
discute  successivement  avec  une  grande  lucidité  et  une  parfaite  connaissance 
âé  la  tnatîère.  11  étudie  et  discuté  toutes  les  questions  du  tracé  et  de  tran- 
sît, mais  naturellement  au  pointde  vue  du  gouvernement  sarde.  Cest  ce  qui 
ttbui  explique  le  rejet  de  la  demande  C6abert,  en  18il. 

Lé  dtithê  de  Parme  doit  aussi  avoir  son  chemin  de  fer.  A  la  fin  de  fé- 
vrier 1842,'des  ingénieurs  milanais  obtinrent  la  permission  de  faire  des  études 
pratiques  pour  la  côtislructron  d'un  chemin  de  fer  qui,  du  royaume  Lorabardo- 
Vénitien,  se  dirigerait  à  travers  Parme  et  Plaisance  sur  le  duché  de  Modène. 
Cependant  nous  devons  dire  que  jusqu'ici  il  n'est  intervenu  aucune  décision  à 
l'égard  de  cette  ligne,  pour  laquelle  le  comte  Pelitti  croit,  contrairement  aux 
évaluation^  des  compagnies,  que  les  appréciations  sont  Cotalemeùt  Insuffisant 
tes,  et  les  travaux  d'une  extrême  difficulté.  11  va  même  jusqu'à  penser  qu'ils 
ne  deviendraient  possibles  dans  ^es  petits  États  qu'avec  le  concours  des 
gouvernements,  ou  qu'au  moyen  d'une  garantie  d'intérêt. 
7  Af  âftl  dfe  passer  à  l'État  politiflcâl ,  l'auteur  exattiirte  et  discute  les  chemins 
présentés  ou  projetés  par  des  spéculateurs  pour  compléter  le  réseau  dans  les 
diflérentes  parties  de  l'Italie.  Mais  de  toutes,  celle  qu'il  juge  la  plus  digne 
d'attention  est  celle  qui  relierait  Ancône,  Forli,  Bologne  avec  Modène  et  le 
duché  de  Ferrare  ;  elle  formerait,  jusqu'à  Modène  du  moins,  un  tronçon  de 
cette  grande  ligne  qui,  ainsi  que  nous  l'avons  expliqué  plus  haut,  ne  tarderait 
pas  à  devenir  la  voie  la  plus  courte  pour  le  trafic  et  le  transit  de  l'Orient.  Ul- 
térieurement, l'auteur  propose  quatre  lignes  pour  sillonner  le  territoire  des 
Etats  du  pape ,  et  discute  toutes  les  hypothèses  qui  peuvent  se  rattacher  à 
leur  établissement.  Ce  sont  celles  : 

i»  De  Rome  à  Ancône  ; 

f>*  De  Rome  à  Florence  ; 

S»  De  Rome  à  Civita-Vecchia  ; 


jk 


360  JOURNAL  DES  ECONOMISTES. 

4<>  De  Rome  à  Naples. 

Cette  partie  de  Touvrage  de  M.  le  comte  Petitti ,  que  nous  pouiricos  appe- 
ler la  partie  technique,  est  suivie  d*une  autre  qui  en  forme  pour  ato»  dire  li 
partie  administrative.  Là ,  Fauteur  passe  en  revue  toutes  les  dispositions  i 
prendre  dans  un  Etat  lors  de  rétablissement  des  chemins  de  fer.  Ce  travaâ , 
assurément,  n^est  pas  le  moins  important,  car  de  nombreux  intérêts  se  troo- 
vent  alors  en  présence.  Outre  celui  de  TEtat ,  Tintérét  politique  par  excellence, 
il  existe  d'autres  questions  à  résoudre ,  et  qui  ne  sont  pas  moins  importantes, 
ce  sont  celles  qui  ont  rapport  aux  relations  douanières ,  au  commerce,  i  l'in- 
dustrie ,  à  la  sécurité  publique,  aux  intérêts  privés.  Toutes  ces  questions  sool 
successivement  examinées  et  approfondies  par  M.  le  comte  Petitti,  et  font  ma 
de  son  ouvrage  un  livre  éminemment  utile  à  consulter,  non-seulement  poor 
ceux  qui  veulent  connaître  la  question  des  chemins  de  fer  au  point  de  vue  de 
la  Péninsule  italique,  mais  encore  pour  tous  ceux  qui  veulent  étudier  les 
,  nombreuses  dispositions  qui  se  rattachent  à  leur  établissement  et  à  leur  ei- 
ploitation.  Ces  données  sont  en  outre  complétées  par  de  nombreux  appendîo» 
et  des  pièces  justificatives  qui  ofTrent  en  quelque  sorte,  par  leur  variélé,  la 
éléments  d'une  histoire  comparée  des  chemins  de  fer. 

En  même  temps,  une  carte  de  Titalie ,  faite  avec  le  plus  grand  soin,  in- 
dique toutes  les  lignes  exploitées,  concédées ,  encours  d'exécution ,  ou  mène 
simplement  projetées,  et  vient  aider  à  Tintelligence  du  texte  et  faciliter  la 
discussion. 

La  littérature  des  chemins  de  fer  s'est  déjà  enrichie  depuis  quelques  années 
d'un  grand  nombre  d'ouvrages  importants.  Après  avoir  lu  celui  de  M.  le  comte 
Petitti ,  on  pourra  dire  qu'elle  compte  un  livre  utile  de  plus ,  soit  qu'on  l'exa- 
mine au  point  de  vue  spécial  de  Tltalie ,  soit  qu'on  veuille  y  trouver  réunii 
une  foule  de  documents  remplis  d'intérêt  sur  les  chemins  de  fer  étrangers. 

P.  A.  DE  LA  NOURAiS. 

LETTRE    INÉDITE   DE  J.-B.  SAY, 

SUR  l'utilité  D^ÉTABLIB 

L'ENSEIGNEMENT  DE  L'ÉCONOMIE  POLITIQUE 

DANS  LES  ÉCOLES  INDUSTRIELLES. 


Nous  avons  inséré  dans  notre  dernier  nu  niera  un  Mémoire  de  M .  cU^  M  1^'^ 
relie  sur  la  Nécessité  de  créer  en  France  des  chinres  d'fcmiotnir  pt^UHtpâ^^  et  n«B 
avons  rendu  compte  des  débats  intéressante  qui  ont  «uivi  la  liiHure  dé  ce  1^ 
moire  à  l'Académie  des  sciences  moraUî!^  et  politiquc^iî.  M  Donoyer,  comsif 
président,  a  fait  entendre  dans  la  séance  publique  de  rinstitui  de  semblofcte 
vœux.  Enfin,  une  Commission  spéciale,  déléguée  par  la  Société  des  éconooiîiiifc 
vient  de  présenter  au  ministre  de  rinstrucUon  pub)i<|tie  un  Mémoire  ivret 
sujet. 


LETTRE  INÉDITE  DE  J.-B.  SA  Y.  267 

Dans  ces  circonstances,  on  ne  lira  peut-être  pas  sans  intérêt  une  lettre  restée 
jusqu'ici  inédite  et  adressée  en  1848  par  Jean-Baptiste  Say,  à  M.  Thénard, 
membre  de  TAcadémie  des  sciences,  sur  Tutilité  qu*il  y  aurait  à  introduire 
renseignement  de  l'économie  politique  dans  les  écoles  spéciales  de  Tindustrie. 
On  s'occupait  alors  d'organiser  les  cours  du  Conservatoire  des  arts  et  métiers, 
où  la  science  économique  n'a  pu  se  faire  admettre  en  définitive  que  sous  le 
titre  d*Éoonomie  industrielle. 

Voici  cette  lettre  : 

A  M.  Thénardy  membre  de  l^ Académie  des  sciences. 

Vous  avez  désiré,  monsieur,  que  je  vous  fisse  remarquer  en  quoi  renseigne- 
ment de  l'économie  politique  serait  utile  dans  une  école  spéciale  d'industrie. 
C'est  un  vaste  sujet,  et  qui,  pour  être  entièrement  développé,  demanderait  un 
livre  plutôt  qu'une  lettre;  vous  voudrez  donc  bien  m'excuser  si  je  le  touche  à 
peine,  et  suppléer,  par  vos  propres  réflexions,  à  ce  que  le  temps  et  l'espace  ne 
me  permettent  pas  de  vous  dire. 

Je  vous  prierai,  d'abord,  d'observer  que  je  parle  dans  la  supposition  que 
l'enseignement  dont  il  est  question  est  destiné  aux  entrepreneurs  de  manu- 
factures, aux  chefs  plutôt  qu'aux  simples  ouvriers.  Ceux-ci  n'ont  besoin  que  de 
l'instruction  des  ateliers,  et  ne  peuvent  bien  s'instruire  que  là.  Quant  aux 
chefs,  ils  doivent  avoir  d'autres  connaissances  encore  que  celles  qu'on  peut  y 
puiser,  et  c'est  l'enseignement  de  ces  autres  connaissances,  qui  fait  la  véri- 
table utilité  d'une  école  supérieure  pour  l'industrie. 

Les  arts  ne  font  pas  la  richesse  d'un  pays  simplement  par  les  procédés  qu'ils 
emploient.  Ces  procédés  pourraient  être  admirables  quant  à  l'invention  et  à 
l'exécution,  comme  certains  chefs-d'œuvre  de  l'art  du  tourneur  qui  excitent 
une  stérile  admiration ,  et  cependant  ne  servir  en  rien  à  la  fortune  de  leurs 
auteurs,  ni  à  la  richesse  publique  qui  n'est  que  la  réunion  de  toutes  les  ri- 
chesses particulières.  Nos  collections  fourmillent  d'idées  ingénieuses  qui  n'ont 
point  eu  de  suites,  ou  qui  n'en  ont  eu  que  de  funestes  ;  et  nous  voyons  tous 
les  jours  des  gens  à  imagination,  savants  même  dans  la  mécanique  et  la  chi- 
mie, qui  échouent  dans  toutes  leurs  entreprises. 

il  y  a  donc  quelque  chose  de  plus  à  apprendre  que  les  meilleurs  procédés 
des  arts.  Cette  chose  est  de  savoir  :  Comment  et  en  quoi  les  arts  concourent  à 
former  les  valeurs  qui  sont  le  véritable  élément  de  la  richesse.  L'entrepreneur 
de  toute  espèce  de  commerce  et  de  manufacture  doit  être  instruit  sur  ce  point, 
parce  que  c'est  lui  qui  combine  les  efforts  avec  les  résultats,Jes  moyens  avec 
le  but,  les  avances  avec  les  produits.  Si  l'on  en  voit  qui  font  de  bonnes  affaires 
sans  instruction,  c'est  qu'ils  suivent  par  routine  une  bonne  direction  ;  mais  il 
est  toujours  plus  sûr  de  savoir  pourquoi  cette  direction  est  la  bonne.  Or,  c'est 
ce  que  l'économie  politique  enseigne;  je  dis  l'économie  politique  de  la  nou- 
velle école,  Véconomie  politique  eocpérimentale,  La  partie  systématique  de  la 
science  n'est  que  dans  les  conséquences  qu'on  tire  des  faits  :  la  partie  essentielle 
est  la  connaissance  des  faits  eux-mêmes,  de  la  manière  dont  les  choses  se  pas- 
sent. On  peut  raisonner  a  perte  de  vue  et  disputer  sur  leurs  conséquences, 
sur  la  balance  du  commerce,  sur  l'influence  des  divers  impôts,  et  d'autres 
questions  de  ce  genre;  mais  depuis  qu'en  Angleterre,  en  Allemagne,  en  France, 
on  a  fondé  l'économie  politique  sur  l'observation  des  faits  qui  arrivent  jour- 


J58  JOURNAL  DES  EœNOMlSTES. 

nelleroent,  on  efst  d'accord  sur  les  bases  essentielles.  Tous  les  écrivaiDs  qui 
tiennent  le  premier  rang  dans  cette  science  conviennent  maîntenanli  pir 
exemple,  que  l'or  et  Targent  ne  sont  pas  les  seules  valeurs,  que  la  richesse  §e 
forme  et  se  détruit;  on  sait*  dans  quel  but  et  sou< combien  de  formes  on  em- 
ploie les  capitaux  dans  Tart  de  la  production,  etc.,  etc.  Et  ceui  quF ignoreraient 
quoit  a  maintenant  une  grsnde  quantité  de  notions  positives  sur  ces  madères 
ne  sont  réellement  pas  au  courant  des  connaissances  du  siècle. 

C'est  faute  d'avoir  employé  ces  notions  à  diriger  ta  pratique  que  l'on  voit  en 
France,  peut-être  plus  qu'ailleurs,  tant  d'empressement  à  se  livrer  à  des  en- 
treprises qui  ne  peuvent  pas  avoir  de  succès,  et  à  repousser  des  procédés  qui 
vont  ensuite  enrichir  Téèranger.  On  s*enthousiaÂiie  pônr  un  projet  avant  d^a- 
voir  fait  entrer  dans  ses  calculs  tous  les  éléments  qui  devraient  s'y  trouver; 
sur  un  laperçu  vague  et  incomplet,  on  hasarde  sa  fortune  é(  celle  de  sa  familk: 
<m  dépense  beaucoup  d'argent,  do  temps,  de  travail,  et  même  de  science, 
pour  un  produit  qui  ne  les  vaut  pas. 

Si  les  éléments  ni^cessaires  pour  les  bons  calculs  étaient  plus  généralement 
connus,  on  ne  terrait  pas  élever  à  grands  frais  d'immenses  manufactures  potff 
les  renverser  au  bout  de  quelques  années,  et  réaliser  quelquefois  le  dixiènie 
seulement  de  ce  qu'elles  ont  coûté.  De  là  cette  maxime  populaire,  que  daas 
les  grands  établissements  11  faut  qiie  les  premiers  se  ruinent  pour  que  les  se- 
conds fassent  fortune.  Que  veut  dire  cela?  Qu'on  ne  sait  pas  faire  prospérer 
une  industrie  en  France,  à  rtioins  d'être  débarrassé  deHutérêt  de  là  pre^ 
mière  hiise  de  fonds. Que  d'hommes  habiles,  sous  le  rapport  de  l'att,  ont 
été  malheureux  pour  n'avoir  pas  su  donner  la  meilleure  dirtMiGoa'  k  leuft 
talents! 

'  On  sait  si  peu,  bien  souvent,  à  quoi  tient  le  succès  ou  le  déclin  des  entre- 
prises, que  beaucoitp  d'entre  elles  se  ruinent  graduellement  sans  le  savoir. 
Elles  ne  se  rendent  point  compte  des'  circonstanciés  qui  les  ènlourenl,  rt 
qui  influent  inévitablement  sur  leur  sort;  elles  redoublerit 'd'efforts,  et  ne 
8'aperroîvent  pas  que,  plus  elles  en  font,  et  plus  elles  s'enfoncent"  dansta 
détresse.  '  ....«,*.. 

Et  remarquez,  monsieur,  qu'un  établissement  qui  va  mal,  fait  tort  à  beao- 
coup  d'autres  du  même  genre.  Un  manufacturier,  déheaucoup  de  sens  èl'dVx- 
périence,  me  disait  un  jour  :  Je  ne  crains  pas  la  concurrence  de  ceux'  ^  font 
bien  Imrs  affaires,  mais  de  ceux  qui  les  font  mal, 

'  C'est  ainsi  que,  si  l'on  additionnait  les  pertes  supportées  par  les  Cabriquei 
de  soude,  d'alun,  d'acides,  on  serait  effrayé  des  résultats.  Je  veux  croire  qw 
nous  en  serons  dédommagés  par  les  produits  futurs  de  ces  arts  nouveaux; 
mais  nous  aurions  pu  les  acquérir  également  sans  les  payer  aussi  cher. 

On  peut  faire  le  même  raisonnement  sur  plusieurs  arts  mécaniques  nés  de 
notre  temps,  sur  les  filatures  de  coton,  de  lin  et  de  laine,  et  surtout  sur  rem- 
ploi des  moteurs,  dont  l'utilité  n'a  jamais  été  bien  calculée  dans  ses  rappoiii 
avec  leur  dépense  de  premier  établissement  et  d'entretien. 

Un  perfectionnement  dans  les  procédés  de  fabrication  économise  ce^taiD^- 
ment  une  partie  des  frais  de  production,  mais  cette  économie  a  des  bornes; 
elle  ne  saurait  passer  de  certaines  limites,  et  il  ne  faut  pas  la  payer  au  delà  de 
ce  qu'elle  vaut.  Tel  autre  perfectionnement  multiplie  les  produits  avec  um 
étonnante  rapidité  ;  mais  la  consommation  de  ce  produit  a  des  homes  ;  et  il 
n'y  a  rien  à  gagner,  quelque  ingénieux  que  soit  le  procédé,  à  excéder  les  bor- 


LETTRE  INEDITE  DE  J.-B.  SA  Y.  259 

nés  de  la  consommation  possible.  Or,  Téconomie  politique  seule  indique  les 
éléments,  Isi  totalité  dês  éléments  quil  Tant  faire  entrer  ^dans  ces  différents 
calculs.  Vous  savez,  monsieur,  qu^il  n*y  a  de  jugements  sains  que  ceux  oà 
Ton  fait  entrer  la  totalité  des  donnéesqui  peuvent  influer  siir  les  résultats. 

Combien  de  fausses  idées,  de  fausses  notions  sur  la  vraie  nature  des  choses 
qvâ  les  ii^éressent,  ne  trouve-i»on  pas' répandues  dans  la  classe  des  négo- 
ciants e(  des  manufacturievs  !  que  les  conversations  qu'ils  tiennent  souvent 
•Btpneenfepett  d^lnstruction  1  A  t>eine  savent'4l8  la  valeur  des  mots  dont  ils  se 
servent;  Us  attribuent  des  événements  commerelanx  à  des  causes  qui  n^y  orrt 
iMAMine  part  ;  ils  prévoieai  desTésultéis  qui  ne  sont  pas  dans  Tordre  des  chose» 
possibles.  Ceux  qui  ont  voyagé  en  Angleterre  ont  observé  conlme  moi  (  nous 
pouvons  le  dire  çntre  nous),  qu^à  cet  égard  on  y  est  beaucoup  plus  avancé  •  ; 
liussi  les  entreprises  mal  oençues^  les  mauvais  moyen» d*eiéoution  et  les  non- 
3uecès  y  sont  lie^ucotip  moins  fréquents  qu'ils  ne  sont  en  France;  on  y  voit 
moins  de  ces  établissea»enU^ui  végètent  ou  qui  déclinent,  et  Pa<pect  de  Fai^ 
sance  y  est  plus  général,  il  (aiit  bien  en  convenir,  malgré  le  fardeau  des  im» 
pots  qui  accablent  Tindustrieen  Angleterre.  Il  s'agit  denCf  en  France,  de  dé- 
truire beaucoup  de  préjugés  qui  nous  empêchent  de  bien  juger*  dans  les  ques- 
tions qui  tiennent  à  l'industrie  ;  il  s'agit  de  répandre  beaucoup  de  notions  qui 
sont  déjà  connues  ailleurs,  et  de  rendre  nos  manufacturiers  supérieurs  à  des 
ouvrievareaforeés/^e^eorapléfflent^st  indispensable  pourfalre  de  nous  une 
nation  vraiment  manufacturière. 

On  vous  dira  peut-être  que  les  considérations  qui  sont  le  sujet  de  cette  let- 
tre sont  plus  importantes  pour  le  commerce  que  pour  les  manufactures. 
Mais,  en  premier  lieu,  par  la  raison  qu'elle» seraient  en  même  temps  utiles'  au 
commerce  et  aux  manufactures,  faut-il  en  priver  ces  dernières?  Et,  en  second 
lieu,  est-il  possible  d'être  manufacturier  sans  être  négociant  ?  Le  manufacturier 
ne  doit-il  pas  acheter  des  matières  souvent  très- variées,  et  vendre  ses  pro- 
duits en  diverses  villes,  et  même  en  divers  pays?  Ne  doit-il  pas  combiner  la 
possibilité  et  les  temps  les  plus  favorables  à  ses  achats  et  à  ses  ventes  ?  Les 
][>rôCédés  dû'  commerce,  les  lois  du  conunerce,  la  tenue  des  coniptes,  remploi 
^es  lettres  de  efaange,  Fusage  desdiveases  monnaies  ne  sont-itspas  les  mêmes 
poer  4e  négociant  et  pour  le  mamifactaner^ 

-  L^étnde  <le  fécononfie  èommerciale  et  manufacturière  est  encore  propre  à 
éclairer  les  fabricants  et  le  commerce  dans  leurs  rivalités  réciproques,  aussi 
bien  que  dans  leurs  rapports  avec  l'administration.  EHe  est  propre  à  faciliter 
fatic$e  de  radministcation  eUe-mêa:e,qui  lialancera  plus  aisément  des  inté- 
rêts plus  éclairés.  Dans  Tétat  actuel  des  choses,  des  fabricants  ont-ils  firit  une 
fausse  spéculation ,  ont-ils  maladroitement  placé  une  manufacture,  ou  mui- 
tiplié  dês  produits  qui  n'éprouvent  point  de  denundes,  ils  accusent  le  gouver- 
Doment  de  ne  pas  protéger  leur  industrie  par  des  primes  ;  ils  l'entourent,  le 
sollicitent  pour  obtenir  de  kii  des  lois  sans  efOcacité,  ou  capables  de  pro- 
duire un  effet  contraire  à  celui  qu'on  attend,  parc«  que  c'est  contre  la  nature 
àes^  choses  qu'on  a  péché. 


1  Les  manufaclariers  de  l'Ecosse  priocipalement  prospèrent  psr  an  judicieot  emploi 
de  leurs  moyeDS.  Il  est  impossible  de  oe  pas  attribuer  eo  partie  leur  iostructioD,  avi 
cours  publics  d*écooomie  politique  qui  se  font  à  Edimbourg  et  à  Giascow.  On  >ait  que 
e^esi  dans  cette  deruièfc  tille  que  professait  Adam  Snitb,  le  père  de  récooumie  politique 
i  qn^on  eaisig—  à  préteac. 


}60  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

Stimuler  Pesprit  d'entreprise  sans  l*éclairer,  c'est  nuire  à  la  prospérité  pu- 
blique ,  instruire  les  hommes  laborieux  des  procédés  des  arts,  el  provoqiMr 
remploi  des  capitaux,  sans  leur  montrer  les  conditions  indispensable  poor 
que  ces  moyens  puissent  fructifier  entre  leurs  mains,  c'est  leur  tondre  m 
piège.  Les  sciences  peuvent  donner  des  produits  admirables  pour  proa^w 
jusqu'où  va  Tintelligence  de  Thomme;  sans  consulter  Téconomie  politique. 
elles  ne  peuvent  rien  faire  pour  son  aisance,  c'est-à-dire  pour  son  boDhear.  Las 
autres  musées  peuvent  se  borner  à  offrir,  aux  frais  de  TEtat,  de  belles  eol- 
lections  à  la  curiosité  publique  ;  celui  où  Ton  se  pique  de  diriger  rinsImclâoB 
vers  Tutilité,  doit,  de  plus,  montrer  comment  Futilité  est  produite. 

Telles  sont,  monsieur,  les  considérations  qui  me  semblent  mériter  d'étr» 
mises  sous  les  yeux  du  Comité  qui  s'occupe  de  rendre  le  Conservatoire  àm 
arts  et  métiers  le  premier  établissement  de  ce  genre  qu'il  y  ait  en  Europe.  Il  m 
fera  certainement  beaucoup  d'honneur  en  prenant  l'initiative  d'une  mesmv 
qui,  de  manière  ou  d'autre,  aura  lieu  quelques  années  plus  taid  y  si  f  es 
juge  par  le  grand  mouvement  qui  s'opère  dans  cet  ordre  d'idées. 

J'ai  l'honneur  d'être,  etc. 

J.-B.  Sât. 


REVUE  MENSUELLE 

DES  TRAVAUX  DE  L'ACADÉMIE  DES  SCIENCES 

MORALES  ET  POLITIQUES. 


soMMAiftB.  —  Séance  publique  annuelle  ;  Discours  de  M,  Dunoyer,  présidmU  ;  ScHw» 
historique  et  tHbUographique  sur  M.  Charles  Comtes  par  M.  Mignet.  —  Df  la  (kmemrrwme9 
et  du  ftrindpe  d'association,  par  M.  Blanqui  ;  observaUons  par  IIM.  Passy,  Duooyer  ei 
de  Rëmusat.  —  Du  mouvement  de  la  popidation  en  Prusse^  par  M.  Villermé.  —  Bêê^- 
port  sur  h  concours  de  philosophie,  par  M.  Franck.  —  Concours  et  st^Hs  de  prix.  — 
Mémoire  de  M.  de  Romanet;  Rapport. 

La  séance  publique  annuelle  de  TAcadémie  des  sciences  morales  et  poli* 
tiques  a  eu  lieu  le  30  du  mois  dernier;  elle  a  été  marquée  par  un  discours  de 
son  président,  M.  Charles  Dunoyer,  discours  que  nous  reproduisons  dan 
cette  livraison  du  Journal  des  Economistes,  et  par  une  notice  historique  et  biblio- 
graphique sur  M.  Charles  Comte,  ancien  secrétaire  perpétuel  de  l'Académie,  et 
due  à  la  plume  brillante  et  éprouvée  du  secrétaire  perpétuel  actuel,  M.  Ifi- 
gnet.  Nous  reproduisons  également  ce  document  remarquable  qui  met  en  lu- 
mière le  courage  civil  et  les  hautes  qualités  d'un  desécri vains  les  plusémineoti 
delà  Restauration.  M.  Mignet  a  trouvé  dans  les  sympathies  de  son  auditoire 
la  confirmation  et  la  récompense  de  ses  paroles. 

M.  Blanqui  a  donné  lecture  d'un  Mémoire  qui  a  pour  titre  :  De  la  ameuf' 
rencê  et  du  principe  d^ association.  Il  est  impossible  de  ne  pas  reconnaître  que  le 
travail  de  M.  Blanqui  a  été  inspiré  par  le  grand  événement  industrie  qui  s'est 
accompli  pour  les  houillères  de  la  Loire.  M.  Blanqui  s'est  préoccupé  des  dan- 
gers et  des  malheurs  que  la  concurrence  a  entraînés  aprài  elle,  et  il  troore 


ACADÉMIE  DES  SCIENCES  MOftALES  ET  POLITIQUES.        26 1 

dans  Tassociation  le  remède  à  ces  maux.  «  Le  salut  de  la  production,  a-t-il 
dit,  est  tellement  inhérent  à  ce  moyen,  que  nous  ne  saurions  faire  des  vœux 
trop  ardents  pour  qu'il  n'y  soit  porté  aucune  atteinte,  et  pour  que  ses  bien- 
faits se  répandent  avec  rapidité  sur  le  pays.  L'association  est  déjà  vieille  en 
France  ;  elle  a  existé  sur  une  grande  échelle,  toutes  le^  fois  qu'il  a'eit  agi  de 
vaincre  des  obstacles  sérieux,  pour  fonder  des  colonies,  des  élabijssetneïtts  de 
crédit,  des  usines  importantes.  Sous  Tancienne  monarchie*  au  commence* 
ment  de  la  Révolution,  même  pendant  la  période  répuUUcaine,  cet  esprit  n'a 
jamais  été  méconnu.  Nulle  part  on  n'a  contesté  que  rimion  fit  la  force,  et 
qu^il  ne  fallût  suppléer  à  Téparpillement  des  capitaux,  c  estâ-dire  à  leur  fai- 
blesse, parTassociation. 

«C'est  à  l'aide  de  Tassociation  que  les  Hollandais  et  los  Anglais  ont  accompli 
de  si  grandes  choses  dans  le  monde.  Avant  eux,  à  Gènes,  o  Venise ot  parmi  \es 
républiques  italiennes  du  moyen  âge,  les  merveilles  de  l'itidustrie  avaient  été 
Tœuvre  de  l'esprit  d'association.  Les  villes  anséatiques  n'ont  pas  ûx\  leur 
splendeur  à  un  autre  principe,  et  même  aujourd'hui  en  Angleterre,  en  Bel- 
gique, en  Hollande,  où  pourtant  la  richesse  privée  dispose  de  tant  de  ressour- 
ces, les  capitaux  n'exécutent  les  entreprises  colossales  dont  TEurope  s'élonne 
que  sous  la  protection  du  même  principe.  Nous-mêmes»  nous  n'aurions  jamais 
construit  une  seule  ligne  de  chemin  de  fer  sans  le  développement  de  l'esprit 
d^association.  Toutes  nos  grandes  usines  se  constituent  peu  é  peu  sur  cette 
base  solide,  et  le  commerce,  qui  avait  cru  pouvoir  conserver  des  allures  plus 
libres,  tend  à  suivre  le  même  exemple  et  s'organise  en  sociétés  puissantes 
dans  les  villes  de  grande  consommation.  La  Banque  de  France  et  ses  succur- 
sales départementales,  qui  exercent  une  si  haute  influence  sur  le  crédit,  ne 
Bont  que  des  applications  du  même  système  et  ne  vivent  aussi  que  par  Tasso- 
ciation. 

«  U  serait  facile  de  multiplier  ces  citations  et  de  démontrer  que  tout  ce  qui 
s'est  fait  de  grand  en  Europe  a  été  Tœuvre  du  même  esprit.  Les  Ëtats-Unis 
d'Amérique,  qui  ont  entrepris  avec  la  nature  une  lutte  vraiment  gigante^ue, 
n'ont  peuplé  leurs  déserts,  dompté  leurs  immenses  fleuves  et  cnblé  de  lignes 
de  fer  leurs  impénétrables  forêts,  qu'en  associant  leurs  elTorts  naissants,  en  se 
groupant  d'abord  par  communes,  puis  par  États.  L'Amérique  du  Sud  ne  lan- 
guit, ne  végète  dans  une  fiévreuse  impuissance  que  parce  qu'elle  vit  ^ous  le 
régime  du  travail  isolé,  si  Ton  peut  donner  le  nom  de  travail  â  une  exploita- 
tion sans  but  et  sans  unité,  qui  se  borne  à  recueillir  des  mains  de  la  nature. 
La  Chine  et  l'Inde,  pour  ne  parler  de  certaines  régions  que  par  masses,  ne  doi- 
▼ent  l'état  arriéré  de  leur  civilisation  qu'à  l'absence  complète  de  tout  esprit 
d'association.  Ainsi  tout  concourt  à  caractériser  d'une  manière  décisive  la  ten- 
dance bien  prononcée  du  monde  moderne  vers  le  travail  collectif.  Parmi  les 
peuples,  comme  parmi  les  individus,  l'avenir  appartient  aux  eiïorts  combinés; 
la  faiblesse  et  la  ruine  seront  le  partage  infaillible  de  l'isolement. 

a  La  netteté  de  ces  symptômes  ne  saurait  être  douteuse  que  pour  les  obser- 
vateurs inatientifs  ou  prévenus,  et  aucun  homme  sérieux  ne  peut  en  mécon- 
naître la  marche  rapide  et  progressive  parmi  nous.  La  France  a  plus  besoin 
qu'aucun  autre  grand  pays  de  l'Europe  de  se  réfugier  dans  cet  asile  et  d  ac- 
croître par  l'association  sa  fortune  divisée  en  millions  de  parcelles,  qui  ren- 
draient sans  doute  leurs  possesseurs  suflisamment  heureux,  mais  la  commu- 
nauté moins  puissante,  sans  le  lien  énergique  de  l'association.  C'est  par  là  i^eu- 


262  JOURNAL  DES  ECONOMISTES. 

iement  que  l'État  p^ut  trouver  une  çompengatioq;  aux  ioconvéoientB 
testables  résultant  de  j'extréme  division  des  héritages.  £b  bien,  cette  néoewté 
de  Tunion  qui  rend  fou3  les  départements  solidaijçes  et  que  la  révolutioD  fran- 
çaise a  traduite  par  ce  grand  mot  d'unité  qui  fait  notre  gloire  et  noire  fotœ» 
cette  nécessité  domine  aujourd'hui  les  commune^  pt  les  individus;  die  seok 
mettra  un  terme  aux  abus  du  régime  de  liberté  ipdpstrielle»  et  fera  aortir  lea 
molécules  communales  de  leur  état  de  misère  et  d'impuissance.  El  kjL  OM^r 
sieursi  ne  pourrais-je  pas  m'arréter  et  vous  faire  cette  question  si  proCoode,  si 
simple  et  si  triste  :  Comment  se  fait-il  que  la  coounune,  qui  est  la  source  de 
la  grandeur  et  de  la  richesse  nationale,  soit  si  pauvre  et.  si  cbéiive,  qu'elle 
paye  à  grand'peine  son  maître  d'école  et  son  abonneoient  au  Bnlletin  de4  Laisl 
Comment  le  village  qui  fournit  à  l'État  de  quoi  tenir  sur  pied  tant  de  tirages 
soldats  et  de  quoi  bâtir  de  si  fastueux  monuments,  n'a-t-il  pas  toiiyours  de  quoi 
se  construire  une  modeste  fontaine  et  vêtir  son  garde  champêtre?  CoioiDea| 
les  ouvriers,  qui  forment  la  grande  milice  de  la  paix,  n'ont-ils  réelleaieiil 
qu'en  théorie  la  perspective  d'un  peu  de  bien-être,  eux  dont  le  travail  pro- 
cure à  leurs  généraux  de  si  doux  et  parfois  de  si  précoce^  loisirs  ?  » 

Après  cet  exposé,  M.  Blanqui  arrive  à  cette  conclusion,  que  tous  les  eflofts 
de  la  science  et  de  l'administration  doivent  tendre  désormais  à  favoriser  l'es- 
prit d'association  qui,  seul,  peut  mettre  un  frein  aux  abus  de  la  guerre  vi»- 
lente  et  acharnée  que  se  font  les  capitaux;  et  passant  en  revue  les  faits  accoon 
plis  dans  le  bassin  houillerdela  l.oire,  il  ajoute  que  jamais  il  n'y  eut  de  raisow 
plus  décisives  à  faire  valoir  en  faveur  du  principe  d'association,  que  celles  qoi 
ont  déterminé  la  fusion  d'une  grande  partie  de  ces  concessions  houillèresu 
Cette  fusion  seule  peut  permettre  d'espérer  une  meilleure  exploitation,  ré^ 
sultant  de  l'économie  des  frais  généraux,  du  choix  intelligent  des  parties  A 
fouiller,  des  sacrifices  convenables  à  faire  pour  activer  les  transports  oa  le» 
obtenir  à  meilleur  marché.  M  Blanqui  croit  que  l'on  pourra  prendre  des  pcé- 
cautions  efficaces  pour  que  l'association  ne  tourne  pas  au  monopole  et  oe  de- 
vienne pas  un  instrument  d'oppression  pour  les  citoyens;  mais  avant  tout  iJ 
était  urgent  de  pourvoir  au  plus  pressé,  et  de  ^  défendre  des  excès  de  ranar 
chie  avant  de  remédier  à  ceux  qui  peuvent  naître  de  l'orcjre  même. 

La  lecture  du  Mémoire  de  M.  Blanqui  a  été  suivie  d'une  discussion  à  laqœUe 
ont  pris  part  MM.  Passy,  Dunoyer  et  de  Hémusat.  Répondant  d'abord  à  um 
partie  du  Mémoire  de  M.  Blanqui,  relative  aux  salaires  des  ouvriers,  M.  Fasij 
a  dit  ce  qui  suit: 

a  11  me  paraît  résulter  du  Mémoire  que  nous  venons  d'entendre,  que  lesj»- 
laires  ont  baissé  en  France,  et  que,  par  l'effet  surtout  de  l'introduction  doi 
machines,  leur  réduction  a  rendu  la  misère  de  la  classe  ouvrière  plus  géné- 
rale et  plus  intense.  Les  faits  heureusement  sont  loin  de  confirmer  cette  a»* 
sertion.  Nul  doute  que  dans  les  campagnes  les  journaliers  ne  soient  aii^urd'hui 
beaucoup  mieux  payés  qu'il  y  a  trente  ans,  et  comme  le  prix  du  blé  n'a  pas 
haussé,  et  que  les  objets  de  consommation,  les  articles  manufacturés  sont  voaàm 
chers,  il  s'ensuit  que  Taisance  a  fait  des  progrès  réels.  En  est4l  aulreaeiit 
des  classes  ouvrières  non  agricoles?  Âsssurément  non.  Qu'on  examine  quai 
était  le  terme  moyen  des  salaires  de  ces  classes,  on  trouvera  ce  taux  bien  plu# 
élevé  aujourd'hui  qu'autrefois,  et  cela  sans  aucune  augmentation  dans  les  prix 
des  principales  consommations.  En  faut-il  conclure  ,que  qes  classes  soient  Uf[ 
vées  à  un  degré  de  bien-être  tel  qu'il  n'y  ait  plus  à  travailler  à  leur  ûbcililer 


ACADÉMIE  DES  SCIENCES  MORALES  ET  POLITIQUES.        263 

les  moyens  d^améliorer  leur  sort?  Nullement.  Au  sein  de  ces  classe^  ne  siub» 
sistent  encore  que  trop  de  privations  et  de  souffrance^;  mais,  tout  en  cpnsia- 
tant  Jê  fait,  il  ne  faut  pas  admettre  qu'il  se  soit  aggravé;  il  faut  reconnaîtrai 
au  contraire,  que  ces  classes  aussi  ont  gagné  au  développement  de  la  pro- 
duction, et  réalisé  des  avantages  dentelles  avaient  été  privées  jusqu'à  présent. 
«Certes,  les  ouvriers  des  manufactures^  sont  soumisà  des  vicissitudea.pré-* 
judiciables  à  leur  bien-être  :  tantôt  le  travail  se  ralentit  et  en  laisse  sans  qm* 
vragCv  tantôt  des  machines  viennent  remplacer  des  bras  et  les  priver  d'emr 
pipis.  Mais,  en  revanche,  leurs  salaires  sont  beaucoup  plus  élevés  que  ceux 
de^  campagnes,  et  quelques  épargnes  amassées  dans  le^  jours  de  prospérité 
suffiraient  pour  les  mettre  à  Tabri  de  la  plupart  des  accidejits  auxquels  ils  sont 
exposés.  Le  mal  véritable,  c'est  que  la  vie  d'ateliers  suscite  des  penchants 
dommageables,  des  excitations  contraires  au  bon  ordre.  L'ouvrier  des  manu- 
factures vit  d'ordinaire  au  jour  le  jour,  sans  souci  du  lendemain  ;  l'intempé-t 
rance,  le  goût  du  cabaret,  Trappent  ses  salaires  d'un  impôt  énorme,  et  il  en  est 
qui  mangent  la  moitié  de  leurs  gains  au  détriment  de  leur  santé  et  de  leur 
repos  domestique.  Aussi  est-ce  là  le  point  dont  il  est  essentiel  de  s'occuper 
dans  Pintérét  d'une  classe  qui  ne  peut  se  faire  une  situation  meilleure  que 
dans  la  mesure  où  son  intelligence  et  ses  mœurs  s'épureront  et  s'élèveront, 
Tainement  les  salaires  crottraient-ils  considérablement,  si  l'ouvrier  n'apprenait 
à  en  faire  meilleur  usage  ;  s'il  ne  devenait  plus  rangé,  plus  prévoyant .  plus 
sobre,  il  demeurerait  courbé  sous  le  poids  des  maux  qui  le  tourmentent  au^ 
jourd'hui. 

a  Quant  â  l'esprit  d'association,  ce  n'est  jamais  sans  quelque  étûnnement 
que  je  l'entends  présenter  comme  une  nouveauté,  conune  uike  invention  toute 
moderne,  Le  contraire  serait  plus  près  de  la  vérité  ;  il  y  a  deux  siècles,  l'asso- 
ciation était,,  non-seulement  en  pratique,  mais  elle  l'était  bien  plus  que  de  nos 
jours.  Alors  presque  rien»  en  matière  de  commerce  et  d'industrie,  ne  se  faisait 
sans  association  ;,  des  compagnies  fondaient  des  colonies,  exerçaient  le  trafic 
(tes  pays  lointains,  de  l'Inde,  des  côtes  d'Afrique,  des  possessions  d'Amérique. 
Èeaucoup  de  fabrications  et  de  monopoles  à  l'intérieur  étaient  dans  leurs 
mains  ^  tous  les  corps  d'état  étaient  organisés  en  (X)mmunautés>  le  préléye-* 
ment  des  impôts  même  était  abandonné  à  des  compagnies.  C'est  là  l'époque 
où  l'association  a  été  la  forme  la  plus  universelle,  a  régi  le  plus,  complète- 
ment toutes  les  opérations  de  l'industrie,  et  a  tenu  le  plus  de  place  dans  no- 
tre pays.  Elle  était  puissante  jusqu'à  l'oppression,  et  la  chute  des  communautés 
d^états  et  de  commerce  a  été  un  bienfait  réel. 

o  Les  associations  ont-elles  manqué  depuis?  Assurément  non.  Toutes  les  Cois 
(fn'une  entreprise,  exigeant  de  grands  capitaux,  promettait^  de^  bénéfices,  des 
compagnies  ne  tardaient  pas  à  se  former,  d'ordinaire  même  en  plu^  grand 
nombre  qu'il  n'était  nésessaire,  etles  demandes  d'autorisation  fourmillaient  au^ 
près  de  l'administration.  Cela  est  arrivé  pour  les  assurances  de  toutes  les 
sortes,  pour  les  messageries,  pour  toutes  les  opérations  dont  le  bénéfice  sem- 
blait assuré.  Si  les  chemins  de  fer  ont  rencontré  dans  l'origine  plus  dç 
froideur,  c'est  qu'on  doutait  des  profits  attachés  à  leur  création  ;  mais  à  peiniç 
le  public  a-t-il  vu  qu'il  y  avait  bénéfice  à  concourir  à  leiir  établissement,  qu<^ 
les  compagnies  se  sont  multipliées,  voussavezavec  quelle  promptitude.  Uyen 
avait  trots  et  quatre  pour  une  même  ligne,  et  l'Etat  n'a  été  embarrassé  que  du 
choix  de  celles  qui  réclamaient  la  préférence.  Ces  faits,  je  pense,  suffisent 


364  JOURNAL  DES  ECONOMISTES. 

pour  montrer  qu'il  n'est  nullement  besoin  de  susciter,  d'encourager  les  u- 
sociations.  Montrez-leur  un  but,  une  entreprise  lucrative  à  accomplir,  et  il 
s^en  présentera  àTinstant  plus  que  vous  n'aurez  besoin  d'en  organiser  et  d'eo 
constituer. 

a  On  aflirme  que,  parmi  nous,  la  division  des  héritages  diminue  graduel- 
lement les  fortunes,  et  que  c'est  un  motif  de  plus  pour  chercher  dans  Vêm- 
ciation  la  force  qui  s'affaiblit  de  plus  en  plus  aux  mains  des  particuliers.  Cette 
opinion,  je  le  sais,  est  fort  répandue;  ce  n'est  pas,  à  mes  yeux,  un  motif  pour 
qu'elle  soit  bien  fondée  ;  et,  en  effet,  elle  est  complètement  erronée.  Depuis 
trente  ans  les  cotes  foncières  ont  augmenté  en  bien  moindre  proportion  qoela 
population.  Voilà  un  fait  authentique,  lly  a  plus  :  on  vient  de  refaire  le  cadastre 
de  cinquante-huit  cantons  et  de  deux  arrondissements  déjà  cadastrés  eo  1809 
et  en  1810,  eh  bien  !  le  nombre  des  propriétaires  a  augmenté  de  5  p.  100, 
celui  des  familles  d'un  peu  moins,  tandis  que  la  population  a  crû  de  plusdf 
20;  et  il  s'ensuit  que  la  division  de  la  propriété  n'a  pas  marché  à  beaucoup 
près  aussi  rapidement  que  la  multiplication  des  familles.  Si  l'on  tient  compte 
d'ailleurs  de  deux  faits  importants  :  de  la  quantité  des  cotes  nouvelles doeii 
des  constructions  de  maisons,  et  de  l'accroissement  des  revenus  fonciers  de 
puis  1810,  on  trouve  que,  dans  les  cantons  recadastrés,  la  propriété  ne  s'eit 
pas  divisée,  et  que  les  progrès  de  la  culture,  sur  des  portions  de  terre  de 
même  contenance,  ont  rendu  les  fortunes  territoriales  plus  considérablef.  II 
n'y  a  donc,  de  ce  côté,  rien  qui  demande  l'attention  de  l'Etat  et  puisse  bire 
désirer  un  remède  à  des  inconvénients  qui  n'existent  pas. 

a  Un  mot  maintenant  sur  les  communes.  Elles  sont  peu  en  état  de  faire  bœ 
à  toutes  les  dépenses  d'utilité  publiques  dont  elles  auraient  besoin  dans  Ho- 
térét  de  leurs  habitants  :  cela  est  exact.  Mais  pourquoi  ?  Parce  qu'il  y  en  a  trop 
en  France.  Des  communes  rurales  de  sept  à  huit  cents  âmes  sont  impuissantes 
à  faire  ce  qui  leur  serait  facile  si  elles  étaient  plus  étendues  et  plus  popu- 
leuses. Mais  ces  mêmes  communes  se  plaisent  dans  leur  isolement.  Vaine- 
ment leur  représente-t-on  les  avantages  à  obtenir  par  la  réunion  à  des  com- 
munes voisines ,  l'économie  à  attendre  de  la  centralisation  des  écoles,  des 
frais  d'administration  ;  elles  s'y  refusent,  afin  de  garder  leur  cbétive  indiii- 
dualité.  Là  encore,  ce  qui  manque,  ce  sont  des  lumières,  c'est  l'inteiligenee 
des  intérêts  généraux,  c'est  la  volonté  de  se  résigner  aux  sacrifices  doot  lii^ 
nir  même  prochain  indemniserait  le  plus  largement. 

a  Je  reviens  aux  grandes  associations  dont  l'organisation  semble  à  mon  hih 
Dorable  confrère  devoir  devenir,  pour  la  classe  ouvrière,  le  point  d'appai  qo 
lui  manque  pour  arriver  à  un  sort  plus  stable  et  plus  satisfaisant.  Je  oetien^ 
quant  à  moi,  les  associations  ni  pour  un  bien,  ni  pour  un  mal  ;  utiles  dus 
certains  cas,  pour  certaines  œuvres,  elles  ne  le  sont  pas  en  toutes  cboscs; 
et  je  les  redouterais  pour  la  classe  ouvrière  si  l'Etat,  indirectement  et  directe- 
ment, les  encourageait  et  les  favorisait. 

a  Sans  doute  il  est  à  désirer  que  le  capital  industriel  d'un  pays  soit  em- 
ployé delà  manière  constamment  la  plus  productive;  car  il  crott  d'aotarf 
plus  vite  qu'il  rapporte  davantage,  et  son  augmentation  progressive  tourne afl 
profit  des  salaires.  Mais  toute  concentration  artificielle  n'a  pas  cet  effet,  et 
peut,  dans  mainte  circonstance,  amener  un  résultat  contraire.  M.  Bianqui< 
parlé  avec  éloge  de  l'association  houillère  du  bassin  de  la  Loire  :  j'accepte 
l'exemple,  et  voici  ce  que  je  maintiens. 


ACADEMIE  DES  SQENCES  MORALES  ET  POLITIQUES.        20& 

a  Supposons  l'association  arrivée  à  son  but,  maîtresse  de  toutes  les  tiouiU 
lères,  en  vendant  seule  le  produit,  et  seule  aussi  achetant  aux  ouvriers  leur 
travail  ;  eh  bien  !  elle  sera  libre  de  vendre  à  plus  haut  prix  le  charbon,  et,  en 
même  temps,  de  rétribuer  moins  les  services  de  l'extraction.  Pour  le  premier 
point,  rien  de  plus  évident.  La  houille  n'est  pas  un  produit  dont  on  puisse  ac- 
croître la  quantité  ;  on  la  prend  sous  le  sol  telle  que  la  nature  Ty  a  formée  et 
ïà  où  elle  existe;  ceux  qui  en  possèdent  la  rendent  aussi  chère  que  le  leur  per- 
mettent leurs  propres  concurrences  et  celle  des  houillères  éloignées,  dont  les 
charbons  ne  peuvent  arriver  que  grevés  de  frais  de  transport  proportionnés 
aux  distances.  Qu'il  n*y  ait  qu'une  seule  compagnie  maîtresse  de  tous  les 
puits  houillers  de  la  Loire,  la  concurrence  locale  aura  disparu,  et  les  prix  s'é- 
lèveront au  gré  d'un  vendeur  unique,  jusqu*au  point  où,  malgré  les  charges 
du  transport,  le  charbon  venu  de  loin  pourrait  trouver  place  sur  le  marché. 
C'est  là  ce  qui  unirait  par  se  réaliser.  Les  consommateurs  seraient  rançonnés  ; 
et  si  le  capital  de  Tassociation  rendait  davantage  à  ses  possesseurs,  en  revan- 
che^  les  capitaux  engagés  dans  les  industries  auxquelles  la  houille  est  indis- 
pensable rendraient  moins  ;  le  béuéiice  des  uns  ne  serait  que  le  fruit  d'un 
prélèvement  sur  les  bénéfices  des  autres,  d'une  sorte  d'impôt  dont  l'acqui- 
sition d'un  monopole  permettrait  de  charger  tous  les  consommateurs  du 
pays.  » 

M.  Passy  expose  encore  comment  l'existence  d'une  seule  compagnie  amène- 
rait infailliblement  la  baisse  des  salaires,  a  Je  suis  donc  loin  d'admettre,  dit-il 
en  terminant,  que  la  concentration  entre  un  moindre  nombre  de  mains  d'éta- 
blissements qui,  jusqu'ici,  se  sont  fait  concurrence,  puisse  ouvrir  aux  classes 
ouvrières  une  ère  meilleure.  Une  grande  association,  quel  que  fût  son  com- 
mencement, obéirait  à  la  longue  aux  tendances  naturelles  à  tout  ce  qui  spé- 
cule ^  elle  finirait  par  user  largement  des  avantages  de  sa  position^  et  les  inté- 
rêts avec  lesquels  le  sien  serait  en  lutte,  hors  d'état  de  résister,  subiraient  les 
conséquences  de  leur  faiblesse. 

a  A  ce  sujet,  qu'il  me  soit  permis  d'exprimer  un  regret.  C'est  que  TËtat,  eu 
concédant  les  mines  et  les  forces  d'eau,  n'ait  pas  constamment  fait  deux  ré- 
serves :  l'une  de  redevance,  croissant  à  mesure  que  les  exploitations  s'éten- 
draient; l'autre,  d'un  droit  de  mutation,  fondé  sur  l'autorisation  que  seul  il 
eût  donnée  de  transmettre  des  propriétés  créées  par  lui  seul  à  de  nouveaux 
possesseurs.  Par  là  se  serait  élevé  progressivement  un  revenu  bien  légiti- 
mement acquis,  et,  par  là  aussi,  il  aurait  empêché  que  des  distractions  du  do- 
maine public,  cédées  pour  cause  d'utilité  publique,  pussent  être  aliénées  et 
exploitées  dans  un  sens  autre  que  le  sens  prescrit  par  ce  qu'il  y  a  de  plus  com- 
plet dans  cette  même  utilité.  > 

M.  Dunoyer,  comme  M.  de  Rémusat,  ne  se  rend  pas  bien  compte  de  ce  que 
son  honorable  confrère,  M.  Blanqui,  dit  de  la  pauvreté  des  communes,  et  des 
causes  auxquelles  doit  être  attribuée  cette  pauvreté.  Il  ne  comprend  pas  com- 
ment l'association  pourrait,  ainsi  que  M.  Blanqui  l'affirme,  les  faire  sortir  de 
leur  état  de  misère  et  d'impuissance.  Leur  pauvreté,  celle  surtout  des  communes 
rurales,  lient  au  peu  de  développement  qu'ont  pris  encore  dans  leur  sein  tous 
les  éléments  de  la  force  et  de  la  richesse,  à  la  rareté  de  la  population,  au  dé- 
faut d'activité,  de  travail,  d'industrie,  d'intelligence,  de  capitaux  de  toute  es- 
pèce, et  M.  Dunoyer  ne  voit  pas  comment  rassociatioii  pourrait  suppléer  à  tout 
cela.  Comment  d'aiUeurs  faut-il  entendre  que  le»  communes  pourraient  s'as- 

T.  XIV.  —  ^«*>»  »•«*  l^ 


269  JOURNAL  D£$  ÉCONQMI$TE$. 

socier?  Serait-ce  en  réduisant  le  nombre,  ou  en  réunissant  plusieuff  4<  «es 
communes  ensemble?  Les  réunions  ne  sont  pas  toujours  faciles,  ni  mèmÊ 
toujours  avantageuses.  Uéduire  le  nombre  des  centres  communaux^  c^esl  ré- 
duire le  nombre  des  foyers  d'activité;  si  l'on  épargne  quelques  frais  généfanx 
d'administration,  on  se  prive  de  bien  des  avantages.  Rien  n'est  d^ailleurs  m 
difticile  que  de  déterminer  les  communes  à  faire  le  sacrifice  de  leur  e^îsleaee 
individuelle  et  à  voir  leur  nom  se  perdre  dans  des  communes  auxquellet  m 
prétend  les  réunir. 

M.  Dunoyer  regrette  que  M.  Blanqui  ait  défendu  Voisodation^  <xunake  si  k 
liberté  et  la  commune  lui  étaient  contraires.  Jamais  les  amis  de  la  liberté  n'oot 
dit  un  mot  contre  la  liberté  de  s'associer,  ils  défendent  cette  liberté-là  eonnot 
toutes  les  autres.  Seulement  ils  veulent  que,  si  on  peut  s'associer  pour  mt 
chose,  on  puisse  s'associer  contre,  et  que  la  concurrence  soit  possible  aussi  eotra 
les  associations.  Ils  veulent  que  les  personnes  associées  ne  doivent  leur  foied 
à  aucun  appui  factice,  à  aucune  intervention  illégitime  de  rautorité.  L*a 
ciation  pour  l'exploitation  des  mines  de  bouille  ne  serait  peut-être  pas  i 
redoutable,  si  tout  à  cet  égard  s'était  passé  naturellement  et  s'il  n'avait  pas  élé 
créé  des  situations  arlificieltes.  liais,  après  avoir  disposé  des  minas,  et  fait  à 
un  nombre  limité  de  personnes  des  concessions  plus  ou  moins  étendues,  sa 
les  a  mises,  par  des  tarifs  douaniers,  à  Tabri  de  toute  concurrence  étraB§étt; 
que  dans  cette  situation  toute  privilégiée,  les  concessionnaires  d'un  vaste  bas- 
sin se  coalisent  encore,  et  dans  une  étendue  de  pays  considérable  se  readsal 
maîtres  absolus  du  marché,  il  y  aura  certainement  là  pour  le  publie  un  taès- 
légitime  sujet  d'inquiétude  ;  mais  le  danger  viendra  surtout  de  ce  q«te  la  pws- 
sance  publique  se  sera  abusivement  ingérée  dans  ce  genre  d'exploitstioils  et 
aura  fait  aux  exploitants  une  situation  démesurément  et  injustement  avaiila^ 
geuse.  1^  liberté  seule  n'aurait  pas  créé  de  tels  embarras,  i^  vrai  reraéëa  à  la 
liberté  des  associations  serait  dans  la  liberté  même.  Et  néanmoins  il  n'est  pas 
douteux  qu'à  cet  égard,  comme  à  tout  autre,  l'esprit  public  ne  fût  sujet  à  émh 
ner  dans  bien  des  écarts.  Il  s'en  faut  bien  que  toutes  les  tentatives  de  l'asprî! 
d'assoeiation  soient  également  sensées  et  également  fructueuses.  Que  peassr, 
par  exemple,  de  ces  magasins  monstres  que  multiplient  dans  Paris  des  asi^ 
ciations  de  capitalistes  et  où  l'on  semble  vouloir  réunir  toutes  les  œuvres  éa  Is 
création,  où  Ton  peut  trouver,  par  exemple,  des  articles  de  C4ii6ifiaf  à  céèÉ 
d'articles  de  modes!  Il  y  avait  bien  plus  d'inlelligence  et  de  véritable  espnl  é$ 
progrès  dans  la  disposition  précédente  à  diviser  les  commerces  que  dans  aelts 
tendance  nouvelle  à  tout  amalgamer.  D'autres  tentatives  de  l'esprit  d'|gsosia 
tion,  sans  paraître  aussi  absurdes,  sont  loin  encore  d'être  parCsitemettl  rai- 
sonnables et  de  promettre  à  tout  le  monde  des  résultats  également  avaala- 
geux.  Je  m'étonne,  dit  M.  Dunoyer,  par  exemple,  que  notre  habile  confrère, 
M.  Blanqui,  regarde  la  formation  de  très-vastes  associations  de  capitalisiss» 
comme  favorable  au  bi<fn-ètre  des  ouvriers.  Je  doute  que  si  tous  les  entra» 
preneurs  du  même  genre  d'industrie  venaient  à  se  réunir  et  à  se  readre  anl- 
très  du  prix  de  la  main-d'œuvre,  la  condition  des  ouvriers  en  (ùi  trés-aaièftia» 
rée.  Je  ne  crois  pas  me  tromper  en  disant  que  la  dernière  coalitioo  des  oavrisfs 
mineurs  dans  le  bassin  de  la  Loire  a  eu  pour  cause  précisément  celle  des  eoa* 
cessionnaires  de  mines  et  la  facilité  que  ces  derniers  eot  trouvée,  daos  laar 
réunion,  de  fixer  arbitrairement  le  salaire  des  ouvriers. 

L'Académie  a  encore  entendu  dans  le  cours  du  mois  dernier  la  ladoia  tm 


ACADEMIE  DES  SCIENCES  MORALES  ET  POLITIQUES.        261 

rapport  de  M.  Franck  sur  le  concours  ouvert  dans  la  section  de  philosophie 
sur  la  Théorie  de  la  certitude,  et  un  Mémoire  de  M.  Villermé  stir  le  Mouvement 
de  la  population  dans  la  Prusse, 

De  nombreux  sujets  de  prix  sont  proposés  dans  les  différentes  sections  de 
TAcadémie.  Il  suffira  ici  d'indiquer  ceux  qui  émanent  de  la  section  d'écono* 
mie  politique  et  de  la  section  de  morale.  L'Académie  avait  proposé,  pour  1846, 
un  prix  sur  la  question  suivante  : 

a  Déterminer,  diaprés  les  principes  de  la  science  et  les  données  de  l' expérience^ 
Us  lois  qui  doivent  régler  le  rapport  proportionnel  de  la  circulation  en  billets  avec 
la  circulation  métallique,  afin  que  l'État  jouisse  de  tous  les  avantages  du  crédit 
fans  avoir  à  en  redouter  l'abus.  » 

Aucun  des  quatre  Mémoires  envoyés  n'a  paru  à  l'Académie  mériter  le  prix; 
9ussi  la  question  a  été  remise  au  concours  pour  Tannée  1848.  Nous  ne  repro- 
duirons pas  le  programme  déjà  rapporté  Tannée  dernière;  nous  ajouterons 
seulement  Vexlrait  suivant  du  rapport  présenté  au  nom  de  la  section  d'éco- 
nomie politique  :  «  Tout  en  laissant  aux  concurrents  le  soin  de  fixer  la  direc- 
tion et  rétendue  de  leur  investigation.  l'Académie  les  invite  cependant  à  por- 
ter principalement  leur  attention  sur  cette  partie  du  crédit  dont  les  gouverne- 
ments sont  libres  de  déterminer  rusa^c.  Ce  qu'elle  demande,  c'est  l'examen 
des  règles  à  imposer  à  la  circulalion  en  billets  dont  l'émission  a  lieu,  soit  pour 
le  compte  des  États  eux-mêmes,  soit  par  l'intermédiaire  d'établissements  ou  de 
banques  investis  de  privilèges  exclusifs.  Dans  quelle  mesure  cette  circulation 
peut-elle,  sans  inconvénients,  se  combiner  avec  la  circulation  métallique? 
Quelles  proportions  faut-il  maintenir  entre  le  montant  des  émissions  et  celui 
des  encaisses  ou  réserves  métalliques  destinées  à  subvenir  au  remboursement 
des  billets  dans  la  conversion  en  numéraire  pourrait  être  réclamée?  Les  règles, 
à  cet  égard,  doivent-elles  être  partout  les  mêmes,  ou  peuvent-elles  diflërer 
suivant  les  temps  et  les  lieux?  Tels  sont  les  points  qu'il  importe  surtout  d'é* 
claircir  et  de  décider.  Des  faits  réalisés  assez  récemment,  au  sein  de  pays  où 
l*usagedu  crédit  a  pris  de  vastes  développements,  ont  jeté  sur  la  question  des 
lumières  nouvelles.  Cest  aux  concurrents  à  ne  rien  négliger  pour  les  re- 
cueillir, et  à  se  rappeler  constamment  qu  il  n'est  pas,  en  pareille  matière,  de 
meilleurs  enseignements  que  ceux  de  l'expérience.  » 

Deux  autres  sujets  de  prix  sont  proposés  pour  1847  dans  la  section  d'éco- 
nomie politique  et  de  statistique,  l'un  ainsi  conçu  :  «  Rechercher,  par  Vanalys9 
comparative  des  doctrines  et  par  l'étude  des  faits  historiques^  quelle  a  été  l'influence 
de  l'école  des  physiocrates  sur  la  marche  et  le  développement  de  la  science  éconO' 
mique,  ainsi  que  sur  P administration  générale  des  Etats,  en  ce  qm  touche  les 
finances,  l'industrie  et  le  commerce,  »  1 /autre  :  «  Déterminer  les  faits  généraux 
qui  règlent  les  rapports  des  profits  avec  les  salaires,  et  en  expliquer  les  oscillations 
respectives,  » 

Dans  la  section  de  morale,  plusieurs  des  questions  proposées  intéressent 
aussi  à  un  haut  degré  l'économie  politique.  Le  concours  de  1846  sur  la  ques- 
tion suivante  :  «  Rechercher  et  exposer  comparativement  les  conditions  de  moralité 
des  classes  ouvrières  agricoles  et  des  populations  vouées  à  l'industrie  manufactu- 
n'^e»,  n'ayant  eu  aucun  résultat,  a  été  prorogé  à  Tannée  1848.  11  est  dit  dans 
le  rapport  que,  sur  les  cinq  Mémoires  envoyés,  un  seul  a  paru  à  l'Académie 
devoir  mériter  son  attention,  sans  cependant  être  digne  du  prix.  Ce  Mémoire 
portant  le  n®5,  dans  lequel  la  question  est  bien  posée,  contient  des  idées  justes 


:268  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

et  sagement  déduites,  et,  quoique  faiblement  écrit,  il  aurait  paru  à  ricadè- 
mie  digne  d'une  distinction,  s'il  eût  été  plus  complet;  mais  l'auteur  semble 
s'être  arrêté  à  la  moitié  de  sa  tâche,  il  ne  montre  pas  assez  clairemeet  les 
vices  et  les  avantages  qui  sont  propres  à  la  condition  des  classes  agricoles  et 
des  classes  manufacturières.  Il  ne  tire  pas  les  conséquences  des  prémisse» 
qu'il  a  posées  ;  il  omet  toute  conclusion.  Ces  défauts  sont  graves,  et  d'iuUot 
plus  regrettables,  que  Toeuvre  pourrait,  si  elle  se  complétait,  acquérir  une 
valeur  réelle  et  devenir  digne  de  la  distinction  que,  sous  sa  forme  ac- 
tuelle, elle  n*a  pu  obtenir.  Une  autre  question  est  encore  pendante,  dont  le 
prix  devra  être  décerné  en  d847  ;  cette  question  est  celle  de  a  Redtercher  qudit 
influence  les  progrès  et  le  goût  du  bien-être  matériel  exercent  sur  la  moralité  d'vi 
peuple,  » 

Enfin,  la  notice  publiée  par  TAcadémie  contient  encore  Tavis  suivant  :  Prii 
quinquennal  de  5,000  fr.,  fondé  par  IVl.  le  baron  Félix  de  Beàujour,  à  décenwr 
en  1848.  L^ Académie  rappelle  qu'elle  a  proposé  le  sujet  suivant  pour  1848: 

Examen  critique  du  système  d'instruction  et  d'éducation  de  Pestalozsi,  consh 
déré  principalement  dans  ses  rapports  avec  le  bien-être  et  la  moralité  des  dasm 
pauvres.  » 

Prix  quinquennal,  fondé  par  feu  M.  le  baron  de  Morogues,  â  décerner  en 
1848. 

Feu  M.  le  baron  de  Morogues  a  légué  une  somme  de  20,000  fr.,  placée  en 
rente  sur  l'Etat,  pour  faire  l'objet  d'un  prix  à  décerner  tous  les  cinq  ans, 
alternativement  par  l'Académie  des  sciences  morales  et  politiques,  au  meUle» 
ouvrage  sur  l'état  du  paupérisme  en  France,  et  le  moyen  d*y  remédier;  elpir 
l'Académie  des  sciences  physiques  et  mathématiques,  à  V ouvrable  qm  aura  fàt 
faire  le  plus  de  progrès  à  l'agriculture  en  France. 

L'académie  des  sciences  morales  et  politiques  décernera  le  prix  en  4848,  à 
l'ouvrage,  imprimé  en  français,  remplissant  les  conditions  prescrites  par  le 
donateur. 

—  Dans  une  séance  précédente  M.  Passy  a  dit  quelques  mots  sur  use 
brochure  de  M.  le  vicomte  de  Romanet,  relative  aux  caisses  de  retraite  pour 
les  vieillards  des  classes  laborieuses.  Déjà  une  partie  de  ce  travail  a  ëé 
communiquée  à  l'Académie.  En  étendant  ses  recherches,  M.  le  vicomte ie 
Romanet  a  eu  principalement  pour  but  de  réfuter  les  objections  élevées  con- 
tre une  institution  qui ,  en  admettant  môme  qu'elle  ne  soit  pas  appelée  i 
prendre  de  très-grands  développements,  n'en  aurait  pas  moins  une  vériU- 
ble  utilité.  Les  motifs  qui  portent  les  classes  laborieuses  à  l'épargne  sont 
divers,  et  il  ne  faut  pas  négliger  de  donner  satisfaction  et  encouragement  i 
tous  ceux  de  ces  motifs  qui  peuvent  susciter  le  goût  de  l'ordre  et  de  l'économie. 
M.  le  vicomte  de  Romanet  a  passé  en  revue  les  diverses  objections  élevéescoatif 
rétablissement  des  caisses  de  retraite  ;  il  a  montré  combien  elles  sont  peu 
fondées,  et  en  même  temps  indiqué  les  moyens  de  prévenir  les  abus  et  les  ïb- 
convénients.  Ceux  qui  veulent  avoir  une  idée  nette  de  la  question  et  de» 
débats  qu'elle  a  suscités  trouveront  dans  l'écrit  dont  j'entretiens  l'Académie  lo 
lumières  dont  ils  ont  besoin  pour  se  faire  une  opinion.  C'est  ce  qui  a  paru  ju^ 
qu'ici  de  plus  complet  et  de  mieux  ordonné.  •*' 


NOTICE  HISTORIQUE  DE  M.  CHARLES  COMTE.  569 

NOTICE  HISTORIQUE 

SUR  LA  VIE  ET  LES  TRAVAUX 

DE 

M.   CHARLES  COMTE, 

aucien  secrétaire  perpétuel  de  l'académie  (lue  dans  la  séance  pubuque 

ANNUELLE  DU  30  MAI   1&46.) 


Messieurs,  il  y  a  bientôt  dix  ans  que  vous  avez  perdu  votre  premier  secrétaire  per- 
pétuel. La  mort,  le  frappant  au  milieu  de  ses  travaux  et  lorsquMl  était  encore  dans 
toute  sa  force,  Ta  enlevé  en  même  temps  que  ces  célèbres  vieillards,  parvenus  au  terme 
de  leurs  jours  comme  de  leurs  œuvres,  dont  la  plupart  appartenaient  à  Tancienne 
Académie,  et  qui  tous  illustraient  la  nouvelle.  Ces  représentants  d'un  autre  âge,  ces 
fondateurs  laborieux  de  Tordre  social  moderne  et  du  droit  commun,  ces  auteurs  agi- 
tés de  notre  expérience  devaient  recueillir  les  premiers  nos  hommages  et  vos  regrets. 
Ainsi  le  voulaient  l'importance  de  leurs  services  et  Tantériorité  de  leur  renommée. 

J^aurais  même  incliné,  je  ne  le  cacherai  pas,  à  vous  entretenir  de  tous  ceux  de  nos 
confrères  auxquels  se  rattache  le  souvenir  des  grands  événements  de  notre  récente  his- 
toire, avant  de  retracer  la  vie  des  hommes  plus  jeunes,  qui  leur  ont  succédé  dans  la 
carrière  de  la  science  ou  de  la  politique.  Mais  il  m'a  paru  qu'il  convenait  de  ne  pas  dif- 
férer davantage  réloge  de  celui  d'entre  eux,  que,  par  un  libre  choix,  vous  aviez  ap- 
pelé aux  fonctions  de  secrétaire  perpétuel,  et  que  j'ai  eu  pour  prédécesseur  dans  votre 
confiance.  D'ailleurs,  M.  Charles  Comte,  que  la  générosité  de  ses  doctrines  et  l'éner- 
gie de  sa  conduite  rapprochent  des  penseurs  du  dernier  siècle  et  des  acteurs  de  la  Ré- 
volution, a  naturellement  sa  place  dans  leur  compagnie,  qu'il  ne  dépare  pas  par  ses 
talents,  et  qu'il  honore  par  son  caractère.  Entré  dès  1804,  avec  l'ardeur  de  la  jeunesse, 
dans  les  voies  où  la  fatigue  et  les  déceptions  venaient  d'arrêter  ses  devanciers,  il  y  a 
marché  d'un  pas  hardi  et  ferme  tant  qu'il  a  vécu.  Adversaire  déclaré  du  pouvoir  mi- 
litaire sous  l'Empire,  défenseur  courageux  des  institutions  populaires  sous  la  Restau- 
ration, il  s'est  montré  polémiste  indomptable  dans  la  presse,  dont  il  a,  plus  qu'un 
autre,  contribué  à  rétabir  l'indépendance,  théoricien  inflexible  dans  ses  ouvages,  où, 
à  la  philosophie  du  dix-huitième  siècle,  il  a  ajouté  la  science  du  dix-neuvième,  et  il 
lie  en  quelque  sorte  la  génération  qui  a  opéré  la  conquête  révolutionnaire  des  droits 
sociaux  de  notre  pays,  à  la  génération  qui  a  procédé  à  l'établissement  régulier  de  ses 
libertés  légales.  ^ 

François-Charles-Louis  Comte  naquit  le  25  août  1782,  à  Sainte-Énimie,  très-petite 
ville  située  dans  la  partie  la  plus  montagneuse  de  la  Lozère.  Sans  être  riche,  sa  fa- 
mille possédait  quelques  modestes  domaines,  dont  elle  surveillait  la  culture,  et  qui 
sufiisaient  à  ses  besoins.  Le  père  du  jeune  Comte  passait  une  partie  de  son  temps  à 
la  chasse,  avec  les  seigneurs  du  voisinage,  lorsque  la  Révolution  vint  faire  de  ses  no- 
bles compagnons  des  émigrés,  et  de  lui  le  chef  de  la  garde  nationale  du  canton.  Ayant, 
vers  cette  époque,  perdu  sa  femme,  il  se  consacra  tout  entier  à  l'éducation  de  ses 
quatre  enfants.  Mais  il  fallait,  au  milieu  du  désordre  intellectuel  de  1793,  leur  don- 


îîo  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

ner  une  instruction  dont  les  anciennes  sources  étaient  alors  taries,  uatu»  qu«  kt  bm» 
velles  fussent  encore  ouvertes.  Charles  Comte  avait  déjà  onze  ans.  Son  père  Penvoyi, 
avec  un  frère  un  peu  moins  âgé  que  lui,  ù  Salmon,  sur  une  haute  montagne,  couverte 
de  neige  pendant  plus  de  six  mois  de  I  année,  auprès  d'un  prêtre  fugitif,  de  qui  i 
reçut  les  premières  notions  de  grammaire,  de  latinité,  de  géographie  et  d'histoire. 
Son  esprit  ardent  et  avide  se  jeta  avec  une  passion  si  singulière  sur  cette  science  imptr- 
faite,  qu'il  fut  réduite  chercher,  pour  ainsi  dire,  de  prêtre  en  prêtre,  jnsqu*^  ce  qw 
les  Écoles  centrales  ayant  été  instituées,  il  se  rendit  à  Mende  pour  y  compléler  sa 
éludes. 

Élevé  par  un  |>ère  de  mœurs  rigides  ;  formé,  par  la  lecture  assidue  de  Ptutarque, 
à  Tadmiration  des  grands  hommes  les  plus  austères  de  la  Grèce  et  de  Rome  ;  dp 
bonne  heure  aux  prises  avec  des  difficultés  qui  fortifient  lame,  lorsqu^lles  ne  VtAnA' 
tent  point,  Charles  Comte  vit  se  développer  en  lui  les  plus  énergiques  comme  les  pies 
nobles  qualités  :  un  courage  à  toute  épreuve,  une  franchise  un  peu  rude,  une  tioe- 
néleté  fière  et  forte,  le  respect  du  droit,  le  dévouement  à  la  liberté  et  à  la  justice.  Il  do«ii 
une  preuve  bien  précoce  de  l'indépendance  de  son  caractère  en  1804.  A  celte  époque. 
comme  on  le  sait,  rétablissement  de  l'Empire  fut  mis  aux  voix.  Désiré  par  le  grand 
homme  qui  gouvernait  si  heureusement  et  si  glorieusement  la  Frana»  depuis  qntUf 
années,  adopté  par  tous  les  corps  de  l'État,  l'Empire  dut,  en  outre,  receroir  l'appr^ 
bation  du  peuple,  qui,  par  besoin  de  stabilité,  autant  que  par  admiratiofi  et  par  re- 
connaissance, lui  accorda  l'imposante  sanction  de  plus  de  trois  millions  de  suffrages. 
I^,  jeune  Comte,  à  peine  devenu  majeur,  et  entré  en  possession  du  droit  de  roter,  lui 
au  nombre  des  citoyens  rares  qui  résistèrent  à  l'élan  universel,  il  trouvait  qu'il  y  mu 
dans  la  république  consulaire  suffisamment  d'ordre  |H>ur  l'État,  suffisamment  de  poo- 
voir  pour  le  chef,  et  qu'une  grande  nation  ne  doit  pas  acquitter  sa  reoonnaisj^iM» 
par  sa  servitude.  Avec  toute  l'énergie  de  son  âge  et  une  jalousie  de  la  Hberlé  qui  re- 
sendilaitàde  la  prévoyance,  il  se  prononça  contre  l'Empire,  déposant  mir  le  regîstfv 
public  le  témoignage  d\ine  opposition  alors  impuissante,  mais  que  devaK  aui%Te,  plm 
tard,  une  autre  opposition  non  moins  hardie  et  plus  heureuse. 

En  attendant  le  jour  où  la  nation  sortirait  encore  une  fois  de  tutelle,  jottr  qu^aucune 
clairvoyance  ne  pouvait  entrevoir,  M.  Comte  se  rendit,  en  4806,  à  Paria,  où  il  ae  ff*rfM 
dans  la  science  du  droit.  Il  se  fit  recevoir  avocat,  et  il  prit  part  à  la  rédactiofi  du  t^ 
lèbre  recueil  d'arrêts  que  publiait  M.  Sirey,  pour  exposer  la  jurispradetice  régulairiei 
de  la  Cour  suprême.  Son  activité  entreprenante  se  porta  sur  des  tre%*aux  de  ntlof^ 
bien  diverse.  On  ne  peut  pas  dire  qu'il  eût  beaucoup  d'imagination.  Maî$  qitt  ft'ea  i 
pas  un  peu  dans  la  jeunesse?  Aussi,  sans  être  précisément  emporté  par  la  sie«M, 
M.  Comte  chercha  quelq<iefois  dans  la  poésie  des  délassements  à  Pétude  aévèredo 
lois.  Selon  l'usage  du  temps,  il  composa  même  sa  tragédie. 

Fidèle  i  ses  sentiments  politiques  jusque  dans  ses  distractions  littéraires ,  il  ffil 
son  sujet  chez  le  |>euple  dont  la  liberté  avait  fait  la  grandeur,  et  remmitant  au  Iwr» 
ceau  de  la  république  romaine,  il  mit  en  cinq  actes,  et  en  vers,  l'expulsion  si  «Mnli 
et  si  dramatique  des  Tarquins.  Sa  pièce  ne  pouvait  guère  alors  être  jouée.  Héritait-Hi 
de  l'être?  Je  Tigoore;  mais  je  me  permets  d'en  douter.  L'esprit  plus  sérieux  que  psè- 
lique  de  M.  Comte,  et  son  talent  plus  vigoureux  qu'orné,  1  appelaient  sur  une  aufre 
scène  et  lui  réservaient  d'autres  succès.  Il  dit  donc  aux  muses  un  adieu  qui  ne  dut 
pas  être  trop  pénible  pour  lui,  et  il  ajourna  même  un  ouvrage  coDsidémblê  auquel  i 
travaillait  sur  les  législations,  )>our  s'engager,  en  1814,  dans  les  mémorables  loties 
qu'il  entreprit,  à  son  éternel  honneur  et  à  notre  grand  avantage,  en  faveur  des  I 
publiques. 

L'Empire  venait  de  finir.  Le  dictateur  militaire  que  son  génie  et  la 
avaient  appelé  à  fonder  sur  ses  vraies  bases  la  société  de  la  réTolutio«  es  Frasée,  I 
défendre,  en  l'étendant,  le  principe  de  la  révolulioa  en  Europe,  àrmX  màCùamM  â 


NOTICE  HISTORlOinS  DE  M.  CHARLES  COMTE.  îti 

l^tcès  de  ses  entreprises,  il  avait  suecombé,  eomme  avait  péri  naguère  le  gouverne- 
ment répiiMicain,  (|ui,  chargé  de  reuverser  (outes  les  barrières  élevées  dans  le  moyen 
âge  contre  la  liberté  humaine,  avait  voulu  pousser  si  loin  les  effets  de  cette  liberté, 
qu'il  avait  été  contraint  d'en  suspendre  Tupage,  et  avait  l)ri6é  une  fois  de  plus  la  dé- 
mocratie triomphante  sur  recueil  connu  de  Tanarchie  Mais  la  République  et  l'Empire 
n'ayaienl  disparu  qu'après  avoir  duré  plus  d'un  quart  de  siècle.  Ils  avaient  laissé  à  la 
France  :  la  République,  le  souvenir  de  son  droit;  l'Empire,  le  aouvenir  de  sa  force,  et 
tous  deux  y  avaient  développé  des  intérêts  indestructibles,  créé  des  institutions  civiles 
impérissables,  fait  naître  des  sentiments  invincibles,  l'amour  de  l'égalité  et  l'orgueil 
é%  la  gloire. 

Cest  ainsi  que  la  nation  de  1789  et  de  1804  entra  en  1814  dans  ta  ûouvelle  série 
<f  épreuves  qu'elle  avait  à  traverser.  Au  moment  où  elle  fut  ramenée  à  la  liberté  p^t  la 
mauvaise  fortune,  M.  Comte  ayant  conservé  les  patriotes  sentiments  et  les  généreuses 
pensées  de  la  Révolution,  éleva  un  des  premiers  la  voix  pour  redonner  l'amour  des 
institutions  libres  aux  générations  qui  l'avaient  perdu  et  l'apprendre  aux  générations 
mn  ne  Tavaient  point  encore  éprouvé.  La  Charte,  œuvre  d'une  prudence  habile  et 
d'une  nécessité  nationale,  ventila  peine  d'être  promulguée,  qu'elle  était  en  butte  aux 
mépris  et  aux  agressions  d*un  parti  inconsidéré,  qui  ne  sut  pas  y  voir  l'indispensable 
contrat  d'union  entre  la  France  nouvelle  et  l'ancienne  famille  de  ses  rois.  C'est  pour 
éômbattre  les  doctrines  et  les  écarts  de  ce  parti,  pour  s'opposer  aux  mesures  arbi- 
traires, pour  résister  aux  mouvements  rétrogrades  d'un  pouvoir  ramené,  par  la  na- 
ture et  Torigine  de  son  droit,  aux  souvenirs  comme  aux  pratiques  du  passé,  que 
M.  Comte,  trois  jours  après  la  promulgation  de  la  Charte,  publia,  le  1S  juin  1814,  U 
Censeur,  jotirnal  destiné  à  paraître  toutes  les  semaines. 

t  Les  journaux,  dit-il  fièrement  en  annonçant  son  dessein,  pourraient  être  d'une 
grande  utilité  ;  mais  la  haute  importance  qu'ils  attachent  à  de  simples  discussions 
littéraires,  l'indifférence  qu'ils  ont  pour  tout  ce  qui  tient  à  la  législation,  et  l'habitude 
ifu'ils  ont  contractée  de  l'adulation,  ne  permettent  pas  d'espérer  qu'ils  s'occuperont 
é'éclairer  les  citoyens  sur  leurs  véritables  intérêts.  Ce  qu'ils  ne  font  point,  j'ose  l'en- 
treprendre. »  il  se  servit,  en  effet,  de  celte  liberté  hardie,  ombrageuse,  qui,  à  l'aide  de 
la  presse,  recueille  les  plaintes,  garde  les  droits,  expose  les  besoins,  propage  les  idées, 
de  mille  isentiments divers  forme  l'opinion  générale;  liberté  qui  agile  quelquefois  les 
peuples,  mais  les  élève  et  les  fortifie  ;  contredit  les  gouvernements,  mais  leur  est  en- 
core plus  utile  qu'incommode  par  la  retenue  qu'elle  leur  impose  et  les  fautes  qu'elle 
leur  épargne,  et  qui,  malgré  ses  erreurs  et  ses  injustices,  conduit  à  la  longue  par  la 
discussion  à  la  vérité,  par  la  défense  du  droit  de  chacun  à  la  justice  pour  tous,  ne 
laisse  pas  les  désirs  publics  trop  longtemps  méconnus  éclater  en  passions  irrésistibles, 
et  prépare  lentement  les  réformes  qui  préservent  les  fitats  des  révolutions.  Personne 
n'en  fil  usage  avec  plus  de  courage  et  d'honnêteté  que  M.  Comte.  Il  se  considéré 
comme  investi  d'une  magistrature  véritable  qu'il  exerça  eu  prenant  la  loi  pour  règle 
et  te  patriotisme  pour  guide. 

Il  attaqua  tout  d'alwrd  deux  ordonnances  dans  lesquelles  le  directeur  général  de  la 
police  prescrivait  à  tous  les  habitants  du  royaume,  quelle  que  fût  leur  croyance  et 
sous  des  peines  qu'il  déterminait  lui-même,  de  prendre  part  à  certaines  cérémonies 
extérieures  de  la  religion  catholique  et  d'observer  scrupuleusement  les  dimanches  et 
fôtes.  Dans  une  adrej^se  aux  Chambres,  M.  Comte  le  dénonça  comme  ayaut  violé  la 
Charte,  attenté  à  la  liberté  des  cultes,  usurpé  l'autorité  législative,  créé  arbitrairement 
des  délits,  établi  tout  seul  des  impôts  en  inventant  des  amendes;  et  il  obligea  le  gou- 
verpement  à  demander  une  loi  qui  rendit  ces  mesures  plus  régulières  sans  les  rendre 
plus  faciles  à  exécuter. 

La  liberté  de  la  presse  fut  moins  respectée  encore  que  la  liberté  des  cultes.  Avec 
èè  sophisme  de  langage  dont  l'esprit  se  contente  lorsqu'il  profite  i  IHntérèt ,  le  gou- 


272  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

vernement  soutint  que  prévenir  les  abus  de  la  presse  était  la  même  chose  qup  les  ré- 
primer, et  il  rétablit  la  censure  par  ordonnance.  Celte  étrange  interprétation  de  Tan.  8 
de  la  Charte,  à  laquelle  tous  les  journaux  se  résignèrent,  trouva  M.  Comte  moiits  d«> 
cile.  Elle  était  Tausse,  il  la  réfuta  ;  illégale,  il  lui  désobéit.  Tandis  que  les  autres  feaiiln 
périodiques  ne  paraissaient  qu'après  avoir  subi  Texamen  et  les  mutilations  de  b  een- 
sure,  lui  continua  à  publier  la  sienne  avec  la  même  indépendance.  Pendant  plusiew 
mois  il  demeura  seul  en  possession  de  la  liberté  de  la  presse,  comme  d'un  privilège  et 
son  courage. 

Le  gouvernement  fut  contraint  de  nouveau,  par  cette  noble  résistance,  de  rewNMer 
au  régime  arbitraire  des  ordonnances.  Il  eut  recours  aux  Chambres.  Celles-d  «yiat 
décidé  à  leur  tour  que  prévenir  signifiait  réprimer ,  et  que  la  Charte  avait  pemii 
d*écnre  avec  liberté  dans  un  volume  au-dessus  de  vingt  feuilles  d'impression ,  aa& 
Favait  défendu  dans  un  journal,  M.  Comte,  qui  avait  bravé  une  ordonnance,  dut  » 
soumettre  à  une  loi.  Mais  s'il  se  montra  obéissant,  il  sut  rester  libre.  Le  Censeur  prit 
la  forme  d'un  volume  ;  il  parut  à  des  époques  régulières,  quoique  non  rapprochées, 
et  M.  Comte  y  poursuivit  ces  salutaires  discussions  qui  devaient  servir  si  poissas- 
ment  à  l'éducation  constitutionnelle  de  notre  pays. 

Il  ne  les  poursuivit  pas  seul.  Il  s*était  associé,  depuis  la  publication  du  second  ca- 
hier du  Censeur^  un  ami  de  sa  jeunesse,  un  compagnon  de  TËcole  de  droit,  qw 
l'amour  de  la  liberté  avait  rendu  tout  aussi  contraire  à  l'Empire  et  que  des  reitlMai 
de  famille  faisaient  pencher  un  peu  plus  vers  la  Restauration  ;  un  disciple,  ainsi  qw 
lui,  des  doctrines  du  dernier  siècle,  doué  de  la  même  bonne  foi,  soutenu  par  la  m^v 
constance,  servant  la  même  cause  avec  un  dévouement  semblable  et  un  talent  é^ 
M.  Dunoyer,  auquel  il  était  réservé  d'entrer,  en  même  temps  que  M.  Comte,  daoi 
votre  compagnie  et  de  présider  la  séance  où  serait  prononcé  cet;éloge  qui  eetca 
grande  partie  le  sien. 

Le  Censeur^  que  publièrent  ensemble  ces  deux  hommes  de  courage  et  de  bien,  tOL 
un  succès  extraordinaire.  On  Tallendait  avec  impatience;  on  JeJisait  avec  avidiié. 
Instructif  comme  un  livre,  amusant  comme  un  journal,  tout  rempli  de  savantes  do^ 
trines,  tout  empreint  de  la  verve  passionnée  de  ses  deux  rédacteurs,  il  offrait  un  hahik 
mélange  des  enseifi.nements  les  plus  sérieux  et  des  discussions  les  plus  animées. 
L'histoire  avec  ses  utiles  exemples,  la  philosophie  avec  ses  droites  maximes,  la  \fèf^ 
lation  avec  ses  règles  tutélaires ,  la  haute  politique  avec  ses  intérêts  moraux ,  li 
grande  critique  littéraire  avec  ses  belles  directions,  comparaissaient  dans  chaque  t^ 
lume  à  côté  des  débats  des  Chambres,  vivement  rendus  et  librement  jugés,  des  i 
des  ministres  sévèrement  discutés,  des  entreprises  de  l'émigration  hardiment  < 
battues,  des  intolérances  du  clergé  publiquement  dénoncées ,  et  de  tous  les  < 
nouveaux  intrépidement  soutenus.  MM.  Comte  et  Dunoyer  s'y  étaient  faits  les  avocati 
des  libertés  comme  des  gloires  récentes. 

C'est  alors  qu'un  des  vaillants  serviteurs  de  l'Empire,  le  lieutenant-général  Escil- 
mans,  mis  en  demi-activité  et  relégué  loin  de  Paris  pour  avoir  écrit  à  un  roi  f|ui  avait 
été  son  bienfaiteur  et  son  chef,  frappé  d'arrestation  pour  n'avoir  pas  obéi  à  cet  ordre 
d'exil,  traduit  devant  un  conseil  de  guerre  pour  s'être  soustrait  à  une  détention  qui 
considérait  comme  arbitraire,  chargea  M.  Comte  de  défendre  en  sa  personne  la  llbrnr 
d'un  citoyen  et  l'honneur  d'un  soldat.  M.  Comte  l'avait  déjà  fait  avec  force  dans  k 
Censeur,  Il  le  fit  avec  succès  devant  le  conseil  de  guerre  de  Lille.  Les  juges  ne  Vêeoo- 
tèrent  pas  sans  faveur.  Convaincus  par  la  solidité  de  ses  raisons,  entraînés  par  les 
nobles  paroles  de  l'accusé,  ils  prononcèrent  un  acquittement  unanime. 

Ce  procès  fut  un  événement;  il  émut  le  public,  il  agita  l'armée.  Celle-ci,  privée  de 
ses  glorieuses  couleurs,  blessée  dans  son  orgueil  par  de  maladroites  préférences,  et 
la  consécration  de  souvenirs  injurieux  pour  elle,  frémissait  en  silence  ;  prête,  si  IV- 
casion  s'en  offrait,  à  faire  éclater  ses  redoutables  mécontentements.  M.  Comte  ^'«« 


NOTICE  HISTOHIQUë  DE  M.  CHARLES  COMTE.  573 

aperçut;  il  demanda  avec  anxiété  et  ironie  si  on  voulait  par  là  préparer  le  retour  de 
Texilé  de  nie  d'Elbe. 

Il  revint,  en  effet,  cet  ancien  élu  du  |)euple,  ce  chef  regretté  des  soldais ,  Jomju'ii 
crut  qu'assez  de  fautes  lui  avaient  de  nouveau  frayé  la  voie  du  tronn  et  Que  la  France 
reverrait  en  lui  le  soutien  des  intérêts  ébranlés  de  la  révolution  ;  rurmée  le  veneur 
de  sa  gloire  humiliée.  Pendant  sa  marche  rapide  à  travers  les  populations  qui  mi  pres- 
saient sur  son  passage,  à  la  tète  des  troupes  qui  avaient  été  envoyées  pour  te  com- 
battre et  qui  s'étaient  rangées  avec  acclamation  sous  ses  aigles,  M.  Comte  sentit  re- 
naître toutes  ses  animosités  contre  l'ancien  dictateur  auquel  il  ne  pardonnait  pas 
d'avoir,  durant  quinze  ans,  suspendu  l'exercice  de  la  liberté.  Il  rrui^nuit  betjucoup 
plus,  pour  celle-ci,  Tascendant  du  génie  ambitieux  et  armé  que  le^  iirétenliops  de  la 
légitimité  vieillie,  et  il  publia  un  écrit  foudroyant  sous  ce  titre  :  De  l'impossibilité 
d'établir  une  monarchie  constitutionnelle  sous  un  chef  militaire  et  particulièrement 
sous  Napoléon, 

On  imagine  sans  peine  tout  ce  qu'il  trouva  d'idées  ardentes,  de  souvenirs  amers, 
de  reproches  violents,  de  conseils  pathétiques,  pour  persuader  à  la  nation  de  ne  pB&  se 
laisser  remettre  sous  le  joug,  à  l'armée  de  rester  fidèle  à  ses  devoirs,  de  préférer  son 
pays  à  son  général.  Malgré  la  véhémence  de  ce  manifeste,  dont  Irois  éditions  s  épui- 
sèrent en  quelques  jours,  une  feuille  royaliste  accusa  M.  Comte  d^étre  coTnpIire  de 
Napoléon,  et  prétendit  que  le  Censeur  avait  favorisé  son  retour,  parre  qu'il  Favait 
prévu.  MM.  Comte  et  Dunoyer,  qui  agissaient  toujours  sans  égard  au  inomeot  ni  au 
péril,  poursuivirent  devant  les  tribunaux  le  rédacteur  du  journal  comme  les  ayant  ca- 
lomniés. 

La  cause  fut  appelée  le  19  mars,  lorsque  Napoléon  entrait  déjà  dans  Fontainebleau. 
La  position  dea  juges  était  délicate.  Placés  entre  le  gouvernement  qui  existait  encore, 
et  le  gouvernement  qui  allait  exister  bientôt,  ils  devaient  éprouver  quelque  embarras 
à  se  prononcer  :  ce  qui  était  délit  aujourd'hui,  pouvant  être  un  titre  d'honneur  de- 
main. La  prudence  du  journaliste  accusé  les  tira  de  ce  pas  difficile,  IL  demanda  Pa- 
journement  de  la  sentence,  dans  l'espoir  qu'il  serait  plus  tard  aussi  tmpoi&sitile  de  îa 
provoquer  que  de  la  rendre.  C'était  mal  connaître  MM.  Comte  et  Dunoyer  et  leur  opi- 
niâtreté intrépide.  Appelés  devant  la  justice,  lorsque  l'Empereur  fui  remonté  sur  te 
trôoe,  pour  retirer  une  plainte  devenue  sans  objet,  ils  y  persistèrent,  en  faisant  in- 
scrire sur  le  registre  du  greffe,  que  «  si  l'imputation  d'avoir  coopéra  au  rélabltsse- 
ment  du  gouvernement  impérial  ne  les  exposait  à  aucune  peine,  celle  d*avoir  cherché 
à  renverser  le  gouvernement  établi  les  exposait  au  mépris  public.  » 

Des  adversaires  aussi  intraitables  étaient  trop  à  craindre,  pour  qu'on  nVfs^iaynt  point 
de  les  gagner.  Un  ministre  adroit,  qui  avait  exercé  l'art  facile  après;  les  révolutions 
d'imposer  silence  aux  idées  en  s'adressant  aux  intérêts,  crut  que  ces  écrivains  rigiden 
ne  seraient  pas  plus  que  d'autrea  inaccessibles  à  ses  sédutions.  11  les  fit  venir  plusieurs 
fois  auprès  de  lui.  Après  les  avoir  loués  de  leur  patriotisme  et  de  \mT  courage,  il  leur 
demanda  au  nom  de  TEmpereur,  ce  qui  pourrait  leur  convenir.  —  «  l'a  bon  gouver- 
nement pour  la  France  libre,  répondirent-ils,  et  pour  nous  la  continualion  paisible  de 
notre  travail.  »  Ils  résistèrent  à  toutes  les  flatteries  comme  à  toutes  ks  oïïn^s. 

N'ayant  pu  assouplir  leur  rude  indépendance,  le  même  ministre  chercha  A  l'entra- 
ver. Il  fit  arrêter  le  cinquième  volume  du  Censeur^  dans  lequel  les  actes  de  VUmpm 
réubli  étaient  discutés  aussi  hardiment  que  l'avaient  été  naguère  ceux  de  la  royauté 
restaurée.  M.  Comte  se  rendit  sur-le-champ  chez  le  préfet  de  police,  et  réclama  le  vo- 
lume saisi  :  —  «  Si  nous  avons  mal  raisonné,  dit-il,  il  faut  nous  réfuter  ;  m  nous  nous 
sommes  rendus  coupables,  il  faut  nous  punir.  Le  ministre  croit  que  s?s  menares  au- 
ront plus  d'effet  sur  nous  que  ses  offres  ;  il  se  trompe.  Sous  le  dernier  règne^  nous 
avons  été  menacés  d'être  assassinés  par  des  fanatiques,  et  nous  avonn  ri  de  leurs  poi- 
gnards. Aujourd'hui,  je  vous  déclare  que  je  me  moque  également  des  baj  on  nettes  di» 


4 


J 


574  JOUANAL  DES  ÉCONOMISTES. 

Bonaparte.  »  —  Ah  !  tous  demandez  le  martyre  »,  répondit  le  préfet.  —  «  Je  ne  coar» 
pas  après,  répliqua  M.  Comte,  mais  je  ne  le  crains  pas.  » 

Secondé  par  le  sentiment  public,  M.  Comte  l'emporta.  Le  volume  saisi  fnt  restitué  el 
parut.  Le  Censeur  continua  ses  libres  discussions  dans  un  moment  où  il  convendit  peut- 
être  de  s'occuper  un  peu  moins  des  droits  du  pays,  et  de  songer  un  peu  plus  à  son  salut 
Ainsi  que  d'autres  excellents  citoyens,  M.  Comte  ne  comprit  pas  assez  le  cbangemem 
survenu  dans  le  rôle  de  l'Empereur  el  la  position  de  la  France.  Avant  1814,  on  poîi- 
tait  considérer  l'Empire  sous  deux  points  de  vue  différents  :  y  voir  une  forme  ou  ub 
oubli  de  la  Révolution  ;  la  consécration  de  ses  intérêts  ou  l'abandon  de  ses  principes; 
là  dictature  d'un  grand  homme  qui  s'était  fait  le  législateur  heureux  de  la  doui^H» 
société  civile,  ou  la  domination  d'un  ambitieux  qui  avait  substitué  son  pouvoir,  comiDe 
sa  |>eusée,  aux  droits  d'un  peuple  libre,  et  à  la  marche  naturelle  de  l'esprit  faumsiB. 
Mais  en  1815,  il  n'en  était  pas  ainsi.  Cet  immense  besoin  d'ordre,  qui,  au  sortir  éf 
l'anarchie,  avait  précipité  la  nation  vers  le  pouvoir  d'un  seul,  n'existait  plus  ;  la  liberlé 
06  courait  aucun  péril.  En  présence  du  parti  de  Tancien  régime  vaincu,  mais  ote- 
naçant  ;  à  rapproche  de  l'Europe  coalisée  s'avançant  en  armes,  Napoléon  n'était  pha 
que  le  représentant  de  la  Révolution,  le  défenseur  du  territoire.  Il  ne  fallait  pas,  par 
des  défiances  intempestives,  l'entraver  et  raffaibtir;  il  ne  fallait  pas  chercher  eott- 
ment  et  jusqu'à  quel  point  on  serait  libre  avant  de  savoir  si  l'on  ne  serait  pas  eoviU, 
tti  s'occuper  subtilement  à  constituer  la  nation,  quand  il  s'agissait  de  la  défendre.  Li 
question  de  liberté  était  dans  ce  moment  subordonnée  à  Ja  question  d'indépendance; 
car  si  l'étranger  était  victorieux,  la  contre-révolution  devenait  triomphante. 

C'est  ce  qui  arriva  après  le  désastre  de  Waterloo  et  la  seconde  abdication  de  Hi- 
l^léon.  Mil.  Comte  et  Dunoyer  rapprirent  bientôt.  Le  même  ministre  qui  avait  nrab 
les  gagner  à  la  cause  de  l'Empereur,  les  plaça,  pour  senir  sans  doute  ia  cause  des 
Bourbons,  sur  une  liste  de  bannis,  d'où  les  fit  rayer  un  autre  ministre,  depuis  leur 
confrère  dans  celte  Académie,  et  de  qui  Ton  peut  dire  avec  justice  que,  s'il  a  pris  paît 
à  beaucoup  de  changements  politiques,  il  n'a  pris  part  à  aiteun  excès. 

Les  auteurs  redoutés  du  Censeur  ne  furent  pas  condamnés  à  l'exil,  mais  au  ^leacê. 
Le  septième  volume  de  leur  journal,  qui  contenait  les  débats  de  la  Chambre  des  repré- 
sentants jusqu'à  cette  solennelle  protestation  faite  la  veille  dn  jour  où  des  soldais 
prussiens  avaient  fermé  la  salle  de  ses  séances,  et  qui  racontait  les  premier^  eicnès  dèM 
réaction  royaliste  dans  le  Midi,  fut  saisi,  et  cette  fois  ne  fUt  point  fendn.  M.  ContP 
entreprit  alors  de  défendre  l'armée  dans  un  écrit  qui  ne  put  pasparattrê.  La  libenè 
de  la  presse  ayant  été  interdite,  la  liberté  individuelle  siispeadtR,  ia  jostfc»  frrfflKÛk 
instituée,  il  fallut  céder  i  la  violence  des  temps  et  des  lois,  M.  Comte  dut  èe  tairs  pca- 
dant  tout  le  temps  de  celte  fougueuse  réaction. 

Mais  cette  trêve  forcée  ne  fut  point  inutile  pour  lui  :  il  y  renouvela  en  qiiekpiesQrtt 
ses  munitions  pour  le  combat.  Dans  la  retraite  où  il  vécut  près  de  dix-hnii  mois,  f*éc*- 
nomic  politique,  qu'il  connaissait  vaguement,  devint  l'objet  desonéfudeapprofoeAe,c( 
il  eut  pour  principal  instituteur  M.  J.-B.  Say,  dont  il  était  l'ami,  et  dont  il  devait  to 
bientôt  le  gendre.  Le  livre  méthodique  sur  la  formation,  la  distribution  et  la  coasomot- 
tion  des  richesses,  dans  lequel  M.  Say,  concentrant  et  complétant  les  doctrines  d'Âdra 
Smith,  donna  aux  aperçus  de  ce  grand  obserrateur  une  forme  plus  réguliers,  et,  par  b 
vigueur  des  déductions  autant  que  par  la  précision  élégante  du  langage,  cfaercfat  i 
rapprocher  la  science  économique  des  sciences  exactes,  inspira  un  vif  enthousiasme  i 
M.  Comte.  Il  adopta  avec  passion  et  d'une  manière  fort  absolue  les  principes  de  cette 
science,  qui  lui  parut  à  la  fois  l'instrument  et  la  mesure  de  la  civilisation  des  peupln. 
Elle  le  brouilla  surtout  avec  les  Grecs  et  les  Romains,  qui  avaient  eu  jusque-là  toute 
son  admiration.  Leurs  fortes  vertus  n'obtinrent  pas  grâce  pour  leurs  i  m  perfeetioas  so- 
ciales. Ces  auteurs  admirables  de  tant  d'idées  immortelles,  ces  premiers  fondateurs  do 
sciences  bumaines,  cet  créateurs  incomparables  des  arts  de  Tesprit,  ces  wlàk»  éom* 


NOTICE  HISTORIQUE  DE  M.  CHARLES  COMTE.  57& 

oàteurédu  monde,  qui  lui  avaient  donné  Punilé  de  la  civilisation,  et  qui  lui  ont  laissé 
la  sagesse  de  ses  meilleures  lois,  ne  furent  plus  à  ses  yeu\  que  des  barbares,  parce 
qu'ils  avaient  eu  des  esclaves,  n'avaient  pas  pratiqué  le  travail  libre,  et  n'avaient 
connu  que  les  procédés  de  la  force  et  l'industrie  de  la  conquête. 

C*est  sont  le  drapeau  de  Téecnomie  politique  que  M.  Comte,  de  concert  avec  M.  Du- 
ttoyer,  dont  les  idées  avaient  éprouvé  un  changement  analogue,  rentra  en  campagne, 
lorsque  li  dissolution  de  la  Ctiembre  de  18i5,  et  les  tendances  plus  libérales  du  mi- 
âiMère,  qui  avait  résisté  aux  emportements  de  celte  Chambre,  lui  permirent  de  re- 
lirendre  j'ceavre  interrompue  du  Cengeur.  Les  deux  amis,  toujours  profondément  at- 
tachés aux  droils  de  leur  pays,  mais  s'intéreSsant  avec  non  moins  d'ardeur  aux  prô- 
gf^sde  tous  les  peuples,  se  sentirent  animés  de  Tamour  de  la  civilisation  comme  d'un 
patriotisme  nouveau.  Ils  modifièrent  le  titre  de  leur  journal,  qu'ils  appelèrent  le  Cen- 
»eur  ewropéen^  et  destinèrent)  en  lui  donnant  pour  devise  Paix  et  liberté,  à  soutenir 
les  intérêts  universels  des  hommes,  k  tourner  vers  l'industrie  l'aclivité  des  esprits,  à 
combattre  également  les  préjugés  barbares  du  moyen  âge  et  les  passions  ardentes  de 
Il  Révolution,  à  s'élever  contre  les  mœurs  oisives  de  l'ancienne  monarchie  et  les 
bibitudes  militaires  de  l'Empire,  à  diriger  la  société  moderne  sous  une  forme  plm 
KbfO  vers  un  but  plus  humain,  en  lui  assignant  le  travail  pour  guide,  la  loi  écono- 
Aiique  pour  règle,  le  bien  être  général  pour  Gn.  Ils  formèrent  à  cet  égard  un  système 
complet.  Les  théoriciens  de  i 789  avaient  proclamé  la  souveraineté  plus  inattendue  de 
l'industrie.  Ils  ne  se  bornèrent  point  à  penser  que  le  gouvernement  devait  respecter 
k  liberté  absolue  du  travail,  qui  était  le  principe  fondamental  de  la  science  économi- 
que ;  mais  ils  prétendirent  encore  que  ce  principe  devait  servir  de  base  même  au 
gouvernement.  L'état  des  sociétés  commandant  la  forme  de  leur  organisation  poli- 
tique, il  fallait,  selon  eux,  à  une  société  devenant  de  plus  en  plus  laborieuse,  une  ad- 
ministration tirée  des  classes  industrielles  et  animée  de  leur  esprit. 

M.  Comte  poussa  ce  système  fort  loin.  Le  développant  avec  une  logique  inflexible, 
il  crut,  dans  sa  bonne  foi,  trop  inexpérimentée,  que  le  triomphe  de  Tindustrie  réalise- 
rait le  bienfait  de  la  paix  perpétuelle,  et  substituerait  à  la  longue  l'heureux  accord  de  Ja 
fraternité  humaine  aux  luttes  sanglantes  des  rivalités  nationales.  Il  crut  que  les  inté- 
rêts auraient  la  vertu  d'annuler  les  passions,  de  supprimer  les  injustices,  et  que  l'avide 
recherche  des  satisfactions  matérielles  ferait  ce  que  n'avaient  pu  faire  encore  les  plus 
nobles  idées  et  les  Sentiments  les  plus  débintéressés. 

Pour  marcher  vers  cet  état  que  son  enthousiasme  croyait  possible,  iM.  Comte  de- 
itiàndait  qu'on  licenciât  les  armées,  et  qu'on  changeât  les  casernes  en  manufactures, 
L^utilité  lui  semblant  être  la  seule  mesure  de  la  valeur  des  hommes,  et  le  succès  dans 
les  professions  privées  le  signe  certain  de  leur  capacité  pour  l'administration  des  in- 
térêts publics,  il  voulait,  dans  les  assemblées  et  dans  les  fonctions  de  TÉlat,  des  agri- 
culteurs éprouvés,  des  manufacturiers  intelligents,  des  négociants  hardis,  des  ban- 
quiers habiles,  et  il  reléguait  les  savants  dans  les  académies,  les  avocats  au  barreau, 
les  grands  seigneurs  dans  leurs  manoirs,  et  les  généraux  aux  Invalides.  Il  ne  croyait 
pas  les  hommes  d'Émt  plus  nécessaires  que  les  hommes  de  guerre  ;  et,  pour  montrer 
le  cas  qu'il  faisait  de  ces  deniers,  il  allait  jusqu'à  dire  que  le  plus  petit  manufacturier 
éUtU  au-dessus  du  grand  Pompée^  et  que  César  était  au-dessous  d'un  bouvier.  Il  ou- 
bliait que  les  plus  grands  progrès  de  l'humanité  ont  eu  pour  représentants  et  pour 
défenseurs  ses  plus  grands  capitaines;  que  dans  les  victoires  d'Alexandre  était  le 
triomphe  de  la  civilisation  grecque  sur  la  barbarie  orientale  ;  que  César  avait  inauguré, 
par  la  défaite  de  l'aristocratie  romaine,  l'affranchissement  et  l'unité  du  monde  ancien  ; 
et  que  l'épée  de  Napoléon  avait  fait  pénétrer,  ^>endant  quinze  ans,  le  principe  de  la 
Bioderae  égalité  dans  toute  l'Europe.  Il  contestait  également  Tart  difficile  de  gouver- 
ner les  peuples,  qui  a  toujours  exigé  des  qualités  si  hautes  et  si  rares,  auxquelles  ne 
prépare  pi^liflM^littaBboareuse  deeaikireé  particulières,  et  cette  connaissance 


276  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

des  intérêts  généraux  qu'est  loin  de  donner  la  pratique  trop  assidue  des  intérêts  pri- 
vés ;  art  devenu  encore  plus  compliqué  sous  le  régime  représentatif,  où  la  néceaâlr 
d'expliquer  ce  qu'on  projette,  et  de  défendre  ce  qu'on  fait,  oblige  d'ajoutCT  HiabW 
de  l'orateur  à  la  pnidence  du  politique. 

Quand  on  est  jeune,  a  dit  depuis  M.  Comte  fort  spirituellement,  on  firappe  fort  et 
attendant  de  frapper  juste.  Aussi  reconnut-il  un  peu  plus  tard  les  exagérations  (Ta 
système  que  d'autres,  vers  cette  époque,  poussèrent  même  plus  loin,  en  fondant  sur 
l'industrie  une  religion  dont  ils  se  firent  les  prophètes.  Malgré  ce  qu'il  avait  d'exteaif 
et  d'inapplicable  dans  ses  doctrines,  le  Censeur  européen  facilita  les  progrès  dek 
classe  moyenne,  prépara  son  avènement  aux  affaires,  et  contribua  surtout,  en  répsa- 
dant  les  idées  économiques,  à  assurer  aux  intérêts  matériels  un  triomphe  que  Fiai- 
tère  M.  comte  trouverait  peut-être  trop  grand,  s'il  vivait  encore, 

La  polémique  éloquente  que  les  auteurs  du  Censeur  européen  soutinrent  contre  Icf 
actes  de  l'autorité,  fut  utile  à  leur  pays,  mais  périlleuse  pour  eux.  Enfermé  cinq  »•• 
à  la  Force  dès  1817,  pour  ne  pas  s'être  exprimé  avec  assez  de  respect  sur  cein  qa'm 
appelait  nos  alliés  et  qui  tenaient  encore  notre  territoire  envahi,  pour  avoir  osé  en 
que  nous  avions  trop  de  gendarmes  et  pas  assez  de  maîtres  d'école,  et  s'être  penaii 
de  provoquer  l'élablissement  d'institutions  municipales,  M.  Comte  fut  cité  en  4W« 
comme  ayant  mal  parié  des  Chouans  devant  un  petit  tribunal  de  Bretagne,  et  distnit 
de  ses  juges  naturels.  La  poursuite  lui  parut  illégale  et  la  résistance  obligatoire.  Ca 
matin  donc,  les  agents  de  la  force  publique  s'étant  présentés  chez  lui  inopioémail, 
il  parvint  à  leur  échapper,  grâce  à  la  présence  d'esprit  de  sa  jeune  femme,  qui  ûeifiu 
son  évasion  par  un  escalier  dérobé,  en  enfermant  dans  une  chambre,  où  elle  les  re- 
tint quelque  temps  prisonniers,  les  gendarmes  envoyés  pour  le  saisir. 

Moins  heureux  que  lui,  M.  Duuoyer  fut  conduit  au  fond  de  la  Bretagne.  Mais  U  fer- 
meté avec  laquelle  il  protesta  contre  un  tribunal  qui  n'était  pas  le  sien,  et  la  discm- 
sion  que  du  lieu  de  sa  retraite  M.  Comte  engagea  contre  le  garde  des  sceaux,  fimrt 
annuler  cette  procédure  irrégulière,  et  consacrer  par  la  Cour  de  cassation  le  priDdpe 
tutélaire  qu'en  matière  de  presse,  les  écrivains  ne  pouvaient  être  jugés  que  là  où  ib 
publiaient  leurs  ouvrages. 

M.  Comte  n'était  pas  au  terme  de  ses  tribulations.  En  4830,  la  loi  des  ékctioBi 
ayant  été  changée,  la  censure  rétablie,  la  sûreté  individuelle  suspendue,  une  souscrip- 
tion nationale  fut  ouverte  en  faveur  de  ceux  que  frapperaient  des  mesures  arbitniiw. 
M.  Comte  ayant  annoncé  cette  souscription  dans  son  journal,  devenu  depuis  prèsdHa 
an  quotidien,  fut  condamné  à  deux  mois  de  prison  et  deux  mille  francs  d'amende.  Li 
condamnation  était  bien  légère.  Mais  M.  Comte  ne  la  trouva  pas  fondée,  et  necon»»- 
tit  point  à  la  subir,  il  résolut  de  s'expatrier  pendant  cinq  ans,  jusqu'à  ce  que  sa  peiiie 
fût  légalement  prescrite,  et  qu'il  pût  rentrer  dans  son  pays  en  vertu  de  son  drok, 
sans  avoir  un  instant  cédé,  sans  s'être  une  fois  démenti,  préférant  à  une  courte  m» 
injuste  captivité,  un  exil  long,  mais  volontaire. 

Il  quitta  donc  la  France  avec  la  compagne  dévouée  qui  avait  uni  sa  vie  àlasicoor 
depuis  deux  années,  et  il  se  rendit  en  Suisse.  11  s'établit  d'abord  à  Genève.  Daoscetie 
ville  industrieuse  et  éclairée,  en  entendant  parler  la  langue  de  sou  pays,  en  reocoo- 
trant  des  hommes  aussi  distingués  par  le  mérite  que  ceuxdont  il  venait  de  se  séparer; 
en  jouissant  de  l'illustre  et  douce  amitié  d'Etienne  Dumont,  qui  avait  été  le  collabo- 
rateur de  Mirabeau  et  de  Bentbam  ;  de  Sismondi,  qui  venait  d'achever  son  éloquesl» 
Histoire  des  républiques  italiennes,  et  qui  devait  être  un  jour  son  confrère  à  HnstiUit; 
de  Candolle,  dont  la  science  et  la  gloire  commencées  en  France  s'achevaient  à  Genète, 
il  crut  avoir  retrouvé  sa  patrie  avec  presque  autant  d'esprit  et  un  peu  plus  de  liw 
La  grande  estime  où  l'avaient  mis  son  caractère  et  ses  talents  lui  fit  offrir,  eo  l^f 
par  le  canton  de  Vaud  la  chaire  de  droit  naturel  devenue  vacante  à  Lausanne.  Il  1^ 


NOTICE  HISTORIQUE  DE  M.  CHAULES  COMTE.  277 

cepta,  et  la  remplit  avec  autant  de  savoir  que  d'éclat.  De  tous  les  côtés  on  accourait 
pour  rentendre  et  Tapplaudir. 

Mais  le  parti  qui  avait  condamné  ses  écrits  en  France  ne  tarda  point  à  étouiïer  sa 
voix  en  Suisse.  En  1823,  ce  parti  régnait  sans  obslacle  d'un  bout  de  l'Europe  à  l'au- 
tre. 11  ne  voulut  souffrir  aucune  espèce  de  liberté  sur  le  continent,  et  le  paisible  ensei- 
gnement du  droit  par  un  exilé  l'offusqua,  il  demanda  l'expulsion  de  M.  Comte.  Le 
canton  directeur,  pressé  par  l'ambassadeui*  de  France  qu'appuyaient  les  ministres  de 
la  sainte-alliance,  placé  entre  le  danger  de  repousser  celte  injonction  inhospitalière 
et  la  honte  d'y  céder,  finit  par  conseiller  au  canton  de  Vaud  de  renvoyer  M.  Comte. 
Mais  le  canlon  de  Vaud  se  montra  plus  soigneux  de  sa  dignité.  Il  résista.  Instruit  de 
la  périlleuse  position  où  un  plus  long  refus  devait  mettre  ses  hôtes,  M.  Comte  viut  no- 
blement à  leur  aide.  <  Je  reconnaîtrais  mal,  écrivait-il  au  landamman  et  aux  conseil- 
lers d'État  du  canton,  la  confiance  dont  vous  m'avez  honoré  en  m'appelant  ù  donner 
des  leçons  à  la  jeunesse  de  votre  pays,  si  je  souffrais  qu'une  lutte  si  pénible  se  pro- 
longeât plus  longtemps.  A  aucun  prix  je  ne  consentirai  à  être  le  prétexte  d'une  agres- 
sion contre  la  Suisse  ;  vous  voudrez  bien  permettre  que  je  me  relire,  et  que  je  mette 
ainsi  un  terme  aux  débats  dont  j'ai  été  ou  dont  je  pourrais  être  encore  le  sujet.  » 

M.  Comte  donna  sa  démission,  et,  suivi  des  regrets  universels,  il  partit  pour  un 
autre  exil.  Il  ne  lui  resta  plus  d'auure  asile  que  l'Angleterre.  En  arrivant  dans  ce  grand 
et  libre  royaume,  il  y  reprit  ses  travaux  sur  les  législations,  et  il  s'y  lia  surtout  avec 
un  homme  dont  l'esprit  hardi  et  les  doctrines  indépendantes  ne  furent  pas  sans  in- 
fluence sur  lui  :  je  veux  parler  de  ce  docteur  de  l'ulilité,  de  ce  chimiste  du  droit,  qui, 
dans  le  pays  des  traditions  et  sous  le  gouvernement  de  l'aristocratie,  opposant  la  rai- 
sion  à  la  coutume,  la  justice  aux  privilèges,  soumettait  les  iusUlutions  politiques  et 
civiles  à  une  analyse  inexorable,  ne  reconnaissait  la  bonté  des  lois  qu'à  leur  accord 
avec  Fintérêt  universel  des  hommes  ;  du  célèbre  Jérémie  Bentham,  novateur  à  la  fois 
généreux  et  sec,  subtil  et  confus,  original  et  fatigant,  plus  propre  encore  à  argumen- 
ter qu'à  découvrir,  possédant  surtout  le  génie  des  distmctions  et  des  nomenclatures, 
et  resté  le  chef  sans  imagination  d'une  école  enthousiaste. 

Dès  que  le  temps  exigé  pour  la  prescription  de  sa  peine  fut  écoulé,  M.  Comte  re- 
parut en  France,  où  il  essaya  vainement  de  se  faire  inscrire  sur  le  tableau  des  avocats 
de  Paris,  il  se  livra  alors  presque  exclusivement  à  la  composition  de  l'œuvre  qui, 
longtemps  méditée,  souvent  interrompue,  toujours  reprise,  fut  terminée  en  182?! 
Cette  œuvre  était  son  Traité  de  législation.  Appartenant  à  récole  du  dix-huitième  siècle] 
disciple  de  Locke  et  de  Condillac  en  philosophie,  d'Adam  Smith,  de  J.-B.  Say  et  de 
Malthus  en  économie  politique,  émule  de  Bentham  en  législation,  M.  Comte  appliqua 
aux  sciences  morales  la  méthode  analytique,  qui  depuis  la  fin  du  dernier  siècle  avait 
fait  marcher  si  rapidement  les  sciences  physiques,  et  se  servit  des  principes  économi- 
ques pour  apprécier  l'état  et  les  constitutions  des  peuples.  A  ses  yeux,  la  loi  de  la  so- 
ciété, c'est  le  perfectionnement  de  l'homme.  Ce  perfectionnement  consiste  dans  la  sa- 
tisfaction de  plus  en  plus  régulière  de  ses  besoins  matériels,  dans  le  développement  de 
plus  en  plus  libre  de  son  intelligence,  dans  l'exercice  de  plus  en  plus  juste  de  ses 
besoins  moraux,  dans  l'harmonie  de  plus  e»  plus  étendue  de  ses  rapports  avec  ses 
semblables.  Tel  est  le  but  final  vers  lequel  tend  le  genre  humain  à  travers  des  forme» 
sociales  qui  se  brisent  lorsqu'elles  le  compriment  et  l'arrêtent,  et  qui  marquent  cha- 
cun de  ses  pas  sur  la  route  de  la  civilisation. 

On  aimerait  à  suivre  dans  l'ouvrage  de  M.  Comte  la  marche  graduelle  des  peuples 
depuis  les  premières  et  informes  ébauches  de  l'association  politique,  jusqu'aux  grands 
empires  de  nos  jours.  Mais  M.  Comte  n'a  examiné,  d'une  manière  nette  et  développée, 
que  l'influence  exercée  sur  les  législations  par  l'action  des  climats  combinée  avec 
la  nature  des  lieux,  les  violences  de  la  guerre  et  les  vices  de  l'esclavage.  Le  rapport 
que  Malthus  a  établi  entre  les  moyens  de  subsistance  et  le  mouvement  de  la  popula- 


m  JOURNAL  DES  ÉGQNQHISTES. 

tion,  M.  Comte  Pétend  à  l'histoire,  et  veut  en  faire  découler  la  plupart  das  aetioiift  te 
peuples  et  des  formes  de  gouvernement.  Il  attribue  à  la  recherche  violente  des  moyi^tt) 
de  subsistance  les  migrations  et  les  conquêtes,  la  réduction  ea  servitude  des  ? ainoit, 
Torganisation  des  vainqueurs  en  aristocraties  militaires,  et  la  fondation  des  ËUats  des- 
potiques. Il  y  a  du  vrai  dans  cet  aperçu,  à  condition  de  ne  pas  le  pousser  trop  loia, 
et  de  ne  pas  si*bs(iUier  à  la  science  de  Montesquieu  et  de  Machiavel,  la  science  d'àdas 
Smith  et  de  Mallhus,  que  Tesprit  humain  a  eu  raison  de  distinguer,  et  qu'il  o^esl  pois! 
permis  de  confondre. 

M.  Comte  insiste  tellement  sur  Tétat  des  peuples  chez  lesquels  les  lois  étaient  cb- 
tachées  de  tyrannie,  les  moyens  de  subsistance  demeuraient  frappés  d'incertîude , 
le  travail  était  déshonoré  par  l'esclavage,  qu'il  n'a  plus  de  place  pour  traiter  le  reri* 
de  son  sujet.  Malgré  ses  lacunes  et  ses  longueurs,  le  Traité  de  législation  est  une 
œuvre  sérieuse  et  savante.  Les  vues  écouomi(|ues  qui  y  sont  jetées,  éclairent  souvfiî 
les  inslitutious  d'un  jour  nouveau.  Bien  qu'il  veuille  appliquer,  dans  sa  rigueur  et 
sa  sécheresse,  la  méthode  analytique.  M.  Comte  a  l'esprit  trop  résolu  et  ràmetr»p 
bouillante  pour  exposer  sans  s'émouvoir  les  longues  traverses  de  l'humanité.  Je  Va 
loue  ;  car  l'historien  et  le  juge  des  législations  ne  sauraient  être  un  observateur  i»- 
passible,  et  les  procédés  du  savant  ne  doivent  pas  éteindre  en  lui  les  sentiments  ài 
moraliste. 

Un  an  après  sa  publication,  cet  ouvrage  reçut  la  distinction  la  plus  flatteuse,  <|b 
fut  en  même  temps  la  récompense  la  mieux  méritée.  L'Académie  française,  on  s'a 
souvient,  avec  une  hardiesse  inusitée,  mais  opportune,  élevant  son  imposante  tm 
pour  défendre  les  droits  de  plus  en  plus  menacés  de  la  pensée  humaine,  avait  donaé 
le  signal  de  ce  réveil  de  l'esprit  public,  de  cet  effort  victorieux  de  la  nation,  qui,  ea 
1827,  avait  assuré,  dans  des  élections  décisives,  le  triomphe  de  la  liberté  U^dt 
Elle  crut  alors  devoir  honorer  publiquement  l'écrivain  qui  avait  lont^emps  combatti 
et  noblement  souffert  pour  celte  liberté,  et  M.  Comte  obtint,  en  1828,  le  grand  prti 
destiné  par  M.  de  Montyon,  et  décerné  par  l'Académie  française  à  Pouvrage  le  plie 
utile  aux  mœurs. 

Ce  précieux  suffrage  l'encouragea  dans  la  poursuite  de  ses  travaux,  que  la  révohh 
tion  de  Juillet  interrompît  un  moment  pour  l'appeler  à  la  Chambre  et  même  aux  af- 
faires. Nommé  député  par  les  électeurs  de  la  Sarthe,  et  devenu  procureur  du  roi  prd 
le  tribunal  de  la  Seine,  M.  Comte  ne  conserva  pas  longtemps  ces  dernières  fonctiofll, 
dont  Texercice  à  une  époque  de  troubles  politiques  était  assez  difficile  pour  hn.  Hé 
propre  à  attaquer  un  gouvernement  qu'il  n'aimait  pas  qu'à  défendre  un  goutene- 
ment  qui  lui  convenait,  moins  disposé  à  poursuivre  les  autres  qu*il  ne  l'avait  été  à  le 
foire  poursuivre  lui-même,  M.  Comte  ne  tarda  point  à  se  séparer  du  procu^eu^géfléri, 
son  chef,  sur  une  question  de  poursuite  politique,  et  cessa  d'être  procureur  dn  rot 
Rendu  à  l'indépendance  qui  était  un  besoin  de  sa  nature,  et  à  Topposilion  qui  é4»t 
une  habitude  de  son  esprit ,  M.  Comte  fut  bientôt  reçu  dans  votre  compagnie,  où  i 
n'était  pas  exposé  à  perdre  l'une ,  et  où  il  devait  paisiblement  exercer  fautre  àam 
les  fécondes  controverses  de  la  science.  II  ne  fut  pas  seulement  élu  membre  de  PI* 
cadémie  reconstituée,  il  eut  l'honneur  insigne  d'en  devenir  le  secrétaire  perpétud. 

M.  Comte  s'acquitta  avec  zèle  des  obligations  que  lui  imposait  votre  choix.  Maisfl 
ne  se  borna  point  à  conduire  vos  travaux,  il  continua  les  siens,  et,  comn>e  pour  se 
rendre  encore  plus  digne  de  vos  suffrages,  il  ajouta  au  Traité  de  Ugislùliùn  le  1 
plus  précis,  plus  complet,  plus  concluant  de  la  propriété.  Ce  sujet  avait  une  i 
d'à-propos ,  et  M.  Comte,  qui  avait  publié  eu  1817  un  livre  sur  le  jury  au  momm 
oà  siégeaient  les  cours  prévôtales  ;  qui  avait  écrit  une  histoire  de  la  garde  natkotk 
en  1827,  au  moment  où  la  garde  nationale  de  Paris  venait  d*êUT  brusquement  fr 
soute,  n'entreprit  point  sans  opportunité,  en  1854,  d'exposer  la  nature,  les  règles  M 
les  affets  de  la  propriété  ;  tïar  c'était  en  même  temps  la  défendre  contre  lei  idaiptt 


NOTICE  HISTORIQUE  DE  M.  CHARLES  COMTE.  379 

d^  secte»  sociales  qui  voulaient  eo  changer  les  conditions.  Dans  son  savant  ou- 
vrage, il  assigne  à  la  propriété  son  caractère  fondamental  et  en  suit  les  applications 
variées.  Philosophe,  il  voit  en  elle^  non  un  principe  abstrait,  mais  un  besoin  inhé- 
rent à  rhomme,  et  il  ne  la  fait  point  dériver  d'une  convention  universelle,  comme 
Grotius  et  Montesquieu,  ni  reposer  uniquement  sur  la  loi,  comme  Benlham.  Econo- 
miste, il  montre  l'influence  qu  exercent  sur  elle  les  changements  survenus  dans  les 
valeurs,  Taccroissement  de  la  population,  le  progrès  de  la  liberté  et  le  respect  du 
travail.  Jurisconsulte  enGn,  il  se  sert  des  législations  comparées,  ou  pour  marquer 
les  différences  de  la  propriété  dans  les  divers  pays,  ou  pour  examiner  de  grandes 
questions  de  droit  pubhc,  ou  pour  traiter  à  fond  les  questions  nouvelles  de  droit 
privé  qui  résultent  des  inventions  des  arts  et  des  productious  de  la  pensée.  Il  ne 
quitte  pas  son  sujet  sans  jeter  des  hauteurs  de  la  science  et  de  Thistoire  des  mépris 
ailiers  sur  ces  systèmes  conçus  par  les  rêveurs  de  tous  les  temps,  et  repoussés  par 
rbumanité  comme  contraires  aux  lois  de  sa  nature;  systèmes  qui,  altérant  le  prin- 
cipe de  la  propriété,  paralyseraient  les  mobiles  de  l'homme .  détruiraient  la  con- 
stitution de  la  famille ,  ébranleraient  la  base  de  la  société,  et,  loin  d'être  un  moyen 
de  progrès,  seraient  pour  le  monde  une  cause  de  décadence. 

C'est  comme  votre  secrétaire  perpétuel  que  M.  Comte,  remplissant,  envers  deux 
de  ses  éminents  confrères,  le  devoir  que  je  remplis  envers  lui,  a  fait  les  éloges  de 
Garât  et  de  Mallhus.  A  cette  place  même,  nous  Favons  entendu  raconter  d'uu  ton 
ferme  et  simple  la  vie  à  la  fois  rêveuse  et  agitée  du  premier,  qui  avait  porté  une 
imagination  si  brillante  dans  la  philosophie,  s'était  engagé  avec  une  naïveté  si  pé- 
rilleuse dans  une  révolution,  et  que  Taveugle  fortune  appela  un  moment  au  gouver^ 
nement  troublé  des  hommes,  lui  qu'elle  n'aurait  jamais  dû  détourner  de  la  région 
paisible  des  idées.  M.  Comte  ne  put  pas  lire  lui-même  son  excellent  travail  sur 
Malthus,  et  vous  exposer  la  théorie  originale  et  profonde  que  le  sévère  économiste 
a  déposée  d'une  manière  si  hardie,  d'autres  ont  dit  si  dure,  dans  V Essai  sur  le  prin- 
cipe de  la  population.  Pendant  qu'il  composait  avec  une  sorte  de  prédilection  Téloge 
de  cet  inexorable  penseur,  dont  il  admirait  le  génie  pénétrant,  et  dont  il  aimait  la  vie 
UBÎquemenl  consacrée  à  la  science  et  au  bien,  M.  Comte  était  atteint  d'une  maladie 
qui  paraissait  ne  devoir  être  que  douloureuse,  et  (|ui  était  mortelle.  Elle  le  saisît 
lorsqu'il  était  encore  dans  toute  la  vigueur  de  Tâge,  brisa  lentement  son  corps,  épuisa 
peu  à  peu  ses  forces,  et  M.  Comte  se  sentit  enlever  prématurément  à  la  chère  compa* 
goe  qui  s'était  associée  à  ses  pensées,  l'avait  suivi  dans  son  exil,  et  aux  quatre  jeunet 
enfants  qui  avairnt  encore  besoin  de  son  appui  comme  de  sa  tendresse.  C'étaient 
pour  lui  les  côtés  les  plus  douloureux  de  la  maladie,  et  les  plus  grandes  amertumes 
de  la  mort.  Après  plus  de  dix  mois  de  souiïrancss,  il  expira  le  15  avril  1857,  à  l'âge 
de  cinquante-cinq  ans,  laissant  de  profonds  regrets,  de  nobles  exemples,  d'utiles 
travaux,  et  une  renommée  pure. 

Les  temps  où  s'est  distingué  M.  Comte  sont  déjà  loin  de  nous.  Ils  sont  loin  de 
nous  les  souvenirs  de  ces  convictions  généreuses,  de  ces  luttes  persévérantes,  de  ces 
intrépides  dévouements  qui  animaient  tant  de  fermes  esprits,  qui  inspiraient  tant  de 
nobles  conduites.  Alors  on  croyait  aux  idées  avec  une  foi  vive,  on  aimait  le  bien  pu- 
blic avec  une  passion  désintéressée.  Ces  belles  croyances,  qui  sont  Phonneur  de 
rintelligence  humaine,  M.  Comte  les  a  eues  jusqu'à  Tenthousiasme  ;  ces  fortes  ver- 
tus, qui  sont  aussi  nécessaires  à  un  peuple  |>our  rester  libre  que  pour  le  devenir , 
M.  Comte  les  a  portées  jusqu'à  la  rulesse.  C'est  que  son  esprit  comme  son  caractère 
étaient  tout  d'une  pièce.  Soit  qu'il  pensât,  soit  qu'il  agit,  il  allait  droit  devant  lui,  au 
risque  même,  en  attaquant  un  préjugé,  de  tomber  dans  une  erreur.  Il  n'avait  ni  ces 
Buanoea  dans  la  pensée  qui  donnent  de  la  grâce  au  talent,  en  lui  étant  quelquefois  de 
la  force  ;  ni  ces  ménagements  dans  la  conduite,  qui  sont  la  source  de  l'aménité,  et 
qui  peuvent  être  le  principe  de  la  faiblesse.  S  il  a  quelquefois  haï,  il  n*a  jamais  nui. 


280  JOURNAL  DES  ECONOMISTES. 

car  les  iDdisposittoos  qu^i  ressentait  contre  les  idées  ne  s'étendaient  pas  jusqu'au 
personnes.  Sous  des  formes  un  peu  âpres,  et  avec  des  apparences  froides,  il  avait 
cette  bonté  du  cœur,  cette  chaleur  de  l*àme,  cette  élévation  de  sentiments,  cette  yrrrw 
de  la  conviction  qui  se  montrent  à  la  fois  dans  ses  écrits  et  dans  sa  vie.  Cest  par  là 
quMl  a  inspiré  de  solides  affections,  mérité  Testime  universelle,  et  que  sa  mémoire 
sera  honorée  tant  que  notre  pays  demeurera  fidèle  au  culte  de  la  science,  et  gèrdtn 
le  souvenir  de  ceux  qui.font  servi. 

MIGNET, 
Secréuire  perpéluel  de  fAcadénée  ém  ■cimw 
moralea  el  poliUquet. 


wm. m» i»i»»»%»»w^v>^'>^'»''»'* '»'»'•» '»'>"'>'>'>'»'>'*'>'>'**'*'^'*'>  >"»%i'"»'*^v><»i%>'»'x>'»*^^'>»^r^i%»[»»%»»in%r»%%»%w%%n 


ETUDES 


L'ADMINISTRATION  DE   LA  VILLE  DE  PARIS, 

Par  m.  horâce  sây. 

EAPPORT  FAIT  A  L* ACADÉMIE  DES  SCIENCES  MORALES  ET  POLITIQOBS,   PAE  H.  ■•  FAlSf . 


L'ouvrage  dont  j*ai  à  entretenir  rÂcadémie  est  d*une  très-haute  importance. 
Une  s'agit  pas  moins  que  du  système  de  finances,  de  police,  d'administratioa 
d*une  population  agglomérée  de  plus  de  1  million  d'habitants.  Actioa  de 
l'autorité  dans  Tintérét  commun  à  tous,  soins  donnés  à  Tordre,  au  maiotiea 
de  la  salubrité,  police  municipale,  tout  ce  qui  rend  aux  habitants  de  U  capi- 
tale la  vie  douce  et  commode,  tout  ce  qui  favorise  le  travail,  les  relations  lDe^ 
cantiles,  les  approvisionnements,  est  décrit,  analysé,  jugé  par  M.  Say  arec  oa 
tact  et  une  sagacité  que  je  ne  saurais  trop  louer.  Dans  seize  chapitres  suooe»> 
tifs,  l'auteur  rend  compte  de  Torganisalion  des  pouvoirs,  des  attribatioia 
des  préfets,  des  maires  et  des  conseils ,  de  la  situation  financière  du  dépar- 
tement de  la  Seine,  des  recettes  d'octroi  qui,  en  1844,  se  sont  élevées  à 
près  de  32  millions  ;  puis  il  passe  en  revue  les  dépenses  par  ordre  de  senrice  : 
instruction,  secours,  hôpitaux,  travaux  publics,  fonctions  et  dépenses  de  b 
Préfecture  de  police ,  rien  n^échappe  à  ses  investigations,  et  sur  tous  les 
points  ses  recherches  habiles  et  persévérantes  jettent  des  lumières  excel- 
lentes à  recueillir. 

S'il  me  fallait  citer  les  parties  les  plus  éminentes  de  ce  grand  travail ,  f  es 
serais  véritablement  embarrassé,  car  il  n'en  est  pas  une  où  M.  Say  n*ait  eo 
l'art  de  joindre  à  l'exposé  lucide  des  faits  des  dissertations  à  la  fois  ingénieusef 
et  savantes.  Qu'on  prenne,  par  exemple,  le  chapitre  relatif  aux  travaux  publics, 
on  y  verra  Tauteur  joindre  à  des  explications  habiles  sur  lesdiflérents  système» 
d'architecture,  des  détails  précieux  sur  les  principaux  monuments  de  b 
capitale  et  sur  les  nombreuses  erreurs  commises  dans  les  évaluations  des  dé- 
penses nécessitées  pour  leur  construction.  Rien  de  plus  instructif  :  il  est  visi- 
ble que  les  devis  d'architecte  sont  plus  hasardés  encore  quand  il  s'agit  de  dé- 


ETUDES  SUR  L'ADMINISTRATION  DE  LA  VILLE  DE  PARIS.  [281 

penses  publiques  qu'en  fait  de  dépenses  privées.  Les  monuments  les  plus 
récents  ont  dépassé  en  frais  de  construction  jusqu'à  trois  fois  les  sommes  qui 
figuraient  dans  les  projeU  adoptés. 

Parmi  les  points  sur  lesquels  M.  Say  jette  beaucoup  de  jour,  nous  citerons 
ses  explications  sur  le  déplacement  de  la  population  de  Paris.  C'est  un  fait  ad- 
mis que  le  déplacement  de  la  population  de  Paris.  On  s'en  préoccupe  beau- 
coup; OD  écrit,  on  fait  des  plans  pour  y  mettre  obstacle;  et  puis  il  se  trouve 
que  le  fait  n'existe  pas,  et  que  les  quartiers  de  Paris  qu'on  dit  désertés  n'ont 
pas  vu  diminuer  leur  ancienne  population;  qu'un  seul  arrondissement,  le 
4"%  est  resté  stationnaire,  et  que  toui*  les  autres  ont  vu  croître  plus  ou  moins 
le  chiffre  de  leurs  habitants.  Ce  qui  est  vrai,  c'est  que  la  population  nouvelle 
s'établit  en  plus  grande  quantité  au  nord  et  à  Toucât,  mais  ^ans  rien  ôter  à  l'est 
et  au  sud;  car  lèse™*  et  8"'  arrondissements  ont  sensibleuient  crû  en  popu- 
lation, et  il  en  est  de  mémede^s  arrondi:; semé nts  de  la  rive  gauche.  Au  reste» 
ce  que  le  mouvement  de  la  population  atteste»  cVst  que  Paris  devient  déplus 
en  plus  une  ville  manufocturière.  LeA  quartiers  où  sont  les  établissements 
industriels  se  peuplent  chaque-  jour  davantage.  1^  K>°'  arrondis^sement ,  qui 
comptait  62,758  habitants  en  1817,  eu  a  maintenant  plus  de  9ri,000. 

Toutes  les  observations  de  M.  Sav  sur  les  systèmes  suivi:*  pour  assurer  les 
approvisionnements  de  Paris  méritent  unç  grande  attention.  On  conçoit  facile- 
ment combien  il  est  difficile  à  Tadministration  de  changer  des  règles  ancien- 
nes, passées  dans  les  habitudes ,  auxquelles  se  lient  beaucoup  d'intérêts,  t*i 
avec  quels  ménagements  doivent  ôtre  entreprL^s  les  réformes  en  apparence 
les  plus  urgentes. 

M.  Say,  en  traitant  des  contributions  de  Paris,  a  énoncé  une  opinion  que  je 
ne  veux  pas  laisser  passer  sans  la  contredire.  Il  croit  que  l'Etat  a  tort  d'accroî- 
tre l'impôt  qui  pèse  sur  les  maisons  à  mesure  qu'il  s'en  élève  de  nouvelles.  Le 
système  suivi  à  cet  égard,  au  contraire,  me  paraît  juste;  car  on  ne  bâtit  de 
maisons  neuves  dans  une  ville  qu'à  raison  de  la  hausse  générale  des  loyers,  et 
cette  hausse  atteste  que  l'impôt  est  loin  de  peser  sur  la  propriété,  Si  l'on  main- 
tenait un  chiffre  toujours  le  même  à  répartir  sans  égard  aux  changements  qui 
surviennent  dans  le  nombre  des  maisons,  l'injustice  serait  énorme  ;  les  villes 
en  prospérité  verraient  décroître  leur  quote-part  de  contribution  ;  les  villes  en 
déclin,  où  l'on  cesse  de  construire  et  surtout  où  l'on  démolit ,  verraient  leurs 
charges  croître  en  raison  même  de  leur  décadence^  ot  ifen  seraient  précipitées 
que  plus  rapidement  vers  leur  ruine. 

Je  regrette,  messieurs,  de  n'avoir  pas  eu  le  temps  de  rédiger  par  écrit  et  avec 
de  plus  amples  détails  les  observations  que  je  vous  soumets  sur  lui  ouvrage 
qu'on  ne  saurait  trop  signaler  à  l'attention  des  économistes  et  des  administra- 
teurs. M.  Say  a  vu  de  haut;  ses  refleiions  constamment  judicieuses  sont  pré- 
sentées avec  le  calme  et  l'impartialité  qui  appartiennent  aux  esprits  â  la  fois 
éclairés  et  fermes,  et  par  cela  même  elles  font  pénétrer  facilement  la  con- 
viction chez  le  lecteur.  Espérons  que  M.  Say  ne  s'e[t  tiendra  pas  là  et  conti- 
nuera des  travaux  où  le  tact  de  l'homme  pratique  prèle  à  la  science  un  charme 
qui  ne  peut  qu'en  étendre  et  affermir  l'autorité. 


T.  xnr.  —  JniH  iMt.     :  ,   ^       ^^ 


2S1  JOURNAL  DES  ÉCONOMBTBS. 

BULLETIN. 


Caissb  D'ÉPi&GNB  DE  BRUXELLES.  —  N0U8  avoDs  fait  coiuiallre,  Tasoée  Manière  \ 
rorganisatioD  toute  spéciale  de  la  Caisse  d*épargne  annexée  à  la  Banque  de  Be^gjqoe. 
Cet  établissement  est,  comme  on  Fa  vu^  d^une  nature  mixte  ;  les  versements  qii*<» 
peut  y  faire  ne  sont  pas  restreints,  comme  chez  nous,  dans  d'étroites  limiles: 
toutefois  le  rapport  qui  vient  d'être  fait  des  opérations  pour  1 S45  sîgoale  que  lei 
dépôts  de  \fiÙO  fhines  ont  augmenté,  tandis  que  ceux  de  ($,000  fr.  et  au-dessus  ail 
diminué.  Les  remboursements  pour  les  sommes  qui  ne  dépassent  pas  500  Tr.  se  fari 
au  bout  de  fauit  jours;  pour  les  sommes  plus  fortes,  quarante-cinq  jours  seulemni 
après  la  demande.  Pour  les  livrets  qui  nVteignent  pas  40,000  francs,  qd  intérêt»- 
ouel  de  4  pour  100  est  ajouté  au  capital  ;  au-dessyi  de  cette  somnie,  fkitérèl  mW 
plus  compté  qu'à  5  demi  pour  100.  Cette  Caisse  est  une  idililiie  entreprise  d»  to- 
que qui  spécule  sur  les  placements  en  fonds  publics  ;  les  dépestnU  SMit  anecsis  è 
ces  opérations,  et  doivent  entrer  en  partage  de  la  moitié  des  t>éaéfieet  rédaéi,  i  h 
eendition  cependant  de  ne  recevoir  leur  part,  au  marc  le  fra»e,  que  eur  les  mtmma 
qu'ils  auraient  laissées  à  la  Caisse  pendant  quatre  ans. 

D'après  le  compte-rendu  de  l'exercice  précédent,  il  existait  endépôl  àia  i 
AU  1**"  janvier  1845: 
1 ,1 07  livrets  à  l'intérêt  de  4  pour  100,  dont  le  capital,  y  compris  les  intérêts 

dans  Tannée,  était  de 1^864,606  8) 

479  livrets  à  l'intérêt  de  3  1/2,  dont  le  capital,  y  compris  les  inté- 
rêts acquis  dans  Tannée,  était  de 464,55S  87 

1^586  livrets  faisant  un  total  de «,8i9J«9  ? 

Le  nombre  de  livrets  délivrés  en  1845,  à  Tintérèt  de  3 1/2 
pour  100,  a  été  de 

877      dont  le  capital  s*est  monté  à  fr 1,121,485  33) 

Les  suppléments  de  versements  sur  les  anciens  |  1,323,0Î4  9 

livrets  ont  été  de 201,9S9    »' 

2y463  livrets  ùûsanl  ensemble  la  somme  de / ^99^^99  9é 

Les  rembouraemenU  opérés  se  sont  répartis  eosMie  il  aiiit  : 
Sur  les  placements 

à  4  p.  100.     à  3  1/S  p.  100. 

533  livrets  soldés 445,600  19    455,202  63    800,862  82 

Remb.  partiels...  158,949  85    492,291  64    531,241  49 

ToUux  ....  584,610  04    647,494  27 1,232,104  SI 

1,930  livrets  restant  au  31  décembre  1841,  dont  le  Gt|iftal  était  de. .  2,4iÛ»M5  V 
Le  montant  des  intérêts  acquis  aux  déposants,  pendant  l'exer- 
cice 1845,  a  été  réglé  a  la  somme  de 00^31  9 

Total ifiM^mn 

Mais  la  partie  de  ces  intérêts  afférente  aux  595  Nvrets  Vfnibeursée 
intégralement  a  été  payée  avec  le  capital,  et  a  été  de 12,725  04 

Il  restait  donc  en  dépôt,  au  31  décembre  1845 fr.  2,497,614  61 

Journal  des  Économistes^  mai  1845,  tome  XI,  page  914. 


BDLfjmN.  9SS 

ebiffre  qui  est  bien  d*aooord  ayec  le  bilan  présenté  à  Papprobation  de  la  Commission 
de  surveillance. 

Le  montant  des  versements  pendant  Tannée  a  excédé  de  90,920  fr.  02  seulement  celui 
des  remboursements  ;  mais  ce  résultat,  à  raison  de  la  fâcheuse  saison  qu^on  a  eu  à 
traverser,  est  signalé  comme  un  sympt(^me  Tavorable  pour  l'avenir,  et  comme  étant  la 
preuve  que  les  ouvriers  et  tous  ceux  auxquels  cet  établissement  est  particulièrement 
destiné,  commencent  à  en  comprendre  la  portée  et  apprécient  mieux  chaque  jour  les 
avantages  et  la  sécurité  qu'il  présente. 


Relevé  pes  exportât  ion  s  brstanni^lies  e.^  ti^ùs  de  coton.  —  Nous  trouvons 
dans  un  docimieal  ré  ne  m  ment  imprimé  par  ordre  du  Parlenieoï,  un  relevé  des  ex- 
portations hritàpniques  en  Tait  de  lis^us  de  coton  ;  il  ne  manque  pa.s  dlntërèt  ;  on  j 
voit  quels  développements  ont  ocquis  les  dél>ouchés  ouverls  sous  ce  rapport  'à  Tindus- 
trie  de  nos  voisins,  et  quelle  a  été  la  réduction  toujours  croissanledela  valeiirvénale 
des  tissus. 

192  millions  d'yuTïisV 


Exporté  en  iBU.,- 

192 

mn... 

r>2 

ISiÔ.,. 

189 

1817... 

25fi 

1818.,, 

255 

1819,,. 

202 

1820. . . 

250 

1821,.- 

266 

1823.., 

soi 

1823.,. 

501 

1824.., 

^U 

i825..- 

350 

1826,,. 

207 

1827.  „ 

305 

1828... 

3*>3 

1829--. 

402 

1850.., 

444  millions  d'yards. 

i83i... 

421 

1832... 

m 

1833... 

4Î)G 

1854,.. 

555 

185E)-,. 

557 

1830..- 

«37 

1837.,. 

;;3I 

1838... 

ouo 

1830... 

751 

18i0.., 

im 

1841.., 

751 

1842.., 

734 

1843.,- 

918 

1844.-. 

1040 

1845... 

1091 

La  valeur  déclarée  sur  lès  expéditions  fut  16,480,000  1.  «t.  en  1814,  et  18^^,000 
M  ifHH;  elle  descendit  à  14.233,000  en  1825;  eNe  offrit  en  1830  le  cbiOre  d^ 
|4,ii9»000,  en  1855  celui  de  l.^,181,00U,  en  1840  de  10,302,000,  lùjliii.elkaét^de 
47^2,000  I.  st.  en  1 844,  et  de  18,029,000  liv ,  en  1845, 

Le  prix  moyen  par  yard  était  ainsi  en  181 4  de^  80j  1 000''  d'une  livre  sterling  ;  il  e£t 
descendu  en  1845  à  17  millièuies.  Cetle  dinunutioJi  des  quatre  cinquièmes  dans  la 
valeur  de  la  niarehandisc  compense  à  peu  pics  l^accroissemenl  de  cinq  cent  iM>ur 
œBi  Mir  la  masse  des  quantirés  exportées  «  de  sorte  que  les  tissus  de  coton  sur- 
liHJl  dee  ports  aui^lais  ne  représentent  guère  une  somme  plus  furie  que  celle  quMs 
«Amieiitay  moment  de  la  cessation  des  kmgues  guerres  de  TEmpire;  mais,  pour  le 
oeneomBiatcur  il  existe  un  avantage  immense  h  obtenir  aujourd'hui  un  milliard  de 
finèCres  de  cotonnades  pour  une  somme  épie  ^  cetle  qii^il  donnai  l  il  y  a  trente  ans  pu^ïr 
devenir  propriétaire  de  2,30,000  mélres  environ. 

Il  n*Y  ^  P^  moyen  d'établir  une  comparaison  exacte  entre  lea  exportations  de  k 
France  et  celles  de  J\4ngle terre  en  fait  de  tissus  de  colon  ;  nos  états  de  douane  enre- 
gistrent au  poids  et  non  a  la  nkcsure  les  tiuantitès  expédiées;  quant  a  la  valeur*  ils 
dotment,  son  celle  qui  résulte  des  déclarations  des  expéditeurs,  et  qui  est  à  peu  près 
k  véritaMe^mais  celle  à  laquelle  mènent  de^  prix  d'évaluation  tîxès  en  1825,  et  dev«^ 


*  ta  yard  égale  0,914  mètre. 


38 i  JOURNAL  DES  ECONOMISTES. 

nus  rnaintenant  fort  supérieurs  au  prix  réel  de  la  marchandise.  LHmmiiabilité  de  et* 
estimations  a  du  moins  le  bon  effet  de  présenter,  sous  une  autre  forme,  les  fluctuatka 
survenues  dans  les  quantités  exportées. 
La  valeur  des  cotonnades  produites  par  Findustrie  française  et  sorties  de  Fraoce  a  èà: 


En  1836  de.  .  . 

65,600,000  fr. 

En  1841  de.  .  . 

104,700.000  tr. 

1837  .... 

65,500,000  . 

1842  ...  . 

74,300,000  . 

1838.  .  .  . 

80,100,000  » 

1843  .... 

82,100,000  > 

4839.   .  .  . 

85,800,000  » 

1844  .... 

108,500,000  • 

1840.  .  .  . 

108,500,000  » 

Cette  valeur  s'applique  en  1844  à  5,780,000  kilog.  environ. 

La  moyenne  de  Texportation  en  1843-44  présente  sur  la  moyenne  de  1856-37, 
progrès  de  46  pour  100  ;  en  Angleterre,  semblable  progrès  pour  des  périodes 
blables  a  été  de  près  de  83  pour  cent. 

BIBLIOGRAPHIE. 


Des  tribunaux  de  commerce,  des  commerçants  et  des  actes  db  comiikbcb,  «h 
vrage  contenant  :  1®  Porganisation  ancienne  et  actuelle  des  tribunaux  de  oommera 
et  les  réformes  qu'elle  nécessite;  2«  un  traité  complet  des  droits  et  des  deroirsdei 
commerçants;  3^  les  règles  concernant  les  actes  de  commerce  ;  4*  la  compéteoce  àa 
tribunaux  consulaires  ;  5o  la  procédure  suivie  devant  eux,  avec  indication  des  «nte 
et  de  Topinion  des  auteurs  ;  un  formulaire  et  le  texte  des  documents  légistatifs,  pv 
Louis  NouGuiER,  avocat  à  la  Cour  royale  de  Paris.  Paris,  1845,  3  vol.  in-8*,  cte 
Cosse  et  N.  Delamotte. 

11  y  a  quelques  années,  M.  Louis  Nouguier,  avocat  distingué  du  barreau  de  Pan, 
publia,  sur  les  Lettres  de  cftange,  un  traité  dont  le  succès  est  assez  attesté  par  Pépo- 
sement  rapide  de  Tédition  française,  par  une  traduction  italienne  et  une  oooti»- 
façon  belge;  le  succès  réel  et  mérité  de  cet  ouvrage,  qui  a  doté  la  scienoe  d^ 
traité  complet  sur  Tune  des  parties  les  plus  usuelles  et  les  plus  ardues  du  &ru 
commercial,  a  déterminé  Fauteur  à  poursuivre  ses  études  dans  la  voie  qu'il  s^était  tra- 
cée; tout  en  donnant  ses  soins  à  la  révision  de  son  premier  travail,  il  vient  d*en  p«- 
blier  un  second  dont  le  sujet  domine  Pensemble  de  la  législation  commerciale  ;  oH 
ouvrage,  qui  n'a  pas  moins  de  trois  volumes,  est  consacré  à  une  exposition 
née  des  règles  de  compétence  et  de  procédure  devant  les  tribunaux  de  commerce. 

Le  droit  commercial,  si  florissant  jadis  en  Italie,  avaitdû  être  fort  négligé  en  Fr 
à  un  moment  où  des  crises  politiques  vinrent  paralyser  chez  nous  Tessor  du  oa»- 
merce  et  de  Tindustrie  ;  aujourd'hui  cet  e^sor  se  développe  librement  sous  naflueim 
des  idées  paciGques  et  des  institutions  nouvelles;  la  propriété  territoriale,  b  anitr 
qui  ait  eu  de  Timportance  aux  yeux  des  rédacteurs  de  nos  Codes,  a  vu  s^élever  i  ses 
côtés  une  puissante  rivale  ;  la  fortune  privée  se  porte  maintenant  vers  les  grandcf 
entreprises  industrielles,  les  chemins  de  fer,  les  travaux  publics,  les  associain» 
commerciales  ;  la  révolution  économique  fait  chaque  jour  des  progrès  nouveaax  ;  dr 
là  ce  mouvement  de  capitaux  et  d'affaires,  grâce  auquel  nous  voyons  croifre  de  jev 
en  jour  l'importance  des  juridictions  consulaires  ;  de  là  aussi  cette  nécessité  pour  ht 
légistes  qui  subissent  d'ordinaire  le  mouvement  social  plus  qu'ils  ne  le  dirigeoc,  et 
porter  leurs  études  vers  cette  branche  de  la  législation  en  harmonie  avec  les  idées  «i 
les  besoins  des  générations  nouvelles  ;  de  là  enBn  une  école  de  jurisconsultes  éceea- 
roistes,  qui  se  vouent  de  préférence  aux  matières  commerciales  et  industrielles.  Cm 


BIBLIOGRAPHIE.  286 

fiiinsi  que  le  droit  consulaire  rivalise  maintenant  avec  le  droit  civil,  qui  en  est  pour- 
tant et  doit  en  rester  la  base  et  le  principe. 

Au  nombre  des  écrivains  qui  honorent  le  plus  cette  école,  se  placent  MM.  Massé 
et  Nouguier,  dont  les  travaux  n'ont  d'ailleurs  d'autre  analogie  que  celle  d'un  sujet 
traité  sous  des  points  tout  à  fait  différents.  Esprit  judicieux  et  investigateur,  M.  Massé 
embrasse  dans  l'étendue  de  son  horizon,  non  pas  seulement  le  Code  de  commerce, 
mais  le  droit  commercial  dans  son  ensemble  et  dans  ses  détails  ;  il  a  dominé  toutes 
les  sommités  de  cette  législation  dont  il  signale  et  précise  les  rapports  intimes  avec  le 
droit  des  gens  et  le  droit  civil.  Le  plan  de  M.  Nouguier  est  plus  limité;  il  se  restreint 
à  ce  qui  concerne  la  compétence  et  la  procédure  ;  mais  l'auteur  montre  très-bien  qu'il 
ne  suffit  pas  de  tracer  les  règles  propres  à  la  juridiction  commerciale,  d'exposer  les 
lois  de  son  organisation,  de  tracer  les  droits  et  les  devoirs  des  négociants;  ce  n*est 
là  qu'une  face  secondaire  de  ce  vaste  sujet.  En  législation,  il  est  rare  que  les  dispo- 
sitions les  plus  diverses  en  apparence  ne  se  rattachent  pas  les  unes  aux  autres  par 
UDe  étroite  solidarité.  Ici,  comment  traiter  de  la  compétence  et  de  la  procédure  sans 
parler  des  commerçants  et  des  actes  de  commerce?  Comment  ne  pas  rechercher  à 
quelles  conditions  se  fait  le  commerce,  et  quels  sont  les  actes  qui  le  constituent? 
Dans  ces  deux  questions  si  étendues  et  si  variées  dans  leurs  détails,  se  trouve  pres- 
que tout  le  droit  commercial  ;  un  ouvrage  sérieux  et  complet  sur  la  juridiction  con- 
sulaire est  donc,  par  la  force  des  choses,  un  traité  de  droit  commercial  au  point  de 
vue  de  la  compétence  et  de  la  procédure. 

Telle  est  la  pensée  qui  a  inspiré  l'ouvrage  de  M.  Nouguier  ;  pénétré  d'ailleurs  de 
l'insuffisance  de  la  pratique  réduite  à  elle-même,  l'auteur  a  voulu  interroger  les  sour- 
ces et  remonter  aux  origines  de  la  juridiction  consulaire  ;  il  entre,  à  ce  sujet,  dans  des 
détails  à  la  fois  historiques  et  philosophiques,  placés  en  tête  du  premier  volume. 
Cette  introduction,  qui  atteste  des  études  et  deis  recherches  sincères,  offre  néanmoins 
de  regrettables  lacunes  et  quelques  erreurs  assez  graves.  II  est  bon  nombre  de  docu- 
ments législatifs  entièrement  passés  sous  silence  ;  il  est  aussi  des  citations  qui  ne 
sont  pas  puisées  aux  sources  originales  ;  M.  Nouguier  est  assez  riche  de  sa  propre 
science  pour  se  défier  de  celle  des  autres  et  ne  pas  jurer  sur  la  foi  des  maîtres.  L'au- 
teur passe  de  ces  notions  générales  à  la  constitution  actuelle  des  tribunaux  de  com- 
merce, et  les  détails  qu'il  donne  ont  une  importance  réelle  au  point  de  vue  pratique  ; 
chemin  faisant,  il  propose  quelques  réformes  qui  lui  semblent  indispensables  à  cette 
organisation.  Ainsi,  il  voudrait  un  ministère  public  près  les  tribunaux  de  commerce, 
et  il  justifie  cette  innovation  par  des  motifs  très-bien  déduits  et  auxquels  nous  don- 
nons un  plein  assentiment  ;  nous  n'en  dirons  pas  autant  de  la  proposition  qu'il  fait  à 
l'égard  des  syndics  de  faillite.  En  souhaitant  de  les  voir  organisés  en  corporation  et 
pourvus  d'offices  qu'ils  auraient  le  droit  de  vendre,  M.  Nouguier  méconnaît  ouverte- 
ment l'esprit  de  la  loi  qui,  loin  de  vouloir  convertir  le  syndicat  en  une  fonction  pu- 
blique, n'a  pas  entendu  dépouiller  les  créanciers  du  droit  d'administrer  eux-mêmes 
les  biens  du  failli. 

Le  premier  volume  était  surtout  consacré  à  des  développements  historiques  et  phi*- 
losophiques;  les  volumes  suivants  renferment  les  détails  qui  forment  la  partie  pure- 
ment pratique  du  sujet.  L'auteur  s'occupe  des  commerçants,  de  leurs  obligations,  de 
leurs  privilèges;  il  définit  el  jiar^-r  en  revue  ks  acies  de  cunuiierce  qy'il  exmtiintj 
dans  leurs  nuances  les  plusd<']iée'^  :  \n\h  il  arrive  aux  règles  de  compélenee  en  ma- 
tière de  commerce  soit  entre  Kraui^ais,  soit  entre  Français  el  étrangers  ;  ilexfwse  les 
formes  et  les  délais  de  la  proci:ilur<^  t'onsuljvire,  les  voies  dt*  re<2uurs  admises  titmlre 
les  sentences  et  les  moyens  de  cuhrnuulequt  garanlbsenl  Texécittion  des  jugements 
émanés  des  tribunaux  de  comnierœ.  L'ouvrage  se  termine  par  un  formulaire  généruf 
des  actes  en  usage  devant  celle  juridtclioa  et  par  le  texte  ûes  documents  Icgislatfs, 
décrets,  avis  du  Conseil  d'Etat,  ordonnançai  royales,  el  circulaires  minislériellcf  et 


286  JOURNAl.  DES  ÉœNOMlSTES. 

des  arrêtés  pris  par  les  tribunaux  de  commerce  daos  les  limites  de  leur  discîphi 
intérieure. 

Malgré  les  imperfections  que  nous  avons  dû  signaler,  nous  n^bésitons  pn  i  i»> 
connaître  dans  Pouvrage  de  Û,  Nouguier  un  travail  fait  avec  une  rare  ioteiligeDee,  et 
qui  se  propose  un  but  essentiellement  utile.  Les  qualités  qui  le  distÎDgueDt  sont  sv- 
tout  la  méthode,  la^  facilité  du  style  ;  les  questions  de  détail  sont  traitées  arec  aoio  «t 
pour  la  plupart  judicieusement  résolues^  la  discussion  de  Fauteur  est  solide  et  siè- 
stantielle.  Ajoutons  en  terminant  qu'il  a  mis  eu  œuvre  avec  disceroeroent  les  atsk- 
riaux  uomb|*eux,  mais  condis,  que  lui  offraient  la  doctrine  et  la  jurisprudan, 
ces  auxiliaires  indispensables  de  tous  ceux  qui  se  vouent  à  hnterprétatioii  éa  Iml 

LOISSAD. 


Manuel  de  DRorr  rural  et  d^économie  agricole,  par  H.  iitiJoÉS^'VK  IFALSEtin. 
Un  vol.  in-8*,  prix  7  fr.  80  c.  Paris,  Gustave  Thoréf,*f84B. 

Limmepse  industrie  agricole,  qui  ne  compiréûd  pas  seulement  les  produits  vê|è* 
taux  et  animaux,  mais  dont  le  domaine  renf^rmé'lftncore  rexploitatico  des  Ibrèn  et 
des  mines,  plus  les  travaux  du  pécheur,  estrègfe-par  une  multitude  de  lois,  oidos 
nances,  décrets,  arrêtés,  règlements  fort  épars,  qiiè  liUl  n  Vait  encore  songé  à  ris- 
nir,  à  expliquer  et  à  commenter.  Pour  un  travail  aussi  ardu,  il  ne  suffit  pas 
habile  jurisconsulte;  des  connaissances  agronomiques  y  sont  indispensables,  et  < 
que  pratique  dans  le  métier  ne  nuirait  pas.  M.  de  Valserres  réunit  ces  heureuses  < 
tions  de  succès,  et,  grâce  au  zèle  jeune  et  ardent  qui  Tanime  en  faveur  dhiae  in 
toujours  attrayante  pour  une  certaine  nature  (Tesprits  bien  faits,  son  livre  est  um 
œuvre  fort  utile  d^abord,  très-instructWe  et  intéressante  par  les  recherches  bistoriqaB 
qui  y  abondent;  puis,  cela  est  construh  sur  un  plan  fort  méthodique;  on  eoaiprcaë 
bien  parce  que  le  style  est  clair  et  Arailçais.  Pas  une  question  qui  ne  soit  netteaiwt 
abordée,  et  Mnon  toujours  résolue,  du  moins  éclaircie  avec  bpnbeur.  L^actuiiili, 
c'est  avec  une  intention  mauvaise  que  nous  nous  servons  de  ce  vilain  mot,  brille  Irap 
peut-être  dans  ce  livre  ;  il  y  est  trop  question  de  noms  propres  et  d^opioiom  vivuiis, 
dont  la  valeur  réelle  n'est  pas  encore  bien  assise,  et  que  Pautorité  du  tempA  n'a  pm 
consacrés.  Nous  eussions  aimé  que  Tauteur,  usant  du  droit  de  prendre  son  bien  wm  i 
le  trouve,  s'assimilât  davantage  les  doctrines  courantes,  y  fit  un  choix,  les 
pour  siennes,  en  les  revêtant  de  sa  propre  ferme  et  les  échauffant  de  sa  propre  I 
mière.  De  la  sorte,  on  serre  mieux  les  idées,  et  Ton  s'épargne  M  citations  i 
neur  n'appartient  de  di^it  qu'aux  autorités  en  toute  matière. 

A  ces  légères  imperfections  près,  le  livre  de  M.  de  Valserres  est  un  ouvrage  ^ 
sera  fort  utile  à  Tagriculture  française,  et  nous  sommes  d'autant  plus  disposé  i  !■ 
accorder  les  éloges  qu'il  mérite  réellement,  et  même  à  le  couronner  de  ieuis,  fw 
M.  de  Valserres  est  notre  ennemi  en  économie  politique  :  fort  honorable  victime,  akss, 
qu'on  ne  serait  pas  fâché  d'immoler  un  peu,  en  dehors  du  respectable  temple,  Ihb 
de  Tautel  champêtre,  et  sur  les  confins  du  bois  sacré.  Tant  que  l'auteur  est  jti 
suite  et  agronome,  il  parle  d'or  ;  mais  s'il  veut  aborder  les  hautes  questions  d'oc 
mie  politique,  il  chancelle  et  tombe  dans  les  erreurs,  dans  tous  ces  paunes 
communs  qui  plaisent  beaucoup  aujourd'hui  à  nos  agriculteurs,  cela  est  vrai,  I 
s'y  baignent  avec  délices,  et  ne  voient  guère  où  de  telles  illusions  doirent  les  son* 
duire.  Ainsi,  la  suppression  des  douanes,  c'est  tout  simplement  la  suppreaaisn  eu 

hauts  fourneaux,  des  usines,  et du  salaire;  il  n'y  a  plus  rien,  teutesl  perdu,  et  Is 

nation  se  supprime,  elle  aussi,  car  elle  périt  par  la  fiim.  Qui  donc  entenrera  les  mcfm, 
bon  Dieu  ?  Ah  I  si  l'Angleterre  est  perfide,  il  faut  avouer  aussi  qu'elle  est  une  biM 
sotte  créature,  car  quand  ses  économistes  nous  auront  supprimés  par  la  frân,  laui« 
jusqu'au  dernier,  à  qui,  je  vous  prie,  vendra-t-elle  ses  maichandises?  1 
beaucoup  M.  de  Valserres  à  supprimer,  dans  ses  futures  éditiona,  de  tels  < 


^esj  bons  tout  au  plus  pour  une  petite  brqcbure,  mais  qui  gâtent  (e  sérieux  et  bel 
ouvrage  auquel  il  devra  sa  réputatiop.  L.  L. 


raoUTAlM»,  KT  nK  L^AMÉLlOiATtOU  V$  LEW  SORT  PAl  U  LI»BRTA  pSi  TRA- 
VAIL ET  |Jk  |.nRB  coMCURRBNce,  par  M.  ($iiooRft  Us»RiB.  ^  Paria^  1845;  chez 
J.-i.  Ledoyan,  et  chez  Paul  Giret;  in-â^,  2<)8  pages. 

L^Académie  de  MAoon  avait  mis  au  concours  la  démonstration  de  la  proposition 
suivante  :  La  Kberté  est  le  principe  le  plus  naturel  d'organisation  du  travail.  M.  Isi^ 
dore  Bebrie  a  pris  part  à  ce  concours,  et  a  reçu  une  mention  honorable. 

Voici  le  plan  de  Fauteur.  Première  partie  :  les  Faits,  Histoire  de  la  misère.  Se- 
conde partie  :  le  Remède,  la  Liberté  du  travail  et  la  libre  Concurrence.  Troisième 
partie  :  Application  du  remède,  modification  qu'elle  nécessite. 

En  faisant  Tbistoire  de  la  misère,  M.  Debrie  avance  cette  proposition  :  h  misère  est 
horr^le  en  France^  et  il  invoque,  pour  la  légitimer,  le  nombre  (qu^l  ne  précise  pas) 
des  gens  qui  meurent  de  faim  en  FYance  ;  les  vols,  les  meurtres,  les  mfanticides, 
tes  enfants  trouvés  et  l'atrophie  des  générations.  Si  M.  Debrie  compare  le  sort  des 
ouvriers  les  plus  besogneux  à  ce  qu'il  y  a  de  plus  repu  et  de  plus  insouciant  dans 
le  rang  des  oisifs,  il  a  raison  ;  s'il  veut  comparer  les  ouvriers  de  1845  à  ceux  d^l  y  a 
cinquante  ans,  il  a  singulièrement  tort.  Sans  autre  preuve,  nous  nous  croyons  auUn 
risé  à  dire  que  l'auteur  de  ce  Mémoire  n'a  pas  pris  en  débutant  le  ton  normal  de  la 
question.  Il  parie  des  escarpes,  de  Lacenaire,  de  Poulmann,  et  il  cite  ce  honteux  ca- 
nard  de  la  Gazette  des  Tribunaux  sur  Texistence  d'une  nouvelle  tour  de  Nesie  I  lV)ut 
cela  c'est  de  |a  bouffissure  statistique. 

Après  cette  entrée  en  matière,  Fauteur  parie  de  la  misère  de  l'agriculture  qui  a  sa 
cause  dans  la  cherté  du  sol,  et  que  l'on  combattra  en  dirigeant  les  capitaux  vers 
l'industrie  et  le  commerce,  f  Chose  facile!  »  Voyez  en  effet  le  chapitre  h,  qui  conciqt 
ain«i  :  f  En  un  rnot,  il  faqt  que  la  main-d'œuvre  ne  fasse  japiais  défaut  à  l'ouvrier;  que 
le  maître,  de  son  côté,  trouve  dans  le  facile  écoulement  de  se$  produits  de  quoi  rétri- 
buer convenablement  la  main-d'œuvre.  —  Et  le  remède  sera  trouvé.  »  C'est  très-bien 
dit;  mais  le  moyen  n'est  certes  pas  nettement  indiqué  dans  le  livre  de  M.  Isidore 
Debrie. 

Le  chapitre  ui  est  consacré  aq  budget  français.  Il  était  dç  50  tnillions  sous  la  Repu, 
blique,  et  de  1400,  millions  en  1844.  En  savez-vous  la  cause?  Elle  est  dans  le  népo- 
tisme de  M.  ***y  et  dans  l'abus  qu'on  fait  des  bourses  de  collège  !  Il  y  a  dq  vrai  dans 
tout  cela;  tout  comme  il  y  a  du  portrait  dans  la  charge,  ce  qui  n'empêche  pas  que 
la  charge  ne  soit  qu*uoe  charge,  surtout  quand  elle  est  groasièremenl  dessinée. 

Toute  cette  première  partie  du  Mémoire  est  décousue  et  ne  contient  pas  les  déve* 
loppements  du  sujet  énoncé  dans  le  titre  :  Faits,  Histoire  de  la  misère.  Passons  i  la 
deuxième  partie  en  onze  chapitres. 

LViuteur  part  des  corporations,  comlmt  les  idées  (anticonourrentiateis)  de  M.  Louis 
Blanc,  dont  il  a  tout  à  l'heure  un  peu  trop  approuvé  l'exagération  statistique,  et  il 
montre  que  le  socialisme  sacrifie  la  liberté.  Il  défend  les  machines  ;  il  combat  le  aya- 
tème  du  travail  collectif  des  jésuites  de  l'Urugay,  le  compagnonnage,  les  doctrines 
des  sainl-simoniens,  des  fouriéristes,  d'Owen,  de  Rabœuf,  des  anoiena  utopistes, 
•militant  d'une  manière  trop  monotone  le  pas  de  M.  Louis  Reybaud. 

La  troisième  partie  commence  par  un  article  de  polémique  sur  la  fomeuse  théorie 
du  frein  moral;  elle  continue  par  des  considérations  sur  les  patentes,  les  octrois,  les 
sels,  les  ponts,  les  douanes,  le  traité  belge,  le  traité  sarde,  les  relations  de  la  France 
avec  TAnglelerre,  le  sésame,  les  sucres,  la  marine,  les  colonies,  l'émancipation  des 
esclaves,  le  droit  de  visite,  les  quarantaines,  Tû'li,  etc. ,  et  même  sur  le  guano  et  sur 
un  coq-à-1'àne  électoral,  extrait  du  Fatriote  des  Àtpes;  le  tout  en  quinze  chapitres. 


288  JOUKNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

Nous  ferons  à  ce  travail  le  reproche  de  n'être  pas  suffisamment  fondu.  Uaulesr 
a  bien  certainement  pris  des  notes  aux  cours  de  M.  Blanqui  et  dans  quelques  ouvn^ 
récents  ;  il  a  recueilli  des  articles  des  journaux,  et  a  formé  de  tout  cela  iio  plu- 
pudding  qu'il  n'a  pas  pris  le  temps  de  digérer,  et  que  nous  avons  trouvé  aussi  paai- 
blement  indigeste.  En  général,  la  tendance  de  cet  écrit  est  économique;  oiai&,p«r 
dire  toute  notre  pensée,  nous  comparerions  volontiers  raggloméralion  descfaoïc» 
qu'il  contient  à  un  minerai  d'une  richesse  assez  difficile  à  apprécier,  à  cium  <b 
nombreux  éléments  hétérogènes  qui  l'accompagnent.  Il  faudrait,  avant  d'en  entre- 
prendre l'analyse,  le  soumettrejà  un  lavage  minutieux  qui  entraînerait  une  bonne  p»> 
tie  de  la  gangue  terreuse. 

Le  plan  était  bien  conçu  ;  mais  il  fallait  constater  la  misère  plus  exactement;  mât 
il  fallait  mieux  coordonner  la  réfutation  des  systèmes  qui  combalteot  la  liberté; 
mais  il  fallait  ne  pas  se  perdre  dans  les  détails  des  impôts  à  réduire,  et  dans  les  ques- 
tions de  polémique  courante;  mais  il  fallait  proscrire  complètement  les  petilo 
raisons  et  les  petits  effets,  ce  que  j'appellerai  l'économie  politique  et  la  politique  iV 
broussailles  ;  il  fallait  enfin  ne  pas  prendre  ce  ton  qui  règne  dans  tout  Fouvrage, 
ce  ton  d'avocat  plaidant,  qui  trouve  toujours  le  moyen  de  mettre  une  mortaise  à  fa 
vérité  pour  y  adapter  l'erreur,  ou  réciproquement  ;  le  tout  poiu*  les  besoins  de  h 
cause.  C.  L. 

Des  usines  sur  les  cours  d'eau.  —  Développement  des  lois  et  règlements  on  il- 
GissENT  CETTE  MATIÈRE,  à  l'usagc  des  fonctionnaires  de  Tordre  administratifs  dr 
l'ordre  judiciaire ,  des  ingénieurs,  des  avocats,  ex|>erts  et  architectes,  des  proprié- 
taires d'usines  et  des  propriéUiires  riverains  ;  par  M.  Nadault  de  Buflbo,  luff- 
nieur  des  ponts  et  chaussées.  —  2  vol.  in-8;  Paris,  chez  Carilian-Gœury  et 
Dalmont.  1841. 
De  l'organisation  légale  des  cours  d'eau,  sous  le  triple  point  de  vue  de  Pcndigir- 
ment,  de  Tirrigation  et  du  dessèchement  ;  ou  traité  des  endiguements,  desalluvieas 
naturelles  et  artificielles  ;  des  irrigations;  de  la  servitude  légale  d'aqueduc  ;  de  fer- 
[   ganisation  et  des  attributions  des  syndicats  des  concessions  d'eau  ;  du  dessèche- 
ment des  marais  et  des  terrains  submergés,  avec  la  jurisprudence  ;  suivi  d^u  ex- 
posé de  la  législation  lombarde,  par  Adrien  Dumont,  ancien  magistrat,  avocat  an 
[   conseils  du  roi  et  à  la  Cour  de  cassation  ;  et  A.  Dumont,  ancien  élève  de  i'Ecde 
Polytechnique,  ingénieur  des  ponts  et  chaussées.  —  1  vol.  in-8  ;  Paris,  cbex  Ma- 
thias.  1845. 

Les  premières  villes  ont  été  fondées  au  bord  de^  rivières  ;  la  dvilisation  nul  le 
cours  des  fleuves  ;  où  Teau  manque,  tout  manque,  et  on  ne  Ux)uve  que  le  désert. 
C'est  que  l'eau  est  la  plus  précieuse  des  richesses  placées  par  la  nature  ih 
portée  immédiate  de  l'homme.  Nulle  n'oflVe  autant  de  ressources;  nulle  ne  se  prête 
à  des  applications  plus  variées.  L'eau  fournit  la  plus  économique  des  voies  de  oostiM- 
nication  ;  sa  force  motrice  centuple  les  forces  humaines  ;  les  terres  qu'elle  arrose  sait 
fécondées.  Mais  aussi,  nulle  richesse  naturelle  n'échappe  plus  facilement  à  la  donv- 
nation  de  Thomme  ;  mal  contenue,  elle  envahit  ses  habitations  et  ses  terres;  nal 
dirigée,  elle  se  perd  sans  profit  au  milieu  des  prairies  desséchées;  les  entreprises pa^ 
ticulières  mal  réglées  en  enU*avent  le  cours,  ou  en  absorbent  sans  profit  la  force  motrice; 
et,  au  milieu  de  tant  de  puissance  réduite  à  l'impuissance,  de  tant  de  force  réduite  i 
l'inertie,  l'industrie  ressemble  au  Tantale  de  la  fable,  qui  meurt  de  soif  au  milieu  d'oi 
fleuve  dont  l'eau  fuit  incessamment  ses  lèvres  altérées. 

Le  régime  des  eaux  appelait  donc  naturellement  l'attention  du  législateur.  3liisii 
semble  quelquefois  que  leis  choses  les  plus  utiles  sont  celles  dont  les  pouvoirs  publics 
s'occupent  le  moins,  comme  s'ils  croyaient  devoir  remetU^  à  l'intérêt  général  lesoia 
de  se  protéger  lui-même.  Aussi,  quand  ou  se  livre  à  l'étude  des  dispositions  légain 


BIBLIOGRAPHIE.  289 

qui  régissent  les  cours  d'eau,  on  est  tout  surpris  de  ne  trouver  que  des  dispositions 
éparses  sans  liaison  et  sans  harmonie,  tandis  que  ce  vaste  sujet,  pour  être  embrassé 
dans  son  ensemble,  aurait  dû  comprendre  à  la  fois  :  l'établissement  des  usines  sur  les 
COUTS  d'eau  ;  Tendiguement  qui  défend  et  conquiert  les  terrains  que  la  science  dis- 
pute aux  envahissements  des  fleuves  et  de  la  mer;  Tirrigation  qui  décuple  la  force 
productrice  du  sol,  et  le  dessèchement  qui,  en  faisant  surgir  un  sol  fertile  des  eaux 
stagnantes  qui  le  cou^Tent,  enrichit  les  populations  en  même  temps  qu'il  assainit 
Tatmosphère  qui  les  environne. 

Entre  tous  les  pouvoirs  qui  se  sont  succédé  depuis  1789,  c'est  au  gouvernement  di- 
rectorial que  revient  l'honneur  d'avoir  émis  les  idées  les  plus  générales,  et  par  consé- 
quent les  plus  fécondes,  sur  un  sujet  qui  touche  de  si  près  à  la  fortune  publique,  et 
qui  est  un  des  éléments  les  plus  actifs  de  la  production  dans  toutes  les  branches 
d^industrie,  dans  l'agriculture,  dans  le  commerce  et  dans  les  manufactures.  Un  arrêté 
du  19  ventôse  an  YI,  inspiré  par  un  homme  à  qui  l'industrie  doit  beaucoup,  par  Fran- 
çois de  Neufchàteau,  alors  ministre  de  l'intérieur,  prescrivait  aux  administrations 
départementales  de  nommer  un  ou  plusieurs  ingénieurs  et  un  ou  plusieurs  proprié- 
taires pour  procéder,  dans  toute  l'étendue  de  leur  arrondissement,  à  la  visite  de  tou- 
tes les  rivières  navigables  ou  flottables,  de  tous  les  canaux  d'irrigation  ou  de  dessè- 
chement; constater  les  ponts,  chaussées,  digues,  écluses,  usines,  moulins;  les  plan- 
tations utiles  à  la  navigation,  à  l'industrie,  au  dessèchement  ou  à  l'irrigation  des  ter- 
res ;  étudier  tous  les  empêchements  nuisibles  à  la  navigation,  en  vérifier  les  titres, 
et  veiller  avec  la  plus  sévère  exactitude  à  ce  qu'à  l'avenir  aucune  usine,  écluse,  ou 
barrage,  ne  fussent  établis  sans  autorisation. 

Ecoutons  le  noble  langage  que  parlait  François  de  Neufchàteau  aux  administra- 
tions départementales,  en  les  rappelant,  dans  une  circulaire  du  9  pluviôse  an  VU, 
à  l'exécution  de  l'arrêté  du  Directoire  :  <  Il  est  temps,  disait-il,  que  cet  arrêté 
reçoive  sa  pleine  et  entière  exécution  ;  il  est  temps  de  montrer  à  l'Europe  étonnée 
du  progrès  de  nos  armées,  que  les  Français,  devenus  libres,  ne  sont  pas  moins 
grands  dans  tout  ce  qu'ils  entreprennent  pour  la  prospérité  intérieure  de  leur  patrie... 
Le  travail  qui  vous  est  demandé  doit  comprendre  depuis  le  plus  petit  ruisseau  jus- 
qu'au plus  grand  fleuve...  Vous  devez  faire  constater  l'étendue  de  chaque  cours  d'eau, 
les  diflérents  travaux  qu'il  exige  pour  en  rendre  la  direction  et  l'usage  plus  utiles, 
les  usines  ou  établissements  quelconques  qui  sont  placés  sur  ses  bords ,  les  titres  de 
ces  propriétés  pour  en  connaître  l'origine,  la  nécessité  ou  l'inutilité  de  ces  établisse- 
ments, en  désignant  ceux  qui  gênent  la  navigation,  et  qui  pourraient  être  supprimés 
sans  inconvénient.  Vous  considérerez  aussi  quelle  est  Futilité  de  tous  les  cours  d'eau 
de  votre  département,  sous  le  rapport  du  commerce,  de  l'agriculture  et  des  arts,  et 
quels  sont  les  moyens  de  rendre  à  la  culture,  soit  par  le  dessèchement,  soit  par  l'irri- 
gation, tous  les  terrains  actuellement  abandonnés.  11  n'y  a  presque  pas  un  départe- 
ment dans  l'étendue  duquel  ne  se  trouve  une  immense  quantité  de  terrains  précieux 
absolument  perdus  pour  la  culture,  faute  de  quelques  opérations  hydrauliques  récla- 
mées inutilement  depuis  des  siècles.  C'est  une  source  prodigieuse  de  revenus  qui  est 
tarie,  et  que  la  France  républicaine  doit  s'ouvrir  :  elle  a  dans  ce  genre  de  grandes 
conquêtes  à  faire  sur  elle-même.  » 

Un  ministre  qui  comprenait  ainsi  sa  mission  était  fait  pour  accomplir  un  plan 
si  vaste,  et  dont  les  résultats  eussent  été  si  féconds.  Mais  après  la  chute  du  Direc- 
toire, ses  projets  furent  oubliés  par  le  Consulat  et  l'Empire  qui  lui  succédèrent,  et  qui 
ont  fait  d'ailleurs  de  si  grandes  choses,  qu'on  n'a  pas  le  courage  de  leur  demander 
compte  de  ce  qu'ils  n'ont  pas  fait. 

Toutefois  quelques  mesures  particulières  prouvent  que  ces  gouvernements  com- 
prenaient ce  qu'il  y  avait  à  faire,  et  que  le  temps,  peut-être,  seul  leur  a  manqué. 

Ainsi,  une  loi  du  iO  floréal  an  X,  réglant  le  mode  d'entretien  des  rivières  naviga- 


Î90  JOURNAL  DES  ECONOMISTES. 

blés  et  des  cours  d'eau,  fut  suivie  bientôt  après  d'une  autre  loi  du  14  floréd  an  lll,  qù 
consacrait  Tautorité  des  usages  et  des  anciens  règlements  sur  rentreiien  des  cours 
d'eau,  en  donnant  à  l'autorité  administrative  le  droit  de  les  modifier.LedessécbemeDtiki 
marais,  la  construction  des  digues  à  la  mer  oi^  contre  les  fleuves,  rivières  et  torrcoU, 
ainsi  que  Pexécution  des  travaux  dâ  salubrité,  devinrent  l'objet  de  la  loi  du  <6  sep- 
tembre 1807,  qui  investit  le  gouvernement  du  droit  salutaire  de  coacUon  pour  con- 
traindre les  propriétaires  riverains  à  opposer  des  travaux  défensifs  aux  envahisse- 
ments des  eaux  ;  et  de  la  faculté  de  faire  contribuer  les  départements,  les  vroodisst^ 
ments  et  la  propriété  privée,  aux  dépenses  de  ceux  de  ces  travaux  qui,  étant  eotrepri» 
dans  un  but  d'intérêt  pubi  je,  doivent  cependant  apporter  une  amélioration  à  |i|  vakur 
du  territoire,  ou  augmenter  celle  des  propriétés  privées.  Le  droit  d'irrigation  fiit  con- 
sacré par  le  Code  civil  au  profit  des  propriétaires  dont  l'héritage  est  traversé  o« 
bordé  p^  une  eau  courante,  autre  que  celles  qui  dépendent  du  do(oaioe  public.  Miïs, 
quant  à  ce  qui  concerne  l'établissement  des  usines  sur  les  cours  d'eau,  il  (kutreooo- 
ter  jusqu'à  Tarrèté  directorial  dul  9  ventôse  an  VI,  pour  trouver  une  loi  qui  s'en  occupe. 

La  Restauration,  qui  semblait  appelée  à  trouver  sa  gloire  dans  les  améhorttîûis 
intérieures  destinées  à  cicatriser  les  plaies  de  vingt-cinq  ans  de  guerre,  né^gei 
cette  source  de  richesse  et  de  prospérité.  Le  gouvernement  de  juillet  lui- mime  seoUe 
n'en  avoir  pas  compris  l'importance.  Une  loi  récente  sur  les  irrigations  est  due  à 
Pinitiative  parlementaire  ^  et  si  la  Chambre  des  députés  a  été  appelée  à  s'occuper,  bjes 
que  sans  résultat,  de  la  matière  des  endiguements,  on  le  doit  à  Pun  de  po$  coQ»- 
borateurs,  à  l'honorable  M.  de  La  Farelle,  député  du  Gard. 

On  comprend  tout  l'intérêt  que  peuvent  présenter,  dans  de  pareilles  droonstanca, 
des  travaux  d'ensemble  sur  |e  régime  des  eaux,  qui,  en  systématisant  la  matière,» 
réunissant  les  éléments  épars  de  la  législation,  servent  dé  guide  dans  le  préscQt,  d 
ouvrent,  dans  Pavenir,  la  voie  à  une  bonne  et  complète  codificatiçm. 

Tel  est  le  mérite  principal  des  deux  ouvrages  qui  font  l'objet  de  ce(  article. 

L'im  d'eux,  le  plus  ancien,  dont  la  réputation  est  déjà  faite,  et  qui  est  di\à  ui 
ingénieur  fort  distingué,  M.  Nadault  de  Buflbn,  traite  des  usines  sur  les  cours  dViu. 
Dans  le  livre  premier,  servant  d'introduction,  l'auteur  expose  les  principes  géoénia 
de  la  matière  et  la  nécessité  de  Tintervention  du  gouvernement  dans  rétablissemeol 
des  usines,  soit  pour  protéger,  soit  pour  surveiller.  Le  livre  second  traite  des  uiloq 
sur  les  rivières  navigables,  des  permissions  préalables  à  leur  établissement,  et  <b 
conséquences  de  cet  établissement  ;  le  livre  troisième  s*occupç  des  eaux  çoutmIo 
non  navigables,  des  établissements  faits  sur  ces  cours  d'eau  p^r  les  propriétaires  ri- 
verains, des  règlements  d*eau  que  nécessite  le  concours  de  droits  divers  ou  opposé^; 
enfin,  le  livre  quatrième  (ait  connaître  la  manière  de  procéder  pour  pan^nir  I  ctf 
règlements. 

Une  connaissance  approfondie  des  lois  de  la  matière,  des  usi^ges  et  des  procé(Ki 
administratifs,  des  nécessités  de  la  pratique  et  des  exigences  de  la  théorie,  recoo- 
mande  ce  livre  à  l'attention  toute  particulière  des  jurisconsultes,  des  propriétiirei^ 
des  industriels  et  des  savants. 

Le  second,  plus  récemment  publié,  est  dû  à  la  collaboration  de  deux  frères,  Tp 
avocat  à  la  Cour  de  cassation,  l'autre  ingénieur  des  ponts  et  chaussées,  qui  ont  w 
en  commun  leurs  effbrU  et  leurs  connaissances.  MM.  Oumont  ont  traité  de  fiapum- 
lion  des  cours  d'eau,  sous  le  triple  point  de  vue  de  l'endiguement,  de  rirrigiliûo  It 
du  dessèchement,  en  laissant  de  côté  ce  qui  concerne  plus  spécioiement  Tétablisie* 
ment  des  usines.  Us  ont  fait  une  véritable  codification  de  ces  ^ois  sujets  diven,  va» 
analogues.  Exact  dans  ses  divisions,  complet  dans  ses  détails,  nul  ouvrage  œ  soi 
consulté  avec  plus  de  fruit  par  les  nombreux  intérêts  qui  se  rattachent  à  l'orgiotft- 
tion  des  cours  d'eau  ;  nul  ne  sera  d'un  plus  plus  grand  secours  au  iégislateur,  k  j«f 
où  il  s'occupera  d*un  code  des  eaux. 


QIBUOGIUPHIE.  391 

EoatteDdaDty  pour  8*éclairer  SMr  une  matière  si  usuelle,  qui  intéresse  les  écono- 
mistes autant  que  les  jurisconsultes,  puisqu'elle  touche  m%  éléments  de  la  pro- 
duction en  même  temps  qu'aux  droits  des  citoyens,  on  ne  saurait  mieux  faire  que  de 
consulter  les  deux  ouvrages  dont  la  réunion  en  oBte  reqseipble  le  plus  complet  çt 
le  plus  satisfaisant.  G.  M. 

Justice  ^  tiBERTÉ.  le  Code  des  natiqns.  par  Michel  Solimène,  avocat  napoUtalQ. 
Paris,  Jouberl,  1845,  i  vol.  in-8^  252  pages. 

P(qM9  Gonmissions  déjà  de  M.  iiichel  Soli^ièue  un  ^rit  sur  la  réduction  des  r^nta» 
et  sur  1^  fevçnM3  du  royaume  de  Naples  *  ;  un  autre  ouvrai  sur  un  ^ité  «nure 
1  Angleierfe,  la  France  et  les  Deux-Siciles,  et  sur  la  question  des  soufres  an  1840'; 
enfin  un  projet  de  règlement  pour  les  agents  de  change  et  les  courtiers  de  com- 
merce*. Tous  ^ea  éerils  «ut  élé  publiéa  en  ka^  italienne,  mais  celui  que  nous 
liions  9palyser  a  été  imprimé  en  français. 

Le  publiciste  ^apolitaiq  a  pri^  pour  épigraphe  ce|  aphorisme  :  patjustitia  nep^ 
recU  mundus'^  et  dès  les  premiçrs  pas  que  l'on  fait  avec  lui  dans  l'exameo  des  bautea 
questions  qu'il  a  étudiées,  on  est  convaincu  de  la  libéralité  de  ses  sentiments,  encore 

S  lus  que  de  la  nouveauté  de  ses  considérations.  Il  chexche  d'abord  à  formuler  l'idée 
u  justç;  puis  il  établit  quelle  doit  être  la  nature  et  la  forme  des  gouvernemenis  ; 
quel  est  le  caractère  dç  la  loi,  et  à  qui  e^t  dévolu  le  pouvoir  de  la  faire  ;  en  qui  réside 
la  souveraineté,  e^  en  quoi  consiste  la  liberté  des  nations.  Comme  tous  ces  grands 
problèmes  sont  du  domaine  de  la  philosophie  politique,  pous  nous  bornerons,  pour 
indiquer  la  tendance  de  Tauteur,  à  citer  quelque$-unes  de  ses  propositions. 

Selon  lui,  Tétat  de  nature  n'a  jamais  existé,  et  il  n'est  pas  plus  possible  de  déduire 
les  droits  et  les  devoirs  des  citoyens  d'un  état  fictif,  que  de  boire  à  une  fontaine  dont 
Feau  ne  çpÉle  pas!  —  Le  contrat  social,  qu'on  dit  fait  au  moment  du  passage  de  l'état 
de  naturëièeliii  ((^association,  n'a  jamais  eu  lieu,  et,  par  conséquent,  on  ne  peut  y 
trouver  la  soûrcç  de  ses  droits  et  de  ses  devoirs.  —  Dans  l'état  social,  c'est-à-dire  dans 
fM)n  véritable  état  naturel,  l'homme  ne  fait  aucun  sacrifice  pour  s'y  maintenir  et  coq- 
server  entièrement  ses  droits.  —  Le^  lois  sont  des  règles  de  justice  dictées  par  les 
ruvernements.  —  Lajûreté  de  ceux-ci,  et  le  bonheur  des  gouvernés,  résident  dans 
bonté  des  lois,  et  non  dans  la  forme  des  gouvernements. 

Pour  déterminer  en  qui  réside  la  souveraineté,  M.  Michel  Solimène  nous  a  paru 
s^envelopper  de  quelque  mystère  ;  mais  nous  croyons  cependant  avoir  trouvé  sa  pçu- 
sée.  dans  la  phrase  que  voici  :  <  H  n'a  jamais  été  mis  en  doute  que  la  volonté  expresse 
ou  présumée  des  peuples  ne  fût  la  source  de  tout  droit  et  de  tout  pouvoir.  »  U  ep 
résulte  que  la  souveraineté  peut  être  usurpée  ou  déléguée.  L'auteur  ne  dit  pas  à  quels 
caractères  on  peut  reconnaître  ces  deux  espèces. 

Passant  à  la  liberté  des  nations,  élément  corrélatif  de  la  justice,  M.  Solimène  la 
considère  dans  la  religion,  dans  la  conscience,  Tinstniction,  l'opinion,  la  parole,  les 
écrits  imprimés,  la  propriété,  le  commerce  et  l'industrie,  les  professions,  les  beaux- 
arts  et  les  travaux  de  tout  genre.  Nous  ne  suivrons  pas  Técrivain  dans  ces  divers 
chapitres,  il  nous  suffira  de  répéter  ce  que  nous  avons  déjà  dit  :  ses  vues  sont  celles 
de  fécole  libérale,  et  reflètent  à  peu  près  exclusivement  les  idées  les  plus  générales 
oui  ont  cours  en  France.  Après  avoir  parlé  de  la  liberté  du  commerce,  dont  il  est 
partisan.  Fauteur  a  dû  faire  sur  TAngleterre,  la  Russie,  PAllemagne,  la  France  et 
ritalie,  une  digression  dont  nous  n Vons  pas  bien  vu  Futilité,  et  qui  ne  nous  a  paa 


•  Akmtm  verità  stOa  riduskme  dêOe  rendite  napotitane,  Napoli,  1838,  in-8^  de  196  pages. 

*  SmUa  propofta  dd  traUalo  di  rtdiprocansa  tra  VIngMUerra ,  la  Franâa.  Napoli,  1810, 
fiB-a^delMfMges. 

a /hP||0fai  4i  fifV«toNH»(*  fir  «i9  4l|0<i  lVi«tf  di  «^^ 


292  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

paru  suffisamment  nourrie  de  faits.  Au  sujet  de  l'Italie,  il  émet  le  vœu  de  voir  w 
jour  tous  les  États  de  la  péninsule  faire  une  confédération,  afin  que  chaque  moetr 
que  puisse  s'écrier  avec  fierté  :  Je  stUs  prince  de  la  ligue  italique;  et  chaque  habi- 
tant prendre  le  litre  d'Italien, 

Dans  une  seconde  partie  de  son  livre,  M.  Michel  Solimène  a  rédigé,  en  440  articles, 
les  maximes  dont  il  forme  le  code  des  nations.  On  y  retrouve,  avec  les  principtlei 
conclusions  émises  dans  la  première  partie,  plusieurs  aulres  propositions  religieusei, 
philosophiques,  économiques  et  politiques,  qui  donneraient  matière  à  de  nombran 
volumes,  s'il  s'agissait  de  les  expliquer  et  de  les  commenter.  Nous  renvoyons  dooc  i 
la  publication  de  l'auteur  ceux  de  nos  lecteurs  qui  seront  jaloux  d'en  prendre  cci- 
naissance.  Jpa    G. 

Westminster  Reyiew  {Revue  de  Westminster  * ),  juin  1846. 

Nous  avons  fait  connaître  les  tendances  de  cette  revue  trimestrielle  en  annonçant  k 
volume  qui  en  a  paru  au  mois  de  mars  dernier.  Celui  de  juin  vient  de  nous  parvenir, 
et  il  est  non  moins  remarquable  que  le  précédent  par  la  variété  des  sujets  qui  y  soit 
traités,  et  par  le  talent  avec  lequel  ils  sont  généralement  présentés.  Nous  signaiero« 
particulièrement  un  article  qui  fait  bien  connaître  la  marche  et  la  tendance  de  la 
réaction  religieuse  qui  s'est  produite  en  Angleterre,  et  qu'on  désigne  sous  le  non  de 
puséisme;  un  extrait  du  livre  du  docteur  Kitto,  sur  la  perte  de  certains  sens,  sur  la 
surdité,  la  cécité,  etc.,  où  les  raisonnements  scientifiques  viennent  s^appuyer  sur  des 
faits  racontés  sous  une  forme  vive  et  anecdotique,  prenant  même  quelquefois  l^lé^ 
rétde  véritables  mémoires  ;  car  l'auteur,  frappé  de  surdité  dès  sa  plus  tendre  enfance, 
raconte  ses  propres  impressions  et  les  moyens  par  lesquels  il  est  parvenu  à  cul- 
tiver son  intelligence. 

Passant  sur  quelques  articles  de  littérature,  nous  devons  mentionner  un  compte- 
rendu  très-intéressant  de  trois  volumes  de  contes  nouveaux,  publiés  par  Miss  Harriit 
Martineau,  dont  le  nom  est  célèbre  parmi  les  économistes,  et  qui,  cette  fois,  a  entre- 
pris de  mettre  en  lumière  les  maux  occasionnés  par  les  mauvaises  lois  sur  les  forêts  et 
sur  la  chasse. 

Le  même  volume  contient  un  travail  fort  important  sur  1^  moyens  d'améliorer  le 
plan  de  Londres,  sous  le  double  rapport  de  la  circulation  et  de  l'assainissement,  m 
combinant  les  travaux  avec  ceux  des  chemins  de  fer.  Des  planches  et  de  nombreux 
plans  aident  à  comprendre  les  différents  projets  discutés  dans  cet  article. 

Enfin,  nous  signalerons  particulièrement  à  l'attention  toute  spéciale  de  nos  ledeun 
la  liste  raisounée  et  analytique  de  tous  les  actes  passés  au  Parlement  pendant  la  ses- 
sion de  i845,  huitième  et  neuvième  années  du  règne  de  Victoria.  Ces  actes  se  dasseat 
en  bills  d'intérêt  public  général  et  en  bills  d'intérêts  locaux  ou  individuels  ;  les  pn- 
miers  ont  été  au  nombre  de  cent  trente,  les  autres  au  nombre  de  deux  cent  qoarama- 
un  ;  cela  fait  donc  un  ensemble  de  près  de  quatre  cents  lois  passées  dans  une  seule  ses- 
sion ;  et  il  est  permis  de  se  demander  si  la  manufacture  législative  est  suflfisammeit 
bien  organisée  pour  que  tout  ce  qui  en  sort  soit  réellement  bon  et  utile.  Beaucoup 
des  bills  les  plus  importants  ont  été  votés  avec  précipitation  et  presque  sans  discus- 
sion, et  quant  à  ceux  qui  concernent  les  intérêts  locaux,  plusieurs  ont  passé  inaperças 
de  la  plupart  des  Lycurgues  ou  des  Solons  qui  leur  ont  donné  l'appui  de  leur  vole. 

Les  bills  les  plus  importants,  dont  on  peut  trouver  l'analyse  dans  la  Revue  êê 
Westminster^  sont  ceux  qui  touchent  aux  questions  de  douane,  à  la  contrainte 
par  corps,  aux  facilités  plus  grandes  données  à  la  transmission  des  propriétés 
foncières. 

*  On  s'abonne  pour  la  France  à  la  Rswm  de  Westmmstsr,  (Prix.  SS  fr.  pv  an),  dm 
Guillaumin  etCs  bureau  du  ^ounio^  des  Écommistes. 


BIBLIOGRAPHIE.  293 

Les  bilb  sur  les  intérêts  locaux  comprennent  le  chapitre  important  des  chemins  de 
fer  pour  lesquels  il  a  été  passé,  pendant  cette  session,  cent  seize  actes.  Beaucoup  de 
travaux  qui,  en  France,  réclament  de  simples  autorisations  ministérielles,  ou  tout 
au  plus  des  ordonnances  royales,  sont  en  Angleterre  l'objet  d^actes  du  Parlement. 
Enfin,  pendant  la  dernière  session,  il  a  été  rendu  quatre  décisions  législatives 
pour  dissolution  de  mariage,  avec  possibilité  pour  Tépoux  de  prendre  une  autre 
femme. 

Il  y  a,  comme  on  le  voit,  dans  ce  dernier  numéro  de  la  Revue  de  Westminster 
d'amples  sujets  d'études.  ♦♦♦ 


Rapport  sur  les  marchés  publics  en  Angleterre,  en  Belgique,  en  Hollande 
ET  en  Allemagne,  in-4°,  Paris  iS^IB. 

Avec  la  facilité  des  communications  et  les  fréquents  voj  o^îcs  qui  en  sont  la  consé- 
quence, une  certaine  unirormité  de  couliimes  de  tout  genre  tend  k  s'établir  entre  tes 
divers  peuples  de  TEurope.  Dea  emprunts  réciproques  se  font  jûurnelïemenl  eu- 
tre  les  différents  pays  pour  ce  qui  lient  aux  ânauces,  ù  la  comptabilité^  à  Tadministra- 
tion.  Le  bieo-êLre  de^  populations  et  la  coosolidalion  de  la  paiic  ont  tout  à  j^agner 
dans  de  sembljibles  échauges. 

Aussi,  pendant  le  cours  de  la  discusâton  qui  a  eu  lieu  au  Conseil  municipal  de  Pa- 
ris sur  le  projet  de  reconslruclion  des  halles  centrales,  ratlenlion  de  Sî.  le  préfet  a- 
l-elleélé  appelée  sur  rulilité  qu  il  y  aurait  à  faire  visiter  quelques-uns  dfs  marchés 
publics  récemment  conslruits  dans  les  pays  voisins,  alin  de  protîier  de  Texpérience 
acquise  ailleurs  et  de  s'approprier  foule  innovation  dont  Tulilité  aurait  été  reconnue* 
Une  Commission  a  donc  élé  nommée,  avec  mission  de  visiter,  duns  celie  inlention, 
TAnglelerre,  la  Belgique,  la  Hollande  et  quelques-unes  des  principales  villes  de  TAI- 
lema^'oe.  On  a  eu  soin  de  la  composerd'tiommesayanl  des  connaissances  spéciales  Bl 
à  même  de  bien  observer  :  MM.  Husson,  chef  de  bureau  k  la  préfecture  de  la  Seine, 
Anger,  inspecteur  des  halles  et  man^bés,  désigné  par  M.  le  préfet  de  police,  et  Victor 
Baîtard,  arcbilecie.  U  lecture  du  rapport  rédigé  au  nom  de  celle  Commission  pré- 
sente un  iolérél  d'autant  plus  réel  que  le  sujet  est  neuf,  les  voyageurs  et  les  touristes 
portant  rarement  leur  attention  sur  les  questions  d'approvisionnement  et  de  marchés 
dans  les  villes  qu'ils  visitent. 

Les  villes  du  continent,  visitées  par  les  membres  de  la  Commission  k  leur  relour, 
n'ont  présenté  rien  de  remarquable  à  signaler,  Hn  Belgique,  en  Hollande,  en  Prusse, 
les  denrées  apportées  de  la  campagne  sont  étalées  sur  le^  places  publiques»  la  plupart 
du  temps  sans  qu^'aucun  abri  soit  olTert  aux  marchands;  dans  les  villes  qui  ont  des  ca- 
naux les  ventes  se  font  le  plus  souvent  sur  les  bateaux.  A  Beriin,  qui  est  une  ville 
remarquable  ù  plusieurs  égards,  bien  aérée  et  bien  percée,  od  ne  devait  pas  s'atten- 
dre à  trouver  des  marchés  régulièremenl  établis,  •  Dans  un  pays  où  les  plus  belles 
rues  sont  bordées  de  fossés  creusés  dans  un  sol  poreux  pour  Tabsorption  des  eaux 
pluviales  et  ménagères,  il  est  naturel  qu'on  s'en  rapporte  ù  la  prévoyance  individuelle 
et  à  la  clémence  du  ciel,  du  soin  de  protéger  les  denrées  et  ceux  qui  les  vendent.  ■ 

C'est  donc  sur  les  invesligations  faites  en  Angleterre  que  porte  tout  l'intérêt  du 
rapport.  On  U*ouve  dans  la  plupart  des  villes  de  ce  pays  de  vastes  et  beaux  marchés  ; 
mais  ceux  qui  méritent  particulièrement  raltenliooj  et  peuvent  fournir  dans  les  diffé- 
rentes parties  de  leur  construction  de  bonnes  choses  à  imiter,  sont  ceux  qui  ont  été 
eonsiruits  récemment  dans  des  villes  presque  neuves  cotume  certains  quartiers  de 
Liverpoolet  surtout  de  la  ville  rivale  de  Birkenbead,  qui  prend  un  si  rapide  déve- 
loppement sur  la  rive  opposée  de  la  Mersey. 

Les  villes  plus  anciennes,  et  notaiument  Londres,  sont  loin  d'offrir  des  marchés 
qui  puissent  soutenir  la  comparaison  avec  eeuv  des  villes  que  nous  venons  de  nom- 


294  JOURNAL  DBS  ÉGOffOUlSTES. 

mer;  d^une  part  les  constructions  y  sont  en  général  antérieures  aux  progrès  les  plat 
récents  dans  Part  de  bâtir;  on  y  rencontre  moins  souvent  ces  légères  charpentes  de 
fer  et  ces  colonnettes  creuses  qui  servent  à  la  fob  i  soutenir  le  toit  et  à  en  &ne 
écouler  les  eaux  ;  mais  d*un  autre  côté  aussi  l^établissement  de  nouveaux  marchas  y 
a  été  entravé  par  les  vieilles  institutions  politiques. 

La  métropole  de  l'Angleterre  n*est  pas  une  seule  commune  conmie  Paris»  ^st  nat 
agglomération  de  paroisses  pour  lesquelles  des  actes  récents  ont  fiitt  quelques  Isa 
générales,  mais  qui  cependant  s^dministrent  séparément.  Le  quartier  de  k  CSié,  le 
vieux  Londres  proprement  dit,  dont  la  population  est  de  455^000  âmes  seaJamat 
sur  les  deux  millions  qui  forment  la  population  totale,  est  gouverné  par  luie  corpe- 
ratiou  spéciale  dont  les  pouvoirs  sont  étendus  et  à  peine  eootrMés.  Cslts  cMai^ 
tenu  jusquà  présent  quelques-uns  de  ses  anciens  droits  06odaux  ;  ainsi,  cooune  mai- 
tresse  de  la  Tamise,  elle  impose  un  véritable  droit  d'octroi  sur  la  houifle  qui  estoa- 
sommée  même  par  les  habitants  des  autres  communes.  GW  ainsi  également  qu^ 
prétend  avoir  conservé  le  droit  exclusif  de  Tapprovisionnemeut  de  Londres,  et  qu'elfe 
peut  s'opposer  à  l'établissement  de  tout  nouveau  marché  dans  un  rayon  d^  sept  millo 
autour  des  ses  anciennes  limites. 

Ces  prérogatives  de  la  corporation  de  Londres  sont  la  cause  principale  qui  s'op- 
pose au  déplacement  du  marché  à  bestiaux  de  SmithGeM  qui  est  au  milieu  et  la  viOe 
et  présente  plus  d'un  danger.  €  Smitbfield  est  le  beau  idéal  du  désordre  en  fait  dp 
marché.  Le  déplacement  des  bœufs  vendus,  le  départ  des  bandes  de  m^iiAn*  |ei 
animaux  effrayés  qui  s'échappent,  les  aboiements  des  chiens,  )es  cris  des  couduclsiin, 
tout  cela  produit  le  tapage  le  plus  effroyable  qu*on  puisse  entendre,  et  le  mouve- 
ment le  plus  tumultueux  qu'on  puisse  voir.  Ajoutons  que  les  rues  du  voisinage,  qm 
sont  le  chemin  des  tueries  de  Newgate  et  des  écuries  oii  Ton  tient  les  bestiaux  m- 
vendus,  sont  encombrées  par  les  animaux  et  souillées  par  des  ordures  que  le  pied  di 
citadin  ne  peut  éviter.  » 

Le  nombre  de  bestiaux  amenés  à  ce  marché  si  incommode  dépasse  de  beauco^ 
ce  qui  est  amené  sur  les  deux  marchés  si  bien  disposés  de  Sceaux  et  de  Poissy.  Void, 
pour  l'année  1842,  les  nombres  comparatif  de  bestiaux  amenés  sur  ces  divers 
marchés  : 

Bœufs  et  Tacbei.       Mootoiv.  Veaux.  Pvnai 

Smitbfield 169.995  1,707,190  S0,489  30  000 

(Poissy 77,8*7  801,i56         Sa,S85  » 

Sceaux W,611  SSi,SU        1S,0SS  » 

Paris 0,040  li         sO^Sli  » 

Le  rapport  qui  nous  oocupe  coniient  dos  détails  isIérassaBis  sar  |a  maoÊkê  dm 
les  bœufs  sont  abattus,  et  éont  la  viande  est  dépeoét  et  préparée. 

Enfin  on  a  joint  à  cet  intéressant  travail  des  planshas  fort  bîsa  graTéM  qm  ^^ 
nent  les  plans,  coupes  et  élévations  des  plus  beaux  marehés  réoeaimeat  otMCrsto 
en  Angleterre,  notamment  de  œux  de  Liverpool,  de  Bktoiihesd  et  dt  Nwcasda. 
Ces  marchés,  dont  les  toits  sont  fort  élevés,  présentent  de  belles  gaierns  ^Htjrtm 
Je  soir  au  gaz,  où  les  denrées  sont  élégamment  disposées  sur  des  étalées  sa  lar, 
et  deviennent  de  véritables  lieux  de  promenade,  surtout  le  samedi  soir,  oà^snvant 
les  habitudes  anglaises,  se  font  tous  les  approvisiooBemenIs  du  dimaBchs* 

L'administration  municipale  de  Paris  aura  tout  heu  de  s'applaudir  d'avoir  | 
les  investigations  qui  sont  devenues  l'objet  du  rapport,  auquel  m 
consacrer  qu'un  article  trop  somnaire  pour  qu^il  soit  possible  d'cs  i 
ks  avantages.  g.  s. 


BIBUOGRAPHIE.  306 

IU»MIIT  8im  L*0ReAtll$ÀTION  DE  l'eNSEIGNElF.!fT  DU  DROIT   ET   DES  SCIENCES  POLITI- 
O0BS  ET  ADMlMkSTEATlTBS  DANS  QUELQUES  PARTIES  DE  L^LLEMAGNE,  ET   PARTICULIER 

nmifTtN  PitiMse  Et  EH  WcRTEMBERG,  adressé  à  M.  le  ministre  de  fiDStnictiofi 

yi^qw^  gniDd-fliatlrederUttiTersité;  par  M.  Ch.  Vergé,  doeteur  en  droit,  avocat 

à  la  Cour  royale  de  Par^.  Parts,  4846  ;  foiprim.  royale,  ln-4<>  de  104  pages. 

II.  le  comte  de  Salvandy  a  compris  que  renseignement  du  droit  et  celui  des 

scfences  morsdes  et  polUiques  devaient  recevoir  de  nos  jours  une  notable  impulsion .  Une 

fois  cette  pensée  de  réforme  bien  arrêtée,  il  devenait  nécessaire  de  connaître  ce  qui  a 

dl^àété  fntdans  les  autres  pays,  et  surtout  en  Allemagne.  Tel  est  le  but  de  la  mission 

honorable  que  M.  le  ministre  de  llnstniction  publique  a  confiée  àM.  Cb.  Vergé,  dont  le 

remarquable  et  consciencieux  rapport  renferme  tous  les  renseignements  que  pourrait 

désirer  la  Commission  des  bautes  études  de  droit,  récemment  nommée  pour  préparer 

wa  projet  de  loi  sur  Tamélioration  des  Ecoles  de  droit  et  sur  la  création  de  Facultés 

des  sciences  politiques  et  administratives. 

On  regarde,  en  général,  les  Universités  allemandes  comme  constituant  des  corpo- 
rations libres  et  indépendantes^  s*administrant  par  elles-mêmes  et  n'ayant  avec 
fEtat  aucun  rapport  de  sujétion  et  de  dépendance.  M.  Vergé  nous  apprend,  au  con- 
traire, que  les  Universités  allemandes  ne  ressemblent  en  rien  aux  Universités  catbo- 
Itqnes  de  la  Belgique.  L'Université  de  Berlin  et  les  bautes  Universités  prussiennes,  par 
«xemple,  sont  rattachées  au  pouvoir  politique  et  administratif  de  PEtat.  Elles  sont 
tontes,  ou  presque  toutes,  entretenues  aux  frais  de  PEtat.  Les  professeurs  sont  nom- 
més par  lu!,  et  c^st  de  lui  encore  que  les  professeurs  appelés  privât  docenten  ob- 
tiennent leur  venia  docendi. 

Au  nombre  des  documents  que  contient  le  rapport  de  M.  Vergé,  on  trouve  le  ta- 
bleau du  personnel  des  professeurs  et  des  étudiants  dans  les  Facultés  de  droit  de  toute 
fAIIemagne,  f Autriche  exceptée.  Ce  tableau  nous  indique  que  dans  les  dix-oeuf 
Universités  de  Berlin,  Bonn,  Breslau,  Erlangeu,  Fribourg,  Giessen,  Gœttingue, 
Greifswald,  Halle,  Heidelberg,  Sena,  Riel,  Kœnisberg,  Leipzig,  Monbourg,  Munich, 
Hèstofc,  f  id>ingue,  Wurzbourg,  on  comptait,  en  1844  : 

En  été.  Efi  hiver. 

Professeurs  «rdinaires i05  107 

Profeaseuni  extraordinaires 22  22 

Professeurs  honoraires *..            2  I 

Professeurs  privilégiés 5  3 

Privât  docenlen 54  54 

Etudiants 3,469  3,520 

Htet  «ntendra  par  ivofeaaears  privilégiéB  ceux  qui  enseignent,  non  owame  nKm- 

btm  4$  n^iversité,  mais  en  vertu  de  quelque  titre  ou  de  quelque  ceoimîssion 

M.  Vecgé  a  égalenaent  eu  soin  de  rapporter  le  tableau  de  tous  les  cours  professés 
éBm  ces  diverses  Universités.  Nous  y  remarquons  les  cours  suivants  :  le  cours  dliis- 
mim  de  dcoitde  PeoHMra  genBanique  et  de  la  confédération  aetueHe;  le  cours  de 
droit  puMkde  l'Europe,  d'encyclopédie  et  de  méthndclogie;du  droitet  des  sciences 
politiques,  du  droit  naturel,  du  Code  Napoléon,  de  philosophie  du  droit,  de  jurispru- 
dwes  comparée,  qui  indiquent  plus  de  libéralités  qu'il  n*y  en  a  chez  nous  dans  f  en- 
neignwuent  des  FacuHés.  Ce  qm  frappe,  en  parcourant  les  notes  recueillies  par 
M.  ¥m^,  c^  le  nombre  et  ta  diversité  des  cours.  A  Berlin,  on  dit  une  centaine 
de  cours  pour  cinq  cents  étudiants,  et  la  même  proportion  existe  dans  les  autres 
VnivcfiitéSfCtcela  «ans  tenir  compte  des  cours  qui  ont  lieu  dans  la  Facuké  spéciale 
4ê  jihiloiS^lÉiif  et  4|ut  noua  allons  nuntioiMMT.  A  ces  ranNiipMnMnl 
JL  Vm^  njointde  prtqcuaat  indications  sur  le  féi^ment intérieur  des  j 


U 


2  9C  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

UniversUés  :  FUniversité  de  Frédéric-Guillaume,  à  Berlio,  et  la  Faculté  de  droil^  à 
Heidelberg.  Ea  les  lisant  on  s'y  fait  une  idée  des  rapports  qui  lient  les  profestevs  et 
les  élèves,  des  formalités  que  le«  étudiants  ont  à  remplir,  des  dépenses  qu'Us  oal  a 
faire,  des  peines  disciplinaires  qu'ils  peuvent  encourir,  et  de  tout  ce  qui  coastHoe 
Forganisation  de  ces  grands  établissements  dMnstruction  publique. 

En  Autriche,  M.  Vergé  a  constaté  que  renseignement  du  droit  n'est  pas  établi  knt 
à  fait  sur  ces  bases.  Avec  la  plupart  des  cours  que  nous  venons  de  citer,  il  a  tromé 
à  rUniversité  de  Vienne  un  cours  spécial  de  la  loi  Gscale  et  de  douanes,  ua  cours  de 
sciences  politiques,  comprenant  la  police,  le  commerce  et  radministration  ;  lui  cm» 
de  comptabilité,  un  cours  de  droit  des  mines,  un  cours  d'arithmétique  sCatistique, 
judiciaire  et  camérale  (administrative)  ;  un  cours  de  médecine  légale.  On  compdit, 
en  1845,  sept  mille  sept  cent  vingt -huit  étudiants  en  droit,  à  Vienne.  U  parait  que 
le  nombre  d'étudiants  a  progressé  depuis  dix  ans  ;  ce  serait  le  contraire  i  Berlia  et 
dans  les  autres  Universités  de  la  Prusse. 

Mais  la  partie  du  rapport  de  M.  Vergé  dont  nous  devons  faire  une  mention  spé- 
ciale, est  celle  dans  laquelle  il  parle  de  l'enseignement  des  sciences  politiques  et  admi- 
nistratives en  Allemagne.  Les  cours  qui  traitent  de  ces  sciences  sont  professés  i 
Berlin,  à  Leipzig,  à  Heidelberg,  à  Munich  et  à  Tubingue,  tant  dans  les  Facultés  et 
philosophie  que  dans  les  Facultés  de  droit.  On  agite,  à  ce  qu'il  parait,  la  qutaàm 
de  savoir  si  l'enseignement  spécial  des  sciences  morales  et  politiques  ne  serait  pv 
mieux  placé  dans  des  Facultés  particulières,  car  les  Facultés  de  droit  ont  déjà  une 
spécialité  bien  tranchée,  et  les  Facultés  de  philosophie  embrassent,  outre  les  sdences 
purement  philosophiques,  les  sciences  physiques  et  mathématiques. 

Nous  ne  reproduirons  pas  les  titres  des  cours  relatifs  aux  sciences  politiques  H 
administratives;  ils  sont  assez  longs  et  assez  complexes,  et  il  n'est  pas  rare  de  voir 
deux  ou  trois  sciences  mises  à  contribution  par  le  programme  du  professeur.  Disons 
seulement  que  nous  y  retrouvons  le  droit  public  et  le  droit  naturel,  l'économie  po- 
litique proprement  dite,  et  l'économie  politique  considérée  dans  l'histoire,  au  point  de 
vue  des  revenus  publics,  dans  ses  rapports  avec  la  législation  ;  la  statistique  en  gé- 
néral et  la  statistique  particulière  dans  ses  rapports  avec  l'histoire,  avec  la  géogra- 
phie; le  droit  administratif,  l'administration  et  lacompUibilité  publiques  ;  des  notîov 
générales  d'agriculture,  de  technologie,  du  commerce,  etc.,  etc. 

Nous  en  avons  assez  dit  pour  montrer  avec  quel  soin  M.  Vergé  a  rempli  la  mtssios 
que  lui  a  confiée  M.  le  ministre  de  l'instruction  publique.  Les  nombreux  renseigne- 
ments qu'il  a  recueillis  seront  non-seulement  d'un  très-grand  poids  dans  l'esprit  des 
membres  de  la  Commission  instituée  par  M.  de  Salvandy  pour  le  perfecttonneoMst 
des  études  du  droit  en  France ,  mais  elles  doivent,  ce  nous  semble,  contribuer  à  hâ- 
ter la  création  des  Facultés  des  sciences  administratives,  ou  au  moins  la  création  de 
chaires  nouvelles  dans  les  Ecoles  de  droit  et  les  Facultés  actuelles.  II  est  bien  évi- 
dent que  notre  enseignement  supérieur  n'est  pas  à  la  hauteur  de  celui  des  pays  y 
C'est  la  conviction  qui  doit  rester  après  la  lecture  du  rapport  si  bien 
stancié  de  M.  Vergé.  Puissent  le  Conseil  de  l'instruction  publique  et  les 
de  la  Chambre  s'inspirer  à  la  même  source,  et  seconder  l'heureuse  pensée  de  M.  Ir 
ministre  de  l'instruction  publique  !  Jk.  G. 


Séances  et  travaux  de  l'Académie  des  sciences  morales  et  politiques.  — Goi 
RENDUS  par  MM.  Cb.  Vergé  et  Loiseau,  sous  la  direction  de  M.  Mignet, 
perpétuel.  Tome  Vil  et  VIII,  2  vol.  in-8,  2500  pages;  Paris,  1845;  au  bureinéi 
Moniteur  Universel, 

Dans  ce  recueil  on  trouve  le  sommaire  des  procès-verbaux  des  séances  de  PAa- 
démie  des  sciences  morales  et  politiques,  et  la  presque  totalité  des  lectures  qm  «art 
faites  à  cette  Académie.  Nous  disons  la  presque  totalité,  parce  qu1l  arri^  «Mfll 


[ 


blBL10GRAPHl£.  t9t 

quelquefois  que  certaioes  communicaiions,  en  tout  ou  eu  partie,  ne  se  recommao- 
dent  ni  par  leur  utilité,  ni  par  leur  importance.  Les  auteurs  du  compte-rendu  ont 
donc  besoin,  pour  surmonter  cette  première  difficulté,  d'un  tact  tout  particulier  qui 
se  retrouve  dans  Tensemble  de  leur  publication.  En  second  lieu,  les  Mémoires  qui  leur 
sont  communiqués  donnent  souvent  lieu  à  des  discussions,  dans  lesquelles  inter- 
viennent les  esprits  les  plus  éminents  de  TAcadémie.  Pour  recueillir  ces  discussions, 
tes  analyser  avec  intelligence»  il  faut  être  au  courant  des  nombreuses  questions  de 
philosophie,  d'histoire,  de  législation,  de  morale,  etc.  Sous  ce  rapport  encore, 
MM.  Vergé  et  Loiseau  se  sont  constamment  tenus  à  la  hauteur  de  leur  tâche,  et 
MM.  les  académiciens  doivent,  ce  nous  semble,  être  reconnaissants  du  service  qui 
leur  est  rendu. 

Les  deux  volumes  que  nous  venons  de  parcourir  contiennent  les  comptes-rendus 
de  janvier  1845  à  janvier  1846.  Nous  n'avons  pas  besoin  d'indiquer  ici,  même 
en  abrégé,  quels  ont  été  les  travaux  de  TAcadémie  des  sciences  morales  et  politiques 
pendant  celle  année.  Le  Journal  des  Économistes  tient  ses  lecteurs  au  courant  de 
tous  ces  travaux,  en  caractérisant  sommairement  ceux  qui  ne  rentrent  pas  dans  sa 
spécialité,  et  en  donnant  aux  Mémoires  économiques,  que  la  rédaction  apprécie,  toute 
l^tienlion  qu'ils  ménlent. 

Une  remarque  facile  à  faire,  quand  on  suit  les  séances  de  FAcadémie  des  sciences 
morales  et  politiques,  c'est  que  les  (]ueslions  économiques  sont  celles  qui  excitent 
le  plus  vivement  l'attention  de  ce  corps  savant.  Le  vent  de  l'avenir  souffle  évidem- 
ment de  ce  côté,  et  les  économistes  de  TinstiUit  ont  une  belle  mission  à  remplir. 
Puissent  leurs  choix  futurs  être  en  harmonie  avec  cette  tendance,  et  porter  sur  des 
espriu  fermes  et  sûrs!  Après  Téconomie  politique,  c'est  ta  législation  qui  a  donné  lieu 
à  plus  de  U^vaux  dans  le  courant  de  Tannée  1845,  grâce  surtout  à  l'érudition  et 
au  U^vail  de  M.  Giraud,  quia  lu  plusieurs  Mémoires  sur  Tantiquité,  et  apprécié  plu- 
sieurs ouvrages.  11  y  a  encore  eu  un  certain  mouvement  dans  les  travaux  philosophi- 
ques ;  mais  eu  histoire,  et  principalement  en  morale,  l'Académie  est  restée  dans  le 
plus  grand  calme.  Ce  relevé  nous  ramène  à  une  idée  que  nous  avons  déjà  émise, 
et  qui  sera  certainement  adoptée  quelque  jour.  On  verra  que  la  morale  ne  devrait 
point  absorber  une  section  entière,  et  qu'elle  serait  fort  bien  placée  à  côté  de  la  philo- 
fiopbie.On  voudra  aussi  que  l'économie  pohtique  ait,  au  sein  de  cette  Académie,  un 
plus  grand  nombre  de  représentants.  Jph  G. 


ËTATDB  LA  MÉnfiClKE,  POSITION  DE&  HÉDECINS,  GARANTIES  SA91TAIRB8  DO  PEUPLE    EN 

Feakce  et  plan  d'orgamsatiom  Médicale,  par  M.  Kuntzli,  doct.  en  médecine,  etc.  ; 

1  vol.  in-ii  de  288  pages,  chez  l'auteur,  rue  des  Martyrs,  n»  47. 

Cet  ouvrage  aborde  plusieurs  questions  spéciales  de  médecine  que  nous  laisserons 
de  côté.  Il  traite  de  renseignement  de  la  médecine,  des  épreuves  à  imposer  aux  can- 
didats, et  de  ce  qu'il  appelle  Torganisation  de  la  médecine  ;  il  réfute  ensuite  les  objec- 
tions faites  par  les  déU^Usurs  de  la  médecine. 

^ous  voulons  surtout  appeler  l'attention  de  nos  lecteurs  sur  ce  que  M.  KUntzIi  ap* 
pelle  l'organisation  de  Ui  médecine. 

Les  éludes  terminées,  l'auteur  pense  que  les  professeurs  des  écoles  ne  sont  pu 
propres  à  constater  la  capacité  des  élèves ,  parce  que  cette  capacité  est  leur  ouvrage , 
parce  que  les  écoles  sont  devenues  de  véritables  pouvoirs  absolus,  parce  que  l'intérêt 
des  élèves  n'est  pas  le  leur.  Il  voudrait,  ouu-e  les  diplômes  des  écoles  qui  seraient 
purement  bonohliques,  des  épreuves  en  seconde  et  dermère  instance  devant  des  no- 
tabilités médicales  et  des  commissaires  spéciaux  du  gouvernement  qui  pourraient  seuls 
conférer  le  droit  d'exercer.  U  voudrait,  tout  au  motns,  que  des  savauts  éu^gers  aux 
«ux  épreuves  et  aux  examens.  Nous  n'avons  rien  à  dire  à  TinUro 


écoles  asaiilMB^tfixe 


20 


^ 


298  JOURNAL  DES  ECONOMISTES. 

du^ctio^^  de  cet  élément  nouveap  quj  appprterait  plus  d'i^ipartialité  diosoeUe  o^ériir 
Uon  ;  et  nous  nous  bornerons  à  faû^  p|)seryer  à  M.  KPAtzli  que  tes  diplômes  o^oolj^ 
roa^  biçn  constata  ja  capacité^ et  qu^  Ij^  public  copsQrnmateur  e«|.pei;(Hètre  seul  ap^ 
à. biep  apprécier  les  hoparaes  qui  niiéritçiit  sa  contiaoce.  Mais  n'entrons  pas  dans  œl 

ordre  d'idéeff  qui  nous  mènerait  fort  ipin._  ^. 

Ji.  Kputzji  élit  le  t^l.eau  de, la  position  actuelle  de  1a  plupart  de&ipidpôps  Jiuioi 
gagent  pa^  de  quoi  vivre,  et  qi^i  ne  reçoivent  pas»  selcju  lui,  toute  h  pr^tectioa  q^Sk 
n^érit^nt.  Nous  ne  voulons  pas  te  contredire  sur  ce  dernier  poiAl;  iLnous,4l9MJ09D 
semblé  que  jq  ^corps  médical  était,  partout  su£Bsammept  bonoré^  suffiaaiMiQttt  res- 
pecté. Quant  à  la  rétribution,  nous  ferons  encore  remarquer  à  Tauteur  quJ^lki^aa^ 
iii)isiç  à  {'inévitable  I<n  ()es  salaires;  baute,  ^luand  lea  sévices,  des  jn6deciii9iMPliir- 
iqandés  ;  basse,  quand  ils  sont  (rop  pflÇerts,  c'jsst-4-dire  qi^pd  1^  pombre  des  Eaailap« 
est  en  disproportion  avec  le  nombre  piaja  richesse  de9jp(ialad^^         _        ^,   ,      ^ 

Pour  échapper  à  cette  loi  des  salaires,. S(.  RiinU^li  voudrait  que  Ton  org^usàt  Igi 
services  médic^aux,  c)est-à-dire  que.  Ton  trapj$fprm^.lç^^jpéde<cii|9  eii^fjpnctipiiaairçi 
publics,  travaillant  9ux,ri;ais  de  TËtal  et  .ada9iQi$Ac«(iveQi.ept.  Q  ^^iiie.qii;y  è^ 
drait  20,000  médecins  et  4,000  pharmaciens  au  peuple  français,  leQtfçJi jw^Cfait  mr 
ce  service,, et  à  raison  dç  3,000  fripes  çi^.paoyenzvçjrar  ^ploy^  J^  ^^1U>ds.  A  oetle 
somme,  il  faudrait  ajogter  20  mimons  de  remèdQB.e^ jf ^  n|i)liqi)^  j^ur  les  t^igpt 
femmes  et  les  vétérinaires;  total  ijfi  rpiUioos ;  sqit  3  francs  35  centimes  i  porter  sur 
la  cote  personnelle  de  chacun  des  ^5  million^  de  Fraoj^ai^^,  ^,    .^ 

Nous  nous  arrétpns  à  ççs  détails,;  nous  ayons  voulu  fe^lçroei^t^ 
de  M.  kûntzli,  et  appeler  Fattention  des  éf^pomiftès  su^^  *^\.^^}is^j^^^  4^iJ:^^^fi 
intéressantes  sur  Pimportante  profession  dçs  médecip^^.^^ou/s  pe  çpngJbfattroDsjuica^ 
de  ses  propositions,  faute  de  temps  et  d'espace.Nous  q*eu  approuvons  apqpe  ;  pocis 
signalons  simplement  un  travail  qriginal  à  ^ous  ceux  qui  se  préoccupent  de  la  loi  qu'oâ 
nous  prépare  sur  renseignement  médical  et  sur  <  Torganisalion  »  de  la  médecine. 

JPB  G. 

MÉSOIRE  ADRESSÉ  A  M.  Lfi  MNISTRE  DE  L^AGKICtJLTtaE  ET  DO  COMIIERCE  PAR  LES  DÉU- 
eUÂS  DE  LA  CAISSE  DE  RETRAITE  POUR  LES  CLASSES  LABORIECSES   DES  DEUX  SCXES.  — ^ 

Avril  iB46.  René,  broch.  de  28  pages,  avec  tableaux. 

Nous  avons  fait  Fhistoire  de  ce  projet  dans  un  article  consacré  aux  Cooséils  géo^ 
raux  de  Tagriculture,  des  manufactures  et  du  commerce  (tome  Xni,  décembre  18£(, 
p.,  ii).  M.  le  oftinistse  du  commerce  Ta  mis  à  Tétude,  et  les  trois  ConaeiU  eol  paie 
sMr  cette  question,  dont  on  a  parlé  aussi  à  rAcadémie  des  seienoes  moratea  et  pai> 
tiques.  M.  Maquet^  auteur  du  premier  plan  successivement  modifié,  et  quelçuct  an- 
tres personnes,  cr^go^tq^c^to^tce|ane  (ii4t  e0<i»>avçrgatipn^^.f;t,pep^^ 
que  la  combinaison  était  assez^mûrç  pour^.aboutir  a.jgu^ç  copçluijpn  prf^qujgypol 
adressé  le  présent  Mémoire  à  M.  le  ministre  du  qçiaimercé.  JLe^  ^qteùr^  de  ce^  Mé- 
moire font  un  historique  du  projet  ;  ils  développent  les  avaptagj^  d'une  caisse  df 
retraite  pour  le  biei^-être  et  la  moralisation  des  classes  Jfiborieuses^  et  iU  établiaieat 
qu^une  caisse  àe  retraite  ne  peut  être  fondée  que  par  un<9  assocvatiqDy  çontraifêmêat 
à  la  Commission  prési()ée  par  M-  Mole,  laque^e  a^ait  pensé  que.  J'Etal  seuj(  pouvait 
mener  une  pareille  entreprise  à,  bonne  fin.  Faisant  donc  up  appel  àTesprit  dfasso- 
cilition,  ils  ont  rédigé  des  statuts  d'un  (Comité  de  biei^iaisance,  qu'ils  adresseal  i 
M.  le  ministre  du  commerce  pour  obtenir  rautorisation  du  gouvernement. 

Ce  Mémoire  est  signé  par  M.  Chapelle,  mécanicien  ;  Odiot,  orfèvre  iPaiHotiei, 
vice-président  du  Conseil  des  prud'homm^;  Ç.  Roche,  avouait;  Ct^ambaud^ avocat: 
et  Haquet,  auteur  du  premier  projet,  comme  délégués  de  rassociatioQ  qui  sW 
fondée. 

Cette  ifouvellè  caisse  de  bienfaisance  recevrait  dès  vêrsemenU,  desdôiL^  ^  m>> 


BIBLIOGRAPHIE.  209 

elle  les  emploierait  en  rentes,  en  immeubles,  ou  en  bons  du  Trésor.  Le  projet  pré- 
HKt  les  cas  de  blessures,  dMnfirmités;  il  règle  les  droits  des  veufs  et  des  orphelins  ; 
H^t  suivf  destabled  dressées  pour  t^ouler  les  pensions  suivant  les  diverses  circoni- 
BlsBees  qui  se  présentent.  •         <  Jpb.  q. 

|jt  CORTHAT  DE  LOUAGE  O^OUVRAGE  ET  d'iNDUSTRIE,   EXPLIQUÉ  AUX  OUVRIERS  ET  A  CEUX 
'QUI  LES  BllFft01E«TëEL0NaB»L0I$,  RÈGLEMENTS  ET  USAGES,  ET  LA  JURISPRUDENCE  DEf 

CONSEILS  DE  PRUD*H0MMES  ;  psT  MoLLOT,  avocst  à  la  Cour  royale  de  Paris.  Chaix, 
1846  ;  uo  vol.  in-12  de  187  pages.^  De  la  ajstice  industrielle  des  prud'hommes, 
EXPLIQUEE...  etc.  ;  par  le  même  ;  un  vol.  in-i2  de  198  pages. 
Nous  avons  rendu  compte  du  petit  voîume,  publié  par  M.  Mollot,  sur  le  Contrat 
d'apprentissage.  Le  même  auteur,  continuant  ses  utiles  travaux,  publie  deùjt  nou- 
veaux ouvrages,  conçus  d'après  le  même  plan,  et  adressés  aux  mêmes  leéleurs.  Ce 
Sont  d'excellents  manuels  pratiqués,  que  leui*  clarté  met  à  là  porfée  de  toutes  les  intelli- 
gences. Dans  la  Justice  industrielle  des  pruc^'/tommes,  l'auteur  donne  successivethettt 
K^léiteSésIois  éf  des  ^èglenftttts  stir  lu' macère;  dtf  plaçant  un  toQrt  isommentaire 
IMK  Mte  def  la  ptUpffftxlK»  ahldes.'-Dans  h^  Contrc^dê^towige  d'oittrage  et  dHndufi' 
trie,  la  forme  devait  être  plus  doetrinflle';  carl^téxtesr  sont  peu  nombremr;  et  te 
08lie'eivi^8'e8t'dDiMeDté'derpb8e^,  en  quelques  aHicles  ibrt  incomplets,  un  petit  Nom- 
bre i)r  "règles'  délit  l^hnfpctrfeetton'a>  laissé  place  làr  des  contestations  quiontseuveit 
embarrassé  les  tribunaux-^  les  jurisoansultes.  L»  législation  indicstrlelle,  longtempi 
■éfligéer^s^^ltf  ▼^^^^'Pi^Ddi^  un  grand  essor.  M.  MoUot  occupe  uoeplaee  bono- 
friUe  pwMM  oeui  dont  les  travaox  auront  contribué  à  se»  progrès.  >    R .. 


CHRONIQUE. 


soiuiAiRE.  —  Le  budget.  ^  Théorie  de  M.  Magne.  —  Revenus  de  lSi7.  —  Les  chemins 
'  de  fer  à  la  €hambre  des  pairs.  —  Chemins  adoptés.  -**  Les  primés.  ^  L'AfHqne.  -* 
Cs  i|tt*0lle  coèle  en  toooinies-et  en  arg^t.  — >  Broehure  de  M.  D6ijebert.t«-«  Vexations 
éooMièrvs'ik^A^AiHfisheeiivftrs  la  Ss»daigne^*<^F(ieôiiede«  clenaiHers  de  MarseiUf) 
fvKlAoosMO^rce^da  la  bière  organisa  -r^fUheuf  et  «m  économie  iislitiqua^  -.>  AUldiH 
céréiU^— .Inauguration  de jdeux  nouveaux  chemins. 

Trois  questions,  panni  celles  qui  ont  préoccupé  les  Chambres  cette  année, 
col  •une  îBipaHfiDC»^  nMjeiire'  i  lo  budgei,  4es  obemin»  d»-  (ér,  -lea^fééit»^ 
ràlgéfîê.-M'-'^      ••    -'=^   .  '  •• 

«Hny  mn  gros  livre  à  faire  sur  le  budget.  C'est  désormais  un  sujet  trop  vaste 
pottTrimârtiol6.«€e4ivre,  $*û  étail  bien  fait^  amèDerait  une  grande  série  do 
réformes.  L*étude  du  coulage,  dm  rouages  parasites,  des  iuutHiiés  qui  fi*cnl 
d*'eutre  rasofi  d-'étro  que^  lni^  «aiatenoe;  voiià  de  quoi  dooner  au  Tvésor  des 
milUoiia' disponibles,  ûoe  faudrait-il  pour-ceA»?  Faire  appel  à  dix  bommeado 
bODBO^foloiiiôt  autorisés  à4oiit'Voiv,.A  tout  domaDdar^  A  Umi  savoir  el  à  4oiil 
dire  ;  deux  ou  trois  ans  de  travaillât  quelques  nâttiers  de  francs.    '  >  * 

tHaiftceei  ost  une  utopie^  Eutrous  dans  le  positif  et^constatoD» l'élat  sommaire 
dU'tadget  de  iM7.  L'bouorablo  IL  Magne  a  iait  pour  lo  budget  des  recetftea 
un  rapport  plein  d'aperçus  économiques  et  qui  s'éioigno  tout  à  fait  des  précé^ 
^esÉM^^poftAêUi  la&  recettes;  On  7  trouve vdaS'Obaervatioas  éteadues  sur  les 
dîvaiBOiibraiiQbetdu  revenu  puMic,  et  des  eoosidération»  générales  qui  mért* 
teoi  UDO  sérieuse  attention.  Nous^eroyorai  devoir^  les  reproduire  ici  : 


j 


noo  JOURNAL  DES  ECONOMISTES. 

a  Deux  systèmes  qui  diffèrent  par  leurs  principes  et  leurs  conséquences,  dit 
M.  Magne,  peuvent  être  appliqués  à  l'administration  financière  d*un  pays.  L^ 
consiste  à  considérer  l'équilibre  du  budget  comme  une  maxime  rigoureuse  de 
prudence  et  de  bon  gouvernement,  par  conséquent  à  circonscrire  étroite- 
ment les  dépenses  dans  la  limite  des  revenus  ordinaires,  et  à  ne  recourir  aux 
moyens  de  crédit  que  dans  les  circonstances  difficiles  qui  en  font  une  né- 
cessité. 

a  Dans  Tautre,  on  pense,  au  contraire,  que  les  époques  de  paix  et  de  prospé- 
rité prolongées  conviennent  aux  entreprises  bardies,  et  que,  dans  ces  condi- 
tions, les  moyens  extraordinaires  profitent  presque  toujours  aux  nations,  lort- 
qu'ils  sont  employés  à  des  dépenses  productives. 

a  Chacun  de  ces  systèmes  a  des  inconvénients  et  des  avantages  qui  lui  sod 
propres. 

<  Le  premier  est  prudent,  mais  stationnaire.  11  n'engage  pas  l'avenir,  mail 
il  ne  féconde  pas  le  présent,  et  les  économies  qu'il  procure  peuvent  devenir 
une  cause  d'appauvrissement  et  de  décadence. 

«Plus  téméraire,  mais  progressif,  le  second  perfectionne,  améliore  sanscesie; 
il  entretient  au  sein  de  la  société  l'activité  et  la  vie,  et  lorsqu'il  parait  épuiser 
ITItat,  il  multiplie  les  sources  de  la  prospérité  publique. 

«Après  1840,  le  gouvernement  et  les  Chambres  avaient  à  choisir  entre  ce» 
deux  systèmes  d'administration.  Malgré  les  exigences  passagères  de  la  pan 
armée  et  l'accroissement  continu  des  dépenses  de  l'Algérie,  s'ils  avaient  fait 
de  l'alignement  du  budget  l'objet  constant  et  principal  de  leurs  efforts,  dépoli 
quelques  années,  n'en  doutons  pas,  ce  résultat  désiré  serait  obtenu.  Nous  au- 
rions aujourd'hui  des  excédants  de  recettes  ;  la  réserve  de  l'amortissemeot 
serait  libre;  les  finances  seraient  en  pleine  prospérité. 

«Biais  devrions-nous  nous  féliciter  de  cette  prospérité  apparente,  obtenue  an 
détriment  des  services  publics  et  des  grands  travaux  d'utilité  générale?  Noos 
n'hésitons  pas  à  reconnaître  qu'elle  serait  un  malheur  pour  TEtat.  Sous  peine 
de  déchoir,  la  France  ne  pouvait  pas  rester  étrangère  au  mouvement  qui  en- 
traînait autour  d'elle  toutes  les  nations  de  l'Europe.  Les  chemins  de  fer  étaient 
devenus,  dans  une  certaine  mesure,  une  nécessité  politique;  et,  d^ailleun, 
qui  oserait  soutenir  que  ces  voies  merveilleuses  de  communication,  que  le 
perfectionnement  des  rivières  navigables,  l'achèvement  des  routes,  ragrafi- 
dissement  des  ports  maritimes,  les  travaux  des  fortifications,  l'accroissement 
de  nos  forces  navales  n'auront  pas,  pour  la  prospérité  et  la  grandeur  du  pays, 
une  influence  plus  efRcace  que  n'auraient  eue  quelques  épargnes  infhictoeti» 
sèment  accumulées  dans  les  caisses  de  l'Etat? 

«  Le  système  qui  a  été  suivi  était  donc  le  meilleur  en  lui-même.  Noos  n'a- 
vons à  craindre  que  son  exagération.  Au  lieu  de  récriminer  sur  ses  actes  ac- 
complis, efforçons-nous  de  le  préserver,  pour  l'avenir,  des  excès  qui  pourraient 
compromettre  les  services  mêmes  qu'il  a  rendus.  » 

Voici  maintenant  les  chifl'res  auxquels  l'honorable  rapporteur  a  proposé  d'ar- 
rêter le  montant  des  recettes  présumées  pouri847  :  les  contributions  directes  à 
4i7,8  millions,  l'enregistrement,  le  timbre  et  les  domaines  à  260,i  millions, 
les  produits  des  forêts  et  de  la  pêche  à  58,7  millions,  les  douanes  et  les  sels  A 
Îi8,4  millions,  lescontributionsindirectes,tabacs  et  poudres  à  294,0;  les  ports 
à  49,7  millions,  divers  revenus  à  56  millions  et  les  ressources  extraordi- 
naires à  21 ,5  millions.  Total  un  milliard  H  un  tiers  (i  ,335  millions).  L'honorable 


CHRONIQUE.  301 

rapporteur  estime  que  la  suppression  du  décime  rural  et  la  réduction  du 
droit  sur  les  envois  d'argent  diminueront  les  recettes  de  2  millions  et  demi. 
Quoiqu'il  en  soit,  Texcédant  des  dépenses  sur  les  receltes  pour  1847  est  pré- 
sumé devoir  être  de  plus  de  deux  millions  f2,347,000  fr.). 

Telle  est  la  théorie  ;  la  session  de  i  850  nous  donnera  les  résultats  de  la  pra- 
tique. En  résumé,  la  prospérité  du  pays  prend  des  développements  merveilleux  : 
les  prévisions  du  budget  des  recettes  calculées  sur  les  revenus  du  dernier 
exercice  réglé  sont  de  20  à  40  millions;  mais  chaque  année  aussi  le  budget 
des  dépenses  est  présenté  avec  des  allocations  nouvelles  qui  nécessitent  des 
crédits  supplémentaires  ou  extraordinaires,  couvertures  transparentes  à  travers 
lesquelles  apparaît  un  déficit  croissant. 

-^  Dans  rétat  actuel  du  marché  est-il  sage  de  concéder  de  nouvelles  lignes 
de  fer?  MM.  d'Âudiffret  et  Beugnot  ne  Tout  pas  pensé  ;  ils  se  sont  effrayés  de 
la  masse  des  valeurs  nouvelles  que  les  chemins  qu'on  propose  vont  jeter  sur 
la  place,  et  ils  ont  demandé  l'ajournement  des  lignes  votées  cette  année  par 
la  Chambre  des  députés.  Sur  les  observations  de  M.  le  ministre  des  travaux  pu- 
blics, la  Chambre  du  Luxembourg  n'a  pas  partagé  l'avis  des  deux  honorables 
pairs,  et  elle  a  discuté  le  projet  de  loi  qu'on  lui  présentait.  Les  observations  du 
ministre  ont  eu  pour  but  d'établir  que  l'exécution  des  voies  nouvelles  n'impose 
pas  aux  compagnies  des  charges  en  disproportion  avec  les  épargnes  privées, 
puisque  les  travaux  de  construction  dureront  sept  années  ;  et  en  second  lieu  que 
le  Trésor  ne  doit  pas  être  obéré  par  le  vote  des  nouveaux  chemins,  puis(|u*au 
moyen  dos  remboursements  qui  doivent  être  faits  à  PÉtat  par  les  compagnies, 
le  chiffre  des  fonds  affectés  aux  chemins  de  fer  se  trouve  aujourd'hui  infé- 
rienr  au  chiffre  des  allocations  qui  étaient  l'année  dernière  à  sa  charge. 

La  Chambre  a  adopté  le  projet  de  loi  de  Bordeaux  à  Cette,  S6  voix  sur  185 
ont  voté  contre,  et  prouvent  que  les  arguments  de  M.  le  ministre  des  travaux 
publics  n'ont  pas  convaincu  tout  le  monde. 

Sur  la  ligne  de  Dijon  à  Mulhouse  les  partisans  de  la  vallée  de  TOgnon  ont  livré 
une  dernière  bataille  à  ceux  de  la  vallée  du  Doubs.  L'Ognon  Ta  emporté,  dé- 
fendu et  attaqué  par  d'illustres  généraux.  Arcades  omnesl 

A  la  Bourse,  les  primes  se  ressentent  des  effets  de  la  canicule  anticipée  :  elles 
fléchissent  et  convergent  vers  le  pair,  comme  dominées  par  une  loi  générale. 

— L'histoire,  quand  la  France  future  l'interrogera  sur  les  commencements  de 
cette  belle  terre  d'Afrique,  pourra  bien  commencer  son  lamentable  récit  par  ce 
▼ers  fameux  : 

Infandum^  regina^  jubés  renovare  dolorem! 

Voici,  en  effet,  des  citations  par  lesquelles  Tbonorable  M.  Desjobert  résume 
la  marche  de  la  civilisation  en  Afrique. 

L'Arabe  a  dit  à  un  chrétien  :  «Quand  on  fera  bouillir  ma  tête  avec  la  tienne, 
mon  bouillon  se  séparera  du  tien.  »  Cette  épouvantable  métaphore  explique 
la  difficulté  que  nous  avons  à  vaincre;  et  si  on  la  rapproche  de  l'interrogatoire 
récent  de  Bou-Maza  fait  prisormier,  on  a  la  mesure  du  progrès  que  nous  avons 
fait  •  et  la  douleur  de  penser  qu'il  faut  se  familiariser  avec  rhorriblo  néccs- 


^  Le  li  novembre  18i5,  Boa-Maza  disait  en  parlant  de  nos  alliés  :  ■  Ceux-là  vous 
mentent  par  peur  ou  par  intérêt  ;  et  tentes  les  fois  qu'il  viendra  un  scbérifT  qu*i1s  crof* 
roDt  capable  de  vous  vaincre,  ils  le  suivront  tous,  fût-ce  même  pour  vous  attaquer  dans 
Alger.  » 


304  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

remberg  et  à  Munich,  8ur  le  simple  bruit  que  le  prix  d'une  espèce  de  bière, 
préparée  pour  la  consommation  immédiate,  et  appelée  bock  hier,  allait  sulùr 
une  augmentation.  L'autorité  législative  a  dû  intervenir  à  plusieurs  reprisn, 
et,  en  dernier  lieu,  elle  a  reconnu  au  gouvernement  la  faculté  d'airéierad- 
ministrativement  le  prix  des  bières.  Mais  ceUe  mesure,  loin  d'arrêter  le  mai, 
n'a  fait  que  l'accroître,  et  la  seconde  Chambre  des  ÉtaU  a  adopté,  il  y  a  pea 
de  jours,  malgré  Topposilion  d'une  grande  partie  de  ses  membres,  tous  bos- 
seurs, un  projet  présenté  par  le  gouvernement,  et  qui  réUblitla  libre  coo- 
currence,  sauf  les  peines  répressives  ordinaires  contre  les  délits  de  faiafi- 

cation. 

—  Elbeuf  est  une  de  nos  villes  manufacturières.  Les  machioes  et  les  mé- 
canismes y  font  la  prospérité  de  tous,  maîtres  et  ouvriers;  cependant  ooe 
nouvelle  machine  vient  d'y  être  le  prétexte  d'une  émeute  î  c'est  à  ne  pas } 
y  croire.  En  présence  d'un  pareil  fait  on  est  frappé  du  degré  d'ignorance  dans 
laquelle  sont  encore  les  classes  industrielles  sur  les  instruments  de  trtvaiL 
Il  est  évident  que  les  ouvriers  d'Elbeuf  n'ont  pas  la  moindre  idée  des  services 
que  rendent  les  machines,  qu'ils  n'ont  jamais  réfléchi  qu'elles  étaient  la  pres 
mière  cause  du  travail  dont  ils  vivent.  Ce  qui  est  encore  évident,  c'est  que  les 
chefs  d'entreprise  n'ont  pas,  en  économie  politique,  une  instruction  suffisante, 
et  la  preuve  c'est  que  la  notion  élémentaire  de  la  machine  ne  s'est  pas  iofil- 
trée  des  maîtres  aux  ouvriers,  des  chefs  aux  employés,  et  qu'il  a  été  possible 
à  la  malveillance  ou  à  l'intrigue  d'ameuter  des  centaines  de  travailleurs  contre 
un  instrument  de  travail.  Ce  qu'il  y  a  donc  à  faire  à  Elbeuf,  après  avoir  laissé 
passer  la  justice  du  Code  pénal,  c'est  d'aviser  aux  moyens  de  vulgariser  des 
idées  plus  saines  que  celles  qui  y  ont  cours.  C'est  la  tâche  du  conseil  munid- 
pal,  c'est  aussi  celle  des  fabricants;  c'est  lintérétde  tous. 

—  Le  billdes  céréales,  adopté  par  ta  Chambre  des  communes,  avait  franchi 
les  deux  premières  lectures  chez  les  lords;  mais  les  grandes  manœuvres  pofi* 
tiques  rendent  le  succès  de  la  troisième  incertain.  On  sait  que  deux  autres  bitti 
sont  venus  à  la  traverse  :  celui  des  manufactures  lancé  par  les  protectionaistei 
contre  Robert  Peel,  et  celui  de  la  coercition  de  l'Irlande  offert  par  ttobertPeel 
à  son  parti.  Le  bill  des  manufactures  a  été  repoussé  aux  Communes^  une  (aM 
majorité.  Celui  de  la  coercition  a  produit  une  complication  bien  autreinent  ia* 
portante...  Nous  comptions  pouvoir  annoncer  le  triomphe  de  la  Ligue;  mab 
tout  ce  qu'il  est  permis  de  dire  aujourd'hui,  c'est  qu'une  nouvelle  campipe 
n'est  pas  impossible.  Cependant  que  Dieu  conserve  la  santé  à  Cobden  et  à  ses 
vaillants  amis,  et  tout  ira  bien  ! 

—  M.  Arnoux  exploite  depuis  le  ii  courant  lechemin  de  Paris  à  Sceaux  avec 
l'aide  de  ses  trains  ariiculés.  Ce  chemin  suit  de  nombreuses  courbes,  et 
grimpe  ainsi  sur  des  rampes  que  sont  obligés  d'éviter  les  chemins  ordinaires. 
Tout  jusqu'ici  semble  confirmer  les  espérances  de  l'habile  ingénienr. 

Au  moment  où  nous  traçons  ces  lignes,  deux  locomotives  ont  mis  en  com- 
munication trois  mille  citoyens  appartenant  à  l'élite  de  la  population  éeéem 
capitales.  C'en  est  fait,  le  sceptre  tombe  des  mains  du  génie  de  la  guerre. 


ASSOCIATION  CENTRALE  POUR  LA  LIBERTÉ  DES  ECHANGES.  3o: 


ASSOCIATION 


CENTRALE 


POUR  LA   LIBERTÉ  DES  ÉCHANGES. 


L'association  centrale  pour  la  liberté  des  échanges  est  constituée. 

Une  réunion  des  premiers  fondateurs  a  eu  lieu  le  V  juillet  dans 
la  salle  Duphot.  Une  centaine  de  personnes  étaient  présentes  :  c'é- 
taient des  négociants,  des  économistes  et  des  représentants  de  la  fa- 
brique parisienne.  Le  Conseil  provisoire  de  l'association  était  repré- 
senté par  MH.  Anisson-Dupéron,  membre  de  la  Chambre  des  pairs, 
Blanqui  et  Dunoyer,  membres  de  l'Institut,  Léon  Faucher,  Re- 
nouard,  conseillera  la  Cour  decassation^  et  Horace  Say,  du  Conseil 
général  et  de  la  Chambre  de  commerce  de  la  Seine.  Les  autres  mem- 
bres du  Conseil,  qui  étaient  absents,  sont  M.  F.  Bastiat,  membre  cor- 
respondant de  l'Institut,  et  du  Conseil  général  des  Landes,  secrétaire 
général  de  l'association,  et  M.  le  duc  d'Harcourt,  membre  de  la 
Chambre  des  pairs,  président  du  conseil  provisoire.  En  l'absence  de 
H.  le  duc  d'Harcourt,  la  réunion  a  été  présidée  par  M.  Ch.  Dunoyer. 

HM.  Dunoyer,  Anisson-Dupéron  et  Horace  Say  ont  successive- 
ment pris  la  parole  pour  faire  connaître  à  l'assemblée  les  résultats  ob- 
tenus jusqu'à  ce  jour  par  les  premiers  fondateurs  * ,  et  les  rapports  qui 
avaient  été  établis  avec  le  gouvernement.  Ils  ont  expliqué  les  motifs 
qui  avaient  engagé  le  Conseil  de  l'association  à  demander  l'autorisa- 
tion qu'exige  la  loi  de  1834;  et  ils  ont  ensuite  fait  part  de  l'auto- 
risation provisoire  qu'ils  avaient  obtenue. 

Sur  l'invitation  de  M.  le  président,  M.  Anisson-Dupéron  a  lu  à 
l'assemblée  la  déclaration-manifeste  dans  laquelle  les  premiers  mem- 
bres de  l'association  ont  voulu  faire  connaître  leurs  principes,  le  but 
qu'ils  se  proposent,  et  les  moyens  qu'ils  veulent  employer. 

Voici  cette  déclaration,  rédigée  par  M.  Frédéric  Bastiat,  secrétaire 
général,  et  légèrement  amendée  par  la  réunion  des  fondateurs  de 
l'association. 

*  Un  premier  comité,  convoqué  par  MM.  L.  Leclerc  et  A.  Bbise,  au  bureau  du  Jour- 
nal des  ÈconomisteSy  eut  Theureuse  idée  d'offrir  la  présidence  provisoire  à  M.  le  duc 
d*flarcourt,  autour  duquel  n'ont  pas  tardé  à  se  grouper  de  hautes  notabilités  commer> 
ciales,  industrielles  et  scientiGques,  et  des  membres  des  deux  Chambres,  dont  la  présence 
eUL  d^an  si  brUlant  augure  pour  la  ligue  naissante. 

T.  IIV.  —  imU9t  tMt.  ±\ 


S06  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

Association  pour  la  liberté  des  échanges.  —  Déclaration, 

Au  moment  de  s*unir  pour  la  défense  d'une  grande  cause^  les  soassignés 
sentent  le  besoin  d'exposer  leur  croyance;  de  proclamer  le  but,  la  limite^  les 
moyens  et  Y  esprit  de  leur  association. 

L'ÉCHANGE  est  un  droit  naturel  comme  la  propriété.  Tout  citoyen  qui  a  créé 
ou  acquis  un  produit  doit  avoir  l'option  ou  de  l'appliquer  immédiatemeot  à  soo 
usage,  ou  de  le  céder  à  quiconque,  sur  la  surface  du  globe,  consent  à  lui  doo- 
ner  en  échange  l'objet  de  ses  désirs.  Le  priver  de  cette  faculté,  quand  il  ti'co 
fait  aucun  usage  contraire  à  l'ordre  public  et  aux  bonnes  mœurs,  et  unique- 
ment pour  satisfaire  la  convenance  d'un  autre  citoyen,  c'est  légitimer  une 
spoliation,  c'est  blesser  la  loi  de  la  justice. 

Cest  encore  violer  les  conditions  de  Tordre  ;  car  quel  ordre  peut  exister  au 
sein  d*une  société  où  chaque  industrie,  aidée  en  cela  par  la  loi  et  la  force  pu- 
blique, cherche  ses  succès  dans  l'oppression  de  toutes  les  autres? 

C'est  méconnaître  la  pensée  providentielle  qui  préside  aux  destinées  humai- 
nes, manifestée  par  Tinflnie  variété  des  climats,  des  saisons,  des  forces  natu- 
relles et  des  aptitudes,  biens  que  Dieu  n'a  si  inégalement  répartis  entre  les 
hommes  que  pour  les  unir,  par  l'échange,  dans  les  liens  d'une  universelle  fra- 
ternité. 

Cest  contrarier  le  développement  de  la  prospérité  publique,  puisque  cdui 
qui  n'est  pas  libre  à*échanger  ne  l'est  pas  de  choisir  son  travail,  et  se  voit  con- 
traint de  donner  une  fausse  direction  â  ses  efforts,  à  ses  facultés,  i  ses  capi- 
taux, et  aux  agents  que  la  nature  avait  mis  à  sa  disposition. 

Enfin,  c'est  compromettre  la  paix  entre  les  peuples,  car  c'est  briser  les  re- 
lations qui  les  unissent  et  qui  rendront  les  guerres  impossibles,  à  force  de  M 
rendre  onéreuses. 
^  L'association  a  donc  pour  but  la  liberté  des  échanges. 

Les  soussignés  ne  contestent  pas  à  la  société  le  droit  d'établir,  sur  les  mar 
chandises  qui  passent  la  frontière,  des  taxes  destinées  aux  dépenses  eommuMS. 
pourvu  qu'elles  soient  déterminées  par  la  seule  considération  des  besoins  do 
Trésor. 

Mais  sitôt  que  la  taxe,  perdant  son  caractère  fiscal,  a  pour  but  de  repousser 
le  produit  étranger,  au  détriment  du  fisc  lui-même,  afin  d'exhausser  artificiel- 
lement le  prix  du  produit  national  similaire  et  de  rançonner  ainsi  la  commu- 
nauté au  profit  d'une  classe,  dès  cet  instant  la  protection  ou  plutôt  la  spolia- 
tion se  manifeste,  et  c'est  là  le  principe  que  l'association  aspire  à  ruiner  dans 
les  esprits  et  à  effacer  complètement  de  nos  lois,  indépendamment  de  tonte 
réciprocité  et  des  systèmes  qui  prévalent  ailleurs. 

De  ce  que  l'association  poursuit  la  destruction  complète  du  régime  protec- 
teur, il  ne  s'ensuit  pas  qu'elle  demande  qu'une  telle  réforme  s'accomplisse  eo 
un  jour  et  sorte  d*un  seul  scrutin.  Même  pour  revenir  du  mal  au  bien  et  d'un 
état  de  choses  artificiel  à  une  situation  naturelle,  des  précautions  peuvent  être 
commandées  par  la  prudence.  Ces  détails  d'exécution  appartiennent  aux  pou- 
voirs de  l'Etat;  la  mission  de  l'association  est  de  propager,  de,  populariser  le 
principe. 

Quant  aux  moyens  qu'elle  entend  mettre  en  œuvre,  jamais  elle  ne  les  cher- 
chera ailleurs  que  dans  des  voies  constitutionnelles  et  légales. 

Enfin,  l'association  se  place  en  dehors  de  tous  las  parUs  peiMh|(M8.  ËM 


ASSOCUTION  CENlkALË  t'OUR  LA  LIBERTE  DES  ÉCHANGES.  307 

ne  se  met  au  service  d'aucune  industrie,  d'aucune  classe,  d'aucune  portion 
du  territoire.  Elle  embrasse  la  cause  de  réternelle  justice,  de  la  paix,  de  Tu- 
nion,  de  la  libre  communication,  de  la  fraternité  entre  tous  les  hommes;  la 
cause  de  Tinterét  général;  qui  se  confond  partout,  ei  sous  tous  les  aspects» 
avec  celle  du  public  consommateur. 

Cette  lecture  a  été  accueillie  avec  une  approbation  vive  et  géné- 
rale. 

M.  Anisson-Dupéron  a  ensuite  donné  connaissance  des  statuts  qiiê  le 
Conseil  de  l'association  a  dû  rédiger  sur  là  demande  qui  lui  en  à  éli 
faite  par  MM.  les  ministres  de  rintérieuret  dii  commercé,  desquelâ 
doit  émaner  l'autorisation  définitive.  D'après,  ces  statuts,  le  Conseil 
de  l'association  centrale  se  composera  de  vingt-cinq  membres  choisis 
dans  toute  la  France  ,  et  chargés  de  airigèr  son  action;  d'un  tréstf- 
riet  et  de  deux  censeurs,  qui  surveilleront  l'emploi  des  fonds,  tout 
souscripteur  sera  considéré  comme  ayant  àdliéré,  par  le  faii  seiii  île 
sa  souscription,  aux  statuts  de  l'association. 

Après  ces  communications  dn  Conseil  provisoire,  qui  étaient  le  but 
de  la  réunion,  la  parole  a  été  donnée  à  divers  membres. 

M.  Anisson-Dupéron,  qui  avait  été  délégué  par  le  Conseil  provi- 
soire pour  se  mettre  en  rapport  avec  l'autorité,  a  voulu  aller  au-devant 
dès  craintes  qu'on  avait  pu  concevoir  sur  la  bonne  volonté  de  l'admî- 
ôistration,  à  l'égard  de  la  li^ue  antiprotectionniste,  et  il  a  annoncé 
que  dans  sa  pensée  l'autorisation  définitive  était  assurée. 

Divers  autres  renseignements  et  explications  qu'il  est  inutile  Aè 
mentionner  ici  ayant  été  successivement  doimés  par  MM.  Louis,  Say, 
D.  Potonié,  Léon  Faucher,  Louis  Leclerc  et  Ëlanqui,  M.  le  président 
a  levé  la  séance^  en  prévenant  l'assemblée  qu'elle  serait  de  nouveau 
convoquée  vers  la  fin  d'août,  alors  que  l'agitation  provenant  dés  élec- 
tions serait  calmée,  et  que  les  fondateurs  de  l'associatiori  pourraient 
réprendre  avec  fruit  la  propagation  du  principe  fécond  de  la  liberté 
clés  échanges. 

En  attendant,  les  personnes  qui  désireraient  joindre  teurSénortà  à 
ceux  de  l'association,  et  être  convoquées  aux  prochaines  réunions , 
pourront  envoyer  leurs  noms  et  leur  adresse  à  H.  le  duc  d'Uarcourt, 
président  provisoire  de  l'association,  rue  de  Vanhead,  5. 


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308  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

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DU  MONOPOLE  DES  FERS. 


Le  monopole  des  fers,  ce  privilège  industriel  qui  sert  de  base  et 
de  prétexte  à  tous  les  autres,  est  d'une  date  assez  récente  en  France. 
Il  ne  remonte  ni  à  Colbert  ni  à  TEmpire.  On  ne  peut  pas  invoquer  en 
sa  faveur  cette  possession  traditionnelle  qui  autorise,  àdéfautde  mieux, 
l'argument  banal  des  droits  acquis.  Enfin,  Ton  n'a  pas  même  la  res- 
source de  considérer  Texclusion  donnée  aux  fers  étrangers  comme  uoe 
conséquence  de  l'état  de  guerre  qui,  pendant  plus  de  vingt  ans,  dé- 
sola l'Europe,  car  ce  régime  semi-féodal  n'a  été  inauguré  qae  depuis 
la  paix. 

Le  tarif  de  1791  assujettissait  l'importation  du  fer  en  barres  à  an 
droit  de  2  francs  par  quintal  métrique;  ce  droit  fut  porté  à  4  francs 
par  la  loi  du  30  avril  1806.  L'introduction  de  la  fonte  demeura 
libre  et  ne  fut  gênée  par  aucun  tarif.  A  cette  époque,  la  Belgique, 
faisant  partie  de  TEmpire  français,  se  trouvait  comprise  dans  notre 
rayon  de  douanes  ;  nos  maîtres  de  forges,  pour  soutenir  la  concorrence 
des  usines  belges,  ne  demandaient  pas  alors  d'autres  armes  que  celles  que 
la  liberté,  et  l'émulation  qui  en  dérive,  donnent  à  toutes  les  industries. 

En  1814,  la  paix  ayant  ouvert  nos  ports  au  commerce  interna- 
tional, les  fers  de  la  Suède  et  de  l'Angleterre  vinrent  disputer  le 
marché.  Les  importations,  quoi  que  l'on  ait  dit,  n'excédèrent  pas 
néanmoins  la  faible  quantité  de  six  millions  de  kilogrammes  ;  nats 
ce  fut  assez  pour  exciter  les  clameurs  des  maîtres  de  forges,  qui  pré- 
tendaient, alors  comme  aujourd'hui,  qu'aucune  concurrence  ne  flot 
les  troubler  dans  l'exploitation  de  la  France.  Ils  demandaient,  ma» 
pour  deux  ans  seulemenU  la  prohibition  des  fers  étrangers;  pour  la 
période  qui  devait  suivre,  ils  articulaient  la  prétention  un  peu  vagoe 
d'obtenir  des  droits  tels  que  leurs  fers  pussent  être  vendus  en  eom/ar- 
rente  avec  ceux  du  dehors. 

La  loi  du  21  décembre  1814  fixa  à  2  francs  20  centimes  Ici 
cent  kilogrammes  le  droit  d'entrée  sur  les  fontes  et  fers  en  gueuses,  et 
à  16  francs  60  centimes  le  droit  sur  les  fers  en  barres.  Hais  U 
Chambre  des  députés,  en  acceptant  ce  tarif,  déclara  qu'elle  n'imposait 
qu'à  regret  des  matières  premières,  et  n'attacha  qu'un  caractère 
transitoire  à  la  mesure  qu'elle  adoptait.  Ce  régime  nouveau  devait 
avoir  pour  effet  d'exclure  tes  fers  étrangers  d'une  manière  absolue: 
mais  les  maîtres  de  forges  ayant  abusé  du  privilège  que  la  loi  leur  con- 
férait pour  maintenir  des  cours  tels  que  celui  de  50  francs  le  quintal 
métrique,  l'importation  étrangère  ne  tarda  pas  àcorriger,  quoique  fiû- 


DU  MONOPOLE  D£S  FERS.  300 

bleinent,  les  excès  du  système,  et  à  ramener  la  valeur  vénale  des  fers  en 
barres  au  prix  encore  très-élevé  de  40  francs  les  cent  kilogrammes. 

A  ce  taux,  il  semblait  que  les  maîtres  de  forges  dussent  faire  des 
bénéGces  assez  considérables,  et  que  le  consommateur  seul  eût  le 
droit  de  se  croire  lésé.  Cependant  ce  fut  le  producteur  qui  se  plaignit; 
et  le  gouvernement,  pressé  d'accueillir  ses  plaintes  intéressées,  éleva 
les  droits  sur  les  fers  par  ordonnance.  La  loi  de  1822  consacra  le 
nouveau  tarif,  qui  portait  à  8  francs  80  centimes  par  cent  kilo* 
grammes  le  droit  sur  les  fontes,  et  le  droit  sur  les  fers  à  la  houille, 
à  27  francs  50  centimes.  A  cette  époque,  et  de  l'aveu  du  ministre 
(H.  de  Villèle),  qui  proposa  la  loi,  les  fers  anglais,  rendus  dans  nos 
ports,  revenaient,  le  droit  de  16  francs  60  centimes  acquitté,  à 
38  francs  les  cent  kilogrammes.  Voilà  le  prix  dont  nos  maîtres  de 
forges  ne  voulurent  pas  se  contenter  :  il  ne  leur  sufGsait  pas  que  le 
consommateur  payât  sur  le  pied  de  175  à  180  francs  ce  qui  en 
valait  100  a  l'étranger,  et  le  droit  qui  leur  assurait  une  telle  diffé- 
rence de  prix  n*était  pas  considéré  par  eux  comme  une  protection 
efGcace  !  ATabri  du  nouveau  tarif,  d'après  lequel,  le  bon  marché  des 
fers  faisant  des  progrès  au  dehors,  les  droits  établis  en  1822  ont  re- 
présenté jusqu'à  150  pour  100  de  la  valeur,  le  prix  du  fer  put  s'é- 
lever en  France  jusqu'à  65  francs  le  quintal  métrique  ;  et  il  fut  con- 
staté, dans  l'enquête  de  1828,  que  ce  prix  avait  gardé  un  niveau 
moyen  de  48  francs. 

Les  maîtres  de  forges  reconnurent  alors  que  le  monopole  attribué 
par  les  lois  de  douane  à  leur  industrie  représentait  un  imp6t  de 
31  millions,  prélevé  annuellement  sur  la  consommation  de  la  France. 
Mais  ils  se  défendirent  d'avoir  gagné  tout  ce  que  les  consommateur» 
avaient  perdu;  et  il  résulte  en  effet,  du  débat,  que  la  protection  avait 
toomé  principalement  au  profit  des  propriétaires  de  forêts.  La  Commis- 
sion qui  était  chargée  de  l'enquête  comprit  la  nécessité  de  modifier  cet 
état  die  choses;  mais,  présidée  par  un  ministre  qui  se  considérait  comme 
le  parrain  du  système  protecteur,  et  obsédée  par  les  clameurs  des  io* 
téressés«  elle  se  borna  k  conseiller  une  réduction  de  1  frane  dans  les 
droits  sur  les  fontes,  et  de  un  cinquième  dans  les  droits  sur  les  fers. 

Eo  1834,  M.  Thiers,  alors  ministre  du  commerce,  proposa  de  ré- 
duire de  5  francs  pr  cent  kilogrammes  le  tarif  des  fers  &  la  bouille; 
Bais  dans  la  pensée  de  M.  Tbiers,  cette  réduction  pro%isoire  devait 
être  sttirie,  à  bref  délai,  d'une  mesure  plus  large  et  plus  complète. 
«  Si  ou  veut  attendre,  disait-il,  oo  aura  les  fers  en  France  â  boo 
marché  ;  si  oo  ne  vent  pas  attendre,  l'Angfeterre  nous  les  donnera 
tMt  de  suite  k  très-bas  prix.  Mais,  pour  ne  pas  attoidre  mtf  ou  dix 
mmtfî  fOÊlrébre^  %ewir-où  reaoocer  i  l'iodustrie  des  fers?  Voila  toute 

Em  t93i^  JL  htÊtkàUi^  alors  aûmstre  du  coauserte,  fit  proooMer, 
wm  rMactiM  d*m  doqwèae  daas  fe  tarif  des  fers 


iio  jquaNAf.  des  économistes. 

3  I9  boitille,  et  <]q  1  fr^nc  par  cent  kilogrammes  4ans  les  droits  ét«- 
blî$  sur  Içs  fontçç.  Sentan),  la  nécessité  d*encourager  en  France  la  cûd- 
çtructipn  des  cheipinç  de  (er,  le  ministre  exprimait  en  même  tempi 
le  yçeu  jjg  vpiç  les  droits  réjjuitsde  moitié  en  faveur  des  rails  fabrn 
(jU^ç  ^  l'étranger,  Le  10  féyner  suivant,  un  projet  de  loi  fut  présenté 
aux  Chaipbres'pour  régulariser  l'ordonnance  du  10  octobre.  La  Com- 
9ii^§i6n  jiomrpe^  par  la  Chaipt)rq  des  députés,  et  composée  d*homroa 
tçls  q|ip  U^.  Ducos,  Guestier,  Wuslçmbçrg,  Desjobert,  L'herbeite, 
{loger  du  Nprd,  jugea  l^s  combinaisons  du  gouvernement  trop  timides; 
^H^  proposa  dç  réduire  de  25  pour  fOO  le  droit  d'importation  établi 
sur  Iç^  l'ers  à  ja  houille,  de  20  pour  100  le  droit  sur  les  fers  aa  bois, 
de  2  francs  par  cent  kilogrammes  les  droits  sur  les  fontes,  et  enGo 
4^autoris|^r  l'introduction  des  railç  étrangers  au  droit  de  5  francs  par 
fejït  kilogrammes. 

Lç  parti  prohibjtionniste  p'avait  pas  alors,  dans  les  Chambres  ni 
«jaqg  lepprp^  ^lectpraj,  cette  forte  organisation  qui,  depuis,  a  livré  la 
Fr^ncç,  pieds  et  ppin^s  |iés,  aux  intérêts  du  monopole  industriel.  C« 
{utéri^ts  dominaient  déjà  cependant  au  sein  de  la  majorité,  et  ils  arrêté- 
ǧnt  la  Commission  dans  ses  intentions  libérales.  Dans  l'intérêt  des 
foi:gç^  è  ja  houille,  on  rejeta  la  réduction  légitime,  indispensable 
i|f)^n)ç,  qui  était  proposée  en  faveur  des  râjls  étrangers  ;  dons  Tinte- 
rétdes  propriétaires  de  forêts,  on  repoussa  |a  dimfnution  réclamée  sur 
les  droits  que  supportent  les  fers  étrangers  traités  au  bois. 

Mais  si  le  résultat  ne  répondit  pas  aux  espérances  que  l'attitude  de  la 
Co|pmission  avait  fait  concevoir,  quelques  vérités  furent  du  moins  pro- 
çlaipées  flans  ce  débat,  vérités  qui  nous  sont  acquises  aujourd'hui, 
çi'qui  trancheront  tôt  ou  ^ard  la  controverse.  M.  Ducqs,  au  nom  ^ 
la  Çonfimîssipn  d^ont  il  était  rapporteur,  déclara  que  a  là  France,  en 
|e  privant,  depuis  vingt  ans,  des  fers  étrangers,  avait  dépensé  six  i 
çepj  cents  millions  de  plus  qu'elle  ^'aurait  dd  le  faire,  et  qu'en  te^ 
nant  compte  de  raù^mentation  de  consommation  qu'aurait  nécessaire- 
ment entraînée 'une  réduction  importante  dans  les  prix,  l'excédant  de 
dépense  n  éti|it  pas  loin  d'atteindre  un  milliard.  »  M.  le  rapporteur 
ajoutait:  «Lés  forges  françaises  suffisent  à  peine  aux  besoins  de  notre 
consommation  régulière,  qui  prend  chaque  jour  un  nouveau  dévelop- 
pement. Elles  pe  pieuvent  pas  se  prévaloir  des  promesses  des  tarifs, 
puisque  ces  tarifs  n'ont  ni  calculé,  ni  prévu  les  nécessités  de  notre 
époque,  il  n'existe  pas  pour  elles  de  droits  aeguts,  elles  reconnaissent 
elles-mêmes  que  leur  existence  est  tout  entière  dans  une  question 
de  promptitude  et  d'économie  des  transports.  Il  serait  trop  injoste,  en 
repoussant  les  rails  étrangers,  de  leur  accorder  une  prime  pour  la  créa- 
tion de  chemins  dont  elles  sont  appelées  les  premières  à  recueillir  tt 
convenance  et  le  profit.  »  M.  Desjobert  démontra  que  les  progrès  doiit 
se  vantaient  les  maîtres  de  forges  n'avaient  pas  eu  pour  effet  d*aaie- 
ner  une  réduction  dans  la  valeur  vénale  de3  fers,  qui  se  vendaient. 


BU  MONOPOLE  DES  FERS.  ait 

apcte  vingt  années  de  protection,  plu9cherquen  1816.  En6n,  M.  Ou- 
cMtçl  fit  entendre  aux  chefs  de  cette  industrie,  par  forme  d'avertisse- 
ment, |e#  paroles  les  plus  sévères  :  «  Le  gouvernement,  dit-il,  a  voulu 
stin^pler  le^  producteurs,  en  leur  rappelant  que  la  protection  que  1^ 
lois  l^ur  ont  accordée  m  leur  a  pas  été  donnée  dans  un  inléréi  parlicu^ 
li^,,  piais  dans  un  intérêt  général  ;  ils  ne  Tout  obtenue  et  ne  la  con- 
servent qu'à  la  condition  du  progrès  et  du  perfectionnement;  ils  doi- 
vent toujours  travailler  à  se  mettre  en  mesure  d'arriver  un  jour  à  d^ 
conditions  moins  inégales  avec  )a  concurrence  étrangère.  » 

Les  maîtres  de  fqrg^s  eux-mêmes  parurent  bien  près  de  passer 
condamnation,  et  leur  défendeur  le  plus  énergique,  M.  le  comte 
Jaubert,  en  se  cramponnant  aux  tarifs  protecteurs,  nou9  promit* 
49119  un  avenir  plus  ou  moins  prochain,  des  fers  à  aussi  bas  prix 
(|u'çn  Angleterre  au  moment  de  la  plus  grande  baisse  dans  cette 
contrée,  soit  à  12P  francs  la  tonne.  «  Ces  mêmes  résultats  sont 
possibles  en  France,  disait-il,  mais  avec  le  temps.  La  nature  « 
doué  notre  sol  d'avantages  presque  comparables  à  ceux  de  l'Angle- 
terre ,  et  il  ne  nous  manque,  on  ne  saurait  trop  le  répéter,  que  d^ 
meilleures  v^ies  de  communication,  de  plus  grandes  facilités  de  traoï- 
port.  0 

(.e  temps  a  marché,  les  voies  de  communication  se  sont  améliorée!, 
Ie$  forges  elles-mêmes  ne  ^nt  pas  demeurées  stationnaires,  et  le  prix 
du  fer,  cependant,  n'a  paç  subi  en  France  une  réduction  notable.  Il  y 
a  plus,  à  mesure  que  le  temps  marchait,  que  les  voies  de  communica- 
tion s'amélioraient,  que  les  procédés  de  fabrication  devenaient  plus 
économiques,  que  les  maîtres  de  forges,  en  un  mot,  entraient  en  pos- 
session de  cet  avenir  dans  les  profondeurs  duquel  ils  avaient  rejeté 
les  ip^ryeilles  de  la  production  à  bon  marché,  ils  changeaient  ouver- 
tement d'attitude  et  de  langage,  et  la  discussioq  était  portée  par  e|if 
spr  un  terrain  nouveau. 

Vers  la  fin  de  Tannée  1841 ,  le  gouvernement  ému,  malgré  lui,  des 
plaintes  universelles  que  soulevait  le  tarif  des  fers,  réunit  le  Conseil 
général  des  manufactures,  que  composaient  à  peu  près  exclusivement 
lès  parties  intéressées  au  maintien  du  système,  et  lui  soumit  humble- 
ment la  question  que  voici  :  «  Y  a-t-il  lieu  de  conserver  dans  son 
intégrité  le  tarif  actuel;  ou  ce  tarif,  qui  équivaut  à  70  pour  100  suc 
la  fonte,  et  ^  plus  de  110  pour  100  sur  le  fer,  peut-il,  sans  inconvé" 
nient  pour  nos  intérêts  mélallMrgiques  et  au  grand  avantage  des  autres 
intérêts  industriels,  agricoles  et  commerciaux,  être  soumis  à  un  nouveau 
dégrèvement  ?  » 

La  réponse  du  Conseil  fut  conçue,  il  faut  le  dire,  dans  le  style  le  plus 
impératif  et  avec  la  précision  la  plus  brutale  :  «Il  y  a  lieu  de  con- 
server encore,  quant  à  présent,  le  tarif  des  fontes  et  des  fers,  dans 
son  intégrité.»  Battu  sur  la  question  du  moment,  le  ministère 
vçplut  siivçir  :  «  Quel  serait  le  délai  que  comporterait  encore  toute 


3J2  JOURNAL  DES  ECONOMISTES. 

réduction  nouvelle  dans  le  tarif  des  fers.  »  Le  Conseil,  pour  n'avoir 
pas  Tair  de  se  refuser  à  toute  concession,  proposa  un  délai  de  six  an- 
nées. Mais  en  même  temps,  et  de  peur  que  Ton  ne  se  méprit  sur  la 
portée  de  son  adhésion  à  une  pensée  quelconque  de  réforme,  il  se 
hAta  de  proclamer,  dans  les  termes  les  plus  catégoriques,  rinvioiabi- 
lité  absolue  du  système  protecteur.  «Nous  ne  pouvons  jamais  espérer, 
disait  son  rapporteur,  M.  Léon  Talabot,  de  lutter  à  armes  égales^  avec 
quelques  nations  voisines,  pour  la  production  du  fer  ;  par  conséquent 
nous  ne  pourrions  jamais  ouvrir  entièrement  nos  frontières  au  fer  étran- 
ger, sans  sacriBer  entièrement  la  fabrication  du  fer  en  France.  Il  suit 
de  là,  naturelhmenl,  qu'un  droit  à  l'entrée  sur  les  fers  en  France  sera 
toujours  une  nécessité.  » 

Nous  voilà  bien  loin  des  espérances  de  M.  Thiers  et  des  promesses 
de  M.  Jaubert.  Les  mêmes  intérêts  au  nom  desquels  on  demandait 
une  protection  temporaire,  en  nous  annonçant  que  l'on  serait  bieo- 
t6t  en  mesure  de  lutter  avec  l'étranger  à  armes  égales  et  de  nous 
fournir  le  fer  en  barres  à  120  francs  la  tonne,  nous  font  décla- 
rer, au  moment  où  le  fer  se  vend  encore  au  moins  trois  fois  ce  prix, 
que  les  armes  ne  seront  jamais  égales,  que  la  protection  doit  être 
perpétuelle,  et  qu'un  droit  sur  les  fers  sera  toujours  une  nécessité! 
Lorsque  les  mattres  de  forges  se  sentaient  faibles,  ils  avaient  encore 
la  voix  insinuante  et  modeste  ;  aujourd'hui  qu'ils  se  croient  forts, 
ils  parlent  en  mattres,  et  ne  veulent  plus  rien  céder  de  ce  qa'ils  ont 
usurpé. 

Laissez-leur  prendre  un  pied  chez  vous, 
Ils  en  auront  bientôt  pris  quaU^. 

Enfin,  le  gouvernement  avait  désiré  savoir  si  l'intérêt  de  premier 
ordre  que  la  France  avait  à  ne  pas  rester  en  arrière  des  grandes  na- 
tions de  l'Europe  dans  le  développement  des  chemins  de  fer,  pouvait 
légitimer  une  exception,  dans  les  tarifs,  en  faveur  de  cette  nouvelle 
industrie.  «Y aurait-il  lieu,  disait  M.  le  ministre  du  commerce,  i  ne 
consentir  de  dégrèvement  que  sur  les  fontes  et  les  fers  de  certaines 
provenances,  ou  pour  des  quantités  limitées  sur  certaines  sortes  qni 
auraient  une  destination  spéciale,  telles  par  exemple  que  les  rails  et 
coussinets  pour  chemins  de  fer?» 

Le  croirait-on?  la  réponse  du  Conseil  général  fut  absolument  néga- 
tive. Je  me  trompe,  en  repoussant  l'introduction  des  rails  étrangers, 
les  intéressés  ne  voulurent  pas  avoir  l'air  de  s'attribuer  un  monopole 
complet  et  de  bloquer  hermétiquement  nos  frontières.  La  minorité 
du  Conseil  déclara  que,  «dans  le  cas  où  une  adjudication  de  raik 
faite  à  Paris  devant  le  ministre  des  travaux  publics  n'aurait  pas  trouvé 
de  soumissionnaires  au  prix  de  41  fr.  75  c,  il  y  aurait  lieu  pour  le 
gouvernement  d'autoriser  l'introduction,  au  droit  principal  de  15  fr.. 
de  la  quantité  de  rails  qui  n'aurait  pas  trouvé  d'adjudicataires  à  ce 


DU  MONOPOLE  DES  FERS.  313 

prix.  »  Il  fallait  donc  que  les  rails  valussent  en  France  plus  de  417  fr. 
50  c.  la  tonne,  pour  que  le  gouvernement  fût  autorisé  à  réduire  les 
droits  de  3  fr.  75  c.  par  cent  kilogrammes,  ou  de  37  fr.  50  c.  par 
tonne.  La  belle  concession,  en  vérité,  à  une  époque  où  les  rails  va- 
laient 190  fr.  la  tonne  en  Belgique,  et  en  Angleterre,  200  francs! 
Au  reste,  la  véritable  pensée  des  maîtres  de  forges  se  trouve  dans  le 
passage  suivant  du  rapport  de  M.  Talabot  :  a  La  fabrication  des  rails  pour 
les  chemins  de  fer  projetés  est  une  occasion  unique  et  précieuse  pour 
nos  grandes  forges  d'étendre  leur  fabrication,  de  baisser  leurs  prix  de 
revient,  d'améliorer  leurs  qualités.  Il  est  essentiel  à  tous  les  intérêts 
que  cette  fabrication  leur  soit  en  entier  conservée.  x> 

A-t-on  jamais  vu  l'esprit  de  monopole  se  montrer  plus  envahissant 
et  plus  avide?  Communément,  les  industries  dans  l'intérêt  desquelles 
les  gouvernements  ont  élevé  les  barrières  du  système  protecteur,  bor- 
nent leur  ambition  à  jouir  des  avantages  qu'elles  avaient  prévus  et  qui 
leur  avaient  été  promis  ;  elles  demandent  à  conserver  leur  clientèle 
et  non  à  l'étendre;  elles  semblent  comprendre  qu'aucun  individu, 
qu'aucune  classe  n'a  le  droit  de  sommer  l'Etat  de  créer,  en  sa  faveur, 
un  imp6t  sur  la  consommation.  Si  donc  l'industrie  des  fers  réclamait 
purement  et  simplement  le  maintien  des  droits  d'entrée  qui  frappent 
les  fers  au  bois,  les  fers  à  la  bouille  autres  que  les  rails,  et  les  fontes 
moulées  autres  que  les  coussinets,  il  y  aurait  encore  lieu  de  dire,  avec 
la  Chambre  de  commerce  de  Bordeaux,  que  la  protection  n'est  plus 
ce  qu'elle  était  en  1814;  que,  de  40  à  60  pour  100,  elle  a  atteint 
on  même  excédé  70  à  110  pour  100,  et  qu'elle  n'a  pas  atteint  son 
but,  soit  que  les  maîtres  de  forges  fassent  des  bénéfices  énormes 
qu'ils  ne  veulent  pas  réduire,  soit  qu'ils  restent  vis-à-vis  de  la  con- 
currence étrangère  dans  une  infériorité  relative  qui ,  loin  de  di- 
minuer, va  s'aggravant  d'année  en  année.  Mais  les  maîtres  de  forges 
ne  s'en  tiennent  même  pas  là  :  ils  convoitent  une  proie  infiniment  plus 
riche.  Ce  n'est  plus  une  prime  qu'ils  réclament  à  la  conservation  des 
établissements  anciens,  c'est  une  prime  à  la  création  de  nouveaux 
établissements.  Aux  clients  déjà  bien  assez  nombreux  qui  étaient  leurs 
tributaires,  ils  prétendent  ajouter  la  clientèle  des  chemins  de  fer,  et, 
grflce  à  la  dépendance  étroite  dans  laquelle  ils  tiennent  le  gouverne- 
ment, cette  prétention,  qui  pouvait,  il  y  a  trois  ans  encore,  passer 
pour  un  rêve,  n'est  pas  loin,  dans  le  moment  présent,  de  ressembler 
à  un  fait  accompli. 

En  1819,  la  France  produisait  annuellement  un  million  cent  vingt- 
cinq  mille  quintaux  métriques  de  fonte.  En  1843,  la  production  de 
la  fonte  s'est  élevée  à  quatre  millions  deux  cent  vingt-six  mille  quin- 
taux métriques,  et,  en  1844,  à  quarante--quatre  mille  quintaux  mé- 
triques de  plus.  Dans  le  même  intervalle ,  la  production  du  fer  forgé 
s*est  élevée  de  soixante-quatorze  mille  tonnes  à  trois  cent  quinze  mille. 
Ainsi,  les  quantités  de  fonte  et  de  fers  produites  en  France  ont  qua* 


?14  JOURNAL  DES  ECpNQMISTES. 

druplé  depuis  rétablissement  du  tarif  qui  était  destiné  à  protéger  Tb- 
duàtrie  métallurgique.  Le  sacrifice  que  le  prîi  élevé  des  fers  impose  m 
consommateurs  portait,  comme  on  le  vojt,  en  1844,  sur  des  quantitc^ 
quatre  fois  plus  considérables  que  celles  que  le  législateur  avait  pu  et  di 
envisager  au  début  delà  protection.  L'abus  était  flagrant,  et  ^*asqrpi- 
tion  manifeste.  Il  devenait  bien  évident  que  les  maîtres  de  forges,  da^ 
un  intérêt  qui  cherche  vainement  à  se  faire  passer  pour  l'iptérét  pu- 
Slic,  frappaient  sur  le  pays  une  contribution  qui  allait  bientôt  dé- 
passer la  rançon  de  guerre  payée  par  la  France  à  l'Europe,  et  Tindem- 
rîité  supplémentaire  d*un  milliard  aue  lui  extorquèrent  lç%  énaigrà. 
Ce  fardeau  est  assurément  bien  lourd.  Voyons  ce  que  pourrait  j 
^jouter  le  monopole  des  chemins  de  fer.  Les  lois  votées  dans  la  sessîoa 

Îui  vient  de  finir  et  dans  la  précédent^  session  portent  à  cinq  mille 
ilomètres  environ  le  réseau  de  chemins  de  fer  h  exécuter  en  Franc;. 
Sans  parler  des  essieux,  des  roues,  des  chevilles,  des  fers  ni  des  tAlçf 
qui  entrent  dans  le  matériel  roulant,  un  kilomètre  de  double  voie  exi^ 
trente-sept  à  trente-huit  tonnes  de  coussinets  et  près  de  ceqt  soixante 
tonnes  de  rails,  à  raison  de  trente-sept  kilogrammes  et  demi  9a  dç 
tcênte-huit  kilogrammes  le  mètre  cqurant.  Il  faut  donc,  pour  cinq 
mille  kilomètres,  huit  cent  mille  tonnes  de  rails  et  cent  qqatre-yin^- 
cinq  mille  tonnes  de  coussinets,  qui  représentent  ensemble  enviroD 
douze  cent  mille  tonnes  de  fonte  au  coke,  soit ,  et  en  aclmettant  qdc 
durée  de  cinq  ans  pour  Texécution  des  travaux ,  deux  cent  ^uarantç 
milie  tonnes  de  fonte  par  année. 

Veiit-oh  adjuger  exclusivement  cette  fournitu]re  è  nos  maîtres  dç  loi: 
ges,  qui  ont  déjà  commencé  à  s'en  saisir  en  vertfi  des  lois  existantes?  çq 
ce  cas,  la  surcharge  ne  ^aurait  être  évaluée,  pour  le  pays,  à  niôins de  qua- 
tre-vingts ou  cent  francs  par  tonne  de  fonte^  soit,  et  pour  li|  iournitorc 
entière,  à  cent  ou  cent  vfngt  miljions de  francsi  Ainsi,  1^  chemio  dç 
Lyon  coûterait  dix  Si  onze  millions  de  plus  qu  il  n^aurait  dû  icoûtçr  eo 

!  Prenant  ses  rails  et  ses  coussinets  en  Angleterre,  même  aux  cours  ^c- 
iiets,  qui  sont  très-élevés* .  Lacompagniede  Paris  à  Strasbourg,  dans  des 
conditions  semblables,  serait  privée  d*une  économie  de  douze  à  quatorze 
millions.  Si  les  chemins  de  fer  étaient  construits  à  meilleur  marché, 
ils  exigeraient  un  capital  moins  considérable ,  et  ils  comporteraient, 
par  conséquent,  des  tarifs  plus  bas.  Qui  oserait  dire  que  ce  pe  sçrait 
pas  un  immense  bienfait  pour  la  France? 

Mais  avant  d'étendre  à  ce  point  le  domaine  du  monopole  métallur- 
gique, on  devrait  examiner  si  les  forges  françaises,  dans  leur  état  actuel, 
peuvent  fournir  les  quantités  nécessaires  à  Texécution  des  chemins  de 
fer.  Plus  j'étudie  les  faits,  et  pli^s  Timpuissance  de  l'industrie  sidérur- 
gique me  paraît  évidente.  A  ne  prendre  que  les  rails  des  chemins  déjà 

1  Les  rails  du  pays  de  GaUes,  qui  so^t  exoeUenU,  valent  en  ce  momeqt  SM  à  SS«  ir. 
la  tonne. 


pu  MONOPOLE  DES  FERS.  315 

votés,  et  Ton  en  votera  bien  d'autres,  il  faudra  plus  de  deux  cent  millç 
tonnes  de  (bnte  au  coke  par  année  ;  or,  les  forges  françaises  n^en  ont 
produit  qqe  cent  mille  en  1843.  (M.  Drouillard  suppose  qu'elles  produi- 
ront cent  vingt-six  mille  tonnes  en  1846.)  Sur  les  cent  mille  tonnes  de 
tonte  au  coke,  qui  représentent  la  production  de  1843,  soixante-cinq 
mille  environ  ont  été  appliquées  aux  besoins  habituels  du  commerce; 
le  refte  a  servi  à  fabriquer  vingt-huit  mille  tonnes  de  rails.  En  sup- 
posant que  la  production  de  la  fonte  au  coke  s'élève  aujourd'hui  à  cent 
trente  mille  tonnes,  il  n'en  resterait  donc  guère  plus  de  soixante  mille 
tonnes  disponibles  pour  la  fabrication  des  rails,  et  le  déficit  çinQuel 
lirait  encore  de  cent  quarante  mille  tonnes. 

Rj^n  ne  prouve  mieux,  au  surplus,  la  disproportion  qui  existe  sur 
le  marché,  que  les  maîtres  de  forges  appelleraient  national,  entre 
I  odre  et  la  (demande ,  que  la  haussé  extraordinaire  et  rapide  qui  vieqt 
de  sç  manifester  dans  le  prix  des  rails.  Il  y  a  quinze  mois,  les  pro- 
priétaires ou  feipmiers  d'usines  s'estimaient  heureux  de  vendre  leurs 
tails  320  francs  la  tonne ,  rendu§  à  l^iris,  ou  sur  In  ligne  à  pied 
d*œuvre.  Cette  année  ,  la  compagnie  de  Dieppe  et  la  compagnie  de 
Nantes  ont  cru  faire  des  traités  tivantageui  en  obtenant  des  r»ils  i 
385  francs.  Certains  maîtres  de  forges  ont  demandé  jusqu'à  410  fr- 

Assurément  l'augmentation  du  prix  de  vente  n'est  motivée  par  au- 
cune augnientation  dans  le  prix  de  revient.  En  1 842,  M.  Léon  Talabot, 
(lans  le  rapport  qiî'it  adressait  au  Conseil  général  des  manufactures , 
constatait  lui-même  que,  pour  les  établissements  travaillant  à  la 
houille  et  au  cpke,  tels  que  Alais  et  Decasteville,  le  prix  de  vente 
^es  rails  prisa  l'usine  était  de  24  à  25  francs  les  cent  kilogr* ,   ce 

3uî  supposait  un  prix  de  revient  de  19  à  20  francs.  Les  frais  de  pro- 
uctlon  ont  dû  diminuer  depuis  que  les  usines  ont  étendu  leurs  opé- 
rations, et  j'en  conclus  qu'elles  pourraient  vendre  aujourd'hui  Ic^ 
rails  bien  au-dessous  de  24  et  de  2.j  francs,  c'est-à-dire  du  prix 
indiqué  par  M.  Talabot  pour  Tannée  1842. 

Ainsi,  au  rebours  de  ce  qui  arrive  sur  tous  les  marchés,  la  valeur 
vénale  du  fer  a  haussé  pendant  que  les  frais  de  production  se  rédui- 
saient et  tendaient  à  se  çéduire  encore.  D'où  vieritcela  ,  si  ce  n'est  de 
la  disproportion  incroyable  qui  existe  entre  les  besoins  et  les  moyens 
âe  pourvoira  ces  besoins?  Une  association  beaucoup  trop  étroite,  et, 
pour  tout  dire,  une  coalition  réunit  tous  les  maîtres  de  forges.  Les 
plus  prévoyants  ont  fait  de  louables  elTorts  pour  dissiper  les  illusions 
et  pourcalmer  l'emportement  des  autres.  M:  C.  de  VVendel,  M.  Léon 
Talabôi  et  M.  Schneider,  qui  représentent  les  usines  importantes 
d'Uayange,  de  Denain  et  du  Creusot,  donnant  Tcxcmplc  de  la  modé- 
ration, se  sont  interposés  pour  arrêter  rexagération  des  prix»  Mais 
c'est  un  frein  bien  faible  que  de**  conseils  officieux,  que  l'exemple 
même,  pour  des  appétits  auxquels  les  lois  ouvrent  un  champ  sans  li- 
rnites.  Et  après  tout,  quand  les  plus  ardents  se  laisseraient  guider  par 


316  JOUHNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

l'opinion  des  plus  sages,  Tainélioration  des  prix  serait  encore  peu  i 
sible  :  les  compagnies  devraient  encore  payer  350  à  370  francs  b 
tonne  rendue  à  pied  d'œuvre,  les  rails  qu'elles  peuvent  acheter  en  An- 
gleterre, rendus  à  bord  du  navire  qui  doit  les  transporter,  ao  prix  de 
230  à  250  francs. 

Dans  de  telles  circonstances,  les  compagnies  de  chemins  de  fer  se 
disputant  les  quelques  milliers  de  rails  qui  sont  disponibles,  le  fer  se 
vend  au  poids  de  l'argent.  Il  tend  à  ces  prix  fabuleux  de  1826  et  1827. 
d'une  époque  ou  les  maîtres  de  forges  s'étant  coalisés  pour  vendre  les 
rails  800  francs  la  tonne,  il  fallait  l'intervention  personnelle  do  pre- 
mier ministre  pour  les  décider  à  céder  ces  rails  au  chemin  de  fer  de 
Lyon  à  Saint-Etienne,  au  taux  déjà  suffisamment  usuraire  et  tout  â 
fait  ridicule  de  500  francs.  Depuis  un  an,  la  hausse  a  été  de  25  pov 
100  dans  les  fers  et  de  40  pour  100  dans  les  fontes;  elle  doit  bire 
encore  de  nouveaux  progrès,  si  le  tarif  de  nos  douanes  ne  subit  a«- 
cune  modification  ;  et  déjà,  ce  n'est  qu'en  employant  la  fonte  belge, 
malgré  le  droit  de  44  francs  par  tonne,  que  les  usines  du  Nord  pei- 
vent  fabriquer  les  rails  qui  leur  sont  commandés. 

On  le  voit,  dans  l'état  actuel  de  l'industrie  métallurgique  en  France, 
les  maîtres  de  forges  prétendent  au  maintien  d'un  monopole  qoi  est 
devenu  stérile  entre  leurs  mains.  Ils  ne  veulent  pas  que  les  compa- 
gnies de  chemins  de  fer  aillent  chercher  en  Angleterre  ni  en  Belgiqae 
les  rails  que  leurs  établissements  ne  peuvent  pas  fournir  ;  oo  plutit 
ils  veulent  que  les  rails  étrangers  reviennent  à  un  prix  tel  qoe  le  pris 
des  fers  indigènes  s'élève  insensiblement  à  cette  hauteur,  et  répûde 
sur  eux  une  rosée  abondante  de  bénéfices.  Aujourd'hui  les  rails  Talest 
240  francs  la  tonne,  en  moyenne,  dans  le  pays  de  Galles  ;  ajooto 
34  francs  de  transport  et  206  francs  de  droits  d'entrée,  et  voosaora 
le  prix  de  480  francs.  A  ce  prix,  je  n*hésite  pas  à  dire  que  les  che- 
mins de  fer  deviendraient  impossibles. 

Hais  si  le  monopole  dont  notre  tarif  de  douanes  investit  les  matlm 
de  forges  peut  arrêter  et  paralyse  déjà  les  entreprises  de  chemins  4e 
fer,  il  a  d'autres  dangers  pour  l'avenir,  des  dangers  qui  menacent  ks 
maîtres  de  foires  eux-mêmes.  Dans  tonte  industrie  qni  fait  des  béié- 
fices  énormes,  la  production  ne  tarde  pas  à  être  surexcitée,  k  dé- 
passer les  besoins,  et,  par  suite,  à  avilir  les  prix.  C'est  ce  qui  est  ar- 
rivé en  Belgique  en  1841,  et  en  Angleterre  en  1843;  c'est  ce  qui  se 
prépare  en  France.  Nous  manquons  aujourd'hui  de  fer  fabriqué  i  k 
houille;  dans  deux  ans  nous  en  aurons  trop;  dans  cinq  ans,  les  grande» 
lignes  de  fer  étant  achevées,  les  lignes  d'embranchement  restant  â  pei 
près  seules  à  construire,  et  la  production  des  grandes  usines  n*étut 
plus  que  faiblement  alimentée,  unecrise  doitinfailliblementsedéclarer. 

Déjà  tous  les  établissements  anciens  augmentent  leurs  moyens  it 
liibricatioi|.  Hayange  va  fonder  une  succursale  de  trois  hants-4bor- 
peaux  à  Forbach  ;  Decazeville  et  le  Creuzot  remettent  en  fea  de 


DU:^MONOPOLË  DES  FEHS.  3i7 

fourneaux  éteints;  les  deui  hauts-foarneaux  de  Montlaçon  vont  6tre 
portés  à  quatre;  Denain  va  élever  sa  production  de  six  mille  tonnes 
par  année  à  douze  mille  ;  Alais  monte  des  machines  et  augmente  le 
nombre  de  ses  laminoirs.  A  côté  de  ces  accroissements  dans  les  usines 
connues,  de  nouvelles  usines  se  fondent  :  Pont-Audemer  et  Marquise 
fabriquent  des  rails  avec  du  charbon  anglais;  sur  le  terrain  houiller 
de  Commentry  s'élève  un  établissement  colossal  de  six  hauts-fourneaux  ; 
dans  l'Ardèche,  la  Youlte  est  menacée  d*une  rivalité  sérieuse  ;  dans  TA- 
veyron,  les  capitaux  parisiens  vont  créer  de  toutes  pièces  deux  usines  de 
la  plus  grande  puissance.  Tant  de  créations  simultanées  ne  peuvent 
que  faire  hausser,  par  la  concurrence  des  demandes,  la  main-d*œuvre, 
la  valeur  des  matériaux,  le  prix  du  minerai  et  celui  de  la  houille.  On 
produira  donc  plus  chèrement,  on  produira  beaucoup,  et  le  marché  in- 
térieur étant  inondé  de  ces  produits,  on  ne  les  vendra  plus  qu'à  vil 
prix.  Les  fourneaux,  construits  à  grands  frais,  s'éteindront.  Les  capi- 
taux enfouis  dans  ces  constructions  y  auront  été  jetés  en  pure  perte. 
L'histoire  de  la  Société  générale  et  de  la  Banque  de  Belgique  se  re- 
nouvellera chez  nous  sur  une  plus  grande  échelle.  [Ine  industrie  qui 
n'a  pas  pour  régulateur  et  pour  frein  la  concurrence  étrangère,  doit 
aboutir  tôt  ou  tard  à  l'oppression  du  consommateur  ou  à  sa  propre  ruine. 
Avec  te  tarif  des  fers,  la  crise  est  donc  inévitable;  on  se  trouve  en- 
tre ces  deux  termes  :  la  pénurie  aujourd'hui,  la  surabondance  demain. 
C'est  là  une  situation  révolutionnaire,  dans  laquelle  un  excès  ne  sau- 
rait être  corrigé  que  par  un  autre  excès.  Si  l'on  veut  entrer  dans  un  état 
de  choses  plus  régulier  et  qui  ait  moins  de  périls,  il  faut,  sans  tarder, 
réformer  le  tarif  des  fers  et  des  fontes.  Cette  réforme,  sans  affecter  de 
prime  abord  des  proportions  radicales,  doit  être  large  pourtant.  On 
ne  ferait  rien  si  l'on  se  bornait  à  une  réduction  de  5  francs  par 
cent  kilogrammes;  car  il  serait  tout  aussi  impossible  d'employer  le  fer 
étranger  à  430  francs  la  tonne  qu'à  480  francs.  Pour  arriver,  dans 
l'intérêt  de  tout  le  monde,  à  quelque  chose  d'efficace,  il  faudra  ré- 
duire transitoirement  le  tarif  des  fers  en  barres  de  toute  nature  à  88 
francs  la  tonne  avec  le  décime,  ce  qui  représente  encore  un  droit  de 
40  pour  100,  et  le  tarif  des  fontes  à  33  francs  la  tonne  importée  par 
la  frontière  de  mer,  à  22  francs  la  tonne  importée  par  la  frontière  de 
terre.  Dans  cinq  ans  le  tarif  d'importation  descendrait  à  55  francs  la 
tonne  pour  les  fers  en  barres;  pour  les  fontes,  selon  les  frontières,  à 
22  fr.  et  à  11  fr.  Dès  à  présent,  les  compagnies  de  chemin  de  fer  de- 
vraient être  autorisées  à  faire  entrer  en  franchise  la  moitié  des 
rails  et  des  coussinets  qui  leur  sont  nécessaires  ;  à  moins  que  l'on  ne 
préfère  admettre  aujourd'hui  même  au  droit  de  55  francs  la  tonne  les 
rails,  quelle  qu'en  soit  la  quantité,  qui  auront  été  fabriqués  à  l'étran- 
ger. Dans  ces  conditions,  les  rails  du  pays  de  Galles  vaudraient  en- 
core à  Paris  325  fr.  à  330  francs  la  tonne ,  le  prix  auquel  Decaze- 
ville  les  vendait,  il  y  a  quinze  mois,  sur  le  même  marché,  avec  un 


318  JOURNAL  i>ES  ÉCONOMISTES. 

liénéBce  très-râisonnablé.  On  aurait  mis  nn  frein  à  Ahs  spéculatiooi 
désordonnées,  on  n'aurait  ni  blessé  ni  alarmé  les  intérêts  de  la  pro- 
duction. 

Pour  obtenir  le  maintien  du  tarif  actuel  et  ^oùr  justifier  le  mono- 
pole dont  ils  sont  investis,  les  maîtres  de  forges  liiettent  eri  avant  na 
argument  bien  étrange.  Ils  ne  contestent  pas  qiie  le  fer  sbit  â  ad  prit 
relativement  et  absolument  trèé-élevé  en  Fràhce  ;  ils  h'dsètit  pas  af- 
firmer que  ce  soit  là  un  avantage  pour  lès  consommateurs  qui  formaiit 
après  tout  la  majorité;  mais  ils  prétendent,  par  forme  de  compensation, 
que  nous  considérions  comme  une  conséquence  du  privilège  et  comme 
un  résultat  heureux  un  fait  en  vérité  sans  importance,  â  savoir,  que  k 
prix  du  fer  n*a  pas  subi  en  France,  sous  Tempire  du  monopole»  des  va- 
riations aussi  grandes  qu'en  Angleterre  sous  le  régime  de  la  liberté.  Je 
comprendrais  que  Ton  tirât  avantage  de  cette  constance  des  prix;  si  tét 
prix  avaient  été  plus  modérés;  mais  quel  sujet  d'étonnement  oa  deflHi- 
citation  peut-on  trouver  dans  la  persévérance  intéressée  avec  laquelle 
lès  maîtres  de  forges  ont  maintenu,  presque  sans  oscillations,  dès  coijrs 
infiniment  plus  élevés  que  ceux  qui  étaient  cotés  sur  les  autres  mar- 
chés de  l'Europe?  Avec  la  liberté  d'importation  ,  les  Anglsiis  ont  pâté 
les  rails  tantôt  150  francs  la  tonne  et  tantôt  300  francs;  les  prit  oîft 
varié  du  simple  au  double  ,  et  du  simple  au  triple,  si  l'on  admet  les 
taux  exceptionnels  de  120  fr.  et  de  350  fr.  Hais  dans  ce  cas  ,  do 
moibs ,  les  bas  prix  d'une  année  ont  pu  servir  dé  bompensatiob  Àai 
prix  élevés  de  l'autre  ;  on  se  consolé  de  payer  le  fer  250  h  306  (r:  b 
tontie ,  quand  on  l'a  déjà  payé  et  que  l'on  a  la  chance  de  le  pajef 
encore  120  à  150  francs.  Et,  après  tout,  le  consommateur  prend 
plus  aisément  son  parti  du  taux  d'une  marchandise,  lorsque  ce  cours 
n'a  rien  dé  forcé ,  lorsqu'il  s'explique  par  le  rapport  de  l'offre  avec  II 
demande,  lorsqu'il   ne  lui  est  pas  inlligé  par  les  pouvoirs  publics. 
Mais  quand  la  législation,  ne  permettant  pas  à  la  concurrence  étran- 
gère de  pénétrer  sur  le  marché  intérieur,  livre  ce  marché  aux  exi- 
gences de  la  production  nationale,  alors,  si  déprimée  qnë  paissent 
être  les  cours ,  comme  ils  ont  toujours  quelque  chose  d'arbitraire  et 
de  factice ,  le  consommateur  a  le  droit  de  s'en  plaindre ,  et  de  les  tenh" 
pour  suspects. 

Il  en  est  du  monopole  en  industrie  comihe  du  despotisme  eo  po- 
litique :  c'est  un  état  de  choses  qui  impose  de  grandes  obligations! 
ceux  qui  en  profitent,  et  qui  ne  peut  avoir  une  durée  quelconque 
qu'à  la  condition  de  le  rendre  très-modéré  et  presque  paternel.  Efl 
s'arrogeant  le  privilège  d'approvisionner  seuls  le  marché  français,  les 
maîtres  de  forges  avaient  contracté  le  devoir,  ils  avaient  promis  de  k 
mettre  progressivement  en  mesure  de  nous  donner  le  fer  au  mène 
prit  auquel  le  livraient  les  forges  de  l'Angleterre  et  de  la  Belgique.  Gel 
engagement  n'a  pas  été  tenu  ;  et  il  ne  l'a  pas  été,  bien  qàè  les  hflifl 
él  puissants  barons  de  l'iùdèstrie  métallurgique  fussent  M  poéilicih  Af 


bu  MONOPOLE  DÈS  PÈRS.  ))! 

IS  remplir.  Le  contrat,  si  contrat  il  y  d,  devient  donc  absolument  btii, 
eï  les  mattfes  de  forgei  ont  encoùrâ  là  déchéance. 

los^ue  \er&  Tannée  1835,  le  monopole  des  fers  ii*a  guère  enHchi 
8tte  les  propriétaires  dé  forêts;  depuis  dix  ans;  il  est  tout  ientièr  au 
pi^Bt  des  usines  qui  Imbriquent  le  fer  à  la  houille.  Tahdisque  le  (irii 
de  revient  des  fers  au  bois  ne  saurait  descehdre  biéH  aû-dessouâ  db 
vi  &  24  (f&ncs  les  cent  kilogrammes,  les  fers  à  la  hbulllé  peuvent 
i'Iitablii-  &  15  bu  18  frarics;  et  côrnmë  la  différence  de  qualité  fae  ré^ 
)A>tid  pas  à  la  différence  de  pHx,  il  s'ensuit  que  les  usinés  qui  Irâ-^ 
ftillétit  à  là  houille  recueillent  le  bénéfice  principal  de  la  protectioii. 
II  Ikut  qu*ou  le  Àachè  bien,  si  le  gouvernement  et  les  Châhibrés  croient 
dfefoir  conserver  le  tarif  des  fers  étrangers,  tout  absurde,  inique  el 
dbmiiiageable  (|u*il  est  au  pays,  ce  ne  peut  plus  ëti'e  qu'au  profit  de 
l{tiëlques  individus  et  de  quelques  établissements,  dans  l'intérêt  dé 
DecaiEeville,  du  Creusot,  de  Terre-Noire,  deCommèntry,  d'Hayangè, 
d'Alaîs,  de  Denain,  et  des  usines  nouvelles  que  la  spéculation  est  ëii 
tmih  de  construire.  Il  y  a  là  un  privilège,  dans  le  senà  le  pitlà  littéral, 
èomme  dani  Tacceptiori  la  plus  étendue. 

Par  l'abus  qu'ils  ont  fait  de  leur  situation,  le$<  maîtres  de  forges  ont 
i^tidticë  régime  intolérable.  S'ils  avaient  eu  le  bon  ëàpritet  l'habileté 
èé  fournir,  en  1846,  les  rails  et  les  coussinets,  de  vendre  led  fers  et 
lei  fontes  aui  prix  de  mars  et  d'avril  1845,  les  inconvénients  dû 
monopole  n'auraient  plus  été  que  théoriques  en  quelque  sorte;  l'usage, 
Qh  usage  modéré,  les  eût  affaiblis  aux  yeux  du  public.  Les  maitrèâ 
de  forges  auraient  encore  eu  contre  eux  \é  raison  et  le  droit,  mais  du 
moins  ils  n'auraient  pas  soulevé  les  intérêts.  C'est  par  leur  faute  que 
la  protection  qui  les  couvrait,  aprëà  avoir  été  un  excès  du  pouvoir, 
devient  âujotird'hui  un  scandale. 

On  tie  fera  aucuh  tort  à  l'industrie  métallurgique  en  modiBatit  dés 
droits  qui  équivalent  à  la  prohibition;  car  nos  grandes  usines  soritefa 
état  de  soutenir  la  concurrence  de  l'étranger,  et  il  y  a  déjà  plusieurs 
atinées  que  les  armes  des  deux  côtés  sont  à  peu  près  égales.  Maià  ort 
ferait  le  plus  grand  mal  à  toutes  les  autres  industries,  en  lés  condam- 
nait sans  nécessité  à  payer  le  fer,  tantôt  50  pour  100  et  taUtôt  100 
pour  100  au  delà  de  ce  qu'il  vaut.  Qtie  disaient  les  constructeurs  de 
locomotive^,  lorsqu'ils  demandaient  uhé  protection  de  30  pour  100 
contre  les  machines  étrangères?  Ils  alléguaient  que  les  tarifs  établis 
dan^  l'intérêt  des  forges  françaises  amenaient  dans  le  prix  des  ma- 
tière^ première^  qu'ils  employaient  une  surcharge  de  15  à  20  pour 
160.  Lesfilateurs  et  les  fabricants  de  tissus,  qui  payent  les  machinés, 
en  raison  de  cette  siircharge,  20  à  30  pour  100  plus  cher  que  leurs 
coÂeurrehtè  de. Manchester  ou  de  Leeds,  ne  peuvent  pas  admettre, 
tâÉtqUe  lés  droits  sur  les  fers  resteront  les  mêmes,  que  l'on  dégrève 
les  produits  similaires  qui  seraient  importés  du  dehors.  L'agriculture 
et  rinddik'îe  ent  le  droit  de  prétendre  que  l'on  ne  réduise  pas  les 


320  JOURNAL  DES  ECONOMISTES. 

tarifs  qui  portent  sur  les  produits  fabriqués,  avant  d'avoir  aflraodii 
les  matières  premières  et  les  instruments  du  travail.  Le  tarif  des  fers, 
qui  était  déjà  placé  à  l'origine  du  système  protecteur,  et  qoi  eo  ei- 
pliquait  les  énormités,  en  devient  ainsi  la  pierre  angulaire.  Si  Ton 
veut  faire  brèche  à  cette  autre  muraille  de  la  Chine,  c'est  là  qu'il  liot 
porter  les  premiers  coups. 

En  maintenant,  dans  toute  leur  exagération,  les  droits  étibik 
sur  les  fontes  et  sur  les  fers  importés  du  dehors,  le  gouvememefit  et 
les  Chambres  se  condamnent  par  avance  k  repousser  toute  réfomc 
dans  le  tarif  des  douanes  ;  c'est  au  profit  de  l'immobilité  absolue  que 
l'on  s'abstient.  Est-il  possible ,  cependant,  après  l'impuisioo  qv 
l'exemple  de  l'Angleterre  a  donnée  à  la  réforme  commerciale  eo  Ei- 
rope,  que  la  France  conserve,  sans  le  modifier,  un  système  de  doua- 
nes qui  dessèche  les  sources  du  revenu  public,  qui  lui  interdit  toute 
alliance  avec  les  nations  limitrophes,  et  qui,  désintéressant  l'iodo»- 
trie  de  tout  progrès,  l'abandonne  à  l'ignorance  et  à  la  routine? 

Pour  mon  compte,  je  ne  le  crois  pas.  Le  gouvernement  aoglab  a  en- 
trepris et  mené  à  fin  une  grande  réforme;  le  gouvernement  français,  ëe 
peur  de  paraître  rebelle  à  l'esprit  du  siècle  et  pour  donner  satisfactioi 
à  quelques  intérêts,  entreprendra  de  petites  réformes.  N'est-il  pasd^ 
question,  dans  les  bureaux  du  ministère  du  commerce,  d'une  révisioa 
générale  des  tarifs?  On  sent  donc  que  l'heure  est  venue,  que  l'on  m 
peut  pas  demeurer  dans  le  slalu  quo^  et,  pour  emprunter  une  expres- 
sion qui  a  cours  dans  le  Parlement,  qu'il  y  a  désormais  quelque  cbo« 
k  faire.  Mais  est-il  matériellement  et  moralement  possible  de  (aire 
quelque  chose,  sans  toucher  au  tarif  des  fontes  et  des  fers? 

En  Angleterre,  la  Ligue  d'abord  et  le  gouvernement  après  elle,  es 
proposant  d'abolir  les  droits  élevés  qui  frappaient  l'importatiou  ëes 
grains  étrangers,  avaient  à  lutter  contre  une  aristocratie  ancieme 
et  puissante.  Cette  aristocratie  avait  k  la  fois  l'autorité  poli- 
tique et  l'influence  que  donne  la  propriété  foncière  ;  elle  partageait 
la  Chambre  des  communes,  disposait  de  la  Chambre  des  lords,  et 
possédait  le  sol  à  titre  héréditaire  depuis  huit  cents  ans.  Cepeadaat 
l'aristocratie  anglaise,  après  sept  années  de  lutte,  a  été  décîdéiBeat 
vaincue,  et  a  consenti  à  proclamer  sa  propre  défaite. 

Nous  n'avons  pas  les  mêmes  obstacles  devant  nous.  L'arislocntie 
industrielle,  que  la  Restauration  a  implantée  en  France,  n'est  pas  i 
proprement  parler  une  classe  ;  car  tous  ces  privilèges  de  fraîche  date  ne 
représentent  que  des  individus.  Quelques  grands  propriétaires  de  fo- 
rêts, et  quelques  maîtres  de  forges,  voilà  les  tyrans  de  notre  iods»- 
trie  ;  voilà  les  forces  organisées  artificiellement  par  les  lois,  coatit 
lesquelles  ont  à  lutter  aujourd'hui  les  défenseurs  de  la  liberté  com- 
merciale. C'est  un  fantôme  que  notre  imagination  a  créé,  et  qae 
notre  raison  doit  aisément  dissiper. 

LÉON  FAUCHER. 


DE  L'ÉCONOMIE  POLIUQCE  DE  M.  GAY-LUSSAC.  321 


DE  L'ÉCONOMIE  POUTIQUE 

DE  M.  GAY-LUSSAC, 

A  PROPOS  DE  L'IMPOT  DU  SEL 


La  Chambre  des  pairs  n'a  pas  discuté  la  réduction  de  l'impdt  sur  le 
sei,  récemment  votée  par  la  Chambre  des  députés  ;  mais  Thonorable 
M.  Gay-Lussac  a  déposé,  quelques  jours  avant  la  fin  de  la  session ,  le 
rapport  qu'il  a  rédigé  au  nom  de  la  Commission  chargée  de  Teiamen 
de  ce  projet  de  loi. 

Ce  rapport  fort  court  est,  comme  tout  ce  que  fait  le  savant  acadé- 
micien, rédigé  avec  une  méthode  et  une  clarté  qui  peuvent  être  pro- 
posées pour  modèles  aux  auteurs  de  beaucoup  de  travaux  de  ce  genre. 
Malheureusement  il  conclut  au  rejet  pur  et  simple  de  la  réforme  de 
TimpAt  du  sel  ;  et,  ce  qui  est  bien  pis,  il  donne,  au  nom  d'une  Com- 
mission représentant  le  plus  savant  et  le  plus  expérimenté  des  pou- 
voirs de  l'Etat  et  sous  la  responsabilité  d'une  des  plus  belles  intelli- 
gences dont  la  France  s'honore ,  une  entorse  déplorable  aux  plus 
simples  notions  d'économie  politique  et  financière. 

Le  projet  de  loi  voté  enfin  par  la  Chambre  des  députés,  grflce  à  la 
louable  initiative  de  l'honorable  M.  Demesmay,  député  du  Uoubs,  et 
malgré  les  efforts  des  défenseurs  plus  ou  moins  intelligents  du  fisc, 
abaisse  l'impdt  actuel  de  30  centimes  par  kilogramme  à  10  centimes 
ou  au  tiers,  et  produit  par  conséquent  dans  la  recette  présente  du 
Trésor  un  déficit  de  46  millions  et  demi  de  francs  environ  '. 

Mais  les  auteurs  et  les  défenseurs  du  projet  ont  trouvé  de  quoi  com- 
bler ce  déficit,  et  voici  comment. 

Premièrement,  le  projet  de  loi,  en  soumettante  l'impôt  toutes  les, 
consommations,  à  l'exception  des  sels  destinés  à  la  pèche  et  aux  sa- 
laisons à  terre,   autorise  le  fisc  à  percevoir  8  millions,  sur  Tin- 


^  En  1S44,  année  prise  pour  servir  de  terme  de  comparaison ,  la  quantité  de  sel  con- 
sommé, ayant  acquitté  le  droit  à  30  c.  est  de  S32,318;300  kilogr.,  représentant  la  somme, 
de  69,69&,i90  francs.  Avec  le  droit  de  10  c.  le  déficit  sera  des  deux  tiers,  et  la  recette  se 
réduira  à  «3,^81,830  fir.  U  déficit  set»  dflifejdft  46.483.660  fr.,  toutes  choses  égales  d'ail-, 
leun. 

T.  xiT.  -*  Jwoiêê  fm. 


lU  ^QUUNAL  DBS  ËÇ^MOMI^rBÇ. 

dustrie  soudière  jouissant  de  la  franchise' ,  sur  les  autres  induslries  qvi 
emploient  le  chlorure  de  sodium  ^. 

Secondement,  on  a  pensé  que  l'agriculture,  tant  pour  ramende- 
ment  des  terres  que  pour  Télève  du  bétail,  en  consommerait,  è  ce  prix 
réduit,  au  moins  400  millions  de  kilogrammes,  et  roumirait  au 
Caisses  publiques  une  recette  de  40  millions  de  francs*. 

Troisièmement  enfin,  on  a  présumé  que,  si  avec  le  régime  actuel  de 
rimpAt  à  30  centimes,  la  consommation  individuelle  est  de  6  kilo- 
grammes, elle  s'élèverait,  par  l'eflet  du  dégrèvement  des  deui  tiers  de 
l'impôt,  à  7  kilogrammes  au  moins,  ce  qui  produirait  une  augmen- 
tation de  3  millions  et  demi  ^. 

Ainsi,  8  millions  de  retrouvés  sur  la  consommation  manufacturière; 
40  sur  la  consommation  agricole,  et  3  millions  et  demi  sur  la  consom- 
mation des  familles,  font  un  total  de  51  millions  et  demi,  qui  cou- 
vrent, et  au  delà,  le  susdit  déficit  de  46  millions  et  demi  provenant 
de  la  réduction  adoptée  par  la  Chambre  des  députés. 

Fort  bien,  s*écrie  H.  Gay-Lussac,  mais  à  la  condition  que  ces  bases 
sont  bien  exactes  ;  et,  partant  de  là,  il  analyse  les  trois  branches  géné- 
rales de  la  consommation  du  sel ,  et  fouille  dans  le  gravier  statîstiqne 
avec  une  aisance  et  une  facilité  vraiment  remarquables  pour  une  per- 
sonne qui  n'en  fait  pas  son  métier.  Nous  ne  voulons  pas  dire  qa'il  a 
bien  interprété  tous  les  documents,  qu'il  a  bien  interrogé  les  faits,  et 
que  son  esprit  s'est  livré  à  une  étude  impartiale  en  dehors  de  toute 
idée  préconçue.  Ce  n'est  pas  là  le  sentiment  qui  nous  est  resté  de  b 
lecture  attentive  de  son  rapport.  Il  nous  a  semblé  que  Thonorable 
pair,  ayant  depuis  longtemps  fait  son  thème,  a  vu  de  préférence  le 
c6té  faible  delà  statistique  de  ses  adversaires,  qu'il  a  habilement  dissi- 
mulé les  arguments  irréfutables,  et  qu'il  a,  au  contraire,  très>bien  m» 
en  lumière  ceux  qu'il  était  plus  facile  de  culbuter.  C'est  ainsi ,  par 
exemple,  qu'il  cite  avec  une  trop  grande  complaisance  une  brochure 
de  feu  Clément  Désormes  ',  lequel  savant  industriel ,  mais  pen  on 
point  agriculteur,  pas  toujours  économiste,  et  avocat  un  peu  prévenu  de 
la  soude,  n'est  pas  une  autorité  incontestable.  Il  est  vrai  que  M.  Car- 
Lussac  cite  d'autres  noms;  mais  M.  Demesmay,  &  son  tour,  invoque 

^  Décret  de  Napoléon  du  18  octobre  1809. 

*  On  a  évalué  la  consommation  Je  rindus^lrie  soudière  à  55,000,000  de  kil«frMiae&, 
et  celle  des  autres  industries  à  50,000,000.  que  Ton  réduit  à  85,000,000. 

Avec  le  sel  de  cuisine,  ou  chlorure  de  sodium,  on  obtient  :  Tacide  muHailq««  M  iyIN 
cblorique ,  )e  sulfate  de  soude,  les  soudes  brutes  et  les  soudes  causliqotts,  le  nrhoMg  et 
soude,  le  chlorure  de  chaux,  le  chlorate  de  potasse. 

*  La  Commission  de  la  Chambre  des  députés  s*est  basée  sur  des  données  beifes,  et  • 
trouvé  un  chiffre  probable  de  501,000,000  kilogrammes. 

^  La  population  étant  depuis  le  recensement  de  1836  de  34,418,8^5  habitants,  |>«f- 
mentaUon  de  TimpOt  serait  de  3,441,000  Trancs. 

*  In-8^  de  30  pages.  Paris,  Paulin,  1S34.  CeUe  brochure  est  relative  au  dègrèv 
o|)éré  eu  1819  en  Angleterre.  Voyez  sur  Clément  Desormes,  lome  I,  page  111. 


DE  L'ÉGONOlflB  fOiytlQliU  DE  M   GAY-LUSSAC.  ziz 

Jie^  faits  et  des  autorités  que  Thouorable  pair  ne  combat  ni  ne  discute^ 
Quant  à  nous  et  pour  le  moment,  nous  ne  voulons  point  conduire 
nos  lecteurs  à  travers  ce^  recherche^  numériques.  Nous  admettrons 
même  (sauf  errei^r  ou  omission) ,  que  Thonorable  rapporteur  de  Ip 
(Commission  de  la  Chambre  des  pairs  a  raison  dans  sa  critique  statis- 
tique, qu*il  est  parvenu  à  ébranler  les  trois  bases  sur  lesquelles  op 
8*appuie  pour  combler  le  déficit,  et  finalement  qu*il  y  aura  un  déficit, 
Dou  pas  de  46  millions  et  demi,  parce  qu*il  ne  peut  pa^  nier  qpe  la 
consommation  n*augmente  sensiblement  avec  w  dégrèvement  des  deux 
tiers,  mais  un  déficit  de  25  à  30  millions.  Eh  bien  t  un  pafeij  déficit 
ne  serait  pas  un  argument  pour  nous,  en  faveur  du  maintien  d'un 
impAt  exorbitant  et  odieux. D*abord,  pn  prendrait  ces  25  millipns  par- 
tout ailleurs,  9vec  bien  plus  de  justice.  En  second  lieu  ^  les  revenus 
publics  progressant  dans  un  rapport  annuel  de  20  à  40  fpjllions,  Ip 
déficit  provenant  de  TimpAt  du  sel  se  trouve  tout  naturellement  comblé 
par  le  progrès  de  toutes  les  autres  branches. 

Ceci  posé,  abordons  de  plus  près  l'économie  politique  de  M.  Q^y- 
Lussac.  Il  admet  deux  sciences  bien  distinctes  dans  son  rapport  : 
celle  qui  lui  sert  à  critiquer  dune  part  Pirnpôt  de  10  centimes  dont 
rindustrie  soudière  est  menacée  par  le  projet  de  loi ,  et  d'autre  part 
pelle  qui  lui  sert  à  légitimer  TimpAt  de  30  centimes,  que  tout  le 
inonde,  à  l'exception  de  Tindustrie  soudière,  paye  avec  je  régime 
actuel.  Une  série  d'arguments  est  tirée  du  tonneau  des  économistes, 
et  l'autre  d'un  tonneau  très-mélangé  et  plein  des  plus  dangereuf 
sophismes. 

Commençons  par  la  bonne  veine.  M.  Gay-Lussac  prouve  sans  peine 

Sue  l'impôt  de  S  millions,  qui  doit  être  prélevé  sur  l'indi^strie  sou- 
îère,  a  l'inconvénient  de  tous  les  impôts,  qu'il  ya  élever  les  frais  de 
Sroduction,  et  rendre  à  cette  classe  de  producteurs  la  vie  un  peu  plus 
ure.  Tout  cela  est  vrai  ;  mais  l'impôt,  qu'il  soit  mal  ou  bien,  est  in- 
dispensable, et,  dès  lors,  il  fuutque  tout  le  monde  s'y  soumette.  C'est 
aller  bien  loin  que  de  dire  que  celui-ci  violera  ce  les  principes  les  plus 
salutaires  de  Téconomie  politique  >»  ;  mais,  enfin.  i|  sera  encore  juste 
8*il  les  viole  un  peu  pour  tout  le  monde.  Vous  dites  bien  que  le  con- 
sommateur finira  toujours  par  le  payer;  mais  entendons-nous,  il  y  a 
consommateur  et  consommateur,  c'est-à-dire  qu'il  y  a  le  consommateur 
de  sel  pour  sa  cuisine  ou  son  bétail,  et  le  consommateur  des  pro- 
duits faits  avec  la  soude.  Or,  le  projet  de  loi  les  atteint  tous  deux, 
tandis  que  la  loi  actuelle  n'atteint  que  le  premier.  Je  dis  dpnc  con- 
trairement à  vous,  et  en  me  mettant  au  même  point  de  vue,  que  cet 
impôt  peut  être  accepté,  précisément  pour  la  raison  qui  vous  le  rend 
inacceptable.  J'admets  d'ailleurs  volontiers  que  l'industrie  soudière  est 
«  une  conquête  de  la  France  » ,  qu'elle  remonte  à  «  notre  glorieuse  Ré- 
tolutioD»;  mais  je  trouve  qu'en  ce  qui  touche  le  décret  de  1809. 
on peyt  très-bien,  sans  y  risquer  l'întelligepce,  désavouer  le  gr^ng 


3X4  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

homme!»  L'application  da  principe  d'égalité  est  tout  à  la  fois  digne 
de  la  France,  de  la  Révolution  et  de  Napoléon  lui-même. 

Selon  H.  Gay-Lussac,  TimpAt  du  sel  est  excellent.  Or,  savez-Tou 
pourquoi  ?  Ecoutez  bien,  la  raison  en  est  assez  curieuse.  l^*iropât  du  sel 
est  excellent,  parce  que  le  meilleur  des  impdts  este  celui  qui  ne  k 
montre  jamais  en  face,  qui  s'infillre  inaperçu  dans  toute  la  masse  de  la 
population,  qui  est  le  mieux  assorti  à  son  imprévoyance,  et  qui,  6d«- 
lement,  rentre  au  Trésor  sans  traduire  à  Tencan  de  la  place  publique 
les  meubles  du  consommateur  peu  aisé.  » 

Ne  vous  semb!e-t-il  pas  entendre  le  fisc  en  personne,  devisant  atec 
ses  amis  les  plus  confidentiels  dans  le  silence  du  cabinet,  et  sous  Tobii- 
gation  fatale  de  remplir,  coûte  que  coûte,  le  réservoir  dans  lequel  abo«- 
tissent  les  pompes  aspirantes  des  services  de  TEtatîH.  Lacave-Li- 
plagne,  non  pas  le  député,  non  pas  le  ministre,  mais  le  chef  de  file  des 
percepteurs  et  des  douaniers^  peut  seul  tenir  un  langage  semblable. 
Que  le  financier  suppute  avec  complaisance  comment  un  impôt  s'in- 
filtre inaperçu,  comment  il  s*assortit  mieux  à  Timprévoyance,  et  re- 
cherche les  moyens  de  plumer  le  contribuable  sans  trop  le  faire  crier, 
c'est  une  nécessité  de  sa  position.  Mais  le  pair  de  France  et  le  législateor 
ont  précisément  pour  mission  de  protéger  la  prévoyance  des  masses 
contre  tous  les  vices  qui  s'infiltrent  si  facilement  ;  car  le  législatev 
comprend  bien  que  si  on  ne  vend  les  meubles  de  personne  directeroeot 
à  propos  de  l'impôt  du  sel,  cette  charge  pousse  indirectement,  comme 
toutes  les  autres,  le  consommateur  vers  sa  ruine  et  ses  meubles  sur  b 
place  publique. 

M.  Gay-Lussac  s'est  servi  d'un  aulre  argument  qui  ne  vaut  pu 
mieux,  s'il  ne  vaut  pas  pis.  Il  est  vrai ,  dit-il,  que  ce  sont  surtout  les 
pauvres  qui  payent  l'impôt  du  sel,  et  qu'il  en  est  de  même  de  tous  les 
impôts  de  consommation  ;  mais  les  riches,  ajoute-t-il ,  payent  bîei 
d'autres  impôts,  mis  volonlatremenl  sur  leur  vanité,  ou  leurs  besoins,  oa 
leur  bienfaisance.  — Je  ne  sais  si  je  me  trompe,  mais  de  pareilles  rai- 
sons se  réfutent  d'elles-mêmes  :  les  reproduire,  c'est  en  faire  une  critique 
suffisante.  Les  riches  sont-ils  donc  bien  à  plaindre  d'avoir  à  faire  des 
sacrifices ,  1®  pour  contenter  leur  vanité;  2''  pour  satisfaire  leurs  be- 
soins ;  3*  pour  être  volontairement  bienfaisants?  Ce  que  c'est  que  la 
diversité  des  sentiments  I  II  y  a  beaucoup  de  gens  qui  trouvent  un  pareil 
sort  très-digne  d'envie,  et  je  suis  persuadé  que  la  grande  majorité  des 
contribuables  seraient  bien  heureux  d'avoir  de  pareils  sacrifices  à  s'im- 
poser, dussent-ils  payer  à  eux  seuls  l'impôt  du  sel. 

Mais  ce  n'est  pas  là  tout  le  mauvais  côté  de  la  richesse.  L'impôt  qui 
pèse  sur  les  pauvres,  dit  H.  Gay-Lussac,  réagit  sur  les  riches  :  qua- 
trième inconvénient  pour  les  riches  à  ce  que  l'impôt  du  sel  soit  payé 
par  les  pauvres.  Les  libres  du  corps  social,  c'est  le  savant  rapporteur 
qui  parle,  secorrespondent  comme  cellesdu  corps  physique. — Bien  cer* 
taioement  la  relation  existe,  mais  l'honorable  pair  la  force  siuguliè* 


DE  L'ÉCONOMIR  POLITIQUE  DE  M.  GAT-LUSSAC.  IS& 

rement.  Que  dirait-il  si  Ton  proposait  d'opérer  cette  même  réaction 
en  sens  inverse,  et  de  faire  payer  TimpAt  exclusivement  par  les  riches? 
et  cependant  le  procédé  serait  beaucoup  plus  rationnel. 

Toujours  pour  montrer  que  Timpôt  du  sel  n'atteint  pas  autant  le 
pauvre  qu*on  veut  bien  le  dire,  et  pour  fortifier  le  sens  qu'il  donne  à 
sa  théorie  de  la  réaction.  M  Gay-Lussac  s'empare  de  ce  principe,  que 
I*impôt  va  toujours  trouver  le  consommateur.  Cette  proposition  est- 
elle  aussi  absolue  que  le  pense  Ricardo?  c'est  ce  que  nous  ne  voulons 
pas  examiner  ici,  et  ce  que  nous  admettrons  pour  la  facilité  de  la  dis- 
cussion. Or,  voici  comment  M.  Gay-Lussac  rend  la  proposition  plus 
sensible  par  des  exemples.  «  Un  propriétaire  de  vignes  est  frappé  d'un 
iropdt  dans  le  vin  qu'il  produit  :  l'impdt  va  trouver  le  consommateur. 
Un  fabricant  est  également  imposé  dans  la  matière  qu'il  emploie,  il  ne 
fait  que  l'avance  de  l'impAt;  c'est  encore  le  consommateur  qui  le  sup- 
porte. Un  ouvrier  se  voit  aussi  imposé  dans  son  travail  pour  tel  objet 
de  consommation,  vin  et  sel  ;  c*est  également  à  celui  qui  achète  ce 
travail  que  remonte  TimpAt.  » 

Nous  admettons,  du  moins  pour  le  moment,  que  le  propriétaire  de 
vignes  et  le  fabricant  se  feront  rembourser  par  le  consommateur  ;  et 
cependant,  comme  le  remarque  J.  B.  Say,  il  n'est  pas  sûr  que  le 
fisc  ne  prenne  aussi  à  ces  deux  producteurs  quelque  peu  de  leur  profit. 
Ils  en  ont  d'ailleurs  si  bien  le  pressentiment,  qu'ils  préféreraient  cer- 
tainement une  autre  assiette,  et  tout  à  l'heure  M.  Gay-Lussac  lui-même 
se  faisait  l'écho  des  plaintes  des  soudiersqui,  à  la  veille  de  payer  le  droit 
du  sel,  ne  sont  pas  très-rassurés  par  la  théorie  qui  leur  dit  que  l'im- 
pAt finit  par  tomber  sur  le  consommateur. 

Maintenant,  ce  que  nous  n'admettons  pas,  c'est  qu'il  y  ait  parité 
entre  le  propriétaire  ou  le  fabricant,  et  l'ouvrier  que  cite  H.  Gay-Lussac. 
Le  fisc  s'adresse,  toujours  en  attendant  que  le  consommateur  rem- 
bourse, d'abord  à  la  rente  de  l'un  et  au  profit  de  l'autre,  tandis  qu'il 
attaque  immédiatement  la  propre  consommation  d'entretien  de  I  ou- 
vrier. Ici,  vous  ne  pouvez  plus  dire  que  l'ouvrier  se  fera  rembourser 
l'impôt  qu'il  a  payé  en  même  temps  que  son  vin  et  son  sel,  par  son 
maître  qui  achète  son  travail  ;  car  l'ouvrier  est  bien  réellement  le 
consommateur  sur  lequel  vous  faisiez  tomber  l'impAt  de  voire  proprié- 
taire de  vignes.  Sinon,  remarquez-le  bien,  vous  seriez  conduit  à  dire 
que  les  classes  ouvrières  qui  ne  vivent  que  de  leur  travail,  que  la  m  sse 
de  la  population  ne  payent  point  d*impAt,  un  peu  après  avoir  dit  que 
l'impAt  du  sel  est  excellent,  parce  qu'il  s'infiltre  inaperçu  dans  cette 
même  masse.  Je  sais  bien  qu'il  n'y  a  pas  que  les  classes  laborieuses  qui 
consomment  ;  mais  nous  nous  mettrons,  je  crois,  d'accord  sur  ce  point, 
en  distinguant,  avec  les  livres  élémentaires,  la  consommation  repro- 
ductive et  la  consommation  d'entretien.  Qu'un  impAt  sur  la  première 
floit  remboursé  au  fabricant  reproducteur  par  le  consommateur  qui 
applique  le  produit  obtenu  è  ses  goûts  ou  à  sef  besoins,  je  l'êdmeta 


Srf  lÔORWAL  DES  ÉCONOMISTES. 

((èujoùrs  peur  simplifier)  ;  mais  que  celui-ci  puisse  redem^iidér  té 
même  irtipôt  à  celui  qui  achète  son  travail  ou  son  industrie,  c'est  et 
que  je  n*admetâ  plus  ;  car  sans  cela  l'impôt  ne  se  filerait  nulle  part, 
ce  qui  ë^t  absiihie,  puisati^en  fait  il  se  fixe  et  qu*il  arrive  bien  posi- 
tivement ililic  caisses  publiques. 

C'éit  doiic  une  erreur  de  croire  que  l'ouvrier,  en  payant  ^n  vin  et 
son  sel,  se  boi-ne  a  Taire  l'avtincë  de  l'impôt  à  l'acheteur  de  son  travail  ; 
et  c'est  une  autre  erreur  dé  croire  qtie  le  salaire  de  l'ouvrier  est  cou- 
stiimnrient  en  rapport  avec  les  dépenses  accessoires, qui  lui  sont  im* 
pèàëes.  Cette  autre  proposition  par  laquelle  M.  Gay-Lussae  appuie 
là  pi*eniièrë ,  ne  Itii  est  donc  ici  d'aucun  secours.  Sans  doute  les  eiaaseï 
ottth'èrës  i  en  mettant  un  prix  à  leur  travail ,  font  entrer  le  prît  des 
Sùbsistdbces  en  ligne  de  compte;  sans  doute  à  Paris,  où  les  impMi 
iridirects  sorit  élevés ,  cette  élévation  rend  les  travailleurs  plus  eiî- 
geabts.  —  Si  le  taux  des  salnites  dépendait  de  leur  seule  volonté  ot 
de  leurâ  besdins,  ee  grand  problème  serait  bien  simple.  MalbeoreiH 
sèment ,  il  y  a  un  autre  élément  dans  la  question  ,  il  y  a  la  quantité 
de  travail  disponible  qui  entre  principalement  en  ligne  de  compte. 
C'est  en  présence  de  cette  quantité  que  les  hommes  de  travail  éta- 
blissent  leurs  prétentiohs,  et  demaiident  des  salaires  élevés,  s'ib 
ne  sont  pas  notbbreul,  et  des  salaires  à  peine  surOsants ,  s'ils  se  Toot 
une  grande  concurrence.  Or,  le  cas  le  plus  général ,  c'est  eeiai  ce  la 
travilïiléursse  disputent  le  travail  que  peiit  entretenir  le  capital  dispe» 
nible.  feh  bieh  !  voilà  des  hommes  qui  se  contentent  de  deoi  fraBCB 
pat*  Jdut.  Ci-dyéz-vôus  qu'ils  ont  établi  ce  taux  en  dressant  leur  budget 
et  en  calculant  leurs  besoins  avec  philosophie  et  tempérance,  eu  biea 
en  appréciant  l'étal  du  marché  et  l'impossibilité  de  gagner  davan- 
tage '?  Si  c'est,  cbmme  il  n'en  Tant  pas  douter,  sur  la  néessité  q«1li 
se  sont  baèés,  que  Tailes-vous  en  mettant  un  impôt  sur  leur  via  oa 
leur  sel  ?  Vous  prenet  une  partie  de  leur  revenu  qui  a  souvent  dé- 
pâtoé  les  derhières  limites  du  minimum  possible. 

Il  nou^  semble  qu'il  est  superflu  de  rien  ajouter  pour  détaioatitr 
que  les  classes  ouvrières,  que  les  classes  pauvres  sont  très-intéraasées, 
tes  plus  intéressées  à  la  ràluction  de  l'impôt  du  sel  à  un  taai  plai 
abordable. 

Examinons  cependant  encoft^  queltjiles  assertions  de  rhoiwraMe 
rapporteur. 

«Ije  sel,  dit-il,  comme  matière  d'un  vil  prix,  supporte  mieux 
l'impôt  que  s'il  était  beaucoup  plus  élevé.  »  Et,  en  parlant  ainsi,  il 
admet  qu'on  le  donne  en  franchise  à  l'industrie  et  à  l'agricultare. 


*  Au  moment  où  nous  écrivons,  une  crise  afflige  le  dépaitement  de  la  Ifeose.  U 
prii  des  subsistances  s*elève  et  le  prii  du  travail  baisse.  Ce  phénomène  écooomîqoe  k 
produit  souvent  ;  en  Tobservani,  II.  6ay-Lussac  se  convaincra  que  le  Unx  desaaiairei  M 
s'éUUitptsrorcéneat  en  proportion  deabaiotoftjte  ifiFalUAnra. 


DE  L'ÉCONOMtE  POLITIQUE  DE  M.  GAY-LUSSAC.  ZTt 

M.  Qay-Lassac  oublie  que,  pour  le  plus  grand  nombre,  il  n'y  a  pas 
de  vil  [irix ,  quand  il  s*agit  d'objets  de  première  nécessité.  Oui  certes, 
le  !iel  est  à  vil  prix  pour  celui  qui  déjeune  au  Café  anglais;  mais  il  a 
nhe  valeur  bien  positive  pour  celui  qui  a  des  enfants  à  nourrir,  et  qui 
a  soutent  recours  aux  pommes  de  terre.  Supposez  une  famille  de  cinq 
Aierobres  ;  elle  consommera  trente  kilogrammes  de  sel ,  c*est-à^dire 
<|ne  le  chef  de  celte  famille  devra  porter  à  son  budget,  pour  ce  seul  at- 
ticle,  la  somme  de  9  francs,  que  personne  en  France  ne  dédaigné 
assurément.  Ce  chef  de  famille  a  bien  le  droit  de  vous  dire  que 
vous  rimposez  trop,  en  lui  demandant  trente  fois  la  valeur  de  ce  qu'il 
consomme!  Et  croyez-le  bien  ,  il  saura  faire  la  diGTérence  entre  une 
loi  qui  lui  demande  d  francs  et  une  loi  qui  ne  le  taxe  qu'à  3  francs. 
Peut-être  trouvera-t-il  une  autre  fois,  comme  vous  le  dites,  que  vous 
le  chargez  encore  trop,  et  il  aura  raison.  Mais  de  ce  qu'un  jour  on 
pourra  de  nouveau  trouver  le  droit  de  10  centimes  désastreux,  impo- 
pulaire et  plus  onéreux  au  riche  qu*au  pauvre  (ce  qui  est  encore  vrai), 
en  conclure  qu'il  n'y  a  rien  à  faire  sur  le  droit  de  30  centimes,  c'est 
tout  simplement  confondre  le  plus  et  le  moins,  le  très-mal  et  le 
moins  mal ,  ce  n'est  plus  raisonner. 

«Ajoutons,  dit  M.  Gay-Lussac  en  6nissant,  que  l'impôt  du  sel, 
sous  le  rapport  de  son  assiette,  de  sa  solidité,  est  un  des  mieux  éta- 
blis. »  J'accorde  la  solidité,  mais  l'assiette  est  souverainement  in- 
juste. 

a  II  est,  continue  l'honorable  rapporteur,  une  garantie  du  crédit 
public...;  serait-il  prudent  de  le  réduire,  surtout  au  moment  où  l'Etat 
consacre  200  millions  par  an,  qui  vont  en  très-grande  partie  à  la 
classe  ouvrière  !  »  Nous  avons  vu  que  le  déficit  probable  n'étant  que  de 
25  à  30  millions,  serait  comblé  par  l'accroissement  annuel  du  revenu, 
et  dès  lors,  l'argument  du  crédit  public  perd  toute  sa  valeur.  Ajou- 
tons que,  pour  une  partie  de  ces  200  millions,  les  classes  ouvrières  four- 
nissent leur  travail  en  échange,  et  qu'elles  n'auront  pas  lieu  d'être 
reconnaissantes,  si  on  les  paye  avec  le  montant  des  impôts  qu'on  leur 
a  demandés. 

Avec  tout  cela  cependant,  l'honorable  H.  Gay-Lussac  répond  une 
très-grande  vérité  à  ceux  qui,  pour  écarter  un  obstacle  dans  la  discus- 
sion, ont  admis  qu'au  besoin  on  pourrait  rétablir  la  taxe  de  30  cent. 
M.  Gay-Lussac  adopte  l'avis  de  tous  les  économistes,  qu'en  matière 
d'impôt,  il  ne  faut  pas  s'abuser  :  s'il  est  facile  de  détruire,  il  est  très- 
difOcile  de  créer  ou  de  rétablir.  C'est  là  une  question  sur  laquelle  les 
populations  s'enflamment  facilement.  Dans  ces  derniers  temps,  les 
troubles  du  recensement  en  France,  l'agitation  des  bourgeois  de  Ma- 
drid l'an  dernier,  et  la  nouvelle  révolution  que  le  Portugal  vient  de 
subir,  ont  eu  pour  causes  principales  des  réformes  financières,  le 
plus  souvent  très-légitimes,  mais  que  l'on  a  supposé  devoir  pro- 
duire des  augmentations  de  charges. 


a2g  JOURNAL  DES  ECONOMISTES. 

Noas  ne  pouvons  mieux  faire  que  de  conclure  comme  on  des  jour- 
naux quotidiensquiontvivement  attaqué  la  doctrine  de  l*honorable  pair. 

Nous  avons  pour  la  science  de  H.  Gay-Lussac,  en  beaucoup  d'autres 
facultés,  Testime  la  mieux  sentie  et  presque  une  foi  vive  ;  personne 
plus  que  nous  n'a  de  respect  et  de  vénération  pour  le  grand  physi- 
cien, pour  le  chimiste,  pour  le  savant  à  la  fois  profond,  mod^te  d 
sensé,  qui  est  une  des  gloires  de  la  France  ;  mais  après  avoir  lu  sob 
économie  politique,  nous  demeurons  convaincu  que  Tillustre  membre 
de  l'Académie  des  sciences  n'a  pas  suffisamment  médité  sur  la  légiti- 
mité des  principes  économiques  qu'il  a  posés,  et  sur  les  conséqi 
qu'il  en  a  tirées.  JOSEPH  GARNIER. 


DE  LA  REFORME  HYPOTHECAIRE.  «29 

DE  LA  RÉFORME  HYPOTHÉCAIRE 

ET 

DES  RÉFORMES  QUI  ST  RATTACHENT. 

(Suite'.) 
HT.  »  Formalités  db  l'htpothèque  et  de  l'inscription,  renouvellement, 

SPÉa  ALITÉ. 


Dans  le  but  d'une  réforme  hypothécaire  et  pour  ouvrir  la  voie  d'un  grand 
crédit  foncier,  nous  venons  de  voir  qu'il  faut  ou  supprimer  le  droit  perçu  à 
Tenregistrement,  ou  le  faire  porter  uniformément  sur  tous  les  genres  d*em- 
prunt  sans  exception.  Supposons  donc  Tobligation  placée  dans  des  conditions 
d'égalité,  et  ne  nous  occupons  plus  que  de  l'hypothèque  elle-même.  Si,  après 
que  Tobligation  en  aurait  été  affranchie,  les  difGcultés  ou  les  frais  de  la  con- 
stitution de  rhypothèque  et  de  sa  conservation  amenaient  une  disproportion 
nouvelle,  l'égalité  ne  se  maintiendrait  pas  entre  l'emprunt  hypothécaire  et  les 
autres,  le  développement  du  crédit  foncier  serait  encore  empêché. 

On  ne  saurait  éviter  quelques  complications  dans  l'organisation  d'une  garan- 
tie plus  grande  ;  mais  un  esprit,  déprévenu  des  abus  actuels,  nous  accorderait 
sans  démonstration  qu'il  ne  faut  pas,  pour  atteindre  le  but,  que  la  loi  impose  à 
l'hypothèque  des  dépenses  qui  ne  sont  pas  indispensables,  qu'elle  ne  doit  pas 
lui  inventer  des  nécessités  qui  ne  sont  pas  une  condition  de  son  existence,  une 
conséquence  de  sa  nature.  L'administration  ne  doit  pas  percevoir  un  impôt 
nouveau  sur  les  obligations  qui  viennent  se  faire  inscrire  ;  perçu  sur  l'acces- 
soire, cet  impôt  aurait  les  mêmes  inconvénients  que  s'il  l'était  sur  le  princi» 
pal.  On  devrait  autrement  trouver  moyen  de  percevoir  aussi  un  équivalent 
accessoire  sur  les  autres  créances  non  hypothécaires,  ce  qui  n'est  guère  po8« 
sible.  L'impôt  véritable  se  perçoit  sur  l'obligation  même,  lors  de  l'enregistre- 
ment;  les  inscriptions,  les  certiûcals,  les  transcriptions  ne  doivent  pas  devenir 
le  prétexte  d'une  seconde  taxe;  l'excédant  des  recettes,  car  on  ne  peut  pas 
exiger  que  le  Trésor  risque  des  pertes,  doit  être  peu  considérable  et  s'oublier 
dans  la  considération  du  service  rendu. 

Le  surcroit  des  frais  de  l'hypothèque  provient  surtout,  aujourd'hui,  de 
l'obligation  imposée  par  la  loi  d'un  acte  notarié  et  des  embarras  que  présente 
l'accomplissement  des  formalités  de  l'inscription. 

Il  ne  faudrait  pas  accueillir,  comme  une  innovation  inquiétante,  la  faculté 
de  stipuler  l'hypothèque  par  acte  sous  seing  privé,  car  on  serait  en  peine  de 
donner  un  motif  tant  soit  peu  raisonnable  de  l'exigence  actuelle.  L'intervention 
ministérielle  peut  être  désirée  dans  quelques  actes  plus  essentiels,  comme  lés 
contratsdemariage,  les  donations,  pour  amener,  sinon  plus  de  publicité,  car 
celle  de  l'enregistrement  avec  transcription  est  plus  grande,  du  moins  une 

t  Voyez  le  u^  5f ,  mars  1846,  tome  XIII»  page  803. 


èM  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

discussion  plus  éclairée,  une  sorte  de  solennité  convenable  et  une  < 
tion  plus  assurée.  Mais  quelle  justification  a  Tentremise  obligée  des  notaire! 
dans  des  actes  d*enipnint  où  ils  nlnterviennent  pas  d*ordinairQ,  parce  qu*aD 
y  stipule  cette  tbis  une  hypothèque  au  lieu  d'un  catitioiinement?  Cette  entre- 
mise ,  d'ailleurs  sans  responsabilité  sérieuse  pour  la  vériflcation  des  sûretés 
de  Tacte,  n*est  qu'une  préoccupation  Ascale  des  législateurs  qui  Toni  succes- 
sivement imposée;  le  moment  n'était  peut-être  pas  encore  venu  de  rendre  les 
hypothèques  et  les  enregistrements  faciles ,  et  de  chercher  des  ressources  dans 
le  développement  même  de  l'impôt.  Aujourd'hui ,  avec  la  multitude  des  af- 
foires,  la  nécessité  d'une  forme  coûteuse  n*est  pas  seulement  un  impût  énonne 
pour  les  obligations  hypothécaires,  dont  la  moitié  est  au-dessous  de  iOQ  fr^ 
c'esl  une  gaucherie  qui ,  en  définitive ,  tourne  à  grand  préjudice  pour  le  Trésor. 

L'extension  obligatoire  du  notariat  sent  la  féodalité  ;  elle  remonte  chez  oom 
à  des  temps  où  beaucoup  de  gens  ne  savaient  ni  écrire  ni  signer;  les  fraodei 
devenaient  alors  trop  faciles  ^  et  les  incertitudes  étaient  trop  ^ande9  sans  ce 
éoncôurs.  Maintenant,  etiger  sans  besoin  im  acte  notarié,  c^est  frapper  on 
impôt  sur  rinstructfon ,  t)our  la  remettre  au  niveau  de  Tignorance  ;  c'est  le 
l'arbitraire  sans  profit;  c'est,  pour  rhy|)othèque,  attenter  à  un  droit  naturel  et 
{[èner  l'exercice  de  la  propriété.  Si  Ton  objectait  que  le  travail  des  notaires  ti 
se  trouver  diminué  par  ce  retour  au  droit  commun ,  on  p6ut  t^pomire  d*aboré 
qu*avec  l'accroissement  des  transactions  hypothécait-es,  les  Seuls  actes  des 
emprunteurs  qiii  ne  signent  pas,  et  les  afl'aires  compliquées  dans  lesquellcf 
c'est  aùi  notaires  de  rendre  leur  Intervention  utile,  leur  donneront  probable- 
ment un  contingent  d'actes  plus  considérable  qu'aujourd'hui.  L'arguroest  fttt-ll 
fbndé  d'ailleurs,  le  privilège  ou  le  monopole  du  notariat  ne  peut  être  défendu. 
Conçu  mèttie ,  (jtie  tout  autaht  qu'il  est  nécess  dre  ;  l'existence  des  gens  de  Uà 
6u  d'affhires  de  toute  sorte  n'est  évidemment  tolérable  ^ue  lorsque  l'intérêt 
général  passe  avant  le  leur.  Beaucoup  de  ces  fonctions ,  qui  autrelbis  s'étaient 
fkit  une  façoh  de  noblesse ,  sont  menacées  de  perdre  leur  Vieille  oonsidéfifioa, 
entraînées  dans  le  mouvement  industriel.  Vendus,  ou  doiinés  maladroU»meo(, 
lès  ofhces  lie  se  justifient  que  par  leur  utilité  et  là  subordination  de  letlfâ  lèiê» 
rets  propres;  aujourd'hui,  comme  autrefois,  le  gouvernement  peut  tt  miék* 
ilër  les  attributions  ;  jatnais  il  n*a  eu  le  droit  de  leur  aliéner  l'intérêt  gésértl, 
de  l^noncer  pour  eux  à  un  changement  reconnu  utile  de  la  législaUoo  dvite. 
»  Le  pire  de  tous  les  impôts  est  celui  qu'on  voudrait  faire  arriver  par  le  canal 
des  officiers  ministériels  ou  par  l'accroissement  des  procès;  il  n'en  rentre  an 
Trésor  qu'une  partie  et  la  charge  du  reste  n'est  pas  rhoins  réelle.  11  faut  doac 
écarter  toutes  les  mauvaises  pensées  de  ce  genre  ;  les  hypothèques  n'ont  nul- 
lement été  imaginées  dans  Pintérét  des  notaires.  La  machine  du  crédit  (bociff 
doit  pouvoir  amener  à  la  propriété  et  â  l'agriculture  une  plus  grande  ma^ede 
capitaux ,  et  elle  ne  marchera  facilement  que  lorsque  les  hypothèques,  toot« 
dépenses  comprises,  n'occasionneront  pas  un  intérêt  plus  élevé  que  celui  de 
tout  autre  emprunt;  c'est  l'idée  simple  à  laquelle  il  faut  sans  cesse  revenir; 
tout  ce  qui  éloigne  de  ce  résultat  doit  être  écarté,  à  peine  d'échouer  dans  tout 
projet  d'organisation. 

Quelques  Cours  royales ,  et  notamment  celle  de  Nancy,  avaient  emprunté  â 
un  directeur  de  l'enregistrement,  M.  Loreau,  un  système  dans  lequel,  entre 
autres  usions  administratives,  il  proposait  la  réunion  de  Tenre^rementH 
des  hypothèques  ;  les  deux  fonnalitéa ,  aujourd'hui  dyatiadt,  i 


DE  LA  RÉFOHME  HYPOTHÉCAIRE.  iii 

même  temps,  et  l'hypothèque  s'inscrirait  sans  le  eoncotirs  des  parties,  par  le 
seul  fait  de  l'administration.  L'idée  de  cette  simplification,  déjà  plusieurs  fbis 
reproduite,  est  (loursuivie  par  M.  Loreau  dans  tous  ses  détails  :  sa  réfbrmê  à 
été  traitée  de  radicale;  mais  comme  en  touchant  à  heaucoiip  de  choses,  l'auleuîr 
ne  touche  en  rien  à  Tenregislrement  et  qu*il  ne  s'est  pas  occupé  de  placer  l'en^- 
prunt  hypottiécaire  dans  les  conditions  d'un  impôt  égal  «  cette  réforme  a  aussi 
ibn  eèté  timide  et  elle  est  incomplète.  Voici  la  réponse  de  l'administratioH,  qui 
repousse  ce  plan  d^Organisation  comme  faxix  m  principe  et  impoBsibîe  dans  te 
pratique,  a  Le  gouvernement  ne  doit  pas,  d'après  elle,  s'immiscer  dans  là 
gestion  des  aflaireft  pHvées  et  ses  agents  se  transformer  en  hommes  d*afrait*es. 
D'ailleurs ,  robligatiOn  de  déterminet*  les  actes  sujets  à  Tlnscription  h3fpothé- 
caire  a  déjà  donné  lieu  à  bien  des  débats  pour  la  perception  du  droit  additloiH- 
Dfll  d'enregistrement  introduit  par  la  loi  du  28  avril  I8t6.  L'appréciation  du 
caractère  des  actes  est  une  source  de  discussions:  elles  ont  peu  d'incenté^ 
Dienta,  ne  s' agissant  que  d'une  perception  fiscale;  mais  celles  qui  s'élèteraiatil 
sur  Pbypothèque,  mettant  des  droits  en  suspens,  en  auraient  de  sî  ^rfivo«t,  <\n*\\ 
serait  impossible  d'organiser  la  responsabilité  des  employés ,  et  que  lea  nova- 
teurs sont  obligés  de  la  rejeter  en  défloitive  sur  l'Eut,  ce  qui  est  inadmlt^ 
aible.  » 

En  matière  d'enregistrement,  l'affectation  serupuleiise  de  ne  pas  intervenir 
dans  les  affaires  individuelles  est  un  non-sens.  L'administration  ne  doit  pas 
régler  les  conventions  privées,  mais  elle  les  apprécie,  elle  tes  scrute  tous  \H 
jours,  pour  leur  appliquer  la  taie;  elle  intervient  pour  Oser  la  date,  pour 
eslurer  la  conservation  de  l'hypothèque ,  et  il  n'est  pas  question  de  ta  Taire 
intervenir  plus  qu'elle  n'intervient.  L'appréciation  même  des  droite  hypothé- 
eeil^ts  qui  peuvent  résulter  d'un  acte  ne  serait  qu'Une  répétition  de  ce  qui  se 
fait  aujourd'hui  dans  certaines  circonstances.  Quand  nn  auteur  aurait  poiis^é 
yd  peu  loin  ieS  conséquences  d'une  idée  utile,  oe  n'est  pas  en  se  prenant  à 
eelte  exagération  qu'on  doit  repousser  son  idée,  et  il  est  certes  facile  d'éviter 
que  l'agent  qui  doit  faire  l'inscription  demeure  chargé  de  caiculerâ  ses  risques 
les  clauses  et  la  portée  des  actes.  Comme  il  n'y  a  pas  d'bypothéque  ii  les 
parties  Dé  la  stipulent formellenrlent,  c'est  à  elles  qu'il  taut  laisser  le  soin  de  la 
déterminer  avec  précision ,  de  la  formuler  séparémeoL  Si  tohligation  et  I  hy- 
pothèque doivent  prendre  date  on  même  temps  lors  de  I  enregistrement,  c'est 
dans  l'acte  même  que  doit  se  trouver  le  bordereau;  lo^  parties  sauront  qtiV 
près  avoir  dit  l'obligation,  elles  doivent  dire  l'hypothèque.  Rien  de  si  simple 
que  d'exiger,  dans  les  actes  soit  notariés,  soit  sous  aeing  privé,  ce  que  les 
juges  exigent  dans  les  libellés  judiciaires,  des  conclusions  ;  ce  sem  ce  résumé 
hypothécaire,  ces  chiffres  distincts,  terminant  l'acte  si  Ton  veut,  qtie  le  conser^ 
Tateur  sera  seulement  ti?nu  d'inscrire.  Il  n'encourra  d'autre  responsabiljlé  que 
celle  de  l'inscription  a  la  date  de  Tenregistrement,  celle  de  reiactititde  dans  la 
délivrance  des  certificats;  loin  des'accrottre,  la  responsBhHité  des  conserva- 
teurs sera  atténuée  dans  un  système  où  la  plupart  des  ditlliultés  actueiles  ne 
doivent  pas  se  reproduire,  il  y  a  d'ailleurs  là ,  outre  L  économie,  une  incon* 
te8tal>le  amélioration,  car  nos  bordereaux  rédigés  après  coup,  horii  de  U  pré- 
aence  du  débiteur,  on  ne  sait  par  qui ,  peuvent  exagérer  Fhy  pothèque  et  nuire 
sans  utilité  au  crédit,  tandis  que  le  bordereau  faisant  partie  de  l'acte  sera 
rédigé  par  le  notaire  ou  par  les  parties ,  contredit  au  besoin  et  maintetiu  dans 
lia  limitai  de  rebfifiliaii. 


932  JOURNAL  DES  ECONOMISTES. 

Poiirqnoi  se  débattre  ainsi  contre  la  vérité?  Les  avantages  de  ce  nourean 
mode  dinscription  sont  nombreux  sur  Tancien.  Lisolement  du  bordereau  ert 
une  occasion  de  longueurs ,  de  périls  ou  de  fraudes  ;  c*est  une  cotirse  aux 
hypothèques  que  nos  lois  ont  organisée.  Pendant  que  l'homme  sans  expérience 
et  le  capitaliste  novice  sont  obligés  de  s'adresser  à  des  tiers  pour  avoir  un  bor- 
dereau régulier  et  de  dépenser  tiès-souvent  une  année  d'intérêts,  sans  pro- 
curer d'autre  bénéfice  au  Trésor  que  la  vente  d'une  feuille  de  35  centimes,  îb 
sont  devancés  par  l'homme  riche  ou  avisé ,  dont  le  droit  n^est  pas  anlériear 
au  leur. 

Nous  avons  omis,  dans  le  résumé  de  la  thèse  administrative ,  un  argument 
qui  tombe  presque  dans  la  pruderie:  c'est  la  crainte  que  la  conservation  hypo- 
thécaire et  Tenregistrement  idenUfiés  ne  se  préserUerU  plus  aux  yeux  despartm 
que  comme  un  impôt.  Hélas!  c'est  chose  déjà  faite,  pour  Tun  comme  pour  Tan- 
tre;  enregistrement  et  hypothèques  ne  sont  guère  plus  que  des  impôts  qu'on 
exploite,  toute  idée  de  protection  s'est  effacée,  et  ce  n'est  nullement  comme  ser» 
vice  que  le  public  peut  prendre  la  chose.  Une  lutte  s'est  établie ,  plus  fâcheuse 
en  cette  rencontre  que  dans  beaucoup  d'autres  ;  je  ne  sais  si  les  intérêts  sont  de- 
venus hostiles,  parce  que  l'administration  était  devenue  âpre,  ou  si  l'adminis- 
tralion  s'est  elle-même  faite  hostile ,  parce  que  le  public  avait  commencé  par 
l'être.  —  Dans  les  désordres  de  nos  sociétés  modernes,  il  y  a  beaucoup  d*e(rets 
qui  deviennent  causes  à  leur  tour,  et  qui  se  mêlent  à  ne  plus  se  disUngiier.  Li 
faute  n'est  pas  aux  hommes  chargés  de  Texécution  d'une  méchante  loi  ;  le  per- 
sonnel de  Tenregistrement  est  aussi  éclairé  qu'aucun  autre  ;  seulement ,  cette 
administration  a  tort  de  repousser  des  projets  qui  peuvent  changer  Tétat  des 
choses ,  et  de  les  repousser  par  de  pareilles  raisons. 

C'est  précisément  Thostilité  qu'il  faut  faire  cesser;  c'est  une  belle  mIssioD,  c'est 
une  grande  position  d'utilité  publique  qu'il  ne  faut  pas  récuser  aussi  légère- 
ment. Les  réformes  qui  se  discutent,  et  qui  finiront  par  triompher  de  toutes  les 
résistances,  feraient  à  l'enregistrement  la  plus  belle,  peut-être,  des  destinées 
administratives.  Le  mode  d'inscription,  notamment,  peut  devenir  si  simple, 
d'une  pratique  si  commode ,  d'une  utilité  si  sensible,  que  le  caractère  de  ser- 
vice ne  se  pourra  plus  contester.  La  suppression  d'un  bordereau  distiDCi  et 
des  embarras  qu'il  entraîne  ferait ,  même  dans  l'origine,  supporter  facilemeiit 
une  augmentation  du  droit  d'inscription  ;  mais ,  comme  nous  le  disions  ei 
commençant  ce  chapitre ,  il  faut  se  garder  de  glisser  à  cette  pente  et  ne  cher- 
cher le  compte  du  Trésor  que  dans  l'augmentation  du  nombre  des  b  jpolliè- 
ques;  au  contraire,  cette  augmentation  économisant  les  frais  de  conserva- 
tion, ils  devraient  diminuer  dans  une  juste  proportion. 

Une  idée  vraie ,  confiée  à  une  bureaucratie  instruite  et  militant  pour  le  bien 
général,  ne  saurait,  en  France,  rencontrer  l'impossible.  Nous  ne  voulons  pat 
entrer  dans  les  questions  d'organisation  intérieure;  le  même  bureau  fera  Tco- 
registrement  et  1  inscription,  ou  ce  sera  deux  bureaux,  pourvu  que  l'acte  enre- 
gistré passe  de  suite  dans  les  mains  du  conservateur  et  qu'il  s'inscrive  oomme 
de  lui-même  à  la  même  date.  L'envoi  du  conclusum  hypothécaire  du  cantoa 
au  chef-lieu  n'ofl'rirait  pas  des  embarras  sérieux;  mais  il  est  plus  naturel  que 
tous  les  actes  conférant  hypothèque  soient  enregistrés  et  par  conséquent 
inscrits  au  chef-lieu  de  l'arrondissement.  Les  circonstances  où  les  biens  du 
débiteur  sont  situés  dans  plusieurs  arrondissements  sont  les  moins  nom- 
breuses; l'enregistrement  opéré  dans  un  bureau,  Pinscription  seule  sers  à 


DE  LA  RÉFORME  HYPOTHÉCAIRE.  iii 

répéter  dans  les  antres.  Si  Ton  craint,  pour  le  conservateur,  la  responsabilité 
d'un  envoi ,  on  peut  en  laisser  le  soin  au  créancier,  et  les  choses  se  feront 
comme  aujourd'hui. 

1^  question  du  domicile  ne  saurait  présenter  de  graves  difficultés  ;  quelques 
dispositions  qui  fiient,  avec  plus  de  précision ,  le  domicilR  civil,  sont  à  désirer 
sous  plusieurs  rapports.  En  admettant  même  qu*ii  faille  permettre  Tenregistre- 
ment  d*urgence  dans  un  lieu  quelconque,  toutes  les  obligations  conférant  hy- 
pothèque devraient  être  représentées,  transcrites  s'il  y  a  lieu,  au  bureau 
d'arrondissement  du  domicile,  et  elles  ne  prendraient  rang  qu'à  la  date  de  leur 
inscription.  H  ne  faudrait  pas  même  se  contenter  d'éviter  toutes  les  difficultés 
qui  peuvent  l'être  ;  il  faudrait,  pour  encourager  l'innovation  du  crédit  foncier, 
créer  des  facilités,  et  il  en  est  en  bon  nombre  qui  peuvent  résulter,  sans  danger, 
d'une  nouvelle  organisation  de  Tenregistrement.  Quel  inconvénient,  par 
exemple,  à  tenir  pour  avéré  Tacte  privé  transcrit  sur  un  registre  public,  lors- 
qu'il aurait  été  présenté  non-seulement  par  le  créancier,  mais  aussi  par  le 
débiteur?  Tout  cela  sans  responsabilité  pour  l'enregistreur,  qui  connaîtrait  les 
parties  neuffois  sur  dix;  lorsqu*il  nelesconnattraitpas,  on  pourrait  recourir, 
pour  constater  Tidentité,  à  un  fonctionnaire  de  Tordre  administratif  ou  judi- 
ciaire ;  et  ce  ne  serait  plus  que  lorsque  Tenregistrement  aurait  eu  lieu  dans  un 
bureau  étranger  ou  hors  de  la  présence  du  débiteur,  que  l'acte  aurait  à  subir 
la  procédure  coûteuse  d  un  aveu  en  justice  pour  devenir  exécutoire.  Pour  cha- 
que facilité  nouvelle,  le  Trésor  doit  compter  burun  gain,  non  sur  une  perte; 
chacune  des  complications  actuelles  qui  disparaîtra  fera  croître  le  nombre 
des  enregistrements  et  celui  des  hypothèques. 

Dans  le  système  qui  consiste  à  incorporer  le  bordereau  dans  Pacte  même  et  à 
donner  date  et  vie  à  l'accessoire  en  même  temps  qu'au  principal,  les  questions 
relatives  aux  formalités  de  Thypothèque  perdent  de  leur  in  portance.  Les 
vices  de  forme  devraient  même  pouvoir  être  redressés  sur  un  avertissement 
loyal  de  Tagent  qui  fait  Tinscription;  le  redressement  se  ferait  par  une  aimota* 
tion  decet  agent,  qui  n'obligerait  pas  le  débiteur  non  présent ,  mais  qui  suf<«> 
firait  pour  avertir  les  tiers.  Les  omissions  deviendraient  rares,  si  on  n'exige  que 
les  énonciations  absolument  nécessaires  pour  que  les  tiers  aient  connaissance 
de  rhypothèque  :  comme  les  noms  du  débiteur  et  du  créancier,  l'indication 
du  titre,  le  montant  de  la  dette,  peut-être  le  terme  ou  l'échéance.  Le  titre  se 
trouvant  d'ailleurs  le  plus  souvent  dans  le  bureau  même ,  les  vérifications 
deviennent  faciles. —  Inutile  de  compliquer  les  inscriptions  de  renonciation 
des  intérêts,  de  celle  des  frais  de  poursuite  ;  c'est  une  règle  fixe  à  cet  égard  et 
applicable  à  toutes  les  créances  qu'il  faut  po>er  dans  la  loi.— -L'évaluation 
approximative  de  toutes  les  créances  éventuelles  et  indéterminées  a  moins 
d'inconvénients,  faite  par  les  deux  parties. —L 'élection  de  domicile  est  utile, 
mais  on  pourrait,  lorsqu'elle  aurait  été  négligée,  établir  un  domicile  de  droit 
dans  le  bureau  ou  ailleurs,  d'où  les  signiûcations  se  t  ansmettraient  par  la 
poste,  toujours  sans  garantie;  on  pourrait  même,  lorsqu'il  n'y  aurait  pas  eu 
élection ,  statuer  que  les  significations  relatives  à  rhypothèque  auraient  lieu 
au  domicile  réel,  mais  aux  frais  du  créancier.  —  On  devrait  peut-être  poser 
formellement  en  principe  que  l'elTet  ne  doit  être  dénié  à  l'inscription  que 
lorsqu'elle  aurait  induit  les  tiers  à  erreur.  Voilà  une  de  ces  améliorations 
auxquelles  la  jurisprudence  peut  arriver  d'elle-même,  mais  ce  n'est  qu'après 
beaucoup  de  tâtonoements  et  de  contradictions;  l'arliitrage  des  tribunaux. 


114  iQUtmAl  nB9  |GâlM)Jlllt(?|K. 

fiutnd  il#  g'éctrtept 4^  1«  loi^cbmieufe  4'til)eiOT  toajMirt  d«  Ti 
vaut  mieux  que  la  loi  elle-mèiDe  demande  cet  artMirage,  ^uand  fa 
des  faits  doit  dominer,  et  il  est  juste  que  la  oulllté  des  iosoriptioot 
^ubordonuée  i  la  cop^idératioo  des  faits  que  leur  irrégularité  a  po  mm 

Les  règles  du  renouvellement  et  4e  la  radiation  des  bfpotbéqoei 
aussi  être  améliorées.  Avant  d*aiigmenter  le  délai  de  dix  ana  |  eomoM  j 
Cours  royales  rpnt  demandé,  Tadministration  doit  s'être  reodu 
pas  tant  de  rembarras  dans  la  tenue  des  registres,  qui  ne  aermît  pas  pha 
grand,  mais  plutôt  du  surcroît  de  frais  qui  peut  résulter,  pour  los  paitiai^^ 
la  longueur  des  recherches  et  de  Pencombrement  des  certificata.  Quoiqaa  wÉê 
fût  plus  rationnel,  il  J  aurait  peut-être  trop  d'inconvénients  à  ne  fàiw^emnh 
délai  que  de  respiration  du  terme  de  la  créance.  Que  faut-il  pour  ériler  \m 
injustices  qui  résultent  aujourd'hui  d'une  négligence?  Un  mode  4'ave 
ment  et  de  renouvellement  sans  frais.  Si  Ton  décidait  que  la 
(Créancier  et  sa  demande,  signée  en  marge  par  lui  comme  par  le 
aufllsent  pour  le  renouvellement,  sans  bordereau  nouveau,  oo  laisserait  \m 
négligences  sans  excuse;  si  Ton  décidait  en  même  temps  que  la  radiaUea  pÊ^ 
sa  faire  avec  la  même  simplification ,  on  ne  courrait  pas  de  graoda  deagefs  « 
on  verrait  disparaître  la  plupart  de  ces  hypothèques  qui,  quoique  payées^  ■^ 
abargent aujourd'hui  les  registres  et  les  certificats,  pour  jeter  dea  laupfaM  d 
da  l'incertitude  dans  la  marche  du  crédit;  un  second 
trop  la  dépense  et  on  laissa  subsister  les  inscnpliona. 

&i  nous  n'avons  pas  mentionné  la  désignation  des  biens  parmi  lea  fo 
essentielles  de  Finscription,  c'est  que  cette  innovation  de  apécialité  est  kii 
d'avoir  l'importance  qu'on  y  avait  attachée  dans  les  discqsaions,  qiielqiiifca 
superficielles,  de  notre  Code  civil  ;  le  mot  a  sonné  à  côté  de  celui  de  pubiiaK 
liais  la  spécialité  est  en  résultat  presque  toujours  éludée  dans  la  pratiquai  m 
désigne  toutes  les  espèces  de  terres  qui  existent  dans  rarrondisseineot,  qsmà 
bien  même  le  débiteur  n'en  aurait  pas  de  chaque  sorte,  et  il  deviefU  étUOÊr 
ment  ^bu^if  de  faire  dépendre  d'une  formule  banale  soit  la  coDvaDtieii  byp»- 
thécaire,  soit  l'inscription.  A  part  même  cet  avertissement  de  i'expérieaM, 
ridée  de  la  spécialité  n'est  pas  théoriquement  bonne.  Si  la  loi  étaii  prisa  ai 
sérieux  et  que  des  biens  différents  fussent  affectés  dans  chaque  slipuialisa 
d'hypothèque,  les  appréhensions  du  créancier  lui  feraient  désirer  diaquaMi 
plus  de  marge;  il  y  aurait  un  quart,  une  moitié  peut  être,  des  bieoa  dwtli 
garantie  serait  paralysée.  Les  hypothèques  frappant  au  contraire  par  ordre* 
date  tous  les  immeubles  situés  dans  rarron4issement,  elles  s'adaptent  Tiioa  s 
la  suite  de  l'autre ,  sans  intervalle.  L'appréciation  des  biens  dHin  hoauna  m 
lait  d'ailleurs  en  masse  dans  l'opinion  ;  elle  favorise,  ainsi  faite,  bciiuauf 
mieux  le  crédit  et  soulève  moins  de  difficultés  qu'une  évaluatioo  partietta  t 
l'on  joint  à  cela  tous  les  embarras  du  conflit  entre  les  hypothèques  géttéiiiif 
et  les  spéciales,  on  demeurera,  je  crois,  convaincu  que  le  jeu  de  la  mai  liai 
hypothécaire  ne  comporte  pas  la  nécessité  d'une  spécialité  con  vaptiettoella. 

IV.  —  Hypothèques  légales,  privilèges. 

U  y  a  des  complications  législatives  qui  découlent  d'un  principe  Ikux,  m0 
|1  est  qne  foule  de  prétendus  principes  qui  sont  nés  eux-mêmes  •  après  caaf, 
4a  prepiièrea  compli^iatioDs;  il  peut  devenir  utile  de  distinguer  lea  priatipasâc 
pm)^»tMl#^i<MBipeadeai(wedaorigina«La  sagaaaa  daa  natiaos  f'art  Mit 


DE  U  RP^RMB  HYPOTB»CAiaE.  fH 

iin^Myveot  brouillée»  et  la  Ira^ftion  est  allée  maintes  fois  #e  (leurter  A  4ea  biti 
^^^'futres.  Un  bel  exemple  de  ces  confu^ioDs  se  prend  dans  les  coptradictioas  de 
■,y^^ notre  législation  sur  les  hypothèques  légales. 

^J^^     Dans  une  société  qui  n'ep  est  pas  encore  au  sophisme,  la  perte  d'une  créance 

,^      *  légitime  quelconque  est  un  malheur,  qui  n'admet  guère  de  distinctions^  le 

7*  créaipcier  sacrifié  à  la  femme  peut  avoir  aussi  une  famille,  et  lorsque  le  privi* 

'  légQ  de  la  dot  s*est  montré  comme  une  nécessité,  ou  comme  un  refuge  «  op 

^  f  '  devait  être  déjà  dans  le  désordre;  c'est  un  principe  de  seconde  origine.  Surtout 

^^'^^  de  nos  joujTS,  |a  femme,  cet  associé  qui  prend  sa  bonne  part  dans  le  luxe  de  la 

"'^  prospérité,  pour  répudier  ensuite  celle  du  malheur,  la  femme  aurait  de  la 

^"'^^   peiiie  à  faire  comprendre  A  de  pauvres  créanciers  la  justice  originelle  et  la 

l^iï    li|orali(é  de  son  droit.  On  répète  au  palais  que  la  conêervation  4$   Im  do$ 

^*"'^*    importe  4  Iq  chête Clique;  mais  ce  n'est  pas  tant  la  dot  que  les  législateurs 

^'"^^     avfient  ea  vue,  que  le  maintien  des  familles,  dont  la  durée  avait  un  Intérêt 

<^**''     tantôt  monarchique ,  tantôt  aristocratique.  Dans  les  vrais  temps  de  la  Repu* 

^'*™'     Mîque  romaine,  les  femmes  ne  succédant  pas,  ou  n'ayant  du  molna  qu'un 

^^'     droit  incomplet,  elles  n'avaient  pas  des  dots  considérables;  et,  dans  aucua 

^M     temps,'  la  portée  du  principe  n'a  été  forte  et  sûre  comme  celle  des  suk** 

fi  ni      atitutionSf  qui  naquirent  elles-mêmes  accidentellement  du  maintien  pre- 

ijapn     l#ogé  d'une  règle  trop  républicaine.  Mais  lorsque  toutes  les  conditions  de 

I  ■>      fiafté  ont  disparu ,  aujourd'hui  que  les  monarchies,  les  plus  monarchiqueSi 

eeidt  amenées  à  chercher  leur  point  d'appui  dans  la  vitesse  d'un  mouvement 

^n       industriel  qui  pousse  tumultueusement  les  hommes  les  uns  sur  les  autres  et 

:  um       qui  culbute  les  fortunes  et  les  familles ,  l'immobilité  de  la  dot  est  en  désaccord 

<«e       avec  tout  le  reste. 

'US  H  y  a  des  signes  nombreux  de  Tabandon  volontaire  des  vieilles  idées;  dana 

tf<        iea  provinces  de  droit  écrit  qui ,  pendant  trente  ans ,  avaient  tenu  bon  centre 

fj0       le  Code  civil,  la  moitié  des  contrats  de  mariage  a ,  tout  i  coup  dans  ces  derniers 

;,  H        lanips,  répudié  le  régime  dotai.  11  se  fait  transitoirement  des  mélanges  d'acquêts 

i^        et  de  dot»  qui  ne  sont  pas  un  régime  plus  juste.  Pour  soutenir  aujourd'hui  la 

I  >         dotalité  autrement  que  par  des  phrases  vides,  on  est  obligé  de  prendre  texte 

,  ,         d?  ce  fiiit  incontestable  de  Tentralnement  rapide  des  sociétés  modernes ,  et  de 

^         dire  que,  si  ladotalité  est  insuffisante  comme  obstacle,  il  faut  la  maintenir  comme 

.^         un  secours  aux  malheurs  nombreux  que  cet  état  de  choses  produit;  il  Auif 

^1         fixaminer  si  le  maintien  des  familles  n'a  pas  aussi  un  intérêt  moral  ou  même 

^î         industriel.  Dans  les  Ëtats  aristocratiques,  les  débris  de  grandes  familles  de« 

^i         venues  besogneuses  ont  été  souvent  un  einbarras;  dans  une  société  qui 

ne  porte  en  ayant  avec  une  ardeur  aveugle ,  un  refuge  n'est-il  pas  plutôt  péees* 

«aire  pour  les  soldats  meurtris  de  l'industrie,  qui  leur  permette,  ieux  ou  à  leurs 

[^  enfanta,  de  se  remettre  plus  tard  en  campagne?  La  question  hypothécaire 

n'exige  pas  que  nous  poursuivions  cet  examen ,  ni  même  que  nous  preoiona 

'  parti;  il  suffit  d'entrevoir  que  la  dotalité  n'est  pas  l'arche  sainte,  et  les  plua 

^  pressants  arguments  d'une  réforme  se  doivent  prendre  dans  l'état  actuel  de 

nçtre  législation. 

^à  do|  eonserva^ice  et  indélébile  n'est  plus  chez  nous  qu'une  e^eepr 
^io^  tolérée;  la  loi  a  fait  le  droit  commuq  de  la  France  de  la  communauté» 
fégiipe  qui  préserve  mal  la  dot.  C'est  donc  pour  une  exception  qu'on  laisse 
s^baiat^  le  danger  d'une  hypothèque  immuable  et  occulte.  Les  législateurs 
^  i9H  #M(99t  déjà  tirtiliéi  par  de»  idées  eontrafrea,  et  les  beseiiia  d'Hoi 


sae  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

société  nouvelle  devaient  leur  apparaître  souvent  au  milieu  de  la  préoccupa- 
tion des  vieilles  doctrines.  On  se  laisserait  aller  i  croire  que  leur  esprit  en  a 
été  comme  troublé ,  puisque  après  avoir  laissé  produire  à  lliypothèque  doUle 
tout  le  mal  qu'elle  pouvait  faire,  après  avoir  accumulé  toutes  les  injustices 
pour  préserver  la  femme  de  sa  prétendue  faiblesse,  ils  Tabandoniient  loiil  à 
coup  ;  il  suffit  de  quelques  formalités  et  de  quelques  frais,  pour  que  la  purge 
fasse  disparaître  la  dot  sans  retour  et  abtme  cette  planche  de  salut  des  familles. 
On  dirait  qu'on  n'a  voulu  que  parer  la  victime  pour  le  sacrifice;  on  fait  boa 
marché  de  ce  grand  intérêt  exagéré  d'abord,  et  après  avoir  mis  en  péril  les 
droits  de  tout  le  monde,  on  se  met  à  jouer  sur  ceux  de  la  femme.  Le  v«ro  ac* 
cordé  au  procureur  du  roi  n'est  guère  exercé  que  par  de  jeunes  magistrats,  et 
il  supposerait,  pour  Tétre  avec  justice,  la  connaissance  intime  de  toutes  les 
affaires  de  famille  de  l'arrondissement.  Il  est  difficile  de  passer  d'une  faveur 
plus  excessive  à  un  abandon  plus  imprévoyant,  et  de  réunir  plus  de  cootra- 
dictions. 

Ces  surprenantes  bizarreries  démontrent  assez  la  nécessité  d'une  réfonnc 
dans  cette  partie  de  notre  législation,  mais  il  n*  suffirait  pas  de  les  faire  dispa- 
raître. La  réflexion  fait  découvrir  aisément  le  but  auquel  il  faut  tendre  et  les 
écueils  qu'on  doit  éviter.  Avec  quelque  foi  qu'on  embrasse  le  régime  dotal,  oo 
ne  peut,  aujourd'hui  surtout,  l'admettre  que  dans  certaines  limites.  Il  D*est 
pas  d'intérêt  particulier  qui  puisse  faire  plier  l'intérêt  général;  il  n'est  pis 
d'intérêt  au  monde  pour  lequel  il  soit  avantageux  de  commettre  une  injustice. 

Sous  le  point  de  vue  général ,  il  faut  se  rendre  compte  des  conséquences 
économiques  de  l'hypothèque  légale.  Les  mariages  tendant  de  nos  jours  à  se 
conclure  au  pair,  si  le  système  dotal  était  adopté  par  les  masses,  la  moitié  du 
territoire  tomberait  en  mainmorte.  11  n'est  pas  trop  hasardeux  de  croire  que 
la  diversité  des  régimes  n'a  pas  été  jusqu'ici  sans  influence  sur  l'inégalilé  du 
développement  de  la  richesse  entre  le  nord  et  le  midi  de  la  France.  II  n'y  a  des 
hypothèques  légales  inscrites  que  pour  1,250  millions,  mais  celles  qui  ne  le 
sont  pas  dépassent  probablement  10  milliards;  le  sort  de  ces  créances  est  lié 
pour  un  temps  à  celui  de  la  propriété ,  mais  la  plupart  s'en  séparent  souvent 
avec  violence ,  car  les  intérêts  de  famille  ne  sont  pas  accommodants  dans  ce 
siècle  de  lumières;  il  faut  joindre  à  ce  chiffre  celui  des  dots  immobilières. 
Quand  bien  même  il  n'y  aurait  pas  d'autre  inconvénient  que  cette  mise  hors 
la  loi  des  affaires  d*une  partie  aussi  importante  de  la  fortune  publique,  la 
chose  vaudrait  qu'on  y  regardât.  On  objecterait  vainement  que  le  régime  dotal 
est  restreint  par  les  usages  ou  par  la  convention  à  certaines  contrées,  et  à  cer- 
tains actes  dans  ces  contrées;  ces  exceptions  n'en  produisent  pas  moins  on 
mal  relatif,  qui  s'aggrave  et  se  dissémine;  la  peur  des  hypothèques  légales  se 
gagne  comme  presque  toutes  les  peurs,  et  il  en  résulte,  même  pour  d'autres 
immeubles,  un  sentiment  d'éloignement,  une  appréhension  nuisible  aux  trans^ 
actions  hypothécaires. 

Sous  un  second  point  de  vue,  en  admettant  que  la  conservation  de  la  dot 
puisse  justifier  le  séquestre  d'une  partie  de  la  terre,  il  est  évident  qu'on  ne 
peut  jamais  sacrifier  à  cet  intérêt  qu'un  intérêt  proportionnel,  que  le  préjudioe 
doit  être  parqué,  et  qu'on  ne  peut  retirer  du  commerce  que  les  immeubles 
nécessaires  à  la  garantie.  Autrement,  il  y  a  plusieurs  intérêts  sacrifiés  à  un 
seul ,  le  mal  déborde  ;  et  si  l'hypothèque  légale ,  par  la  dispense  de  rinscri|H 
lion  ou  par  quelque  autre  privilège,  entraîne  des  complications,  des  obscurités, 


DE  LA  REFORME  HYPOTHECAIRE.  337 

des  incertitudes  contre  lesquelles  les  tiers  ne  peuvent  pas  se  prémunir  par  une 
prudence  ordinaire,  on  tombe  dans  des  injustices  individuelles,  qu^aucune 
considération  ne  saurait  justifier.  Si  le  vice  était  dans  la  nature  des  choses,  il 
faudrait  renoncer  à  la  dotalité;  s'il  est  dans  la  loi ,  on  aurait  beau  raisonner,  il 
faut  la  changer.  Un  système,  dont  les  intérêts  n*ont  pas  appris  à  éviter  le  danger 
après  une  pratique  de  quarante  ans,  et  qui  entraîne,  aujourd'hui  comme  à 
son  origine,  des  doubles  payements  de  prix  de  vente,  des  évictions  immorales 
et  imprévues,  n'est  pas  un  système  soutenable. 

Comme  nous  le  disions  dans  notre  premier  article,  le  développement  du 
crédit  ron«;ier  a  deux  conditions  indispensables  :  Tégalité  de  Timpôt  et  la  sû- 
reté de  rhypotbèque.  La  simplicité  des  formes  de  l'inscription  rentre  presque 
dans  le  besoin  d'établir  Tégalilé;  la  sûreté  n*est  pas  moins  nécessaire,  et  elle 
exige  de  profondes  modifications  à  nos  lois.  Ce  n'est  que  par  Taccomplisse- 
ment  des  deux  conditions  que  le  crédit  foncier  pourra  s'établir  et  prendre  une 
supériorité  désirable,  que  la  force  des  choses  lui  donnait  si  on  ne  l'avait  pas 
contrariée. 

Dans  le  système  qui  tend  à  confondre  Thypothèque  avec  l'enregistrement, 
l'inscription  de  l'hypothèque  légale  devient  forcée.  Quand  bien  même  cette 
amélioration  générale  devrait  éprouver  des  retards,  rien  de  plus  simple  que 
d'obtenir  l'inscription  d'office  de  toutes  les  hypothèques  résultant  des  contrats 
de  mariage*  Si  elles  frappaient  des  immeubles  situés  dans  plusieurs  arrondis- 
sements, on  pourrait  obliger,  soit  le  notaire,  soit  le  conservateur,  à  les  trans- 
mettre dans  les  divers  bureaux.  Les  Cours  royales  sont  entrées  à  cet  égard  dans 
de  grands  détails  ;  elles  ont  indiqué  des  moyens  nombreux  pour  arriver  à  la 
publicité  de  l'hypothèque  légale,  et  diminuer  ses  inconvénients.  Les  réformes 
d'exécution  et  de  détail  seraient  déjà  quelque  chose  en  cette  partie  ;  mais,  si  elles 
De  portaientque  sur  finscription,  elles  ne  suffiraient  pas.  Il  faut  exiger  des  no- 
laires  que  tous  les  droits  de  la  femme  soient  précisés  et  formulés  dans  les  con- 
trats. Les  hypothèques  légales  devant  durer  autant  que  le  mariage,  c^est  pour 
elles  que  la  spécialité  peut  devenir  utile.  Les  parties  doivent  être  astreintes  à  li- 
miter dans  tous  les  contrats  les  biens  nécessaires  à  Thypothèque  de  la  femme, 
à  déterminer,  en  cas  dMnsuffisance  des  biens  présents,  jusqu'à  quelle  concur- 
rence ceux  à  venir  seront  atteints  par  elle.  Cette  fixation,  débattue  par  les 
parents,  dans  un  moment  où  l'on  s*cnquiert  de  la  fortune,  se  ferait  dans  les 
circonstances  les  plus  favorables  ;  et  il  faudrait  néanmoins  toujours  permettre 
de  réduire  Thypothèque  en  justice,  si,  par  suite  d'une  erreur,  elle  dépassait 
de  justes  bornes.  Les  droits  à  venir  et  indéterminés  seraient  appréciésdans  le 
contrat,  toutes  les  fois  que  la  chose  serait  possible  \  il  serait  plus  sûr  pour 
certains  de  ces  droits,  comme  pour  ceux  qui  peuvent  survenir  inopinément 
durant  le  mariage,  de  renvoyer  l'hypothèque  à  lavénoment.  Un  Conseil,  dans 
lequel  on  pourrait  faire  entrer  le  procureur  du  roi,  déterminerait  lesbiensdu 
mari,  qui  devraient  alors  répondre  do  ce  surcroît;  et,  s'il  n'en  avait  pas  de 
suffisants,  les  débiteurs  ne  pourraient  se  libérer,  la  délivrance  ne  devrait  su 
faire  que  tout  autant  qu'il  y  aurait  emploi,  ou  que  le  placement  des  valeurs 
se  ferait  en  d'autres  mains  sûres,  avec  responsabilité  de  Fun  à  l'autre  des  dé- 
biteurs. 

Ce  qu'il  faut  surtout  éviter,  ce  sont  ces  obstacles  inflexibles  qui  arrêtent  tout 
court  le  mouvement  des  affaires,  le  plus  souvent  sans  aucun  avantage;  au  lieu 
de  se  raidir  et  de  créer  des  impossibilités  brutales,  la  loi  devrait  toujours  ad- 
T.  xnr. — Jmtutt  MM.  25 


Ui  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

mettre  les  équivalents,  combiner  des  précautions  de  plusieurs  genrcf,  per- 
mettre les  transports  et  les  réductions  d*hypothéque,  les  cautionnement^,  le 
placement  de  la  dot  mobilière  en  des  mains  étrangères  avec  liypotbèque,  les 
substitutions  de  placement  avec  responsabilité  du  précédent  emprunteur.  — 
Les  tribunaux  prononcent  tous  les  jours  des  séparations  de  biens,  et,  dans  le 
silence  de  la  loi ,  ils  trouvent  moyen  de  sauvegarder  la  dot  par  les  précautions 
qu'ils  indiquent;  il  est  même  d'expérience  qu*il  se  perd  moins  de  dots  après  ta 
séparation  qu'avant.  Lorsque  l'excès  de  la  rigueur  tourne  é  l'injustice»  ta  loi 
sollicite  les  fraudes;  elle  est  souvent  éludée  par  un  simulacre  d^emprisonoe- 
ment  du  mari,  ou  par  d'autres  mensonges  auxquels  les  tribunaux  flnisseot  par 
se  prêter.  Une  loi,  pourvue  d'une  flexibilité  prudente,  est  plus  sûre  en  résul- 
tat, et  elle  serait  avantageuse  à  la  femme  elle-même,  quand  elle  n'améneraîf 
que  Tabandon  du  remède  inconséquent  de  la  purge.  —  L'Iiypotbèque  est  inu- 
tile pour  les  immeubles  dotaux;  mais  pourquoi  ne  pas  poser  en  principe  Ta- 
liénabilité  de  ces  immeubles  à  charge  de  remploi,  ou  même  avec  placement 
du  prix  garanti  jusqu'au  remploi?  Pourquoi  ne  pas  permettre  l'échange  sans 
formalités,  avec  garantie  d'une  valeur  égale  ?  Ces  lois  étaient  bonnes  quand  ta 
terre  ne  changeait  pas  de  maître  une  fois  tous  les  siècles  ;  mais,  avec  la  rapi- 
dité des  mutations  actuelles,  les  changements  fréquents  de  domicile,  d*iD- 
dustrie,  de  position,  l'immobilité  de  Timmeuble  dotal  tourne  plus  souvent  au 
préjudice  qu^au  bien  des  familles;  elle  occasionne  des  gênes  prolongées,  des 
malheurs  qui  se  pouvaient  éviter.  —  Le  régime  de  la  communauté  comporte 
lui-même  de  nombreuses  simplifications.  L'hypothèque  des  parapbomaux  ré- 
clame d'autres  règles.  Dans  tous  ces  changements  la  sécurité  des  familles  n*a 
rien  à  perdre;  les  malheurs  seront  moindres  qu'ils  ne  le  sont  aujourd'hui,  et 
compensés  d'ailleurs,  il  faut  le  répéter,  par  l'impossibilité  de  purger  des  hypo- 
thèques toujours  inscrites. 

L'hypothèque  légale  des  mineurs  n'offrira  pas ,  quand  on  le  voudra ,  des 
•difGcultés  plus  sérieuses.  Spécialisée  et  fixée  dans  des  limites  suffisantes  par 
la  délibération  ou  Pacte  qui  établit  la  tutelle,  elle  sera  toujours  publique,  si 
l'on  statue  que  le  tuteur  ne  pourra  entrer  en  fonctions  qu'après  Tenregistre- 
ment.  Si  la  fortune  du  mineur  consiste  en  immeubles.  Ils  ne  peuvent  être 
aliénés  qu'avec  des  garanties;  si  elle  est  mobilière,  au  lieu  de  laisser  au  tuteur 
la  libre  disposition  des  capitaux,  ne  peut-on  pas  lui  imposer  des  règles  de  gestion, 
rendre  le  débiteur  garant  du  mode  de  placem<»nt?  Dans  tons  les  cas  oii  Ton 
traite  avec  un  mandataire,  on  est  bien  obligé  de  vérifier  le  mandat  et  d*efi 
remplir  les  conditions!  Ya-t-il  plus  de  justice  et  moins  de  danger  à  jeter  toute 
la  responsabilité  de  la  tutelle  sur  un  seul  homme  que  de  la  répartir  un  peu  ? 
La  surveillance  successive  des  débiteurs  hypothécaires,  lorsque  le  créancier 
est  incapable,  est  si  bien  dans  la  nature  des  choses  que,  malgré  les  disposi- 
tions du  Code  civil,  on  s'est  obstiné  à  croire,  longtemps  après  son  émissloo , 
que  les  débiteurs  couraient  des  risques,  s'ils  faisaient  au  tuteur  un  payement 
hasardeux.  Un  placement  organisé  sur  l'Etat  pourrait  être  autorisé  par  le  con- 
seil de  famille,  lorsque  les  antres  placements  manqueraient.  La  tutelle  ainsi 
réduite,  l'hypothèque  ne  devrait  plus  garantir  que  des  revenus,  et  les  chances 
probables  d'une  gestion  frauduleuse.  On  pourrait  la  simplifier  encore  par  plu- 
sieurs moyens  de  surveillance,  et  suivant  les  besoins,  par  des  productions 
plus  fréquentes  de  comptes. 

Sans  entrer  dans  des  détails  judiciaires,  les  mêmes  (considérations  ftMit  eAlr^ 


DE  LA  RÉFORME  HYPOTHÉCAIRE.  339 

voir  la  possibilité  d'application  d*un  système  simple  aux  divers  privilège*. 
Ceux  qui ,  comme  celui  du  vendeur,  résultent  de  la  nature  des  choses,  seront 
toujours  rendus  publics  par  la  transcription  devenue  indispensable,  soit  des 
actes  de  vente,  soit  des  actes  de  partage,  toutes  les  fois  surtout  qu'il  y  aurait 
cession  ou  soulte.  —  Beaucoup  de  ces  pri>  iléges,  qui  subsistent  encore  tradi- 
tionnellement, soit  sur  les  meubles,  soit  sur  les  immeubles,  ne  supporteraient 
peut-être  pas  un  examen  sérieux.  Le  boulanger  est  un  industriel  à  peu  près 
comme  un  autre,  et  les  propriétaires  de  nos  jours  sont  généralement  dans 
Tusage  d*exiger  leurs  loyers  d*avance.  Dans  ces  classifications  savante^,  il 
reste  souvent  en  arriére  des  droits  que  les  circonstances  ont  rendus  plus  justes 
que  la  créance  favorisée.  En  fait  de  meubles  surtout,  il  est  rare  que  la  miçère 
lirait  pas  prii  les  devants  sur  le»  huissiers,  et  si  Ton  pouvait  faire  un  relevé 
des  frais  que  ces  catégories  de  malheurs  ont  occasionnés,  pour  les  meltrQ  en 
regard  des  avantages  qu^elies  ont  produits,  je  ne  sais  quelle  serait  Taddition 
la  plus  forte.  —  (le  que  nous  devions  nous  norner  à  faire  comprendre,  c'e^t 
qu'il  n'y  a  rien  dans  les  hypothèques  légales  et  dans  les  privilège^  qui  s'oppose 
à  Tadoplion  d'un  système  plus  simple  et  d'une  publicité  complète.  L'esseiitiej, 
dans  rintérèt  général,  c'est  d'éviter  robscurilé  et  ces  revirements  imprévuH, 
qui  font  une  position  tout  autre  qu'on  n'avait  pu  la  juger. 

V.   CONSTITUTIOU  DU  DROIT  DE  PROPRIÉTÉ  A  l'eGARD  DES  TIERS. 

Il  est  d'un  incontestable  intérêt  que  les  actes  qui  entraînent  une  translation 
immobilière  soient  connus,  pour  que  les  tiers  ne  soient  pas  exposés  à  acquérir 
une  propriété  déjà  vendue,  et  parce  que,  en  prêtant  leur  argent,  ils  ont  be- 
soin d'être  assurés  que  les  biens  qui  leur  sont  hypothéqués  appartiennent  à 
(eurs  débiteurs.  Dans  Tétat  actuel  des  choses,  un  homme  peut  acbeleic  un 
champ  par-devant  notaire ,  mais  ce  champ  peut  déjà  être  vendu  devant  un  au- 
tre notaire;  il  peut  l'être  par  un  acte  privé  enregistré:  le  notaire  pourrait 
même  soustraire  son  acte  à  Tenregislrement,  que  sa  vente  n'en  subsisterait 
pas  moins.  La  fraude  des  doubles  ventes  n'est  pas  aussi  fréquente  que  la  con- 
tusion de  nos  principes  hypothécaires  permettrait  de  le  croire  i  mais  cette 
confusion  même  est  un  danger  pour  les  mœurs  publiques,  et  il  y  a  à  peu 
près  unanimité  pour  demander  que  les  ventes  niaient  d'effet,  à  l'égard  des 
tiers,  que  par  la  transcription.  Un  système  nouveau  comporte  d'autres  amé- 
liorations. 

Ainsi ,  nous  avons  aujourd'hui  trois  formalités  pour  donner  date  certain^ 
aux  conventions ,  trois  chemins  qui  tendent  au  même  but  :  les  actes  notariés, 
l'enregistrement  et  la  transcription.  Or,  il  n'est  pas  besoin  d'un  grand  elTort 
d'attention  pour  demeurer  convaincu  qu'en  pareille  matière  tout  ce  qui  fait 
double  emploi  crée  un  péril,  une  incertitude  du  moins.  Il  faut  une  règle  uni- 
que si  l'on  veut  éviter  tout  conflit;  s'il  y  a  plusieurs  moyens  de  fixer  la  date 
d'un  acte,  aucun  n'est  sûr.  Ce  n'est  pas  sans  raison  qu'on  a  demandé  qu'à  l'é- 
gard des  tiers  ce  droit  fût  enlevé  aux  notaires,  pour  être  attribué  d'une  ma- 
nière exclusive  à  l'enregistrement.  Le  Trésor  ne  voudrait  pas  laisser  enlever  la 
date  à  l'enregistrement;  cela  ne  serait  pas  juste  d'ailleurs;  les  actes  notariés 
doivent  être  enregi.strés,  mais' tous  les  actes  ne  doivent  pas  être  notariés. 
Lorsque  des  droits  contraires  peuvent  se  créer,  entre  lesquels  il  faudra  choi- 
sir, il  ne  suffit  pas  que  la  sincérité  de  la  date  soit  constatée,  il  faut  aussi  que 
le  mode  adopté  pour  la  constater  laisse  un  moyen  facile  de  vérification.  Or,  lés 


840  JOURNAL  DES  ECONOMISTES. 

tiers  n'ont  aucun  moyen  de  vérifier  les  actes  notariés  ;  ils  ne  le  poomient  p» 
d*ail1eurs,  vu  le  nombre  des  notaires.  L'intérêt  de  ces  derniers  n^aora  pas  à 
souflVIr  de  ce  changement  ;  il  suffira,  dans  le  besoin,  qu'ils  fassent  enregistrer 
leurs  actes  sans  retard.  Déjà,  pour  les  donations,  qui  sont  des  actes  dans  les- 
quels rintervention  notariale  est  de  rigueur,  la  loi  ne  leur  accorde  d*e(lel,  è 
regard  des  tiers,  que  par  la  transcription. 

Les  bureaux  de  l'enregistrement  étant  le  rendez-vous  général  de  tontes  la 
espèces  d'actes  et  le  seul  dépôt  ouvert  au  public,  c*est  là  naturellement  qu'oa 
peut  se  procurer  la  connaissance  la  plus  complète  des  actes  relatifs  aux  im- 
meubles situés  dans  Tarrondissement.  Il  serait  presque  aussi  déraisonnable 
de  dispenser  les  actes  de  vente  de  la  transcription,  que  d  affranchir  de 
rinscription  les  hypothèques  stipulées  par  actes  publics,  sauf  à  chacun  de  les 
vérifier  cbez  les  notaires. 

On  s^étonne  que  la  plus  grande  partie  des  contrats  translatifs  de  propriété 
ne  se  transcrivent  pas;  mais  la  transcription  est  presque  un  non-«eiis  dans 
notre  législation,  puisque  la  vente  a  déjà,  sans  elle,  produit  tout  son  effet  à 
regard  des  tiers.  I.e  Code  civil  ne  lui  avait  laissé  aucune  portée  réelle;  elle 
D*était  qu*une  des  formalités  de  la  purge,  et  il  a  fallu  que  le  Code  de  procé- 
dure ait  songé,  après  coup,  à  s'en  servir,  pour  arrêter  rinscription  des  hypo> 
thèqiies  déjà  existantes.  Elle  atteint  assez  mal  ce  but,  pour  lequel  il  faudrait, 
8*il  était  possible,  un  acte  qui  arrivât  directement  à  la  connaissance  des  créan- 
ciers ;  reflet  qu'on  lui  accorde  est  même  illogique,  car  si  ce  n*est  pas  la  trans- 
cription qui  dépouille  le  vendeur  à  rencontre  des  tiers,  c'est  de  Tacte  de 
vente  que  le  délai  devrait  courir. 

Toutes  ces  contradictions  et  ces  irrégularités  disparaissent  si  des  idées  ploi 
simples  peuvent  prévaloir.  Les  hypothèques  prenant  existence  en  même 
temps  que  les  actes,  il  n*en  restera  pas  eu  arrière.  Toutes  les  Ibis  que  l'on 
portera  à  la  transcription  un  acte  de  vente  soit  public,  soit  privé,  oo  vérifiera 
s'il  n'en  existe  pas  d'antérieur;  toutes  les  fois  que  Ton  présentera  un  acte  de 
prêt  à  l'enregistrement  et  à  l'uiscription,  on  pourra  s'assurer  en  même  temps 
que  le  bien  hypothéqué  appartient  au  débiteur  ;  ce  n*est  que  là  que  la  coa- 
vention  peut  se  certifier  et  se  compléter.  On  prendrait  même  Ttiabitude  de 
retenir  ou  de  déposer  les  fonds,  de  suspendre  l'exécution  jusqu'à  cette  vérifi- 
cation de  la  garantie  et  des  sûretés  promises.  Une  fois  la  vérification,  qu'il  faut 
ren  Ire  aussi  facile  et  commode  qu'on  le  pourra,  étant  faite  et  Tenregis- 
trement  opéré ,  on  devra  être  sans  inquiétude  sur  les  événements  ulté- 
rieurs. 

La  transcription  n'est,  du  reste,  qu'un  enregistrement  plus  étendu,  et  il  ne 
faut  pas,  dans  des  vues  fiscales,  lui  créer  une  importance  trop  grande.  Ce 
mode  est  utile  dans  certains  cas  ;  mais  la  transcription  d'un  acte  notarié  «t 
un  double  emploi,  puisque  son  insertion  dans  les  minutes  d'un  notaire  ga- 
rantit sa  conservation  ;  il  suffirait,  en  général,  défaire  mention  de  ses  elauses 
principales,  sauf  à  recourir  à  la  minute  s'il  s'élevait  des  difficultés.  La  traos- 
criplion  des  actes  sous  signature  privée  est  autrement  nécessaire;  pour  ceux 
qui  sont  translatifs  de  propriété  elle  devient  indispensable,  car  un  enregistre- 
ment abrégé  ne  préserverait  pas  des  changements  et  des  altérations  ;  il  n'y 
aurait  d'ailleurs  pour  des  tiers  aucun  moyen  de  vérifier  l'original.  Tout  le 
monde  se  porterait  naturellement  à  faire  transcrire  ces  sortes  d'actes.  Il  y  au- 
rait à  examiner  si  l'on  ne  doit  pas  assujettir  à  la  transcription,  dans  lesallaliet 


DE  LA  REFORME  HYPOTHECAIRE.  841 

essentielles,  tous  les  actes  privés  d*obligation  conférant  hypothèque,  et  ceux 
même  qui  ne  renfermeraient  pas  de  conventions  hypothécaires,  mais  qu^on 
enn*gistrerait  pour  s'assurer  un  simple  droit  d*antériorité»  si  cette  innovation 
féconde  passait  dans  notre  législation.  On  devrait  toujours  permettre  aux  par* 
ties  de  requérir  la  transcription  pour  leur  tranquillité  propre,  Tordonner  peut- 
être,  si  des  distinctions  devenaient  trop  difliciles  i  établir  entre  les  divers  genres 
d*aiïaires. 

Les  écritures  s'augmenteraient  sans  doute,  mais  il  n'y  a  pas  là  de  complica- 
tion ;  pour  tant  que  le  registre  des  actes  transcrits  dût  se  grossir,  la  comptabi* 
Hté  et  la  conservation  n^cn  deviendraient  pas  plus  difQciles,  la  peine  des  re- 
cherches* n'en  serait  presque  pas  augmentée.  La  conservation  de  beaucoup 
d'actes  sous  seing  privé  transcrits  pourrait  même  être  restreinte  dans  des  li- 
mites, qui  éviteraient  un  encombrement  d*archives  trop  grand  à  la  longue  ;  les 
parties  devraient  recourir  au  notariat  foutes  les  fois  qu'elles  sentiraient  le  be- 
soin de  garantir  à  leurs  conventions  une  durée  séculaire.  Il  y  a  là  quelque 
source  de  nouveaux  revenus  pour  le  Trésor,  mais  comme  il  importe  à  la  sûreté 
des  affaires  que  les  transcriptions  ne  soient  pas  empêchées,  elles  no  doivent, 
dans  un  intérêt  bien  entendu,  devenir  le  sujet  que  d'un  droit  rémunérateur 
sans  trop  grande  disproportion  avec  la  dépense  de  ce  service.  Tous  les  actes 
sujets  à  un  droit  proportioimel  doivent  s'en  lil>érer  en  même  temps;  il  n'y  a 
aucun  avantage  sérieux  à  ce  qu'ils  le  payent  en  deux  fois  plutôt  qu'en  une.  Le 
droit  de  transcription  devrait  se  calculer,  non  sur  Timportance  de  la  conven- 
tion, puisque  le  droit  proportionnel  est  déjà  acquitté,  mais  sur  l'étendue  de 
l'acte;  c'est  rationnel  quand  il  s'agit  de  payer  le  prix  d'un  service,  et  ce  serait 
d'ailleurs  un  moyen  de  rendre  les  actes  plus  brefs,  de  diminuer  les  écritures, 
et  plus  tard  les  expéditions.  La  transcription  n'étant,  comme  nous  le  disions, 
quel'enregistrementdecertainsactes,  toutes  les combinaisonsdoivent  demeurer 
tournées  vers  ce  but  d'amener  beaucoup  d'actes  à  se  transcrire  et  à  s'enregis^ 
trer.  H  ne  faut  pas  poser  obstacle  sur  obstacle;  il  serait  plus  habile  d'élever, 
toujours  sans  abus,  le  taux,  non  pas  de  la  première  vérification  lors  de  l'enre* 
gistrement,  mais  celui  des  certificats  ultérieurs  et  des  expéditions,  parce  qu'il 
n'y  a  plus  à  reculer  et  que  Putilité  des  inscriptions  et  des  transcriptions  se  re- 
cueille alors;  la  perception  dans  ce  cas,  si  on  veut  s'en  faire  une  idée  juste, 
deviendrait  une  sorte  d'impôt  indirect  de  l'enregistrement. 

Tout  le  monde  parait  d'accord  qu'il  faut  pour  la  transcription  des  actes  de 
vente  revenir  au  principe  de  la  loi  de  l'an  VII,  mais  on  n'est  pas  aussi  bien  d'ac* 
cord  sur  les  actes  accessoires  dont  la  transcription  doit  être  rendue  indispen*- 
sable,  pour  consolider  la  propriété  ;  de  nombreuses  discussions  se  sont  élevées 
à  ce  sujet.  Il  est  fort  difficile  d'arriver  à  une  publicité  complète,  qui  mette  les 
tiers  au  courant  absolument  de  tout  ce  qu'ils  auraient  intérêt  à  savoir.  Si  Ton 
suivait  les  réformateurs  dans  toutes  leurs  exigences,  les  actes  de  l'état  civil,  les 
jugements  infervenus  sur  l'état  des  personnes,  les  données  cadastrales  et  une 
foule  de  documents  viendraient  se  répéter  ou  s'annoter  sur  les  registre^  de  la 
conservation  ;  ces  renseignements  demeureraient  la  plupart  du  temps  sans  uti- 
lité, et  la  complication  qui  en  résulterait  serait  peut-être  plus  grande  que  Ta- 
vantage  ;  ils  pourraient  même  donner  souvent  une  fausse  sécurité  :  les  rensei- 
gnements personnels  s'obtiendront  toujours  plus  sûrement  dans  les  relations 
qui  existent  fréquemment  entre  ceux  qui  traitent  des  affaires,  et  à  défaut  par 
de»  informations  prudentes  qui  apprennent  ce  que  des  registres  ne  Muraient 


34 î  JOURNAL  DES  ECONOMISTES. 

apprendre.  Il  faut  donc  se  borner  aux  documents  constitutiCâ  de  la  propriété, 
et  on  ne  doit  même  exiger  la  transcription  que  des  litres  qui  la  modifienc  esseo- 
tièllêtnehl.  Il  est  clair  que  les  démembrements  de  la  propriété,  comme  Tusu- 
frilU,  les  droits  d'usage,  ont  besoin  d'être  transcrits,  pour  prévaloir  contre  kê 
venteè:  les  actes  séparés  constitutifs  d'une  servitude  doivent  l'être  aussi  ;  il  est 
dirnèilè  de  Texiger  lorsque  la  servitude  résulte  d'une  destination  de  père  de  fa- 
tnille,des  clauses  générales  d*un  acte  de  partage,  de  quelque  concession  dont 
il  n*y  a  qu'un  commencement  de  preuve  par  écrit,  ou  quelque  titre  imparfait. 
La  modification  qui  résulte  d'un  bornage  ne  saurait  être  transcrite.  Il  j  aora 
toujours  des  questions  dans  lesquelles  une  certaine  latitude  est  nécessaire,  et 
oà  lès  tribunâut  devront  apprécier  la  bonne  foi. 

VI.    TtAHSBlSSIOfl   ET   EKDOISEMKNT  DIS  TITRES  HlTOTIÉCAntS. -*  EÉSCHt. 

Il  y  a  là  deux  questions,  dont  Tune  est  beaucoup  plus  importante  qne  ran- 
tré.  En  percevant  sur  cbaque  transmission  de  créance  bypotbécaire  un  droit 
proportionnel,  équivalant  au  premier  droit  perçu  sur  Tobligation  même,  on  a 
porté  le  dernier  coup  au  crédit  foncier;  et  il  ne  faut  pas  s'étonner  si,  malgré  le 
danger,  l'emprunt  s'est  tourné  presque  entier  vers  la  lettre  de  change.  Elle 
ècbappe le  plus  souvent  à  lenregislrement et,  lorsqu'on  est  forcé  d'y  venir, 
perçoit-on  un  droit  sur  les  endossements  successifs  qui  ont  eu  lieu  ?  Ou  l'oo 
doit  renoncer  à  parler  même  de  crédit  foncier,  ou  il  faut  que  les  conditions 
d'égalité  soient  maintenues.  Dans  un  ordre  plus  juste,  il  est  visible  qu'il  n  y  a 
qu'un  droit  d'inscription  à  percevoir  lorsque  la  cession  hypothécaire  viendra 
se  faire  mentionner  pour  éviter  de  nouveaux  transports  et  avertir  le*  tiers. 

n  est  beaucoup  plus  essentiel  de  faire  rentrer  la  créance  hypothécaire  dans 
les  conditions  ordinaires, que  de  régler  le  mode  de  transport  que  Ton  doit  lui 

fermeUre.  Il  ne  faudrait  pas  toutefois  s'effrayer  outre  mesure  des  dangers  de 
endossement  des  litres  fonciers,  et  se  préoccuper  comme  d'un  fantôme  de  la 
mobilisation  du  sol,  ainsi  que  Font  fait  quelques  Cours  royales  et  notamment 

celle  de  Paris.  L'argument,  fortifié  d'images,  de  ces  immeubles  au  porteur qw 

le  dissipateur  livre  dans  Ventrainemeni  d'une  orgie  à  quelques  complices  de  se$  dé- 
bauches, sort  un  peu  des  habitudes  de  la  didactique  économique  ou  judiciaire. 
Tout  cela  serait  bon,  si  Ton  pouvait  interdire  aux  propriétaires  l'usage  de  la 
lettre  de  change.  Un  titre  hypothécaire,  pour  l'homme  qui  se  ruine,  aboutit  à 
une  vente  ou  à  une  expropriation  ;  une  lettre  de  change  à  l'ordre  du  tireur 
peut  y  aboutir  atissi  ;  seulement,  toutes  choses  égales,  elle  y  mène  un  pca 
moins  vite,  parce  qu'elle  y  mène  avec  moins  de  frais.  On  n'a  pas  rigoureuse- 
ment besoin  de  la  liberté  d'endossement  pour  amener  les  patrimoines  à  la  Bour^ 
et  pour  qu'ils  servent  d'aliment  à  l'agiotage;  la  stabilité  des  familles  tient  à  une 
foule  de  causes,  qui  ne  sont  pas  de  pure  forme  ;  pour  empêcher  d'ailleurs, 
dût-on  y  réussir,  quelques  dissipateurs  de  se  ruiner,  il  est  permis  de  douter 
quil  fallût  renoncera  une  facilité  utile  de  crédit  foncier  ou  agricole. 

La  faculté  d'endossement  accordée,  non  pas  au  propriétaire,  mais  au  portenr 
nanti  d'un  titre,  n'a  qu'une  similitude  éloignée  avec  la  cédule  hypothécaire, 
créée  d'avance,  de  la  loi  de  l'an  111.  Les  scrupules  ne  siéent  pas  bien  à  nos  tri- 
bunaux, dont  la  jurisprudence  actuelle  autorise  une  lettre  de  change  a>ec ga- 
rantie hypothécaire  ;  en  permettant  encore  de  stipuler  une  hypothèque  pour 
un  simple  crédit  ouvert,  on  est  tout  à  fait  sur  la  voie.  Refusez  du  reste  Tendos- 
sement  si  vous  le  voulez,  exigez  la  même  forme  pour  la'cessiou  que  pour  To- 


DE  LA  REFORME  HYPOTHECAIRE.  342 

bligation,  pourvu  qn*il  ne  faille  pas  un  acte  dispendieux  et  que  l^impôt  ne  re- 
commence pas  chaque  fois;  ce  n'est  pas  là  qu'est  le  nœud  de  la  difficulté. 

Ici  commencent  les  questions  qui  tiennent  plus  spécialement  à  Torganisatipo 
du  crédit  foncier.  Il  y  a  à  choisir  parmi  les  différentes  sortes  de  banques  hypo* 
thécaires  qui  ont  été  proposées,  ou  qui  même  ont  été  mises  à  Tépreuve  dans 
plusieurs  pays.  Il  y  a  à  discuter  d'autres  idées,  et  même  celle  d'un  grand  crédit 
^ul  serait  ouvert  à  la  propriété  et  à  Tagriculture  par  TÉtat  lui-même. 
Les  économistes  à  qui,  sans  s'inquiéter  de  faire  tort  à  la  philosophie  du  dix- 
huitième  siècle,  on  a  adressé  dans  ces  derniers  temps  le  reproche  de  vouloir 
brouiller  les  peuples  avec  le  pouvoir,  n*ont  pas  été  les  derniers  à  discuter  sé- 
rieusement cette  thèse.  Malgré  les  difficultés  réelles  d'une  pareille  création,  ii 
y  a  lieu  d'examiner  en  effet  si  ces  deux  grandes  forces  du  crédit  territorial  et  du 
crédit  public,  de  la  centralisation  et  de  la  propriété,  ne  pourraient  pas  se  combi- 
ner de  manière  à  se  prêter  un  appui  respectif,  une  sûreté  nouvelle,  une  e%^ 
tension  plus  grande  ;  il  y  a  lieu  de  rechercher  si  les  intérêts  privés  ne  pourraient 
pas  se  rattacher  à  Tintérét  général  par  des  liens  qui  remplaceraient  les  vieux 
liens  rompus.  11  reste  beaucoup  de  nœuds  dans  notre  trame  sociale  que  Doui 
ne  savons  pas  débrouiller  ;  la  voie  est  devenue  libre  à  tous  les  perfectionne- 
ments; le  travail  d'unité  est  achevé,  mais  nous  avons  à  faire  un  travail  d'ap- 
plication et  de  simplIGcation  qui  nous  coûte  et  nous  arrête  ;  nous  ne  savons  pas 
nous  servir  encore  de  cette  grande  machine  nationale  ;  elle  n'a  plus  de  ressorts 
dominants  qui  la  contrarient,  elle  en  a  de  gênants  et  de  trop  nombreux  qu'elle 
nfi  sait  pas  faire  obéir  assez  promptement.  —  1^  condition  de  ce  plan,  comme 
de  tous  les  autres,  c'est  qu'il  n'entraîne  pas  de  sacrifice  pour  l'État.  Le  passé 
de  notre  agriculture  lui  donne  sans  doute  droit  à  une  sollicitude  plus  active  ; 
la  science  économique  ne  saurait  admettre  qu'il  lui  donne  droit  à  une  faveur, 
et  depuis  quelque  temps  nous  ne  rêvons  que  faveurs.  Une  Injustj/pe  contraire 
est  un  moyen  bien  chanceux  de  réparer  une  injustice  ancienne,  une  protection 
nouvelle  sera  toujours  un  mauvais  remède  contre  l'abus  des  protectipoiu  i^ 
privilège^  Protée  moderne,  change  de  forme  avec  une  merveilleuse  tpiciUtp  ; 
tout  ce  qu'il  touche  il  le  gâte  et  le  jette  en  obstacle  au  bien  général. 

Mais  si  nous  nous  laissions  détourner  du  but  restreint  que  nous  nous  6Q19- 
mes  fixé,  nous  courrions  risque  d'abuser  de  l'hospitalité  qui  nous  est  accordée. 
Préoccupé  de  ce  que  nous  entendions  répéter,  que  la  question  du  crédit  foo- 
cier  n'était  pas  mûre  encore,  nous  avons  voulu  chercher  les  raisons  de  cette 
conviction  d'impuissance.  Tout  témoigne  de  l'existence  chez  nous  de  causes 
qui  ont  empêclié  les  capitaux  de  se  porter  vers  une  industrie  demeurée  de 
beaucoup  la  plus  importante  ;  la  chose  se  serait  faite  comme  d'elle-même 
plus  ou  moins  bien,  si  nous  n'avions  pas  créfj  des  entpc^cleirH^nls  a  ce  cours 
naturel.  Il  ne  fallait  pas  de  grandes  recherchus  pour  sigualiT  ce;»  premiers 
obstacles,  il  ne  fallait  qu'un  peu  d  attention  pour  découvrir  des  causes  dont 
les  effets  sont  immédiats  et  sensibles.  Résuniuns-nous. 

Le  crédit  foncier  n'a  pas  seulement  été  ^(fué^  il  a  été  ûtuuffé,  il  est  comme 
supprimé  en  France.  L'inégalité  de  réparlitiou  d  aucun  de  nos  jmptits  nVst 
poussée  aussi  loin  que  celle  de  rcnregistremcnt.  Tant  qim  cetto  injustice  sub- 
sistera, tant  que  l'emprunt  sur  le  gage  territorial  ne  pourra  se  faire  quavac 
un  si  grand  désavantage,  les  tentatives,  quelles  qu  elles  soient^  d'amt^^ioratian 
doivent  demeurer  vaines;  les  eifiiD|iles  de  rétrauger,  tous  les  ofisM^ignemeotâr 


344  JOURNAL  DES  ECONOMISTES. 

tous  les  VŒUX»  toutes  les  commissions  n*y  pourront  rien.  11  se  développera  d'au- 
tres genres  de  crédit,  il  ne  se  formera  pas  de  crédit  foncier.  Essayez  de  placer 
le  crédit  de  TEtat  dans  de  pareilles  conditions,  exigez  un  acte  notarié,  soumet- 
tez les  rentes  à  des  droits  ou  des  dépenses  aussi  considérables  que  l'hypothè- 
que, pour  voir  vite  ce  qui  en  adviendra  I^f^  crédit  public  est  sans  doute  une 
très-bonne  chose,  mais  il  n^est  pas  sans  inconvénient  qu^il  s'établisse  dans  une 
règle  toute  différente  ;  la  vie  se  retire  des  autres  parties  du  corps  social,  et  elle 
produit,  sur  le  point  où  elle  afflue,  une  santé  pléthorique  qui  rend  nécessaires 
les  saignées  ou  les  remboursements;  elle  produit  Tagiotage  et  plusieurs  autres 
maux.  Un  régime  d^égalité  est  déjà  devenu  le  meilleur,  le  seul  remède  peut- 
être  à  une  foule  de  difficultés  qui  nous  assiègent. — Répétez  la  même  épreuve 
sur  le  crédit  commercial  !  Evidemment  il  vaudrait  mieux  se  remettre  à  cher- 
cher la  quadrature  du  cercle  que  de  vouloir  faire  arriver  de  Targent  à  la 
terre  à  4  pour  100,  comme  il  arrive  dans  les  caisses  de  l'Etat,*  si  on  coromence 
par  grever  l'empnmt  territorial  d*une  charge  de  plus  de  5  pour  iOO. 

En  se  bornant  à  diminuer  Tenregistrement  des  actes  hypothécaires,  on  n'ar- 
riverait qu'à  un  résultat  partiel  ;  on  ne  mettrait  pas  le  crédit  foncier  au  oiveao 
du  mouvement  nouveau  des  affaires,  si  on  le  laissait  soumis  à  la  nécessité 
d'une  forme  d'acte  dispendieux,  aux  embarras  actuels  de  l'inscription.  La  con- 
servation des  hypothèques  et  Tenregisfrement  peuvent  arriver  à  une  très- 
grande  simplification  de  formes;  il  y  a  là  une  innovation  de  la  meilleure  es- 
pèce ;  elle  élève  l'enregistrement  au  rang  d'un  service  public,  et  fait  brèche 
è  un  état  d'hostilité  fâcheux  entre  l'administration  et  les  particuliers,  hostilité 
que  l'injustice  de  nos  impôts,  disparus  un  temps  pour  renaître  en  tumulte, 
plus  élevés  et  surtout  plus  inégaux ,  hostilité  que  les  idées  et  les  événementi 
modernes  tendent  chaque  jour  à  exagérer.  Il  y  aurait  aveuglement  à  repous- 
ser ces  innovations ,  qui  ne  sont  pas  même  des  innovations,  puisqu'elles  font 
disparaître  des  obstacles  non  préexistants,  et  qu'elles  ramènent  une  institu- 
tion à  son  but  d'utilité  première  et  générale. 

Ces  simples  améliorations  feraient  plus  que  doubler  le  nombre  desbypotbè 
ques,  elles  compenseraient  et  au  delà  une  diminution  delà  moitié  des  droits  ac- 
tuels. Le  crédit  foncier  ne  jouerait  cependant  pas  encore  à  partie  égale,  on 
aurait  encore  droit  de  supporter  impatiemment  cette  taxe  réduite,  puisque 
l'emprunt  hypothécaire  acquitterait  seul  un  droit  proportionnel,  et  que  le» 
lettres  de  change  non  réellement  commerciales  ,  ou  les  autres  genres  d'em- 
prunt en  seraient  dispensés.  Le  système  demeurera  incomplet*  tant  qu^oo  oe 
trouvera  pas  moyen  de  soumettre  toutes  les  obligations  analogues  au  même 
impôt.  Nous  avons  cm  qu'il  suffisait,  pour  atteindre  le  but,  d'accorder  la  prio- 
rité à  toute  créance  non  enregistrée  à  sa  date,  et  qu'on  pouvait  étendre  Teo- 
registrement  à  toutes  les  obligations  civiles  en  le  rendant  avantageux. 

Nous  ne  croyons  pas  seulement  ce  moyen  sans  danger,  nous  pensons  qu'il 
porte  en  lui  une  amélioration  importante.  L'enregistrement,  comme  il  faudrait 
l'entendre,  peut  remplir  une  lacune  sociale,  et  la  seule  véritable  inno^atitm 
que  nous  ayons  cru  pouvoir  proposer  répond  à  un  besoin  général.  Le  mal  do 
notariat,  le  vice  de  l'enregistrement  actuel  cVst  de  laisser  en  dehors,  parleurs 
frais  ou  leurs  abus,  un  trop  grand  nombre  d'affaires  où  la  certitude,  le  con- 
trôle, les  moyens  de  vérification  manquent  également.  L'injustice  est  d'ail- 
leurs trop  flagrante,  et  nos  sociétés  nouvelles  veulent  plus  d'égalité.  Il  est  béen 
plus  inconstitutionnel  de  ne  faire  porter  l'impôt  que  sur  une  partie  des  af 


DE  LA  REFORME  HYPOTHECAIRE.  845 

faire»,  qu'il  ne  le  serait  de  refuser  tout  effet  en  justice  aux  obligations  qui  au- 
raient voulu  se  soustraire  à  la  taxe  et  se  placer  hors  la  loi  générale,  pour  sui- 
vre uniquement  la  confiance  commerciale  ou  personnelle  ;  qu*il  ne  le  serait, 
tout  au  moins,  de  frapper  un  droit  considérable  tant  sur  le  préteur  que  sur 
Femprunteur,  obligés  de  recourir  après  coup  à  Fenregistrement.  Nous  avons 
cru  qu'on  pouvait  éviter  ces  moyens  rigoureux  ;  si  celui  que  nous  indiquons 
D^est  pas  le  meilleur,  qu'on  en  prenne  un  autre;  mais  il  en  faut  un*  Il  serait 
difficile  de  se  refuser  à  comprendre  quil  est  nécessaire  et  juste,  ou  de  sou- 
mettre à  la  même  taxe  tous  les  emprunts  quels  qu'ils  soient  et  quelque  forme 
qu'ils  prennent,  ou  d'étendre  à  l'emprunt  hypothécaire  Pimmunité  des  autres. 
Il  faut  encore  que  rion  ne  trouble  la  sûreté  de  l'hypothèque  et  la  conflance 
plus  grande  qui  lui  revient  de  la  réalité  de  son  gage.  Les  incertitudes  et  les 
mécomptes  sont  ici  de  création  humaine.  Dans  un  ordre  régulier,  il  ne  devrait 
y  avoir  aucune  hypothèque  en  rang  utile  qui  ne  produise  son  effet.  Le  privi- 
lège de  la  dot  et  les  autres  ne  sont  pas  des  nécessités  naturelles,  et,  même  en 
conservant  à  ces  créances  des  garanties  plus  sûres  que  celles  dont  elles  jouis- 
sent aujourd'hui ,  la  lumière  peut  se  faire  entière  sur  les  hypothèques,  sur  les 
transports  et  sur  la  constitution  de  la  propriété.  Nous  cherchions  surtout  le 
côté  économique  et  financier  de  la  question,  et,  quoique  peut-être  plus  à  Taise 
dans  les  questions  de  législation  civile,  nous  avons  été  obligé  d'indiquer 
plutôt  que  de  traiter  les  difficultés.  En  avons-nous  dit  assez  pour  faire  passer 
dans  les  autres  la  conviction  où  nous  sommes,  qu'il  n'y  a  rien  ni  dans  les  for- 
mes, ni  dans  les  besoins  moraux  de  la  loi,  qui  s'oppose  à  l'adoption  d'un  système 
plus  équitable  et  plus  simple? 

La  marche  d'une  réforme  hypothécaire  semble  donc  tracée  d'elle-même. 
L'égalité  de  l'impôt  pour  tous  les  emprunts  en  est  le  fondement.  Le  redresse- 
ment des  formes  et  des  incertitudes  actuelles  de  l'hypothèque  en  est  la 
seconde  nécessité.  On  essayerait  inutilement  de  commencer  par  la  fin,  ce  n*est 
qu'après  avoir  lutté  contre  ces  premiers  obstacles  qu'on  pourra  s*occuper  avec 
quelque  fruit  de  l'organisation  de  banques  hypothécaires,  générales  ou  particu- 
lières. Malheureusement,  nous  avons  du  temps  devant  nous  pour  y  songer  et 
choisir. 

Dans  ces  vastes  questions,  l'horizon  change  et  recule  plusieurs  fois.— Lors- 
que les  deux  premières  conditions  seront  remplies ,  on  aura  rendu  possible  le 
développement  du  crédit  foncier,  mais  il  ne  faut  pas  se  méprendre,  il  restera 
encore  beaucoup  à  faire  pour  le  crédit  agricole.  On  aura  un  bon  instrument 
d'empnmt,  mais  on  n'empruntera  considérablement  pour  faire  de  l'agricul- 
ture, que  tout  autant  qu'elle  sera  profitable.  L'agriculture  française,  ce  but 
final  des  plans  de  réforme  hypothécaire,  est  condamnée  à  un  état  d'infériorité 
relative,  dont  l'inégalité  de  l'enregistrement  ne  fournirait  qu'une  explication 
partielle ,  si  l'énorme  disproportion  de  notre  impôt  foncier  n'était  là  pour  la 
compléter.  Ces  injustices,  en  se  propageant  au  milieu  des  faits  nouveaux  de  la 
société  actuelle,  portent  en  elles  de  graves  désordres  qui  se  feront  sentir  tôt 
ou  tard  ;  l'action  d'une  telle  inégalité  d'impôts  ne  saurait  manquer  son  effet  à 
la  longue.  Nous  avons  dû ,  en  commençant ,  signaler  le  danger  des  illusions  de 
prospérité  agricole,  dont  l'administration  se  faisait  un  moyen  pour  repousser  la 
réforme  hypothécaire;  mais  celte  réforme  même  obtenue ,  il  ne  faudrait  pas 
s'endormir  sur  ]'empres>ement  maladif  de  la  demande  et  sur  lexpropriation 
rapide  de  la  terre;  il  j  a  lieu  de  s'alarmer  de  ce  bit  extraordinaire,  que  la 


346  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

France  entière  se  vend  aujourd'hui  tous  les  vingt  ans'.  Le  chiffre  de  1$  dette, 
qui  n'est  pas  tout  dans  le  relevé  des  hypothèques,  peut  roiimir  un  sifte  à» 
prospérité,  mais  ce  n'est  que  lorsqu'il  représentera  un  capital  coo»idérabto 
engagé  dans  Tindustrie  môme  de  lagriculture;  or,  il  est  constant  qw  otUU 
part  ce  capital  n'est  aussi  peu  important  qu*en  France.  Cest  rextinclion  ou  te 
diminution  de  la  dette  actuelle  et  sa  conversion  en  unedett^  vraiment  agri- 
cole qui  est  le  but  auquel  il  faut  arriver;  ce  ne  sont  pas  des  propriétaiici 
obérés  d'ailleurs,  ou  devant  une  partie  du  prix  de  leur  aitquisitioo  qui  peu- 
vent emprunter  pour  améliorer.  Il  faut  posséder  plus  paisiblemenf ,  aiooo  |ilDf 
(itenient,  le  capital  foncier  pour  y  joindre  un  grand  capital  améliorateor.  te 
commerce  et  les  manufactures  éprouvent  déjà  la  réaction  d'un  état  de  cbotet 
qui  renchérit  les  malières  premières  et  tend  à  restreindre  les  produite  indis- 
pensables à  tous;  ils  en  vie  idront  bientôt  à  souhaiter,  comme  un  pririlég» 
plus  sûr,  l'affranchissement  de  l'agriculture.  11  y  a  là  des  réformes  qui  devraieal 
marcher  de  front  avec  la  réforme  hypothécaire,  parce  qu'elles  ne  aoiU  pm 
!*œuvre  d'un  jour,  et  qu'iuie  machine  aussi  compliquée  ne  se  ipet  pas  en  iMOi' 
vement  ttJut  d'un  coup.  —  Toujours  est^il  que  la  réforme  hypothéceir? 
un  grand  pas  fait  vers  un  ordre  de  choses  meilleur.  DA¥1J). 

DE  L'IiAiVEîNTIOlN   ET  OES  INVENTEURS. 


Il  n'est  certainement  pas  une  question  plus  délaiaaée  et  pkis  met  i 
par  le^  économistes  que  celle  de  l'invention  et  des  inventeurs,  et  ponrtnal  il  o'en 
est  guère  de  plus  importante  quand  on  TenviMga  au  point  éê  vne  en  ïi^ 
fluence  qu'elle  exerce  sur  la  société. 

Supprimez  Tinvention,  vous  supprimez  l'industrie^  Jea  arte  et  te  eiviiailten 
même;  favorisez  Tinveptioii,  vous.aMgmenlez  le  bieiHêtre  et  te  ftotea  i'nn 
peuple,  et  yous  iipprimçz  ym  p\m  r^pide  essor  au  char  du  piopéa. 

Comment  se  fait-il  qu'une  question  aussi  capitale  n'ait  pas  encore  été»  anai 
ne  disons  pas  étudiée,  mais  entièrement  épuisée  depuia  longteoipe  partant 
d'habiles  critiques  qui  n'ont  rien  laissé  à  faire  à  leurs  successeurs  sur  Int  plai 

*  Une  phrase  omise,  soit  dans  la  copie,  soit  à  TimpressioD,  laisserait  croire  dassaout 
premier  arUtle  a  une  erreur  de  chiffres,  que  nous  demandons  la  permission  de  corriger. 
Aprè$  avoir  dit  que  le  montant  annuel  des  actes  de  vente  étant  de  1,600  millions,  fad- 
uioislRiiioo  estime  que  le  prix  réel  est  de  deux  milliards,  nous  ajoutions  :  Im  pntro^ 
casionnéepar  cette  dissirmUation  est  plus  près  du  tiers  que  du  quart.  11  est  dair  ^oc  S  | 
100  perçus  Hir  400  niilliuus  n'en  «iunoeraienl  que  13  ei  non  pas  SI  ;  il  font  tes  | 
sur  pi'^i  de  800  million^  pour  arriver  à  ce  chiffre.  —  En  prenant  vingt  ans  pobr  I 
moyen  des  ventes,  équivalant  à  une  vente  geu<*rale,  nous  deuieurous  au-dessous  àe$ 
appnViations  oïdinain^  et  sialisiiques.  Ià*  capital  teiriiorial  de  la  France  vaut  pins  de 
40  milliards,  ei  s*il  change  de  mains  tous  les  vingt  ans,  il  se  vi*nd  annueUeineot  po«r 
plus  de  3  milliards.  Uue  fierté,  tprou  ne  |)eut  pas  precisiT,  mais  qui  esl  énorme,  recolle 
d'ailleurs  pour  le  Trésor  du  seul  ret^ird  considérable  qu*on  met  à  pré^eDter  à  ruaregi*- 
tremenl  des  actes  soumis  à  un  droit  exorbitant.  Nous  avons  en  ion  de  soulever  uat 
que^4ion  accessoire  sans  la  dêvelop|)er  assez,  mais  nous  avons  eu  raison  de  dire  qne  b 
réforme  de  Penregisiremeni  hypotliécaire  peut,  non -seulement  se  bire  i  diiflTre  égal, 
maifr  coBoomir  avec  d*autrtis  diminutions. 

*  Voir  plus  loin  à  la  Çorraspondanoe. 


DE  L'INVENTION  ET  DES  INVENTEURS.  U1 

minimes  questions  du  droit  public  et  prive?  C'est  qu'apparemment  on  aura 
pris  àw  mot  les  Teuilletonistcs  et  les  vaudevillistes  qui  so  sont  toujours  égayés 
apx  dépens  de  ^invention  et  des  inventeurs;  les  jurisconsultes  auront  cru, 
àihs  (toute,  ()ue  la  cause  était  jugée,  puisque  personne  ne  réclamait  contre  le 
|dngu1ier  considérant  qui  fait  de  tout  inventeur  un  charlatan  ou  un  Fou,  do 
toute  iïivention  une  mystiflcation,  de  tout  brevet  luie  source  de  procès  dont  le 
prodiiitle  plus  clair  est  de  l'argent  pour  les  avocats;  aussi  n'est-ce  que  sous  ce 
point  de  vue  que  ces  messieurs  ont  bien  voulu  leur  accorder  quelque  attention. 
**  Quant  aux  législateurs,  c'est  à  peine  si  on  a  pu  en  rassimibler  la  moitié, 
^(is  un,  lorsqu^on  a  voulu  toucher  à  TafTaire  de  l'invention  qui  ne  paraît  être 
celle  de  personne  dans  les  Chambres,  et  chactm  sait  que  c'est  par  surprise  et 
par  un  heureux  matentendu  que  la  loi  des  brevets  a  obtenu  en  France  une 
légère  amélioration  qu'il  n*était  nullement  dans  l'intention  du  gouvernement 
de  lui  accorder. 

C'est  qu'il  existe  un  certain  nombre  de  préventions,  de  phrases  faites  «t 
d'opinions  préconçues,  qui  ont  fini  par  passer  à  l'état  d'axiomes  à  I  usage  non- 
seulement  de  la  foule  ignorante,  mais  des  hommes  les  plus  influents,  les  plus 
haut  placés.  Ce  sont  ces  faux  raisonnements,  répétés  à  satiété  et  acceptés  sans 
conteste,  qu*il  est  urgent  de  détruire;  nous  allons  voir  qu'il  n'en  est  pas  un 
seiri  capable  de  résister  à  la  pierre  de  touche  de  l'examen  le  plus  superflciel. 

Quand  nous  avons  démontré  que  l'industrie  s'était  développée  dans  chaque 
état  proportionnellement  aux  garanties  accordées  aux  inventeurs,  on  nous  a 
répondu  que  nous  prenions  peut-être  l'elTet  pour  la  cause.  Ainsi  l'Angfeferre 
D*anrait  songé  à  créer  sa  loi  des  patentes  que  lors<|ue  son  industrie  éfait  en 
prcspérité.  Cependant  nous  ne  sachions  pas  que  l'Angleterre  ait  fait  preuvo 
d'aucune  supériorité,  avant  le  dix-septième  siècle,  >ur  le  reste  de  T^iropc  où 
le  travail  était  alors  pétrifié  par  les  maitrUe$  et  les  corpf/rtUirmê^  et  l'esprit  d*io- 
vention  jiaral  jsé  par  les  jur«indes  cl  les  règlements. 

Peut-on  dire  que  la  France  et  Tlnion  amérirraine  brillaient  comme  aajofir- 
dirai  par  leur  industrie  avant  1790,  la  f*ni*>e  avant  in\t,  les  Pays-Bas  avant 
1*17,  PAatricbe  avant  IfôO,  etc.? 

Oo  peut  donc  priser  co  Cait  que  Tère  ïntittairUWe  n'a  rommeiitJ:  à  pfAftAre 
qot  du  pur  oo  d#*s  garanties  ont  été  accordées  aux  invenl^irs  ;  ainsi  lAngle* 
terre  a  eo  1^  ans  d  avance  wr  la  France  ;  la  fnwf,  22  am  d'à? anr^  mr  la 
Prusse,  H  la  Pruss*^  ne  l'emporte  qu*  de  7  ans  *ijr  1^'^  Pay*-Bas,  VfAffS$^ne, 
ntalîe,  le  Portru:al  et  1^  ï*>ia  Siciî*?*  acrordenl,  d^pfii'*  trop  peu  (Tannées,  de 
trop  pr»*caîreH  garanfie;*  aux  îrv^entetir^,  p^Kir  qii  iH  y  prift^nt  \eAir%  indu^tri^. 
Quant  à  la  lnt\*,U^^  a  l  F^jpte,  a  la  Perne  et  aux  Inrfe^,  lîndrHCrie  et  le*  art* 
me  foiaciiiTont  ég^i^^ment  a  s'y  dfr*H^>pper  que  *tu  'ymt  ofi  ce^  pays  seront 
doté»  «f  imeloi  pfotei*truîe  de  b  proprit^fé  de*  œuvrrn  de  l'ioteili^enee.  C'est 
prértîetbûo  ^ne  Von  [>eiit  Csur^  à  ri*iip  %àr, 

n  n'fst  étme  pa»  dont**'ïX  qa*î  le  rtiamp  de  Flnvention  n'f^i  j-ïmai-^  p^is  m 
cnitivé  qu'un  lemtoir»*  banal  qn  il  »e  -ierait  peu  p#>rmi^  de  rtivi^r  et 
Ce«ei*>nî,  aii  pr  >ftf  de  ceux  qui  veulent  en  enlrepretwire  ie  defnr,h**mrnt. 

Ce  qm  trompe  hten  «les  iT^^ns ,  c"»*^  q.i'u*  ronior.itmt  r»irt  indiViilin»!  qiu 
tir^lmt  dk«r  luv*  «ie^vaneier*  et  qiu  a  produit  bpan.:rj».p  *le  rhef^-d  o^ivre, 
«feerîliftilHtnaliMne  auv^me  quj  n  exwfe,  a  propr**ment  parW,  qae  *1**p'iif* 
réfiWfniwent  de  la  loi  ies  bre*.  et;*,  et  qui  ne  se  ttev'^lcppe  q't  en  r^txMt  dw 
nsete^IsffQfieetfaMi^'itoaeeafiieoC;  pfoteettott  aeaqpiiie,  soaveat  Oiiiaoire 


a48  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

et  pourtant  si  puissante,  que  jamais  à  aucune  époque  historique,  oo  D*a  rieo 
TU  de  comparable  aux  prodiges  accomplis  de  notre  temps. 

L'antiquité  nous  montre,  disons-nous,  des  chefs-d'œuvre  de  Tart  indir  idad: 
mais  la  jouissance  en  était  réservée  aux  princes  et  aux  grands;  le  peuple 
en  était  privé,  tandis  que  l'industrie  a  le  don  de  les  multiplier  à  Tinfini  et 
de  les  mettre  à  la  portée  de  tout  le  monde;  en  un  mot,  les  anciens  aaTtieet 
produire^  et  nous  savons  reproduire. 

Les  anciens  n'avaient  que  le  manuscrU^  nous  avons  Yédition  de  toutes  cboset. 

L*art  écrivait,  l'industrie  imprime^  estampe,  coule  et  transforme  pour  aiofi 
dire  la  matière  comme  par  enchantement. 

Nous  n'avons  plus  qu'un  but  à  atteindre,  c'est  de  porter  nos  éditions  indiit- 
trielles  du  mille  au  milliard,  afin  de  livrer  à  chaque  individu  les  objets  dont  O 
a  besoin,  en  en  réduisant,  pour  ainsi  dire,  le  prix  à  celui  de  la  matière  brute, 
plus  une  imperceptible  fraction  sufnsante  seulement  pour  payer  les  frais  gé- 
néraux et  faire  la  fortune  du  fabricant  dans  l'espace  de  dix  à  vingt  ans. 

Quand  on  en  sera  arrivé  lé,  l'industrie  aura  atteint  son  maximum  d'utilité, 
de  gloire  et  de  prospérité. 

lA  chose  est-elle  possible,  et  comment  y  parvenir?  Nous  sommes  persuadé 
qu'on  en  approche  chaque  jour,  et  nous  pensons  qu'il  ne  faut  rien  négliger  pour 
y  atteindre:  mais  cela  ne  se  fera  pas  seul,  il  faut  que  les  lois  viennent  en  aide 
à  ce  noble  projet. 

La  première  préoccupation  de  la  loi  doit  être  de  sauvegarder  les  intérêts 
de  l'inventeur,  en  lui  assurant  au  moins  la  propriété  emphytéotique  de  ses 
inventions,  et  de  sévir  plus  sévèrement  qu'elle  ne  le  fait  aujourd'hui  cootre  les 
usurpateurs. 

D'habiles  sophistes  soutiennent  une  thèse  des  plus  spécieuses,  qoi  ii*a  ja- 
mais été  rétorquée  et  qu  il  faut  réduire  à  sa  juste  valeur. 

La  protection,  disent-ils,  n'enfantera  pas  une  invention  de  plus,  le  Tentais 
inventeur  ne  travaille  que  pour  la  gloire,  le  profit  est  la  dernière  chose  quH 
envisage,  si  même  il  y  pense.  Une  force  irrésistible  le  contraint  d'accoucher 
quand  il  a  conçu,  comme  une  femme  enceinte  qui  ne  peut  se  dispenser,  sous 
aucun  prétexte,  de  se  délivrer  de  son  fruit. 

Ainsi  donc,  disent  ils,  il  y  aura  toujours  des  inventeurs  et  des  ioventioiis 
avec  ou  sans  protection  légale.  C'est  un  fait,  nous  le  reconnaissons;  ma»  il 
n'y  aura  guère  que  des  inventions  avortées  et  presque  jamais  exécutées  ;  les 
livres  et  les  journaux  en  sont  pleins,  de  ces  inventions-là,  qui  ne  sont  d'au- 
cune utilité  pour  la  société;  Euler  en  est  farci,  et  vos  cinquante-neuf  Tolomes 
de  brevets  expirés  en  regorgent. 

Inventer  n'est  rien,  exécuter  est  tout;  or,  pour  exécuter,  il  faut  du  temps 
et  de  l'argent;  et  sans  protection,  sans  brevets  durables,  vous  ne  trouverei 
pas  de  capitaux,  et  vous  n'exposerez  pas  plus  les  vôtres  qu'un  Turc  ou  ne 
Persan  qui  aurait  inventé  la  locomotive  n'eût  essayé  de  la  construire.  Ne 
croyez  pas  que  Dieu  ait  déshérité  aucun  peuple  de  lesprit d'invention,  ne 
croyez  pas  que  le  moyen  âge  ait  fait  moins  d'inventions  que  nous;  cependaet 
il  n'en  sortait  pas  autant  en  un  siècle  qu'on  en  voit  surgir  en  un  an,  depuis 
que  nous  avons  une  loi  telle  qu'elle,  qui  donne  à  nos  inventeurs  une  omlire 
de  protection  dont  nos  ancêtres  étaient  privés. 

Que  serait- ce  donc  si  la  propriété  des  œuvres  du  génie  était  assimilée  à  k 
propriété  foncière^  et  entourée  des  méoies  garanties  1 


DE  L'INVENTION  ET  DES  INVENTEURS.  149 

Peut-être  qu*à  Theure  où  je  tous  parle,  il  y  a  dans  la  tête  et  dans  les  car- 
tons des  inventeurs,  de  quoi  remplacer  tout  ce  qui  existe  en  industrie,  avec 
cinquante  pour  cent  d'économie.  Peut-être  que  la  science  et  la  théorie  sont 
de  plusieurscentaines d'années  en  avantde  la  pratique,  et  cependant  la  science 
et  les  théories  industrielles  ne  sont  que  d'inutiles  abstractions  sans  la  pratique  ! 
On  peut  ajouter  avec  certitude  que  les  praticiens  ne  pourront  suivre  les 
théoriciens  dans  leur  course  au  clocher  que  lorsqu'ils  seront  à  cheval  sur 
leur  propre  coursier. 

Il  esta  remarquer  que  les  plus  rudes  antagonistes  des  inventeurs  sont  pré- 
cisément ceux  dont  ils  seraient  en  droit  d'attendre  le  plus  d'aide  et  de  bons 
conseils;  ce  sont  les  corporations  scientifiques  orficielles,  les  corps  savants 
constitués,  qui ,  au  lieu  de  leur  servir  de  parrains  auprès  du  pouvoir,  sont 
presque  toujours  disposés  à  leur  barrer  la  route  et  à  les  décourager,  avec 
une  persévérance,  une  ténacité  que  nous  avons  longtemps  admirée  sans  la 
comprendre. 

H  n*y  a  pas  d'exemple  qu'une  invention  proposée  à  un  gouvernement,  soit 
dans  l'artillerie,  soit  dans  la  marine,  soit  dans  les  ponts  et  chaussées,  ait  été 
adoptée  avant  la  quinzième  année  de  sa  découverte,  c'est-à-dire  avant  sa 
chute  dans  le  domaine  public,  précisément  alors  qu'on  n'est  plus  tenu  de 
compter  avec  l'inventeur. 

Les  gouvernements  les  plus  progressifs  ne  consentent  à  s'occuper  d'une 
invention,  qu'après  que  les  particuliers  ont  fait  tous  les  frais,  et  que  la  chose 
est  devenue  d'un  usage  général.  C'est  ainsi  que  le  fusil  à  piston,  dont  tous 
les  chasseurs  se  servent  depuis  trente  ans,  vient  enfln  d  être  mis  sérieusement 
à  l'essai  par  la  plupart  des  gouvernements,  précisément  alors  qu'elle  est  déji 
de  beaucoup  perfectionnée  et  dépassée. 

En  général,  les  hommes  de  génie  ne  doivent  jamais  compter  sur  les  hom- 
mes dti^^'e,  dont  la  position  eat  faite  et  qui  condamneront  toujours  a  priori 
toutes  les  découvertes  qu'on  enverra  à  leur  examen,  parce  qu'en  les  ap- 
prouvant ils  auraient  peur  qu'on  ne  les  chargeât  de  les  exécuter,  travail 
supplémentaire  gratuit  et  pénible,  auquel  ils  n'ont  aucun  intérêt  quelconque 
de  gloire  ou  d'argent,  et  dans  lequel  ils  pourraient  échouer,  non  sans  dommage 
pour  leur  infaillibilité  ofUcielle.  Quant  à  dérober  par-ci,  par-là,  certaines  io- 
Tentions  brevetées,  ils  ne  s'en  font  pas  grand  scrupule  ;  ce  n'est  pas  pour  eux, 
disent-ils,  c'est  au  profit  du  gouvernement,  c'est-à-dire  au  profit  de  tous,  qu'ils 
s'en  emparent;  le  péché  mortel  se  change  de  la  sorte  en  péché  véniel. 

Une  indélicatesse,  une  indiscrétion,  en  général,  pèsent  fort  peu  sur  la 
conscience  d'une  commission,  d'un  comité,  d'un  conseil  ou  d'une  corporation. 
Nous  connaissons  une  fouie  d'anecdotes  de  cette  espèce  et  dans  tous  les  pays,  qui 
ne  sont  point  faites  pour  encourager  les  inventeurs  à  la  confiance  envers  les 
corps  constltués,et  même  envers  les  personnages  les  plus  haut  plasés. 

Il  semble  que  le  vol  ctiange  de  nature  et  perde  son  nom  dès  que  l'intention 
du  larron  n'e»t  pas  d'en  profiter,  et  qu'il  agit  pour  la  communauté;  c'est 
l'odieuse  piraterie  qui  devient  glorieuse  conquête  quand  elle  est  exercée  en 
grand  et  sans  idée  de  rapine.  Mais  laissons  là  ces  auiéres  vérités  pour  revenir 
au  grand  principe  que  nous  poursuivrons  sans  relâche,  celui  de  la  reconnais- 
sance de  la  propriété  det  €euvre$  de  lUrUeUigencCy  et  reprenons  la  démonstration 
des  bienCaJtsgénénux  qui  doivent  résulter  de  cet  acte  de  liaiite  justice... 

Ceptwdant  nous  ne  pouvons  passer  outre  sans  exprimer  de  nouveau  notre 


3$0  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

étorniemdnt  de  voir  une  foule  d'économistes  aussi  estimables  qu^éradits, 
raisonner  sur  le  eCommerce  et  la  richesse  des  nations,  sur  les  lois  de  la  prodœ- 
tion  et  delà  consommation,  sans  songer  a  jeter  un  regard  vers  la  source  de 
tout  cela,  sans  s*occuper  le  moins  du  monde  de  l'inventeur,  qui  tient  cependant 
dans  sa  main  le  premier  et  le  dernier  mot  de  leurs  statistiques,  qui  peut  ré- 
duire à  néant  leurs  plus  laborieuses  élucubrations  et  déchirer  dans  un  itisiâot 
leurs  broderies  de  chiffres  les  plus  élégantes.  C'est  que.  en  vérité,  ces  écrivains 
ne  semblent  pas  se  douter  de  la  place  que  tient  Tinventlon  dans  tontes  les 
choses  d*ici-bas;  on  dirait  qu'ils  sont  nés  coiffés,  chaussés,  gantés,  vétos  et  la 
montre  au  côté.  Ils  ne  semblent  pas  se  douter,  disons-nous,  que  les  inven- 
teurs dont  ils  dédaignent  de  prononcer  le  nom  sont  les  auteurs  de  tontes  les 
merveilles  qui  les  entourent,  qu'ils  leur  doivent  jusqu'à  l'encre  et  au  papier 
dont  ils  se  servent  pour  les  ridiculiser. 

Il  y  a  tant  de  mauvais  inventeurs  et  de  mauvaises  inventions,  disent-ils,  sans 
songer  qu'il  y  a  tant  do  mauvais  écrivains,  de  mauvais  peintres,  de  mauvais 
poètes;  tant  de  mauvais  terrains,  de  mauvaises  herbes,  de  mauvais  fhiits  et 
de  mauvais  cœurs,  ce  qui  est  la  preuve,  nous  pourrions  dire  la  cause  qu*il  y  en 
t  beaucoup  de  bons,  puisque  le  bien  et  le  mal  se  balancent  ici-bas.  Mais  nous 
dous  bornerons  à  leur  démontrer  que  le  moindre  adoucissement  qu'ils  pour- 
raient apporter  à  la  condition  des  inventeurs  aurait  plus  d'influence  sur  la  po- 
litique des  nations  que  tous  les  volumes  qu'ils  enfantent,  que  tous  les  ensei- 
gnements qu'ils  prodiguent,  que  tous  les  projets  qu'ils  publient;  c'est  que  les 
inventeurs  tiennent  dans  leurs  mains  la  balance  commerciale  de  l'Europe  et 
du  monde,  et  qu'ils  peuvent  la  faire  pencher  en  faveur  du  pays  où  il  leur 
plaira  de  poser  le  pied,  et  ils  le  poseront  de  préférence  là  oâ  on  leur  offrira  le 
plus  de  garanties  et  de  protection.  C'est  ainsi  que  toutes  lés  invenltons  do 
monde  étaient  passées  en  Angleterre  à  partir  de  4025,  et  n'ont  corameneé  à 
repasser  la  Manche  que  depuis  1790,  époque  de  la  première  loi  des  brevets 
é'invention  du  continent. 

Il  est  vraiment  incroyable  qu'il  faille  encore  démontrer  la  nécessité  de  pro- 
léger les  inventions  ;  il  est  incroyable  que  nos  économistes,  que  nos  législa- 
teurs, que  nos  journalistes  ne  comprennent  pas  l'importance  du  rôle  des  in- 
venteurs sur  la  scène  du  monde,  qu'ils  ne  l'aient  pas  encore  analysé,  déflm, 
constaté  et  réhabilité  I 

M'est-ce  pas  Fulton  qui  a  renversé  toutes  les  anciennes  théories  de  la  guerrp 
et  des  relations  maritimes?  N  est-ce  pas  Withneys  avec  son  cottongin  qui  lie  en 
ce  moment  les  bras  aux  grandes  puissances  avec  ses  écheveaiix  de  twist? 
N'est-ce  pas  l'inventeur  du  remorqueur  qtu'  enfoncera  les  murailles  chinoise 
dont  tous  les  gouvernements  s'efforcent  en  vain  de  s'entourer?  N'est-ce  pas 
Wheaststone  qui  a  dompté  la  foudre  et  changé  l'étincelle  électrique  en  coorrier 
de  cabinet?  N  est-ce  pas  Warner  qui  réduira  vos  fiers  vaisseaux  de  ligne  i 
l'humble  condition  de  magasins  de  charbon,  et  fermera  la  bouché  â  vos  ter- 
ribles Paixhans?  N'est-ce  pas  une  simple  balle,  la  balle  Delvigne  que  vous  re- 
poussez, dont  dépend  la  coriace  conquête  de  l'Algérie? 

Qui  donc  serait  encore  assez  aveugle  pour  ne  pas  reconnaître  que  la  prospé- 
rité ou  la  misère  des  peuples,  que  le  salut  ou  la  chute  des  empires  dépendent 
plus  des  inventions  que  des  constitutions,  plus  des  inventeurs  que  des  léfisia* 
teura  et  des  administrateurs;  que  les  savants,  les  artistes,  les  littérafeors  et  les 
ioftateoffs;  en  général,  sont  Fâme  et  la  gloire  des  dations;  qtie  èêM  eu  an 


DE  LISVENTION  ElDES  INVENTEURS.  3b i 

peuple  n'Bst  plus  qu'une  peuplade,  une  horde  «  uti  dan  de  barbares  ou  de 
sauvages  qui  passent  sur  la  terre  $dus  y  laisser  d'antres  f  races  que  ries  rossiles, 
mo\m  mtéreasartlsque  ceux  des  mastodontes  et  des  sauriens  I  Kh  bien,  c*esl  à 
ce  corps  d'éWie  de  l'humaniti^,  c'est  aux  inventeurs  que  Ton  refuse  te  droit 
commun,  le  droit  de  posséder  ce  qu'ils  ont  fait,  ce  qu'ils  ont  créé  de  toute 
pièce!  C'est  plus  qu'injuste,  c't.'St  maladroit. 

Ecoutez  ce  qu'eu  dit  un  honorable  pair  de  Frarrre,  le  cotntc  Daru  : 
a  l.e  développement  de  lesprit  d'invention  e^t  rbonninir  d  un  pays  et  d'un 
gouvernement,  c'est  en  même  tiMnps  une  condition  de  rirbesfie  et  un  moyen 
d^aseeudant,  de  supérloriLé  dans  le  monde;  c'est  donc  un  des  grands  intérêts 
ée  la  société;  une  idée  beureuse,  une  seule  invention  jetée  dans  le  public, 
peuvent  quelquefois  produire  un  ace roisse ment  de  commerce  et  d'industrie 
<|u'on  ne  saurait  prévoir.  Il  faut  donc  encourager  par  des  primes  et  des  ga- 
ranties libérales  T application  de  l'intelligence  au  perfectionnement  du  travail, 
4anâ  une  société  fondée  comme  la  iiAtre,  sur  le  travail.  îleftiser  l^aumône  d'un 
peu  dé  temps  à  ceux  qui  se  dévouent  à  cette  tâche,  c'est  tine  sorte  de  contre- 
MHS  ineipficable,  etc.  ■ 

Depuis  les  discours  de  Lakanal  à  la  Constituante,  rien  d'aussi  juste  et  d'aussi 
vrai  n  a  été  dit  dans  les  Chambres  au  snje(  des  inventeurs. 

Nous  allons  essayer  d\'X poser  Tembryo^énésie  des  inventions,  et  d'indiquer 
It-mode  à  suivre  pour  en  élever  un  grand  nombre.  Une  comparaison  d'une 
Mactitude  incontestable  nous  fera  mieuJ^  comprendre. 

Le  monde  intellectuel  est  le  reflet  du  monde  matériel;  Il  y  a  similitude 
eODstante  entre  la  génération  des  idées  et  la  gt'^nération  des  hommes;  la  moitié 
4u  genre  humain  est  destinée  à  produire  un  germe  et  Tautre  partie  à  le  Jè- 
tonder  au  physique  comme  au  moral*  Il  y  a  donc  moitié  cerveaux  mâles  et 
moitié  cerveaux  l'emeiles,  si  nous  pouvons  nous  exprimer  ainsi;  donc  les  In- 
neutÊurs  no  sont  pas  aussi  rares  qu'on  te  pense. 

Le  pollen  des  idées  vogue  dans  ralmosph<^re  métajihysique  comme  celui  des 
plantes  dans  l'atmosplu^re  physique;  quand  il  vient  à  se  poser  sur  un  cerveau 
ou  sur  une  fleur  préparés  à  le  recevoir,  la  fécondation  commence,  mais  Pincu* 
kationet  la  gestation  sont  longues  H  souvent  pénibles;  la  léte,  occupée  à  dé- 
velopper son  fruit,  est  plus  ou  moins  soutirante,  et  quand  Tbeure  de  la  déli- 
vrance a  sonné,  les  douleurs  augmentent,  et  plus  d'un  malheureux  succombe 
à  défaut  do  forceps  d'argent.  Eïeaucoup  d'avorteinenls  sont  provoqués  par  pru- 
ëenee,  beaucouf»  d'enfants  arrivent  mort-nés,  et  les  trois  quarts  sont  abandonnés 
ou  exposés  par  leur  pén^  sur  la  voie  puttliqne,  euvi^loppès  dans  une  feuille  de 
journal ,  mais  personne  ne  veut  prendre  la  peirte  de  les  ramasser  et  de  les 
élever,  bien  convaincu  qu'en  payant  leur  inscription  à  Tétat  civil  des  enfants 
du  génie,  leur  père  adoptif  ne  les  sauverait  pas  d'ime  mort  prém^iturée,  dont 
le  terme  est  tiJté  à  3,  JO  ou  t5  ans  par  Tédil  hérodiaque  des  l)n.'vets  d'inven- 
tion^  édit colérique  et  sauvage,  qui  ordonne  le  massacre  général  des  iimocents, 
afin  que  leltessie  ne  puisse  échapper  au  hoiureRn. 

Que  ditet»-vaus  de  culte  barbarie  d'un  siècle  de  lumières,  d'un  siècle  de  pro- 
ffès?  Pardôjinfz-teuTf  Sttgnfur;  ils  ne  sat^ent  ce  quUU  font  ! 

Nos  hommes  d  État  modernes  sont  moins  coupables  ce(>endant  que  les  an- 
ciens qui  brûlaient,  aveuglaient,  emprisonnaient  U'^  inventeurs;  les  nôtres  se 
contentent  de  les  condamner  à  l'amende  des  brevets,  de  les  chasser  de  leur 
antictiaeibrê,  dfi  leur  enlever  le  fruit  de  leur  pensée,  ou  d'ordonner  qu'il  soU 


S52  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

jeté  à  la  voirie  du  domaine  public,  après  quelques  années  d*exiileam. 

Les  Chinois  tuent,  dit-on,  leurs  petits,  quand  ils  ne  peuvent  les  nourrir; 
mais  chez  nous,  c^est  la  loi  qui  tue  les  enfants  du  génie,  au  momeot  même  où 
ils  sont  en  état  de  gagner  leur  vie,  de  nourrir  leur  péro,  et  d*étre  utiles  à  la 
société.  Les  Chinois  n*ont-ils  pas  raison  de  nous  appeler  barbares  éirangerêf 

On  voudrait  qu*une  invention  née  d'hier  fût  grande  le  lendemain,  on  ne 
comprend  pas  qu*il  est  nécessaire  de  la  traiter  ab'^olument  comme  un  enfui 
ordinaire,  qui  a  besoin  d*étre  nettoyé,  allaité,  réchauffé,  morigéné»  qui  réciame 
les  soins  assidus  et  Tamour  d'un  père  ;  que  si  ce  père  n*est  pas  riche,  il  aura 
beau  vanter  à  ses  voisins  les  qualités  précoces  et  les  vertus  en  herbe  de  900 
nouveau-né,  pas  un  ne  tournera  la  tête  pour  voir  le  futur  Galilée^  le  futur 
Newton,  le  petit  Watt  ou  le  petit  Fulton;  encore  bien  moins  ouvrira-i-il  m 
bourse  pour  l'aider  à  finir  son  éducation,  car  ils  savent  bien  que  le  petit  mal- 
heureux est  condamné  à  mourir  à  quinze  ans. 

Réduit  ainsi  aux  seules  ressources  d'un  père  indigent  qui  achève  de  se  mi- 
ner, sans  venir  à  bout  d'en  fair^  un  homme,  l'ingrat  s*éebappe  souvent  de  la 
maison  paternelle,  et  périt  misérablement  entre  les  mains  de  quelque  saltim- 
banque. Personne  ne  se  soucie  d'élever  les  enfants  des  autres  ni  de  cultiver 
le  champ  du  voisin.  Le  domaine  public  est  la  mainmorte  des  inveotioas. 

Voilà  ce  que  produit  de  plus  clair  la  loi  qui  limite  à  quinze  ans  le  droit  de 
paternité  sur  les  enfants  de  Tintelligence.  Changez  cette  loi,  et  permettez-leor 
de  vivre  tant  qu'ils  pourront^  et  vous  changerez  la  face  des  choses,  vous  vivret 
dans  un  siècle  de  merveilles,  vous  attirerez  sur  votre  pays  la  béoédictioa  d'ea 
haut,  en  y  appelant  la  richesse  et  le  bien-être;  vous  amènerez  par  mille  ca- 
naux l'or  de  l'étranger,  en  échange  de  vos  produits  perfectionnés  etâ  I>od  mar> 
ché.  Vous  rendrez  vos  voisins  tributaires  et  vassaux  *,  vous  occuperez  tous  les 
bras  et  toutes  les  têtes  disponibles,  et  Dieu  s'ait  s'il  en  manque  aujourdliui; 
mais  en  outre,  vous  rendrez  le  travail  plein  de  charmes,  en  récompensast 
toutes  les  manifestations  utiles  sous  lesquelles  il  apparaîtra. 

L'ouvrier  ingénieux  qui  trouvera  un  mode  abréviatif,  un  procédé  préféra- 
ble, une  combinaison  avantageuse,  n'aura  qu'à  les  faire  enregistrer  chez  la 
première  autorité  voisine,  pour  en  avoir  la  propriété,  et  en  retirer  des  firaili 
relatifs  à  leur  importance. 

L'invention  deviendra  la  plus  honorable,  la  première  des  professions.  L'é- 
tude, la  méditation,  l'expérience  acquise  et  la  probité  serviront  à  ravancemeot 
des  travailleurs,  au  lieu  de  servir  à  leur  ruine,  comme  aujourd'hui.  Chaque 
individu  aura,  selon  sa  valeur  réelle,  quand  la  loi  protégera  le  fonds  intelleo> 
tuel,  aussi  bien  que  le  fonds  matériel.  La  moralité,  la  science,  le  talent,  la  verto 
même  seront  des  moyens  de  fortune  et  de  considération  aussi  assurés  que  le 
sont  aujourd'hui  lignorance,  la  fraude  et  le  charlatanisme.  Enfin,  la  capacité 
réelle  prendra  la  place  de  la  capacité  fictive  de  vos  constitutions. 

Ce  serait,  direz-vous,  une  grande  révolution  que  de  voir  le  signe  représen- 
tatif de  la  capacité  politique  entre  les  mains  de  la  capacité  scientifique,  que 
de  voir  rhonnête  homme  en  voiture  et  le  fripon  à  pied,  le  savant  millioo- 
naire  et  l'ignorant  dans  la  misère  !  J'en  conviens,  ce  serait  déranger  tiien  dei 


•  On  n'auirerait  pas  exclusivement  Vor  des  étrangers ,  mais  leurs  produits.  Ifos  voi- 
sins Bti  seraient  ni  vassaux  ni  tributaires;  ils  e&porieniient  pour  imiKMier:  les  prodails 
ne  s^acbèteni  qu'avec  des  produiu.  {Noté  d§  la  r^ûcâm,) 


DE  L'INVENTION  ET  DES  INVENTEURS.  86a 

positions  acquises  ;  mais  remarquez  que  rien  de  cela  ne  se  ferait  avec  vio- 
lence, que  les  choses  s'arrangeraient  lentement  et  progressivement,  et  que 
notre  génération  s'apercevrait  à  peine  de  cet  insensible  mouvement  de  bas- 
cule, résultat  infaillible  cependant  de  la  reconnaissance  de  la  propriété  irUel' 
lectuelle,  et  de  rétablissement  des  marques  d'origine  obligatoires^  c*est-à-dire  de 
l^adoption  du  principe  d'équité^  que  diacun  doit  être  propriétaire  et  responsable  de 
ses  œuvres. 

Il  ne  nous  faut  cependant  que  cette  légère  concession  pour  changer  la  so- 
ciété de  mal  en  bien,  pour  donner  satisfaction  à  toutes  les  intelligences,  éman- 
ciper tous  les  serfs  du  génie,  procurer  du  travail  à  tous  les  bras,  et  assurer  à 
tout  le  monde  une  part  proportionnelle  à  son  talent,  à  sa  probité  et  i  son  ac- 
tivité. 

On  le  voit,  nous  n'avons  pas  besoin  de  millions  pour  essayer  notre  utopie, 
nous  ne  voulons  rien  changer  à  ce  qui  est  organisé,  nous  ne  voulons  qu'orga- 
niser ce  qui  ne  Test  pas,  la  propriété  intellectuelle  sur  les  bases  de  la  propriété 
foncière  ;  rien  de  plus,  mais  rien  de  moins!!! 

Quel  est  donc  le  grand  but  que  vous  prétendez  atteindre,  nous  dira-t-on,  en 
parlant  avec  tant  d'assurance  ?  Serait-ce  uniquement  d'enrichir  une  classe 
peu  nombreuse  et  disséminée,  qui  n'a  jamais  fait  entendre  sa  voix  à  la  tribune, 
ni  dans  la  presse,  qui  n'a  ni  conciliabules,  ni  avocats,  ni  organe,  qui  ne  signe 
pas  même  de  pétitions,  et  qui  n'est  représentée  nulle  part;  une  classe  dont 
Texistence  est,  pour  ainsi  dire,  équivoque,  hypothétique,  et  quasi  chiméri- 
que; la  classe  enfin  des  inventeurs,  qui  sont  sans  doute  contents  de  leur  sort, 
puisqu'ils  ne  demandent  rien  ! 

Non  :  c'est  bien  moins  dans  l'intérêt  des  inventeurs  que  dans  l'intérêt  des 
principes  et  dans  l'intérêt  de  la  société  que  nous  parlons;  c'est  parce  que  nous 
sommes  convaincu  que  la  justice  que  nous  réclamons  est  le  seul  moyen  d'ar- 
river à  produire  bien  et  à  bas  prix  toutes  choses  ;  c'est  parce  que  toutes  les 
industries  exercées  en  grand,  avec  des  machines  de  force  et  de  vitesse,  accom- 
plissent des  miracles  de  bon  marché.  C'est  qu'il  n'est  pas  possible  d'exercer 
une  industrie  en  grand,  sans  grands  capitaux,  et  qu'on  ne  trouve  de  grands 
eapitaux  qu'avec  de  grandes  garanties;  c'est  parce  que  la  garantie,  donnée  par 
nos  brevets  de  quinze  ans  est  loin  d'être  suiUsante  pour  attirer  des  capitaux, 
par  conséquent,  pour  bien  fabriquer  avec  économie,  alors  que  tout  le  secret 
de  l'industrie  et  même  du  conmierce  consiste  à  fabriquer  mieux  et  à  meilleur 
mardU  que  tout  le  monde. 

JOBARD. 


T.  XIV.  —  i««toi  ••«•.  24 


1^4  4QVIPAL  ïm  tçamm^^^ 

ABOLITION 

DES  LOIS  SUR  LES  CÉRÉALES. 


DISSOLUTION  DE  LA  LIÇUE. 

n  était  temps.  —  Depuis  cinq  mois  Topinion  suivait,  haletante,  toates  les  pé- 
ripéties du  grand  duel  économique  qui  devait  donner  la  victoire  aux  idé«R  pao- 
greasiyes  ou  aux  vieilles  routines,  à  la  liberté  du  commerce  ou  au  monopole. 
LMmpatience  gagnait  les  cœurs  les  plus  calmes;  l'industrie  cbancelait  entre  m 
règne  qui  allait  s'éteindre  et  un  autre  qui  allait  nattre;  les  sécessions  eorameo- 
çaient  dans  les  districts  manufacturiers;  les  entrepôts  s*encombraienl  de  cé- 
réales; la  Ligue  avait  peine  à  contenir  ses  masses  disciplinées,  mais  inquiétei; 
tout  un  pays  grondait  aux  portes  de  cette  Chambre  des  lords,  qui  bésitaiC  à 
s'immortaliser  par  ui^  coup  d'éclat.  Un  jour  ée  .pUis,  peut-être,  el  la  réfome 
s'accomplissait  d^elle-méme,  par  une  sorte  d'explosion.  C'est  qu'il  s'agiasaU  de 
savoir  si  on  ferait,  éternellement  balte  dans  les  bas-fonds  du  système  mer- 
cantile et  fiscal,  ou  si,  conduit  par  cette  lueur  divine  que  le  génie  plaœ  au- 
devant  des  peuplés,  on  allait  marcher  dans  la  voie  des  Pitt,  des  Canning.  ée& 
Uverpool,  des  Htiskisson  ;  d'un  côté  Tœuvre  grandiose  de  Smith,  de  V*ulR( 
les  Sephismes  de  la  douane  ;  —  ici  un  principe,  là  une  caisse. 

fiersûnne  ne  s'était  trompé  sur  Timportance  de  la  lutte:  aussi  les  protectk»- 
Dîstes,  un  peu  dépaysés  dans  la  Chambre  des  communes  où  dominait  aurtoat 
l'élément  industriel  et  populaire,  se  replièrent-ils  avec  joie  sur  leur  véritahta 
terrain,  la  Chambre  des  lords.  Leur  dernier  et  suprême  effort  fut  tenté  d'iwe 
façon  théâtrale  et  qui  fait,  il  fout  Vavouer,  infiniment  d'honneur  aox  «r- 
d,onnateurs  de  cette  comédie,  jouée  dans  les  salons  de  Willis.  Tous  les  ftdélea 
du  parti  furent  convoqués,  tous  les  vassaux  vinrent  à  Thomoiage  lige,  el  o^ 
se  livra  en  grand  à  la  fabrication  des  foudres  que  lord  Stanley  devait  lancet, 
pour  faire  suite  aux  feux  follets  de  lord  Bentinck  et  de  U.  d'Israël!.  Les  pcojels 
les  plus  formidables  avaient  été  rédigés  à  l'avance  ;  les  sophismes  pieusement 
alambiqués,  les  statistiques  expurgées,  les  dithyrambes  sur  le  blé  national  et  te 
drapeau  national  avaient  été  disposés  avec  soin  pour  servir  aux  exigences 
de  l'improvisation.  On  devait  renverser  le  projet  Peel,  culbuter  le  ministère, 
et  pousser  le  stoïcisme  jusqu'à  afl'ronter  les  amertumes  du  pouvoir, 
sMI  le  fallait.  Dans  tous  les  cas,  on  céderait  le  terrain  pas  à  pas,  on  se  héris- 
serait d'amendements  et  de  sous-amendemcnts,  sans  même  faire  grâce  au  pays 
des  protestations  d'usage.  En  somme,  on  parlait  haut  pour  efl'rayer  l'ennemi 
Or,  qu'arriva-t-il?  c'est  que  le  bill,  porté  sur  les  ailes  d'une  majorité  de  quatre» 
vingt-treize  voix,  faisait  son  entrée  dans  la  Chambre  des  lords,  le  i6  mai,  ao 
milieu  des  plus  dédaigneux  sourires,  et  que  le  27  juin  il  en  sortait  triompha- 
lement, poursuivi  seulement  par  les  doléances  de  la  duArery.— Ce  n'est  pas  que 
l'action  n'ait  été  chaude  et  qu'il  n'y  ait  eu  de  beaux  coups  de  lance  d'è- 


ABOLITION  DBS  lOIS  SUR  LES  CÉRÉALES.  ih 

<3h«afte;  mais  le  déooûmeni  nous  cntrafoe,  el  noua  ne  pouvons  que  jeter 
quelques  fleurs  en  passant  sur  le  discours  brillant  et  incisif  de  lord  Stanley. 
Âb!  si  Tesprit  servait  toujours  a  raisonner,  si  l'épigramme  était  la  logique, 
noua  ne  voudrions  pas  d  autre  modèle  que  le  noble  orateur.  Hais  lord 
6rey,  lord  Dalhousie,  lord  Brougbam  —  et  môme  lord  Wellington,  dans  une 
c^ison  passablement  railleuse-*-,  se  chargèrent  de  démontrer  le  contraire,  au 
grand  désespoir  de  Tex-directeur  des  colonies.  Il  se  trouva,  que  cette  vieille 
Chambre  des  lords,  qui  sait  se  faire  jeune  quelquefois  et  s*infillrerdu  sang  pro- 
létaire quand  le  sien  s'appauvrit,  il  se  trouva,  disons-nous,  qu'elle  fut,  pen- 
dant toute  cette  discussion,  en  verve  de  réforme,  et  Ton  put  entendre  dies  pa- 
roles comme  celles  qui  vont  suivre,  tomber  de  la  bouche  de  l'évoque  d^xfbrd: 
«  Les  lords  propriétaires  font  parler  le  paysan  comme  ils  parlent  à  leurs  seîgKeo- 
ries,  dans  leurs  châteaux  et  un  jour  de  fête;  mais  le  clergé,qui  le  voit  dans  son 
liamean,  le  eonaatt  plus  intimement,  et  H  est  convaineii  qne  le  paysan  est  aussi 
kitéress^  que  L'ouvrier  aux  grandes  mesures  de  sir  Robert  Peel.  j»  Dans  un  pays 
<nI  le  ciel  gagne  encore  des  causes»  ces  paroles  devaient  avoir  de  TinOuence, 
et  le  bill,  tant  disputé,  ne  tarda  pas  à  être  voté  à  une  majorité  qui  ftnt  honneur 
à  la  pnidence  de  la  Chambre  haute. 

L'Angleterre  accueillit  avec  des  transports  frénétiques  une  victoire  qui  cou- 
suidait  son  industrie  et  flattait  son  orgueil  de  peuple.  Elle  y  avait  mis  toute 
son  âme,  et  dut  slncliner  reconnaissante  devant  un  événement  qui  offiratt  an 
monde  une  grande  doctrine,— le  libre  échange, —  un  grand  corps, —  la  Ligvie, 
— im  grand  ministre, — Robert  Peel.  On  célébra  de  toutes  parts  ce  triomphe 
par  des  réjouissances  publiques,  des  banquets,  des  jeux,  dos  feux  d'artiflea, 
des  illuminations  féeriques,  et  Ton  put  voir  étiticeler  a«i  ft*ont  de  la  ville  de 
Manchesler  une  eoiiromiede  gaz  qui  forma  comme  Tauréole  de  son  apothéose 
hien  méritée.  Des  feonnes  vinrent  baiser  pteusemef»!  les  mainâ  géfiéreuses  qtn 
avaient  ouvert  Tévangile  du  /V«c-*rade.  —  Le  pi'uplecompritqne  Ton  avait  com- 
hathi  pour  lui  f^ire  la  vie  plus  facile,  et  qu'en  lui  soumettant  ta  terre  entière 
par  le  contact  des  besoins  et  des  intérêts,  on  avait  accru  la  valeur  de  son  tra- 
vail et  élargi  la  zone  où  il  puise  sa  subsistance.  N'y  avak-il  pas  folie,  en  effet; 
à  stimuler  la  population,  tout  en  restreignant  ses  moyens  de  consommatron? 
R*était-ce  pas  lui  donner  des  appétit!!^  de  géant  et  des  bras  de  nain?efi  »n  mol, 
n'était-ce  pas  une  honteuse  iniquité?  Or,  la  nouvelle  loi  réparait  cette  Iniquité: 

Cependant  il  fallait  attacher  des  noms  à  Unite»^  ces  ovations,  et  ces  noms  il 
ne  Alt  pas  difficile  de  les  trouver.  Deux  hommes  s  offrirent  à  tous  les  esprits 
comme  les  héros  du  mouvement  :  l^n  personnifiant  un  ministère,  Fautre  une 
association  puissante,  et  tous  deux  voués  à  la  même  doctrine  :  R.  Peel  et  R.  Col>- 
den.  Par  ces  deux  hommes,  le  double  courant  que  présente  le  pouvoir  en  An- 
gleterre, se  trouvait  nettement  dessiné.  Là,  coonme  dans  tous  les  pays  avancés, 
les  gouvernements  et  les  masses  se  mettent  toujours  en  rapport  par  Tintenné- 
diaire  des  grandes  intelligences,  qui  forment  ainsi  des  points  de  ralliement.  Les 
hommes  appartenant  au  peuple,  les  tribuns,  habiles  à  fouiller  dans  les  entrailles 
des  masses  et  à  reconnaître  leurs  besoins,  y  puisent  les  systèmes  qu*ils  déposent 
ensuite  entre  les  mains  des  hommes  d'Ëtat,  chargés  de  les  exécuter  :  il  semble 
qjifi  les  uns  apportent  les  pierres  et  le  ciment  avec  lesquels  les  autres  édifient 
^  n^QauQieot.  Ainsi,  depuis  longtemps  les  doctrines  de  liberté  commercialq 
yûmieai  daos  1^  masses  à  Tétat  sentimental  et  vague  ;  Cobden,  aidé  de  Briglil, 
leur  donna  la  force  d'une  vérité,  y  mit  ce  qu'il  fallaii  y  mettre  de  pasaioa,  et 


i&«  JOURNAL  DES  ECONOMISTES. 

eo  fit  véritablement  un  dogme  :  depuis  longtemps  aussi  les  dégréTemeirtf  et 
tarifs  avaient  fait  leur  entrée  dans  l'administration,  mais  timidemeot,  soar- 
noisemcnt  :  R.  Peel  reprit  l'œuvro  d'Huskisson,  retendit,  la  systématisa,  enfin 
accomplit  la  réforme  ébauchée  avant  lui.  Pendant  que  Tun  préparait  la  na- 
tion, Tautre  préparait  le  Parlement,  jusqu*à  ce  que  ces  deui  grands  corps 
se  donnassent,  il  y  a  quelques  jours,  Tadmirable  réplique  que  Ton  sait 
Toutefois  il  est  étrange  que  ce  double  triomphe  ait  été  suivi  d*une  doable 
démission ,  celle  du  ministère  et  celle  de  la  Ligue.  Nous  n*entreroiis  pas  kà 
dans  toutes  les  conjectures  parlementaires,  dans  les  dissections  de  votes  et  de 
partis,  qui  ont  fait  Toccupation  principale  et  oiseuse  de  ces  derniers  jours; 

—  notre  cadre  nous  interdit  heureusement  ces  discussions  dont  on  nous  a 
donné  vingt  ou  trente  versions  différentes.  Mais  il  est  évident  que  le  Parlement 
a  vu  dans  le  bill  de  coercition  pour  Tlrlande  une  mesure  draconienne  aooom^ 

pagnée  de  tribunaux  exceptionnels  et  d*une  répression  presque  barbare 

En  se  retirant,  Robert  Peel  a  répondu  pour  la  dernière  fois  aux  attaques  bai- 
neuses  et  odieusement  personnelles  dont  il  avait  été  Fobjet  dans  tout  le  cours 
de  cette  session  ;  l'émotion  a  même  aflaibli  sa  voix,  sinon  son  talent,  loraqaH 
a  repoussé  la  prétendue  part  qu*on  lui  assignait  dans  la  mort  de  Tillustre  Gan- 
ning.  11  n'a  pas  eu  de  peine  i  écraser  le  fougueux  et  hippique  G.  Beotiock  sous 
le  poids  même  de  son  accusation;  mais  ce  douloureux  incident  a  dû  lui  ^• 
prendre  avec  quelle  légèreté,  quelle  réserve  doit  être  maniée  l'arme  oratoire. 
N'avait-il  pas  lui-même,  dans  une  circonstance  déplorable,  accusélecbef  de  la 
Ligue  de  participation  dans  un  odieux  forfait,  et  les  paroles  de  lord  BentindL  ne 
peuvent-elles  pas  être  considérées  comme  une  expiation?  Du  reste,  il  s'est  par- 
foitement  lavé  du  reproche  de  versatilité*. 

L'autre  démission  est  cellede  la  Ligue  :  et  celle-ci  n'a  rien  qui  doivesiirprendre. 
Le  but  de  la  Ligue  était  marqué,  défini  ;  ses  jours  étaient  comptés.  Instituée 
pour  obtenir  le  rappel  des  lois  sur  les  céréales ,  elle  devait  se  dissoudre  à 
Tavénement  du  système  actuel,  et,  mère  généreuse,  mourir  en  donnant  le 
jour  à  la  liberté  du  commerce.  La  promesse  en  avait  été  faite  solennellemeD! 
au  pays,  et  elle  a  été  respectée  à  Pégal  d'un  serment.  Il  y  a  même  quelque 
chose  de  prodigieux  dans  cet  arrêt  subit  imposé  à  des  millions  d'individus  par 
un  seul  homme;  si  la  main  est  grande  qui  soulève,  peut  être  celle  qui  apaise 
est-elle  plus  grande  encore,  car  il  lui  faut,  avec  la  force,  la  douceur.  L'ad- 
mirable discipline  introduite  moralement  dans  la  Ligue  lui  a  seule  permis  de 
donner  au  monde  le  spectacle  d'une  association  triomphante,  ivre  du  succès, 
et  qui  s'arrête  court,  comme  un  cheval  arabe,  à  un  signal  parti  du  chef.  Cette 
expérience  profitera  sans  doute  à  notre  habile  et  courageux  ligueur,  M.  Ouf- 
four-Dubergier,  qui  est  allé  étudier  la  tempête  au  milieu  de  la  tempête  même. 

—  Cependant  il  fallut  communiquer  au  corps  entier  de  la  Ligue  la  récente  dé- 
cision du  Conseil  exécutif,  et  à  cet  effet  on  convoqua  à  Manchester  un  meeting 
monstre,  qui  offrit  la  réunion  la  plus  imposante  et  la  plus  riche.  M.  Cobden  y 
apparut  dans  Téclatant  prestige  du  triomphe  qu'il  venait  d'assurer.  \je%  ap- 
plaudissements qui  raccucillirent  dépassèrent  tout  ce  qui  s'était  vu  dans  ce 

1  Vojei  à  ce  sujet  le  numéro  du  i  juin  de  the  Economiste  journal  rédigé  avec  an  ta- 
lonl  et  une.  furce  de  cnuviclions  remarquables.  The  Economist  »*est  toHJoun  teaa  à  Ib 
lèie  des  partisans  de  nos  grandes  doctrinal  économiques,  éclairant  el  devançant  an  niÉBa 
temps  les  pas  des  pàus  bardls. 


ABOLmON  DES  LOIS  SUR  LES  CÉBÉALES.  151 

genre,  et  fonnèrent  comme  le  prélude  de  roflVande  de  100,000  liv.  st. 
(2,500,000  fr.)  qui  allait  être  décernée  à  son  infatigable  activité.  Avec  ce  calme 
qn*il  sait  si  bien  donner  à  sa  parole  dans  les  circonstances  solennelles,  M.  Cobden 
dit  qu*en  face  de  Tabrogation  des  lois  sur  les  céréales,  il  ne  restait  plus  à  la 
Ligue  qu*à  mettre  bas  les  armes  et  à  suspendre,  sinon  à  terminer  ses  opérations. 
Confiant  dans  Ténergie  du  peuple  anglais  à  maintenir  ce  qu'il  a  une  foi<<  con- 
quis, Il  s*écrie  :  a  Je  crois  que  notre  cause  ne  court  plus  aucun  danger;  je  crois 
qu*il  serait  aussi  facile  d'abolir  la  magna  Carta^  de  rayer  Tinstitution  du  jury^ 
d'abroger  la  loi  du  Test  et  le  reform-ad^  que  d'inscrire  de  nouveau  dans  le  code 
de  la  nation  les  droits  protecteurs.»  H  déclara  en  terminant  que,  peu  propre 
aux  agitations  populaires— qui  ne  voudrait  y  être  aussi  peu  propre*— il  se  tien- 
drait néanmoins  toujours  prêt  à  reprendre  Voffensive  dans  le  cas  où  le  pouvoir 
faillirait  à  sa  tftche.  Et  en  disant  ces  mots,  sa  pâle  figure,  flétrie  par  la  lutte, 
mais  ardente  encore,  semblait  confirmer  la  sincérité  bien  connue  de  sa  parole. 

M.  Bright  élargit  encore,  sll  était  possible,  la  sphère  où  respirait  l'assemblée, 
en  y  introduisant  cette  ardeur  philanthropique,  cette  verve  de  conviction  qui 
font  de  son  langage  quelque  chose  d'irrésistible ,  et  qu^on  ne  peut  qualifier 
qu'en  disant  qu'elle  est  suprêmement  éloquente.  Il  fit  sentir  que  la  Ligue  ne  fi- 
nissait pas  avec  le  système  restrictif,  et  que  son  esprit,  vivant  encore  dans  les 
âmes,  les  conduirait  à  de  nouvelles  réformes  sociales  :  il  s'attacha  surtout  à 
faire  la  part  des  classes  ouvrières,  et  termina  par  ces  admirables  paroles  qui 
suffiraient  â  la  défense  des  ligueurs  :  a  II  existe  maintenant  entre  toutes  les 
classes  qui  concourent  au  développement  de  l'industrie  dans  les  comtés  de 
Lancastre  et  d'York  une  harmonie  qu'il  faut  maintenir  à  tout  prix.  Pour  y 
parvenir,  il  faut  que  l'ouvrier  et  le  capitaliste  acceptent  leur  part  de  devoirs. 
Et  je  suis  persuadé  que  si  les  grands  manufacturiers  témoignent  d'une  sympathie 
amicale  pour  les  ouvriers  et  les  traitent  avec  justice  et  douceur^  on  aura  donné  des 
hases  solides  à  lUndustrie  et  réfuté  les  absurdes  exagérations  des  quelques  pessi- 
mistes. Quoi  qu'il  en  soity  veillons  sur  nos  adversaires  et  tenons  nous  prêts.  » 

On  le  voit  donc,  la  Ligue  n'est  pas  dissoute  :  elle  a  suspendu  ses  opérations  en 
laissant  an  Conseil  exéculir  le  soin  de  protéger  le  berceau  du  libre  échange.  Et 
d'ailleurs,  la  vie  qui  l'a  animée  ne  peut  s'éteindre.  Lorsque  le  souffle  des 
grandes  choses  a  passé  sur  lésâmes,  il  leur  donne  une  trempe  surhumaine  et 
les  dispose  pour  toujours  à  ce  qui  est  beau  et  fort.  Tous  ces  atomes  si  long- 
temps réunis,  engrenés,  se  retrouveront  au  jour  de  la  lutte  :  ces  cadres  dépeu- 
plés se  regarniront,  et  cette  poussière  vivante  d'hommes  et  d'idées  se  reformera 
en  un  corps  exercé  et  puissant.  Cela  est  si  vrai,  que  l'esprit  de  réforme  prend 
déjà  une  nouvelle  direction  et  s'attaque  aux  majorats  et  aux  substitutions,  ces 
liens  de  fer  qui  enchaînent  l'agriculture.  L'Ecosse  s'est  faite  le  foyer  de  cette  nou- 
velle croisade,  que  couvre  d'un  prestige  immense  le  nom  d'un  Rilmamock.  Se- 
lon nous.  l'Angleterre  est  prête  à  tout  maintenant,  même  à  oublier  la  politique 
de  Casticreaph  et  sa  tendance  arrogante  :  Iniitcnit  mille  élreleurs  surveillent 
sa  marche  :  des  capitaux  glganti*squesfont  mouvoir  ses  industries  :  les  hommes 
puis?;ants  se  succèdent  à  sa  lêle,  et  l'ère  des  salaires  équitables  commence  pour 
l'indigent.  Tout  cela  n'est  pas  l'âge  d'or,  nous  le  savons,  mais  tout  cela  eu  fait 
partie,  et  de  Cocagne  à  la  liberté  commerciale,  il  y  a  infiniment  moins  de  dis- 
tance qu'on  ne  pourrait  le  croire. 

On  peut  aisément  s'imaginer  le  reflet  que  jettent  ces  grands  résultats  sur  la 
Ligue  :  —ce  reflet,  elle  le  doit  à  ses  chefs.  Elle  a  voulu  payer  cette  dette  comme 


nn  JOtJBNAL  DB8  ECONOMISTES. 

S6  payent  )M  dettes  de  ce  genre  cbe<  nos  voisins  :  nobleménl,  iaiigcnwi. 
La  Grande-Bretagne  ne  laisse  peu  aller  à  construire  des  arcs  de  triomphe  H 
autres  monuments  grandioses^  mais  en  reranche,  elle  s'entend  admirablemeel 
i  doter  sed  grands  homnleS.  -^  Ndus,  qu'aVons^ous  au  dofiner  à  Philippe  de 
Gérard? des  doléances  et  un  cercueil  !  Que  d'or  suspendu  aui  lauriers  de  Wel- 
lington et  de  Neifton!  Hier  encoiTt,Rbwlahd-Hill,le  réfbrrtuiteur  des  postes*  re» 
oévait  Un  don  de  550,000  Tr.,  et  M.  Mac-Cullocb  ^  nom  condu  de  nos  leeteart 
<r*  était  recommandé  à  la  reine  pouf  une  pension  de  300  1.  slerl*  (5^000  frj. 
Bien  !  la  Ligue  a  dépassé  ces  généreuses  offrandes.  A  M.  Cobden^  elle  déoerae 
100,000  L  sterL;  à  M.  Wilson,— cette  ToHe  tète  qui  a  imprimé  runité  au 
vement  et  assoupli  les  ressorts  de  sa  gigantesque  adroinistratioo,— elle  de 
iO,000  1.  sterl.  Enfin,  elle  avisera  adx  moyens  de  récompenser  le  lèle  et  lah^ 
négation  des  autres  membres  du  Conseil  *.  L'âme  d*Adam  Smitb»  qui  plane  dtee 
la  salle  du  Conseil  exécutif,  devra  tressaillir  de  joie  au  spectacle  de  eee  ova- 
tion» qu'il  préparait  et  prophétisait  il  y  a  soixante  ans  dans  le  monumeDl  éter- 
nel qu'il  s'est  érigé  à  lui-même  :  La  Rtchesse  des  nations. 

Il  n*]r  a  rien  dans  tout  ceci  de  pindarique  et  d*ampoulé.  Et  d'abord,  il  serait 
iippossible  d'exagérer  la  g^andeur  de  ce  mouvement  derrière  lequel  certains 
philosophes  étliérés  ne  voudront  voir  que  des  ballots  de  laine,  et  derrière  le- 
quel il  y  a  tout  un  monde  de  faits  admirables.  En  effet,  qu'avait  promis  la  li- 
berté commerciale  À  TAnglefterre  7  Une  situation  prospère,  et  le  rapport  te 
chancelier  Gdulburn  démontre  mathématiquenient  cette  prospérité  par  la  di- 
minution de  la  dette  ifaliofiale  :  —des  salaires  élevés,  et  à  peine  k»  nouvel  ordre 
de  choses  est-il  proclamé,  qu'un  manufacturier  du  Lancashn*e  augmente  la  ré- 
tributi^fn  de  ses  ouvriers,  au  nombre  de  i  ^000  à  1,200: — la  hausse  des  proprié- 
tés agricoles^  et  partout  les  enchères  se  foift  en  faveur  des  vendeurs:  —  Té- 
lévation  des  classes  laborieuses,  et  partout  an  bâtit  des  écoles^  on  couvre  le 
paya  de  btfins  publies,  de  lavoirs,  d'institutions  charitables. 

Voilà  où  en  sont  nos  voisins  aujoArd'Iiui  :  et  l'on  avouera,  certes^  que  le 
suGcé»  a  été  aussi  rapide  que  brillant  et  Inespéré.  Le  jour  n*est  pas  loin  eu 
qnelque»  bènrmlés  de  cœur^  réunis  dans  une  petite  chambre  de  Newhall's  Buil- 
dings à  Mancheiter.  révèrent  pour  la  première  fois  ralTraoehissenient  défini- 
lif  du  f  ravaiHeur  par  l'affranchissemenide  ses  subsistances.  Ces  hommes  étaient 
bien  peu  nombreux,  puisqu'il  leur  fallut  s'abriter  derrière  im  rideau  de  damas 
retigé  pour  ne  pas  faire  Sourire  de  leur  isolement  :  ces  hommes  étaient  hie^i  peu 
pfttssmits,  piiisq^fitS  n'avaient, au  milieu  d'enx^  ni  lords,ni  baronnets^  ni  onero- 
ires  du  Parlement,  ni  même  des  millionnaires;  mais  ces  hommes  avaient  ooe 
f^  vive  qui  s'était  retrempée  au  spectacle  des  calamités  industrielles  qyiaf- 
ftlf^ient  l'Angleterre;  ils  avaient  l'instinct  d'un  grand  bienfait  pour  leur  pa* 
trie  r  d'une  grande  destinée  pour  eux,  et  ils  se  mirent  à  l'œuvre.  L*iromea- 
ailé  de  le  lâche  ne  les  effraya  pas  :  ils  virent  sans  pâlir  se  dresser  devant  eux 
19  f^àntôme  de  l'aristocratie  terrienne,  couronnée,  comme  d'iroe  tiare,  du 
triple  prestige  de  l'opulence,  de  l'antiquité,  du  talent.  Ils  en  appelèrent  de 
hr  force  à  la  justice,  de  leur  faiblesse  à  leur  courage,  d'une  caste  â  une  na- 

»  Ce  zèle  est  rcollemeril  au-dessns  de  tout  éloge.  M.  Wiïsoo  a  assisté,  poor  sa  perl,  k 
1,361  mu«  tings  :  M.  Prentice  à  1,127;  M.  S  Lees  à  SS3;  M.  Rawsoti  à  601;  M.  T.  Wœè- 
Idy  à  485.  etc.  On  a  mis  dans  qoelqaes  joernnx  âiseows  à  la  place  de  séamcu,  eo  qai 
ippusmaH  olMi  le»  ligueurs  des  poumoas  sorbunuias. 


ABOLITION  MSÏ  LOIS  SUti  LES  CËhÉALES.  Ift» 

tfdh',  el  fi  fktHH  que  leiih  foi  léat*  ttyatit  dbhtié  rêlbqaehce,  l*ékKtnetiC6  leat 
Hënha rfiikfetit,  rinflùencé,  lé  triomphe;  —el  cela  Mirts  Tiolênceé,  sahs  désor- 
lll*ei;Mhsedrh]t)tfbn. 

e»  sont  lès  ph^totiomië^  ^^éres  de  ces  homtfaeft;  — R.Cobdën,  Wllson; 
Bri|ht—^qt}kiiou9  aurions  voulu  âeul|iter,  sihotrepluitie  né  devait  s'ébrécbe)' 
itt*  le»  tàblefe  dé  tnàrbre  de  rhiâloire.  Il  a  pu  se  ntire  dans  le  monde  des  révo- 
lutions plus  éclatantes  que  celle  accomplie  par  là  Ligue  ;  Il  a  pd  se  remuer  iol-i' 
bas  des  ))rbb1(%es  i)lus  élevés ,  il  a  pu  se  dérouler  des  évéîiements  plus  gran- 
dioses et  plus  dramatiques;  les  grandes  figures  de  Luther,  de  Rousseau,  dd 
Mlribeau,  peuvent  avoir  plus  de  relief;  mats  nous  hé  croyons  pas  qu'on  ilt 
encore  accompli  une  reformé  qui  touche  aussi  iuiimemènt  à  Texiétence  déê 
masses ,  et  qu'on  Tait  ftiit  avec  plus  de  dévouement  et  d*énergie.  Peut^tri 
flaéme ,  en  inaugurant  l'ère  de  la  vie  à  bas  prix ,  en  réalisant  niatériellément 
la  eotnmunion  au  pain  et  au  vin ,  que  veut  TËvangile  ;  Cobden  a-t-il  porté  tel 
forces  intellectuelles  de  son  pays  à  la  hauteur  de  notre  grande  révolution. 
En  effet,  il  a  Affranchi  le  corps,  et  cet  affranchissement  conduit  nécessaire 
ment  à  celui  des  âmes.  Quoi  qu'on  fasse  et  dise,  en  effet,  il  faudra  toujours 
donner  pour  ))4se  aux  sociétés  le  bien-être  matériel.  C'est  parla  qu'elles  plon- 
gent dans  le  sol ,  s*y  asseoient  ;  et  vouloir  la  civilisation  intellectuelle  avant 
la  certitude  de  l'existence  physique,  c'est  vouloir  l'arbre  sans  les  racines, 
les  fleurs  et  les  fruits  sans  le  trdnc;  — c'est  tout  simplement  vouloir  Tab- 
surde.  Ce  sont  les  travailleurs  qui  payent  les  chefs-d'œuvre  de  l'art,  et 
quand  les  tisserands  meurent  en  bas,  soyez  sûrs  qu'il  meurt  en  haut  quel- 
que peintre  comme  Haydon ,  ou  quelque  poète  comme  Hégésippe  Moreau. 
Pour  suivre  dans  le  ciel  de  la  pensée  le  sillon  de  feu  qu'y  trace  le  génie, 
encore  faut-il  que  l'on  puisse  lever  la  îaife  vers  ce  beau  ciel;  et  comment 
le  faire,  quand  on  est  coiirbé  sur  une  tâche  incessante?  lieux  heures  de 
travail  de  moins  pour  l'ouvrier,  c'est  peut-être  deux  pensées  de  plus  ;  et 
i^  ilfiiii  Heures,  là  liberté  du  bbmbifcrce  les  lui  dohne,  eh  abaissant  11^1*11 
^(Ibiëtide  consommation  et  en  haussant  léâ  Salaires.  Par  cë  c$t^,  M  le 
^Sit,  ia  l|iiéition  touche  li  là  haute  philosophie,  et  Cobden  aux  plus  fiants 
penseurs.  —  Nous  ne  ferons  pas  aux  lecteurs  dii  Journal  des  EconomUtet 
l'injure  d'indiquer  ici  le  côté  par  lequel  le  libre  échange  touche  à  Funion  des 
peuples,  à  la  transfusion  des  idées,  des  races,  des  intérêts,  enfin,  au  déve- 
Mppement  illimité  des  forces  Industrielles  et  commerciales  ;  c^est  chose  è\é- 
mentaire  pouf  eux. 

Eh  bien  1  c'est  pourtant  ce  merveilleux  ensemble  de  progrés  que  les  monopo* 
leurs  tiennent  à  écarter  de  la  France.  Hs  s'efforcent  de  substituer,  sous  prétexté 
dé  patriotisme,  des  industries  artiflcielles  et  chétives  à  des  industries  naturelles 
pleines  de  sève  et  d'avenir  :  —  imitant  en  cela  l'ingénieux  procédé  de  ces  In- 
diens qui ,  non  contents  de  la  lK)ucbe  que  leur  a  donnée  le  sort,  s'en  font  une 
antre  au  menton.  De  cette  manière,  il  s'établit  une  exploitation  honteuse  dé 
certaines  fabrications  par  certaines  autres  plus  remuantes,  et  la  richesse  na- 
tionale s'écoule  abusivement  dans  quelques  provinces  privilégiées ,  comme  un 
beau  fleuve  aux  ondes  chargées  d'or  et  dont  on  aurait  détourné  le  cours. 
L'Angleterre  a  Ciit  sa  révolution  économique,  d'autres  pays  ont  fait  la  leur,  et 
nous  discutons ,  que  dis-je?  nous  espérons  discuter  un  jour  sur  ^opportunité  de 
faire  lanâire,  si  Messieurs  du  travail  national  le  permettent.  Nous  sommes 
en  arrière  de  la  Rosêie,  en  arriére  de  FAIIemagne  et  de  la  Prusse ,  en  fait  de 


Seo  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

réfonnes  postales  et  pénitentiaires;  et  quant  aux  théories  douanières,  G*eit 
à  peine  si  on  oserait  redire  en  France  ce  que  Hagenbach.  gouverneur,  pour 
Cbarles-le-Téméraire ,  de  Brisach ,  disait  jadis  en  supprimant  les  corps  de 
métiers  et  les  bannières  :  Quelle  belle  chose  que  dtacun  puisse^  sans  entrave, 
travailler,  commercer  comme  il  veut!  On  trouverait  de  ces  exclamatioDs4â« 
cbaleureuses  et  senties,  dans  tout  le  moyen  âge ,  si  on  voulait  y  fouiller,  et  «i 
on  n*avait  peur  de  rougir  pour  son  époque. 

Cela  est  triste,  mais  cela  est  vrai,  et  nous  comptons  sur  les  efforts  de  TasscH 
ciation  qui  s'organise  en  France  pour  plaider  devant  la  nation  la  cause  de  la 
nation  elle-même,  en  la  personne  des  consommateurs.  Nous  n'avons  pas,  il  est 
vrai,  à  abolir  une  taxe  impie— aussi  impie  du  moins— sur  le  pain;  mais 
nous  avons  à  abolir  les  droits  sur  les  fers  et  sur  la  houille,  ce  pain  de  rindus- 
trie.  Voilà  notre  question  des  céréales.  C'est  le  même  problème  mis  en  d*autm 
termes  :  Bien-^tre  général  et  travail  assuré.  Vienne  donc  notre  Cobdeo,  puisque 
nous  voyons  déjà  poindre  nos  Bentinck ,  nos  Miles  et  nos  Grogan  ! 

AIXIDE  FONTEYRACD. 


APERÇU 


DE  U 


SITUATION  ÉCONOMIQUE  DE  LA    SUISSE. 


BBRICHT  DER    EIDGENOESSICHEN    EXPERTEN    EOMMISSION    RI    11AIIDELSSACBE5 , 

BANDELSVERHALTNISSB  DER  SCHWEIZ  ZUM  AUSLANDE.  — -  LUZERM,  BEI  XATER  MEISR 

4844.  (Bapport  de  la  Commission  fédérale  d'experts  en  matière  de  commerce, 
sur  les  relations  commerciales  de  la  Suisse  avec  l'étranger.) 


La  Suisse  est  de  tous  les  Etats  de  l'Europe  celui  où  les  principes  qui  foot  la 
richesse  et  la  grandeur  des  nations  reçoivent  l'application  la  plus  large  et  la 
plus  intelligente.  Pendant  que  la  France,  assaillie  par  les  intérêts  privés ,  se 
débat  faiblement  contre  ceux  qui  Tentratnent  dans  la  voie  dangereuse  des 
primes  et  des  prohibitions;  que  l'aristocratie  anglaise  défend  contre  un  peupla 
affamé  un  monopole  odieux  ;  que  TAllemagne,  pour  augmenter  retendue  d*ao 
marché  intérieur  trop  étroit  pour  elle,  ne  fait,  en  les  rendant  plus  solides, 
qu'élargir  les  murs  de  sa  prison  ;  que  la  Belgique  et  la  Hollande  échangent 
chaque  jour  des  tarifs  dont  le  but  est  de  se  nuire  réciproquement  S  la  Suisse, 
calme  et  heureuse,  malgré  les  incidents  de  ces  derniers  temps,  donne  au  monde 
la  démonstration  éclatante  des  avantages  qu'éprouvent  les  nations  à  se  con- 
former aux  lois  naturelles  de  Téconomie  sociale. 

11  appartenait  à  un  peuple  qui  a  si  glorieusement  conquis  son  inSépes* 

*  Il  y  a  quelques  mois  que  nous  écrivions  ces  lignes. 


SITUATION  ECONOMIQUE  DE  I.A  SUISSE.  861 

dance,  de  prouver  que  toutes  les  libertés  se  tiennent,  et  que,  si  la  liberté  po- 
litique et  la  liberté  civile  sont  les  plus  grands  biens  dont  un  État  puisse 
jouir,  la  liberté  du  travail  et  la  liberté  des  échanges  ne  sont  pas  moins  salu- 
taires aux  nations.  Des  protections  funestes,  des  réglementations  dangereuses 
n*ont  point  engendré  chez  ce  peuple  libre  cette  surexcitation  fébrile,  ces  symp 
tomes  inquiétants  qui  affectent  d'une  manière  constante  la  situation  indus- 
trielle des  pays  où  la  loi  a  entravé  le  développement  naturel  et  régulier  de  Tao- 
tivité  humaine.  Les  salaires  y  sont  exempts  des  oscillations  si  fréquentes  qui 
sont  les  conséquences  inévitables  du  système  protecteur.  Le  bas  prix  des  pro- 
duits les  met  à  la  portée  de  toutes  les  classes,  et  convie  les  plus  pauvres  à  de 
nombreuses  jouissances  et  à  un  bien-être  que,  par  malheur.  Ton  rencontre- 
rait difficilement  ailleurs. 

La  Suisse,  cependant,  lutte  contre  bien  des  obstacles.  Enveloppée  de  toute 
part  de  douanes  formidables,  comptée  pour  peu  de  chose  par  la  diplomatie  des 
principaux  cabinets  de  l'Europe,  elle  ne  peut  exiger  la  réciprocité  les  armes  à 
la  main,  ni  stipuler  des  traités  de  commerce  pour  assurer  des  débouchés  à  ses 
produits.  Et  pourtant  elle  reçoit,  sans  prélever  de  tribut,  les  produits  étrangers 
de  quelque  part  qu'ils  viennent  :  elle  est  le  marché  libre  de  tous  les  peuples 
du  monde.  Aussi,  quelques  esprits  patriotiques  ont-ils  essayé  de  lui  persuader 
qu'elle  jouait  un  rôle  de  dupe,  qu'il  était  de  son  intérêt  bien  entendu  de  re- 
fuser les  produits  des  pays  qui  refusaient  les  siens.  Us  lui  conseillaient  d^user 
de  représailles  et  d'opposer  prohibition  à  prohibition.  Ces  motions,  dont  per- 
sonne ne  pourrait  incriminer  l'intention,  n'ont  eu  d'autre  résultat  que  de  dé- 
terminer la  Diète  fédérale  à  nommer  une  commission  qui  a  été  chargée  de 
lui  présenter  un  rapport  général  sur  la  situation  manufacturière,  agricole  et 
commerciale  de  la  Suisse.  La  discussion  s'est  ensuite  ouverte  surce  rapport  dans 
le  sein  de  la  Diète.  C'est  là  que  sont  venues  échouer  les  prétentions  des  prohibi- 
tionnistes,  et  que  la  victoire  estdemeurée  aux  principes  de  l'économie  politique. 

C'est  au  rapport  présenté  en  exécution  de  l'arrêté  pris  par  la  Diète,  et  dont 
la  rédaction  appartient  à  M.  de  Gonzenbach,  secrétaire  d'Etat  de  la  Confédé- 
ration, économiste  aussi  distingué  qu'homme  d'État  éminent ,  que  nous  em- 
pruntons presque  tous  les  faits  que  nous  allons  exposer,  employant  même  sou- 
vent ses  propres  expressions  afin  d'être  plus  exact.  Nous  tenons  quelques-uns 
de  ces  faits  de  M.  de  Gonzenbach  lui-même,  qui  a  eu  l'extrême  bonté,  dans  un 
entretien  que  nous  eûmes  avec  lui,  de  nous  donner,  en  outro,  quelques  dé- 
tails intéressants  et  plusieurs  renseignements  curieux.  Nous  sommes  heureux 
de  pouvoir  lui  exprimer  ici  notre  vive  reconnaissance. 

De  toutes  les  industries  de  la  Suisse ,  l'industrie  cotonnière  est  la  plus  im- 
portante. Sous  une  forme  ou  sous  une  autre,  elle  occupe  un  nombre  considé- 
rable d'ouvriers  dans  presque  tous  les  cantons.  Les  premières  filatures  da- 
tent du  système  continental  ;  cette  prohibition  gigantesque  que  rFjnpereur 
avait  décrétée  en  haine  de  l'Angleterre,  imprima  en  Suisse  une  activité  mo- 
mentanée à  la  fabrication  des  colons.  Mais  cet  état  de  choçes  \u*  dura  pas  long- 
temps :  les  traités  de  1815 ouvrirent  le  continentaux  marchaiidj.u's  ari{Elaises, 
et  la  Suisse  se  trouva  en  présence  de  rivaux  puissants  et  d*une  concurrence 
redoutable,  devant  laquelle  elle  aurait  infailliblement  succumbé.  si  ce  n'avait 
été  sa  prodigieuse  activité  et  sa  rare  intelligence.  Les  filatures  de  coton  sur- 
tout, créées  pour  la  plupartde  la  veille,  semblaient  réservées  à  une  ruine  com- 


tet  JOURNAL  DES  ÉCONOiHiSTD. 

plèle»  car  les  filés  anglais  envahissaient  le  pays  é  des  prix  fabaleoaeineflt  tes^el» 
à  prix  égal,  ils  auraient  obtenu  la  prérérence  sur  les  produits  Datioiiaiix«  I 
cause  de  l'excellente  réputation  dont  ils  jouissaient. 

La  Suisse,  cependant,  ne  succomba  point  dans  cette  lutte.  Elle  aortit  pt 
a.Toir  recours  à  l'expédient  qui  platt  si  fort  à  nos  législateurs,  i  la  probibi» 
tion.  Elle  fit  mieux.  Avec  cette  énergie  et  cette  persévérance  qu'on  lia  ooo- 
natt,  elle  se  mit  d'abord  à  fabriquer  les  numéros  les  plus  ordinaires^  eaM 
était  constant  qu'elle  ne  pouvait  produire  les  plus  fins  à  aussi  bon  marché  que 
TAnglelerre.  Puis,  à  force  de  soins,  elle  arriva  à  la  fabrication  de  ces  demieis, 
et  elle  est  devenue  si  parfaite,  qu'aujourd'hui  ils  soutiennent  avec  avantage 
la  concurrence  des  filés  anglais  sur  les  marchés  étrangers.  C'est  àssuréméol  la 
plus  belle  victoire  industrielle  qu'ait  jamais  remportée  la  Suise,  et  ce  sueoés 
est  un  titre  de  gloire  que  ne  peut  revendiquer  l'industrie  cotonnière  d'aneun 
autre  pays  de  l'Europe.  En  eflet,  les  autres  Etats,  malgré  la  menreilleusè  pin»- 
sance  attribuée  au  régime  prohibitif,  opposent  en  vaih  des  taxes  de  plot  ea 
plus  onéreuses  â  l'introduction  des  filés  de  coton  de  provebaoce  étranfère  : 
en  dépit  de  ces  protections  exorbitantes,  ils  ne  peuvetit  atteindre!  la  perièf- 
tion  des  produits  de  la  Suisse  et  de  l'Angleterre;  et,  ce  qu'ils  redoutent  le  pliit» 
ils  demeurent,  sous  ce  rapport,  tributaires  de  Vétranger.  L'industrie  eotonôiéft 
de  la  Suisse,  au  contraire^  est  parvenue,  par  la  seule  puissance  de  la  Gbetié,  i 
se  placer  au  premier  rang. 

En  1844,  on  comptait  en  Suisse  131  filatures  de  coton,  dont  70  dans  le  leiH 
eanton  de  Zurich.  Elles  mettent  eh  mouvement  660^000  bobines;  et  foamiSRai 
ebaque  année  plus  de  160,000  quintaux  de  coton  filé.  Lé  chiffre  des  importa- 
tionsdes  cotons  en  laihe,  destinés  à  alimenter  ces  filatures,  a8uivi,'depiBli|uel- 
ques  années,  une  progression  constante  ;  il  était,  en  1842,  de  228,000  qointaiix. 
Le  nombre  des  ouvriers  employés  aux  travaux  de  cett€  industrie  Relève  i 
plus  de  10,000.  Les  produits  de  ces  filatures  sont  tissés  à  la  méGankioé  dioè 
18  usines,  qui  livrent  au  commerce  100,000  pièces  de  coton.  Mats  la  f3us 
grande  partie  des  titous  est  encore  confectionnée  à  là  main,  aa  moyeà  ieatDê- 
tiers  ordinaires,  qui  sont  au  nombre  de  prés  de  100,4)0(1.  Le  seul  canton  ^ 
Zurich  compte  18  à  20  mille  tisserands,  qui  fabriquent  chaque  muée  prit 
d'un  million  de  pièces  de  tout  genre. 

La  position  des  tisserands  suisses  commence  à  devenir  fbrt  préêâire  ptf* 
suite  de  la  concurrence  que  leur  fait  le  tissage  à  la  mécanique.  Leur  salaire 
est  tombé  â  16  batz  par  semaine,  environ  2  fr.  30  c.  On  comprend  qu'ils  ne 
pourront  tenir  longtemps  avec  une  rétribution  si  minime.  La  seule  rei- 
source  qui  leur  reste  c'est  de  s'adonner  au  tissage  mécanique,  ou  bien  de  sa 
livrer  exclusivement  à  la  fabrication  des  tissus  façonnés  qui  ne  ped^eot  pétot 
être  facilement  confectionnés  au  tissage  mécanique.  Cest  ce  qu'ont  pàrlMe- 
mcnt  compris  les  ouvriers  suisses,  et  ce  qui  explique  rintroduction  toute  fê> 
cente  des  métiers  à  la  Jacquart  dans  plusieurs  cantons.  Ainsi  se  terminera  cette 
crise  iiidustrielle,  semblable  à  bien  d'autres  que  l'on  rencontre  dans  l'hislotrê 
des  faits  économiques,  et  qui  ont  donné  lieu  plus  d'une  fois  à  des  récrimina- 
tions mal  fondées  et  à  des  plaintes  dont  léloquence  ne  pouvait  faire  passer 
l'exagération.  Le  tissage  mécanique  ruine  les  tisserands  à  la  main  par  la  ménie 
raison  que  la  filature  mécanique  a  ruiné  les  fileuses,  que  rhnprimerié  a  ruiné 
les  copistes  :  triste  nécessité  qui  condamne  Thumanité  à  acheter  au  prit  dt 
eoisantea  douleurs  individuelles  là  plupart  des  progréa  aociaui  t 


SITUATION  ÉCONOMIQUE  DE  LA  SUISSE.  S6S 

InamédialeHieok  Sfirès  Tindustrie  eotonnière^  qui^  comme  nous  l'avons  dik^ 
est  la  plus  coDsidérable  de  toutes  les  iodustries  de  la  Suisse,  vient  Tindustrio 
de  la  soie.  On  peut  évaluer  à  environ  40,000  le  nombre  d'ouvriers  qu'elle  em- 
ploie. Le  canton  des  Grisons  et  celui  du  Tessin  se  livrent  avec  succès  à  Tédu- 
oatlon  des  vers  à  soie,  et  produisent  annuellement  à  peu  près  50,060  livres 
suisses  de  soie  (la  livre  suisse,  ji/tifuj,  est  égale  à  la  moitié  d*un  kilogramme)i 
ce  qui  n*empécbe  pas  Timportatiori  de  la  soie  grége,  et  des  articles  de  soie  et 
demi-soie  d'augmenter  dans  une  proportion  considérable.  Elle  s*élevait^  en 
i84S,  à  28,300  quintaux  ;  et»  en  1815,  à  29,900.  La  fabrication  des  étoiïesetdes 
rubans  de  soie  a  lieu  dans  les  cantons  de  Berne,  Soleure,  Argovie,  Thurgoviet 
mais  surtout  dans  les  cantons  de  Bêle  et  de  Zurich;  Cette  industrie  a  pris  une 
immense  extension  depuis  4815;  et  ce  développement  eët  le  résultat  de  Tim^ 
pulsion  énergique  que  reçut  la  fabrication  à  cette  époque^  et  surtout  d6  It 
merveilleuse  fortune  industrielle  qu'a  faite  depuis  rAitiérique.  C'est  grftpe  i 
ce  débouché  nouveau  qUe  l'industrie  de  la  soie  est  parvenue  en  Suisse  à  la 
position  qu'elle  occupe,  et  soutient  pour  quelques  articles  la  concurrenoé 
avec  les  produits  des  fabriques  françaises  les  plus  renommées. 

Les  étoHes  fabriquées  eh  Suisse  sont  principalement  des  étoffes  unies,  ûe^ 
puis  les  taffetas  les  plus  forts  jusqu'aui  tissus  les  plus  légers.  Les  événements 
politiques  y  ont  conduit  quelques  ouvriers  de  Lyon ,  qui  ont  introduit  dans 
le  pays  les  nôiétiérs  à  la  Jaequart  ;  mais  le  nombre  en  est  encore  fort  peu  eoth* 
aidérabté.  Uhe  paHie  de  ceà  soieries  s'exporte  en  Allemagne,  et  Surtout  I 
faeipzielèt  à  Hambourg: il  s'en  expédie  atiàsi  en  Russie  et â  THestê.  Mais  Tet^ 
përtafeon  la  ))lus  eonsidéf-able  se  fait  en  Amérique,  qui  reçoit  plus  de  la  moitié 
des  èoleriéi  de  la  Suisse. 

Le  Siège  principal  dé  la  fabrication  des  rubans  de  soie  est  fiâle  :  les  rubans 
qtie  Ton  fait  dans  cette  ville  sont  tellement  semblables  à  ceux  de  Saint-Eliennè 
ëfk  da  Lyon,  Qu'exportés  a  Paris  ils  en  rèviehnèht  Souvent,  et  sont  reçus  en 
Saissè  oomnie  des  produits  de  l'industrie  française.  L'exportation  âei  rubans 
rencontre  de  \à  part  des  lois  de  douane  moins  d'obâtacles  que  celle  des  tièstli 
àê  s#ie,  el  les  tarifs  qui  frappent  cette  espèce  de  produits  Sont  bien  plus  mo^ 
dèré^.  Le  débouché  le  plue  impottaht  est  encore  TA^érique. 

Sans  avoir  pris  d'auési  grands  développements  que  les  ibdustrles  dii  coton 
et  de  la  soie,  la  fabrication  des  tissus  de  chanvre  et  de  lin  ne  laisse  point  d'a^ 
Vdir  de  l'importance.  La  matière  première  qu'elle  met  en  œuvre  est  en  tota- 
lité firoéulte  par  le  sol  de  la  Suisse  ;  le  lin  est  cultivé  da^s  les  cantons  de  Berne 
et  d'Argôvie,  et  le  chanvre  partout.  Les  machines  préparent  une  transforma 
tki^  eonrptète  à  Tindustrie  linière,  et  consomment  une  révolution  analogue  a 
cetleqiie  nous  avons  signalée  dans  la  fabrication  du  coton.  L'antique  industrie  du 
fifseîaà  est  détrônée  :1e  sceptre  appartient  désormais  au  produitsorti desfilatures 
mécaniques*  La  paysanne  suisse  au  surplus  s'est  eiléciitée  de  bonne  grâce,  et  le 
lin  n'est  partout  filé  à  la  main  que  pout  les  besoins  du  ménage.  Aussi  les  fils 
étrangers  arrivent-ils  de  toutes  parts  ;de  la  Belgique,  de  la  France,  mais  surtout 
d^ Angleterre.  L'importation  des  fils  de  chanvre  et  de  lin,  et  des  toiles  de  toute 
espèce,  a  été,  en  1842,  de  14,600  quintaux,  et,  en  1843,  de  14,000.  L'explica- 
tion de  cette  diminution,  qui,  au  surplus,  n'a  rien  d'effrayant,  se  trouve  dans 
la  difficulté  do  la  transition  du  filage  à  la  main  à  remploi  de  la  filature  méca 
Dtque^  et  surtout  dans  >a  difficulté  de  trouver  des  débouchés,  les  Etats  voisms 
repéuasaDt  les  toiles  par  des  droits  excessifs.  Toutefois,  on  ne  peut  douter  qoe. 


364  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

cette  Industrie  ne  prenne  un  jour  un  brillant  essor.  La  Belgique  et  Va 
gnes  ont  bien  parvenues  â  faire  concurrence  à  TAngleterre;  il  n*y  a  aucun  mo- 
tif de  supposer  que  la  Suisse  ne  puisse  aussi  devenir  pour  elle  une  rivale  re> 
doutée.  D'ailleurs,  la  Suisse  a  cette  confiance,  et  elle  fait  oonrageuaeiDefit 
tout  ce  quMl  faut  pour  y  parvenir.  Plusieurs  filatures  mécaniques  sont  déjà 
établies  ;  et,  après  avoir  surmonté  les  difficultés  du  commencement,  l'iiidiis* 
trie  lioière  viendra,  sans  aucun  doute,  se  placer  à  c6té  de  Tindustrieda  coton, 
c'est-â-dire  au  premier  rang. 

La  Cabrication  des  tissus  de  laine  n'occupe  pas  une  grande  place  dans  Fiii- 
dustrie  de  la  Suisse,  et  les  produits  qu'elle  livre  à  la  consommation  sont  bies 
loin  de  suffire  aux  besoins  du  pays.  Les  troupeaux  de  bétes  de  Tespéce  orîne 
sont  fort  rares  en  Suisse,  et  Tagriculture  ne  fournit  à  l'industrie  qu'une  très- 
petite  quantité  de  matière  première.  Au  surplus,  le  pays  où  le  femeux  tbéo* 
rème,  les  produits  s'achètent  avec  des  produits^  est  non-seulement  admis  en  prin- 
cipe, mais,  ce  qui  est  plus  rare,  est  passé  dans  l'application,  ne  s'effraye  paa 
le  moins  du  monde  d'un  semblable  état  de  choses,  et  ses  gouvernements  n'ont 
jamais  eu,  que  nous  sachions,  la  pensée  d'aider  au  développement  d'une  in- 
dustrie que  la  topographie  du  sol  ne  saurait  comporter. 

Les  matières  premières  recueillies  dans  le  pays  sont  manufacturées  cur 
les  lieux  mêmes;  mais  elles  n'entrent  dans  la  production  que  pour  une  très- 
petite  part  :  la  majeure  partie  des  laines  employées  vient  de  l'étraDger;  et 
des  quantités  considérables  sont  importées  de  la  Hongrie,  de  la  Bohème,  du 
Wurtemberg  et  de  l'Italie.  Chaque  canton  possède  une  ou  plusieurs  fabriqnea 
de  laine.  On  en  compte  12  dans  le  canton  de  Zurich,  le  plus  industrieux  de 
tous  :  5  à  600  ouvriers  y  confectionnent  par  an  des  draps  et  des  étoffes  mélan- 
gées de  laine  et  de  coton  pour  une  valeur  d'environ  700,000  fir.  L'importation 
de  la  laine  s'est  élevée,  en  1843,  à  13,000  quintaux  ;  mais  ces  matières  pre- 
mières ne  sont  point  toutes  manufacturées  en  Suisse  :  une  partie  est  reçue 
en  transit.  La  fabrication  des  tissus  de  laine  n'est  point,  on  le  voit,  sans  quel- 
que importance.  Cependant  ses  produits  sont  loin  de  suffire  aux  besoins  des 
consommateurs,  et  il  s'importe  tous  les  ans  en  Suisse  pour  plusieurs  millions 
de  draps  de  tout  genre,  d'Allemagne  et  de  Bohème,  d'Angleterre,  de  France  et 
de  Belgique.  Le  chiffre  des  importations  des  tissus  en  laine  de  toute  nature 
s^est  élevé,  en  1843,  à  plus  de  2o,000  quintaux. 

Cette  immense  consommation  de  draps,  tant  étrangers  que  nationaux,  est 
une  preuve  incontestable  de  richesse  et  de  bien-être.  Nous  avons,  au  surplus, 
été  bien  des  fois  à  même  d'apprécier  ce  bien-être,  de  voir  cette  rîchease  de 
nos  propres  yeux.  Dans  toutes  nos  recherches,  nous  avons  toujours  rencontré 
l'ouvrier  des  villes  et  Thabitant  des  campagnes  bien  vêtus  :  il  n'est  pas  jus- 
qu'à rhumble  propriétaire  du  plus  modeste  chalet  qui  n'ait,  outre  ses  habib 
de  fête,  de  bons  et  de  chauds  vêtements  pour  les  jours  ordinaires  et  qui  ne  les 
renouvelle  souvent.  Avec  un  semblable  état  de  choses,  on  a  peine  à  s  expli- 
quer certaines  plaintes  qui  se  sont  élevées  dans  ces  derniers  temps.  11  s*eft 
trouvé  des  hommes  qui  ont  déploré  avec  la  plus  grande  amertume  que  la 
Suisse  n'eût  pas  un  nombre  plus  considérable  de  fabriques  de  draps:  ils  la 
regardent  comme  perdue  parce  qu'elle  ne  produit  point  tous  les  draps  qu'elle 
consomme.  Ils  veulent,  à  tout  prix,  arriver  è  ce  but,  et  le  moyen  qu'ils  pro 
posent,  leur  moyen  de  prédilection,  c'est  de  taxer  à  l'entrée  les  draps  élran- 
ge.r9,  ou  de  les  prohiber,  ce  qui,  selon  eux,  serait  encore  mieux  ;  et,  en  outre. 


SITUATION  ÉCONOMIQUE  DE  LA  SUISSE.  s«6 

â'aooorder  aux  draps  fabriqués  en  Suisse  une  prime  à  la  sortie  :  le  tout  pour 
protéger  le  travail  national.  Nous  ne  voyons  point  vraiment  ce  que  la  Suisse 
gagnerait  à  tout  cela  :  il  est  certain,  à  notre  avis  du  moins,  que,  sous  l'in- 
fluence de  la  liberté  et  du  t>on  marché,  la  consommation  des  tissus  de  laine  est 
arrivée  tout  prés  de  son  apogée,  qu'elle  ne  serait  point  augmentée  par  Tadop- 
Uon  des  mesures  que  Ton  propose,  et  qu'au  contraire  elle  déclinerait  sensi- 
blement, le  producteur  Taisant  payer  au  consommateur  la  somme  qu'en  ex- 
portant il  aurait  obtenue  à  titre  de  protection.  La  meilleure  explication 
que  nous  puissions  donner  de  ces  motions,  c'est  que  ceux  qui  les  ont  faites 
ont  été  irrésistiblement  entraînés  par  ce  sophisme,  qu'un  pays  doit  se  suffire  à 
lui-même.  Au  surplus,  notre  opinion  reçoit  un  puissant  appui  de  la  Commis- 
sion fédérale  elle-même  qui,  de  plus,  proclame  hautement  la  fausseté  de  ce 
sophisme  et  déclare,  par  Forganede  son  savant  rapporteur,  a  qu*on  s*abuse 
en  pensant  qu*un  peuple  doit  exploiter  lui-même  toutes  les  branches  a*in- 
dustrie.  » 

Les  tissus  sortisdes  manufactures  de  soie,  de  laineet  de  coton  passentensuite 
dans  les  blanchisseries,  les  teintureries  et  les  établissements  d*apprét.  Il  existe 
cent  blanchisseries  en  Suisse:  on  en  compte  vingt  dans  le  canton  de  Berne. 
Les  établissements  pour  Tapprét  sont  au  nombre  de  soixante.  Enfin  la  Suisse 
possède  plus  de  deux  cent  cinquante  teintureries  plus  ou  moins  importantes  : 
elles  sont  situées  dans  tous  les  cantons  :  il  y  en  a  plus  de  soixante  dans  le 
canton  de  Berne,  et  plus  de  trente  dans  chacun  des  cantons  de  Thurgovie  et 
deSaint-Gali.  Outre  cela,  les  fabriques  de  toiles  peintes  sont  fort  nombreuses. 
11  serait  dillicile  d'évaluer  même  approximativement  le  nombre  des  ouvriers 
employés  dans  ces  différentes  industries;  tout  ce  que  l'on  peut  dire,  c'est  qu'il 
doit  être  fort  considérable. 

La  fabrication  des  dentelles  se  rattache  à  toutes  les  industries  dont  nous 
venons  de  parier.  Les  cantons  de  Vaud  et  de  Neufchfttel  sont  ceux  qui  s'y  li- 
vrent avec  le  plus  de  succès.  Dans  le  seul  canton  de  Neufchàtel,  près  de  3,500 
femmes  sont  employées  à  cette  fabrication,  <dont  les  produits  sont  exportés 
presque  en  totalité.  Les  articles  confectionnés  sont  des  dentelles  en  fil  de  lin, 
en  coton  et  en  soie,  des  voiles,  des  tuniques.  Malgré  les  difficultés  sans  nom- 
bre  qu'apportent  à  l'exportation  de  ces  produits  les  lois  de  douane  des  Etats  limi- 
trophes, malgré  la  prohibition  absolue  opposée  par  l'Autriche,  malgré  les  droits 
élevés  de  patente  auxquels  sont  soumis  les  commis-voyageurs  dans  les  Etats 
du  Zollverein,  malgré  la  taxe  de  15  pour  100  que  perçoivent  les  douanes 
fl^nçaises,  l'exportation  des  dentelles  de  la  Suisse  est  fort  considérable.  Il  est 
vrai  de  dire  quelacontre&andtf,  cette  énergique  protestation  de  la  société  contre 
des  législations  si  contraires  aux  véritables  intérêts  des  peuples,  s'est  chargée  de 
rendre  à  cette  espèce  de  produit  les  dét>ouchés  que  les  lois  lui  enlèvent,  et 
s'est  imposé  la  tâche  périlleuse  de  rétablir  pour  elle  l'ordre  régulier  des 
choses. 

Comme  bien  d'autres  industries  dont  nous  avons  parlé  plus  haut,  l'industrie 
des  dentelles  s'est  trouvée  un  jour  en  présence  de  la  terrible  concurrence  des 
machines;  comme  celles-là,  elle  n'a  pas  succombé  dans  la  lutte.  C'est  que  les 
produits  des  machines,  quelque  parfaits  qu'ils  soient,  n'atteignent  jamais  à  la 
perfection  des  ouvrages  sortis  de  la  main  des  hommes.  Des  points  nouveaux 
ont  été  inventés,  des  dessins  compliqués  ont  été  trouvés  que  ne  pouvaient 
exécuter  les  machines;  ces  produits  sont  achetés  par  les  classes  aisées  qui,  an 


IM  JOURNAL  0B9  ÉGONOMISTIS. 

fcit  d'objeU  de  lune,  rechorobeipont  Im^rt  l«  plus  rares  et  le»  plus  < 

Mais  91  rintroducUoR  des  Biachioes  n'a  point  complétemenl  arrêté  la  faM- 
cation  à  la  main,  elle  a  du  moins  réagi  sur  les  salaires  d*une  naniére  bi«i 
lâcheuse.  Le  gain  des  ouvrières  en  dentelles  est  réduit  aui  plus  miaoea  pr»* 
portions.  Cependant  cette  industrie  intéressant^  qui  occupe  les  fémoMa  al 
même  les  enfants  de  la  classe  la  plus  pauvre,  est  bien  digne  d^élro  enaouw- 
gée  et  mérite  â  tous  égards  la  plus  vive  sollicitude.  L'eiMour|gecii«ai  véri- 
t«bl9  serait  l'augmentation  des  besoins  des  consommateursqui^m  augiwUrt 
1^  demande  des  produits,  élèverait  par  cela  même  le  prix  du  travail;  nuia  ofl 
fOGOuragement,  il  n'est  point  au  pouvoir  des  gouverneoaenls  de  la  Sutaa«é» 
îl  donner  :  il  sera  le  résultat  do  raccroissemcat  de  la  richesse  qui  fiaeilita» 
4e  plus  en  plus  les  dépenses  du  luxe  et  fournira  )es  moyens  de  < 
pie  satisfaction  aux  exigences  de  la  mode. 

C'est  à  la  seconde  moitié  du  dix-septième  siècle  que  se  rapporte  W 
la  fabrication  des  montres  en  Suisse.  On  raconte  que  vers  cette  époqiM^  «a 
voyageur,  parcourant  les  montagnes  des  environs  de  NeuCobàtel,  M  okiigé 
pnç  hasard  de  faire  réparer  sa  montre.  Le  jeune  homn^eà  qui  elle  f«il  «miéa 
r«:i9Ei\ina  soigneusement,  en  étudia  à  fond  le  mécanisnei»  comprit  t'aolkui  ém 
rouages  et  le  jeu  des  ressorts,  enOa  essaya  d'en  t^ire  mi^.  et  «ni  la  tatiiyfco 
tio«  de  réussir.  Puis  il  prit  goût  à  ce  travail,  le  perfeelioanA  toua  lea  JQW% 
(drma  des  élèves  et  dota  son  pays  d*une  industrie  qui  était  réservée  aux  jfkm 
kelies  destinées.  La  fabrication  des  montres  est  devenue  m  Siiiaae  uae  inéaa 
trie  de  premier  ordre,  et  ses  produits  jouissent  dans  toute  TEurope  d*iuM  ié> 
putation  méritée.  Les  villes  de  Neufcbitetet  de  Genève  sont  lea  de«x  mm- 
tre^de  cotte  industfie.  Le  canton  de  Neuibbâtel  seul  eoaverlii  ehaqu^aap^a 
en  bottes  de  montres  de  l'or  et  de  l'argent  monnayés  poiir  ooa  vataut  ^ 
plus  de  deux  millions  de  francs.  Neufcbâtel  produit  davantage,  naiaQeaéTe 
occupe  le  premier  rang  sous  le  rapport  du  fini  el  da  la  per(èolio^àla  Invai, 
de  la  richesse  des  ornements  et  de  Télégance  des  dessins.  Les  poAlpea  qu^ta 
trouve  à  Genève  peuvent  être  classées  dans  trois  c^téfloaies  éMf^mln, 
L%  première  renferme  les  plus  l>elles,  celles  qui  (botta  al  mouve^acB^ 
viennent  tout  entières  de  la  fabrication  genevoise;  dlea  soal  en  of  el  à 
échappement.  Les  montres  de  la  seconde  catégorie  sont  aussi  eq  or;  I 
boites  sont  de  Genève ,  mais  leurs  mouvements,  asoins  soignés  qua^ 
dios  premières,  viennent  di;  canton  de  NeufchAtel.  Ei^Qo  l*oa  y  xend  < 
des  montres  d'argent  de  qualité  inférieure  et  qui  sont  de  labriicaiioii  Mme 
gère.  Les  montres  de  la  Suisse  s'exportent  partout,  même  en  Angtatoa% 
même  en  Franco,  où  cependant  Ton  en  fait  beaucoup.  Aussi  eeUi^  ia^ 
dusirie  est  très-florissante,  et  ceux  qui  s'y  livrent  a*ont  jamais  eu  la  panais 
4e  solliciter  la  prokciion  des  gouvernements*  Les  hatutaots  da  NeufcUW, 
«u  contraire,  attribuent  les  progrès  de  leur  art  aux  institutions  libéralea  4a 
leur  pays,  au  peu  d*élévation  des  charges  publiques*  enfin  à  l'influence  bioft* 
{lisante  de  la  liberté.  Tous  témoignent  la  plus  grande  répugnaaoe  poux  des 
dÂ^ositioos  qui,  sous  prétexte  de  les  protéger,  leur  feraient  une  poailÂoQ  ar» 
biiraire,  favoriseraient  leur  fabrication  aux  dépens  des  coososMBMliQaBi^  gala 
ghangeraient  le  cours  régulier  des  choses. 

Bisons,  en  passant,  quelques  mots  d'une  industrie  qui«  CQfl»mela  fg^rwatina 
4oa  «MAtres,  appelle  le  bon  goût  4  son  aide.  La  bijauterig  a  sa»  giéfir 
pgl 4 ^eskivg^  Lea produita  de  oeUe  industrie,  qn^  occum  Wi^m^ 


SITUATION  BCONOMIQl}E  DB  U  SUISSE.  m 

quantité  d'ouvrier»  et  d«  eapitaux,  sont  exportés  eo  partie,  et  en  partie  vf  n- 
dus  sur  les  lieux  ipâpies  où  les  étrangers  viennent  s'approvisionper.  Un  goAt 
exquis,  développé  par  la  culture  intelligente  des  beaux-arts,  est  la  raison  des 
succès  de  cette  industrie,  qui  du  reste  est  demeurée  le  gracieux  apanage  de  la 
ville  de  Genève  et  dont  on  ne  trouve  aucune  trace  dans  l'intérieur  de  la  Suisse. 

Sans  Fanalyse  que  nous  avons  entreprise  du  rapport  pré^nté  par  la  Gom- 
inission  fédérale,  nous  avons  cru  devoir  commencer  parles  industries  les  plus 
importantes  de  la  Suisse,  et  nous  nous  sommes  d'abord  occupé  de  la  grapde 
industrie  manufacturière,  de  la  production  des  tissus  de  coton,  de  soie,  etc.,  et 
des  industries  diverses  qui  n'en  sont  que  las  auxiliaires.  Nous  avons  dA  par-> 
lec  ensuite  d'une  industrie  qui  occupe  en  Suisse  une  place  éminepte,  de  la  fa- 
teicatioQ  des  montra.  Avant  d'arriver  à  l'expo^  de  la  situation  de  rindustri» 
agricole  dans  les  Etats  de  la  confédération,  nous  avons  à  parler  de  quelquti 
iodustriea  d*une  importance  secondaire,  que  la  Commission  a  rangées  sous  ce 
titfe  :  OM^res  krançkes  diverses  de  commerce  et  d'industrie, 

11  n'existe  en  Suisse  que  quatorze  verreries,  et  les  produits  sortis  de  ce^  ét9i- 
Uissements  sont  bien  loin  de  sufQre  à  la  consommation  qui  çst  très-considé- 
Btble.  Leobiffiredes  importations  s'est  élevé,  en  1S43,  à  21  ,UÛÛ  quintaux.  La 
Savoie  et  la  Lombardie  fournissent  de  la  verrerie  ordinaire  aux  cantooi 
méridionaux,  et  il  s'en  importe  dans  le  nord  de  la  Suisse  de  la  Forét-Noira 
qui,  à  cause  du  bon  marcbé  du  combustible,  peut  livrer  cette  marchandise  à 
des  prix  tcès-réduits.  La  verrerie  fine  est  tirée  de  France,  de  Bavière  et  sur- 
tout de  Botiéme.  Mi^lgré  tous  les  efforts  qu'elle  pourrait  faire,  la  Suisse  ne  par» 
viendr^it  certainement  pas,  en  supposant  qu  elle  en  eût  la  prétention,  i  riva* 
User  avec  la  Bohème  pour  la  fabrication  de  ses  admirables  cristaux  qui  entrent 
même  en  France,  en  dépit  de  la  prohibition. 

U  ex^te  de^  poteries  dans  presque  tous  les  cantons  de  la  Suisse;  mais  les 
produits  qu'elles  livrent  à  la  consommation  sont  bien  insuffisants.  En  1843,  il 
a  été  ipiporté  en  Suisse  près  de  4,000  quintaux  de  poterie  commune^  et  de 
1,000  de  poterie  fine.  Le  canton  de  Berne,  et  particulièrement  les  environa 
4e  Thune,  fournissent  de  la  vaisselle  et  des  vases  de  cuisine.  Il  existe  à  SchaS- 
ftmse  U9  établissement  très-intéressant  et  fort  curieux  é  visiter,  où  l'on  fabri- 
que des  urnes  de  toutes  les  formes,  des  ornements,  d'architecture,  ete.  Las 
terres  propres  à  la  confection  de  la  poterie  étant  abondamment  répandues  dans 
presque  toute  la  Suisse,  cette  industrie  nous  semble  être  appelée  à  receveit 
ie  grands  développements,  surtout  si  certains  cantons  supprimaient  en  sa  fl|- 
Teiir  les  droits  de  péage  qui  frappent  d'une  manière  onéreuse  le  transport  des 
marchandises  lourdes  et  encombrantes. 

G'est  par  l'échange  que  la  Suisse  se  procure  les  produits  chimiques  qu'elle 
emploie  dans  ses  manufactures.  L'importation  de  ces  produits  a  été,  en  iSéS, 
de  plua  de  2^000  quintaux.  Néanmoins  dans  les  cantons  manufacturiers  de  Zu- 
fich  et  de  Bâle  quelques  usines  sont  employées  à  ces  fabrications. 

Les  progrès  de  l'industrie,  en  général,  amènent  pour  conséquence  le  dè- 
Teloppement  de  la  moralité  et  du  bien-être;  mais  il  est  certaines  Industries 
dont  la  prospérité  exerce  l'influence  la  plus  directe  et  la  plus  salutaire  sur  les 
populations.  La  fabrication  du  papier  et  l'imprimerie  sont  de  ce  nombre.  Le 
papier  o*esl-i|  point  le  gardien  de  toutes  les  connaissances  humaines?  L^éctî- 
Iwe  B*e8t-elle  point  la  forme  matérielle  que  revêt  la  pensée,  et  l'imprimeck 
le  Boje»  le  plus  admirable  de  vulgariser  la  science  t  Une  grande  consommaftio» 


368  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

de  papier  est,  chez  un  peuple,  un  indice  certain  de  moralité,  de  saYoir  el  de 
richesse.  Lespapeteries  de  la  Suisse,  où  Tinstruction  est  si  populaire,  où  Tod  ne 
rencontre  point  un  enfant  qui  ne  sache  lire,  sont  très- florissantes.  On  peutéfa- 
luer  à  près  de  50,000  quintaux  ce  qu*elles  livrent  au  commerce  par  an.  Cette 
production  cependant  est  bien  loin  d'atteindre  le  chiffre  de  la  demande,  ei  il 
s'importe  des  papiers  de  France,  d'Angleterre  et  d'Allemagne  pour  des 
sommes  considérables.  Le  commerce  de  librairie  est  en  ce  moment  fort  actif; 
un  grand  nombre  de  volumes  sont  imprimés  en  Suisse  et  restent  dans  le  pajs. 
Beaucoup  sont  exportés  en  Allemagne,  qui  adresse  à  son  tour  à  la  Suisse  les 
ouvrages  sortis  de  ses  presses  ;  il  en  arrive,  en  outre,  une  grande  quantité  de 
France,  d'Angleterre  et  de  Belgique,  et  le  chiffre  de  ces  importations  aug- 
mente dans  une  progression  rapide.  Il  était,  en  1842,  de  4,700  quintaux,  eleo 
1843  de  5,800. 

Les  destinées  de  l'agriculture  ont  été  placées  par  la  Providence  au-dessus 
des  combinaisons  de  la  prudence  humaine.  Le  génie  de  Thomme  a  bien  pu 
transporter  une  industrie  d  une  extrémité  à  l'autre  extrémité  du  monde  :  il 
ne  parviendrait  jamais  à  acclimater  dans  notre  zone  tempérée  les  plantes  de 
réquateur,à  implanter  l'olivier  dans  les  régions  polaires.  Mais  la  nature,  eo 
distribuant  d'une  manière  inégale  la  vertu  fertilisante  aux  différentes  parties  de 
la  surface  du  globe,  a  imposé  à  la  terre  une  sorte  de  division  du  travail  pour 
la  production  des  richesses  agricoles,  et  a  enseigné  ainsi  aux  hommes  que  IV 
bondance  des  subsistances  doit  être  le  résultat  du  libre  échange  des  produits. 
C'est  ainsi  que  la  liberté  du  commerce  convie  tous  les  peuples  à  la  fraternité 
et  les  y  conduira  plus  sûrement  que  tous  les  moyens  bizarres  rêvés  par  les 
utopistes  de  notre  siècle. 

Dans  cette  distribution  des  rôles,  le  Suisse  n'a  point  reçu  de  la  nature  la 
mission  de  fournir  une  grande  masse  de  subsistances.  Les  pays  de  plaines, 
comme  l'Allemagne  et  la  Pologne,  ont  été  exclusivement  destinés  à  la  produc- 
tion des  grains,  et  le  sol  montagneux  de  la  Suisse  est  on  ne  peut  plus  impropre 
à  la  culture  des  céréales  qui  sont  la  base  de  l'alimentation  des  hommes.  Dans 
un  état  de  civilisation  moins  avancé,  elle  aurait  pu  pourvoir  â  sa  subsistance 
avec  les  produits  de  son  territoire,  et  Ton  rencontre  encore  dans  quelques  en- 
droits retirés  certains  chalets  où  le  pain  est  inconnu  et  où  Ton  vit  uoiquemeot 
des  produits  de  la  laiterie,  de  lait,  de  beurre  et  de  fromage.  Mais  sa  richesse 
est  assez  grande  pour  qu'elle  puisse  facilement  se  procurer,  par  rechange,  les 
grains  que  son  sol  est  inhabile  à  produire,  et  le  libre  commerce  pourvoit  s 
amplement  à  tous  ses  besoins  que  le  pain  y  est,  ce  qu'il  est  partout  aiUeuis, 
l'aliment  principal  et  la  nourriture  ordinaire  du  peuple.  La  Suisse  ne  connitt 
point  ces  législations  compliquées  qu'une  prévoyance  aveuglée  par  les  préju- 
gés a  imposées  aux  principaux  Ëtats  de  l'Europe  ;  elle  n'appelle  point  â  elle 
par  des  primes  les  blés  étrangers  :  bien  plus,  elle  n'oppose  aucun  empêche- 
ment à  l'exportation  des  produits  de  son  sol.  Le  commerce  des  grains,  exempl 
de  toute  gêne,  affranchi  même  des  entraves  qu'y  apportent  encore  dans  cer- 
tains pays  les  préjugés  populaires,  pourvoit  avec  sécurité  à  tous  les  besoios. 
L'Allemagne  méridionale  est  pour  la  Suisse  ce  que,  dans  les  temps  antiques, 
la  Sicile  et  l'Egypte  étaient  pour  Rome  :  elle  lui  fournit  chaque  année  plus  de 
400,000  sacs  (malter)  de  céréales  de  toute  espèce.  D'après  le  rapport,  sur  les 
22  cantons,  4  seulement  récoltent  les  grains  nécessaires  à  leur  consommatina, 
tous  les  autres  viennent  s'approvisionner  sur  deux  ou  trois  marchés  qui  avoi- 


SITUATION  ÉCONOMIQUE  DE  LA  SUISSE.  âotf 

sinent  rAllemagno  et  où  arrivent  tous  les  blés  de  ces  contrées;  nous  citerons 
surtout  Saint-Call  et  Appenzell.  L'établissement  du  Zollverein  n'a  ap{>orté  À 
cette  situation  que  des  modifications  favorables;  Texportatton  réciproque  des 
grains  a  été  rendue  complètement  libre  sur  toute  la  Trontière,  tandis  qu^aupa- 
ravant  elle  était  assujettie  à  dEïs  droits  assez  considérables  par  les  États  de  Wur- 
temberg et  de  Bade.  Grâce  à  la  concurrencef  à  la  facilité  qu'offrent  au  com- 
merce de  nombreuses  et  d*excellen  tes  voies  de  communication ,  à  T  accroisse  m  eut 
de  la  richesse  et  au  développement  qu'ont  pris  toutes  les  spéculations,  Tappro* 
visionnement  de  la  Suisse  se  fait  aujourd'hui  plus  régulièrement  que  jamais. 
Un  semblable  état  de  choses  a  permis  de  supprimer  dans  plusieurs  parties  do 
la  Suisse,  où  ils  existaient  encore,  les  p*eniers  publics  que  remplissait  la  sol- 
licitude peu  éclairée  des  gouvernements  d'autrefois,  Sully  entassait  des  mon- 
ceaux d'or  et  d'argent  monnayés  dans  les  caves  de  T Arsenal  :  un  préjugé  éco- 
nomique du  même  genre  fit  longtemps  croire  qu'il  était  du  droit  et  du  devoir 
des  gouvernements  de  parer  aux  éventualités  de  la  disette,  au  moyen  d*appro- 
visionnements  considérables,  t/expérieneo  démontra  plus  d'une  fois,  d'une 
manière  bien  cruelle,  l'inutilité  do  cette  prévoyance»  et  le  progrès  des  lumières 
a  amené  la  suppression  de  ces  établissements  qui  n'avaient  d'autre  raison 
d'existence  que  Tignorance  des  temps  auxquels  ils  remontaient. 

Nous  devons  rappeler  que  tous  les  cantons  de  la  Suisse  cultivent  la  pomme 
de  terre  et  qu'ils  obtiennent  tics  récoites  abondantes  de  cette  denrée  devenue 
indispensable  à  la  nourriture  du  peuple,  bien  que,  comme  en  Irlande,  elle  na 
soit  point  son  unique  ressource. 

La  culture  des  céréales  fournit  des  matières  premières  Â  une  industrie  qui, 
en  Suisse,  a  une  importance  relative  bien  plus  considérable  que  ta  production 
du  blé  elle-même  :  nous  voulons  parler  de  la  conrection  des  tissus  et  des  cha- 
peaux de  paille.  Cette  industrie,  que  l'on  rencontre  dans  beaucoup  d'endroits 
de  la  Suisse^  a  pris  surtout  un  immense  développement  dans  les  cantons  d^Vr- 
govie  et  de  Frihourg.  Le  canton  d'Argovîe,  qui  ne  produit  point  assez  de  blé 
pour  sa  subsistance,  ne  récolte  point  non  plus  assez  de  paille  pour  cette  fa- 
brication; une  grande  quantité  est  importée  d'Italie,  il  en  vient  aussi  de  Fri- 
bourg.  La  paille  de  seigle  est  la  seule  qui  soit  mise  en  œuvre  par  le  canton 
d'Argovie  :  h  canton  de  Frihourg,  au  contraire,  n'emploie  que  la  paille  de 
froment ,  et  expédie  au  canton  d'Argovie  tout  ce  qu'il  récolte  de  paille  de 
seigle.  Des  relations  suivies  existent  entre  ces  deux  cantons  pour  réchange 
réciproque  de  la  matière  première.  Genève  et  Neufchâtel  reçoivent  les  tissus 
et  les  tresses  et  en  font  des  chapeaux.  L'exportation  des  produits  triomphe 
de  toutes  les  diflicultés  que  lui  suscitent  les  lois  de  douanes  des  pays  à  sys- 
tème protecteur.  La  fabrication  est  florissante  et  augmente  tous  les  jours, 
surtout  dans  le  canton  d'Argovie  qui  expédie  ses  tissus  de  paille  dans  toute 
l'Europe,  et  même  en  Amérique. 

L'on  trouverait  difficilement  une  industrie  qui  s'exerçât  sur  une  matière 
d*au5St  peu  de  valeur  et  à  laquelle  le  travail  en  ajoutât  davantage.  Aussi 
cette  industrie,  pour  Texercice  de  laquelle  il  no  faut  point  avancer  le  moindre 
capital,  présente  à  la  classe  pauvre  les  ressources  les  plus  précieuses*  Un 
autre  avantage  qui  n'est  pas  moins  grand,  c'est  qu'elle  ne  rompt  point  vio- 
lemment les  liens  de  la  famille.  Pille  ne  tient  point  pendant  de  longues  jour- 
nées l'enfant  éloigné  de  sa  mère;  elle  règne  au  foyer  domestique,  occupe  toute 
la  famille,  même  les  vieillards  et  les  petits  enfants,  et  laisse  à  tous  des  loisirs 


170  JOURNAL  DES  ECONOMISTES. 

et  une  liberté  auxquels  out  dû  renoncer  les  ouvriers  qui  secondent  le  Irttafl 
des  machines. 

La  probité,  qui  doit  présider  à  toutes  les  relations  industrielles,  est  surtout 
indispensable  à  la  prospérité  de  cette  industrie.  Le  fabricant  qui  adièle  les 
tresses  ne  peut  pas  toujours  les  mesurer,  et  une  fausse  déclaration  réalise  pour 
lui  une  perte  plus  ou  moins  considérable.  A  cette  occasion,  la  Commisrion  (Éit 
entendre  de  sages  paroles,  donne  à  Tindustrie  les  conseils  les  plus  salutaires» 
et  nous  ne  pouvons  mieux  faire  que  de  la  citer  littéralement  :  «  la  ConnDis- 
sion  croit  devoir  rappeler  combien  il  importe  que  Tindustrie  suisse^  en  gêné* 
rai,  conserve  cette  réputation  de  sévère  probité  qui  fut  dans  tous  les  temps  ua 
des  plus  beaux  apanages  de  la  nation  suisse.  Il  serait  aisé  de  faire  voir  qui 
s'il  arrive  souvent,  sur  des  marchés  étrangers  et  même  d*outre-mer,  que  les 
produits  suisses  sont  préférés,  à  égalité  de  prix,  à  ceux  d'autres  Etats,  cela 
vient  précisément  de  ce  que  Ton  croit  être  plus  ràr  d'y  trouver  et  Texactitude 
de  la  mesure,  et  une  fabrication  plus  soignée  dans  toutes  les  parties  d'un  iDéma 
objet.  »  Puis,  après  avoir  parlé  des  mesures  que  les  anciennes  corporations 
avaient  prises  contre  la  fraude  et  des  garanties  qu'elles  oflf^ient  au  consom- 
mateur, après  avoir  signalé  la  tendance  qui  se  manifeste  dans  certains  Etats  de 
l'Europe  vers  un  retour  à  ces  anciens  usages,  elle  ajoute  :  a  Que  Tinduatria 
prenne  pour  base  de  ses  entreprises  une  sévère  prohiba,  et,  tout  en  conservant 
au  nom  suisse,  jusque  dans  les  contrées  les  plus  éloignées,  Thonneur  qu'il 
l'est  justement  acquis ,  elle  assurera  mieux  que  par  tout  autre  moyen  son 
propre  avenir,  d 

Les  produits  les  plus  remarquables  de  l'agriculture  de  la  Suisae  sont  les  ani- 
maux de  Tespèce  bovine.  Les  hautes  Alpes  et  le  fond  des  vallées  se  prétest 
merveilleusement  à  Téducation  du  bétail,  et  la  race  des  animaux  est  si  dis- 
tinguée, que  tous  les  Etats  limitrophes  y  ont  recours  pour  améliorer  les  leurs 
par  des  croisements.  L'introduction  toute  récente  des  prairies  artifioiellea  a 
augmenté  dans  une  proportion  énorme  la  masse  des  fourrages  et  le  nomlki^ 
des  bestiaux.  L'emploi  des  engrais  liquides,  qui  n'est  connu  en  Franoe  que  des 
agriculteurs  de  cabinet,  est  passé  depuis  longtemps  en  Suisse  à  l'état  de  pra- 
tique universellement  adoptée  :  on  ajoute  beaucoup,  par  ce  moyen,  à  la  fer- 
tilité des  pâturages.  On  compte  à  présent  une  tête  de  gros  bétail  par  trois 
habitants.  C'est  surtout  avec  la  Lombardie  que  la  Suisse  fait  un  conuneree 
actif  de  bétail.  Les  prix  sont  fort  élevés,  et  les  droits  d'entrée  qui  frappaat 
surtout  les  acheteurs  étrangers  n'opposent  point  au  développement  de  et 
commerce  un  obstacle  insurmontable.  Malgré  l'élévation  des  droits,  rirapor* 
tation  en  France  est  très-considérable.  Quoique  rentrée  du  bétail  en  Alle- 
magne ne  soit  grevée  d'aucun  droit,  l'Allemagne  est  loin  d*être  deveoue  It 
principal  débouché  de  cette  espèce  de  produits.  Ainsi,  malgré  des  droits  exeti^ 
sifs,  les  bestiaux  entrent  en  France,  et,  malgré  l'absence  complète  de  taxe.  Us 
ne  se  dirigent  point  vers  l'Allemagne,  ce  qui  est  bien  une  preuve,  entre  mille, 
que  les  dispositions  législatives  sont  impuissantes  lorsqu'elles  luttent  cootf^ 
la  force  des  choses. 

Il  est  certaines  industries  qui  n'ont  point  d'existence  propre  et  doat  l« 
sort  est  fatalement  enchaîné  aux  destinées  d'autres  industries  qui  exemal 
sur  elles  l'influence  la  plus  immédiate.  L'industrie  des  fromages,  la  fiabn* 
cation  des  peaux  et  des  cuirs  sont  de  ce  genre;  elles  ne  peuvent 
que  dans  les  pays  qui  se  livrent  en  grand  à  l'élève  du  bétail.  Le  i 


SITUATION  ÉCONOMIQUE  DE  tA  SUISSE.  an 

se  ùii  «rec  le  lait  t  les  tanoeries  emploient  les  peaux  des  animaux  :  les  fa- 
briques de  chandelle  et  de  savon  en  utilisent  la  graisse  et  le  suif.  Et  comme 
en  Suisse  Télève  des  bétes  de  la  race  bovine  se  fait  sur  une  très-grande 
échelle,  ces  diverses  industries  y  ont  pris  un  développement  fort  considérable. 

Depuis  quelques  années,  la  fabrication  du  fromage  a  pris  en  Suisse  une  pro- 
digieuse extension.  Le  principe  si  fécond  de  Tassociation  volontaire  a  été  ap- 
pliqué avec  le  plus  grand  succès  à  la  confection  des  produits  de  cette  indus- 
trie. Des  écrits  intéressants  ont  raconté,  dans  les  plus  grands  détails,  le  régime 
des  fromageries  de  la  Suisse,  et  nous  n'avons  rien  de  nouveau  à  joutera  ce  su* 
jet.  Nous  devons  cependant  rappeler  que  les  différentes  écoles  socialistes  se  sont 
fait  tour  à  tour  des  fromageries  un  argument  en  faveur  de  leur  système.  Nous 
ne  croyons  point,  quant  à  nous,  que  ces  faits  d*association  puissent  être  uti- 
lement invoqués  par  les  socialistes  à  Tappui  de  leur  cause,  et  les  conclusions 
qu'ils  en  tirent  pour  la  plus  grande  gloire  de  Vorganisation  sociétaire  nous 
semblent  bien  forcées.  L'association  dite  des  fruitières  est  toute  volontaire  ; 
les  associés  peuvent  en  modifier  les  clauses  à  leur  guise,  y  entrer  lorsqu'ils 
le  jugent  à  propos,  en  sortir  quand  bon  leur  semble.  Elle  répond  à  des  be- 
soins réels  et  devait  nécessairement  sortir  de  la  nature  des  choses*  On  voit 
qu'il  n*existe  aucun  rapport  d'analogie  entre  elle  et  ces  associations  étranges 
et  inexorables  qui  deviendraient  le  tombeau  de  la  liberté  et  de  la  personnalité 
humaines. 

On  distingue  en  Suisse  deux  epèces  de  fromages  :  les  fromages  de  la  plaine 
et  ceux  des  montagnes.  Les  premiers,  moins  estimés  que  les  seconds,  ne  sont 
point  exportés  et  sont  tous  consommés  sur  les  lieux.  Quant  aux  fromages  des 
montagnes,  il  s'en  exporte  des  quantités  considérables  en  France  en  Angle- 
terre, en  Italie  et  en  Allemagne,  et  même  en  Russie  et  en  Amérique.  Les 
droits  élevés  dont  les  fromages  sont  frappés  à  leur  entrée  en  France  ôtent  i 
ce  débouché  une  grande  partie  de  son  importance.  D'un  autre  côté,  les  tarifs 
des  États  sardes  opposent  à  l'exportation  des  difficultés  sérieuses  et  qu'elle  a 
grand'peine  à  surmonter.  Les  États  du  Zollverein  seuls  reçoivent  en  franchise 
les  fromages  de  la  Suisse,  et  assurent  ainsi  aux  produits  de  cette  industrie  le 
débouché  le  plus  avantageux,  le  plus  étendu  et  le  plus  certain. 

Pendant  que  la  fabrication  des  fromages  faisait  en  Suisse  d'immenses  pro- 
grès, une  autre  industrie,  qui  ne  peut  exister  parallèlement  à  cellelà,  déclinait 
sensiblement.  Il  semble  étrange  au  premier  abord  que  la  Suisse,  si  riche  en 
bestiaux  et  en  lait,  ne  produise  point  assez  de  beurre  pour  ses  besoins,  et,  en 
lui  achetant  cette  denrée,  soit  obligée  de  payer  le  tribut  à  l'étranger,  La  raison 
de  ce  fait  est  bien  simple  :  On  ne  peut  avec  du  lait  faire  en  même  temps  du 
beurre  et  du  fromage,  et  la  Suisse  trouve  plus  de  profit  à  produire  du  fro- 
mage que  du  beurre.  Mais  comme  la  Suisse  ne  peut  se  passer  de  cette  denrée, 
elle  rimporte  pour  son  usage  de  l'Allemagne,  de  l'Autriche  et  de  la  Savoie. 
11  y  a  encore  une  autre  raison.  L'usage  du  café  est  devenu  presque  général 
dans  ces  derniers  temps  :  à  mesure  qu'il  s'étendait  davantage,  la  consomma- 
tion du  lait  augmentait,  et  c'était  autant  de  retranché  sur  la  portion  destinée  à 
être  convertie  en  beurre. 

L'industrie  des  peaux  et  des  cuirs  était  jadis  très-florissante  ;  mais  les  sys- 
tèmes de  douanes  qui  enveloppent  la  Suisse  lui  ont  causé  les  plus  grands  pré- 
judices. Les  peaux  que  produisent  presque  tous  les  cantons  sont  uniquement 
des  peaux  fortes  pour  cuirs  à  semelles.  Elles  s'exportaient  autrefois  en  quan- 


37i  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

titéd  considérables  en  France,  en  Italie  et  en  Allemagne.  La  Suiaae,  en  retour, 
tirait  de  l'étranger  toutes  les  peaux  minces  nécessaires  à  sa  eonsommalioB. 
Ces  échanges  se  faisaient  sur  une  grande  échelle  aux  foires  de  Zurzach,  les 
pins  importantes  de  toute  la  Suisse.  G*était  là  un  commerce  avantageux  anx 
parties  contractantes,  chacune  d'elles  échangeant  contre  les  cuirs  qui  lui  mm- 
quaient.le  surplus  des  peaux  qu^elle  produisait  en  abondance. 

lées  droits  élevés  dont  la  France  et  Tltalia  ont  frappé  Timpoctation  des  cuirs 
et  qui  équivalent  à  une  prohibition  complète  ont  depuis  longtemps  anéanti 
le  conunerce  de  cette  marchandise  avec  ces  deux  pays.  Le  seul  débouché  qui 
restât,  c'était  l'Allemagne  méridionale,  et  il  n'existait  plus  de  tanneries  impor- 
tantes que  dans  les  cantons  allemands  de  la  Suisse.  Mais  les  droits  perçus  par 
le  Zollverein,  quoique  de  moitié  inférieurs  à  ceux  perçus  par  la  France  et  par 
la  Sardaigne,  ont  consommé  la  ruine  de  cette  industrie.  Depuis  rétablissemeot 
du  Zollverein,  le  nombre  des  fosses  pour  la  préparation  des  cuirs,  qui  s'éle- 
vait, au  conunencement  de  ce  siècle,  à  plus  de  cent  dans  le  canton  de  Schaf- 
fouse,  y  est  diminué  de  cinquante-six. 

Les  tanneries  suisses  n'ont  même  pas  la  ressource  de  fabriquer,  au  lieu  du 
cuir  fort  qui  ne  trouve  plus  d'écoulement  à  l'étranger,  des  cuirs  minces  pour 
l'usage  du  pays  ;  car  la  Suisse  ne  produit  point  le  genre  de  peaux  qu'exigerait 
cette  fabrication,  et  l'Allemagne  ne  peut  en  exporter  qu'en  acquittant  une  taxe 
assez  onéreuse.  Il  convient  d'ajouter  que  quelques  tanneries  voisines  de  la 
frontière  allemande  souffrent  de  ce  que  le  tan  s'exporte  de  Suisse  en  toute 
liberté,  tandis  que  l'Allemagne  prohibe  l'exportation  du  sien. 

De  tout  ce  que  nous  venons  d'exposer,  il  résulte  que  les  tanneries  de  la 
Suisse  sont  évidemment  en  décadence.  Des  moyens  ont  été  proposés  pour  les 
ramener  à  l'état  florissant  dans  lequel  elles  se  trouvaient  il  y  a  moins  d'un 
demi-siècle.  Ces  moyens,  il  n'est  pas  besoin  de  les  exposer  :  on  les  devine,  — 
ce  sont  toujours  les  mêmes.  Ici  il  importe  de  citer  textuellement  la  Commis- 
sion, a  On  s'est  réuni  à  penser,  dit-elle,  qu'à  moins  d'obtenir  des  Étata  voisins 
qu'ils  réduisent  les  droits  d'entrée  considérables  qui  pèsent  sur  cette  branche 

d'industrie,  il  n'est  pas  au  pouvoir  des  autorités  de  la  relever Établir  un 

droit  de  sortie  sur  les  peaux  brutes,  ce  serait  ne  rien  faire  :  car  celles  de  la 
qualité  la  plus  forte  surabondent  en  Suisse  ;  nous  ne  pourrions,  dès  lors,  les 
travailler  et  les  consommer  toutes.  Un  droit  d'entrée  sur  les  cuirs  minces  ne 
serait  d'aucune  utilité  pour  nos  tanneries  ;  ce  qui  le  prouve,  c'est  qu'elles  ont 
été  florissantes  malgré  l'importation  des  cuirs  minces  de  l'Allemagne.  » 

Pendant  que  les  tanneries  déclinaient,  l'importation  des  cuirs  et  des  peaux 
brutes  augmentait  rapidement.  Le  tableau  des  importations  a  présenté  pen- 
dant les  années  1841, 1842  et  1843  les  chiffres  suivants  : 

En  1841,  il  a  été  importé  3,436  quintaux  de  peaux,  9,912  quintaux  de  cuirs 
et  d'objets  en  cuir. 

En  1842 4,244  10,547 

1843. 7,286  10,954 

Pour  compléter  le  rapide  exposé  de  la  situation  des  industries  qui  se  rat- 
tachent en  Suisse  à  l'éducation  des  bestiaux,  il  nous  reste  à  parier  des  labri 
ques  de  savon  et  de  chandelles.  Les  cantons  de  Zurich  et  de  Genève  sont  ceux 
où  ces  industries  ont  pris  les  plus  grands  développements.  Outre  les  suïh  et 
les  graisses  que  leur  fournit  le  pays,  elles  en  emploient  beaucoup  de  prove- 
nance  étrangère.  Cette  fabrication,  qui  est  cependant  considérable,  ne  répond 


I 


SITUATION  ÉCONOMIQUE  DE  ÏJL  SUISSE.  ZU 

potot  à  toas  les  besoins  de  la  consommation,  et  l'importation  des  chandelles  a 
été  en  4843,  de  i,400  quintaux,  et  celle  du  savon,  pendant  la  même  année,  de 
près  de  30,000  quintaux. 

Nous  avons  été  amenés  à  parler  d'industries  qui  n*ont  qu'un  rapport  indi- 
rect avec  l'agriculture.  Revenons  maintenant  à  l'examen  de  certains  produits 
dans  la  formation  desqtiels  la  terre  joue  le  r61e  d'instrument  principal.  Et  d*a« 
hoTÛ  les  bois.  La  Suisse  est  trés-riche  en  bois  et  en  fait  un  commerce  considé- 
rable.  Il  s'exporte  annuellement  en  France  et  en  Algérie  pour  plusieurs  mil- 
lions de  bois  de  construction.  Une  forte  exportation  se  fait  aussi  en  Italie.  D'un 
autre  côté,  la  consommation  intérieure  est  prodigieusement  augmentée  :  le9 
établissements  industriels,  les  bateaux  à  vapeur  en  emploient  des  quantités 
énormes.  Cet  accroissement  des  besoins  des  consommateurs,  qui  a  amené  pour 
premier  résultat  une  augmentation  assez  notable  des  prix,  a  attiré  la  sérieuse 
attention  de  quelques  gouvernements  de  la  Suisse.  Le  déboisement  des  mon- 
tagnes y  amènerait  nécessairement  les  malheurs  les  plus  affreux,  et  nous  pen- 
sons que  c'est  ici  une  des  très-rares  circonstances  dans  lesquelles  c'est  un  de- 
voir impérieux  pour  les  gouvernements  d'intervenir.  De  sages  dispositions 
législatives,  prises  dans  l'intérêt  de  tous,  peuvent  seules  prévenir  les  acci- 
dents terribles  causés  par  les  torrents  dévastateurs.  C'est  ce  qu'ont  compris 
plusieurs  gouvernements  de  la  Suisse,  et  bien  qu'ils  aient  tous  pour  principe 
d'intervenir  le  moins  possible  dans  les  faits  de  l'ordre  économique,  ils  n'ont 
point  hésité  à  prendre  des  'mesures  qui  ont  pour  but  la  conservation  des  fo- 
rêts. Que  des  dispositions  analogues  soient  adoptées  par  les  cantons  qui,  Jus- 
qu'à présent,  n'ont  encore  rien  fait  sous  ce  rapport,  et  la  Suisse  aura  ainsi 
fondé  tout  à  la  fois,  l'avenir  de  son  capital  forestier  et  la  sécurité  de  ses  ha- 
bitants. 

C'est  ici  le  lieu  de  dire  un  mot  de  la  gracieuse  industrie  de  la  sculpture  en 
bois,  la  seule  de  toutes  les  industries  de  la  Suisse  que  connaissent  les  touristes 
et  les  dames  élégantes.  Elle  a  pris  beaucoup  d'extension  depuis  quelques  an- 
nées, surtout  dans  l'Orberland  de  Berne. 

L'industrie  vinicole  est  moins  florissante  qu'il  y  a  quelques  années.  La  con- 
sommation des  vins  du  pays  diminue  sensiblement,  et  les  lois  de  douane  des 
États  limitrophes  ont  rendu  leur  exportation  impossible.  Beaucoup  de  vignes 
ont  été  arrachées  dans  les  cantons  de  Zurich  et  de  SchaflTouse,  et  converties 
en  prairies  et  en  terres  labourables.  Les  cantons  de  Saint-Gall  et  de  Thurgovie 
renoncent  aussi  à  la  culture  de  la  vigne.  Quelques-uns  des  vins  de  la  Suisse 
jouissent  cependant  d'une  certaine  réputation,  et  ceux  qui  sont  récoltés  sur 
les  frontières  de  la  France  y  trouveraient  un  débouché  certain  si  le  tarif  n'y 
mettait  point  un  obstacle  invincible.  Les  vins  du  canton  de  Neufchâtel,dupays 
de  Vaud  et  surtout  d'Yvome  sont  très-estimés. 

Mais,  si  la  production  intérieure  diminue,  la  consommation  des  vins  étran- 
gers augmente  rapidement.  Il  a  été  importé  en  Suisse,  en  1843,  plus  de  463,000 
quintaux  de  vin,  tant  en  cercles  qu'en  bouteilles.  Cette  forte  consommation 
de  vins  étrangers,  à  côté  du  peu  de  foveur  dont  jouissent  les  vins  du  pays, 
est  une  preuve  irrécusable  de  l'aisance,  do  la  richesse  même  des  populations. 
L'habitant  de  la  Suisse  ne  se  contente  plus  des  produits  do  son  sol,  il  préfère 
des  vins  plus  distingués  et  plus  rares  et  est  assez  riche  pour  les  payer  à  l'é- 
tranger. Mais  il  est  une  autre  explication  de  l'état  de  souffrance  dans  lequel 
se  trouve  actuellement  la  culture  de  la  vigne,  c'est  rextensioo  énorme  qu'a 


174  JOURNAL  DBS  ÉCONOMISTES. 

«oqiiisê,  aili  dépens  du  vin,  la  consoromation  de  la  bière  et  de  reao-ée-fie. 
La  consommation  de  la  bière  augmente  chaque  année,  et  la  plupart  4ei 
cantons  de  la  Suisse  possèdent  aujourd  hui  des  brasseries.  Un  ùiit  digne  de  fa- 
marque^  c'est  que  cette  industrie  se  développe  précisément  dans  les  cantons 
Tiniooles;  ainsi  il  existe  plusieurs  brasseries  dans  le  canton  de  Vaud  ;  oo  m 
eompte  neuf  dans  le  canton  de  Zurich,  et  treize  dans  le  canton  de  Scbaffouie. 
La  plus  grande  partie  de  Torge  et  presque  tout  le  houblon  qui  sentent  à  la 
confection  de  la  bière,  viennent  de  l'étranger.  On  a  pensé  que  la  culture  da 
houblon  pourrait,  dans  plusieurs  contrées,  remplacer  avantageusement  la  cul- 
ture de  la  vigne.  L'importation  du  houblon  présente  pour  les  annéM  iSil, 
1842, 1843  les  chilTres  suivants  : 

En  i84i 1,900  quiûtaui. 

1842 2,100       — 

1843 2.500       — 

Ce  qui  témoigne  clairement  d'une  augmentation  progressive  dans  la  fobri- 
cation  de  la  bière  à  riotéricur.  Cependant  il  s'en  importe  encore  de  Tétranger; 
en  1843,  la  Suisse  en  a  reçu  5,200  quintaux. 

Le  goût  des  liqueurs  spiritueuses  s'est  répandu  en  Suisse  depuis  quelques 
années,  elles  distilleries  d'eau  de-vie  sont  devenues  très-nombreuses.  Il  n'y  a 
point  de  commtme  qui  n  en  possède  au  moins  une.  En  1843,  on  en  comptait 
trois  cent  cinquante  dans  le  seul  canton  de  Berne  et  deux  cent  cinquante  dans 
le  canton  deTburgovie.  Les  distilleries  transforment  en  eau-de-vie  des  Truits 
de  toute  espèce,  pommes,  cerises,  raisins,  pruneaux,  grains,  pommes  de 
terre,  etc. 

Une  partie  considérable  des  produits  de  cette  industrie  sert  à  la  fabrication 
des  vinaigres,  mais  une  très-grande  partie  est  consommée  sur  les  lieux  en 
nature.  Les  tarifs  du  Zollverein  ont  presque  complètement  fermé  le  midi  de 
l'Allemagne  au  kirsch- wasser  de  la  Suisse,  qui,  cependant,  y  jouissait  d'une 
certaine  faveur.  Les  extraits  d'absinthe  du  canton  de  Neufchâtel  ne  troureot 
aucune  espèce  de  débouché ,  les  frontières  de  la  France  étant  défendaea  par 
des  droits  énormes. 

L'exportation  des  spiritueux  est  donc  presque  nulle.  Cependant  l'importa- 
tion ne  laisse  point  que  d'être  considérable;  elle  s^élevait,  en  1843,  à  55,000 
quintaux.  La  consommation  deS^  liqueurs  enivrantes  ne  peut  être  classée 
parmi  les  consommations  privées  les  plus  judicieuses,  et  il  est  à  regretter 
qu'elle  soit  devenue  si  considérable  en  Suisse.  Toutefois,  il  importe  beau- 
coup que  les  gouvernements  des  différents  cantons  évitent  soigneusement, 
en  cherchant  à  prévenir  ou  à  réprimer  l'abus,  d'apporter  des  obstacles  à 
l'usage  raisonnable. 

Âu  surplus,  les  abus  de  ce  genre  sont  difRcilement  atteints  parles  dispostUont 
du  législateur,  dispositions  qui,  lorsqu'on  ne  peut  les  éluder,  sont  forcément 
arbitraires  et  vexatoires.  Ajoutons  que  ces  dépenses  ne  sont  faites  en  défini- 
tive que  par  ceux  qui  peuvent  se  les  permettre,  et  que  leur  accrotasemeot 
atteste  victorieusement  la  richesse  des  populations  de  la  Suisse. 

Cette  dernière  réflexion  peut  également  s'appliquer  à  la  consommation  do 
tabac,  qui  augmente  aussi  tous  les  ans.  Le  tabac  est  surtout  cultivé  dans  les 
cantons  de  Berne,  de  Fribourg,  de  Vaud,  du  Tessin  et  du  Valais.  Mais  ta  pro- 
duction indigène  est  loin  d'être  en  rapport  avec  l'étendue  de  la  demande,  et  des 


SITUATION  ECONOMIQUE  DE  LA  SUISSE.  87S 

quantités  considérables  de  tabac  sont  importées  d'Allemagne  et  mémo  d'A« 
mérique. 

L'importation  totale  des  tabacs  étrangers s*est  élevée,  en  1842,  à 44,000  quin* 
taux,  et  en  1843,  à  49,000.  Une  petite  partie  passe,  il  est  vrai,  en  transit;  une 
autre  s'exporte  en  contrebande;  mais  il  est  incontestable  que  celle  qui  est 
consommée  dans  le  pays  est  de  beaucoup  la  plus  considérable ,  et  que  la 
Suisse  est  assez  riche  pour  se  procurer  chaque  année,  aux  prix  de  plusieuri 
millioiâ,  une  des  jouissances  les  phis  éphémères  qu*ait  introduites  la  ci« 
vilisation. 

Le  rôle  important  que  les  progrès  de  l'industrie  ont  assigné  à  la  vapeur 
dans  les  temps  modernes,  Tavenir  brillant  réservé  aux  machines,  qui 
occupent  déjà  une  si  grande  place  dans  la  production,  ont  attiré  Tattention  sur 
les  richesses  minérales,  et  leur  ont  fait  donner  une  importance  qu*on  ne  leur 
avait  jamais  attribuée.  Le  fer  et  la  houille  sont  les  premiers  éléments  des  su»> 
ces  de  Tindustrie  moderne,  et  Tabondance  de  ses  mines  a  contribué  pour  une 
large  part  à  la  prospérité  de  l'Angleterre.  Mais  la  nature  a  distribué  inégale- 
ment ses  dons,  et  elle  ne  s'est  point  montrée  très-prodigue  à  Tégard  de  la 
Suisse. 

La  Suisse  n'est  pas  riche  en  métaux,  et  plusieurs  mines,  exploitées  autrefois, 
ont  été  abandonnées  à  cause  de  la  cherté  de  la  main-d'œuvre.  Ainsi,  on  exploi* 
tait  jadis  des  mines  de  fer,  de  cuivre,  de  plomb  et  d'argent  dans  les  cantons 
de  Zurich,  de  Lucerne,  d'Uri,  du  Valais  et  du  Tessin  ;  les  frais  d'exploitation 
n'étaient  point  couverts ,  et  la  plupart  de  ces  mines  ont  été  abandonnées.  Les 
seuls  cantons  qui  se  livrent  à  présent  à  l'extraction  des  métaux,  sont  les 
cantons  de  Berne,  de  Soleure,  de  Schaffouse,  de  Saint-Gall,  des  Grisons  et 
du  Valais 

On  extrait,  chaque  année,  dans  le  Jura  BernoiSi  iSO,000  quintaux  environ 
de  fer  et  de  cuivre.  Ce  minerai  passe  ensuite  dans  treize  fonderies.  Le  canton 
de  Soleure  exploite  environ  38,000  quintaux  de  fer,  qui  sont  fondus  dans  deux 
bauts-foumeaux.  Les  usines  du  canton  de  Schaffouse  produisent  annuelle* 
ment  de  22  à  25,000  quintaux  de  fer.  Une  seule  usine,  située  dans  le  Valais, 
fournit  environ  9,000  quintaux.  La  quantité  livrée  par  les  cantons  de  Saint- 
Gall  et  des  Grisons  est  moins  considérable. 

La  production  métallurgique  de  la  Suisse  s'élève  donc  à  un  peu  plus  de 
200,000  quintaux,  qui  ne  sortent  point  du  pays. 

D'autres  usines,  qui  emploient  du  métal  tiré,  soit  des  cantons,  soit  de  l'é- 
tranger ,  existent  dans  les  cantons  de  Zurich,  de  Lucerne,  de  Scbwyz ,  de 
Zug,  de  Schaffouse,  de  Thurgovie,  de  Vaud,  de  Neufchâtel  et  de  Genève. 

On  voit  que  l'industrie  métallurgique  s'est  répandue  dans  presque  tous  les 
cantons  de  la  Suisse.  Mais  la  quantité  des  métaux  extraits  est  loin  de  sufllre 
à  l'alimentation  des  ateliers  dans  lesquels  sont  confectionnés  différents  articles 
en  métal ,  et  la  production  elle-même  de  ces  articles  est  fort  inférieure  au 
chiffre  de  la  demande.  Aussi  l'importation  de  ce  genre  de  marchandises  est 
très-considérable.  On  tire  beaucoup  de  fer  et  de  tôle,  ainsi  que  d'articles  en 
foute,  d'Angleterre,  du  grand-ducbé  de  Bade,  de  Belgique  et  de  Suède  ;  de  l'acier 
d'Angleterre  et  de  France;  du  fer-blanc,  de  l'étain,  du  fer  étiré,  du  fer  en 
barres  et  en  bandes,  du  plomb,  du  laiton  et  du  fil  de  laiton,  de  France  ;  de 
l'étain  en  plaques,  des  poêles,  des  faux,  des  faucilles,  etc.,  du  Tyrol,  de  la  Ba- 
vière et  de  la  Prusse  Rhénane;  des  outils  des  Pays-Bas,  de  Belgique,  d'Ëlber- 


376  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

feld  et  d*l8erlohn,  du  grand-duché  de  Bade,  d'Autriche,  d'Ângteterre  et  de 
France;  de  Tacier  fondu,  d'Angleterre  et  de  Styrie  ;  du  cuivre  en  plaque»  d'Al- 
lemagne, de  Russie,  de  Hongrie  et  de  Suéde  ;  du  plomh  et  du  zinc,  d'E^ngne 
et  d'Allemagne. 

Une  importation  aussi  considérable  a,  pour  nous  servir  d'une  expressioo 
triviale,  fait  venir  l'eau  à  la  bouche  de  tous  les  propriétaires  de  forges  et  de 
hauts-fourneaux  de  la  Suisse.  Ils  se  sont  mis  à  l'œuvre,  et  ont  rédigé  un  mé- 
moire dans  lequel  ils  considèrent  rétablissement  d'un  droit  d'entrée  très-éle- 
vé,  coDune  le  seul  moyen  de  tirer  leur  industrie  de  la  crise  dans  laquelle  elle 
se  trouve,  et  réclament  en  outre  la  faculté  d'importer  en  France  trois  mil- 
lions de  kilogrammes  de  leur  fer.  Cette  seconde  demande  nous  semble  fort 
raisonnable,  et  il  y  aurait  tout  à  gagner  pour  la  France  si  les  usines  de  la 
Suisse  pouvaient  lui  fournir  des  fers  à  des  prix  inférieurs  à  ceux  auxqueb 
elle  les  obtient.  Mais  les  maîtres  de  forges  français,  conune  tous  les  produc- 
teurs privilégiés,  ont  prouvé  dans  maintes  circonstances  qu'ils  savaient  défen- 
dre leur  monopole  :  aussi  la  Commission  ajoute  que  aie  résultat  de  toutes  les 
démarches  précédentes  ne  permet  pas  de  penser  qu'une  semblable  demande 
eût  beaucoup  de  succès.  »  Quant  à  la  proposition  de  frapper  d'un  droit  exorbi- 
tant le  fer  brut  étranger,  la  Commission  ne  pouvait  l'approuver.  En  effet,  une 
semblable  mesure  porterait  les  plus  graves  préjudices  à  une  foule  d^ndus- 
tries,  qui  recherchent  le  fer  anglais  pour  sa  dureté  et  son  bon  marché,  et  qui 
ne  pourraient  employer  le  fer  du  Jura,  qui  est  tout  à  la  fois  plus  cb^  et 
plus  mou. 

La  cherté  du  combustible  opposera  toujours,  selon  nous,  un  obstacle  in- 
surmontable aux  développements  de  l'industrie  métallurgique  en  Suisse.  La 
Suisse  ne  possède  point  un  seul  gisement  bouiller,  et,  comme  nous  l'avons 
dit  plus  haut,  les  forêts  diminuent,  et  le  prix  des  bois  va  toujours  en  aug- 
mentant. 

L'établissement  d'un  droit  sur  les  fers  étrangers  porterait  en  Suisse  le  couple 
plus  Ameste  à  la  construction  des  machines,  industrie  qui  est  en  ce  moment 
assez  florissante ,  grâce  à  la  facilité  avec  laquelle  elle  se  procure  le  métal 
qu'elle  emploie ,  et  surtout  aux  débouchés  qu'elle  trouve  encore  en  Allema- 
gne, en  Autriche  et  en  Italie.  Les  ateliers  les  plus  importants  sont  situés  à  Zo- 
rich.  Plus  de  600  ouvriers  y  sont  occupés  à  la  construction  des  machines  de 
tout  genre.  Il  est  sorti  de  cette  usine,  qui  met  en  œuvre  chaque  année  plus 
de  15,000  quintaux  de  fer  brut  et  étranger,  des  machines  à  l'usage  des  fila- 
tures de  coton,  des  appareils  pour  la  filature  du  lin,  des  bateaux  à  va- 
peur, etc.  D'autres  établissements  de  moindre  importance  se  trouvent  dans 
différentes  parties  de  la  Suisse.  Il  existe  un  atelier  de  ce  genre  à  Zurich  et  un 
autre  à  Wintertbour.  Berne  possède  huit  ateliers  de  peu  dlmportance,  qui  ex- 
portent cependant  une  partie  de  leurs  produits.  Ou  en  compte  doux  dans  le 
canton  de  Soleure  et  deux  dans  le  canton  d'Argovie.  Enfin,  plusieurs  con- 
structeurs des  environs  de  Bâle  fournissent  à  l'industrie  de  celte  ville  les  mé- 
tiers dont  elle  a  besoin. 

Le  sel  est  à  coup  sûr  une  des  plus  précieuses  richesses  que  Von  puisse  tirer 
du  sein  de  la  terre,  et  l'une  des  matières  les  plus  indispensables  à  Talim^ita- 
tion  des  hommes.  Pourquoi  faut-il  que  presque  tous  les  gouvernements  aient 
eu  la  malheureuse  idée  de  percevoir  un  impôt  énorme  sur  la  consommation 
d'une  substance  si  nécessaire  !  En  Suisse  même,  ce  pays  de  libre  commerce 


SITUATION  ECONOMIQUE  DE  LA  SUISSE.  377 

par  excellence,  les  gonvernements  cantonaux  se  sont  arrogé  le  droit  d'en 
opérer  la  distribution. 

A  une  époque  bien  éloignée,  la  Suisse  tirait  de  France  tout  le  sel  nécessaire 
à  sa  consommation  :  son  approvisionnement  faisait  alors  l'objet  de  négociations 
en  forme  avec  le  gouvernement  français.  Depuis,  des  salines  ayant  été  décou- 
yertes  et  mises  en  exploitation  non  loin  des  frontières  de  la  Suisse,  dans  le 
duché  de  Bade,  en  Bavière  et  en  Autriche,  sa  consommation  fut  assurée  et  la 
concurrence  amena  une  baisse  considérable  dans  les  prix.  Enfin  des  ressources 
inattendues  se  sont  révélées  depuis  quelque  temps,  des  salines  que  Ton 
croyait  épuisées  ont  été  exploitées,  et  ces  recherches  ont  amené  la  décou- 
verte de  gisements  fort  considérables.  Les  salines  de  Bex,  qui  appartiennent  au 
canton  de  Vaud,  fournissent  chaque  année  54,000  quintaux  de  sel.  1^  saline  de 
Schweizcrhalle,  dans  le  canton  de  Bâie-Campagne,  en  livre  à  la  consommation 
environ  165,000  quintaux  par  an.  Enfin  il  existe  une  troisième  saline  dans  le 
canton  d'Ârgovie.  On  peut  évaluer  la  consommation  de  la  Suisse  à  prés  de 
600,000  quintaux  de  sel  par  an.  Une  grande  partie  entre  dans  l'alimentation 
des  bestiaux;  les  éleveurs  de  la  Suisse  apprécient  la  vérité  du  proverbe  :  Ein 
pfund  sait^  mach  zehn  pfund  schmah  ;  une  livre  df?  sel  fait  dix  livres  de  graisse, 
et  it  n^est  pas  douteux  que  remploi  intelligent  de  cette  sub!ït<ince  n'ait  puis- 
samment contribué  au  perfectionnement  de  cette  magnifique  race  bovine,  dont 
la  Suisse  s'enorgueillit  à  bon  droit, 

La  Suisse  possède  quelques  exploitations  dardeises.  Des  carrières  de  marbre 
sont  situées  dans  le  canton  de  Soleiire.  Le  mt^me  canton,  et  ceux  d'Argovîe 
et  de  ScbafTotise,  fournissent  du  gypse,  du  eimentetdc  la  chaux  hydraulique. 
Le  canton  de  Neufchâtel  exploitait  de  Va^phalte. 

Sous  ce  titre  :  Commerce  inlt^rmédiaire  vt  îTansit^  la  Commission  a  consa- 
cré un  court  chapitre  à  Texposé  de  la  situation  de  rindiiiïtne  qui  facilite  les 
échanges,  et  qui  met  en  rapport  le  producteur  et  le  consommateur.  La  plu- 
part des  cantons  n'ayant  transmis  que  des  notes  incomplètes  et  superfi- 
cielles, la  Commission  ne  donne,  sous  ce  rapport,  que  des  renseignements 
assez  vagues.  Tout  ce  que  Ton  peut  en  conclure^  c'est  que  le  grand  commerce 
est  florissant  et  occupe  une  masse  considérable  d'hommes  et  de  capitaux  ;  et, 
quant  au  commerce  de  détail,  que  le  grand  nombre  de  marchands  que  Ton 
trouve  dans  toutes  les  villes  de  la  Suisse  ne  laisse  au  consommateur  rien  à 
désirer  sous  le  rapport  de  T abondance,  de  la  variété  et  du  bon  marché  des 
marchandises. 

Quant  au  transit,  nous  croyons  qu'il  perdra  tous  les  jours  de  son  impor^ 
tance.  L'établissement  prochain  de  voies  perfectionnées  de  communication  en 
France,  en  Allemagne  et  en  Autriche ,  permettra  d'éviter  le  trajet  à  travers  la 
Suisse,  trajet  long  et  coâtoux,  malgré  le  bel  entre! ien  des  routes.  C'est  une 
perte  à  laquelle  il  faut  que  la  Suisse  se  rL^signe,  et  qu  elle  saura  facilement 
réparer  par  son  travail  et  son  intelligence. 

Nous  voici  enfin  parvenu  au  terme  de  cette  longue  énumération  des  in- 
dustries de  la  Suisse.  Eîtcepté  pour  Tordre  dans  lequel  nous  avons  placé  les 
diverse»  industries  qui  ont  dû  nous  occuper,  nous  nous  sommes  attaché  à 
suivre  exactement  le  rapport,  et  dans  les  cas,  fort  rares  du  reste,  où  les  rcn* 
S€Ti{^nenicnts  que  nous  avons  recueillis  sur  1<'S  lieux,  ne  concordaient  point 
avec  lui,  nous  avons  toujours  donné  la  prërérence  à  la  version  onicielle. 

ï^  moitié  seulement  de  notre  tiche  Oîit  remplie.  Nous  allons  maintenant 


378  JOURNAL  DE6  ÉC0N01fISTB8. 

suivre  la  Commission  dans  la  seconde  partie  de  son  travail,  o*es(-à-diredaMU 
discussion  des  mesures  qui  lui  avaient  été  recommandées  comme  les  plus  pro- 
pres à  seconder  le  développement  de  l'industrie  en  Suisse. 

La  Commission  s'est  scindée  dans  ses  propositions;  mais  il  est  arrivé  le  con- 
traire de  ce  que  nous  voyons  tous  les  jours  en  France  :  la  minorité  a  été  pour 
ia  prohibition,  la  majorité  pour  la  liberté  du  commerce.  L^esprit  général  du 
rapport  faisait  facilement  préjuger  quelle  serait  Topinion  de  la  majorité.  Noui 
avons  signalé,  presque  à  chaque  page,  les  réflexions  de  la  Commission  surrof- 
flcacité  des  protections  que  l'on  sollicitait  dans  Tintérét  de  telle  ou  telle  indui- 
trie.  Nous  citons,  avec  bonheur,  les  phrases  suivantes  i  a  S'il  fallait  recourir 
à  des  moyens  arUGciels,  l'avantage  ne  serait  pas  grand...  Etablir  un  droit  de 
sortie  sur  les  peaux  brutes,  ce  serait  ne  rien  faire.  Il  est  évident  que  ce  n'est 
point  par  des  tarifs  que  Ton  peut  aider  industrie  cotonnière  de  la  Suisse... 
Des  droits  protecteurs  ne  seraient  d'aucun  secours,  etc...  i» 

Ainsi  qu'il  arrive  toujours,  ce  sont  les  industries  les  moins  florissantes  do  la 
Suisse  qui  ont  élevé  la  voix,  et  qui  ont  provoqué  Tenquéte  officielle  qui  vient 
de  nous  occuper.  Les  tanneurs,  les  propriétaires  de  vignes,  les  maîtres  de 
forges  surtout,  ne  se  sont  point  contentés  d'attirer  sur  leurs  industries  la  solU- 
citude  de  la  Diète  ;  ils  lui  ont  nettement  indiqué  ce  qu'elle  devait  faire  pour  elles. 
De  plus,  pour  pouvoir  conclure  à  Turgence  du  remède,  on  a  exagéré  le  mal  à 
dessein.  On  a  organisé  une  scène  dans  le  genre  de  celle  de  Basile,  et  toutes  les 
parties  intéressées  sont  venues  tour  à  tour  dire  à  l'industrie  de  la  Suisse  : 
Vous  êtes  bien  malade,  vous  sentez  la  Gévre  d'une  lieue,  vous  avez  une  mine 
alTreuse.  Heureusement  ce  jeu  n'a  pas  réussi,  et  la  Suisse  ne  s'est  point  crue 
si  malade  qu'on  voulait  bien  le  dire.  Nous  assistons  souvent,  en  France,  à  des 
comédies  de  ce  genre  :  nous  voyons  tous  les  jours  certaines  classes  de  pro- 
ducteurs, dont  l'industrie  est  momentanément  en  souffrance,  se  liguer  entre 
elles,  et  entreprendre  de  persuader  au  pays  que  des  mesures  avantageuses  à 
leurs  intérêts  privés  sont  toutes  dans  l'intérêt  général.  Nous  voyons  cer- 
taines industries  jeter  les  hauts  cris,  comme  si  elles  ne  pouvaient  plus  vivre, 
et  continuer  à  crier  et  ne  jamais  mourir.  Nous  avons  la  douleur  d'ajouter  que 
le  pays  se  laisse  prendre  trop  souvent  par  l'habileté  de  l'intrigue  et  latanttt- 
magorie  de  la  mise  en  scène. 

On  a  donc  présenté  le  plus  sombre  tableau  de  la  situation  industrielle  de  h 
Suisse  :  on  a  fait  entrevoir  un  avenir  plus  efl'rayant  encore.  Selon  la  minorilé, 
et  une  classe  nombreuse  de  la  population  est  gênée  et  souffrante,  et  ne  marche 
qu'avec  anxiété  au-devant  d'un  avenir  qui  menace  d'être  plus  fâcheux  en- 
core. »  Puis  après  une  assez  longue  énumération  de  toutes  les  industries  qui 
se  plaignent,  elle  entreprend  de  démontrer  refficacité  des  mesures  qu'elle  pro- 
pose, a  Un  système  de  droits  modérés  perçus  aux  frontières  ferait  de  la  Suisse 
une  nation  au  point  de  vue  commercial,  lui  donnerait  plus  d*ensemble  et  de 
force  au  dedans,  plus  de  considération  au  dehors.  L'étranger  comprendrait  que 
s'il  nous  poussait  à  bout,  nous  serions  capables  de  nous  défendre  et  de  restrein- 
dre l'écoulement  de  ses  produits.  »  Telles  sont  les  paroles  de  la  minorité  ;  telle 
est  la  force  de  ses  arguments.  Elle  n'hésiterait  point  à  acheter,  au  prix  de  la 
liberté  des  échanges,  la  triste  satisfaction  de  pouvoir  user  de  représailles.  Elle 
supprime,  à  la  vérité,  les  péages  intérieurs,  mais  elle  les  reporte  aux  (h>o* 
tières,  et  se  flatte  qu'on  pourrait  se  passer  d'une  administration  des  douanes 
pour  la  perception  de  ces  droits.  Telle  est,  en  peu  de  mots,  la  pensée  de  la  mi- 


SITUATION  ÉœNOMIQUB  DE  LA  SUISSE.  379 

Qorité,  qui  termine  son  rapport  par  ud  projet  de  douanes  complet,  de  l'adoption 
duquel  dépend,  suivant  elle,  le  salut  de  la  Suisse. 

La  majorité  n'a  point  essayé  de  dissimuler  Tétat  de  souffrance  dans  lequel  se 
trouvent  certaines  industries;  mais  elle  a  fait  soigneusement  la  part  de  la  vé* 
rite  et  celle  de  Texagération.  Puis,  avec  cette  force  de  logique  et  cette  autorité 
que  savent  toujours  trouver  ceux  qui  défendent  les  principes  de  justice  et  de 
liberté,  elle  a  démontré  les  nombreux  inconvénients  qui  résulteraient  de  Tadop- 
tion  du  système  prohibitif,  et  tous  les  avantages  de  la  liberté  commerciale. 
Nous  ne  pouvons  mieux  faire  que  de  terminer  ce  compte-rendu  par  la  citation  de 
quelques  fragments  de  ce  rapport.  L'économiste  prend  son  bien  où  il  le  trouve, 
et  nous  ne  sommes  pt)int  accoutumés,  en  France,  à  rencontrer  dans  les  docu- 
ments  officiels,  des  passages  qui,  comme  ceux  qu'on  va  lire,  reposent  sur  les 
principes  les  plus  sûrs  de  la  science  économique.  D'ailleurs,  les  vérités  qu'ils 
renferment,  émanant  d'une  Commission  composée  d'hommes  éclairés  qui  n'ont 
point  reçu  le  mandatde  faire  triompher  une  théorie  abstraite,  auront  peut-être 
plus  de  chance  d'être  accueillies  par  certaines  gens  que  si  elles  étaient  pré- 
sentées  comme  les  élucubrations  d'un  économiste  idéologue. 

a  La  majorité  de  la  Commission  ne  s*est  nullement  dissimulé  l'état  de  souf- 
france dans  lequel  se  trouvent  plusieurs  industries  intéressantes  ;  le  rapport 
lui-même  le  signale.  Mais  elle  croit  que,  à  tout  prendre,  la  richesse  nationale 
n'est  pas  dans  une  situation  aussi  critique  que  d'autre  part  on  semble  le  croire. 
Sans  rentrer  dans  les  détails,  nous  ferons  observer  que,  si  le  capital  forestier  a 
diminué  dans  plusieurs  cantons,  et  si  les  vignobles  ont  perdu  de  leur  valeur 
dans  certains  cantons,  il  est  incontestable  que,  dans  la  plus  grande  partie  de 
la  Suisse,  la  valeur  du  sol  va  en  augmentant,  que  la  culture  s'améliore,  que  les 
terres  et  les  bestiaux  donnent  des  produits  toujours  plus  élevés.  Si  l'exploita- 
tion du  fer  est  dans  un  état  de  crise,  la  richesse  minérale  du  pays  s'est  néan- 
moins considérablement  accrue  par  la  découverte  de  nouvelles  salines.  Si  la 
tannerie  et  la  fabrication  des  toiles  déclinent,  si  les  tisserands  en  coton  et  les 
imprimeurs  de  toiles  peintes  sont  dans  un  état  de  gêne,  on  volt  plusieurs  au- 
tres branches  de  l'industrie  cotonnière,  la  fabrication  des  étoffes  de  soie  et  des 
rubans,  Thorlogerie  enfin,  prendre  une  extension  autrefois  inconnue 

a  Des  circonstances  de  toute  espèce  peuvent  exercer  sur  certaines  industries 
l'influence  la  plus  défavorable  sans  qu'il  soit  humainement  possible  d'y  parer. 
Des  changements  dans  les  goûts  et  dans  les  besoins,  des  inventions  nouvelles, 
l'amélioration  des  voies  de  communication,  etc.,  réagissent  souvent  d'une  ma- 
nière très-lâcheuse  sur  nombre  d'industries.  Les  étoffes  légères  de  laine  rem- 
placent aujourd'hui  celles  de  coton,  comme  ces  dernières  avaient  supplanté 
jadis  la  toile  et  la  laine  elle-même.  Nos  cuirs  à  semelles  et  nos  autres  cuirs, 
trop  épais  pour  le  luxe  de  nos  jours,  sont  obligés  de  faire  place  é  des  cuirs 
plus  légers  et  plus  souples.  La  filature  et  le  tissage  mécaniques  écrasent  la  fila- 
ture et  le  tissage  à  la  main.  La  bière  fait  tort  au  vin....  Les  industries  se  com- 
battent sans  relâche.  .  .  Quels  moyens  les  gouvernements  pourraient-ils 
mettre  en  usage  pour  empêcher  les  effets  de  tant  de  changements? 

a  Nous  connaissons  dans  toute  leur  déplorable  étendue  les  pertes  et  les  dom- 
mages sans  nombre  que  nous  ont  causés  les  douanes,  soit  des  pays  voisins,  soit 
des  pays  éloignés.  Nous  voyons  avec  douleur  les  Etats  européens  se  fermer 
les  uns  contre  les  autres,  et  l'Europe  entière  jetée,  par  là,  dans  une  situation 
fausse  et  critique,  dans  un  état  de  guerre  permanent  contre  le  système  des 


no  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

échanges  naturels,  contre  ces  rapports  bienfaisants  de  peuple  à  peuple,  oâ  U 
y  a  à  gagner  pour  tous,  parce  que  tous  donnent  le  surplus  et  reçoireot  m 
retour  les  choses  qui  leur  manquent.  Les  moyens  artificiels  misen  usage  pour 
augmenter  le  nombre  des  manufactures  et  des  ouvriers,  les  droits  protecteun 
élevés,  établis  pour  encourager  Tagriculture,  ont  engendré  une  multitude  de 
rapports  contre  nature;  dans  quelques  lieux  ces  mesufes  ont  fait  reochérir  les 
denrées  de  première  nécessité;  dans  d'autres,  elles  les  ont  fait  baisser  à  Tex- 
ces;  en  un  mot,  il  est  constant,  selon  nous,  que  l'état  de  souin^nce  qui  ea 
ce  moment  tourmente  l'Europe  provient,  en  grande  partie,  de  la  fatale  at- 
teinte portée  aux  relations  naturelles  des  peuples  entre  eux.  Biais,  tout  eo 
reconnaissant  l'étendue  du  mal,  nous  demanderons  ce  que  la  Suisse  aurait  pu 
faire  pour  empêcher  l'Europe  d'entrer  dans  cette  voie  déplorable? — Puisque 
rétablissement  de  toutes  ces  barrières  était  une  fatalité  que  l'on  ne  pouvait 
éviter,  il  ne  restait  à  la  Suisse  qu'à  donner  une  autre  direction  à  son  com- 
merce et  à  chercher  de  nouveaux  débouchés.  C'est  ce  que  nos  négociants  ont 
fait  avec  cette  sûreté  de  coup  d'œil  que  la  liberté  seule  peut  donner,  et  sans 
attendre  que  les  gouvernements  leur  eussent  tracé  la  marche  à  suivre.  La  né- 
cessité et  l'intérêt  bien  entendus  sont,  en  pareil  cas,  les  meilleurs  guides. 

a  Dans  l'espace  de  peu  d'années,  nous  sommes  parvenus  à  rivaliser  pour  cer- 
tains produits  avec  des  peuples  qui,  depuis  longtemps,  nous  précédaient  dans 
la  carrière,  et  qui  étaient  considérés  partout  comme  au-dessus  des  atteintes 
de  la  concurrence.  Pourquoi  donc  verrait-on  se  paralyser  aujourd'hui  cette 
impulsion  puissante,  qui  jusqu'ici  a  fait  triompher  notre  industrie  de  tous 
les  obstacles,  en  lui  apprenant  à  se  plier  aux  exigences  des  temps,  des  modes, 
des  besoins,  aux  goûts  particuliers  des  autres  peuples?  Et  c'est  précisément 
rentière  liberté  accordée  à  toutes  les  industries  qui,  mieux  que  tous  les  rè- 
glements administratifs,  nous  a  préservés  de  bien  des  écarts,  et  nous  a  (ait 
toujours  chercher  à  temps  de  nouvelles  ressources  lorsque  les  anciennes  ne 
répondaient  plus  aux  besoins  du  moment.  Pourquoi  donc  faudrait^il  mainte- 
nant des  droits  protecteurs  pour  introduire  en  Suisse  de  nouvelles  industries 
ou  pour  en  relever  d'autres  ?  Tout  cela  s'est  fait  jusqu'ici  dans  une  meaare 
suffisante,  sans  l'appui  ni  le  concours  des  gouvernements. 

«  Les  seuls  avantages  dont  jouisse  la  Suisse,  et  ces  avantages  sont  grands, 
ce  sont  les  qualités  morales  que  nous  avons  reconnues  chez  les  habitants, 
c'est  l'accumulation  des  capitaux  due  au  travail  et  à  l'économie,  c'est  oe  taux 
modéré  de  l'argent  qui  en  est  la  suite,  c'est  le  peu  d'élévation  des  impôu^  c'est 
enfin  la  liberté  du  commerce  qui  nous  permet  d'acheter  toutes  les  choses  dont  noms 
avons  besoin  là  où  nous  les  trouvons  le  mieux  et  au  meilleur  marché.  Sans  ces 
deux  derniers  avantages,  il  y  a  longtemps  que  nous  aurions  succombé  soos 
le  poids  de  toutes  les  difficultés  qui  nous  assiègent.  H  ne  faudrait  pas  autre 
chose  que  l'adoption  d'un  système  protecteur  pour  détruire  à  jamais  toute  es- 
pérance fondée  de  voir  nos  diverses  industries,  celles  surtout  qui  jusqu'à  ce 
jour  ont  été  les  plus  florissantes,  se  maintenir  dans  la  voie  d'un  développe- 
ment naturel.  Nous  ne  possédons  plus,  il  est  vrai,  l'un  des  éléments  de  la  li- 
berté du  commerce,  le  libre  écoulement  de  nos  produits  dans  les  pays  voisios; 
mais  c'est  précisément  peur  cela  que  nous  devons  attacher  plus  d'importanop 
à  la  liberté  d'achat,  cet  autre  élément  de  la  liberté  commerciale.  Car  plus  nous 
sommes  gênés  pour  l'écoulement  de  nos  produits,  et  par  cela  même  plus  res- 
treints dans  nos  bénéfices,  plus  il  nous  importe  de  nous  procurer  à  plus  bas 


SITUATION  ÉCONOMIQUE  DE  LA  SUISSE.  381 

pHx  encore,  gi  c*est  possible,  que  jusqu'à  présent,  toutes  les  choses  dont  nous 
avons  besoin. 

«  On  cherche  à  justifier  certains  droits  d^importalion,  en  disant  qu'ils  oppo« 
sent  une  barrière  aux  progrès  du  luxe  ,  puisqu'ils  mettent  hors  de  la  portée 
du  grand  nombre  des  choses  dont  on  peut  se  passer.  Ce  but  serait  assurément 
fort  louable,  mais  nous  doutons  qu'il  puisse  être  atteint.  Nous  aussi,  nous  dé- 
plorons la  légèreté  de  tant  de  gens  qui,  dans  les  jours  prospères,  oublient  les 
jours  mauvais  qui  suivront;  mais  nous  pensons  que  c'est  par  des  moyens 
moraux,  et  non  par  la  contrainte,  qu'on  pourra  leur  faire  adopter  de  meilleurs 
principes  et  une  conduite  plus  raisonnable...  Des  ordonnances  contre  le  luxe 
répugneraient  trop  à  Tesprit  du  temps  pour  qu'on  pût  en  attendre  aucun 
résultat.  Nous  doutons  fort  que  la  majorité  de  la  population  voie  une  intention 
paternelle  dans  les  mesures  des  gouvernements  qui,  pour  la  forcer  à  la  simpli- 
cité, feraient  renchérir  le  vin,  la  bière,  le  tabac,  le  café,  le  sucre  et  lesétoflés. 
Il  faudra  donc  que  le  pauvre  s'excède  de  travail,  seulement  pour  pouvoir 
vivre,  et  qu'il  se  refuse  toutes  les  choses  qu'on  met  un  peu  légèrement  au 
nombre  des  objets  superflus,  et  qui  sont  pour  tant  de  gens  le  seul  moyen 
de  se  reconforter  dans  leurs  pénibles  travaux? 

a  Nous  convenons  que  les  droits  protecteurs  que  Ton  propose  aujourd'hui 
nesont  point  élevés;  mais  l'expérience  de  tous  les  temps  et  de  tous  les  pays 
nous  apprend  qu'en  pareille  matière  on  ne  s'arrête  jamais  au  point  de  départ 
et  que,  d'augmentation  en  augmentation,  l'on  finit  par  en  venir  à  la  prohibition 
totale,  et  par  conséquent  à  l'anéantissement  de  la  liberté.  C'est  un  danger  que 
nous  ne  pouvons  pas  signaler  avec  assez  de  force  :  car  nous  ne  connaissons  au- 
cun État  qui,  une  fois  entré  dans  cette  voie  dangereuse,  ait  su  en  éviter  les 
écueils.  Des  combinaisons  financières  se  mêlent  d'ordinaire  aux  mesures  com- 
merciales ,  elles  aggravent  le  mal  et  le  rendent  incurable.  Revenir  en  arrière 
est  chose  impossible.  Celui  qui  se  sent  protégé,  s'habitue  à  ne  plus  voir  dans 
son  habileté  et  dans  son  activité  ses  seuls  éléments  de  succès  ;  la  protection 
mémequi  lui  est  accordée  ne  lui  paraît  jamais  suffisante  ;  jamais  il  n'y  renonce, 
alors  même  qu'il  serait  prouvé  qu'elle  est  éminemment  contraire  à  l'intérêt 
général  ;  une  révolution  peut  seule  détruire  ces  privilèges  des  temps  modernes. 
Les  droits  en  s'élevant  écrasent  toujours  davantage  l'ouvrier,  ou  bien  il  faut 
que  les  salaires  soient  augmentés;  mais  dans  ce  dernier  cas,  les  produits  de- 
viennent plus  chers,  et,  par  conséquent ,  plus  difficiles  à  écouler,  et  la  cognée 
se  trouve  mise  ainsi  à  la  racine  de  la  prospérité  publique 

«  n  nous  est  absolument  impossible  de  comprendre  comment  Tadoption  du 
système  de  la  minorité  pourrait  contribuer  à  l'union  de  la  Suisse,  ranimer 
Tesprit  national,  favoriser  le  sentiment  de  la  fraternité  entre  les  habitants  de 
tous  les  cantons.  Nous  sommes  persuadés,  au  contraire,  qu'en  voulant  soula- 
ger, aux  dépens  d'autrui,  aux  dépens  surtout,  nous  le  croyons,  de  la  classe  ou- 
vrière, un  certain  nombre  d'industriels  qui  ne  sont  qu'une  minorité,  on  jet- 
terait dans  la  Confédération  un  funeste  aliment  de  discorde,  dont  l'effet  infailli- 
ble serait  de  conduire  la  patrie  au  bord  de  l'abtme,  si  ce  n'est  de  l'y  précipiter.» 

Nous  livrons  les  mémorables  paroles  que  nous  venons  de  transcrire  aux  sé- 
rieuses méditations  des  gouvernements  et  des  peuples.  Puissent-ils  en  tirer  un 
utile  enseignement  ! 

On  sait  quel  a  été  le  résultat  de  cette  discussion  sur  laquelle  nous  avons 
pensé  qu'il  était  utile  d'attirer  l'attention.  La  Diète  fédérale  a  décidé  que  la 


lit  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

liberté  du  commerce  devait  continuer  à  présider  aux  destinées  ifkhuCrMIes 
de  la  Confédération.  Les  représentants  des  cantons  de  la  Suisse  ont  reodu, 
par  ce  vote,  un  hommage  éclatant  à  Tune  des  plus  grandes  vérités  doot 
le  philosophe  de  Genève  se  soit  (éitTéloquent  interprète,  lorsqu'il  a  dit  dans  le 
Contrat  social  :  «  Si  le  législateur,  se  trompant  dans  son  objet,  prend  un  prin- 
cipe différent  de  celui  qui  natt  de  la  nature  des  choses,  TEtat  ne  cessera  d*étre 
agité,  jusqu'à  ce  qu'il  soit  détruit  ou  changé,  et  que  Tinvincible  nature  «t  re^ 
pris  son  empire.  » 

Jules  m  VROIL. 

HISTOIRE  DE  LA  VIE  ET  DE  L'ADMINISIBATION 


DE  COLBERT, 


Qpwlriliir  féoérai  def  ananeei,  mhiif ira  secrétaire  d'Aut  4e  le  meriae,  ém 
el  du  commerce,  furinteiidinl  des  bâlioMBU  ; 

PRÉCÉDÉE 

DUNE  NOTICE  HISTORIQUE  SUR  NICOLAS  FOUQUET, 
Suriotendani  dce  flnaoeet , 

fVIVlB  PB  PIÈCES  JUSTIFICATIVES,  LETTRES  ET  DOClWEim    MteTS  ' 


Boffort  ftdt  à  Vàomdémiê  des  sdencss  morales  et  polUiquet^  par  M.  H^  Pé«i 
(Séance  du  13  juin  1846). 

L'Académie  m*a  chargé  de  lui  présenter  un  rapport  verbal  sur  un  ouvrai» 
dont  M.  Pierre  Clément  lui  a  fait  récemment  hommage  et  qui  etl  inliftulé  : 
HiHoirê  de  la  vie  et  de  l'administration  de  Colbert,  précédée  d'une  Mude  hiêiûriqm  Mir 
Nioolae  FouquH,  Cet  ouvrage  est  d*une  véritable  importance.  Ce  o'eal  pas 
qu*il  n^existe  sur  la  vie  et  les  travaux  de  Colbert  des  détails  contenuidaM  jêbê 
multitude  de  publications,  mais  nous  ne  possédions  pas  de  travail  oompM;  û 
n'était  possible  d*en  obtenir  qu'en  recourant  aux  source,  qu'en  compulMsl 
de  nombreux  manuscrits,  qu'en  interrogeant  des  correspondances  ioédites; 
or,  c'est  ce  qu'a  fait  M.  Clémentavecune  rare  sagacité,  et  je  n'hésite  pas  à  signa- 
ler son  idée  à  l'Académie  comme  très-digne,  à  tous  égards,  de  son  attention. 

Le  premier  mérite  de  M.  Clément  est  d'avoir  su  classer  avec  méthoda  et 
clarté  tous  les  documents  qui  entraient  dans  son  sujet.  Il  a  très-habileiDent 
concilié  l'ordre  chronologique  avec  celui  des  matières  ;  et  l'Académie  pourra 
se  faire  une  juste  idée  de  la  valeur  du  travail  quand  je  lui  en  aurai  fait  aoa- 
naitre  par  quelques  détails  les  parties  les  plus  saillantes. 

L'auteur  suit  d'abord  Colbert  dans  les  diverses  mesures  qu'il  prit  sur  ks 
finances.  On  sait  que  Colbert  fut  nommé  intendant  générai  des  ûnanoea  après 
la  mortdeUazarin.  Les  prévarications  de  ses  prédécesseurs  lui 


•  I  vol.  in-s»  Paru,  iS4a.  Chei  Guillaumin  et  compagnie,  édiisonk 


HISTOIRE  DE  LA  VIE  ET  DE  L'ADMINISTRATION  DE  œLBERT.  Ht 

tâche  fort  lourde  ;  elles  avaient  épuisé  les  ressources  de  TÉtat,  et  le  désordre 
était  tel,  que  sur  93  millions  prélevés  sur  les  contribuables,  il  en  entrait  à 
peine  55  dans  les  coffres  de  TËtat.  On  a  peine  à  se  faire,  de  nos  Jours,  une 
Juste  idée  du  défaut  de  lumières,  de  droiture  et  de  probité  des  fonctionnaires 
publics  de  cette  époque.  Ricbelieu  puisait  à  pleines  mains  dans  le  Trésor  royal  ; 
Masarin  amassa  plus  de  50  millions  ;  Fouquet  vint,  et  Ton  sait  combien  ses 
dépenses  (tirent  prodigieuses.  Les  exemples  d'en  haut  étaient  suivis  à  tous  les 
degrés  de  la  hiérarchie  administrative  et  financière  ;  fermiers  des  impôts, 
traitants,  préteurs^  chacun  faisait  sa  part,  contenu  seulement  par  la  nécessité 
ée  ne  pas  empiéter  sur  celle  de  ses  collègues  et  de  laisser  arriver  Jusqu'aux 
œifiîstresdes  ressources  dont  ils  pussent  user  et  abuser  à  leur  tour.  Golbert 
entreprit  de  remettre  Tordre  dans  les  finances  et  de  supprimer  les  abus  les 
plus  iniques.  Les  moyens  qu'il  employa  furent  ceux  qu'on  connaissait  de  son 
temps,  et  il  en  usa  avec  toute  la  rudesse  alors  en  usage.  Une  chambre  de  Jus- 
tice Ait  instituée  et  d'incroyables  rigueurs  furent  déployées  afin  de  faire  ren- 
dre gorge  aux  financiers  qui  avaient,  suivant  Texpression  de  Tédit  du  roi, 
épuisé  les  finances  et  appauvri  les  provinces.  Des  exécutions  à  mort  eurent 
lieu,  des  condamnations  nombreuses  furent  prononcées  ;  les  restitutions  arra- 
chées aux  traitants  montèrent  à  plus  de  iiO  millions,  et  en  outre  TÉtat  recou- 
rra des  péages,  des  concessions,  des  domaines  qui  avaient  été  aliénés  aux 
époques  antérieures.  L'équité  ne  fut  certes  pas  seule  consultée  dans  ces  opé- 
rations: les  rentes  sur  l'État  furent  réduites,  sous  prétexte  que  le  roi  n'avait 
presque  Jamais  reçu  le  montant  effectif  des  emprunts  qui  en  avaient  amené 
la  création;  des  contrats  pour  la  régie  des  octrois  furent  brisés  sans  indemnité 
pour  les  contractants;  l'État,  en  se  vengeant  par  la  force  de  dommages  qu'il 
avait  essuyés,  atteignit  des  innocents  en  même  temps  que  les  coupables,  et 
ipoliait  àson  tour  ceux  qui  l'avaient  dépouillé,  sans  trop  s'occuper  de  recher- 
cher Jusqu'à  quel  point  il  avait  droit  de  se  plaindre  et  de  punir.  Gardons-nous, 
toutefois,  comme  le  fait  remarquer,  avec  raison,  M.  Clément,  de  Juger  trop 
aévèrement  les  actes  de  Colbert.  Quelque  dures  et  souvent  iniques  que  fus- 
sent les  mesures  adoptées,  elles  étaient  conformes  aux  idées  du  moment,  et 
«'était  avec  Joie  que  le  peuple  voyait  frapper  les  agents  du  fisc  et  les  hommes 
dont  l'opulence,  acquise  en  grande  partie  à  ses  dépens,  semblait  insulter  à  sa 
nisére.  Au  temps  de  Golbert  on  ignorait  les  vrais  principes  du  crédit  ;  on  ne 
se  doutait  pas  que  des  préteurs  et  des  traitants,  exposés  à  se  voir  enlever  tôt 
ou  tard  une  partie  ou  la  totalité  de  leurs  bénéfices,  ne  contractaient  qu'à  des 
conditions  plus  onéreuses  pour  le  Trésor  qu'elles  n'auraient  dû  Tétre,  et  que 
la  séeurité  dans  les  transactions  était  l'unique  moyen  d'y  introduire  la  fidélité 
et  l'honnêteté. 

Quoiqu'il  en  soit,  la  Chambre  de  Justice  répandit  une  terreur  qui  devint 
tttile.  Golbert,  procédant  avec  une  dureté  qui  semblait  excessive,  purgea  les 
finanaesd*une  partie  des  prévarications  et  des  abus  qui  en  avaient  desséché  la 
plupart  des  sources,  et  sous  son  administration  les  améliorations  allèrent  de 
telle  sorte  que,  malgré  une  réduction  bienfaisante  de^  millions  sur  les  tailles, 
la  produit  général  des  impôts  s'accrut  de  28  millions,  qui,  Joints  à  l'effet  d'une 
diminution  de  S9  millions  sur  les  rentes  et  gages,  éleva  de  75  millions  le  re- 
tenu net  et  le  porta  à  80  millions,  de  32  qu'il  était  dans  l'origine.  Assurément 
UD  tel  chaiigement  atteste  toute  la  capacité  de  celui  qui  le  réalisa  et  Justifie  am- 
plenent  les  éloges  des  contemporains  et  de  la  postérité.  D'autres  réformes  de 


384  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

détail  concoururent  à  cet  utile  résultat.  Telles  furent  la  suppressioD  de  la  vé- 
naliié  des  offices  de  finances  et  les  mesures  qu'il  prit  pour  assurer  une  bonne 
et  exacte  comptabilité  des  deniers  publics.  De  tels  services,  quelle  qu'en  aoit 
l'obscurité,  n'en  ont  pas  moins  porté  des  fruits  précieux,  et  dont  il  serait  in- 
juste de  méconnaître  Tiroportance. 

Toutes  les  œuvres  qui  ont  marqué  Tadministration  de  Colbert  sont  renir- 
quables  par  la  passion,  Ténergie  et  la  constance  de  leur  auteur.  Partout  on 
retrouve  l'empreinte  de  ces  qualités  dans  sa  manière  de  diriger  les  affaires 
publiques  ;  ces  caractères  se  retrouvent  surtout  dans  son  système  industriel  el 
commercial,  la  plus  célèbre  de  toutes  ses  créations;  M.  Clément  s'attache  à 
en  faire  connaître  le  mécanisme,  et  il  entre  à  ce  sujet  dans  des  développements 
dont  on  ne  songe  pas  à  regretter  retendue. 

Au  temps  où  vivait  Colbert,  on  croyait  le  gouvernement  maître  de  tont 
régler  et  d'intervenir,  comme  il  Tentendait,  dans  les  moindres  détails,  poor 
diriger  la  marcbe  du  commerce  et  de  Tindustrie.  On  ne  soupçonnait  pas  que 
les  arts  fussent  perfectibles,  qu*il  y  eût  dans  le  monde  matériel  des  progrès 
venus  du  développement  des  intelligences  et  de  l'enchaînement  successif  des 
découvertes,  et  Ton  prétendait  faire  sortir  tout  d'un  coup  du  travail  des  pro- 
duits dont  devaient  à  jamais  s'accommoder  les  consommateurs.  Aussi  le  sys- 
tème de  Colbert  fut  complet.  Prodiguer  les  encouragements  et  les  privflégei 
aux  manufacturiers  afin  qu'ils  pussent  réaliser  des  bénéfices,  et  sévir  avec  une 
rigueur  inouïe  contre  ceux  qui  prétendaient  se  diriger  par  eux-mêmes,  voiU 
quelle  fut  la  pensée  qui  présida  à  ses  combinaisons.  L'administration  s*était 
montrée  plus  facile,  avant  lui,  dans  l'exécution  des  règlements  des  maîtrises 
et  des  jurandes,  qui  énervaient  l'industrie  et  en  comprimaient  l'essor.  Il  veilla 
à  une  exécution  sévère  de  Tancienne  législation,  dont  il  aggrava  même  la  ri- 
gueur par  des  dispositions  nouvelles.  Il  établit  des  maîtrises  là  où  il  n'en 
existait  pas  et  donna  des  statuts  à  tous  les  corps  de  métiers;  il  classa  tous  les 
travaux,  et  une  ordonnance  régla  la  longueur,  la  largeur  des  étoffes  el  jusqu'à 
leur  composition.  C'est  alors  qu'éclata  une  réaction  très-vive,  même  de  la  paît 
de  ceux  à  qui  Colbert  avait  voulu  rendre  profitable  cet  état  de  monopole  et  de 
gêne.  Les  nouveaux  règlements  trouvèrent  dans  le  corps  des  marchands  et 
même  des  manufacturiers  une  résistance  qui  témoigne  combien  leurs  intérêts 
souffraient  du  défaut  de  liberté,  et  quels  obstacles  la  tyrannie  industrielle  et 
réglementaire  met  au  bon  emploi  des  capitaux.  Colbert  ne  saisit  pas  bien  les 
causes  de  cette  opposition;  elle  ne  fut  à  ses  yeux  qu'ingratitude  et  révolte; 
il  ne  comprit  pas  que  des  hommes  de  travail  pussent  voir  plus  clair  que  Inien 
pareille  matière,  et  juger  plus  sainement  des  nécessités  de  leur  prospérité. 
L'opposition  qu'il  rencontra,  il  voulut  la  dompter  ;  des  peines  d'une  incroyable 
rigueur  furent  portées  contrôles  récalcitrants,  et  l'industrie,  garrottée  de  mille 
liens  oppressifs,  déclina  rapidement  et  ne  se  releva  plus.  Les  subventions  dont 
on  l'avait  comblée  lui  avaient  donné  un  essor  momentané,  les  compartiments 
dans  lesquels  on  l'avait  enfermée  rempêchèrent  de  croître  et  à  la  fin  Tairê- 
tèrent  et  Tépuisèrent  dans  ses  sources. 

Parmi  les  actes  de  Colbert  qui  se  rattachent  au  commerce  et  qui  caracté- 
risent le  mieux  son  système  et  ses  tendances,  il  ne  faut  pas  oublier  la  prole^ 
tion  qu'il  accorda  aux  grandes  compagnies  :  grâce  aux  faveurs  et  aux  privilèges 
dont  il  les  combla,  ces  compagnies  se  multiplièrent  ;  à  la  suite  des  compagniei 
des  Indes  orientales  et  occidentales,  se  créèrent  celles  du  Nord,  du  Levant  et 


HISTOIRE  DE  LA  VIE  ET  DE  L'ADMINISTRATION  DE  GOLRERT.  38& 

des  Pyrénées.  Mais  les  efforts  de  Colbert  et  les  subventions  de  Louis  XIV  ne 
réussirent  pas  à  les  empêcher  de  dépérir,  tant  il  est  vrai  que  rien  ne  peut  vain- 
cre les  inconvénients  attachés  au  monopole  et  aux  privilèges,  qui  renferment  en 
eux  les  germes  de  leur  propre  ruine.  Ces  compagnies  finirent  par  des  liquida- 
tions désastreuses,  et  elles  en  vinrent  à  demander  elles-mêmes  que  les  particu- 
liers eussent  la  liberté  de  commerce  aux  Indes,  à  la  condition  d'employer  leurs 
navires  pour  le  transport  et  le  passage  des  marchandises,  et  de  vendre  à 
!*encan,  dans  leurs  magasins,  les  marchandises  cliargées  au  retour. 

On  connaît  le  plan  qu'avait  conçu  Colbert  pour  l'organisation  des  douanes. 
L.a  France  était  hérissée  de  barrières  qui  séparaient  les  provinces  et  en  faisaient 
une  multitude  d*États  isolés  et  soumis  aux  droits  les  plus  divers.  Colbert  voulut 
les  soumettre  à  un  tarif  uniforme;  cette  fois  son  énergie  se  brisa  devant  la 
résistance  de  plusieurs  provinces  qui  prétendaient  conserver  leurs  privilèges 
et  leur  individualité.  Il  fut  obligé  de  réduire  sa  réforme  douanière  à  une  classi- 
fication de  la  France  en  trois  parties.  On  distingua  l»  les  provinces  qui  avaient 
accepté  le  nouveau  tarif  etqui  furent  appelées  provinces  des  cinq  grosses  fermes; 
2^  les  provinces  qui  voulurent  conserver  Tancien  état  de  choses  et  que  l'on 
nomma  provinces  étrangères  ;  3°  enfin  les  provinces  et  villes  traitées  comme  pays 
étrangers;  elles  étaient  assimilées  en  effet  aux  pays  étrangers  avec  lesquels 
elles  pouvaient  commercer  librement;  mais  les  marchandises  qu'elles  expor- 
taient et  qu'elles  achetaient  sur  le  territoire  français  étaient  soumises,à  rentrée 
et  à  la  sortie,  aux  droits  imposés  aux  autres  nations,  par  exemple,  à  l'Espagne 
et  à  la  Hollande.  Colbert,  qui  avait  compris  Tutilitè  de  supprimer  toutes  les 
barrières  intérieures,  se  trouva  donc  contraint  de  borner  sa  réforme  à  cette 
division  douanière  ;  mais  cette  division,  qui  nous  paraîtrait  aujourd'hui  un 
état  de  barbarie  commerciale,  était  alors  un  véritable  progrès,  et  il  faut  louer 
Colbert  d'avoir  lutté  énergiqUement  pour  obtenir  tout  ce  que  l'ignorance  et  les 
préjugés  de  Tépoque  permettaient  de  leur  arracher. 

On  lui  a  reproché  d'avoir  négligé  l'agriculture.  C*est,  au  contraire,  conmie  1h 
montre  M.  Clément,  une  des  branches  du  travail  dont  il  s'est  le  plus  occupé.  Il  est 
Tauteur  des  édits  les  plus  utiles,  mais  qui,  malheureusement,  ne  furent  pas  tou- 
jours observés.  Il  allégea  le  poids  des  tailles  et  chercha  à  réduire  le  taux  de  Tintè- 
rét  ;  il  eut  l'heureuse  idée,qu'il  réalisa,  dlnterdire  la  saisiedes  bestiaux  chez  les 
cultivateurs  hors  d'état  de  payer  l'impôt.  D'autres  édits  rétablirent  les  haras  et 
diminuèrent  le  prix  du  sel  ;  tels  furent  les  actes  d'un  ministre  souvent  accusé 
de  n'avoir  rien  fait  pour  les  populations  des  campagnes.  11  est  vrai  que,  consé- 
quent avec  ses  principes  en  matière  de  commerce,  il  défendit,  comme  Fou  • 
quet,  l'exportation  des  grains,  et  prit  en  cela  une  mesure  dont  les  effets  furent 
désastreux.  Il  faut  lire,  dans  l'ouvrage  de  M.  Clément,  tout  ce  qu'eurent 
d'effroyable  les  disettes  qui  affligèrent  même  les  plus  belles  années  du 
règne  de  Louis  XIV.  Les  populations  de  plusieurs  provinces,  celles  du  Dauphiné 
entre  autres,  furent  réduites  à  vivre  d'herbes,  de  glands  et  de  racines  et  à  dé- 
vorer l'écorce  des  arbres  -,  on  vit  de  telles  calamités  durer  plusieurs  années  de 
suite,  et  alors  les  routes  étaient  jonchées  de  cadavres.  M.  Clément  rapporte 
une  lettre  du  duc  de  Lesdiguières,  gouverneur  du  Dauphiné,  qui  dépeint  à 
Colbert  les  ravages  du  fléau  dans  sa  province.  Colbert  avait  ruiné  le  commerce 
des  grains  en  voulant  le  protéger  outre  mesure,  sacrifiant  ainsi  aux  préjugés 
de  son  temps.  SuUy  avait  suivi  d'autres  principes  et  laissé  au  commerce  des 
grains  une  grande  latitude  ;  aussi  les  campagnes  avaient-elles  fleuri  soos  son 

T.  XIV,  —  JmMti  iMt.  96 


m  JOURIfAL  DES  ECONOMISTES. 

administration  ;  mais  dans  le  siècle  de  Louis  XIV^  on  se  faisait  une  idée  ditK- 
renle  des  droit^  et  de$  devoirs  de  la  puissance  publique,  et  on  croyait  que,  sans 
son  intervention  continue,  tout  s'écroulerait  dans  Tordre  social. 

Les  ordonnances  de  Golbert  sur  la  marine  ont  été  étudiées  avec  le  plus 
grand  soin  par  Tauteur,  qui  entre,  à  ce  sujet,  dans  les  détails  les  plus  curieux. 
11  rappelle  ce  fait  méconnu  ou  ignoré  par  tant  d'écrivains  du  dernier  siècle  et 
de  nos  jours,  c'est  que  c*est  la  France  qui  la  première  tenta  de  se  donner  uœ 
marine  puissante  en  repoussant  de  ses  ports  les  navires  étrangers.  Ainsi,  sooi 
Henri  IV,  fut  établi  un  droit  de  50  sous  par  tonneau  tant  à  l'entrée  qu'à  la 
sortie;  ce  droit,  un  moment  supprimé,  fut  renouvelé  par  Fouquet  en  1G59. 
Etonnée  de  son  infériorité  maritime  et  jalouse  de  la  prospérité  commerciale 
de  la  Hollande,  la  France  alors  cherchait  les  moyens  de  devenir  puissante  sur 
mer.  Le  rétablissement  du  droit  de  tonnage  motiva  des  plaintes  très-vives  de 
la  part  de  la  Hollande,  et  il  est  évident  que  cet  acte  fut  en  très-grande  partit 
la  cause  des  sentiments  d'inimitié  qui  finirent  par  l'animer  contre  Louis  XIV 
et  son  gouvernement.  L'édit  de  Fouquet  rentrait  trop  dans  les  idées  de  Gol- 
bert en  matière  maritime  et  commerciale,  pour  qu'il  ne  le  défendit  pas  avec 
toute  son  énergie.  Ce  qui  est  à  remarquer,  c'est  que  cet  édit  parait  avoir  été 
en  réalité  l'qne  des  causes  de  la  promulgation  en  Angleterre  du  célèbre  acte 
de  navigation  de  Cromwell.  L'éditde  Fouquet  fut  rendu  le  15  mars  1659,  et 
dix-huit  mois  après,  le  6  septembre  1660,  fut  voté  l'acte  de  navigation,  bien 
plus  complet,  bien  plus  exclusif  que  le  droit  de  50  sous  par  tonneau  S'il  eo 
était  ainsi,  et  un  Mémoire  manuscrit  affirme  même  que  les  Hollandais,  dans 
l'espoir  que  des  représailles  feraient  revenir  la  France  sur  ses  pas,  avaient 
conseillé  à  l'Angleterre  d'imiter  le  gouvernement  de  Louis  XIV,  l'acte  de  na- 
vigation ne  serait  nullement  une  création  du  génie  de  Cromwell,  mais  Tirai- 
tation,  la  copie  exagérée  ou  élargie  de  mesures  dont  la  France  avait  fourni  le 
modèle,  et  Cromwell  ne  se  serait  pas  attendu,  en  le  demandant  au  Parlement, 
i  en  voir  sortir  les  conséquences  dont  on  a  fait  honneur  à  sa  rare  perspicacité. 
Je  crois  qu'il  en  a  été  ainsi  au  reste  de  beaucoup  de  mesures  qui  ont  fini  par 
porter  des  fruits  auxquels  ne  songeaient  nullement  leurs  auteurs.  H  y  a  do 
hasard  dans  les  résultats  des  combinaisons  humaines  ;  les  génies  les  plus  vi- 
goureux n'étendent  pas  leurs  conceptions  au  delà  d'un  horizon  assez  borné, 
et  les  générations  qui  suivent  leur  attribuent  des  prévisions  d'avenir  qo*ils 
n'ont  point  eues  et  ne  pouvaient  avoir. 

Quoi  qu'il  en  soit  de  ces  actes  naturels  à  l'époque  où  ils  ont  été  rendus, 
époque  de  rivalité  jalouse  et  de  règlements  exclusifs,  il  est  évident  que  le 
droit  de  50  sous  n'a  pas  accru  bien  sensiblement  les  forces  maritimes  de  la 
France,  dont  le  commerce  extérieur,  entravé  par  les  monopoles  et  les  res- 
trictions, ne  pouvait  acquérir  un  puissant  et  durable  développement;  et  peut- 
être  faudrait-il,  comme  l'ont  pensé  quelques  écrivains  anglais,  chercher  bon 
des  stipulations  de  Tacte  de  navigation  les  véritables  causes  de  la  prospérité 
maritime  de  l'Angleterre.  Les  Hollandais,  dans  leurs  remontrances,  ol»ser- 
valent  que  Texemple  donné  par  la  France  serait  suivi  par  les  autres  nations, 
et  qu'alors  pèseraient  sur  toutes  les  navigations  des  charges  dont  celle  d'au- 
cun pays  en  particulier  ne  profiterait,  et  ils  pouvaient  avoir  raison.  Au  reste, 
il  est  à  remarquer  qu'en  France  le  droit  de  50  sous,  loin  d'être  populaire,  ren- 
contra de  vives  et  nombreuses  oppositions.  Plusieurs  provinces  s'en  plaigni- 
rent amèrement;  les  ports  n'en  voulaient  pas,  et  à  Dieppe  il  y  eut  des  rébel- 


HISTOIRE  DE  LA  VIE  ET  DE  L'ADMINISTRATION  DE  COLBERT.  387 

lions  qu'il  fallut  dompter  par  la  maiq  du  bourreau.  Colbert  (lit  même  obligé 
de  céder  sur  plusieurs  points  ;  le  droit  ne  fut  plus  payé  qu*à  la  sortie  sur  plu- 
sieurs classes  de  marchandises  :  sur  le  sel,  il  fut  réduit  de  moitié,  et  la  France 
au  fond  paraît  avoir  fait  plus  de  mal  à  la  Hollande  qu'elle  ne  se  lit  de  biçn  à 
elle-même. 

Des  actes  qui  furent  d'une  efficacité  plus  réelle,  ce  sont  les  mesures  de  Col- 
bert pour  contenir  les  prétentions  de  TAngleterre  à  la  domination  d'une  partie 
des  mers.  Toute  sa  correspondance  à  ce  sujet  est  d'une  fermeté  et  d*une 
dignité  qui  bonorent  Louis  XIV  et  méritent  à  jamais  l'approbation  de  la 
France. 

On  connaît  les  autres  mesures  de  Colbert,  qui  avaient  pour  but  de  relever 
la  marine  française  4e  l'état  déplorable  où  elle  se  trouvait  vers  la  Gn  du  dix- 
septiéme  siècle  et  même  sous  la  minorité  de  Louis  XIV  ;  ses  édits  sur  le  classe- 
ment des  matelots,  et  sa  création  d'une  caisse  pour  les  gens  de  mer,  son( 
de  grandes  institutions  dont  l'eflet  salutaire  s'est  étendu  jusqu'à  nous.  L'au- 
teur  consacre  à  cette  partie  de  l'administration  de  Colbert  plusieurs  chapitres 
fort  curieux. 

Colbert  avait  reçu,  en  1664,  la  charge  de  surintendant  des  bâtiments  civils. 
n  mit  de  Tordre  dans  lesdépenses  excessives  que  Louis  XIV  faisait  eu  palais, 
statues  et  monuments  de  toute  sorte;  ces  dépenses,  malgré  leur  élévation, 
opt  été  loin  d'atteindre  le  chiffre  qu'on  a  souvent  supposé.  M.  Clément,  qui 
en  a  retrouvé  le  détail  dans  un  manuscrit  de  la  Bibliothèque  royale,  intitulé 
Comptes  des  bâtiments  duroiy  montre  que  ces  dépenses  montèrent  à  165,534,000 
livres  du  temps,  qui  en  représenteraient  de  nos  jours  550,  et  il  comprend  dans 
ce  chiffre  même  les  dépenses  de  Versailles,  qui  figurent  à  elles  seules  pour 
il6  millions  (aujourd'hui  240}  ;  25  millions  seulement  appartiennent  à  des  tra- 
vaux d'utilité  générale  ou  publique.  C'est  là  un  fait^iui  marque  bien  la  diffé- 
rence du  temps  où  Louis  XIV disait,  a  l'Ëtat,  c'est  moi», avec  le  nôtre.  Alors, 
Targent  des  contribuables  était  dépensé  sans  mesure  du  moment  où  il  s'agis- 
sait des  goûts  personnels  du  monarque,  et  ce  n'était  en  quelque  sorte  que  par 
hasard  que  Ton  songeait  à  des  créations  profitables  à  la  nation.  Les  rois  n'a- 
vaient pas  même  le  sentiment  qu'il  existât  telle  chose  que  l'utilité  publique, 
et  leurs  œuvres  n'avaient  qu'un  but,  celui  de  rehausser  leur  puissance  et  leur 
grandeur  personnelles. 

Des  détails  très-intéressants  sur  le  caractère,  la  vie  et  les  derniers  moments 
de  Colbert  se  trouvent  recueillis  dans  les  derniers  chapitres  de  cette  histoire. 
On  sait  que  Colbert  mourut  en  disgrâce.  Une  parole  équivoque  du  roi,  au  sujet 
de  la  grille  qu'il  avait  fait  posera  Versailles,  et  dont  Louis  XIV  trouvait  le  prix 
trop  élevé,  lui  parut  un  soupçon  injurieux  qui  l'affecta  profondément.  Épuisé 
par  vingt-trois  années  d'un  travail  opiniâtre,  il  tomba  malade  et  mourut  le 
6  septembre  1685.  La  haine  du  peuple  se  déchaîna  contre  lui,  et  peu  s'en  fallut 
que  ses  restes  ne  fussent  outragés.  C'est  un  triste  spectacle  que  celui  de  ces 
haines  populaires  qui  poursuivent  dans  la  tombe  les  hommes  d'État  les  plus 
renommés  et  les  mieux  intentionnés.  Sully  quitta  le  ministère  aux  applau- 
dissements des  peuples;  Turgot  éprouva  le  même  sort.  Richelieu,  Mazarin  et 
Lou vois  avaient  également  été  l'objet  de  Tan imad version  des  peuples;  mais 
eux  ne  s'étaient  pas  appliqués  à  les  relever  de  leurs  misères. 

Quelque  estime  que  je  fasse  de  l'ouvrage  de  M.  Clément,  je  regrette  qu'il  ne 
contienne  pas  plus  de  détails  sur  le  milieu  où  a  vécu  cet  habile  ministre,  et 


3ftS  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

8ur  les  embarras  que  lui  faisaient  éprouver  les  courtisans  et  les  femmes  de  la 
cour  de  Louis  XiV.  Nous  aurions  vu  Colbert,  malgré  son  austérité,  forcé  de 
ployer  le  genou  devant  les  idoles,  confident  de  son  mattre,  recevant  ses  ordres 
et  les  exécutant  à  l'égard  de  M.  de  Montespan  ;  nous  l'aurions  vu  jaloux  du 
crédit  croissant  de  Louvois,  dévorant  ses  chagrins  et  ses  humiliations,  et  ex- 
piant la  grandeur  et  l'éclat  dont  il  jouissait  par  d'innombrables  tortures  de 
rame  et  de  l'esprit.  L'ouvrage  y  eût  gagné  et  l'histoire  aussi  en  eût  (ait  soo 
bénéfice. 

Coibert,  ainsi  que  le  fait  remarquer  avec  tant  de  raison  M.  Clément,  ne  doit 
pas  être  jugé  à  la  mesure  des  connaissances  et  des  maximes  de  notre  temps. 
Né  au  moment  où  le  pouvoir  royal  affermi  l'emportait  sur  tous  les  obstacles 
qui  en  avaient  suspendu  l'essor,  où  les  peuples  en  attendaient  des  directions 
tutélaires  dans  toutes  les  voies  ouvertes  à  leurs  efforts,  Colbert,  plein  du  sen- 
timent de  sa  propre  supériorité,  étendit  trop  loin  Faction  de  l'autorité  et  lai 
prêta  une  puissance  créatrice  et  régulatrice  qu'elle  ne  saurait  avoir.  Des  me- 
sures qu'il  croyait  protectrices  devinrent  oppressives,  et  il  stérilisa,  en  too- 
lant  leur  assigner  des  places  et  des  modes  de  développement  conformes  â  ses 
conceptions  d'ordre  et  de  symétrie,  des  germes  de  prospérité  qui,  abandoB* 
nés  à  eux-mêmes,  auraient  fleuri  et  largement  multiplié.  Ce  fut  là  le  défaut 
essentiel  de  son  système  d'administration  et  de  ses  actes.  Mais  ce  qui  lui  ap- 
partient en  propre,  ce  qui  a  marqué  noblement  son  passage  aux  affaires,  c'est 
le  besoin  de  régularité  et  d'intégrité  dans  le  maniement  des  finances;  c*est 
l'établissement  d'un  excellent  mode  de  comptabilité,  c'est  le  ménagement  ju- 
dicieux des  deniers  publics  et  l'intégrité  dans  leur  emploi.  Colbert  fit  de 
Louis  XIV  le  monarque  le  plus  riche  de  son  temps  ;  il  porta  à  89  millions  un 
revenu  net  qui  en  atteignait  à  peine  52,  et  c'est  par  là  qu'il  assura  à  la  France 
des  conquêtes  qui  lui  demeurèrent,  et  parvint  à  créer  une  marine  militaire 
dont  l'éclat  ne  s'affaiblit  que  lorsque  l'Angleterre,  tirant  habilement  parti  des 
avantages  de  sa  position  géographique,  fut  sortie  des  orages  qui  avaient  m 
longtemps  retarde  Tessor  de  sa  puissance. 

Les  détails  dans  lesquels  je  viens  d'entrer  attesteront  à  l'Académie  que  Pou- 
vrage  dont  M.  Clément  lui  a  fait  hommage  n'est  pas  un  livre  écrit  à  la  bâte  et 
sous  l'empire  de  préoccupations  du  moment.  C'est  un  livre  savamment  coo^ 
et  rédigé.  Les  recherches  de  l'auteur  ont  été  couronnées  de  succès.  Des  cor- 
respondances inédites,  de  nombreux  manuscrits,  des  documents  enfouis  dans 
les  portefeuilles  de  nos  bibliothèques  lui  ont  fourni  des  informations  neuves 
et  de  précieuses  lumières.  H  fallait,  pour  en  tirer  tout  le  parti  désirable,  un 
tact  fin  et  sûr,  un  esprit  nourri  de  fortes  éludes,  un  jugement  impartial  et 
calme,  et  surtout  la  hauteur  d'intelligence  qui,  en  faisant  nettement  disceraer 
l'ensemble  des  faits,  assigne  à  chacun  sa  véritable  importance.  Toutes  ces 
qualités,  M.  Clément  les  a  déployées,  et  il  a  enrichi  la  science  économique  et 
l'histoire  d'un  travail  dont  le  mérite  est  grand  et  a  droit  à  de  sincères  éloges. 


ACADEMIE  DES  SCIENCES  MORALES  ET  POLITIQUES.       S89 
REVUE  MENSUELLE 

DES  TRAVAUX  DE  L'ACADÉMIE  DES  SCIENCES 

MORALES  ET  POLITIQUES. 


Son  M  AiBB.  ^  Rapports  de  M.  Amédéc  Thierry  sur  une  Histoire  de  Bésiers,  par  M.  Henri 
Julia  ;  de  M.  Gîraud  sur  une  Histoire  du  comté  et  de  la  vicomte  de  Caroassonney  |>ar 
M.  Clos-May revielle;  el  de  M.  Barlb^lemy-Saint-Hilalre  sur  deux  Mémoires,  l'un  de 
M,  Charles  Schmidt,  touchant  le  Mysticisme  aUerftand  au  quatorzième  siècle;  Tautre  de 
M.  Léon  Monlet,  relatif  à  saint  Thomas  d'^t/utn.  —  Mémoire  de  M.  Benoiston  de  Ch&- 
teauneuf  sur  la  durée  de  la  vie  humaine  dans  quelques-uns  des  principaux  États  de 
r Europe  et  le  plus  ou  moins  de  longévité  de  leurs  habitants,  —  Discussion  entre  MM.  Mo- 
reau  de  Jonnès  et  Fayet  sur  la  Statistique  de  la  population  française;  observations  de 
MM.  Villermc  et  Passy  sur  ce  sujet.  —  Discussion  entre  MM.  Passy  el  Bérenger  sur  la 
question  de  savoir  si  la  division  de  la  propriété  suit  en  France  la  progression  de  la  po- 
pulation.  —  PrésenUlion,  par  M.  Villermé ,  d*un  ouvrage  de  M.  Quételet  sur  le  Calcul 
dês  probabHUés. 

Plusieurs  ouvrages,  offerts  en  hommage  à  TÂcadémie  sur  des  sujets  d^his- 
toirevde  philosophie  ou  d*économie  politique,  ont  donné  lieu,  dans  le  cours  du 
mois  écoulé,  à  des  rapports  sérieux,  fort  intéressants  et  dignqi^de  cette  docte 
compagnie.  M.  Amédée  Thierry,  qui  s*était  chargé  d'examiner  V Histoire  de  Bé" 
zierSf  par  M.  Henri  Julia,  a  rendu  un  compte  favorable  de  ce  travail,  composé 
pour  un  concours  et  couronné  par  la  Société  archéologique  de  cette  ville.  Bé- 
ziers  compte  parmi  ses  enfants  plus  d*un  illustre  personnage  et  s'honore  d'a- 
voir donné  le  jour  à  un  célèbre  troubadour,  nommé  Guilhem,  dont  l'histoire 
est  fort  curieuse;  à  un  jurisconsulte  habile,  Duranti;  à  Dortous  de  Mairan, 
mathématicien  en  renom;  et,  enfin,  au  fondateur  du  canal  du  Midi,  Pierre- 
Paul  Riquet.  Les  anciens  vicomtes  de  Béziers  ont  pris  une  part  fort  active  aux 
principaux  événements  qui  ont  marqué  notre  histoire.  La  maison  de  Trcnca- 
vels  se  place  en  première  ligne,  après  les  comtes  de  Toulouse,  parmi  les  mai- 
sons souveraines  du  Languedoc.  En  1248,  Louis  IX  réunit  le  vicomte  de  Bé- 
ziers au  domaine  de  la  couronne;  mais  son  histoire,  pour  être  moins  locale, 
présente  encore  des  scènes  historiques  où  se  dessine  d'une  manière  originale 
la  physionomie  particulière  de  ce  pays  ;  parmi  ses  traits  distinctifs,  on  ne  sau- 
rait oublier  son  empressement  à  adopter  toutes  les  hérésies  qui  surgissaient 
en  France. 

L'un  des  principaux  mérites  de  l'ouvrage  de  M.  Julia  est  une  étude  appro- 
fondie des  diverses  législations  sous  l'empire  desquelles  vécurent  les  habitants 
de  Béziers.  L'auteur  suit  pas  à  pas  Tadministration  romaine  et  Porganisation 
civile  et  politique  des  Francs,  et  il  donne  à  ce  sujet  une  idée  fort  exacte  de  la 
mobilité  et  de  la  variété  ilu  pouvoir  miinicipai  e»  France. 


ailO  JÔtIRNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

—  M.  Giraud,  en  offrant  à  rAcadémie  le  premier  volume  de  VHistoire  du 
comté  et  de  la  vicomte  de  Carcassonne,  par  M.  Clos-Ma  y  revielle,  s'est  borné  à  ex- 
poser sommairement  le  plan  de  ce  travail;  il  faut  espérer  de  Thonorable  aca- 
démicien un  examen  plus  sérieux  de  cet  ouvrage,  quand  il  sera  tenniné.  Uo 
semblable  reproche  ne  saurait  être  adressé  à  M.  Barthélémy  Saint-Hilaire,  Ton 
des  membres  les  plus  exacts  et  les  plus  laborieux  de  la  section  de  philosophie. 
Chai-gé  de  rendre  compte,  au  nom  de  cette  section,  de  deux  Mémoires,  Vun  de 
M.  Ch.  Schmidt,  proresseur  de  philosophie  â  la  Faculté  de  théologie  de  Stras- 
bourg, Sur  le  Mysticisme  allemand  au  XIV*  siècle,  Tautre  de  M.Léon  Montet,  sur 
saint  Thomas  d'Aquin,  M.  Barthéleitiy  Saint  Hilaire  a  lu  deux  excellents  rap- 
ports, fruits  d'un  examen  consciencieux,  et  où  l'éloge  et  la  critique  trouvent 
place  dans  une  sage  mesure.  Les  limites  de  cette  revue  et  la  spécialité  de  ce 
recueil  ne  nous  permettent  pas  d'entrer  dans  des  détails  plus  étendus  ;  qu'il 
nous  suffise  de  dire  que  TAcadémie,  adoptant  les  conclusions  de  son  rappor- 
teur, a  fait  â  MM.  Charles  Schmidt  et  Léon  Montet  l'honneur  de  voter  Fimpres- 
9ion  de  leurs  Mémoires  dans  le  second  volume  du  recueil  des  savants  étrangers. 
—  Un  Mémoire  plein  d'intérêt  a  été  lu  par  M.  Benoiston  de  Châteauoeuf  «ur 
la  durée  de  la  vie  humaine  dans  quelques-uns  des  principaux  États  de  TEu- 
i*()pe  et  \fi  pluâ  ou  moins  de  longévité  de  leurs  habitants.  S'aidant  des  doeo- 
ments  officiels  publiés  depuis  le  commencement  du  siècle  pour  la  France, 
l'Angleterre,  la  Belgique,  la  Prusse,  le  Dancmarck,  la  Suéde,  le  Piémont,  la 
Savoie  et  la  Province  de  Gênes  (Koyaume  Sarde),  il  en  déduit  les  faits  sui- 
vants établis  sur  15  millions  de  décès. 
Sur  iyOOO  individus  pris  au  moment  de  leur  naissance,  il  en  snrvll  : 
De  la  naissance  à  30  ans,  moins  de  la  moitié. . . .    444 

De  30  à  60  plus  de  la  moitié S54 

De  30  à  70  un  peu  moins  de  la  moitié. . .    327 

De  A)  à  80  undixième H4 

De  30  à  90  un  soixante-et-onzième i5-7 

De  30  à  100  4-6  sor  iO,«W 

Ce  sont  là,  dit  M.  de  Châteauneuf,  les  faits  qui  ressortent  directement  des 

documents  publiés  depuis  1800,  pour  une  partie  des  principaux  Etats  de  l'En* 

rope.  On  les  trouve  peu  d'accord  avec  ceux  que  les  écrivains  db  siècle  dernier 

nous  ont  laissés. 

S11  est  malheureusement  vrai  qu*en  Prusse,  en  Piémont,  dans  le  comté  de 
Nice,  aux  environs  de  Génes  et  de  Verceil,  et  sans  doute  ailleurs  encore,  les  gé- 
nérations qui  naissent  sont  réduites  à  moitié  entre  iO  ou  15  ans,  quelquefois 
même  avant,  (;ette  réduction  si  précoce  n'attriste  du  moins  ni  la  France,  oi  la 
Belgique,  ni  l'Angleterre,  ni  le  Danemarck,  ni  la  Suède,  ni  même  la  Savoie. 
contrée  pauvre  ei  froide.  Dans  tous  ces  pays,  le  nombre  de  ceux  qui  siriveol 
à  10  ans  est  de  600  sur  1000.  On  le  trouve  ensuite  de  529  dans  TEtat  de  Géoes, 
522  dans  le  Piémont,  de  505  en  Prusse,  de  507  en  Islande.  Il  est  en  moyenne  gé- 
nérale de  557  sur  1000,  et  il  ne  descend  à  500  qu'entra  20  et  25  ans.  Ce  n'ert 
plus  aujourd'hui  moins  d'un  tiers  ou  300  personnes  sur  1000  qui  arrivent  à 
40  ans  ;  c'est  plus  du  tiers  au  contraire  (385-8).  Le  Danemarck  (461),  la  France 
(418),  la  Suède  (439),  l'Angleterre  (597-6)  sont  beaucoup  plus  au-dessas  de  cette 
taoyenne. 

Il  ne  faudrait  plus  répéter,  comme  on  le  fait  dans  des  ouvrages  modernes, 
qui  jouissent  d*ailleurs  d'une  réputation  méritée,  qu'il  n'est  donné  qu'à  6  indi- 


ACADÉMIE  DES  St^lBNGES  MORALES  ET  POUTIQUES.        aél 

vidussiir  iOO  d*atteindre  60  ans.  A  ce  chiffire  il  faut  substitaer  celui  de  24  ou 
i42  sur  1000(242-9). 

M.  de  Châteauneuf  recherche  les  causes  de  la  difTéretic^  entre  ces  résultats 
et  les  anciens  rapports.  Une  existence  meilleure  conduit  aujourd'hui  plus  d'in- 
dividus à  un  âge  avancé;  mais  il  est  vrai  de  dire  que  les  faits  observés  sont 
puisés  à  des  sources  plus  pures;  le  nombre  en  est  beaucoup  plus  grand  et  ils 
sont  mieux  étudiés.  Il  ne  faut  pas  néanmoins  être  injuste  envers  nos  devan- 
ciers dont  les  travaux  ont  amené  quelques  vérités  importantes,  celle  par  exem- 
ple de  rinégalité  du  cours  de  la  vie  chez  les  deux  sexes  et  de  sa  plus  longue 
durée  chez  le  plus  faible.  Des  observations  récentes  viennent  appuyer  les  faits 
anciens.  Le  savant  archiviste  du  bureau  de  la  dette  publique,  en  Angleterre,- 
s*est  assuré  qu'après  Tenfance  la  vie  des  femmes  est  plus  longue  que  celle 
des  hommes  dans  une  proportion  qui  étonne.  M.  Quételet  a  trouvé  en  Bel- 
gique cette  même  longévité  du  sexe  féminin,  et  M.  le  docteur  Casper  la  con- 
statait également  à  Berlin  en  1838. 

Passant  ensuite  à  la  comparaison  de  la  liste  des  décès  dans  les  divers  pays 
dont  il  a  parlé,  et  à  celle  du  nombre  des  individus  qui  de  trente  ans  arrivent 
à  soixante,  Fauteur  fkit  remarquer  que  sur  une  moyenne  générale  de  554  sur 
1 ,000,  le  midi  de  la  France,  l'Angleterre,  le  Danemarok  et  rislande  sont  au- 
dessus,  que  la  Savoie  l'atteint,  tandis  que  le  Piémont,  l'Etat  de  Gènes,  la  Suède 
et  la  Prusse  restent  au-dessous.  Ce  sont  des  faits  difficiles  à  expliquer  ;  il  n'est 
pas  plus  facile  de  dire  pourquoi  le  même  nombre  d'individus  arrive  à  30  et  à 
60  ans  en  Angleterre  et  en  Savoie,  pays  très-difTérebts  sous  tous  les  rapports, 
et  pourquoi  le  Piémont,  la  proviiice  de  Gènes,  la  Savoie  et  la  Prusse,  qui  ne 
sont  en  rien  comparables,  se  ressemblent  en  ce  quMIs  donnent  à  tous  les  âges, 
et  quelque  procédé  qu'on  emploie,  un  chiffre  inférieur  à  celui  des  autres  pays. 
(I  faudrait,  pour  ne  pas  s'égarer,  connaître  parfaitement  la  forme  de  gouverna 
meht,  les  lois,  les  institutions  civiles  et  religieuses,  le  degré  d'indépendanc($ 
ou  de  servitude,  d'aisance  ou  de  pauvreté  de  toutes  les  populations  de  l^u- 
rope,  le  sol  qu'elles  habitent,  sa  culture,  Tespèce  et  la  quantité  de  ses  produits^ 
là  manière  dont  elleà  Se  nourrissent,  se  logent,  se  vêtent,  leur  vie  intérieure 
èl  surtout  la  conscience  qu'elles  ont  de  leur  bien-ètre  ou  de  leur  misère.  Mais 
il  y  a  ici  autre  chose  que  l'empire  du  climat.  Le  climat  influe  sur  la  taille  et 
le  teint,  il  excite  ou  émousse  la  sensibilité  ;  mais  l'homme  peut  vivre  et  vivre 
longtemps  sous  les  zones  les  plus  opposées  :  ce  qui  abrège  les  jours,  c'est  bien 
moins  le  froid  ou  la  chaleur  que  le  dénûment,  les  privations,  l'oppression. 

Voici  en  quels  termes  M.  de  Châteauneuf  résume  les  résultats  de  son  travail  : 

1*  Bornera  70  ans  la  carrière  de  l'homme  serait  trop  la  restreindre,  comme 
la  prolonger  jusqu'à  100  serait  trop  l'étendre.  La  fixer  à  90  ans,  époque  à  la- 
quelle, sur  iOOO  individus,  il  n'en  reste  que  14  à  partir  de  30  ans,  c'est  lui  as- 
signer la  durée  qui  paratt  la  plus  naturelle. 

2«  Les  documents  publiés  depuis  le  commencement  de  ce  siècle  montrent 
qu'il  est  des  pays  où  ce  terme  est  atteint  par  un  plus  grand  nombre  d'individus 
pris  à  rage  de  30  ans,  que  dans  d'autres  ;  ces  pays  sont  particulièrement  le 
Danemarck,  la  Suède,  la  Norwège  et  l'Islande,  si  l'on  veut  l'y  comprendre. 

S''  Il  ne  faut  pas  en  conclure  que  cette  longévité  soit  le  partage  exclusif  de 
ces  pays  du  Nord,  puisqu'on  l'observe  également  au  âO™'  et  au  40°»«  degré  de 
latitude,  tels  que  les  anciennes  provinces  du  midi  de  la  France,  la  Belgique, 
l'Angleterre. 


Z92  JOURNAL  DES  ECONOMISTES. 

l^  L'ensemble  des  faits  conduit  à  adopter  Topinion  moins  généralement  ré- 
pandue, mais  plus  sage  peut-être,  que  malgré  tous  les  désavantages,  loas 
les  climats  sont  compatibles  avec  une  longue  durée  de  la  vie. 

5»  En  Europe,  à  toutes  les  époques  de  Tâge,  la  femme  peut  vivre  plus  long- 
temps. 

60  Enfin,  si  l'on  réfléchit  que  les  15  millions  de  décès  dont  on  a  parlé  sont 
dus  pour  les  2/3  au  moins  aux  classes  laborieuses  et  peu  aisées,  et  que  néan- 
moins la  mort  n'enlève  pas  i  individu  sur  100  (0,91) ,  de  10  à  20  ans,  I  et 
2/3  jusqu'à  50,  2  et  1/2  (1,66)  à  60,  4  à  66  (2,40),  à  86  et  1/2  (6,53),  on  re- 
connaît avec  satisfaction  que  rien  n'annonce  chez  les  classes  qui  les  four- 
nissent en  grande  partie,  des  conditions  d'existence  telles  qu'il  y  ait  lieu  de 
les  déplorer. 

Biais  il  faut  se  rappeler  que  des  pays  entiers,  FEspagne,  le  Portugal,  le 
royaume  des  Deux-Siciles,  la  Grèce,  l'Autriche,  la  Hollande,  demeurent  en  de- 
hors de  ces  calculs.  Un  jour,  peut-être,  il  sera  possible  de  les  comprendre» 
l'introduction  de  ces  nouveaux  éléments  les  modifiera  sansdoute;  ce  sera  la  mis- 
sion de  la  génération  qui  nous  suit  de  reprendre  ce  travail,  et  de  lui  donner 
l'exactitude  de  la  vérité  dont  il  n'est  que  l'expression  approchée. 

Il  y  a  quelques  mois ,  M.  Moreau  de  Jonnès  écrivait  à  M.  le  secrétaire  perpé^ 
tuel  de  l'Académie  une  lettre  dans  laquelle  il  réclamait,  contre  un  mémoire  de 
M.  Fayet,  sur  la  population  de  la  France.  Il  reprochait  à  l'auteur  d*avoir  tiré  des 
chiffires  vrais  et  officiels  des  conséquences  imaginaires  et  diamétralement  oppo- 
sées à  la  vérité  ;  d'avoir  reproduit  en  chiffres  les  pamphlets  de  Pelletier,  Lewis 
Goldsmith,  Martinville  et  autres  écrivains  de  la  même  école.  Il  relevait,  en 
outre ,  une  substitution  aux  nombres  donnés  par  Necker  de  la  population  de 
la  France,  de  chiffires  propres  à  l'auteur,  mais  en  contradiction  flagrante 
avec  vingt  autorités  irrécusables,  telles  que  Messance,  Monthyon,  Buflbn,  Pom- 
melles et  Lavoisier.  a  II  est  évident,  ajoutait  M.  de  Jonnès,  qu'un  travail  qui  a 
un  tel  but  et  de  pareils  moyens  d'exécution  n'est  nullement  susceptible  de  réfu- 
tat%(m,n  M.  Fayet  a  défendu  les  chiffres  et  les  conclusions  de  son  travail .  Il  a  puisé, 
dit-il;  ses  documents  dans  la  statistique  de  la  France  et  dans  les  comptes-rendus 
sur  le  recrutement  de  l'armée.  11  en  résulte,  i^  que  de  1 781  -84à  1801-04  le  nom- 
bre des  naissances  a  diminué  de  55  et  celui  des  mariages  de  1 1 4  sur  1 ,000  ;  d'où 
M.  Fayet  conclut  que,  puisqu'en  1801  la  population  de  la  France  s'élevait  à 
27,349,000  habitants,  elle  ne  pouvait  être  moindre  en  1781  ;  2*"  que  de  1817-20 
à  1837-40,  le  nombre  des  conscrits,  malgré  quelques  variations  intermédiaires, 
a  diminué  plutôt  qu'augmenté;  en  conséquence,  le  nombre  des  naissances  en 
1797-800,  n'était  pas  inférieur  à  celui  de  1817-20,  et,  par  suite,  la  population 
de  la  France,  en  1797,  n'était  pas  non  plus  inférieure  à  la  population  de  1817. 
M.  Fayet  se  défend  également  d'avoir  substitué  aux  nombres  de  Necker  des 
chiffres  imaginaires  ;  sans  doute  il  a  élevé  les  chiffres  donnés  par  Necker,  mais 
il  a  eu  soin  de  prévenir  qu'il  rectifiait  une  erreur  qui  n'aurait  point  échappé 
à  celui-ci,  s'il  avait  pu  revoir  son  ouvrage  après  le  recensement  général 
de  1801. 

M.  Villermé  a  expliqué  à  ce  sujet  comment  Necker  est  arrivé  au  chiffre  de 
24,800,000  qu'il  n'adoptait  que  comme  un  minimum  et  que  Ton  regarde  comme 
au-dessous  de  la  vérité.  Au  lieu  de  compter  les  habitants  par  tête,  on  s*était 
contenté,  du  moins  dans  plusieurs  provinces,  de  procéder  par  paroisses,  d*en 
compter  les  naissances,  les  mariages  et  les  décès  annuels,  et  de  déterminer  à 


ACADEMIE  DES  SCIENCES  MORALES  El  POLITIQUES.       891 

combien  d'habitants  répondait  chaque  décès,  mariage  ou  naissance;  de  cette 
manière,  on  trouve  qii^une  naissance  annuelle  répondait  à  24, 25, 26  ou  27  ha- 
bitants sur  les  lieux;  c*est  par  suite  de  ces  recherches,  dues  surtout  à  Mes- 
sance,  à  Expilly,  à  Moheau  et  à  deux  intendants  des  provinces,  de  la  Micho* 
dière  et  de  Monthyon,  que  Necker  adopta  25  3|4  pour  multiplicateur  des 
naissances  annuelles.  M.  Yillermé  ne  pense  pas  que  ce  chiffre  fût  aussi  éloigné 
de  la  vérité  que  le  soutient  M.  Fayet.  Autrefois  la  mortalité  était  beaucoup 
plus  forte  qu'aujourd'hui,  la  vie  moyenne  plus  courte,  et  bien  moins  d'enfants 
arrivaient  à  l'âge  adulte.  La  table  de  Moheau,  publiée  en  1778,  prouve,  bien 
que  fondée  sur  des  nombres  trop  restreints,  que  la  moitié,  ou  à  peu  près  des 
individus  qu'elle  comprend,  avait  cessé  de  vivre  avant  Pflge  de  dix  ans.  D'a- 
près la  table  deMessance,  publiée  à  Lyon  en  1788,  la  vie  probable  d'un  enfant, 
au  moment  de  sa  naissance,  serait  de  tout  près  de  20  ans.  D'après  celle  de  Du- 
villard,  un  peu  plus  de  la  moitié  des  enfants  verraient  commencer  leur  ving- 
tième année.  La  mortalité  marche  bien  moins  rapidement  aujourd'hui.  Mais 
dans  toutes  les  populations  de  Tancienne  Europe,  qui  ne  sont  pas  placées  dans 
des  circonstances  exceptionnelles,  les  décès  règlent  les  naissances;  celles-ci 
marchent,  pour  ainsi  dire,  du  même  pas  que  celles-là,  et  partout  où  Ton 
compte  beaucoup  de  décès,  il  y  a  aussi,  relativement  au  nombre  des  habitants, 
beaucoup  de  naissances;  comme  partout,  au  contraire,  où  ces  dernières  sont 
rares,  les  décès  le  sont  aussi.  Yoilà  le  fait  qui  trompe  ceux  qui  soutiennent 
que  la  population  française  était  presque  aussi  nombreuse  avant  notre  révolu- 
tion de  89  qu'aujourd'hui.  Ne  connaissant  pas  le  rapport  entre  les  décès  et  les 
naissances,  et  trouvant  pour  la  première  époque  autant  de  naissances,  de  dé- 
cès et  de  mariages  qu'à  présent,  ou  à  peu  près,  enfin  bien  persuadés  que  la 
proportion  des  naissances  varie  très-peu  chez  le  même  peuple,  ils  ont  cru  cor- 
riger l'évaluation  de  Necker,  en  appliquant  à  son  époque  le  multiplicateur 
actuel  des  naissances  qui  donne  le  chiffre  de  la  population.  Leur  erreur  con- 
siste à  réduire  leur  travail  à  une  opération  d'arithmétique  ;  ils  ont  cru  qu'ils 
pouvaient  de  deux  nombres  en  tirer  un  troisième.  Le  multiplicateur  des  nais- 
sances peut  ne  plus  convenir  quinze  ans  plus  tôt  ou  plus  tard,  à  plus  forte 
raison  à  un  intervalle  de  soixante  années. 

M.  Passy  a  présenté  quelques  observations  dans  le  même  sens  que  M.  Yil- 
lermé, et  il  a  montré  que  si  M.  Fayet  s'était  trompé  si  visiblement,  c'était  pour 
s'être  borné  à  constater  le  nombre  des  naissances  et  des  mariages,  en  oubliant 
la  quantité  des  décès,  et  pour  n'avoir  tenu  aucun  compte  de  la  diminution  des 
décès  actuels.  Plus  les  populations  s'éclairent  et  s'enrichissent,  moins  les  ma- 
riages et  les  naissances  sont  nombreux,  mais  moins  nombreux  aussi  sont  les 
décès.  Les  populations  qui  se  civilisent  mettent  de  la  prudence  dans  leurs 
actes;  elles  ne  contractent  des  unions  qu'après  avoir  envisagé  l'avenir  ;  des  en- 
fants moins  nombreux  trouvent  des  soins  plus  intelligents  et  périssent  en  moins 
grande  quantité;  en  même  temps  croît  le  bien-être;  la  vie  moyenne  se  pro- 
longe même  pour  les  adultes  et  les  vieillards,  et  la  diminution  proportionnelle 
du  chiffre  des  décès  compense  largement  celle  du  chiffre  des  mariages  et  des 
naissances.  Les  sociétés  avancées  produisent  d'autant  moins  qu'elles  ont  moins 
de  pertes  à  réparer:  elles  conservent  plus  longtemps  les  membres  dont  elles 
se  composent,  et  c'est  là  le  trait  le  plus  manifeste  de  leur  prospérité. 

—  Une  question  qui  touche  à  celle  qui  vient  de  nous  occuper,  c'est  la  ques- 
tion de  savoir  si  la  division  de  la  propriété  suit  en  France  la  progression  de  la 


314  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

population.  Elle  a  fait  Tobjet  d'observations  échangées  entre  Mil.  Pêàf^  éi 
Bérenger.  M.  Passy  conteste  que  la  propriété  se  divise  selon  que  là  popiilatkHi 
se  développe,  et  il  invoque  des  documents  puisés  dans  le  cadastre  atiqael  on 
procède  en  ce  moment.  Il  y  avait  en  Fan  IX  et  en  Tan  X  1SM,204  cotes  foncières, 
tandis  qu'aujourd^hui  les  cotes  s'élèvent  à  163, 277,  ce  qui  donne  une  augfuen- 
tation  de  5  p.  iOO  ;  or,  cet  accroissement  du  chiffre  des  botes  est  biea  tnfértetir 
à  celui  de  la  population  qui  a  été,  pour  le  même  laps  de  temps,  de  19  p.  100 
dans  les  mêmes  lieux.  M.  Passy  ajoute  que  parmi  les  cotes  foncières  nouTefles, 
beaucoup  sont  dues  â  des  constructions  multipliées  bien  plus  dans  les  granëes 
villes  que  dans  les  campagnes.  On  en  comptait  6,48i,i76  en  1826»  et  fi  eo  a  élé 
ajouté  prés  de  700,000.  Depuis  cette  époque  jusqu'en  1842,  et  dans  le»  trois 
dernières  années,  le  nombre  a  augmenté  d'environ  360,000.  Sous  l^Empire  H 
durant  les  premières  années  de  la  Restauration ,  on  ne  bâtissait  presque  pas. 
11  ne  faut  pas  oublier  que  depuis  1832  beaucoup  de  maisons  andennes,  eoÂm 
sur  les  rôles,  y  ont  été  inscrites,  et  de  là  encore  un  accroissement  du  nombre 
des  cote^  foncières. 

M.  Passy  soutient  donc,  en  s'appuyant  surtout  sur  les  données  du  nootean 
cadastre,  que  la  situation  générale  de  la  propriété  ne  change  pas  senaibiaaiail 
en  France,  pas  autant  que  semblerait  devoir  Texigei*  raccroissettieul  graduel 
de  la  population.  Il  y  a  des  pays  qui  comptent  â  présent  moins  de  proprié- 
taires qu'en  1810.  Vainement  invoque-t-on  Tàugmentation  des  cotes,  puisqu'elle 
tient  surtout  à  Taccroissement  du  nombre  des  maisons  mises  tu  rôte  seule- 
ment depuis  quelques  années.  Quant  à  la  propriété  territoriale  même,  elle 
semble  se  mettre  de  plus  en  plus  en  harmonie  avec  les  exigencea  de  l'i 
culture  ;  la  terre  n'est  qu'un  instrument  qui  prend  les  formes  requises  ] 
son  emploi  le  plus  productif;  et,  parmi  nous,  la  législation,  loin  d^e 
comme  on  le  suppose,  une  division  continue  dans  la  propriété,  n'exerce  i 
le  sol  qu'une  influence  restreinte  et  qui  ne  saurait  Tempécher  de  se  i 
ainsi  que  l'exigent  les  nécessités  impérieuses  de  la  production. 

C'est  ce  que  n'admet  pas  M.  Bérenger,  auquel  il  semble  imposiSMe  4m  li 
système  de  la  loi,  en  matière  de  partage  de  successions,  n'ait  pas  pour  eiM  ds 
morceler  de  plus  en  plus  la  propriété  territoriale.  Ne  sommes-nous  pas  cIh^ub 
jour  témoins  de  la  dépossession  volontaire  des  grands  propriétaires  par  les 
petits  ?  Ne  se  forme-t-il  pas  des  compagnies  qui  achètent  en  bloc  pour  revaudra 
en  détail  ?  Et  dans  certains  pays  étrangers,  en  Suède,  par  exemple,  le  moreel- 
lement  de  la  propriété  n'est>il  pas  arrivé  à  ce  point  que  la  terre  s'y  vend,  ooo 
par  arpent,  mais  par  aune,  et  que  les  Etats  ont  dû  arrêter  cette  divisioB  ia* 
cessante  du  sol  par  une  loi  qui  substitue  la  licitation  au  partage,  lorsque  ee- 
lui-ci  tend  à  dépasser  certaines  limites?  En  France,  une  preuve  du  morœlie- 
ment  se  trouve  dans  les  cotes  dont  le  nombre  s'élevait  en  1826  à  10,296,699  ; 
en  1835  à  10,893,528,  et  en  18i5  à  11,936,187;  ainsi,  dans  la  première  pè* 
riode  de  1826  à  1835,  l'accroissement  atteignait  presque  600,000;  il  dépassait 
1  million  dans  la  dernière.  L'augmentation  des  propriétés  bâties  esteUe-méme 
une  preuve  du  morcellement  toujours  croissant.  M.  Bérenger  ne  Toit 
dans  les  documents  produits  par  M.  Passy  que  des  faits  particuliers  â  i 
cantons.  11  faudrait,  dit-il,  un  travail  plus  complet  pour  se  pronoocer  défini- 
tivement sur  cette  grave  question. 

M.  Passy  a  répondu  par  des  faits  qui  lui  semblent  décisif.  De  1815  à  1625, 
l'augmentation  est  de  2 1 12  p.  100  pour  la  quantité  des  propriétés  el  de  9  ^  fil 


CORRESPONDANCE.  m 

peur  la  population;  le  mouvement  de  la  population  est  donc  supérieur:  en 
i826,  les  termes  du  rapport  se  touchent,  et  ce  n'est  que  de  iB35  à  iSAt  que 
l'on  voit  la  multiplication  des  cotes  plus  prompte  que  celle  de  la  population. 
D'ailleurs  l'accroissement  de  la  population  a  lieu  très-inégalement,  suivant  les 
classes  sociales;  il  a  été  de  40  p.  i 00  dans  les  très-grandes  villes,  moindre  dans 
les  autres,  et  seulement  de  15  p.  iOO  dans  les  campagnes  ;  il  se  manifeste  sur- 
tout dans  les  classes  qui  ne  possèdent  pas  ;  c'est  dans  la  population  rurale  qu'il 
est  le  plus  faible,  et  la  division  des  héritages  n'a  pas  dû,  par  conséquent,  y  sti- 
muler bien  vivement  le  fractionnement  des  terres  parmi  ceux  qui  la  compo- 
sent. Les  ventes  n'ont  pas  une  influence  considérable  sur  la  division  des  pa- 
trimoines; sans  doute  bien  des  vendeurs  morcèlent  leurs  domaines,  mais  il  se 
trouve  beaucoup  d'acheteurs  qui  acquièrent  pour  s'arrondir.  L'exemple  du 
morcellement  de  la  propriété  eu  Suède  doit  être  écarté,  parce  qu'il  y  a  dans 
ee  pays  des  motifs  de  morcellement  qui  n'existent  pas  dans  le  nôtre.  Les  terrea 
fi'y  sont  pas  toutes  également  accessibles  aux  acquisitions  des  laboureurs  ;  de 
nombreux  domaines  appartiennent  é  Tannée;  dans  plusieurs  provinces  les 
terres  de  la  noblesse  demeurent  son  patrimoine  exclusif;  et  il  y  avait  autre- 
fbis  des  provinces  où  régnait,  parmi  les  paysans  eux-mêmes,  un  ordre  de  pri* 
mogéniture.  Enfin  ce  pays  a  peu  de  ressources  agricoles;  voilà  des  faits  dont 
le  caractère  ne  saurait  se  reproduire  en  France. 

—  M.  Yillermé  fait  hommage,  au  nom  de  M.  Quételet  de  Bruxelles,  membre 
correspondant  de  TAcadémie,  d'un  ouvrage  sur  le  calcul  des  probabilités.  Sui- 
vant l'auteur,  il  est  tout  aussi  facile  d'évaluer  à  l'avance  le  nombre  des  crimi- 
nels que  celui  des  naissances  et  des  décès.  Telle  est  la  pensée  qui  a  inspiré  ce 
livre  dont  M.  Yillermé  a  rendu  un  compte  sommaire  à  l'Académie.  Le  principal 
objet  de  l'ouvrage  est  la  statistique;  il  abonde  en  détails  et  en  f^its  très-inté- 
ressants sur  le  recensement,  lâge,  la  structure  des  habitants,  les  finances, 
l'agriculture,  l'industrie,  le  paupérisme.  Enfin  l'auteur  indique  l'esprit  qui  doit 
diriger  la  réunion  des  documents  statistiques,  les  abus  dont  cette  science  peut 
être  l'ol^t,  et  les  moyens  de  les  éviter.  ** 


CORRESPONDANCE. 


Bruxelles,  le  6  juin  1846. 

A  M.  Jpii.  G., 

Mon  aimable  et  spirituel  ennemi,  qui  savex  tout  doucêUemerU  égorger  les  gens  avec 

votre  t^etit  œutelet  \  je  vous  remercie  de  votre  attentat  délicieux  sur  le  MotMutopohy 

(fie  vous  n'avez  pas  lu  avec  grande  attention  ;  car  votre  intention  ne  peut  être  de 

contester  et  de  combattre  le  principe  d'équité  qui  consiste  à  rendre  chacun  paoriuit- 

tAIRX  BT  aeSH>MSABLE  DE  SES  OEITVRES. 

Tout  le  fond  de  mon  système  est  là;  tirez-en  les  conséquences,  et  vous  les  trouve- 
•  Voyex  le  Journal  dês  Économistes,  naméro  d'avril,  n«  53,  lorae  XIV,  page  80. 


«M  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

rez  toutes  d^accord  avec  la  plus  stricte  justice.  Car  alors  chacun  aura,  sehn  ses  ow 
vres  et  selon  sa  probité,  ce  qui  est  un  des  plus  pressants  desidenOa  de  la  sociéaé. 
Examinez  un  moment  la  loi  économique  que  j'oppose  à  la  vôtre. 

Ne  laissez  pas  faire  tout  à  tous, 
Mais  laissez  passer  tont  et  tous  ! 

Parce  qu^il  est  certain  que  Tindustrie  ne'peut  produire  tout  cequ^eHeestsuscepliMa 
de  produire  que  par  le  numautopoley  comme  il  est  sûr  que  le  commerce  ne  peutitaH 
ner  tout  ce  qu'il  est  susceptible  de  donner  que  par  la  Uherti  ! 

Lindustrie  et  le  commerce  sont  deux  choses  aussi  diffi§rentes  que  Teau  Hit  km; 
ce  sont  les  deux  pôles  opposés  d'un  aimant. 

Voilà  des  choses  dont  les  économistes  ne  se  doutaient  pas\  quand  ils  ont  vouii 
mener  de  front  Findustrie  et  le  commerce.  S'ils  avaient  su  foire  cette  distincticNi  à 
temps,  il  y  a  longtemps  qu'ils  auraient  triomphé  et  que  tout  le  monde  aurait  aocepCé, 
sans  répugnance,  leurs  doctrines;  mais  ils  n'ont  jamais  songé  que  rinventioo  avait 
plus  d'influence  que  la  constitution,  que  l'inventeur  exerçait  une  action  plus  grande 
que  le  législateur  même,  sur  la  société.  C'est  ce  que  j'ai  entrepris  de  prouver  dans 
un  article  d'une  demi-feuille,  que  je  voudrais  bientvous  envoyer  en  manuscrit,  si 
j'étais  sûr  que  vous  voulussiez  le  faire  entrer  dnns  votre  journal;  mais  je  me  pteins 
un  peu  de  ce  que  les  économistes  n*ont  pas  tenu  assez  de  compte  de  ri!«vE?fTiO!i  kt 
nEL'iNVENTEiTi,  c'cst  Ic  titre  démon  article,  plus  sérieux  que  d'habitude;  mais  con- 
cluant, si  jamais  il  en  fut.  Je  l'ai  lu  devant  trente  personnes,  parmi  lesquelles  Khul- 
mann,  le  chimiste,  se  trouvait.  C'est  lui  qui  m*a  conseillé  de  vous  l'offrir,  aptes  y 
avoir  applaudi.  Mais  risquer  quatorze  pages  de  manuscrit,  recopié  à  neuf,  écariture 
des  dimanches  !  Vous  savez  que  cela  est  dur,  si  on  vous  en  a  jamais  refusé  autant. 

Nous  avons  eu  ici  le  célèbre  Senior.  Je  l'ai  quasi  converti.  Mais  il  ne  m'a  pas  sem- 
blé si  dur  à  cuire  que  vous  et  Biaise. 

Je  conviens  avec  vous  que  ma  théorie  n'est  qu'un  panneau  de  votre  édifice  ;  iMis 
c'est  le  panneau  qui  vous  manque;  prenez-le  et  vous  serez  abrités  de  toute  put, 
contre  le  vent  de  la  critique.  Votre  côté  faible  est  mon  côté  fort,  je  vous  en  fiûs  Pa- 
bandon  ;  bàtez-vous  de  le  prendre  ;  car  il  est  en  voie  de  succès  ;  vous  ne  vous  douiez 
pas  du  chemin  que  mes  idées  ont  fait  toutes  seules,  et  malgré  les  vôtres.  Regardei-y 
une  fois  sérieusement  !  Le  style  original  et  baroque,  si  vous  voulez,  fait  plus  dlm- 
pression  que  les  longs  raisonnements  sérieux  et  sans  alinéas.  Les  lecteurs  d'aujour- 
d'hui sont  tous  asthmatiques,  il  leur  faut  des  paliers  pour  se  reposer  tous  les  trois  es- 
caliers. Adieu.  Jobard. 

Réponse. 

Je  ne  sais  si  j'ai  lu  avec  attention  le  Monautopole  *  ;  mais  je  suis  persuailé  de 
ravoir  lu,  et  en  plusieurs,  endroits  relu  avec  le  plus  grand  plaisir.  Le  baroque  ne 
me  déplaît  pas  toujours,  et  le  style  original  me  produit  le  même  effet  qu'à  tout  le 
monde. 

Les  écrits  de  M.  Jobard  non -seulement  sont  très-lisibles,  mais  le  plus  souvent  très- 
instructifs.  Malheureusemeut  M.  Jobard  n'a  jamais  voulu  enrégimenter  ses  argu- 
ments. Il  les  éparpille  tous  dans  la  campagne,  sans  ordre  et  sans  méthode.  Vous  pre- 
nez ceci  pour  une  prémisse,  et  cela  pour  une  conséquence;  il  n'en  est  rien.  A  la 
dixième  page,  l'apophthegme  qui  brillait  à  la  première,  fait  place  à  un  autre  qui  éà 
phis,  qui  dit  moins,  qui  dit  le  contraire.  Mais  il  suffitpour  qu'il  figure  dans  la 

*  NouvêUê  Économie  sociale ,  ou  MoiMiiilopo^  industriel,  artistique ,  commercial  et  lUt^ 
raire,  fondé  sur  la  propriété  des  brev^  d'invention,  dessins,  modèles  et  marques  de  /b- 
brique.  8«,  Paris,  MaUhias,  18U. 


CORRESPONDANCE.  89t 

théorie  du  monautopole,  quMI  soit  original,  pittoresque,  fantastique,  ou  simplement 
qu^il  ait  découlé  de  la  plume  de  récrivain . 

Taime  assez  Pargumentalion  par  paliers;  mais  ce  procédé  n^en  légitime  pas  un 
autre,  qui  consiste  à  prendre  toutes  les  raisons  à  poignées,  comme  elles  viennent,  sans 
triage  et  sans  préparation.  En  agissant  ainsi,  M.  Jobard  a  pu  plaire  à  d'aucuns  ; 
mais  aussi,  il  a  bien  certainement  efTarouché  les  hommes  de  science,  qui  veulent  et 
qui  méritent  qu^on  leur  parle  avec  logique.  M.  Jobard  fait  donc  bien  de  vouloir 
mettre  en  prose  ordinaire  l'ensemble  de  ses  idées  principales  sur  la  constitution  de 
la  propriété  artistique,  littéraire  et  industrielle.  En  agissant  ainsi,  il  sera  lu  avec  tout 
autant  d'intérêt  et  plus  de  profit  pour  la  vulgarisation  de  ses  propres  idées. 

Voilà  une  première  explication  de  la  froideur  des  économistes,  dont  se  plaint  M.  Jo- 
bard. Il  y  en  a  bien  certainement  une  seconde  dans  le  choix  des  autorités  et  des  auxi- 
liaires qu'il  appelle  à  son  secours.  Ouvrez  sa  Nouvelle  Economie  sociale^  ouvrez  ses 
brochures,  et  vous  y  trouverez  les  accouplements  les  plus  curieux,  mais  les  mieux 
faits  aussi  pour  ébranler  la  confiance.  La  preuve,  dit  M.  Jobard,  que  j'ai  raison,  c'est 
que  Jean,  Pierre,  Paul  ou  Antoine,  m'approuvent.  Or,  Jean,  Pierre,  Paul  ou  An- 
toine, n'ont  pas  toujours  donné  assez  de  garanties  en  économie  sociale  pour  qu'on  les 
accepte  comme  des  autorités. 

M.  Jobard  a  très-peu  ménagé  les  rédacteurs  du  Journal  des  Economistes,  qu'il  a 
quelque  part  appelés  :  «les  derniers  apôtres  du  dernier  organe  du  laissez- faire!»  *  lia 
fait  chorus  avec  toutes  les  écoles  socialistes  pour  rendre  l'économie  politique  res- 
ponsable de  tout  ce  qui  va  mal  dans  ce  monde  ;  il  a  recueilli  contre  elle  tous  les  coq- 
à-l'àne  qu'il  a  supposés  devoir  piquer  la  curiosité  de  son  lecteur,  et  il  a  été  ainsi  con- 
duit à  écarter  de  sa  thèse  favorite  une  série  de  bonnes  raisons,  auxquelles  il  semble 
vouloir  désormais  faire  un  meilleur  accueil. 

Naguère  il  travestissait  la  formule  physiocratique  du  laissez-faire,  laissez-passer,  en 
l'appliquant  à  tout,  et  il  s'écriait  dès  le  début  de  son  ouvrage  : 

«Ne  laissez  pas  tout  faire,  ne  laissez  pas  tout  passer!  »  Sentence  qui  diffère 
un  peu  de  celle  qu'il  nous  recommande  dans  sa  lettre. 

Et  ailleurs  (p.  292)  : 

«  Combien  ne  va-t-il  pas  falloir  d'années  et  de  catastrophes  pour  détruire  le  mal  que 
les  pséudo-économistes  ont  fait,  depuis  trente  ans,  en  proclamant  la  libre  concur- 
rence? »  Venaient  ensuite  toutes  les  lirades  possibles,  recueillies  dans  la  presse,  contre 
cette  fatale,  cette  abominable  concurrence  qui  engendre  tous  les  maux  et  qui  appelle 
l'organisation  du  travail  ! 

A  tout  prendre,  ce  sont  les  écrits  des  économistes  qui  ont  le  mieux  traité  les  ques- 
tions de  propriété  intellectuelle,  et  si  M.  Jobard,  au  lieu  de  chercher  un  appui  dans 
les  mille  et  une  lubies  qui  flottent,  depuis  quinze  ans,  à  l'horizon  socialiste,  s'était 
quelquefois  enfermé  dans  son  cabinet  avec  l'école  de  Quesnay,  avec  Turgot,  Adam 
Smith  et  quelques  autres,  je  suis  persuadé  que  son  esprit,  fortifié  de  tout  plein  de  raison , 
eût  décuplé  les  succès  de  son  idée  de  prédilection. 

Mais  le  voilà  qui  a  fait  cependant  un  grand  pas  en  demandant  avec  lapropri^  assurée 
aux  fruits  du  travail  intellectuel,  la  liberté  d'échanger  ce  travail  ;  qu'il  tire  maintenant  la 
conséquence»  et  il  verra  que  les  économistes,  en  demandant  la  liberté  du  commerce, 
n'ont  pas  fait  tout  le  mal  dont  il  pariait  en  1844  dans  un  livre  qu'il  croit  que  nous 
n'avons  pas  bien  lu.  Qu'il  y  regarde  de  près  à  son  tour  ;  et  il  verra  que  les  écono- 
mistes en  disant  :  laissez  faire,  n'ont  pas  voulu  dire  :  volez-vous  vos  procédés  les 
uns  aux  autres,  ni  repousser  une  bonne  loi  sur  la  propriété  des  inventions,  comme  il 
parait  le  croire,  l'économie  politique  ne  s'opposant  pas  à  ce  que  chacun  soit propn^ 


*  MoMnUopok,  p.  148. 


39$  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

totrf  H  retpamable  de  $$s  ceuvres^  si  on  peut  arriver  aa  moyen  de  le  Cuit  i 
aux  intérêts  de  la  société  et  à  la  liberté  de  ses  membres. 

11  est  évident  que  M.  Jobard  confond  la  liberté  de  travail  avec  la  ooo-propriéié  des 
œuvres  de  l'inteiligence,  et  il  croit  que  les  économistes,  en  demandant  cette  liberté, 
veulent  réellement  laisser  faire  tout  i  tous,  c'est-à-dire,  Tinvention  de  Pierre,  i  Paul 
qui  ne  Ta  pas  trouvée.  C'est  là  une  grande  erreur,  qui  lui  fait  dira  que  les  écorna 
roistes  ne  se  sont  jamais  doutés  du  rôle  de  Tindustrie  et  du  commerce.  Ne  pouvons- 
nous  pas  lui  dire,  à  notre  tour,  qu'il  y  a  des  choses  dont  M.  Jobard  ne  se  doute  pas 
lui-même,  et,  par  exemple,  toute  retendue  des  recherches  faites  depuis  cent  ans  par 
Técole  économique? 

Mais  nous  le  répétons,  M.  Jobard  a  fait  un  immense  progrès.  Non-seuleiiWBt  il 
accepte  le  libre  échange ,  mais  il  avoue  que  l'idée  qu'il  poursuit  n'est  pas  à  elle 
seule  un  plan  complet  d'organisation  du  travail,  et  c'est  maintenant  un  simple 
panneau  de  l'édifice  social  qu'il  veut  mieux  construire.  Réduite  à  ces  proportions, 
l'entreprise  peut  aboutir,  et  personne  plus  que  11.  Jobard  ne  saurait  y  mettre  plus 
de  persévérance,  plus  de  savoir  et  plus  de  cet  esprit  varié  et  original  qui  prête  un 
charme  tout  particulier  à  ce  qu'on  a  quelquefois  appelé  et  qui  est  réellement  le  bon 
sens  du  bonhomme  Jobard.  JpB.  G. 


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BULLETIN. 


ExPOSmOlf  DES  PRODUITS  DE  l'INDUSTRIE  AMÉRICAINE,  A  Wa8H1KGT0!<.  —  LcS  expO- 

sitionç  industrielles  sont  décidément  de  mode  partout;  la  France  a  donné  l'exemple, 
et,  en  cela  comme  en  tout,  les  auUes  pays  se  sont  mis  à  l'imiter.  Aux  Ëtals-Unis,  ce 
sont  les  particuliers  qui  agissent,  sans  attendre  que  l'impulsion  vienne  du  gouverne- 
ment; les  fabricants  ont  pensé  qu'un  bel  étalage  de  leurs  produits  serait  un  moyen 
d'intéresser  en  leur  faveur,  ou  de  montrer  leurs  forces  ;  et  ils  ont  eu  essentiellement 
pour  but  de  conjurer  le  danger  qui  les  menace  d'une  diminution  dans  les  droits 
portés  au  tarif  protecteur  des  douanes.  Les  manufacturiers  de  ce  pays  pourraient 
bien  cependant  contribuer,  par  leur  manifestation,  à  accélérer,  loin  de  les  retarder, 
des  réformes  quMls  redoutent,  mais  qui  tourneront  eu  définitive  au  profit  du  plus 
grand  nombre. 

Les  fabriques,  aux  États-Unis,  ne  sont  pas  réparties  sur  toute  la  surface  du  pays  ; 
les  États  du  Midi,  essentiellement  agricoles,  attendent  du  libre  échange  le  placement 
facile  de  leur  coton  et  de  leur  riz.  Les  pionniers  de  l'Ouest  ont  le  même  intérêt  pour 
les  produits  auxquels  ils  peuvent  faire  descendre  le  Mississipi  ;  ils  sont  portés  d*ail- 
leurs  à  regarder  d'un  œil  jaloux  les  richesses  aristocratiques  des  grandes  associations 
commerciales  et  manufacturières  des  Ëlats  de  l'Est,  formant  ce  qu'on  avait  appelé  la 
Nouvelle- Angleterre.  Les  représentants  de  la  démocratie  sont  donc,  par  la  politique 
aussi  bien  que  parla  raison,  amenés  à  attaquer  le  régime  protecteur,  et  ils  ne  peuvent 
manquer  d'obtenir  victoire.  Au  reste,  le  bon  marché  des  matières  premières  a  prr- 
rois  à  l'industrie  américaine  de  prendre  un  développement  tel,  qu'elle  peut  dans 
beaucoup  de  branches,  et  notamment  pour  les  gros  tissus  de  coU>n,  affronter  toute 
concurrence.  L'exposition  parait  avoir  été  disposée  avec  beaucoup  de  luxe  ;  dans  une 
des  ailes  du  bâtiment  on  a  placé  une  machine  à  vapeur  constamment  en  mouve- 
ment, et  qui  sert  de  moteur  aux  métiers  à  filer,  à  tisser,  ainsi  qu'à  tout  ce  qui  de- 
mande de  l'action.  C'est  ainsi  seulement  qu'une  exposition  de  machines  prend  un 
intérêt  réel  ;  le  silence  de  la  mort  contraste  sans  cela  avec  les  ingéniei|ses  combinai- 


BULLETIN.  199 

IQiif  au  moyen  desquelles  Tbomme  semble  transmettre  à  la  matière  une  partie  de  la 
fie  et  de  l'intelligence  qui  fermente  sans  cesse  en  lui.  Lors  de  la  dernière  expositiim 
de  Tinduslrie  à  Paris,  il  avait  été  question  aussi  d'établir  un  moteur,  qui  permit  de 
faire  marcher  quelques-unes  des  machiner;  mais  la  crainte  de  placer  une  cause 
d^incendie  au  milieu  de  constructions  en  bois,  qui  devaient  contenir  tant  de  valeurs 
mobilières,  a  porté  à  renoncer  à  ce  projet.  Il  faut  espérer  qu'une  autre  fois  on  trou- 
vera moyen  de  concilier  les  règles  de  la  prudeuce  avec  une  addition  si  utile  à  Tinsti- 
tution  en  elle-même. 

Voici  quelques  passages  des  articles  par  lesquels  deux  journaux  américains  (le 
^eW'York  tn)ening po$t,  et  le  New-York  weekly  tribune)  rendent  compte  de  l'ex- 
position de  Washington  : 

f  L'exposition  des  produits  de  l'industrie  américaine  est  disposée  avec  élégance, 
pQ  pourrait  même  dire  avec  un  luxe  oriental,  qui  en  (kit  un  spectacle  tout  nouveau 
pour  le  pays.  Les  agents  des  grandes  manufactures,  dont  les  actions  possédées  par 
raristocratte  financière  donnent  tous  les  six  mois,  grâce  au  tarif  protecteur,  de  si 
beaux  dividendes,  ont  pensé,  en  cette  occasion,  qu'il  éuit  de  leur  dignité  de  ne  re 
cuier  devant  aucune  dépense.  Aussi  le  public  se  presse-t-il  en  masse  dans  les  gale- 
ries, et  la  rétribution  exigée  à  la  porte  ne  met-elle  aucun  obstacle  à  reocombrement 
des  ooulpirs.  Mais  puisqu'on  paye  et  qu'on  souffre,  on  a  au  moins  la  ressource  de 
(aire  quelques  critiques,  quelques  sages  réflexions,  et  de  les  publier  : 

«  (Test  un  droit  qu'A  la  porte  on  achète  en  entrant. 

f  \ji  but  de  cette  exposition  est,  en  donnant  aux  membres  du  Gongr|^  une  haute 
idée  de  la  richesse  et  de  la  puissance  de  l'industrie  nationale,  de  les  empêcher  de  ré* 
duire,  parleurs  cotes,  le  tarif  de  douane  élevé,  à  l'abri  duquel  cette  puissance  manu- 
doictunère  a  pu  se  développer.  Il  n'y  aurait  cependant  pas  à  s'étonner  si  les  représen- 
tants de  la  nation  venaient  à  tirer  une  tout  autre  conséquence  du  spectacle  éUilé 
sous  leurs  yeux.  Ils  reconnaîtront  que  ceux-là  seuls  qui  exploitent  de  véritables 
monopoles  peuvent  déployer  tant  de  magnificence  ;  tandis  que  la  masse  de  la  nation, 
aux  dépens  de  laquelle  est  donnée  la  protection,  lutte  péniblement  pour  obtenir  dans 
toutes  les  autres  branches  des  industries  agricoles  et  commerciales,  des  profits  inces- 
samment restreints  par  la  concurrence.  La  classe  nombreuse  des  consommateurs  qui 
labourent  les  champs,  ceux  qui  travaillent  dans  les  branches  variées  de  l'industrie 
double  tarif  de  douane  ne  tient  aucun  compte,  ne  pourraient  pas  sans  doute  afficher 
uoluxe  semblable  à  celui  que  montrent  ainsi  les  corporations  privilégiées.  Leurs  re- 
présentants seront  difficilement  amenés  à  voter  pour  le  maintien  d'un  tarif  prohibitif, 
qui  conduit  à  de  semblables  inégalités  et  à  de  si  flagrantes  injustices. 

f  Cette  exposition  est  en  même  temps  l'occasion  d'aveux  dont  il  est  bon  de  prendre 
acte.  L'amour- propre  surexcité  d'un  grand  nombre  de  manufacturiers  les  porte  à 
convenir  que  leurs  fabriques  sont  assez  fortes  pour  pouvojr  prospérer,  même  sans 
protection.  Ainsi,  M.  Jones,  représentant  la  compagnie  lainière  de  la  Virginie,  dont 
les  établissements  sont  à  Richmond,  et  dont  les  prix  sont  inférieurs  à  ceux  des  ar- 
ticles semblables  de  l'exposition,  est  convenu  lui-même  que  les  droits  réduits  portés 
sur  le  projet  préparé  par  la  commission  des  voies  et  moyens,  laisseraient  encore  une 
protection  plus  que  suffisante  à  cette  branche  d'industrie.  Les  petites  manufactures 
de  la  Virginie  et  du  Maryland  ont  exposé  des  étoiles  à  des  prix  fort  modérés  ;  on 
peut  ainsi  citer  les  cotonnades  de  la  manufacture  de  Laurel  en  Maryland  ;  les  percales 
de  la  maison  Gambrill,  Carroll  et  compagnie,  du  même  Ëtat,  sont  mieux  fabriquées 
•t  àmeilletu'  n^arché  que  les  produits  des  grandes  fabriques  par  actions  des  Ëtats  de 
rÉst.  La  vérité,  en  eflet,  est  que  le  tarif  protecteur  uest  nécessaire  que  pour  les 
grandes  compagnies,  qui,  à  l'abri  du  privilège,  se  sont  montées  sur  un  trop  grand 
pied,  et  d^nt  up  état-miyor  nombreux  fait  ses  propres  affaires  plutôt  que  celles  ^ 


400  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

aedonnaires.  Caleb  Jones,  de  RichmoDd,  prétend,  peut-être  avec  raison,  que 
les  droits  élevés  il  serait  forcé  de  s^arrêter;  mais  Abbot  Lawrence,  de  BosIoq,  en 
serait  quitte  pour  voir  seulement  diminuer  Taddition  finale  de  ses  bénéOces  annuels. 

c  11  n*est  aucune  branche  de  Tindustrie  manufacturière  qui  n^ait  envoyé  de  bons 
produits  à  Texposition.  Les  plus  beaux  draps  sont  ceux  du  Massacbussetts,  et  pro- 
viennent des  fabriques  de  W.  et  D.  D.  Farman,  à  Walterford;  de  A.  et  A.  Lawrence; 
Lowell;etdela  compagnie  Hamilton,  à  Soutb-Bridge.  De  très-jolis  castmirs  ont  élé 
exposés  par  Phelps  et  compagnie,  de  l'État  de  Vermont,  et  sont  marqués  i  I  dollar 
et  i  dollar  i2  cents  le  yard  (environ  5  fr.  le  mètre).  Un  très-bel  assortiment  d'écos- 
sais, RoihRoy  plaids^  de  la  fabrique  de  A.  et  A.  Lawrence,  de  Boston,  est  marqué  i 
90  cents  le  yard  (4  fr.  75  c.  le  mètre). 

<  L'exposition  de  soieries  offre  aussi  beaucoup  d'intérêt;  la  fabrique  de  Mids  Rapp, 
d'Economy,  a  présenté  une  brillante  collection  de  ch&les,  d'écharpes,  d'étoffes  façon- 
nées pour  robes.  Les  produits  de  la  fabrique  de  J.  W.  Gill,  en  Virginie,  sont  forts,  el 
indiquent  une  production  suivie  et  abondante.  M.  Van  Eps,  du  district  de  New-Toit« 
a  exposé  des  fils  de  soie  et  des  cocons  ;  on  sait  qu'il  a  une  plantation  de  mûriers  qui 
couvre  vingt  acres  de  terrain. 

«  La  quincaillerie,  les  outils,  la  coutellerie,  se  présentent  bien. 

c  Enfin  le  colonel  Pratt,  de  Prattsville,  a  envoyé  à  l'exposition  de  magoifiqiies 
échantillons  de  peaux  préparées  et  ouvrées,  et,  remarquons-le  avec  satisfaction,  cette 
industrie  se  passerait  volontiers  de  toute  protection,  parce  qu'il  y  a  là  économie  et  in- 
telligence. 11  en  serait  de  même,  au  reste,  pour  tout  ce  qui  touche  an  coton  el  à  la 
laine.  Mais  e»t-il  au  monde  quelqu'un  qui  ait  le  droit  d'être  dispensé  d'inteUigenoe  el 
d*économie  ?  Les  tarifs  élevés,  les  droits  protecteurs,  ne  sont  autre  chose  qu^iM  prime 
à  la  paresse  au  lieu  d'un  encouragement  à  l'industrie. 

c  Voulez-vous  gâter  un  jeune  homme  et  le  rendre  inutile  à  ses  semblables,  laneei- 
le  dans  le  monde  avec  une  fortune  toute  faite.  Voulez-vous,  au  contraire,  en  Cure  m 
membre  utile  de  la  grande  famille  nationale,  formez  de  bonne  heure  son  intelligence, 
cultivez  ses  bonnes  qualités,  donnez-lui  une  instruction  solide,  des  habitudes  de  mo- 
ralité et  d^économie,  et  laissez-le  ensuite  faire  son  chemin  par  lui-même  ;  il  saura  béen 
obtenir  du  crédit,  et  se  former  plus  tard  un  capital. 

c  11  en  est  de  même  pour  les  manufactures.  Cette  prétendue  nécessité  de  dorlotar, 
choyer  et  conduire  à  la  lisière  l'industrie,  est  un  chariatanisme  des  capitalisles  qui 
veulent  s'assurer  des  dividendes  sans  prendre  trop  de  peine  pour  les  gagner.  Noos 
avons,  au  contraire,  pleine  confiance  dans  l'intelligence  et  l'activité  de  nos  oond- 
loyens;  qu'on  essaye  d'un  système  libéral  en  fait  de  douane,  et,  avant  cinq  ans,  une 
énergie  nouvelle  se  manifestera  parmi  nos  manufacturiers.  L'industrie  ne  Bcnil  pas 
digne  d'être  américaine,  si  elle  ne  pouvait  naître  et  grandir  au  soleil  de  la  liberté  !  > 

Nous  n'ajouterons  rien  à  une  manifestation  de  sentiments  si  conforme  à  nos  prin- 
cipes. 

BIBLIOGRAPHIE. 


biB  Lace  der  arbeitendbn  Klasse  in  Encland.  —  Situation  de$  dasêei  omorUrtê 
m  Angleterre^  par  Frédéric  Engels;  un  volume  in-8<>,  Leipsick,  1845. 
Voilà  un  livre  ultrà-radical  fait  par  un  Allemand  qui  a  passé  dix-huit  mois  es  An- 
gleterre pour  y  étudier  la  situation  des  classes  ouvrières.  Les  descriptions  de  ftoleir 
sont  en  général  fort  exagérées,  et  ses  conclusions,  quoique  présentées  d'une  manière 
fort  confuse,  n'aboutissent  à  rien  moins  qu'à  un  bouleversement  généril,  dtss  leqori 


BIBUOGRAPmB.  m 

OD  dépouillerait  à  la  fois  raristocratie  et  la  bourgeoisie.  Le  dernier  mot  de  M.  Engels 
est  le  communisme,  et  il  prétend  que  le  peuple  anglais  y  arrive  d*un  pas  rapide  par 
le  cbartisme.  Il  en  veut  bien  plus  à  la  bourgeoisie  qu'aux  classes  supérieures,  et  il 
prétend  que  celle-là  est  cause  de  toutes  les  calamités  qui  accablent  les  ouvriers.  Une 
partie  de  ses  renseignements  est  tirée  des  enquêtes  officielles.  On  voit  cependant  qu'il 
a  fréquenté  lui-même  les  ouvriers,  et  qu'il  a  étudié  d*une  manière  pratique  la  plupart 
des  industries  qui  sont  aujourd*hui  établies  sur  le  sol  de  la  Grande-Bretagne. 

M.  Engels  met  successivement  en  scène  les  ouvriers  de  Londres,  de  Dublin,  d^Ediro- 
bourg,  de  Liverpool,  de  Nottingham,  de  Birmingham,  Glasgow.  Leeds,  etc.  Presque 
tous  les  détails  relatifs  aux  populations  ouvrières  de  ces  villes  sont  tirés  de  Fenquête 
Bêport  of  the  cammissioners  for  inquiring  into  the  state  of  large  towns  and  popu^ 
hus  districts.  11  passe  ensuite  à  la  concurrence,  qui  disparaîtra  complètement  dans  le 
système  qu'il  entend  substituer  à  Torganisation  actuelle  de  la  Grande-Bretagne. 

Après  avoir  constaté  de  son  point  de  vue  la  situation  des  classes  ouvrières,  il  aborde 
les  industries  particulières  :  Tindustrie  cotonnière  d'abord,  ensuite  les  autres  branches 
manufacturières.  Le  chapitre  suivant  est  consacré  aux  agitations  des  travailleurs,  aux 
crimes,  aux  coalitions,  aux  luttes  des  ouvriers  avec  la  bourgeoisie,  aux  mouvements 
chartistes  et  aux  tendances  communistes.  C'est  dans  cette  partie  de  son  ouvrage  que 
routeur  expose  ses  principes  en  faisant  une  guerre  acharnée  à  la  bourgeoisie  an* 
glaise.  Les  ouvriers  des  mines  et  de  l'agriculture  ont  une  place  spéciale  dans  Touvragë 
de  M.  Engels.  Dans  le  chapiu*e  consacré  aux  premiers  on  retrouve  encore  les  faits  con- 
signés dans  les  enquêtes  officielles.  Quant  au  bill  qui  a  été  rendu  à  la  suite  des  ces  en- 
quêtes, l'auteur  prétend  qu'il  n'est  point  généralement  appliqué  dans  le  district  des 
mines.  Il  rapporte  dans  ce  chapitre  la  grande  coalition  des  ouvriers  mineurs  qui  s'é- 
tait formée  dans  le  mois  d'avril  de  l'année  i844.  Les  ouvriers,  au  nombre  de  plus  de 
100,000,  firent  présenter  aux  rois  du  charbon  par  l'avocat  Boberts  un  manisfeste 
dans  lequel  ils  demandaient  :  !<»  quHs  fussent  payés  en  raison  du  poids  du  charbon 
extrait  et  non  d'après  la  mesure  de  capacité  ;  t*  que  le  poids  du  charbon  fût  déter- 
miné par  des  balances  placées  sous  la  surveillance  d'inspecteurs  assermentés  ;  3»  que 
l'engagement  des  ouvriers  fût  de  six  mois  ;  ^^  suppression  du  système  pénal  établi  ; 
5»  obligation  de  la  part  du  propriétaire  des  mines  de  garantir  à  l'ouvrier  au  moins 
quaUre  journées  de  travail  par  semaine,  ou  de  leur  payer  quatre  journées  de  salaire  à 
défaut  de  Unvail.  Cet  ultimatum  fut  transmis  par  une  députation  aux  rois  du  charbon. 
Ceux-ci  répondirent  qu'ils  ne  reconnaissaient  pas  VUnion  et  qu'ils  ne  traiteraient  qu'a- 
vec les  ouvriers  individuellement.  Sur  cette  réponse,  40,000  ouvriers  se  mirent  aussi- 
tôt eu  grève  dans  les  comtés  de  Durham  et  de  Northumberiand.  Le  fonds  de  l'Union 
était  si  considérable  qu'il  fut  possible  d'assurer  à  chaque  famille  d'ouvriers,  pendant 
plusieurs  mois,  2  schellings  et  demi  par  semaine.  L'avocat  Boberts  organisa  le 
iumout  et  l'agitation  sur  tous  les  points.  Il  parcourut  l'Angleterre  avec  une  activité 
infatigable,  organisant  des  souscriptions  et  ramassant  des  secours.  Grâce  à  Boberts. 
on  ne  put  obtenir  aucune  condamnation  définitive  contre  les  mineurs.  Les  tribunaux 
sévirent  au  contraire  contre  plusieurs  propriétaires  qui  avaient  pratiqué  le  truck 
System,  Le  succès  de  Boberts  fut  tel  que  l'Union  s'accrut  chaque  jour,  mais  en  même 
temps  la  misère  fit  des  progrès  effrayants  dans  l'association.  Les  ouvriers  loges  dans 
les  bâtiments  appartenant  aux  entrepreneurs  furent  expulsés,  de  sorte  qu'ils  n'eurent 
plus  ni  feu,  ni  lieu,  ni  moyens  d*existence.  Ce  dernier  expédient  fut  efficace.  Après 
cinq  mois  de  chômage,  les  ouvriers  reprirent  le  travail,  et  tout  rentra  dans  l'ordre  ; 
seulement  ils  trouvèrent  de  nouveaux  concurrents  dans  les  individus  qu'on  avait  fait 
venir  de  l'iriande  et  des  parties  éloignées  du  pays  de  Galles. 

Le  livre  de  M.  Engels  se  termine  par  l'examen  de  la  situation  de  la  bourgeoisie  vis- 
à-vis  du  prolétariat.  Ce  chapitre  n'est  en  définitive  qu'une  diatribe  violente  contre  les 
institutions  éL  les  lois  de  l'Angleterre,  contre  les  théories  de  Maltbus  et  la  loi  sur  les 

T,  UT.  —  JmUtt  um,  27 


40S  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

pauvres;  diatnbe<qui86  termiDe  par  d'assez  sinistres  prédictioiis  pour  tes  daiietfttt-. 
périeures  de  TADgleterre.  ^ 

Le  Peuple  ,  par  M.  Michelet.  Un  volume  in-iS.  Comptoir  des  impriroeurs-OBis, 

quai  Malaquais,  15^  •      .    i      i 

M.  Michelet  éerivait,  ilk  y  a  quelques  aanées,  daos  le  siltoce  du  passé  d  la  4»»« 
templation  calme  des  vicissitudes  de  notre  aoeienne  France ,  dont  U  s'esta  WMiIré 
quelquefois  le  poète,  sans  cesser  d'en  être  Téminenl  historien.  Mais  !•  biint  ém 
événements  qui  s'agitent  autour  de  nous  Ta  tiré  de  sa  retraite.  Le  canon  dfléaa 
n'avait  pu  réveiller  Hegel  de  ses  méditations;  les  jésuites  oni  eu  le  privilége^de 
troubler  M.  Michelet.  Le  savant  historien  ne  s'est-il  pas  hussé  aller  k  tra^  #'«•• 
tratnement?  Nous  le  craignons.  D'autres  auraient  pu  écrire  ces  pa^es  épbénMves 
que  leur  auteur  s'est  peut-être  cru  obligé  de  jeter  dans  la  publicité,  comme  «ntrakvnu- 
geur.  Mais  qui  remplacera  M.  Michelet  comme  historien  ?  Qui  mettra  eomme  liii« 
dans  cette  belle  et  solennelle  évocation  d'un  passé  qui  a  vécu  sous  sa  plume  4*«ne 
seconde  vie,  cette  science  profonde,  cette  verve  originale,  cette  passion  sérieuse  <fM 
Ton  remarque  dans  ces  récits,  qui  ont  la  vérité  de  l'histoire  et  le  cfaanne  du  romanf 
Quoi  qu'il  en  soit,  M.  Michelet  s'est  jeté  dans  la  polémique.  Mais  qu'est-il  résulté  de 
ses  philippiques  contre  les  jésuites,  de  ses  jugements  aventureux  sur  la  Ouoitto,  le 
prêtre  et  Ui  femme  ?  des  regrets  chez  ses  admirateurs»  et  un  succès  eonlcslé  dans  la 
public;  disons-le  avec  franchise, — le  fruit  qu'il  recueillera  de  son  nouvel  ouvrage  le 
Peuple.    . 

Est-ce  à  dire,  cependant,  que  le  livre  récent  de  M.  Michèle!  n'ait  pas  un  mérite  ^ 
lui  soit  propre,  soii  dépourvu  de  toute  valeur?  C'est  une  injustice  que  nous  laissefons 
à.  l'acre  misanthropie  du  critique  de  la  premièrode  nosRevuea.Lelivrede  M,ilic|in# 
let  est  fortement  senti  et  écrit  avec  une  verve  de  convâctioo,  un  élan  de  cœur,  une 
grÂce  originale  et  poétique,  qui  en  rendent  la  lecture  pleine  d'attrait.  Des  critiques  vraies, 
des  observations  judicieuses  ajoutent  à  oe  mérite  littéraire  une  valeur  de  fond  incon- 
testable. Mais  toutes  ces  qualités  suffisent-elles  pour  justifier  la  prise  d'anneode  Til- 
lustre  historien,  et  consoler  ses  admirateurs  de  cette,  excursion  dans  l'arène  des  dis* 
putes  contemporaines  et  sur  le  terrain  mouvant  des  questions  à  l'ordre  du  jour?  Tel 
n'est  point  notre  avis, 

La  moitié  du  livre  du  Peuple  est  onnsacrée  à  la  critique,  l'autre,  à  l'enseignenMaU 
Le  côté  critique  est  celui  où  l'auteur inumère  les  servitudes  qui  pè8enl:sur  les  dimrais 
classes  de  la  nation,  servitudes  du  paysan,  servitudes  de  Touvrier,  aenâluées  du  fi» 
bricant,  du  marchand,  du  fonctionnaire,  du  riche  et  du  bourgeois.  M.  MicMet  paoa 
les  questions  avec  netteté  ;  mab  les  résoudre  est  chose  plus  difficile,  et  it-senit  aiaé 
de  prouver  que  l'auteur  a  échoué  sur  plus  d'un  écueU  :  oe  qui  n'empêche  paa.oetli 
partie  du  livre  d*être  une  gracieuse  et  souvent  bien  touchante  élégie  inspiiée  par  k 
spectacle  des  faits  économiques. 

La  dernière  partie  de  l'ouvrage  est  consacrée  à  renseignement  de  la  loi  dans  la  p^ 
trie.  Nous  ne  partageons  pas  toutes  les  illusions  des  philosophes  qni  veulent  absocbar 
la  nature  dans  Thumanité,  et  le  citoyen  dans  l'homme.  Nous  croyons  quel'anMMvde  in 
patrie,  bieu  entendu,  est  un  instrument  de  progrès  plus  fécond  (^  Tamour  de  Vk\H 
manité.  Mais  nous  sommes  plus  loin  encore  de  donner  notre  adhésion  aux  idées  de 
M.  Michelet  sur  la  manière  exclusive  dont  doivent  être  compris  les  devoirs  envers  la 
patrie  ;  l'excès  est  à  redouter  pour  chacune  de  ces  deux  doctrines,  et  no|aBs^so|DM 
que  les  excitations  de  M.  Michelet,  si  elles  passaient  dans iiv  pensée  des  piuples,,ni 
pourraient  qu'y  semer  des  germes  de  rivalité  égoïste  et  de  jalousie  haineuse,  et  non 
pas  de  noble  émulation  et  d'intelligente  fraternité^  ,      ....  «    .^^1 

Nous  regrettons  lé  livre  du  Peuple  non  pas  par  ce  qu^il  renlwynei  m^/ 
par  ce  qu*ilnous  enlève.  C'est  parce  que  nous  sommes  l'iin  des  admirateurs  du  I 


CHRONIQUE.  408 

tatenthistoriqutde  M.  Micbelet,  que  nous  nous  plaignoDS  de  cette  déviation,  qui  est 
une  perte  pour  nous.  Que  M.  Alicheiet,  s'éloignant  de  nos  régions  chargées  dV 
nges,sevoue  tout  entier  et  avec  la  sérénité  d*esprit  nécessaire  à  racoomplissement 
de  son  grand  ouvrage,  le  monument  de  sa  vie,  comme  il  Pappelle,  qui  sera  aussi  4)elui 
de  son  pays.  C'est  une  manière,  qui  en  vaut  bien  une  autre,  de  comprendre  le  culte  de 
la  patrie,  que  de  la  tirer  de  la  poussière  du  passé  et  de  la  moutrer  resplendissante  à 
Tâge  contemporain.  Pour  bien  Paimer,  il  fuut  la  bien  connaître.  11  y  aura  dans  ce 
spectacle  plus  d'une  profonde  leçon,  plus  d'un  sujet  de  juste  orgueil  pour  le  pré- 
sent, plus  d'un  mouvement  de  regrrt  pour  les  choses  du  passé.  Quand  on  a  une 
telle  œuvre  à  accomplir,  et  quand  on  est  à  la  hauteur  de  sa  mission,  il  n'est  pas 
permis  de  se  jeter  en  enfant  perdu  dans  toutes  les  mêlées  du  jour.  On  ne  se  doit  plus 
à  soi-même,  aux  inspirations  quotidiennes.  Il  faut  persévérer,  et  non?  en  avons  la 
conviction,  persévérer,  pour  M.  Michelet,  c'est  se  préparer  une  l)elle  place  parmi 
ceux  de  .ses  fils  dont  la  patrie  conserve  à  jamais  la  mémoire.  M.  M. 


»»<^»%%»%%%  W*<«««l« 


CHROMOLli:. 


Sommaire.  —  La  Ligue,  les  proiectionuisies.  le  A a/iono/.— Réduction  des  tarifs  dans  le 
royaume  de  Naples.  eu  Russie,  aux  Étals-Unis.  —  Effets  du  vote  sur  K;  sésame.  —  Les 
profossions  de  foi  économistes,  M.  A.  de  tiasi»rin,  M.  Cabrol.  -^  Aveux  des  Ltnlers. 
••-  La  question  de  TOrégon.  —  La  qm^lion  dlrluDde;  programme  d*0*€omiel.  «^  Or- 
donnances sur  les  colonies.  —  Cbeuiiu^  de  fer  :  Accidcut  sur  la  ligne  du  N«Mrd  ; 
jugement  sur  Taccidenlde  Sainl-Élienne;  cbemiiis  du  Suède.  ~  luteotiou  du  nou- 
veau pape.  —  La  Phalange.  —  Recensement  de  la  population  en  France  et  en  Bel- 
gique. —  tîouvean  programme  du  concours  de  Poissy.  —  Société  prolectrice  des  ani- 
maux. —  Société  d*encourageinent  pour  ramt^lioration  des  races  chevalines.  —  LTÉ- 
cole  de  culture  du  Jardin  des  Plantes.—  Nouveaux  conseil»  do  nrud*hommes  à  Parir. 
*.-  Noire  querelle  avec  M.  Danré,  ancien  n(»taire.  —  Autorisation  de  V Association  pour 
la  liberté  des  échanges, 

La  victoire  est  aux  Ligueurs!  Gloire  à  Peel,  gloire  à  Cobden,  gloire  è  Wil- 
son,  à  Brigbt,  à  Fox.  à  Thompson,  gloire  au  conseil  de  la  Ligue,  gloire  à  ses 
orateurs,  à  ^es  écrivains,  à  ses  souscripteurs! 

Cette  fois  la  chose  est  sûr(\  les  signatures  sont  données  et  les  actes  sont  en 
règle  :  déjà  la  nouvelle  réforme  est  à  Tapplication. 

Robert  Peel  quitte  les  affaires;  mais  c'est  un  ministère  de/rce-tr(wf«rs'  qui  |e^ 
reprend.  La  Ligue  s*ajoumo  indéfmiment;  mais  son  esprit  a  pénétré  dans  toutes 
les  masses. 

A  notre  tour  maintenant,  Parisiens,  Bordelais,  Marseillais,  Lyonnais,  Nantaii» 
agriculteurs,  négociants  et  producteurs  non  subventionnés  I  Ne  craignons  pas 
dlmiter  la  perfide  Albion;  travaillons  pour  faire  pénétrer  dans  Tesprit  de  tous 
et  dans  la  pratique  des  affaires,  ce  glorieux  principe  de  liberté  mis  en  lumière 
par  les  économistes  français  du  dii>huitième  siècle. 

Le  lendemain  du  jour  où  Fassociation  centrale  pour  la  liberté  des  échanges 


*  John  Russel,  dans  une  lettre  à  ses  électeurs,  s*annonce  comme  le  conUnualeur  des 
réformes  commerciales.  Le  Board  of  Trade  est  composé  d'une  manière  caaaciéristique  : 
Président,  lord  Clarendon ,  vice-président,  M.  Milner  Gilsoo,  ami  de  Cobden  ;  secrétaire, 
M.  Mac  Gregor. 


404  JOURNAL  DES  ECONOMISTES. 

prenait  ofticiellement  position,  Gobden  faisait  la  clôture  de  la  Ligne  de  Man- 
chester. Cobden  et  ses  amis  ont  lutté  huit  ans  et  ils  ont  triomphé.  Ayons  au- 
tant de  persévérance  et  nous  triompherons  aussi,  et  nous  triompherons  plus 
tôt.  Les  protectionnistes  ne  peuvent  plus  nous  dire  avec  ce  superbe  dédain  qui 
leur  est  propre  :  voyez  l'Angleterre!  Je  sais  bien  qu*ils  retournent  Targumeot 
et  qu'ils  présentent  maintenant  la  réforme  anglaise  comme  une  nouvelle  ma- 
chination de  Pitt  et  Gobourg  ;  mais  quelle  différence  I  Ils  sont  obligés  de  discu- 
ter, eux  qui  naguère  se  bornaient  à  hausser  les  épaules  en  disant  :  voyez 
FAngleterre.  Et  bien  I  c'est  à  nous  maintenant,  messieurs  de  la  protection,  à 
vous  rendre  la  pareille  et  à  vous  dire  :  voyez  l'Angleterre  !  Bientôt  nous  vous 
dirons  :  voyez  les  Etats-Unis,  voyez  la  Suisse,  voyez  Tltalie,  voyez  la  Russie 
elle-même,  voyez  tous  ceux  qui  comprennent  leurs  véritables  intérêts.  Toyei 
r Angleterre!  son  exemple  est  bon,  pourquoi  ne  pas  le  suivre?  a  dit  M.  Anissoo* 
Dupéron?  L'Angleterre  nous  en  a  longtemps  donné  un  très-mauvais  que  nous 
avons  eu  la  faiblesse  d'imiter  :  n'ayons  pas  de  fausse  honte  aujourd'hui,  et 
ne  restons  pas  dans  une  mauvaise  voie,  précisément  parce  que  TADgleterre 
l'abandonne  *. 

Mais,  nous  dïtle  National^  à  la  grande  satisfaction  du  Moniteur  industriel, 
a  Vous  êtes  une  troupe  de  copistes  qui  tranchez  du  petit  Cobden,  parce  que  vous 
bégayez,  sans  la  comprendre,  la  rude  polémique  de  ce  hardi  tribun  de  la 
bourgeoisie  anglaise,  et  qui,  si  on  vous  écoutait,  nous  feriez  commettre  des 
deux  mains  de  magnifiques  sottises  !  » 

Nous  acceptons  le  rôle  de  copistes  tranchant  du  petit  Cobden,  parce  que 
nous  avons  à  renverser  des  obstacles  analogues.  Nous  bégayons  peut-être  en- 
core la  rude  polémique  du  tribun  économiste;  mais  ce  dont  le  National  peut 
s'assurer,  c'est  que  nous  la  comprenions  longtemps  avant  lui.  Le  Natiomal 
et  la  plupart  des  journaux  croyaient,  il  n'y  a  pas  six  mois,  que  la  Ligue  ne 
s'occupait  que  d'une  question  secondaire  et  toute  spéciale  au  commerce  des 
blés.  Il  a  fallu  que  les  petits  Cobden  prissent  la  plume  pour  les  éclairer.  Quant 
aux  magnifiques  sottises  que  l'on  ferait  si  l'on  nous  écoutait,  nous  espérons 
bien  que  les  petits  Cobden  parviendront  à  les  faire  accepter,  et  que  le  Ao- 
tional  lui-même  y  applaudira  des  deux  mains  lorsqu'il  se  sera  convaincu  que 
la  liberté  des  échanges  est  la  sœur  de  toutes  les  autres  libertés. 

—  M.  le  ministre  du  commerce  a  informé  la  Chambre  de  commerce  de 
Paris  qu'aux  réductions  de  droits  qui  nous  sont  accordées  par  le  traité  de  i845, 
le  gouvernement  napolitain  vient  d'ajouter  de  nouvelles  facilités  et  de  nou- 
velles réductions  sur  les  articles  de  modes,  les  tissus  et  les  rubans  de  soie,  les 
ouvrages  d'or  et  les  sucres. 

Le  nouveau  ministre  des  finances  de  la  Russie  est,  dit-on ,  un  homme 
éclairé,  sachant  que  les  intérêts  de  l'industrie  et  ceux  du  fisc  réclament  un 
principe  plus  large  que  celui  qu'on  a  suivi  jusqu'à  ce  jour.  Par  un  ukase  du 
15  juin,  de  notables  réductions  de  50  et  75  p.  100  sont  faites  sur  les  droits 
d'exportation  des  suifs,  des  chanvres,  des  lins,  et  sur  les  droits  d'importation 
des  bois  de  teinture,  de  la  cochenille,  du  cacao,  du  café,  de  la  faïence  et  des 
tissus  de  laine  noirs  et  blancs.  En  matière  commerciale,  voilà  la  glace  rompue; 
que  notre  diplomatie  fasse  le  reste.  Mais  comprend-elle  bien  son  rôle  au  mi- 
lieu du  dix-neuvième  siècle? 

1  Chambre  des  pairs,  a  juillet.  Discours  du  budget  des  recettes. 


CHRONIQUE.  406 

Le  président  Polk  vient  d'adresser  au  sénat  américain  un  message  dans  le- 
quel il  recommande  la  réduction  des  tarifs,  comme  le  meilleur  moyen  de  pour- 
voir aux  dépenses  de  la  guerre  avec  le  Mexique.  Comme  ce  moyen  aurait  pu 
paraître  paradoxal  aux  partisans  du  tarif  de  1842,  le  président  a  pris  la  pré* 
caution  d^expliquer  sa  pensée,  en  ajoutant  que  la  diminution  des  droits  doit 
donner  une  grande  impulsion  aux  transactions,  et  déterminer,  après  un  cer- 
tain temps  d'épreuve,  un  accroissement  notable  dans  les  ressources  du  trésor. 

Le  sénat  de  Grèce  vient  de  se  prononcer  en  faveur  du  système  de  la  lil>erté 
des  échanges,  en  rejetant  à  une  forte  majorité  un  projet  de  loi  qui  établissait 
un  droit  d'entrée  sur  les  blés  étrangers  :  cette  disposition  eût  été  surtout  dé- 
plorable pour  les  Iles  de  TArcbipel  grec,  qui  produisent  peu  de  céréales, 
et  tirent  en  général  d'Odessa  celles  qui  sont  nécessaires  à  leur  consom* 
mation. 

Nous  signalions  dans  les  derniers  numéros  le  mouvement  libéral  qui  se  ma- 
nifestait par  des  actes  en  Sardaigne  et  en  Danemarck.  Pendant  qtie  l'on  va  en 
avant  presque  partout,  on  constate,  en  France,  les  tristes  résultats  des  coali- 
tions qui  nous  ont  voté  la  loi  des  douanes  de  i845.  On  a  fait  à  Marseille  le  re- 
levé des  effets  du  tarif  Darblai.  Les  huileries,  qui  avalent  reçu  37  millions  de 
kilogrammes  de  graines  dans  les  cinq  premiers  mois  de  Tannée  dernière,  n'en 
ont  reçu  que  8  millions  de  kilogrammes  cette  année.  Leur  travail  a  été  réduit 
des  trois  quarts,  en  cinq  mois  seulement.  La  marine,  que  l'on  protège  beau- 
coup en  paroles  et  à  qui  on  enlève  tous  les  jours  des  éléments  de  transport,  a 
perdu  le  mouvement  de  29,000  tonneaux.  Qu'on  juge  du  tort  fait  au  commerce, 
à  la  classe  ouvrière  et  à  la  fabrique  de  savon  !  Celle-ci,  malgré  une  prohibition 
qui  la  protège  à  l'entrée  et  malgré  un  drawbach  à  la  sortie,  est  décidément 
dans  une  décadence  qui  mérite  une  sérieuse  attention.  Le  savon  d'huile  d'o* 
live,  frappé  de  90  p.  i 00  de  charges  de  douanes  et  autres,  ne  peut  plus  lutter 
contre  les  savons  de  graisse,  de  suif,  d'huile  de  palme,  d'oléine,  etc.,  qui 
échappent  à  l'énormité  de  ces  charges.  Ces  savons  ont  pris  une  grande  place 
dans  la  consommation  ;  mais  ils  ne  peuvent  être  fabriqués  qu'à  Tétat  desavons 
lisses,  qui  se  prêtent  aisément  à  la  Â^ude;  tandis  que  les  savons  à  Thuile  mar- 
brés  portent  avec  eux  le  cachet  d'une  loyale  fabrication.  Ainsi  la  fabrique  du 
savon  a  à  lutter  contre  la  douane  et  la  fraude,  qui  vont  d'ailleurs  rarement 
l'une  sans  l'autre. 

—  L'approche  des  élections  met  en  émoi  la  France  entière.  Il  ne  nous  est  pas 
donné,  dans  ce  recueil,  de  nous  occuper  de  ce  mouvement  dans  ses  rapports 
avec  la  politique;  mais  nous  ne  sortirons  pas  de  notre  cadre  en  constatant  un 
symptôme  favorable,  qui  montre  la  maturité  de  nos  idées  et  leur  triomphe 
prochain  au  sein  des  pouvoirs  publics.  Ce  symptôme,  nous  le  trouvons  dans 
l'énoncé  de  la  question  de  liberté  commerciale,  qui  se  trouve  dans  la  bouche 
de  plusieurs  électeurs,  et  sous  la  plume  de  quelques  candidats.  Dans  sa  cir- 
culaire aux  électeurs  du  dixième  arrondissement  de  Paris,  M.  A.  de  Gasparin 
s'est  proclamé  fret-trader  déterminé.  Au  contraire,  dans  une  circulaire  de 
M.  Cabrol,  directeur  des  forges  de  FAveyron,  M.  Michel  Chevalier  est  attaqué 
avec  tous  les  arguments  de  M.  Josse,  non  pas  à  cause  de  ses  croyances  poli- 
tiques, mais  simplement  comme  économiste,  et,  à  ce  titre,  comme  devant 
être  moins  forcené  en  protectionnisme  que  le  même  M.  Cabrol,  directeur  des 
forges  de  l'Aveyron  ;  lequel  croirait  la  France  peiHlue,  si  lui  et  sa  com- 
pagnie étaient  obligés  de  se  donner  un  peu  plus  de  peine  pour  faire  de  bon 


406  JOURNAL  DES  ÉCONOMISTES. 

fer,  et  s'ils  perdaient  la  subvention  que  leur  paye  le  consommatear.  M.  Mi- 
ehel  Chevalier  est  ^onotniste ,'  il  appuierait  peiit-étre  quelques^ t^liretltas'de 
tarifs.  Éleeteorsde  rAveyroa,  prenez  garde!  rotre  député  sortafit  est  d(s  1i 
pire  espèce  des  candidats.  Votre  député  futur  doit  être  prohibitif  pur:  il  tffk 
qif  une  voie  de  salut,  c'f  st  la  protection  ;  il  n'y  a  qu'an  homiAeeapriile  de  ^mm 
f  conduire,  o*est  le  soussâgné,  M*  Cabrol,  direcfeeuff  des  foryet  dy  PAv^RfiwH 
parfaitement  désinCéPBsaé^laDS  la  question.  r     ,  -^ 

Messieurs^  dit  h  Moniteur  induetrid  à-ses  abonnés,  admirez!  H  est  vraimeat 
étonnant  que'4ant de  seleBoe  se  soit  accumulée  daas  hi  oenr^e  de  M;  '€aM)l, 
directeur  ëds  forgfea  de  l' Aveyron .  Comme  <il  représenterait  biea  à^  larChaoïto 
les aotionnaires de Decazeville  1  •<  ^    .    ,.       « 

Nous  ne 'nous  ferons  pas* -d'illusions.  Nous  sommes  persuadés  que  net 
doctrines  auront  peu*  d'écho  sur  les  hustings;  mais  nous  powon*  cefMndeil 
prédire  à  nos  adversaires  que  la  prochaine  législature  sera  plus  libéiatoea 
éeenomie  politique  que  cellequi  vient  de  finir  sa  carrière. 
...^-^Nous  prévenons  aussi  loessieurs  les  fllateursde  lin  qu'il  y  a  également  quel- 
que-peiiMà  petoucber  à  la>  loi  du  9  juin  1845,  qui  les  protège  par  éee-droiti 
de-^i  ou  30  Pi  100.  Ils  seront  peut-être  alors  embarrassés  de  Jewie  aveu 
d^i^QUrd'buit  adressés- aux  actionnaires  qu'ils  veuleot  allécher»  satoir,  l^qœ 
le  t^rif.  protecteur -a  mis  nos  Olatures  4  Tabri  de  k  copeurrenoe  étPMfirav 
tandis  que  rexpoptation  •  des  machines  étant  iibro^  en  Angleterre,  |e«»r  papOMt 
ders'appcovisionaiorddrjnécaniîimes  à  bas  .prix.;  â^quer^es  fllataree lexiataetef 
ne  peuvent  sufilro  à  la  consommation  ;  5^  que  dans  cette  industrie  les  .bèoéâ* 
ces  sont  de  2^  et  50  p.  .100,  soit  â7  et  demi  en  «moyenne!  Toutes  ees  vérités 
soQ^  extraites  du  prospectus  de  la  compagnie  l^ière.de  la  IScioenhittrieiir»  à 
Beauplet,  prèst  Ro^en,  qui  se  monte  à  50,000  broches  et  â  ;8  millîoQe4e  eapilMi 
Nou^i  tâcherons  do  nous  souvenir  de  tout  cela  ea  temps  et  lieu.  . .  -.  ,.  . . 
<  rrL'admim^tration  de  Itobert  Pc^  a  terminé,  avant  4^  se  retirer,  une  trée- 
graiide^afTairei Italie  de  TOrégonj  Nou^  ne  voulons  p^sdiminuer  le  talent-des 
diplomates  dans  cette  circonstance;  mais  il. est  bien  évident  que,  saosla-doev 
trjpe.du  fr^e-ùrad0^e^  les  avantages  qu'elle  fait  espérer,  Jobn  Bull  et  ^oi^Uiaii 
étaient  pfès  d'ep  venir  ^ux  mains.  Cinq  articles^r^gleot,  le  4ifférend,  4e  liQùli 
des  frpntiérves  des^eux  ^ts  à  l'ouest  d<ïs  montagnes  rocheuses  ert  ftxée  mi 
49?  parallèle,  jusqu'au  détiroit  de  U  reine  Charlotte,  et  4ei4à  elle*  s^tepd  par 
le  détroit  de  Fuca  à  Torient,  ce  qui  donne  l'Ile  de  Vancouver  à  la  Qrettde-Qr^ 
tagne«—  La  Colombie  est  librement  oiiv^te  à  lacompagnie  de  la  baie  d'Hud- 
so^  jusqu'à  la  fin  de  la  charte  de  cette  compagnie.  «^  Des.  indemnités  seraat 
accordées  aux  sujets  des  deux  Etats,  dont  ces  conventions  compromettraient 
les  intérêts.       ..  

Reste  l'Irlande,  grande  plaie  toujours  béante  et  pour  laquelle  on  commence 
à  Qomprendre,  de  part  et  d'autre,  que  Icrappd  pur  et  simple  du  i^rand  egitateiv 
ne  produirait  pas  grand'cbose»  Dans  une  réunion  récente  des  repealera»  O'Con- 
nell  a  jugé  à  propos  de  formuler  d'une  naniére  un  peu^  plus  précise  son  pro- 
gramme, qui  comprend  maintenant,  outrela.  réiorme  du  eystème  actuel  de 
représentation,  d'administration  des  comtés,  et  de  tyrannie  cléricale,  larélonne 
des  corporations,  l'établissement  d'une  taxe  spéciale  sur  les  propriétaires 
absents,  la  consécration  d'un  droit  de  tenance  en  faveur  de&  fermiers,  l'indem* 
nité  pour  les  améliorations  faites  sur  le  sol  par  ces  même  fermiersi  l'abolitioB 
de  l'éviction  pour  défaut  de  payement  de  fermages,  i  moins  qu'il  n'y  ait  uq|M^ 


CHRONIQUE.  40T 

de  yingt  et  un  ans,  et  enfin  la  suppression  absolue  de  la  faculté  de  saisir  les 
Mcelte»  sur  pietfj  ....  .     .    -     .  é    r.  i   *V 

*  '  Pour  iDdt  ce  ^ui  louche  aux  réformes  politiques  on  pourrait  i  la  rigueur 
oot>ier  ce  qui  sefiiit'en  Angleterre;  mais  pour  les  autres  demanâet,  qui^s^oH  en 
ééRnitiTe  des  atteintes  au  droit  de  propriété,  H  est  dotileui  qti^on  parvienne  ta 
tes  fomulerdhine  manière  acceptable;  il  est  enebre  plus  dovienx  qu^Éiieiéis 
aNioptées  eller  soient  un  remède  aux  maux  de  Tlrlande*  Oe  'pays'a,  qu'on  nbUa 
permette  la  comparaison,  une  oonstitutioA'  scrofuleuse;  ce  n'est- que  dte 
efibrt  suprême  pour  surexciter  en  elle  le  sentiment  de  prérojance,  qu'il  est 
permis  d'attendre  quelque  chose. 

—  La  loi  votée  dans  ravant-demière  session  sur  le  régime  des  colonies  a 
laissé  plusieurs  points  de  détail  à  régler  par  des  ordonnances  royales.  ^Mo- 
ftUmr  a  publié  trois  de  œs  ordonnances  concernant  l'inslmction  reltgiaaseet 
élémentake,  le  régime  disciplinaire  et  IVntretien  des  esclaves. 'Leifliailrei 
•ont  tenus  de  dire  conduire  à  l'office  le  dimanche  et  aux  écoles  des  viilafe»0t 
iés  bourgs;  les  enfants  de  huit  à  quatorze  ans.  Ces  classes  seront  dirigée»  yar 
des  frères  et  des  sœurs  de  cbarité.  — ^  La  seconde  ordomiance  fii»  lO'droiMe 
police  et  dedisaipline  appartenant  aux  mattras  et  ceux  qui  sont  du  ressorMis 
tribunaux.  Elle  prohibe  l'usage  des  fers,  chaînes  ou  liens;  mais  ette-maiotîaKt 
l6  fauei  à  l'égard  des  esclaves  mâles.  Cependant  elle  ne  tolère  «e  thàtiment 
qu^me-fois  par  semaine  et  alllenrs  que  sur  le  KeU'  du  travail.  Cette  ipieaotip» 
liaB  a-heanaoïip  flÉit  crier  les  organes  des  colons  qut  prétendent  qukm#e  pc«t 
séparer  Tidée  du  commandement  de  celle  du  feuet.-4^tMnsièmeordonnaBee 
lixe  laration  des- vivres,  la  qualité  des  vêtements  et  la  naturede  l%ri>iladon 
dus  par  le  fnattre>  ainsi  Hiue  les  eeaditions<  auxquellea  loui  esclave;  igé^de 
qnatâfxe  ans^pOurra  demander  ud  jour  par  semaine.  ir    ^      .«^   .  -'•  -  r 

•  Bînv  document  rendu  pubHe  par  radnûniitratieQ  des  colonies,  il  résulte 
quil  aétéalfranehi  i885  esclaves,  en  I8é5,  dans  noa  qttalr<^eolemes.-€•<«M»* 
bue,  ^oatéflux'43v74!t  afl^nchiaaiiparavantvdenneiiB  total  de4tf,i47|iMiéi« 
»^to«a«eu8«nergueillt{»ieB8  le  mois  dernier  deiVNive»Uiie  du  chetiMi  te 
Kord^maiss  peu* de  jours  après,  une  efftroyaMe^eatuIrophc^  enaom^waxpli? 
quée,  est  venue  démontrer  les  dangers  que  présente  la  viabilité  iDodeal*, 
qoaad  ta  direaÉeuvs  àhnm  ecploMalion  ne  «smrveîHeat  pat'  l^tnâltoprfse^avec 
to»saina  les  -ploi  rainutiWR  <6i  Panxiété  -la  plu9*inteHigeBfte  et  là  plot*  ^vn* 
Mes t^É'-on  ait  àpeine eu  le  temps,  depuis  la  fetale  journée  du  8  Juillet^  de  ra- 
fueillirlas  victimes  de  ce  désastre,  un  premier  ^nseigaement  est  ressorti  «de 
cette  Doav^leel douloureuse  épreuve  :  les  vvagons  duDbemin  du  Nordo'onl 
point  assez  d'ouvertures,  pour  le«8d''un  accident;  et,  d'autre  part,  ilsembte 
qu'une  eompagnie  ne  devrait  être  admise  à  conduire  des  voyageurs  qu^aprèa 
quelquea  mois  de  transports  de  marchandises  pour  exercer  les  employés  et  e»> 
aayer  le  matériel. 

Au  moment  où  plusieurs  voyageurs  trouvaient  la  mort  dans  une  tourbière, 
entre  ArrMet  Rosux,  le  tribunal  eorreetiannel  dcr  Lyon  prononçait  son  juge- 
BMaÉ  relatif  i  la  oatastnopliedH  I''  oMirs,  arrivée>sur  lechemin  de  fèr  de  Saint- 
itienne  è  Lyon  et  qui  a  ceâté  -la  vie  à  huit  personnes.  ^  chef  de  station, 
ayant  reçu  la  demande  d'une  locomotive  de  seoours  pour  Je  Irahi  des  voya- 
geurs, par  suite  d'une  avarie  survenue  è  la  locomotive  qui  le  remorquait,  avait, 
ooatrairement  i  tous  les  usages  et  règlements,  pris  la  voie  de  déeise ,  unique- 
■MBitéservée  aux  oonvois  venant  de  Saint-Etienne  â  Lyon,  et  sur  laquelle  il 


408  JOURNAL  DES  ECONOMISTES. 

s'exposait  â  rencontrer  le  train  des  voyageurs  au  secours  desquels  fl  allait. 
En  effet,  des  secours  étant  arrivés  au  convoi  arrêté,  celui-ci  se  remit  en  route 
et  fut  rencontré  par  la  locomotive  que  montait  le  chef  de  station  dont  le  tort 
a  été  d'oublier  que  par  une  raison  ou  une  autre  le  convoi  arrêté  pouvait  se 
remettre  en  marche.  Le  tribunal  a  condamné  ce  chef  à  six  mois  de  prison  et 
500  fr.  d'amende.  Le  machiniste  quil  avait  sous  ses  ordres,  et  qui  n'avait  pas 
pris  la  précaution  de  ralentir  au  sortir  du  tunnel  de  Pierre -Bénite  où  la  courbe 
du  chemin  empêche  les  convois  de  s'apercevoir,  n*a  été  condanmé  qu'à  SOC  (^. 
d'amende.  Du  reste ,  ce  conducteur  avait  ensuite  courageusement  manœuvré 
pour  s'arrêter,  au  péril  de  sa  vie. 

Les  accidents  sur  les  chemins  prenant  des  proportions  considérablei,  im- 
pressionnent terriblement  l'opinion  publique.  Mais,  quoiqu'il  en  soit  des  dan- 
gers qu^on  peut  courir  sur  ces  nouvelles  routes  et  qui  sont,  à  tout  prendre, 
moins  fréquents  que  ceux  que  présentent  les  autres  voies  de  transport,  il  n^est 
plus  possible  de  songer  à  s'en  passer.  Le  besoin  s'en  fait  sentir  partout.  On  dit 
qu'en  septembre  prochain,  un  slorthing  extraordinaire  sera  convoqué  à  Chria- 
tiania  et  que  le  gouvernement  suédois  doit  lui  soumettre  des  projets  de  loi  re- 
latife  à  plusieurs  rail-ways. 

Le  pape  qui  succède  à  Grégoire  XVi  n'aurait  pas,  à  ce  qu'il  parait,  hérité  de 
sa  haine  pour  les  nouvelles  voies  de  communication,  qui  seraient  dès  à  pré- 
sent admises  en  principe.  Puissent  les  gazettes  dire  vrai!  Nous  sommes  sûrs 
que  cette  amélioration  ne  serait  pas  la  seule. 

Une  expérience  intéressante  a  été  faite  (le  21  juin)  sur  le  chemin  de  fier 
atmosphérique  de  Saint-Germain.  Il  s'agissait  de  s'assurer  si,  par  un  acddent 
quelconque,  le  mode  de  locomotion  atmosphérique  venait  à  être  interrompu, 
on  ne  pourrait  point  continuer  le  service  sur  la  même  voie,  avec  une  machine 
de  l'ancien  système,  mais  de  plus  grande  force  et  construite  ad  hoc.  L'expé- 
rience a  eu  un  plein  succès.  La  pente  qui  conduit  de  Chatou  au  nouveau  dé- 
barcadère de  Saint-Germain  a  été  firanchie  avec  facilité.  Or,  cette  pente  est  de 
3,500  mètres,  dont  i,900  mètres  de  rampe  de  35  millimètres,  rachetant  97 
mètres  de  différence  de  niveau. 

-^La  Phalange,  revue  mensuelle  des  disciples  de  Fourier,  nousconsacre  on  as- 
sez long  article  dans  son  dernier  numéro.  D'abord  elle  nous  plaisante,  non  sans 
quelque  esprit,  sur  l'insistance  avec  laquelle  nous  demandons  qu'on  généralise 
renseignement  économique.  Elle  rapproche  ce  qu'ont  dit  tout  récemment  sur 
ce  sujet  MM.  de  La  Farelle,  Dunoyer,  Joseph  Gamier,  et  les  auteurs  de  ladiro- 
nique  ;  puis  elle  ajoute  :  <  Si  la  France  n'est  pas  couverte  de  chaires  d'économie 
politique,  et  si,  par  suite,  il  lui  arrive  malheur,  le  Journal  des  Éamomista 
pourra  s'en  laver  les  mains  :  c'a  n'aura  pas  été  sa  faute.  »  C'est  le  trait  final 
de  cette  petite  épigramme,  qui  est  tout  a  fait  au  nombre  des  droits  des  émvanis 
de  la  Phalange. 

Notre  collaborateur,  M.  Bastiat,  a  eu  son  tour  dans  cette  appréciation  de 
nos  dernières  publications.  On  lui  reproche  de  n'avoir  pas  répondu  au  volume 
de  M.  Vidal,  dans  lequel  l'auteur  a  a  vigoureusement  critiqué  l'économisme,  et 
cherché  à  réfuter  la  répartition  des  produits  selon  la  méthode  indiquée  par 
Fourier.  »  M.  Vidal  pulvérisant  l'économisme  et  n'ébranlant  pas  même  le  fou- 
riérisme, voilà  une  épreuve  un  peu  concluante!  Jusque-là,  d'ailleurs,  nous 
avons  perçu  la  critique  de  notre  adversaire;  mais  il  nous  a  été  impossible  de 
saisir  le  sel  qu'il  pouvait  y  avoir  dans  une  discussion  qu'il  suppose  avoir 


CHRON10UE.  409 

existé  entre  M.  Bastiat  et  un  vieil  académicien,  pendant  qu'il  faisait  son  ar- 
ticle sur  M.  Vidal.  A  coup  sûr,  M.  E.  B.  veut  mettre  M.^Bastiat  en  contradiction 
avec  lui-même;  mais  la  plaisanterie  n'est  pas  à  notre  portée.  M.  Bastiat  sera 
peut-être  plus  heureux  à  son  retour. 

Dans  ce  même  numéro,  la  Phalange  publie  une  étude  de  Fourier  surTarbre 
passionnel.  On  y  trouve  des  considérations  intéressantes  sur  Pamicisme^  l^amou' 
risme^  Vatnicdtre,  Vamourdlre  et  la  céladonie.  L'illustre  socialiste  affirme  dans 
ce  travail  que  quand  la  race  aura  toute  sa  perfection,  il  y  aura  toujours,  par 
âme  intégrale,  un  ou  deux  individus  barométriques.  Dans  un  autre  article,  un 
adepte  explique  comment  le  dattier  et  la  vigne  doivent  entrer  dans  le  blason  de 
rËcole,au  moment  où  elle  vient  de  montrer  au  monde  sa  force  et  sa  puissance. 

—  On  procède  en  ce  moment  à  un  recensement  de  la  population  française. 
On  va  faire  la  même  opération  en  Relgique.Danscedernierpays,  on  recueillera 
en  même  temps  des  renseignements  sur  les  existences  animales  et  les  produc- 
tions agricoles.  Il  serait  à  désirer  que  Ton  songeât  en  France  â  se  procurer, 
en  même  temps  que  le  nombre  des  habitants,  celui  des  animaux  qui  vivent 
sur  le  territoire.  Cest  une  indication  qui  n*a  jamais  été  donnée  que  d'une  ma- 
nière très-peu  satisfaisante,  et  que  Ton  recueille  périodiquement  avec  le  nom- 
bre des  hommes,  en  Suisse,  en  Hollande  et  dans  tous  les  États  de  l'Allemagne. 

—A  proposdebestiaux,il  est  juste  de  mentionner  ici  le  nouveau  règlement  de 
M.  le  ministre  du  commerce  sur  le  concours  de  Poissy.  Les  primes  y  sont  ré- 
parties sur  un  plus  grand  nombre  de  races  françaises,  et  elles  seront  désor- 
mais accessibles  aux  races  communes.  L'ordonnance  ne  dit  rien  de  la  teneur  des 
concours;  mais  nous  espérons  que  l'administration  aura  pris  bonne  note 
des  observations  qu'on  lui  a  faites  cet  hiver  sur  Texiguité  du  local,  la  nécessité 
de  rendre  le  rapport  du  jury  public,  et  l'utilité  qu'il  y  aurait  à  ce  que  chaque 
animal  portât  une  inscription  indiquant  son  poids,  sa  race  et  ses  autres  qua- 
lités. 

^Nos  sociétés  d'agriculture,  les  comices,  les  congrès  sont  à  la  recherche  des 
moyens  d'améliorer  les  races  des  bestiaux.  L'un  de  ces  moyens  est  à  coup  sûr 
une  bonne  hygiène  des  animaux  domestiques.  Nous  applaudissons  donc  à  la 
formation  d'une  société  protectrice  des  animaux,  à  l'instar  de  celles  qui  exis- 
tent déjà  à  l^ndres  et  à  Munich  *.  Il  y  a  des  centaines  de  millions  â  gagner,  en 
augmentant  par  des  soins  intelligents  la  toison  de  nos  moutons,  le  lait  de  nos 
vaches,  la  force  de  nos  chevaux.  La  qualité  de  la  viande  en  sera  améliorée,  les 
animaux  donneront  plus  de  travail '.Pindustrie,  l'hygiène  et  la  morale  sont 
donc  intéressées  au  succès  d'une  pareille  entreprise. 

»0n  annonce  aussi  la  formation  d'une  autre  association  qui  s'occuperait  spé- 
cialement de  l'amélioration  de  nos  races  chevalines.  L'armée  perd  tous  les 
ans  iO.OOO  chevaux  ;  nous  demandons  tous  les  ans  22,000  chevaux  à  nos  voi- 
sins. Ces  chiffres  indiquent  bien  la  marge  qu'ont  devant  eux  les  éleveurs  et  les 
sociétés  qui  veulent  les  encourager.  Mais  ce  sont  les  procédés  d'encouragement, 
les  procédés  efficaces,  du  moins,  qui  manquent  ;  car  les  courses  et  les  primes  ne 
produisent  rien.  La  nouvelle  société  se  propose  surtout  d'acheter  â  l'étranger 
de  bonnes  juments  poulinières  pour  les  revendre  aux  éleveurs  dentelle achè- 
tera  les  poulains  castrés. 

—Si  nous  applaudissons  â  ces  efforts,  qui  doivent  tournera  l'avantage  de  no- 

*  Le  secréuriat  est  rue  Neuve-des-Malhnrins,  10.  La  coUsaUon  est  de  9  firancs. 


410  JOURNAL  DES  ECONOMISTES. 

tre  agriculture,  neus  na  pouvons  trop  blâmer  le  cadeau  d^un  roillioa  4|ue  no» 
Chambres  ont  voté  à  Tadministration  du  Jardin  des  Plaqtesi  Pour  quoi  taire  o^ 
million?  pour  joindre  des  terrains  à  un  local  déjà  trop  grand.  Et  pourqiK>îces 
terrains?  devinez  ..  Pour  faire  une  école  de  culture  dont  les  professeurs  se- 
ront botanistes,  et  les  élèves  invisibles. 

.  L'administration  du  Muséuni  est  un  gâchis,  et  leiministre  de  rinstructioa 
publique,  au  lieu  de  soutenir  des  demandes  de  crédits  extraordinaires  (extra- 
9rdinaires,  c'est  le  mot!;,  ferait  bien  mieux  de  fouiller  dans  le  pot  aux  roses 
de  cet  établissement  très-savant,  mais  très-chèrement  et  trèsrmal  administré. 
Le  million  a  passé  sa^s  discussion  ;  un  seul  jouriial  a  réclamé.  C'est  à  n'y  pas 
croire.  Et  pourtant  que  de  choses  à  faire  avec  un  million,  qu  on  refuse  à  des 
milliers  d'instituteurs  primaires  qui  ne  gagnent  pas  de  quoi  acheter  du  paio  l 
Si.  Ton  voulait  le  consacrer  à  Tagriculture,  il  y  avait  là  de  quoi  fonder  d^  éco- 
les départementales  vraiment  agricoles,  de  quoi  enrichir  des  milliers  de 
fomices.  Une  école  de  culture  au  Jardin  des  Plantes  ne  sera  jamais  qu'une 
duperie;  c'est  ce  qu'a  fort  bien  prouvé  M.  V.  Paquet,  jardinier,  dans  un  écrit 
plein  de  sens  et  d'espriU 

—Le  Conseil  municipal  de  Paris,  dans  une  de  ses  dernières  séances,  a  Tolé  la 
création  de .  trois  nouveaux  conseils  de  prud'hommes.:  Tua  pour  les  tissiis, 
('autre  pour  les  arts  chimiques,  et  le  troisième  pour  les  articles  de  Paris.  La 
presque  totalité  des  travailleurs  de  Paris  pourront  ainsi  être  jugés  par  leurs 
pairs. 

.  —  Nous  avons  eu  le  malheur  de  donner  quelque  attention  à  la  brochure  de 
II.  Danré,  ancien  notaire.  Depuis  lors,  nous  avons  reçu  six  lettres  de  cet  officier 
ministériel  :  de  guerre  lasse,  nous  avons  inséré  la  troisième.  Pendant  que  celle*ci 
était  à  l'imprimerie,  l'huissier  nous  en  signifiait  une  quatrième  que  bous  n'avez 
pas  lue,  et  que  nons  avons  crue  tout  à  fait  semblable  à  la  précédente,  mais  qui 
ei\di(rérait  par  quelques  variantes,  comme  celles  du  compliment  de  M.  Jourdain 
à  sa  belle  marquise.  Or,  M.  Danré,  loin  d'être  reconnaissant,  nous  a  écrit  une 
cinquième  fois  pour  nous  dire  qu'il  entendait  bien  que  sa  quatrième  lettre  fût 
insérée  textuellement,  ainsi  que  sa  cinquième  répondant  à  notre  commen- 
taire. Dans  sa  sixième  missive  sur  papier  timbré,  pour  que  le  sieur  Guillaumio 
n'en  ignore,  il  est  fait  sommation  audit  sieur  d'insérer  en  son  entier,  fidetemenl 
et  en  caractères  convenables^  la  lettre  à  lui  signifiée  le  5  mai  (la  quatrième),  plus 
cette  sixième  lettre  en  réponse  au  nouvel  article  publié  sur  ledit  sieur  Charles 
Danré,  ancien  notaire. 

Quel  terrible  homme  que  ce  M.  Danré!  Mais  s'il  avait  eu  la  loyauté  de  nous 
prévenir  de  sa  passion  pour  le  papier  timbré,  nous  n'aurions  pas  rendu  compte 
de  sa  brochure.  Tout  le  monde  y  aurait  gagné,  excepté  toutefois  U*  Tissaine, 
huissier  au  tribunal  civil  de  la  Seine. 

11  est  bien  entendu  que  M.  Danré  publierait  désormais  du  Montesquieu, que 
le  Journal  des  Économistes  n'oublierait  pas  de  le  passer  sous  silence. 
..  —Le  Comité  de  Tassociation  pour  la  liberté  des  échanges  vient  de  recevoir  de 
V.  le  ministre  de  l'intérieur  l'approbation  officielle  et  entière  des  statuts  de 
l'association.  Le  ministre  a  accompagné  l'autorisation  de  se  réuoir  de  i'ex* 
pression  de  confiance  qu'inspire  au  gouvernement  le  nom  des  délégués  de 
l'association. 

Pâlis,  le  la  juillet  18M. 


TABLE  DES  MATIÈRES  fiû  TOME  QUATORZIÈME. 


N«  58.  —  AvrU  ISiflL 
rr  •     .. .  '  * 

Lr.triboM'et  !à  prej«ev  à  pr<ipos  du  traité  belge,  pacM.  PftéDéBic  Bastiat *i 

tm  cbemios  de- to  et  le  «redit  publie,  par  M.  LÉoiv  FAccBsm lé 

Loi  sor'let  mdddfes  et  deisias  de  fabrique ,  par  M.  Wolowski  ...  ; ;      17 

Difceussion  sur  Ja  rt^fornie  éoononiiqae  au  Parlement  anglais ,  deunièine  lecture      ' 

(  suite)  V  P«r  M^  AlctDfc  Fonteteaiid.  .• . ..':..;.... . . . , .      Si 

Rieherches  sur  les  causes  derindigence ,  par  M.  A.  Glémiiit.  Rapport  fait  à  TA-      ' 

'«aidémieées  $cienties  inerties,  par  M.  H.  Passt 4i 

ÉtudesJriminiftrali ve»,  par  M.  Viriiir,  député,  membre  de  Tlnstitut.  Compte-rendu      '  * 

;|ttrM.  G.  MASsft.vU : ...;.      43 

Cours  d*agrk;ulture^par  M.  dk  ÛAsFARiir.  Compte-rendu  par  M.  Lou»  LKCLnc.      4t 

IMeau  du  commerce  de  la  Grande-Bretagne  en  1845 53 

Rétue  mensuelle  des  travaux  de  T Académie  des  sciences  morales  et  politiques. . .  :      56 

Correspondance,  i—  Lettre  de  M.  Ricbabd  Cobdën 66 

Lettre  dcM.  Natal».  Ronpot : .      68 

BuUeUn,  -^  Cirailaire  du  Comité  central  provisoire  des  délégués  des  Chambres 

z     de  comraerce«ux  membreti  des  Chambres  de  commerce.  ...  : ; . . . .      71 

Bitléogrufhie.  •<-  Sitanioit  administrative  et  financière  des  moms-de-piété  en 

Belgique.  Nécessité  et  moyens  de  las  réorganiser,  par  M.  Abhoulb.  . . .  .t .      73 
Si iBanoo administrât,  et  financière  des  mont&-de-piété,  par  M.  db  Wattbtillb.       74 

The  Westminster  Review  (  Revue  de  Westminster) 7» 

La  Mùnaiitopolei  ou  Cofle«omplémentaired*écenomie sociale,  par  J.-B.«A.*M. 
JOBABD.  —  Avis  à  la  Chambre  des  pairs  de  France,  sur  le  projet  de  loi  des 
Modèlet,  dessins .e(  marques  de  fabrique.  —  Des  marques  de  fabrique  d^ork 
gine  jobligatQires,  et  des  marques  de  qualité  facultatives.  —  Constitution  de 
n  oobleme  industrielle  à  Paide  des  marques  de  fabrique  considérées  comme 

MaSM)!!  de  Tindiislrie  et  do  commerce,  ftar  le  même 80 

L*économie -des  raetéiéa  humaines  et  les  tioanoes,  par  le  comte  de  CANcam. .      88 

Annuaire  atattstlttne  pour  1845 ,  parCH.-Aue.  Mullbb 85 

Une  voix  de  la  Bohême  sur  les  relations  industrielles  et  mercantiles  les  plus 

'  récente^  de  ce  pays ; 89 

Du  cadastre  et  de  sa  coiiservaUonr  par  la  transformation  des  plans  linéaires  en 

plans  nnniiériaues,  par  M.  Fblib  de  Robbbbibb ;. . .  w . . . .      89 

L*assQCiation  allemande  des  douanes  et  le  système  protecteur,  par  M.  K.-H. 
tMBOBMIÊJÊmm,  ...  ; w 90 

r  Association  pour  la  liberté  des  échanges  de  Bordeaux.  Fondation 91 

Chronique 16. 

N<»  54.  —  Jfot  1346. 

1>Q  Ja  nécessité  de  fonder  en  France  renseignement  de  Téconomie  politique,  par 

Jj[.  F.DB  La  Fabbllb,  membre  correspondant  de  rinstUut 

Il§la  concurrence,  par  M.  FBÊpiiBic  BastIat,  ^tdem. .' î„. 

Projet  &ê  Idî  sttr  les  marque» de  flibrique ,  t>ar  M.  L  VVolowski \i 

îté  sel,  la  poste,  la  douane ,  par  M.  FBèoftBic  Bastiat .'....'..:.;  143 

Dii  nouveau"  prrojet  de  loi  relatif  aux  chemins  de  fer  eu  Angleterre,  par  M.  Alcidb 

**F0MTBf  BApD. 153 

Discus^on":!!!  Pàrflement  anglais  sur  le  bill  des  céréales,  troisième  lecture  (suite), 

''p^r  M.   AtC.  FONTB¥BADD .   .   .  101 

Dei*inflnence  des  mfssli^ns  sur  Tordre  économique  des  sociétés,  par  M.  le  vicomte 

Albxatvdbb  i>b  TiLLBtf  BffVB  Babobiiont,  membre  de  rinstiiut t69 

Sevue  mensuelle  des  travadx  de  I* Académie  des  sciences  morales  et  politiques 170 

Bfja  créatiDn  d*un  Jury  de  récompen^te  poufr  les  ouvriers,  par  M.  Josbpb  Gabivibb.  175 

Hij^ire  du  rappel  des  lois  céréales ,  traduite  du  journal  le  Punch 179 

Correroondanee |8o 

J9i4/I«HM.— Rapport  sur  te  mouvement  des  caisses  d*épargne  pendant  l*année  1845.  181 

Ac^NMm»  sur  les  chemins  de  fer  anglais tSg 

insuffisance  de  t*approvisionnement  du  sucre  en  Angleterre (b, 

*  ^Résnllats'des  chemins  de  fer  belges  en  1815 ....'...'..  189 

^<^/to^rapA^.  —  Marseille  et  les  intérêts  qui  se  rattachent  à  son  port,  par 

M.  S.  Bbbtbaqt,  secrétaire  de  la  Chambre  de  commerce  de  Marseill<^. ....  loo 

Etudes  éco^omiqu^par  M.  Gustave  db  Molih abi 19t 

Des  relaflAn^mMKIftlés  eMn^ la  Fnmce' et  lalttt^^fe!i  ut^se  tfn'l#  tuf n  1845  ; 
ses  effets  par  rapport  à  notre  navigation.  Considérations  générales  sur  la 

marine  marchande  des  deux  pays,  par  M.  F.  Labaomb 195 

Cknuiqm 197 


410  JOURNAL  DES  ÉG0N01fISTBS« 

N«  55.  —  Juin  1846. 

Sur  rimportance  des  sciences  morales  et  la  nécessiié  des  études  écooomiques, 
discours  d'ouverture  de  la  séance  annuelle  de  rAcadémle  des  sciences  morales 

et  politiques,  du  samedi  30  mai  1846,  nar  M.  Charles  DciiOTn IM 

Des  questions  agitées  dans  le  Congrès  agricole  et  le  Conseil  générai  d'agrieukure, 

par  M.  JosBPu  Gabnieii IM 

Recensement  des  Etats  prussiens  en  1843,  par  M.  VilliemA,  membre  de  rinsUint.    tti 

De  la  répaHiiion  des  ridiesses ,  par  M.  Vidal.  Compte-reudu  par  M.  Bastiat 113 

Des  chemins  de  fer  iialieuset  de  leur  meilleur  mode  d'organisation,  par  M.  le  comlo 

C.-H.  Pbtitti.  Compte-rendu  par  M.  db  la  Novbais S4t 

Lettre  inédite  de  J.-B.  Sat  sur  Tutilité  d'éuUir  renseignement  de  réeonomie  po- 
li litique  dans  les  écoles  industrielles tSC 

Revue  mensuelle  des  travaux  de  PAcadémie  des  sciences  morales  et  politiques...    iiO 
Notice  historique  sur  la  vie  et  les  travaux  de  M.  Charles  Comte,  par  M.  Miohbt, 

.  secrétaire  perpétuel  de  T Académie  des  science»  morales  et  politiques IM 

Etudes  sur  I  administration  de  la  ville  de  Paris,  par  M.  Hobacb  Sat.  Ri^iport  à 

TAcadémie  des  sciences  morales  et  politiques,  par  M.  Ut»  Fasst MO 

BuUetiH.  ^  Caisses  d'éparane  de  Bruxelles Mi 

Relevé  des  exportations  britanniques  en  tissus  de  coton Si3 

Bibliographie,  —  Des  tribunaux  de  commerce,  des  oonunerçants  et  des  actes 

de  commerce,  par  M.  Louis  Nooguibb 984 

Manuel  de  droit  rural  et  d^économie  agricole ,  par  M.  Jacques  ob  Valsbbbbs.    888 
Des  prolétaires  et  de  Tamélioration  de  leur  sort  par  la  liberté  du  tntail  et  la 

libre  concurrence ,  par  M.  Isidobb  Dbbbib 887 

Des  usines  sur  les  cours  d*eau,  par  M.  Nadault  db  Buffon.  —  De  Torgante- 

tion  légale  des  cours  d*eau,  par  MM.  Ad.  bt  A.  Dumoht 888 

Justice  et  liberté,  le  Code  des  nations,  par  M.  Solimbhb,  avocat  napolitain..    SM 

Revue  de  Westminster,  juin  1846 M 

Rapport  sur  les  marchés  publics  en  Angleterre,  en  Belgique,  en  Hollande  el  en 

Allemagne 9% 

Rapport  sur  Torganisation  de  renseignement  du  droit  et  des  sciences  politi- 
ques et  administratives  dans  quelques  parties  de  TAllejuagne,  et  particallè- 


rement  en  Prusse  et  en  Wurtemberg,  par  M.  Ch.  Ynuoi ,  dbctenr  en  droit. . . 

Séances  et  travaux  de  TAcadémie  des  sciences  morales  et  politiques,  par 

MM.  6.  Vkboè  bt  Loisbau 888 

État  de  la  médecine,  position  des  médecins ,  garanties  sanitaires  du  peuple  en 

France  et  plan  d'organisation  médicale,  par  M.  Kvhtxli,  doct.  en  médedne.  887 

Mémoire  adressé  4  M.  le  ministre  de  Tagriculture  et  du  commerce  par  les  délé- 
gués de  la  caisse  de  retraite  pour  les  classes  laborieuses  des  deux  sexes 888 

Le  contrat  de  louage  d'ouvrage  et  d'Industrie,  expliqué  aux  ouvriers  et  à  oenx 

qui  les  emploient,  par  Mollot,  avocat  à  la  Cour  royale  de  Paris 88t 

Ckrotùque, *. 

NO  56.  —  MUet  1846. 

Association  centrale  pour  la  liberté  des  échanges 881 

Du  monopole  des  fers,  par  M.  LÉon  Faucheb 884 

De  réeonomie  politique  de  M.  Gay-Lussac,  à  propos  de  l'impôt  dn  sel,  par  M.  Jo- 
seph Gabnibr 888 

De  la  réforme  hypothécaire  et  des  réformes  qui  s'y  rattachent,  par  M.  Dati».  .  .  888 

De  rinvenlion  et  des  inventeurs ,  par  M.  Jobard 816 

Abolition  des  lois  sur  les  céréales.  »  Dissolution  de  la  Ligue,  par  M.  Alcub 

Fontbtbaud 354 

Aperçu  delà  situation  économique  de  la  Suisse,  par  Jolbsdb  Vboil 318 

Histoire  de  la  vie  et  de  Tadministralion  de  Colberl,  par  M.  Pibrmb  Clémbkt. 

Rapport  fait  à  l'Académie  des  sciences  morales  et  politiques,  par  M.  Hie  Pamt.  30 

Revue  mensuelle  des  travaux  de  l'Académie  des  sciences  morales  et  politiques.  .  .  SM 

Correspondance,  —  Lettre  de  H.  Jobabd 385 

Réponse  de  M.  Josbph  Garnibb 8M 

Bulletin.  —  Exposition  des  produiu  de  l'industrie  américaine,  à  Washington.  .  318 

Bibliograpkie,  —  Situation  des  classes  ouvrières  en  Angleterre,  par  M.  F.  Ehailb.  468 

Le  peuple ,  par  M.  Michblbt 468 

Chronique 464 


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